français

 

August Bebel

 

 

 

August Bebel -

Un grand leader révolutionnaire du mouvement des ouvriers internationale et allemands!

 

 

 

AUGUST BEBEL

[Images]




August Bebel

La femme et le socialisme

1891

Entretien avec J. Huret

1897

 

Discours au congrès socialiste international d'Amsterdam

1904

 

 




 

Funeral Bebel à Zurich



August BEBEL- Archives


Le Komintern (SH) dispose maintenant le plus grand fichier au monde

 

 

 

F. Engels


Lettre à A. Bebel

 


18 mars 1875




Londres, 18-28 mars 1875.


Mon cher Bebel,


J'ai reçu votre lettre du 23 février, et je me réjouis de savoir que vous êtes en si bonne santé.

Vous me demandez ce que nous pensons de toute cette histoire de fusion. Malheureusement, il en est de nous absolument comme de vous. Ni Liebknecht, ni qui que ce soit ne nous a fait parvenir la moindre communication, et nous ne savons donc, nous aussi, que ce que nous apprennent les journaux. Or, ces journaux ne contenaient rien à ce sujet jusqu'à la semaine dernière, où ils publièrent le projet de programme. Vous pensez si ce projet nous a étonnés.

Notre parti avait si souvent tendu la main aux lassalliens pour faire la paix ou tout au moins pour former un cartel, il avait été repoussé si souvent et de façon si cassante par les Hasenclever [1], les Hasselmann [2] et les Tölke [3] que même un enfant aurait pu en conclure que si ces messieurs viennent aujourd'hui eux-mêmes nous offrir la réconciliation, c'est qu'ils sont dans une sacrée impasse. Étant donné le caractère bien connu de ces gens, c'est notre devoir de tirer profit de l'impasse où ils se trouvent, pour exiger toutes les garanties possibles, afin que ce ne soit pas aux dépens de notre Parti qu'ils raffermissent leur position ébranlée dans l'opinion des masses ouvrières. Il fallait les accueillir de la façon la plus froide, leur témoigner la plus grande méfiance, et faire dépendre la fusion des dispositions qu'ils montreront à abandonner leurs mots d'ordre sectaires ainsi que leur aide demandée à l'État et à accepter, dans ses points essentiels, le programme d'Eisenach de 1869 ou une nouvelle édition de celui-ci améliorée et conforme aux circonstances présentes. Du point de vue théorique, c'est-à-dire ce qu'il y a de décisif pour le programme, notre Parti n'a absolument rien à apprendre des lassalliens, alors que c'est l'inverse pour les lassalliens. La première condition de la fusion serait qu'ils cessassent d'être des sectaires, c'est-à-dire des lassalliens; en d'autres termes, que leur panacée, à savoir l'aide de l'État, fût sinon abandonnée tout à fait par eux, du moins reconnue comme mesure transitoire et secondaire, comme une possibilité parmi beaucoup d'autres. Le projet de programme prouve que si nos gens sont théoriquement très supérieurs aux leaders lassalliens, ils leur sont bien inférieurs en fait de roublardise politique. Les « honnêtes » (Ehrlichen [4]) ont de nouveau réussi à se faire cruellement rouler par les « malhonnêtes [5] ». On commence, dans ce programme, par accepter la phrase suivante de Lassalle qui, bien que ronflante, est historiquement fausse : « Vis-à-vis de la classe ouvrière, toutes les autres classes ne forment qu'une seule masse réactionnaire ». Cette phrase n'est vraie que dans quelques cas exceptionnels, par exemple dans une révolution du prolétariat comme la Commune, ou dans un pays où ce n'est pas la bourgeoisie seule qui a modelé l'État et la société à son image, mais où, après elle, la petite bourgeoisie démocratique a achevé cette transformation jusque dans ses dernières conséquences [6]. Si en Allemagne, par exemple, la petite bourgeoisie démocratique appartenait à cette masse réactionnaire, comment le Parti ouvrier social-démocrate aurait-il pu pendant des années marcher la main dans la main avec elle, avec le Parti populaire (Volkspartei) ? Comment le Volksstaat aurait-il pu tirer toute la substance de son programme politique de l'organe de la petite bourgeoisie démocratique, la Frankfurter Zeitung [7] ? Et comment se fait-il qu'au moins sept des revendications de ce même programme se retrouvent absolument mot à mot dans les programmes du Parti populaire et de la démocratie petite-bourgeoise ? J'entends les sept revendications politiques numérotées de 1 à 5 et de 1 à 2, dont il n'est pas une qui ne soit bourgeoise-démocrate.

Deuxièmement, le principe de l'internationalisme du mouvement ouvrier est, dans la pratique, complètement abandonné pour le présent, et cela par des gens qui, cinq ans durant et dans les circonstances les plus difficiles, ont défendu hautement ce principe de la façon la plus digne d'éloges. Le fait que les ouvriers allemands sont aujourd'hui à la tête du mouvement européen repose avant tout sur l'attitude vraiment internationale qu'ils ont eue pendant la guerre [8]; il n'y a pas d'autre prolétariat qui se serait aussi bien conduit. Et c'est aujourd'hui, où partout à l'étranger les ouvriers affirment ce principe avec la même vigueur et où les gouvernements font tous leurs efforts pour l'empêcher de se manifester dans une organisation, qu'ils devraient l'abandonner ? Que reste-t-il dans tout cela de l'internationalisme du mouvement ouvrier ? La faible perspective non pas d'une coopération future des ouvriers d'Europe en vue de leur affranchissement, mais d'une future « fraternisation internationale des peuples », des « États-Unis d'Europe » des bourgeois de la Ligue pour la paix !

Il n'était évidemment pas nécessaire de parler de l'internationale comme telle. Mais au moins, ne fallait-il pas marquer un recul sur le programme de 1869, et on pouvait dire par exemple bien que le Parti ouvrier allemand soit obligé d'agir pour l'instant dans les limites des frontières existantes de l'État (le Parti ouvrier allemand n'a pas le droit de parler au nom du prolétariat européen, et encore moins d'avancer des choses fausses), il reste conscient des liens de solidarité qui l'unissent aux ouvriers de tous les pays et sera toujours prêt à remplir, comme par le passé, les devoirs que lui trace cette solidarité. De pareils devoirs existent même si l'on ne se considère ni ne se proclame comme faisant partie de l'internationale : ce sont, par exemple, les secours en cas de besoin, l'opposition à l'envoi de main-d'œuvre étrangère en cas de grèves, les mesures prises pour que les organes du Parti tiennent les ouvriers allemands au courant du mouvement à l'étranger, l'agitation contre les guerres ou menaces de guerre provoquées par les chancelleries, l'attitude à observer, pendant ces guerres, comme celle que les ouvriers allemands surent observer en 1870-71, de façon exemplaire, etc.

