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Friedrich Engels

Anti-Dühring

Mr. E. Dühring bouleverse la science

1877-78

 

 

 

 

Préfaces aux trois éditions

 

Le travail qui suit n'est nullement le fruit de quelque “ impulsion intérieure ”. Au contraire.

Lorsque, il y a trois ans, M. Dühring lança soudain un défi à son siècle en qualité d'adepte et en même temps de réformateur du socialisme, des amis d'Allemagne insistèrent à plusieurs reprises auprès de moi, pour que je fasse, dans l'organe central du parti social-démocrate, qui était alors le Volksstaat, l'examen critique de cette nouvelle théorie socialiste. Ils pensaient que c'était absolument nécessaire si l'on ne voulait pas, dans le Parti encore si jeune et qui venait à peine d'être définitivement unifié, donner à l'esprit de secte de nouvelles occasions de division et de confusion. Ils étaient mieux à même que moi de juger la situation en Allemagne; j'étais donc tenu de les croire. Il s'avéra, en outre, qu'une partie de la presse socialiste accueillait le nouveau converti avec une chaleur qui, il est vrai, ne s'adressait qu'à sa bonne volonté, mais laissait en même temps paraître dans ces journaux, par égard pour la dite bonne volonté de M. Dühring, celle d'accepter également sa doctrine par-dessus le marché et les yeux fermés. Il se trouva même des gens qui s'apprêtaient déjà à répandre cette doctrine parmi les ouvriers sous une forme vulgarisée. Et, enfin, M. Dühring et sa petite secte mettaient en œuvre tous les artifices de la réclame et de l'intrigue pour obliger le Volksstaat à prendre nettement parti à l'égard de la doctrine nouvelle qui entrait en scène avec de si fortes prétentions.

Il m'a fallu tout de même un an pour me résoudre à abandonner d'autres travaux et à mordre dans cette pomme acide. C'était, en effet, de ces sortes de pommes qu'il faut avaler tout entières, une fois qu'on y a mordu. Et elle n'était pas seulement fort acide, elle était aussi fort grosse. La nouvelle théorie socialiste se présentait comme le dernier fruit pratique d'un système philosophique nouveau. Il s'agissait donc de l'étudier dans l'ensemble de ce système, et, par suite, d'étudier le système lui-même; il s'agissait de suivre M. Dühring sur ce vaste terrain où il traite de toutes les choses possibles, et de quelques autres encore. Telle est l'origine d'une série d'articles, qui parurent à partir du début de 1877 dans le successeur du Volksstaat, le Vorwärts de Leipzig, et que l'on trouvera ici réunis.

C'est donc la nature de l'objet même qui a imposé à la critique des dimensions tout à fait hors de proportion avec la teneur scientifique de cet objet, nous voulons dire les œuvres de M. Dühring. Toutefois, deux autres circonstances peuvent aussi faire excuser ces dimensions. D'une part, elles me donnaient l'occasion de présenter, dans les domaines très divers qu'il fallait aborder ici, un développement positif de ma conception sur des problèmes qui sont aujourd'hui d'un intérêt scientifique ou pratique général. C'est ce que j'ai fait dans chacun des chapitres, et si peu que cet ouvrage puisse avoir pour but d'opposer au “système” de M. Dühring un autre système, j'espère que le lien interne qui rattache entre elles les idées présentées par moi n'échappera pas au lecteur. J'ai, dès maintenant, assez de preuves qu'à cet égard mon travail n'a pas été entièrement infructueux.

D'autre part, M.. Dühring “ créateur de système ” n'est pas un phénomène isolé dans l'Allemagne d'aujourd'hui. Depuis quelque temps, les systèmes de cosmogonie, de philosophie de la nature en général, de politique, d'économie, etc., poussent en Allemagne par douzaines, en une nuit, comme des champignons. Le moindre docteur en philosophie, voire le moindre étudiant, ne se tient plus quitte aujourd'hui à moins d'un “ système ” complet. De même que dans l'État moderne on suppose que chaque citoyen est mûr pour porter un jugement sur toutes les questions sur lesquelles il est appelé à voter, de même qu'en économie on admet que chaque consommateur est un parfait connaisseur de toutes les marchandises qu'il est amené à acheter pour sa subsistance, - la même hypothèse doit prévaloir désormais dans la science. Liberté de la science, cela signifie que l'on écrit sur tout ce que l'on n'a pas appris et que l'on fait passer cela pour la seule méthode rigoureusement scientifique. Quant à M. Dühring, il est un des types les plus représentatifs de cette pseudo-science tapageuse qui, dans l'Allemagne d'aujourd'hui, se pousse partout au premier plan et couvre tout du fracas de sa... camelote extra. Camelote extra en poésie, en philosophie, en politique, en économie, en histoire, camelote extra dans la chaire professorale et à la tribune, camelote extra partout, camelote extra qui a des prétentions à la supériorité et à la profondeur de pensée, à la différence de la camelote banale et platement vulgaire d'autres nations, camelote extra qui est le produit le plus caractéristique et le plus massif de l'industrie intellectuelle de l'Allemagne, bon marché mais de mauvaise qualité, exactement comme d'autres fabrications allemandes à côté desquelles elle n'était malheureusement pas représentée à l'exposition de Philadelphie. Même le socialisme allemand donne à force depuis peu, particulièrement depuis le bon exemple offert par M. Dühring, dans la camelote extra, et met en avant tel et tel qui fait étalage d'une “science” dont il “ n'a réellement pas appris un traître mot ”. C'est là une maladie infantile, qui marque le début de la conversion de l'étudiant allemand à la social-démocratie et qui en est inséparable, mais dont on triomphera vite grâce au tempérament remarquablement sain de nos ouvriers.

Ce n'est pas ma faute si j'ai dû suivre M. Dühring dans des domaines où je puis tout au plus prétendre à évoluer en amateur. En pareil cas, je m’en suis tenu la plupart du temps à opposer aux affirmations fausses ou erronées de mon adversaire les faits corrects, incontestés. Ainsi, dans le domaine du droit et fréquemment dans les sciences de la nature. Dans d'autres cas, il s'agit d'idées générales tirées de la partie théorique des sciences de la nature, donc d'un terrain où le spécialiste lui-même est obligé de sortir de sa spécialité pour empiéter sur des domaines voisins, domaines où, de l'aveu même de M. Virchow, il est un “ demi-savant ” tout comme nous. L'indulgence qu'en cette matière on se témoigne les uns aux autres pour de petites inexactitudes et des maladresses d'expression me sera, je l'espère, accordée aussi.

Au moment de conclure cette préface, je reçois une annonce de librairie rédigée par M. Dühring pour un nouvel ouvrage “capital” du même : Nouvelles lois fondamentales d'une physique et d'une chimie rationnelles. Quelque conscience que j'aie de l'indigence de mes connaissances en physique et en chimie, je crois cependant connaître assez mon M. Dühring pour pouvoir, sans avoir jamais vu l’œuvre elle-même, dire d'avance que les lois de la physique et de la chimie qu'il y expose prendront dignement place, pour ce qui est des erreurs et des lieux communs, aux côtés des lois relatives à l'économie, à la connaissance schématique générale de l'univers, etc., qui ont été précédemment découvertes par lui et étudiées dans mon ouvrage, et que le rhigomètre, ou instrument à mesurer les températures extrêmement basses, construit par M. Dühring, servira à mesurer, non pas des températures, hautes ou basses, mais purement et simplement l'arrogance ignare de M. Dühring.

 

Londres, 11 juin 1878.