En troisième lieu, nos gens se sont laissé octroyer la « loi d'airain des salaires » de Lassalle, qui repose sur une conception tout à fait désuète d'économie politique, à savoir qu'en moyenne l'ouvrier ne reçoit qu'un salaire minimum, et cela parce que, d'après la théorie malthusienne de la population, il y a toujours trop d'ouvriers (c'était là l'argumentation fournie par Lassalle). Or, Marx a abondamment prouvé dans Le Capital que les lois qui régissent les salaires sont très compliquées et que, suivant les circonstances, c'est tantôt tel facteur tantôt tel autre qui domine; qu'il n'y a donc pas lieu de parler d'une loi d'airain, mais, au contraire, d'une loi fort élastique, et qu'il est impossible, par conséquent, de régler l'affaire en quelques mots comme Lassalle se l'imaginait. Le fondement malthusien de la loi que Lassalle a copiée dans Malthus et dans Ricardo [9] (en falsifiant ce dernier) tel qu'on le voit reproduit à la page 5 du Manuel du travailleur, autre brochure de Lassalle, a été abondamment réfuté par Marx dans son chapitre sur l' « accumulation du capital [10]». En adoptant la « loi d'airain » de Lassalle, on fait donc siennes une proposition fausse et une démonstration fallacieuse.

En quatrième lieu, la seule revendication sociale que le programme fasse valoir est l'aide lassallienne de l'État, présentée sous la forme la moins voilée et telle que Lassalle l'a volée à Buchez. Et cela, après que Bracke ait prouvé tout le néant d'une pareille revendication [11]; après que presque tous, sinon tous les orateurs de notre Parti aient été obligés, dans leur lutte contre les lassalliens, de la combattre ! Notre Parti ne pouvait pas tomber plus bas dans l'humiliation. L'internationalisme descendu au niveau d'Armand Goegg [12], le socialisme à celui du républicain-bourgeois Buchez, qui opposait cette revendication aux socialistes pour les combattre !

Au mieux, I' « aide de l'État », dans le sens où Lassalle l'entend ne devrait être qu'une mesure entre beaucoup d'autres, pour atteindre le but désigné ici par les paroles boiteuses que voici : « Préparer la voie à une solution de la question sociale ». Comme s'il y avait encore pour nous, sur le terrain théorique, une question sociale qui n'ait pas trouvé sa solution ! Par conséquent, lorsqu'on dit le Parti ouvrier allemand tend à supprimer le travail salarié, et par là même les différences de classes, en organisant la production, dans l'industrie et dans l'agriculture sur une base coopérative et sur une échelle nationale; il appuiera chaque mesure qui pourra contribuer à atteindre ce but ! - il n'y a pas un lassallien qui puisse avoir quelque chose à y redire.

En cinquième lieu, il n'est même pas question de l'organisation de la classe ouvrière, en tant que classe, par le moyen des syndicats. Et c'est là un point tout à fait essentiel, car il s'agit, à proprement parler, de l'organisation de classe du prolétariat, au sein de laquelle celui-ci mène ses luttes quotidiennes contre le capital, et se forme à la discipline, organisation qui aujourd'hui, même au milieu de la plus redoutable des réactions (comme c'est le cas en ce moment à Paris), ne peut absolument plus être détruite. Étant donné l'importance prise par cette organisation aussi en Allemagne, il serait, à notre avis, absolument nécessaire de la prendre en considération dans le programme et de lui donner si possible une place dans l'organisation du Parti [13].

Voilà le bilan de toutes les concessions que nos gens ont eu la complaisance de faire aux lassalliens. Et qu'est-ce qui leur a été concédé en échange ? Le droit de faire figurer au programme toute une série assez confuse de revendications purement démocratiques dont une partie est uniquement affaire de mode, telle que la « législation directe » qui existe en Suisse et y fait plus de mal que de bien, si tant est qu'elle y fasse quelque chose. Si encore il s'agissait d'administration. De même, il manque la première condition de toute liberté, à savoir que vis-à-vis de chaque citoyen, les tribunaux ordinaires et selon la loi commune. Je n'insisterai pas sur le fait que des revendications comme la liberté de la science et … la liberté de conscience figurent dans tout programme libéral de la bourgeoisie et ne sont guère à leur place ici.

L'État populaire libre est devenu un État libre. D'après le sens grammatical de ces termes, un État libre est un État qui est libre à l’égard de ses citoyens, c’est à dire un État à gouvernement despotique. Il conviendrait d’abandonner tout ce bavardage sur l'État, surtout après la Commune, qui n'était plus un État, au sens propre. Les anarchistes nous ont assez jeté à la tête l'État populaire, bien que déjà le livre de Marx contre Proudhon [14] et puis le Manifeste Communiste disent explicitement qu'avec l'instauration du régime social socialiste l'État se dissout de lui-même et disparaît. L'État n'étant qu'une institution temporaire, dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d’un État populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin de l'État, ce n’est point pour la liberté mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l'État cesse d'exister comme tel. Aussi, proposerions-nous de mettre partout à la place du mot État le mot Communauté (Gemeinwesen), excellent vieux mot allemand, répondant au mot français Commune.

L'expression « destruction de toute inégalité sociale et politique » au lieu de « abolition de toutes les différences de classes » est également très suspecte. D'un pays à l'autre, d'une province à l'autre, voire d'un endroit à l'autre, il y aura toujours une certaine inégalité dans les conditions d'existence, inégalité que l'on pourra bien réduire au minimum, mais non faire disparaître complètement. Les habitants des Alpes auront toujours d'autres conditions de vie que les habitants des plaines. Se représenter la société socialiste comme l'Empire de l'égalité est une conception française trop étroite et qui s'appuie sur la vieille devise Liberté, Égalité, Fraternité, conception qui, en ses temps et lieu, a eu sa raison d'être parce qu'elle répondait à une phase d'évolution, mais qui, comme toutes les conceptions trop étroites des écoles socialistes qui nous ont précédés, devrait à présent être dépassée, puisqu'elle ne crée que de la confusion dans les esprits et qu'elle a été remplacée par des conceptions plus précises et répondant mieux aux réalités.

Je termine, bien que presque chaque mot, dans ce programme sans sève ni vigueur, soit à critiquer. Il est conçu de telle sorte qu'au cas où il serait accepté, ni Marx ni moi nous ne pourrions jamais adhérer au nouveau parti fondé sur une pareille base, et que nous serions obligés de réfléchir très sérieusement à l'attitude que nous prendrions - également devant l'opinion publique - vis-à-vis de lui. Songez qu'à l'étranger on nous rend responsables de chaque action, de chaque déclaration du Parti ouvrier social-démocrate allemand. C'est ce qu'a fait par exemple Bakounine dans son livre Politique et anarchie, où nous sommes rendus responsables de chaque parole inconsidérée que Liebknecht a pu prononcer ou écrire depuis la fondation du Demokratisches wochenblatt [15]. Les gens s’imaginent que nous tirons d'ici les ficelles de toute cette histoire, alors que vous savez aussi bien que moi que nous ne nous sommes presque jamais mêlés des affaires intérieures du Parti et que, si par hasard nous l'avons fait, ce fut uniquement pour redresser dans la mesure du possible les bévues qui selon nous avaient été commises et à vrai dire toujours dans l'ordre de la théorie. Vous verrez vous-mêmes que ce programme marque un tournant qui pourrait fort bien nous forcer à récuser toute solidarité quelle qu'elle soit avec le Parti qui le reconnaît.

En général, il est vrai, le programme officiel d'un parti importe bien moins que ses actes. Mais un nouveau programme est comme un étendard qu'on vient d'arborer au regard de tous, et c'est d'après lui que l'on juge le Parti. Il ne devrait donc en aucun cas marquer un recul, comme c'est le cas, sur le programme d'Eisenach. Il faudrait également songer à ce que les ouvriers des autres pays vont dire de ce programme et à l'impression que l'on aura à l'étranger à voir ainsi tout le prolétariat social-démocrate à genoux devant les lassalliens.

De plus, je suis persuadé qu'une fusion sur une pareille base ne durera pas un an. Vous voyez d'ici les hommes les plus intelligents de notre Parti s'appliquant à répéter par cœur les phrases de Lassalle sur la loi d'airain et l'aide de l'État ? Je voudrais vous y voir, vous par exemple ! Et s'ils le faisaient, leurs auditeurs les siffleraient. Or, je suis sûr que les lassalliens tiennent justement à ces parties-là du programme, comme le Juif Shylock tenait à sa livre de chair humaine. La scission viendra, mais nous aurons rendu « honnêtes » les Hasselmann, Hasenclever, Tölke et consorts; nous sortirons de la scission plus faibles et les lassalliens plus forts; notre Parti aura perdu sa virginité politique et ne pourra plus jamais s'opposer franchement aux phrases creuses de Lassalle, puisqu'elles auront, pendant un temps, été inscrites sur son étendard ; et si les lassalliens prétendent alors de nouveau qu'ils sont le parti ouvrier le plus authentique et le seul, et que les nôtres sont des bourgeois, le programme sera là pour leur donner raison. Toutes les mesures socialistes de ce programme sont les leurs; quant à notre Parti, il y a fait figurer uniquement les revendications de la démocratie petite bourgeoise, définie par lui aussi, dans le même programme, comme faisant partie de la « masse réactionnaire » !

J'ai tardé à vous faire parvenir cette lettre, car je savais que, le 1° avril seulement, vous deviez être mis en liberté, en l'honneur de l'anniversaire de Bismarck, et je ne voulais pas l'exposer au risque de la voir saisie en route, au moment où je vous la transmettais en fraude. Mais voici justement qu'arrive une lettre de Bracke, qui, lui aussi, exprime les plus vives objections et veut savoir notre façon de penser. Pour hâter les choses, je vous envoie donc la lettre par son intermédiaire, afin qu'il la lise lui aussi, et que je ne sois pas obligé de répéter toute l'histoire. J'ajoute qu'à Ramm également, j'ai dit ses vérités. A Liebknecht je n'ai écrit que très brièvement. Je ne lui pardonne pas de ne nous avoir pas écrit un seul mot de toute l'histoire avant qu'il ait été en quelque sorte trop tard (alors que Ramm et d'autres croyaient qu'il nous avait tenus tout à fait au courant). Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'il agit de la sorte, comme en témoigne la correspondance nombreuse et désagréable que Marx et moi nous avons échangée avec lui; mais, cette fois, cela passe les bornes, et nous ne pouvons décidément plus faire route ensemble.

Tâchez de vous arranger de façon à venir ici cet été. Inutile de vous dire que vous descendrez chez moi, et, si le temps le permet, nous irons passer quelques jours au bord de la mer, ce qui vous sera bien nécessaire après avoir entendu toutes ces récriminations.

Bien amicalement vôtre, F. E.


Marx vient de déménager; il habite maintenant 41, Maitland Park Crescent N. W. Londres.



____


Notes


[1] Hasenclever, W. : un des chefs du parti lassallien. Après la fusion avec les eisenachiens, il remplit plusieurs emplois importants dans le Parti, mais ne joua plus longtemps un rôle important. Il mourut on 1889.


[2] Hasselmann, W. (né en 1844) : Social-démocrate allemand, adhéra au mouvement ouvrier sous l'influence de Lassalle. Avec Schweitzer rédigea le Neuer Sozial-Demokrat. En qualité de représentant de l'Association générale des ouvriers allemands, mena des pourparlers de fusion avec le Parti social-démocrate ouvrier ; plus tard repoussa la proposition de rédiger avec Liebknecht le Vorwaerts (En avant) et fonda son propre organe Die Rote Fahne (le Drapeau rouge) dans lequel il défendit des conceptions proches de l’anarcho-syndicalisme et combattit la politique du Parti. Au congrès de Bade en 1880, il fut exclu du Parti pour ses manœuvres de scission, après quoi émigra en Amérique.


[3] Tölke (1817-1883) : Un des chefs du Parti lassallien. Demeura toute sa vie dans les rangs du Parti social-démocrate allemand, mai ne joua aucun rôle important dans la direction du Parti unifié.