 

 

II

 

 

La nécessité de faire paraître une nouvelle édition du présent ouvrage a été une surprise pour moi. Ce qui faisait l'objet de sa critique est pratiquement oublié désormais. L'ouvrage lui-même n'a pas été seulement présenté en feuilleton à des milliers de lecteurs dans le Vorwärts de Leipzig en 1877 et 1878, mais il a encore été publié intégralement en un volume à fort tirage. Comment se peut-il que quelqu'un s'intéresse encore à ce que j'avais à dire il y a des années sur M. Dühring ?

Je le dois sans doute en premier lieu au fait que cet ouvrage, comme d'ailleurs presque tous les travaux que j'avais encore en circulation, fut interdit dans l'Empire allemand aussitôt après la promulgation de la loi contre les socialistes. Pour quiconque n'était pas ancré dans les préjugés bureaucratiques héréditaires des pays de la Sainte-Alliance, l'effet de cette mesure ne pouvait être qu'évident : débit doublé ou triplé des livres interdits, étalage au grand jour de l'impuissance des messieurs de Berlin qui édictent des interdictions sans pouvoir les faire exécuter. En fait, l'amabilité du gouvernement d'Empire me vaut plus de rééditions de mes petits travaux que je n'en puis prendre sous ma responsabilité; je n'ai pas le temps de revoir le texte comme il le faudrait, et, la plupart du temps, je suis obligé de le laisser réimprimer tel quel.

Mais à cela s'ajoute encore une autre circonstance. Le “système” de M. Dühring critiqué dans ce livre embrasse un domaine théorique très étendu; j'ai été contraint de le suivre partout et d'opposer à ses conceptions les miennes. C'est ainsi que la critique négative est devenue positive; la polémique s'est transformée en un exposé plus ou moins cohérent de la méthode dialectique et de la conception communiste du monde que nous représentions, Marx et moi, et cela dans une série assez vaste de domaines. Depuis qu'elle a été formulée pour la première fois dans Misère de la philosophie de Marx et dans le Manifeste communiste, notre conception a traversé une période d'incubation qui a bien duré vingt ans jusqu'à la publication du Capital, depuis laquelle elle gagne de plus en plus rapidement des cercles chaque jour plus larges au point que maintenant, bien au-delà des frontières de l'Europe, elle trouve audience et soutien dans tous les pays où il y a des prolétaires d'une part et des théoriciens scientifiques impartiaux d'autre part. Il semble donc qu'il existe un public qui s'intéresse assez au sujet pour accepter par-dessus le marché la polémique contre les thèses de Dühring, devenue à bien des égards sans objet en faveur des développements positifs donnés à cette occasion.

Une remarque en passant : les bases et le développement des conceptions exposées dans ce livre étant dus pour la part de beaucoup la plus grande à Marx, et à moi seulement dans la plus faible mesure, il allait de soi entre nous que mon exposé ne fût point écrit sans qu'il le connût. Je lui ai lu tout le manuscrit avant l'impression et c'est lui qui, dans la partie sur l'économie, a rédigé le dixième chapitre (“ Sur l'Histoire critique”); j'ai dû seulement, à mon grand regret, l'abréger un peu pour des raisons extrinsèques. Aussi bien avons-nous eu de tout temps l'habitude de nous entr'aider pour les sujets spéciaux.

La présente édition reproduit exactement la précédente, à l'exception d'un chapitre. D'une part, le, temps me manquait pour une révision approfondie, quel que fût mon désir d'apporter plus d'une modification dans l'exposé. J'ai le devoir de préparer pour l'impression les manuscrits laissés par Marx et cela est beaucoup plus important que toute autre occupation. Et puis, ma conscience répugne à toute modification. Cet ouvrage est un ouvrage polémique et je crois devoir à mon adversaire de ne rien améliorer pour ma part là où il ne peut lui-même rien améliorer. Je ne pourrais que revendiquer le droit de répliquer à la réponse de M. Dühring. Mais je n'ai pas lu ce que M. Dühring a écrit sur mon attaque, et je ne le lirai pas à moins d'une raison spéciale; sur le plan théorique, j'en ai fini avec lui.

D'ailleurs, j'ai d'autant plus l'obligation d'observer envers lui les règles de bienséance de la lutte littéraire que, depuis, il a subi une honteuse iniquité de la part de l'Université de Berlin. Il est vrai qu'elle en a été punie : une Université qui se prête à retirer, dans les circonstances que l'on sait, la liberté d'enseigner à M. Dühring ne doit pas s'étonner que, dans les circonstances également connues, on lui impose M. Schweninger.

Le seul chapitre où je me sois permis d'ajouter des éclaircissements est le deuxième de la troisième partie : “ Notions théoriques. ” Il s'agit là uniquement de l'exposition d'un point central de la conception que je soutiens et mon adversaire n'aura pas lieu de se plaindre que je me sois efforcé d'user d'un style plus populaire et de compléter l'enchaînement des idées. A la vérité, il y avait à cela une raison extérieure. J'avais remanié pour mon ami Lafargue trois chapitres de l'ouvrage (le premier de l'introduction, et le premier et le second de la troisième partie), de façon à en faire une brochure indépendante aux fins de traduction en français, et lorsque l'édition française eut servi de base à une édition en italien et à une en polonais, j'ai donné une édition allemande sous le titre : l'Évolution du socialisme de l'utopie à la science. Celle-ci a connu trois tirages en peu de mois et a paru aussi en traductions russe et danoise. Dans toutes ces éditions, le chapitre en question, et lui seul, avait reçu des compléments et c'eût été faire preuve de pédanterie que de vouloir, dans la réédition de l’œuvre originale, s'en tenir au texte primitif au lieu de la rédaction ultérieure qui est devenue internationale.

Les autres modifications que j'eusse souhaitées se rapportent principalement à deux points. D'abord, à l'histoire primitive de l'humanité, dont Morgan ne nous a donné la clef qu'en 1877. Mais comme j'ai eu l'occasion depuis, dans mon ouvrage : l'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, Zürich 1884, d'utiliser les matériaux auxquels j'avais eu accès entre temps, il suffit de la référence à ce travail ultérieur.

Deuxièmement, j'aurais voulu changer la partie qui traite de la science théorique de la nature. Il règne là une grande maladresse d'exposition, et plus d'un point pourrait être exprimé aujourd'hui sous une forme plus claire et plus précise. Si je ne me reconnais pas le droit d'introduire ici des corrections, je n'en suis que plus obligé de faire en leur lieu et place ma propre critique.

Marx et moi, nous fûmes sans doute à peu près seuls à sauver de la philosophie idéaliste allemande la dialectique consciente pour l'intégrer dans la conception matérialiste de la nature et de l'histoire. Or une conception de la nature à la fois dialectique et matérialiste exige qu'on soit familier avec les mathématiques et la science de la nature. Marx était un mathématicien accompli, mais nous ne pouvions suivre les sciences de la nature que d'une manière fragmentaire, intermittente, sporadique. C'est lorsque mon retrait des affaires commerciales et mon installation à Londres m'en donnèrent le temps, que je fis, dans la mesure du possible, une “ mue ” complète (comme dit Liebig) en mathématiques et dans les sciences de la nature, en y consacrant le meilleur de mon temps pendant huit années. J'étais justement en plein milieu de cette opération de mue lorsque j'eus l'occasion de m'intéresser à la prétendue philosophie de la nature de M. Dühring. C'est pourquoi il n'est que trop naturel que je ne trouve pas toujours l'expression technique exacte et que j'évolue en général avec une certaine lourdeur dans le domaine de la science théorique de la nature. Mais, d'un autre côté, la conscience que j'avais d'être encore mal à l'aise dans ce domaine m'a rendu prudent : personne ne pourra prouver à ma charge des bévues réelles à l'endroit des faits alors établis ou une présentation incorrecte des théories alors admises. A cet égard, seul un grand mathématicien méconnu s'est plaint par lettre à Marx que j'eusse criminellement attenté à l'honneur de .