[4] C'est le surnom que donnaient les lassalliens aux membres du Parti ouvrier social-démocrate. A la suite d'un manifeste lancé par Liebknecht et Bebel (23 juin 1869): « Nous verrons qui vaincra de la corruption ou de l'honnêteté. »


[5] En avril 1875, Bracke écrit à Sorge sur la situation du Parti allemand : « Nous avons ici l'unité, mais au diable toute cette histoire ! Les lassalliens ont roulé les nôtres comme il faut, et il sera difficile de maintenir la position de l'Internationale. A Londres, on est [c'est-à-dire Marx et Engels] également mécontent que Liebknecht, Geib, Motteler, et autres aient donné leur agrément à un tel galimatias (Wischt- Waschi Programm) ».


[6] On retrouve cette critique d'Engels dans une lettre du 28 Octobre 1882 : « On rêve toujours que se réalisera la phrase sur la « masse réactionnaire unique » : tous les partis officiels se réunissent en un bloc ici; tandis que les socialistes forment leur colonne là. Une bataille décisive a lieu, et c'est la victoire sur toute la ligne d'un coup. En réalité, les choses ne se passent pas aussi simplement. En fait, tout au contraire, la révolution commence par ceci que la grande majorité de la nation et aussi des partis officiels s'unissent contre le gouvernement, qui reste ainsi isolé, et le renversent, et c'est seulement alors qu'il devient possible de raffermir notre pouvoir. Si nous voulions commencer la révolution par la fin, cela ne nous porterait pas bonheur. »


[7] Vers 1875, journal d'opposition, organe des petits bourgeois démocrates de I'Allemagne du Sud, se plaçant à un point de vue réformiste dans les questions ouvrières.

Organe du camp libéral de la grande bourgeoisie allemande.


[8] La guerre franco-allemande de 1870-1871.


[9] Ricardo, David (1772-1823) : Économiste anglais. Avec Adam Smith dont l'étude l'amena à l'économie politique, il fut le représentant le plus considérable de l'école bourgeoise classique. Ricardo a développé la théorie suivant laquelle le travail humain est la seule source de la valeur des marchandises déterminée par la quantité du temps de travail. Dans son ouvrage principal Principes de l'économie politique et de l'impôt (1817), il découvre l'antagonisme économique des classes et l'exprime clairement. L'ordre social fondé sur la propriété privée lui apparaît comme immuable. Ricardo, riche bourgeois londonien, fut le représentant conséquent des intérêts du capital bancaire et de la grande bourgeoisie industrielle.


[10] Karl MARX : Le Capital, livre premier, t. III.


[11] Dans une brochure : Les Propositions lassalliennes.


[12] Goegg, Armand (1820-1897) : chef bourgeois démocrate de Bade qui prit une grande part à la révolution de 1848-49. Entre 1860-1870, il se consacra à la propagande pacifiste et fut un des chefs de la Ligue de la paix et de la liberté.


[13] Voir à ce sujet les matériaux concernant la théorie syndicale de Marx et Engels : Salaire, prix et profit (Annexes).


[14] Karl Marx : Misère de la philosophie. Réponse à la « philosophie de la misère » de M. Proudhon.


[15] Le Demokratisches Wochenblatt avait été fondé à Leipzig en 1867 par les eisenachiens antérieurement à leur séparation d'avec le Sächsische Volksparlei (Parti populaire saxon). Wilhelhm Liebknecht en prit la direction le 1° janvier 1868. Ce journal fut remplacé par la suite par le Volkstaat.



 

 

F. Engels


Lettre à A. Bebel


12 octobre 1875




Londres, le 12 octobre 1875.


Mon cher Bebel,


Votre lettre vient tout à fait confirmer notre opinion, à savoir que la fusion était de notre part prématurée et qu'elle porte en elle le germe d'une scission proche. Si nous parvenons à éviter la scission avant les élections prochaines au Reichstag, nous pourrons déjà nous estimer heureux...

Le programme tel qu'il est conçu actuellement se compose de trois parties :

  1. Les propositions et mots d'ordre de Lassalle dont l'acceptation restera une honte pour notre Parti. Lorsque deux fractions font l'unité sur un programme commun, elles essayent d'ordinaire de faire entrer dans ce programme les choses sur lesquelles elles sont d'accord et ne touchent pas à celles où elles ne le sont pas. L'aide de l'Etat de Lasalle figurait bien au programme d'Eisenach [1], mais comme une des nombreuses mesures provisoires, et d'après ce qu'on m'a dit, s'il n'avait pas été question de fusion, elle n'aurait pas manqué d'être définitivement écartée par une motion de Bracke au congrès de cette année. Et voilà qu'elle y figure maintenant comme le remède unique et universel de tous les maux sociaux. En se laissant imposer la « loi d'airain des salaires » et autres phrases de Lassalle, notre Parti a subi une terrible défaite morale. Il s'est converti à la fois lassallienne. Cela est désormais indéniable. Cette partie du programme, ce sont les fourches caudines, sous lesquelles notre parti a passé pour la plus grande gloire de saint Lassalle.

  2. Des revendications démocratiques, qui sont rédigées tout à fait dans l'esprit et dans le style du Parti populaire.

  3. Des revendications à « l'Etat actuel » qui sont très confuses et illogiques, (encore qu'on ne sache pas à qui les autres « revendications » peuvent bien être posées).

  4. Des propositions générales, empruntées pour la plupart au Manifeste communiste et aux statuts de l'internationale, mais qui ont été tellement remaniées qu'elles sont ou bien absolument fausses, ou bien tout à fait ineptes, ainsi que Marx l'a prouvé en détail, dans l'écrit que vous savez [2].

Le tout est au plus haut point désordonné, confus, incohérent, illogique et blâmable [3]. Si dans la presse bourgeoise il y avait eu un seul esprit critique, il se serait saisi de ce programme, l'aurait examiné phrase à phrase, de façon à réduire chacune d'elles à son vrai contenu, et aurait mis en évidence tous les illogismes, toutes les contradictions et bévues commises sur le terrain économique, par exemple le passage où il est dit que les instruments de travail sont aujourd'hui le « monopole de la classe capitaliste », comme s'il n'y avait pas de propriétaires fonciers; ensuite tout le bavardage sur « l’affranchissement du travail », alors qu'il ne peut être question que de l'affranchissement de la classe ouvrière, en fait le travail, lui, est précisément bien trop libre), il n'aurait pas eu de peine à faire sombrer notre parti dans le ridicule. Au lieu de cela, ces ânes que sont les journalistes bourgeois ont pris ce programme tout à fait au sérieux, ils y ont lu ce qui n'y était pas et l'ont interprété comme étant communiste. Les ouvriers semblent faire la même chose. C'est cette circonstance seule qui nous permet, à Marx et à moi, de ne pas nous désolidariser publiquement d'un pareil programme. Tant que nos adversaires et aussi les ouvriers substitueront malgré tout nos intentions à ce programme, il nous est permis de nous taire.

Si vous êtes content du résultat quant à la question de personnes, c'est une preuve que nos exigences ont sensiblement diminué. Deux des nôtres et trois lassalliens ! Ainsi donc, dans cette question, les nôtres ne sont pas traités en alliés jouissant des mêmes droits, mais en vaincus qui se trouveront d'emblée en minorité. L'action du comité, pour ce que nous en connaissons jusqu’ici, n’est pas non plus édifiante :

  1. Décision de ne pas mettre sur la liste des écrits du Parti deux écrits de Bracke et de B. Becker sur Lassalle; si elle a été révoquée ce n'est pas la faute du comité, pas plus que celle de Liebknecht.

  2. Défense faite à Vahlteich d'accepter le poste de correspondant de la Frankfurter Zeitung qui lui avait été offert par Sonnemann. C'est Sonnemann lui-même qui a raconté le fait à Marx, à son passage en Allemagne.

Ce qui m'étonne encore plus que l'arrogance du comité et la complaisance avec laquelle Vahlteich s'y est soumis au lieu de s'en moquer, c'est la bêtise monumentale de cette décision. Le comité devrait avoir à cœur qu'un journal comme la Frankfurter Zeitung soit renseigné partout uniquement par nos gens.

Vous avez cependant raison de dire que toute l'affaire nous servira d'expérience par les enseignements que nous en tirerons, et qu'elle promet, même dans les circonstances qui l'accompagnent, d'avoir un bon résultat. La fusion en soi est un très grand pas de fait, si, toutefois, elle tient deux ans. Mais on aurait pu, sans aucun doute, l'obtenir à bien meilleur marché.

F.E.


_____

NOTES


[1] Le dernier point des « revendications immédiates » dans le programme du Parti ouvrier social-démocrate (eisenachien) est libellé comme suit : « Appui donné par l'Etat au mouvement coopératif, crédits spéciaux affectés par l'Etat aux associations libres de production, sous certaines garanties démocratiques ».


[2] Engels se réfère ici à la Critique du programme de Gotha, de Marx. Mais il se trompe en pensant que Bebel connaissait la Critique. Quand la Critique fut publiée par Engels, en 1891, on apprit que W. Liebknecht, en dépit de la demande expresse de Marx (voir sa lettre à Bracke) n'avait pas communiqué ce document à Bebel. En mai et juin 1875, écrit Engels, ce document fut caché délibérément et ne fut pas mis en circulation; Bebel ne l'apprit qu'en 1891, alors que la Critique était déjà publiée dans la Neue Zeit. Nous devons ajouter qu'ayant lu la Critique avant qu'elle sortit des presses, Bebel essaya d'en arrêter la publication et envoya même un télégramme à cet effet, mais il était déjà trop tard (Vorwaerts du 26 février 1891).


[3] Dans une lettre à J. Ph. Becker, du 11 janvier 1878. Engels qualifie le programme de Gotha de tissu d'absurdités élaboré en Allemagne à l’occasion de l'unité.

 

 

 

 

V. LENINE

 

L'ETAT ET LA REVOLUTION

14





3. LETTRE A BEBEL

Une des réflexions les plus remarquables, sinon la plus remarquable, que nous trouvons dans les oeuvres de Marx et d'Engels relatives à l'Etat, est le passage suivant de la lettre d'Engels à Bebel, datée du 18-28 mars 1875. Cette lettre, notons-le entre parenthèses, a été reproduite pour la première fois, à notre connaissance, dans le tome II des Mémoires de Bebel (Souvenirs de ma vie), paru en 1911; c'est-à-dire qu'elle fut publiée trente-six ans après sa rédaction et son envoi.


Engels écrivait à Bebel pour critiquer le projet de programme de Gotha (que Marx a également critiqué dans sa fameuse lettre à Bracke). Parlant spécialement de la question de l'Etat, Engels disait ceci :


"L'Etat populaire libre est devenu un Etat libre. D'après le sens grammatical de ces termes, un Etat libre est un Etat qui est libre à l'égard de ses citoyens, c'est-à-dire un Etat à gouvernement despotique. Il conviendrait d'abandonner tout ce bavardage sur l'Etat, surtout après la Commune, qui n'était plus un Etat, au sens propre. Les anarchistes nous ont assez jeté à la tête l'Etat populaire, bien que déjà le livre de Marx contre Proudhon, et puis le Manifeste communiste, disent explicitement qu'avec l'instauration du régime social socialiste l'Etat se dissout de lui-même (sich auflöst) et disparaît. L'Etat n'étant qu'une institution temporaire dont on est obligé de se servir dans la lutte, dans la révolution, pour réprimer par la force ses adversaires, il est parfaitement absurde de parler d'un Etat populaire libre : tant que le prolétariat a encore besoin de l'Etat, ce n'est point pour la liberté, mais pour réprimer ses adversaires. Et le jour où il devient possible de parler de liberté, l'Etat cesse d'exister comme tel. Aussi proposerions-nous de mettre partout à la place du mot Etat le mot "communauté" (Gemeinwesen), excellent vieux mot allemand, répondant au mot français "commune"" (pp. 321-322 de l'original allemand).


Il ne faut pas perdre de vue que cette lettre a trait au programme du parti, critiqué par Marx dans une lettre écrite quelques semaines seulement après celle-ci (la lettre de Marx est du 5 mai 1875), et qu'à l'époque Engels vivait à Londres avec Marx. Aussi, en disant "nous" dans la dernière phrase, c'est sans aucun doute en son nom propre et au nom de Marx qu'Engels propose au chef du parti ouvrier allemand de supprimer dans le programme le mot "Etat" et de le remplacer par le mot "communauté".