Il s'agissait évidemment pour moi, en faisant cette récapitulation des mathématiques et des sciences de la nature, de me convaincre dans le détail - alors que je n'en doutais aucunement dans l'ensemble - que dans la nature s'imposent, à travers la confusion des modifications sans nombre, les mêmes lois dialectiques du mouvement qui, dans l'histoire aussi, régissent l'apparente contingence des événements; les mêmes lois qui, formant également le fil conducteur dans l'histoire de l'évolution accomplie par la pensée humaine, parviennent peu à peu à la conscience des hommes pensants : lois que Hegel a développées pour la première fois d'une manière étendue, mais sous une forme mystifiée, et que nous nous proposions, entre autres aspirations, de dégager de cette enveloppe mystique et de faire entrer nettement dans la conscience avec toute leur simplicité et leur universalité. Il allait de soi que la vieille philosophie de la nature, malgré tout ce qu'elle contenait de valeur réelle et de germes féconds, ne pouvait nous satisfaire. Comme je l'ai exposé en détail dans cet ouvrage, elle avait, surtout sous sa forme hégélienne, le défaut de ne pas reconnaître à la nature d'évolution dans le temps, de succession, mais seulement une juxtaposition. Cela tenait d'une part au système hégélien lui-même, qui n'accordait qu'à l' “ esprit ” un développement historique, mais, d'autre part aussi, à l'état général des sciences de la nature à cette date. Hegel retombait ainsi loin en arrière de Kant, qui avait proclamé déjà, par sa théorie de la nébuleuse, la naissance du système solaire et, par sa découverte du freinage de la rotation de la terre par la marée, la fin de ce système. Enfin, il ne pouvait s'agir pour moi de faire entrer par construction les lois dialectiques dans la nature, mais de les y découvrir et de les en extraire.

Pourtant cette œuvre, si on l'entreprend d'une manière suivie et pour chaque domaine particulier, est un travail de géant. Non seulement le terrain à dominer est presque incommensurable, mais sur tout ce terrain la science de la nature elle-même est engagée dans un processus de bouleversement si puissant qu'il peut à peine être suivi même de celui qui dispose pour ce faire de tout son temps libre. Or, depuis la mort de Karl Marx, mon temps a été requis par des devoirs plus pressants et j'ai dû interrompre mon travail. Il me faut jusqu'à nouvel ordre me contenter des indications données dans le présent ouvrage et attendre que quelque occasion à venir me permette de rassembler et de publier les résultats obtenus, peut-être avec les manuscrits mathématiques extrêmement importants laissés par Marx.

Il est possible cependant que le progrès de la science théorique de la nature rende mon travail superflu pour la plus grande partie ou en totalité. Car telle est la révolution imposée à la science théorique de la nature par la simple nécessité de mettre en ordre les découvertes purement empiriques qui s'accumulent en masse, qu'elle oblige même l'empiriste le plus récalcitrant à prendre de plus en plus conscience du caractère dialectique des processus naturels. Les vieilles oppositions rigides, les lignes de démarcation nettes et infranchissables disparaissent de plus en plus. Depuis la liquéfaction des derniers gaz “ vrais ” eux-mêmes, depuis la démonstration qu'un corps peut être mis dans un état où la forme liquide et la forme gazeuse sont indiscernables, les états d'agrégation ont perdu le dernier reste de leur caractère absolu d'autrefois. Avec la proposition de la théorie cinétique des gaz selon laquelle, dans les gaz parfaits, les carrés des vitesses avec lesquelles se meuvent les molécules gazeuses sont, à température égale, inversement proportionnels aux poids moléculaires, la chaleur entre, elle aussi, directement dans la série des formes de mouvement immédiatement mesurables comme telles. Il y a dix ans encore, la grande loi fondamentale du mouvement qu'on venait de découvrir était conçue comme simple loi de la conservation de l'énergie, comme simple expression de l'impossibilité de détruire et de créer le mouvement, donc conçue seulement par son côté quantitatif mais de plus en plus cette expression négative étroite cède la place à l'expression positive de la transformation de l'énergie, où, pour la première fois, on rend justice au contenu qualitatif du processus et où s’éteint le dernier souvenir du créateur surnaturel. L'idée que la quantité de mouvement (ce qu'on appelle énergie) ne change pas lorsque d'énergie cinétique (dite force mécanique) elle se transforme en électricité, chaleur, énergie potentielle de position, etc., et réciproquement, cette idée n'a plus besoin désormais d'être prêchée comme une nouveauté; elle sert de base assurée à l'étude, à présent beaucoup plus riche de contenu, ,du processus de transformation lui-même, du grand processus fondamental dont la connaissance embrasse toute la connaissance de la nature. Et depuis que la biologie se pratique à la lumière de la théorie de l'évolution, on a vu, dans le domaine de la nature organique, les limites rigides de la classification fondre l'une après l'autre, les chaînons intermédiaires presque rebelles à toute classification augmentent de jour en jour, une étude plus exacte rejette des organismes d'une classe dans l'autre, et des signes distinctifs qui étaient presque devenus des articles de foi, perdent leur valeur absolue; nous avons maintenant des mammifères ovipares et même, si la nouvelle en est confirmée, des oiseaux qui marchent à quatre pattes. Si Virchow, il y a des années déjà, avait été contraint, par suite de la découverte de la cellule, de résoudre l'unité de l'individu animal, d'une manière plus progressiste que scientifique et dialectique, en une fédération d'États cellulaires, voici la notion d'individualité animale (par conséquent aussi humaine) qui est rendue plus complexe encore par la découverte des globules blancs du sang circulant à l'instar des amibes dans le corps des animaux supérieurs. Or ce sont précisément les oppositions diamétrales représentées comme inconciliables et insolubles, les lignes de démarcation et les différences de classes fixées de force qui ont donné à la science théorique de la nature aux temps modernes son caractère métaphysique borné. Reconnaître que ces oppositions et ces différences existent certes dans la nature, mais seulement avec une validité relative; que, par contre, cette fixité et cette valeur absolues qu'on leur imputait ne sont introduites dans la nature que par notre réflexion, tel est l'essentiel de la conception dialectique de la nature. On peut y parvenir sous la pression des faits qui s'accumulent dans la science de la nature; on y parvient plus facilement si l'on aborde le caractère dialectique de ces faits avec la conscience des lois de la pensée dialectique. De toute façon, la science de la nature a fait de tels progrès qu'elle ne peut plus échapper à la synthèse dialectique. Elle se donnera des facilités pour cette opération si elle n'oublie pas que les résultats dans lesquels ses expériences se synthétisent sont des concepts; et que l'art d'opérer avec des concepts n'est ni inné, ni donné avec la conscience ordinaire de tous les jours, mais exige une pensée réelle, pensée qui a également une longue histoire empirique, ni plus ni moins que l'investigation empirique de la nature. C'est précisément en apprenant à s'assimiler les résultats de l'évolution de la philosophie depuis deux mille cinq cents ans que la science de la nature se débarrassera, d'une part de toute philosophie de la nature séparée, s'érigeant en dehors et au-dessus d'elle, et d'autre part de sa propre méthode de pensée bornée, héritage de l'empirisme anglais.