Comme on les entendrait hurler à l'"anarchisme", les chefs du "marxisme" moderne accommodé au goût des opportunistes, si on leur proposait un semblable amendement au programme !


Qu'ils hurlent. La bourgeoisie les en louera.


Quant à nous, nous poursuivrons notre oeuvre. En révisant le programme de notre Parti, nous devrons absolument tenir compte du conseil d'Engels et de Marx, pour être plus près de la vérité, pour rétablir le marxisme en l'expurgeant de toute déformation, pour mieux orienter la classe ouvrière dans sa lutte libératrice. Il est certain que le conseil d'Engels et de Marx ne trouvera pas d'adversaires parmi les bolchéviks. Il n'y aura de difficulté, croyons-nous, que pour le terme à employer. En allemand, il existe deux mots signifiant "communauté", et Engels a choisi celui qui désigne non pas une communauté à part, mais un ensemble, un système de communautés. Ce mot n'existe pas en russe, et il faudra peut-être choisir le mot français "commune" bien que cela présente aussi des inconvénients.


"La Commune n'était plus un Etat, au sens propre", telle est l'affirmation d'Engels, capitale au point de vue théorique. Après l'exposé qui précède, cette affirmation est parfaitement compréhensible. La Commune cessait d'être un Etat dans la mesure où il lui fallait opprimer non plus la majorité de la population, mais une minorité (les exploiteurs); elle avait brisé la machine d'Etat bourgeoise; au lieu d'un pouvoir spécial d'oppression, c'est la population elle-même qui entrait en scène. Autant de dérogations à ce qu'est l'Etat au sens propre du mot. Et si la Commune s'était affermie, les vestiges de l'Etat qui subsistaient en elle se seraient "éteints" d'eux-mêmes; elle n'aurait pas eu besoin d'"abolir" ses institutions : celles-ci auraient cessé de fonctionner au fur et à mesure qu'elles n'auraient plus rien eu à faire.


"Les anarchistes nous jettent à la tête l'"Etat populaire"". Ce disant, Engels songe surtout à Bakounine et à ses attaques contre les social-démocrates allemands. Engels admet que ces attaques sont justes pour autant que l'"Etat populaire" est un non-sens, une dérogation au socialisme, au même titre que l'"Etat populaire libre". Il s'efforce de corriger la lutte des social-démocrates allemands contre les anarchistes, d'en faire une lutte juste dans ses principes, de la débarrasser des préjugés opportunistes sur l'"Etat". Hélas ! la lettre d'Engels est restée pendant trente-six ans enfouie dans un tiroir. Nous verrons plus loin que, même après la publication de cette lettre, Kautsky s'obstine à répéter, au fond, les erreurs qui avaient déjà motivé la mise en garde d'Engels.
Bebel répond à Engels, le 21 septembre 1875, par une lettre dans laquelle il déclare, entre autre, qu'il "partage entièrement" son point de vue sur le projet de programme, et qu'il a reproché à Liebknecht de se montrer trop conciliant (Mémoires de Bebel, édit. allemande, tome II, p. 334). Mais si nous prenons la brochure de Bebel intitulée Nos buts, nous y trouverons, sur l'Etat, des réflexions absolument fausses :


"L'Etat fondé sur la domination d'une classe doit être transformé en Etat populaire" (Unsere Ziele, édit. allemande, 1886, p.14)


Voilà ce qui est imprimé dans la neuvième (la neuvième !) édition de la brochure de Bebel ! Rien d'étonnant si la social-démocratie allemande s'est pénétrée de ces conceptions opportunistes sur l'Etat si obstinément répétées, d'autant plus que les éclaircissements révolutionnaires d'Engels étaient enfouis dans un tiroir et que la vie elle-même "déshabituait" pour longtemps de la révolution.

 

 

 

 

 

Auguste BEBEL

(1891)


La femme et le socialisme

 


Avant-propos par P. Lafargue


Le parti socialiste allemand, qui forme l'avant-garde du parti socialiste inter­national, a en pour théoriciens deux hommes de génie, Marx et Engels, et pour organisateurs trois agitateurs incomparables, Lassalle, Liebknecht et Bebel.

Après la défaite de l'insurrection des provinces rhénanes de mai 1849, Marx et Engels et leurs amis qui avaient pris part au mouvement insurrectionnel étaient les uns morts, les autres en prison ou en exil. Lassalle, qui avait puisé ses idées socialistes dans les écrits de Marx et d'Engels et qui, en 1849, alors tout jeune homme (il n'avait que 24 ans), avait fourni une ou deux chroniques dans la « Nouvelle Gazette Rhénane », - l'organe du parti communiste révolutionnaire que dirigeait Marx, recommença l'agitation dès que la situation politique le permit, et fonda l'Asso­ciation générale des ouvriers allemands : c'est dans ses rangs que Bebel fit ses débuts de démocrate socialiste.

Ferdinand Auguste Bebel est né le 22 février 1840 à Cologne, dans une famille de très modeste aisance  son père était alors sous-officier ; il reçut l'éducation sommaire des enfants du peuple, à l'école communale de Brauweiler, petit village des environs de Cologne ; il obtint une bourse pour continuer ses études à l'école supérieure de Wetzlar, qu'il dut quitter pour entrer chez un maître tourneur, où il servit pendant quatre ans, en qualité d'apprenti. À 18 ans, ayant reçu son titre de compagnon, il commença son tour du pays, ainsi que le veut l'antique coutume du compagnonnage  ; pendant deux ans, de 1858 à 1860, il parcourut l'Allemagne du Sud et l'Autriche, exerçant de ville en ville son métier de tourneur. Rappelé par le service militaire, il revint en 1860 à Leipzig, où il s'établit à son tour comme maître-tourneur ; plus tard il devait s'associer avec un ami, et aller ouvrir un atelier de tourneur à Plauen, près de Dresde, sous la raison sociale Isleib et Bebel. Il avait passé par les phases transformatrices de l'artisan du Moyen âge  ; d'apprenti il était devenu compagnon, puis maître, et après avoir servi chez les autres, il avait à son tour ouvert un petit atelier où il travaillait à son compte ; Bebel aurait vécu tranquillement et modeste­ment, comme les artisans du temps passé, sans les événements qui le jetèrent dans un des plus grands mouvements qu'aura enregistré l'histoire humaine.

À peine établi, dès 1861, Bebel commence à prendre part au mouvement général, comme membre de la Fédération des sociétés ouvrières allemandes ; plus tard, en 1867, jusqu'en 1869, comme président de sa « délégation permanente » ; et ce leader du socialisme international débute par être un ardent adversaire du socialisme. L'artisan le dominait intellectuellement, comme il domina Proudhon toute sa vie. Ceci mérite quelques mots d'explication.

La classe des artisans, avant l'introduction de l'industrie mécanique et la création de son peuple de servants de machines, remplissait toutes les fonctions de la production sociale. Mais la petite industrie manuelle est condamnée à disparaître devant la grande industrie mécanique ; et l'artisan exproprié de son atelier et de son habileté technique, disant adieu à sa chère liberté et à ses sentiments de petit propriétaire, doit entrer dans l'atelier capitaliste, comme prolétaire, n ayant plus pour toute propriété que sa force-travail. L'artisan, justement effrayé du misérable sort qui le menace, est un réactionnaire ; il a pendant des siècles résisté à l'introduction de l'industrie mécanique, il s'est révolté contre les capitalistes, il a brisé les machines et incendié les fabriques ; dans notre siècle, il a perdu la fougue virile qui le poussait aux voies de fait ; mais il est resté toujours réactionnaire, il voudrait maintenir au statu quo les conditions qui permettent l'existence de son industrie, et il a toujours la tendance à retourner en arrière et à réintroduire les entraves protectrices des corporations. Il a peur de tomber dans le prolétariat et il a horreur, non-seulement des misères du prolétaire, mais encore de tous les mouvements économiques et politiques qu'il entreprend pour s'en affranchir, et du socialisme qui formule les réformes nécessaires à cet affranchissement, lesquelles réformes sont à l'antipode de celles réclamées par l'artisan. Ainsi, tandis que le prolétaire ne comprend la possibilité de son émancipation que par la socialisation des moyens de production, l'artisan ne rêve que de crédits gratuits pour s'établir individuellement et se procurer un fonds de roulement, et de bazars où il vendrait directement son produit au consommateur. Proudhon fut un des meilleurs représentants de la classe artisane qui s'éteint ; il était réactionnaire jusqu'aux moelles, en dépit de sa phraséologie révolutionnaire qui ne faisait peur qu'à lui ; il se prononça contre tous les mouvements prolétariens, contre les grèves, aussi bien que contre l'insurrection de juin, et il combattit avec une étroitesse d'esprit spécifique et une fureur épileptique les théories communistes qu'il était incapable de comprendre.

Mais Bebel était d'un esprit trop vigoureux et trop scientifique pour rester longtemps sous le charme de l'industrie artisane ; en 1866 on le trouve enrôlé dans les sections de l'Internationale, que Liebknecht, rentré de l'exil, avait réussi a fonder en Allemagne ; et en 1868, au Congrès de Nuremberg, c'est sur la proposition de Bebel que l'on vota l'adoption des statuts de l'Internationale et celle du « Manifeste communiste » de Marx et d'Engels, comme base théorique du parti. Le Communisme avait conquis un de ses plus vaillants et plus intelligents champions. Il fallut peu de temps à Bebel pour prendre la tête du mouvement : en 1867 il était choisi pour représenter le parti dans le parlement de l'Allemagne du Nord, et en 1869 il recevait sa consécration gouvernementale d'apôtre du socialisme, sous la forme et l'espèce de trois semaines de prison pour propagande de doctrines dangereuses au maintien de l’État. C'est sa première condamnation, mais non la dernière : à partir de ce moment, les expulsions, les persécutions et les condamnations à des mois et à des années de prison pleuvent dru sur la tête indomptable du socialiste révolutionnaire.

Bismarck avait coqueté avec les ouvriers ; à l'imitation de Napoléon III, qu'il plagiait, il voulait intimider et contenir la bourgeoisie en la menaçant avec les ouvriers : il avait en partie gagné à son jeu Lassalle, en lui promettant le suffrage universel et des subventions pour fonder des sociétés coopératives de production. Lassalle est mort à temps pour sa gloire ; engagé de la sorte dans la politique nationale et aristocratique de Bismarck, on ne sait où les compromissions l'auraient entraîné ; Bebel et Liebknecht devaient couper court à ces intrigues malsaines ; ils ouvrirent le feu contre la politique intérieure et extérieure du chancelier de fer devant qui tout pliait en Allemagne. Étonné de ne pas trouver les socialistes souples sous sa main, Bismarck se retourna furieux contre ceux qui osaient lui résister et entraver sa politique de feu et de sang. Mais il ne réussit pas à intimider le parti socialiste qui, pendant plus de 20 ans, lui tînt tête, déjouant les manœuvres policières, supportant bravement les persécutions, les expulsions et la prison, et attaquant continuellement l'homme politique qui pendant un moment fut l'arbitre de l'Europe et l'idole de la Bourgeoisie.

Bebel et Liebknecht, sans jamais se lasser ni se laisser abattre, menèrent cette campagne contre Bismarck. La guerre franco-prussienne donna à leur opposition un caractère qui intéresse spécialement les Français. Bebel et Liebknecht refusèrent de voter les crédits que Bismarck demandait au Reichstag pour commencer les hostilités. Quand, Napoléon noyé dans la boue de Sedan, la République fut proclamée, ils pro­testèrent contre la continuation de la guerre, entreprise contre le gouvernement impérial et non contre le nouveau gouvernement républicain. Les chefs du parti socia­liste furent arrêtés et emprisonnés préventivement pendant des mois, sous l'inculpa­tion de crime de haute trahison. Sortis de prison, ils protestèrent contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine, que Marx dénonçait comme un crime et une faute politique, qui serait une cause de discorde entre la France et l'Allemagne, les deux nations qui devaient rester unies pour la paix de l'Europe et l'émancipation du Prolétariat. Pendant que la bourgeoisie allemande, ivre de la victoire et dés cinq milliards, se mettait à plat ventre devant Bismarck, et que la bourgeoisie européenne, courtisane éhontée du succès, le proclamait le plus grand politique du siècle, Bebel et Liebknecht souffle­taient toute cette gloire et tous ces triomphes : « Nous aussi, s'écriait Liebknecht en plein parlement, nous renverserons nos colonnes Vendôme », quand on apprit à Berlin que la Commune avait jeté à bas ce monument de la barbarie militaire et patriotique. Alors que la bourgeoisie allemande unissait sa peur et ses insultes à celles de la bourgeoisie française pour calomnier la Commune que M. Thiers n'avait pu vaincre que grâce au concours de Bismarck, qu'il avait humblement mendié, les socialistes allemands prenaient la défense des vaincus de Paris. « La Commune, disait Bebel au Reichstag, n'est qu'un petit combat d'avant poste, comparée à l'explosion révolutionnaire qui embrasera l'Europe et qui délivrera l'humanité de l'oppression capitaliste ».