Londres, 23 septembre 1885.

 

III

 

La nouvelle édition qui suit est, sauf quelques modifications de style très insignifiantes, une réimpression de la précédente. Il n'y a qu'un chapitre, le dixième de la deuxième partie : “ Sur l'Histoire critique ”, où je me sois permis des additions essentielles, et cela pour les raisons suivantes.

Comme je l'ai déjà indiqué dans la préface à la deuxième édition, ce chapitre, pour tout l'essentiel, est de Marx. Dans sa première version, destinée à un journal, j'avais été obligé d'abréger considérablement le manuscrit de Marx, et cela dans les endroits où la critique des assertions de Dühring cède davantage la place à des développements personnels sur l'histoire de l'économie. Mais ce sont juste ces développements qui constituent la partie du manuscrit présentant, aujourd'hui encore, le plus vif et le plus durable intérêt. Je me tiens pour obligé de donner sous une forme aussi complète et littérale que possible les exposés dans lesquels Marx met à leur juste place dans la genèse de l'économie classique des gens comme Petty, North, Locke, Hume, et plus encore, sa façon de tirer au clair le Tableau économique de Quesnay, cette énigme de sphinx restée insoluble pour toute l'économie moderne. Par contre, ce qui se référait exclusivement aux ouvrages de M. Dühring, a été laissé de côté dans la mesure où la suite des idées le permettait.

Pour le reste, je puis être pleinement satisfait de la façon dont, depuis la précédente édition, les vues présentées dans cet ouvrage se sont répandues dans les publications où s'exprime la conscience du monde savant et de la classe ouvrière, et cela dans tous les pays civilisés du monde.



Londres, 23 mai 1894.

F. ENGELS

 

 

Introduction

 

I.

GÉNÉRALITÉS

 

Par son contenu, le socialisme moderne est, avant tout, le produit de la prise de conscience, d'une part, des oppositions de classes qui règnent dans la société moderne entre possédants et non-possédants, salariés et bourgeois, d'autre part, de l'anarchie qui règne dans la production. Mais, par sa forme théorique, il apparaît au début comme une continuation plus développée et qui se veut plus conséquente, des principes établis par les grands philosophes des lumières dans la France du XVIII° siècle. Comme toute théorie nouvelle, il a dû d'abord se rattacher au fonds d'idées préexistant, si profondément que ses racines plongent dans les faits économiques.

Les grands hommes qui, en France, ont éclairé les esprits pour la révolution qui venait, faisaient eux-mêmes figure de révolutionnaires au plus haut degré. Ils ne reconnaissaient aucune autorité extérieure, de quelque genre qu'elle fût. Religion, conception de la nature, société, organisation de l'État, tout fut soumis à la critique la plus impitoyable; tout dut justifier son existence devant le tribunal de la raison ou renoncer à l'existence. La raison pensante fut la seule et unique mesure à appliquer à toute chose. Ce fut le temps, où, comme dit Hegel, le monde était mis sur sa tête  [1], en premier lieu dans ce sens que le cerveau humain et les principes découverts par sa pensée prétendaient servir de base à toute action et à toute association humaines, et, plus tard, en ce sens plus large, que la réalité en contradiction avec ces principes fut inversée en fait de fond en comble. Toutes les formes antérieures de société et d'État, toutes les vieilles idées traditionnelles furent déclarées déraisonnables et jetées au rebut; le monde ne s'était jusque-là laissé conduire que par des préjugés; tout ce qui appartenait au passé ne méritait que pitié et mépris. Enfin, le jour se levait; désormais, la superstition, l'injustice, le privilège et l'oppression devaient être balayés par la vérité éternelle, la justice éternelle, l'égalité fondée sur la nature, et les droits inaliénables de l'homme.

Nous savons aujourd'hui que ce règne de la raison n'était rien d'autre que le règne idéalisé de la bourgeoisie; que la justice éternelle trouva sa réalisation dans la justice bourgeoise; que l'égalité aboutit à l'égalité bourgeoise devant la loi; que l'on proclama comme l'un des droits essentiels de l'homme... la propriété bourgeoise; et que l'État rationnel, le contrat social de Rousseau ne vint au monde, et ne pouvait venir au monde, que sous la forme d'une République démocratique bourgeoise. Pas plus qu'aucun de leurs prédécesseurs, les grands penseurs du XVIII° siècle ne pouvaient transgresser les barrières que leur propre époque leur avait fixées.

Mais, à côté de l'opposition entre noblesse féodale et bourgeoisie existait l'opposition universelle entre exploiteurs et exploités, riches oisifs et pauvres laborieux. Et c'est justement cette circonstance qui permit aux représentants de la bourgeoisie de se poser en représentants non pas d'une classe particulière, mais de toute l'humanité souffrante. Il y a plus. Dès sa naissance, la bourgeoisie était grevée de son contraire; les capitalistes ne peuvent pas exister sans salariés et à mesure que le bourgeois des corporations du moyen âge devenait le bourgeois moderne, dans la même mesure le compagnon des corporations et le journalier libre devenaient le prolétaire. Et même si, dans l'ensemble, la bourgeoisie pouvait prétendre représenter également, dans la lutte contre la noblesse, les intérêts des diverses classes laborieuses de ce temps, on vit cependant, à chaque grand mouvement bourgeois, se faire jour des mouvements indépendants de la classe qui était la devancière plus ou moins développée du prolétariat moderne. Ainsi, au temps de la Réforme et de la Guerre des Paysans en Allemagne, la tendance de Thomas Münzer; dans la grande Révolution anglaise, les niveleurs; dans la grande Révolution française, Babeuf. A ces levées de boucliers révolutionnaires d'une classe encore embryonnaire correspondaient des manifestations théoriques; au XVI° et au XVII° siècle, des peintures utopiques d'une société idéale; au XVIII°, des théories déjà franchement communistes (Morelly et Mably). La revendication de l'égalité ne se limitait plus aux droits politiques, elle devait s'étendre aussi à la situation sociale des individus; ce n'étaient plus seulement les privilèges de classe qu'on devait supprimer, mais les différences de classes elles-mêmes. Le premier visage de la nouvelle doctrine fut ainsi un communisme ascétique calqué sur Sparte. Puis vinrent les trois grands utopistes : Saint-Simon, chez qui la tendance bourgeoise garde encore un certain poids à côté de l'orientation prolétarienne; Fourier et Owen : ce dernier, dans le pays de la production capitaliste la plus évoluée et sous l'impression des contradictions qu'elle engendre, développa systématiquement ses propositions d'abolition des différences de classes, en se rattachant directement au matérialisme français.

Tous trois ont ceci de commun qu'ils ne se donnent pas comme les représentants des intérêts du prolétariat que l'histoire avait engendre dans l'intervalle. Comme les philosophes de l'ère des lumières, ils veulent affranchir non une classe déterminée, mais l'humanité entière. Comme eux, ils veulent instaurer le royaume de la raison et de la justice éternelle; mais il y a un abîme entre leur royaume et celui des philosophes des lumières. Lui aussi, le monde bourgeois, organisé d'après les principes de ces philosophes, est irrationnel et injuste, et c'est pourquoi il doit être condamné et mis dans le même sac que le féodalisme et les autres conditions sociales antérieures. Si, jusqu'ici, la raison et la justice effectives n'ont pas régné dans le monde, c'est qu'on ne les avait pas encore exactement reconnues. Il manquait précisément l'individu génial qui est venu maintenant et qui a reconnu la vérité; qu'il soit venu maintenant, que la vérité soit reconnue juste maintenant, ce fait ne résulte pas avec nécessité de l'enchaînement du développement historique comme un événement inéluctable, c'est une simple chance. L'individu de génie aurait tout aussi bien pu naître 500 ans plus tôt, et il aurait épargné à l'humanité cinq cents ans d'erreurs, de luttes et de souffrances.

Cette manière de voir est essentiellement celle de tous les socialistes anglais et français et des premiers socialistes allemands, Weitling compris. Le socialisme est l'expression de la vérité, de la raison et de la justice absolues et il suffit qu'on le découvre pour qu'il conquière le monde par la vertu de sa propre force; comme la vérité absolue est indépendante du temps, de l'espace et du développement de l'histoire humaine, la date et le lieu de sa découverte sont un pur hasard. Cela étant, la vérité, la raison et la justice absolues redeviennent différentes avec chaque fondateur d'école; et comme l'espèce de vérité, de raison et de justice absolues qui est particulière à chacun d'eux dépend de son entendement subjectif, de ses conditions de vie, du degré de ses connaissances et de la formation de sa pensée, la seule solution possible à ce conflit de vérités absolues, c'est qu'elles s'usent l'une contre l'autre. Rien d'autre ne pouvait sortir de là qu'une espèce de socialisme éclectique moyen, comme celui qui règne, aujourd'hui encore, en fait, dans l'esprit de la plupart des ouvriers socialistes de France et d'Angleterre : un mélange, admettant la plus grande variété de nuances, où entrent, dans ce qu'elles ont de moins insolite, les observations critiques des divers fondateurs de secte, leurs thèses économiques et leurs peintures de la société future; et ce mélange s'opère d'autant plus facilement que, dans chaque élément composant, les arêtes vives de la précision ont été émoussées au fil des débats comme les galets au fil du ruisseau. Pour faire du socialisme une science, il fallait d'abord le placer sur un terrain réel.

Cependant, à côté et à la suite de la philosophie française du XVIII° siècle, la philosophie allemande moderne était née et avait trouvé son achèvement en Hegel. Son plus grand mérite fut de revenir à la dialectique comme à la forme suprême de la pensée. Les philosophes grecs de l'antiquité étaient tous dialecticiens par naissance, par excellence de nature, et l'esprit le plus encyclopédique d'entre eux, Aristote, a déjà étudié les formes les plus essentielles de la pensée dialectique. La philosophie moderne, par contre, bien que la dialectique y eût aussi de brillants représentants (par exemple Descartes et Spinoza), s'était de plus en plus embourbée, surtout sous l'influence anglaise, dans le mode de pensée dit métaphysique, qui domine aussi presque sans exception les Français du XVIII° siècle, du moins dans leurs oeuvres spécialement philosophiques. En dehors de la philosophie proprement dite, ils étaient néanmoins en mesure de produire des chefs-d'œuvre de dialectique; nous rappellerons seulement le Neveu de Rameau de Diderot et le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes de Rousseau. - Indiquons ici, brièvement, l'essentiel des deux méthodes; nous y reviendrons encore dans le détail.

Lorsque nous soumettons à l'examen de la pensée la nature ou l'histoire humaine ou notre propre activité mentale, ce qui s'offre d'abord à nous, c'est le tableau d'un enchevêtrement infini de relations et d'actions réciproques, où rien ne reste ce qu'il était, là où il était et comme il était, mais où tout se meut, change, devient et périt. Nous voyons donc d'abord le tableau d'ensemble dans lequel les détails s'effacent encore plus ou moins; nous prêtons plus d'attention au mouvement, aux passages de l'un à l'autre, aux enchaînements qu'à ce qui se meut, passe et s'enchaîne. Cette manière primitive, naïve, mais correcte quant au fond, d'envisager le monde est celle des philosophes grecs de l'antiquité, et le premier à la formuler clairement fut Héraclite : Tout est et n'est pas, car tout est fluent, tout est sans cesse en train de se transformer, de devenir et de périr. Mais cette manière de voir, si correctement qu'elle saisisse le caractère général du tableau que présente l'ensemble des phénomènes, ne suffit pourtant pas à expliquer les détails dont ce tableau d'ensemble se compose; et tant que nous ne sommes pas capables de les expliquer, nous n'avons pas non plus une idée nette du tableau d'ensemble. Pour reconnaître ces détails, nous sommes obligés de les détacher de leur enchaînement naturel ou historique et de les étudier individuellement dans leurs qualités, leurs causes et leurs effets particuliers, etc. C'est au premier chef la tâche de la science de la nature et de la recherche historique, branches d'investigation qui, pour d'excellentes raisons, ne prenaient chez les Grecs de la période classique qu'une place subordonnée puisque les Grecs avaient auparavant à rassembler les matériaux. Il faut d'abord avoir réuni, jusqu'à un certain point, des données naturelles et historiques pour pouvoir passer au dépouillement critique, à la comparaison ou à la division en classes, ordres et genres. Les rudiments de la science exacte de la nature ne sont développés que par les Grecs de la période alexandrine, et plus tard, au moyen âge, par les Arabes; encore une science effective de la nature ne se rencontre-t-elle que dans la deuxième moitié du XV° siècle, date depuis laquelle elle a progressé à une vitesse sans cesse croissante. La décomposition de la nature en ses parties singulières, la séparation des divers processus et objets naturels en classes déterminées, l'étude de la constitution interne des corps organiques dans la variété de leurs aspects anatomiques, telles étaient les conditions fondamentales des progrès gigantesques que les quatre derniers siècles nous ont apportés dans la connaissance de la nature. Mais cette méthode nous a également légué l'habitude d'appréhender les objets et les processus naturels dans leur isolement, en dehors de la grande connexion d'ensemble, par conséquent non dans leur mouvement, mais dans leur repos; con-une des éléments non essentiellement variables, mais fixes; non dans leur vie, mais dans leur mort. Et quand, grâce à Bacon et à Locke, cette manière de voir passa de la science de la nature à la philosophie, elle produisit l'étroitesse d'esprit spécifique des derniers siècles, le mode de pensée métaphysique.

Pour le métaphysicien, les choses et leurs reflets dans la pensée, les concepts, sont des objets d'étude isolés, à considérer l'un après l'autre et l'un sans l'autre, fixes, rigides, donnés une fois pour toutes. Il ne pense que par antithèses sans moyen terme : il dit oui, oui, non, non; ce qui va au-delà ne vaut rien. Pour lui, ou bien une chose existe, ou bien elle n'existe pas; une chose ne peut pas non plus être à la fois elle-même et une autre. Le positif et le négatif s'excluent absolument; la cause et l'effet s'opposent de façon tout aussi rigide. Si ce mode de penser nous paraît au premier abord tout à fait plausible, c'est qu'il est celui de ce qu'on appelle le bon sens. Mais si respectable que soit ce compagnon tant qu'il reste cantonné dans le domaine prosaïque de ses quatre murs, le bon sens connaît des aventures tout à fait étonnantes dès qu'il se risque dans le vaste monde de la recherche, et la manière de voir métaphysique, si justifiée et si nécessaire soit-elle dans de vastes domaines dont l'étendue varie selon la nature de l'objet, se heurte toujours, tôt ou tard, à une barrière au-delà de laquelle elle devient étroite, bornée, abstraite, et se perd en contradictions insolubles : la raison en est que, devant les objets singuliers, elle oublie leur enchaînement; devant leur être, leur devenir et leur périr; devant leur repos, leur mouvement; les arbres l'empêchent de voir la forêt. Pour les besoins de tous les jours, nous savons, par exemple, et nous pouvons dire avec certitude, si un animal existe ou non; mais une étude plus précise nous fait trouver que ce problème est parfois des plus embrouillés, et les juristes le savent très bien, qui se sont évertués en vain à découvrir la limite rationnelle à partir de laquelle tuer un enfant dans le sein de sa mère est un meurtre; et il est tout aussi impossible de constater le moment de la mort, car la physiologie démontre que la mort n'est pas un événement unique et instantané, mais un processus de très longue durée. Pareillement, tout être organique est, à chaque instant, le même et non le même; à chaque instant, il assimile des matières étrangères et en élimine d'autres, à chaque instant des cellules de son corps dépérissent et d'autres se forment; au bout d'un temps plus ou moins long, la substance de ce corps s'est totalement renouvelée, elle a été remplacée par d'autres atomes de matière, de sorte que tout être organisé est constamment le même et cependant un autre. A considérer les choses d'un peu près, nous trouvons encore que les deux pôles d'une contradiction, comme positif et négatif, sont tout aussi inséparables qu'opposés et qu'en dépit de toute leur valeur d'antithèse, ils se pénètrent mutuellement; pareillement, que cause et effet sont des représentations qui ne valent comme telles qu'appliquées à un cas particulier, mais que, dès que nous considérons ce cas particulier dans sa connexion générale avec l'ensemble du monde, elles se fondent, elles se résolvent dans la vue de l'action réciproque universelle, où causes et effets permutent continuellement, où ce qui était effet maintenant ou ici, devient cause ailleurs ou ensuite, et vice versa.