Il fallait à tout prix bâillonner les socialistes : on intenta contre eux un grand procès de haute trahison ; au mois de niai 1872, Hepner, Liebknecht et Bebel étaient condamnés par la cour d'assises de Leipzig à deux ans de forteresse, que Bebel accomplit à Hubertusburg. Cette condamnation ne paraissant pas suffisante, Bismarck le fit recondamner en juillet 1872, pour crime de lèse-majesté, à neuf mois de prison qu'il fit à la maison d'arrêt de Zwickau : il avait cherché par cette condamnation à le priver de son mandat de député, que les juges s'empressèrent d'annuler sur l'ordre du chancelier. La servilité des juges n'eut pour tout résultat que de faire souffleter Bismarck par les électeurs  : ils cassèrent l'arrêt des tribunaux et réélurent Bebel avec une plus imposante majorité. Ne pouvant recommencer à le poursuivre pour crime de haute-trahison et de lèse-majesté, on changea de sujet et on le traîna devant les tribunaux pour crime de société secrète et de complots contre la sûreté de l’État, mais on fut moins heureux, on ne put obtenir des condamnations, même des tribunaux de l'Empire ; ces procès tournèrent au contraire à la confusion du gouvernement. Les socialistes, qui avaient organisé une contre-police, dévoilèrent les agents provocateurs et les intrigues policières de Bismarck. Pour se consoler de ne pas avoir pu les faire fourrer en prison, il se mit à tracasser les socialistes, il les fit expulser de ville en ville ; beaucoup durent s'expatrier pour fuir le petit état de siège dont Bismarck avait doté une partie de l'Allemagne. Bebel fut expulsé de Leipzig et de Berlin où cependant Bismarck était obligé de tolérer sa présence pendant les sessions du Reichstag, afin qu'il pût remplir son mandat de député. Mais le chancelier eut une dernière consolation, en 1886, lors du procès des socialistes de Freiberg : il put trouver des juges pour accorder 9 mois de prison à Bebel.

Ces années de prison, qui ont ébranlé la santé délicate de Bebel, l'ont armé pour la lutte. La prison lui a donné des loisirs, qu'il a mis à profit pour étudier les langues étrangères, compléter son éducation et meubler son cerveau des connaissances qu'il n'avait pu acquérir à l'école primaire de son village et pendant son court séjour à l'école supérieure de Wetzlar. À sa sortie de prison, il était plus riche en notions diverses qu'à son entrée. Jamais il n'aurait trouvé ni le temps, ni le repos nécessaires pour composer les ouvrages qu'il a écrits et qui ont si fort contribué au développement du socialisme, si Bismarck ne l'avait fait mettre en prison.

Bebel a publié : Notre but ; La guerre des paysans en Allemagne, suivie de consi­dérations sur les principaux mouvements sociaux du Moyen âge ; L'action parlemen­taire du Reichstag allemand et des Chambres des États  ; Christianisme et Socialisme  ; La Femme dans le passé, le présent et l'avenir  ; La civilisation musulmano-arabe en Orient et en Espagne. Tous ses écrits ont eu un grand succès  : la dixième édition de la Femme vient d'être publiée cette année ; chacune des éditions allemandes est tirée à trois mille exemplaires.

Bebel est un homme de taille moyenne et élégante ; sa figure, aux traits fins et aux yeux clairs et vifs, est douce et méditative ; sa barbe, qu'il porte entière, et son abon­dante chevelure, sont d'un brun tirant sur le châtain ; sa voix, harmonieuse et expres­sive, domine les assemblées les plus tumultueuses. Ses adversaires sont eux-mêmes obligés de reconnaître qu'il est un des plus brillants et des plus solides orateurs de l'Allemagne ; ses discours au Reichstag sont des événements parlementaires. Les attaques qu'il dirigea en 1884 contre la politique militaire de l'Empire eurent retentis­sement considérable dans tout le pays ; elles préparèrent le peuple allemand à accepter comme une délivrance la chute de Bismarck, qui surprit toute l'Europe.

Dans l'intimité, Bebel est un agréable et spirituel causeur, un aimable compagnon et un père d'une tendresse infinie. Ses amis sont nombreux en Allemagne et dans les autres pays d'Europe et d'Amérique ; les socialistes allemands ont pour Bebel une affection spéciale, ils ne le désignent entre eux que par son petit nom.

Le maître-tourneur de Leipzig aura une grande place dans l'histoire du XIXe siècle.


 

 

 

August Bebel

 

1840 - 1913

 

Né le 22 février 1840 près de Cologne, dans la famille d'un sergent prussien, August Bebel connaît la misère après la mort de son père et apprend le métier de tourneur.

Il s'engage dans le mouvement ouvrier et découvre le marxisme sous l'influence de Wilhelm Liebknecht, un intellectuel de quinze ans son aîné.

Ensemble, ils militent pour renverser le régime capitaliste et fondent en 1869, à Eisenach (Thuringe), le Parti ouvrier social-démocrate (Sozialdemokratische Arbeiterpartei).

August Bebel devient en 1871 député au Reichstag du nouvel Empire allemand et ne va plus quitter son siège... sauf pour des séjours en prison.

De 1878 à 1890, aussi longtemps que perdurent les lois antisocialistes de Bismarck, il apparaît comme la figure de proue du socialisme allemand. Sa popularité s'exprime dans les surnoms flatteurs qui lui sont attribués : « Empereur des travailleurs », « Empereur Bebel »...

Il meurt le 13 août 1913 près de Zurich et ne verra pas la catastrophe (Kladderadatsch) qu'il avait prophétisé. 

 

 

 


 

GERMAN

ALBANIAN

ARABIC

ARMENIAN

AZERBAIJANI

BANGLA

CHINESE

DANISH

DUTCH

FARSI

FINNISH

 

AUGUST BEBEL

ARCHIVES