Tous ces processus, toutes ces méthodes de pensée n'entrent pas dans le cadre de la pensée métaphysique. Pour la dialectique, par contre, qui appréhende les choses et leurs reflets conceptuels essentiellement dans leur connexion, leur enchaînement, leur mouvement, leur naissance et leur fin, les processus mentionnés plus haut sont autant de vérifications du comportement qui lui est propre. La nature est le banc d'essai de la dialectique et nous devons dire à l'honneur de la science moderne de la nature qu'elle a fourni pour ce banc d'essai une riche moisson de faits qui s'accroît tous les jours, en prouvant ainsi que dans la nature les choses se passent, en dernière analyse, dialectiquement et non métaphysiquement, que la nature ne se meut pas dans l'éternelle monotonie d'un cycle sans cesse répété, mais parcourt une histoire effective. Avant tout autre, il faut citer ici Darwin, qui a porté le coup le plus puissant à la conception métaphysique de la nature en démontrant que toute la nature organique actuelle, les plantes, les animaux et, par conséquent, l'homme aussi, est le produit d'un processus d'évolution qui s'est poursuivi pendant des millions d'années. Mais comme jusqu'ici on peut compter les savants qui ont appris à penser dialectiquement, le conflit entre les résultats découverts et le mode de pensée traditionnel explique l'énorme confusion qui règne actuellement dans la théorie des sciences de la nature et qui met au désespoir maîtres et élèves, auteurs et lecteurs.

Une représentation exacte de l'univers, de son évolution et de celle de l'humanité, ainsi que du reflet de cette évolution dans le cerveau des hommes, ne peut donc se faire que par voie dialectique, en tenant constamment compte des actions réciproques universelles du devenir et du finir, des changements progressifs et régressifs. Et c'est dans ce sens que s'est immédiatement affirmée la philosophie allemande moderne. Kant a commencé sa carrière en résolvant le système solaire stable de Newton et sa durée éternelle - une fois donné le fameux choc initial - en un processus historique : la naissance du soleil et de toutes les planètes à partir d'une masse nébuleuse en rotation. Et il en tirait déjà cette conclusion qu'étant donné qu'il était né, le système solaire devait nécessairement mourir un jour. Cette vue, un demi-siècle plus tard, a été confirmée mathématiquement par Laplace et, un siècle après, le spectroscope a démontré l'existence dans l'univers de semblables masses gazeuses incandescentes à différents degrés de condensation.

Cette philosophie allemande moderne a trouvé sa conclusion dans le système de Hegel, dans lequel, pour la première fois - et c'est son grand mérite - le monde entier de la nature, de l'histoire et de l'esprit était représenté comme un processus, c'est-à-dire comme étant engagé dans un mouvement, un changement, une transformation et une évolution constants, et où l'on tentait de démontrer l'enchaînement interne de ce mouvement et de cette évolution. De ce point de vue, l'histoire de l'humanité n'apparaissait plus comme un enchevêtrement chaotique de violences absurdes, toutes également condamnables devant le tribunal de la raison philosophique arrivée à maturité et qu'il est préférable d'oublier aussi rapidement que possible, mais comme le processus évolutif de l'humanité lui-même; et la pensée avait maintenant pour tâche d'en suivre la lente marche progressive à travers tous ses détours et de démontrer en elle, à travers toutes les contingences apparentes, la présence de lois.

Que Hegel n'ait pas résolu ce problème, cela importe peu ici. Son mérite, qui fait époque, est de l'avoir posé. Ce problème est précisément de ceux qu'aucun individu à lui seul ne pourra jamais résoudre. Bien que Hegel fût - avec Saint-Simon - la tête la plus encyclopédique de son temps, il était tout de même limité, d'abord par l'étendue nécessairement restreinte de ses propres connaissances, ensuite par l'étendue et la profondeur également restreintes des connaissances et des vues de son époque. Mais il faut tenir compte encore d'une troisième circonstance. Hegel était idéaliste, ce qui veut dire qu'au lieu de considérer les idées de son esprit comme les reflets plus ou moins abstraits des choses et des processus réels, il considérait à l'inverse les objets et leur développement comme de simples copies réalisées de l' “ Idée ” existant on ne sait où dès avant le monde. De ce fait, tout était mis sur la tête et l'enchaînement réel du monde entièrement inversé. Et bien que Hegel eût appréhendé mainte relation particulière avec tant de justesse et de génie, les raisons indiquées rendaient inévitable que le détail aussi tourne souvent au ravaudage, à l'artifice, à la construction, bref, à la perversion du vrai. Le système de Hegel comme tel a été un colossal avortement - bien que le dernier du genre. En effet, ne souffrait-il pas toujours d'une contradiction interne incurable ? D'une part, son postulat essentiel était la conception historique selon laquelle l'histoire de l'humanité est un processus évolutif qui, par nature, ne peut trouver sa conclusion intellectuelle dans la découverte d'une prétendue vérité absolue; mais, d'autre part, il prétend être précisément la somme de cette vérité absolue. Un système de connaissance de la nature et de l'histoire embrassant tout et arrêté une fois pour toutes est en contradiction avec les lois fondamentales de la pensée dialectique; ce qui toutefois n'exclut nullement, mais implique, au contraire, que la connaissance systématique de l'ensemble du monde extérieur puisse marcher à pas de géant de génération en génération.

Une fois démêlée la totale perversion caractéristique de l'idéalisme allemand du passé, il fallait forcément revenir au matérialisme, mais, - notons-le - non pas au matérialisme purement métaphysique, exclusivement mécanique du XVIII° siècle. En face de la condamnation pure et simple, naïvement révolutionnaire de toute l'histoire antérieure, le matérialisme moderne voit, dans l'histoire, le processus d'évolution de l'humanité, et sa tâche est de découvrir ses lois motrices. En face de la représentation de la nature qui régnait tant chez les Français du XVIII° siècle que chez Hegel, et qui en faisait un tout restant semblable à lui-même et se mouvant en cycles étroits, avec des corps célestes éternels, ainsi que l'enseigne Newton, et des espèces organiques immuables, ainsi que l'enseigne Linné, le matérialisme moderne synthétise, au contraire, les progrès modernes de la science de la nature, d'après lesquels la nature, elle aussi, a son histoire dans le temps; les corps célestes, comme les espèces vivantes susceptibles d'y vivre dans des circonstances favorables, naissent et périssent, et les cycles de révolution, dans la mesure où on peut les admettre, prennent des dimensions infiniment plus grandioses. Dans les deux cas, il est essentiellement dialectique et n'a que faire d'une philosophie placée au-dessus des autres sciences. Dès lors que chaque science spéciale est invitée à se rendre un compte exact de la place qu'elle occupe dans l'enchaînement général des choses et de la connaissance des choses, toute science particulière de l'enchaînement général devient superflue. De toute l'ancienne philosophie, il ne reste plus alors à l'état indépendant, que la doctrine de la pensée et de ses lois, la logique formelle et la dialectique. Tout le reste se résout dans la science positive de la nature et de l'histoire.

Mais tandis que le revirement dans la conception de la nature ne pouvait s'accomplir que dans la mesure où la recherche fournissait la quantité correspondante de connaissances positives, des faits historiques s'étaient déjà imposés beaucoup plus tôt, qui amenèrent un tournant décisif dans la conception de l'histoire. En 1831 avait eu lieu à Lyon la première insurrection ouvrière; de 1838 à 1842, le premier mouvement ouvrier national, celui des chartistes anglais, atteignait son point culminant. La lutte de classes entre le prolétariat et la bourgeoisie passait au premier plan de l'histoire des pays les plus avancés d'Europe, proportionnellement au développement de la grande industrie d'une part, de la domination politique nouvellement conquise par la bourgeoisie d'autre part. Les enseignements de l'économie bourgeoise sur l'identité des intérêts du capital et du travail, sur l'harmonie universelle et la prospérité universelle résultant de la libre concurrence, étaient démentis de façon de plus en plus brutale par les faits. Il n'était plus possible de réfuter tous ces faits, pas plus que le socialisme français et anglais qui, malgré toutes ses imperfections, en était l'expression théorique. Mais l'ancienne conception idéaliste de l'histoire qui n'était pas encore refoulée, ne connaissait pas de luttes de classes reposant sur des intérêts matériels, ni même, en général, d'intérêts matériels; la production et toutes les relations économiques n'y apparaissaient qu'à titre accessoire, comme éléments secondaires de l' “ histoire de la civilisation ”.

Les faits nouveaux obligèrent à soumettre toute l'histoire du passé à un nouvel examen et il apparut que toute histoire passée était l'histoire de luttes de classes, que ces classes sociales en lutte l'une contre l'autre sont toujours des produits des rapports de production et d'échange, en un mot des rapports économiques de leur époque; que, par conséquent, la structure économique de la société constitue chaque fois la base réelle qui permet, en dernière analyse, d'expliquer toute la superstructure des institutions juridiques et politiques, aussi bien que des idées religieuses, philosophiques et autres de chaque période historique. Ainsi l'idéalisme était chassé de son dernier refuge, la conception de l'histoire; une conception matérialiste de l'histoire était donnée et la voie était trouvée pour expliquer la conscience des hommes en partant de leur être, au lieu d'expliquer leur être en partant de leur conscience, comme on l'avait fait jusqu'alors.

En conséquence, le socialisme n'apparaissait plus maintenant comme une découverte fortuite de tel ou tel esprit de génie, mais comme le produit nécessaire de la lutte de deux classes produites par l'histoire, le prolétariat et la bourgeoisie. Sa tâche ne consistait plus à fabriquer un système social aussi parfait que possible, mais à étudier le développement historique de l'économie qui avait engendré d'une façon nécessaire ces classes et leur antagonisme, et à découvrir dans la situation économique ainsi créée les moyens de résoudre le conflit.

Mais le socialisme antérieur était tout aussi incompatible avec cette conception matérialiste de l'histoire que la conception de la nature du matérialisme français l'était avec la dialectique et la science moderne de la nature. Certes, le socialisme antérieur critiquait le mode de production capitaliste existant et ses conséquences, mais il ne pouvait pas l'expliquer, ni par conséquent en venir à bout; il ne pouvait que le rejeter purement et simplement comme mauvais. Plus il s'emportait avec violence contre l'exploitation de la classe ouvrière qui en est inséparable, moins il était en mesure d'indiquer avec netteté en quoi consiste cette exploitation et quelle en est la source. Le problème était, d'une part, de représenter ce mode de production capitaliste dans sa connexion historique et sa nécessité pour une période déterminée de l'histoire, avec par conséquent la nécessité de sa chute, d'autre part de mettre à nu aussi son caractère interne encore caché, la critique s'étant jusque-là jetée plutôt sur ses conséquences mauvaises que sur sa marche même. C'est ce que fit la découverte de la plus-value. Il fut prouvé que l'appropriation de travail non payé est la forme fondamentale du mode de production capitaliste et de l'exploitation de l'ouvrier qui en résulte; que même lorsque le capitaliste achète la force de travail de son ouvrier à la pleine valeur qu'elle a sur le marché en tant que marchandise, il en tire pourtant plus de valeur qu'il n'en a payé pour elle; et que cette plus-value constitue, en dernière analyse, la somme de valeur d'où provient la masse de capital sans cesse croissante accumulée entre les mains des classes possédantes. La marche de la production capitaliste, aussi bien que de la production de capital, se trouvait expliquée.

Ces deux grandes découvertes : la conception matérialiste de l'histoire et la révélation du mystère de la production capitaliste au moyen de la plus-value, nous les devons à Marx. C'est grâce à elles que le socialisme est devenu une science, qu'il s'agit maintenant d'élaborer dans tous ses détails.

Voilà à peu près où en étaient les choses dans les domaines du socialisme théorique et de la défunte philosophie, quand M. Eugen Dühring, non sans fracas, bondit sur la scène et annonça le bouleversement total de la philosophie, de l'économie politique et du socialisme accompli par ses soins.

Voyons ce que M. Dühring nous promet... et ce qu'il tient.

 

 

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Notes

 

 

[1]

Voici le passage sur la Révolution française : “D'un seul coup, c'était l'idée, le concept du droit qui prévalait, et contre cela le vieil échafaudage de l'injustice ne pouvait résister. C'est sur l'idée de droit qu'on a donc érigé maintenant une Constitution et c'est sur cette base que tout devait désormais reposer. Depuis que le soleil brille au firmament et que les planètes gravitent autour de lui, on n'avait pas vu encore l'homme se dresser sur la tête, c'est-à-dire sur l'idée, et construire la réalité selon l'idée. Anaxagore avait dit le premier que le “vous”, la raison, gouverne le monde : mais voilà que l'homme en est venu à reconnaître que l'idée doit gouverner la réalité spirituelle. Ce fut ainsi un magnifique lever de soleil. Tous les êtres pensants se sont associés à la célébration de cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps, un enthousiasme de l'esprit a fait frissonner le monde entier, comme si l'on assistait pour la première fois à la réconciliation du divin avec le monde.” (HEGEL : Philosophie de l'histoire, 1840, p. 535.). - Ne serait-il pas grand temps de mobiliser la loi anti-socialiste contre le danger public que représentent les doctrines révolutionnaires de feu le professeur Hegel ? (Note d'Engels pour la publication de Socialisme utopique et socialisme scientifique.)

 

 

II.

Ce que M. Dühring promet

 

Les œuvres de M. Dühring qui entrent ici en ligne de compte sont, avant tout, son Cours de philosophie, son Cours d'économie politique et sociale et son Histoire critique de l'économie politique et du socialisme. C'est, pour commencer, le premier ouvrage qui requiert surtout notre attention.

Dès la première page, M. Dühring se présente comme “l'homme qui revendique le droit de représenter cette puissance (la philosophie) dans son temps et pour la période prévisible de développement de la philosophie ”. Il se prétend donc le seul vrai philosophe du présent et de l'avenir “prévisible”. Qui s'écarte de lui s'écarte de la vérité. Beaucoup de gens ont déjà pensé cela d'eux-mêmes avant M. Dühring, mais - à part Richard Wagner - il est bien le premier à le dire de lui-même avec cette sérénité. Bien plus, la vérité à laquelle il se réfère est “ une vérité définitive en dernière analyse”.

La philosophie de M. Dühring est :

“ le système naturel ou philosophie du réel... On y pense la réalité d'une manière qui exclut toute velléité d'une représentation du monde chimérique ou subjectivement limitée. ”

Cette philosophie est donc de nature à élever M. Dühring au-dessus des limites qu'il n'oserait nier lui-même, celles que pose sa limitation personnelle et subjective. Voilà qui est en tout cas nécessaire pour qu'il soit en mesure d'établir des vérités définitives en dernière analyse, bien que, jusqu'ici, nous ne voyions pas encore comment ce miracle va s'opérer.

“ [Ce] système naturel du savoir précieux en soi pour l'esprit [a], sans rien abandonner de la profondeur de la pensée, établi avec certitude les figures fondamentales de l'Être. ”

De son point de vue “réellement critique”, il offre

“ Les éléments d'une philosophie réelle et, par conséquent dirigée sur la réalité de la nature et de la vie, une philosophie qui n'accepte pas d'horizon purement apparent, mais déploie dans son mouvement puissamment révolutionnaire toutes les terres et tous les cieux de la nature extérieure et intérieure”;

c'est un “ mode de penser nouveau”, et il aboutit à

“ des résultats et des vues foncièrement originaux... des idées génératrices de système... des vérités établies. ”

Nous sommes en présence

“ d'une œuvre qui est obligée de chercher sa force dans l'initiative concentrée [qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ?], d'un examen qui atteint jusqu'aux racines... d'une science radicale... d'une vue strictement scientifique des choses et des hommes... d'un travail de pensée qui pénètre les choses de tous les côtés, d'une ébauche créatrice des hypothèses et des déductions que la pensée est en mesure de dominer... du fondamental absolu. ”

Dans le domaine de l'économie politique, il ne nous donne pas seulement “ des travaux d'une ample portée du point de vue historique et du point de vue systématique ”, parmi lesquels, par-dessus le marché, les ouvrages historiques se distinguent par “ ma manière de grand style d'écrire l'histoire ” et qui ont introduit en économie des “ modifications créatrices”, mais il conclut aussi, pour la société future, par un plan socialiste de son cru complètement élaboré, qui est “ le résultat pratique d'une théorie claire et atteignant jusqu'aux racines ultimes ” et qui, par conséquent, est aussi infaillible et aussi indispensable au salut que la philosophie à la Dühring; en effet,

“ c'est seulement dans la formation socialiste dont j'ai donné les caractéristiques dans mon Cours d'économie politique et sociale qu'un véritable avoir en propre peut remplacer la propriété purement apparente et provisoire ou encore fondée sur la violence. ”

Voilà donc sur quoi l'avenir doit se régler.

Ce bouquet d'éloges de M. Dühring par M. Dühring pourrait facilement être grossi dix fois. Il doit déjà avoir fait naître quelques doutes dans l'esprit du lecteur, qui se demande s'il a vraiment affaire à un philosophe ou à un... Mais il nous faut prier le lecteur de réserver son jugement jusqu'à ce qu'il connaisse de plus près la profondeur “ radicale” qu'on lui a annoncée. Si nous avons donné le bouquet ci-dessus, c'est seulement pour montrer que nous n'avons pas devant nous un philosophe et un socialiste ordinaire, qui exprime ses idées avec simplicité et s'en remet au développement à venir du soin de décider de leur valeur, mais à un être tout à fait exceptionnel, qui prétend n'être pas moins infaillible que le pape et dont on doit purement et simplement adopter la doctrine indispensable au salut sous peine de tomber dans la plus damnable des hérésies. Nous n'avons nullement affaire à l'un de ces travaux qui surabondent dans toutes les littératures socialistes et aussi, depuis peu, en Allemagne, travaux dans lesquels des gens de divers calibres cherchent, de la manière la plus sincère du monde, à y voir clair dans des questions pour la solution desquelles il peut leur manquer plus ou moins de matériaux; mais où, quelles qu'en soient les lacunes scientifiques ou littéraires, il faut toujours reconnaître la bonne volonté socialiste. Au contraire, M. Dühring nous offre des thèses qu'il affirme être des vérités définitives en dernière analyse, à côté desquelles toute autre opinion est donc fausse a priori; avec la vérité exclusive, il détient aussi la seule méthode de recherche strictement scientifique, à côté de laquelle toutes les autres sont étrangères à la science. Ou bien il a raison, - et alors nous sommes en présence du plus grand génie de tous les temps, le premier surhomme, parce que le premier être humain infaillible; - ou bien il a tort, et alors, quel que soit notre jugement, tous les égards aimables pour sa bonne volonté éventuelle seraient encore la plus mortelle des offenses aux yeux de M. Dühring.



Quand on est en possession de la vérité définitive en dernière analyse et de la seule méthode rigoureusement scientifique, on doit évidemment avoir un certain mépris pour le reste de l'humanité, plongée dans l'erreur et étrangère à la science. Nous ne saurions donc nous étonner de voir M. Dühring parler de ses prédécesseurs avec un dédain extrême et de constater qu'il y a peu de grands hommes, promus par lui-même à titre exceptionnel, qui trouvent grâce devant sa profondeur radicale.

Écoutons-le d'abord parler des philosophes :

“ Leibniz, dépourvu de tout sentiment moral supérieur ... le meilleur de tous les philosopheurs de cour possibles ”.

Kant se voit encore toléré tout juste; mais, après lui, tout est allé sens dessus-dessous; vinrent alors

“ Les imaginations désordonnées et les folies aussi niaises que creuses des épigones immédiats, notamment d'un Fichte et d'un Schelling ... monstrueuses caricatures d'une ignorante philosophaillerie de la nature ... les énormités postkantiennes [et] les chimères délirantes, [auxquelles] un Hegel [mit le comble].”

Celui-ci parlait un “jargon hégélien” et répandait la “ peste hégélienne ” par sa “ manière antiscientifique jusque dans la forme ” et ses “ grossièretés ”.

Les savants ne sont pas mieux lotis, mais seul Darwin est nommé par son nom et nous sommes obligés de nous en tenir à lui :

“ Demi-poésie darwinienne et habileté à jouer des métamorphoses avec sa grossière étroitesse de conception et son discernement émoussé. A notre avis, le darwinisme spécifique, dont il faut naturellement excepter les thèses lamarckiennes, est un trait de brutalité dirigé contre l'humanité.”

Mais ce sont les socialistes les plus maltraités. Exception faite à la rigueur pour Louis Blanc - le plus insignifiant de tous - ils sont tous en bloc de pauvres pécheurs, et bien au-dessous de la réputation qu'ils pouvaient avoir avant (ou derrière) M. Dühring. Cela non seulement quant à la vérité et à l'esprit scientifique, mais aussi quant au caractère. A l'exception de Babeuf et de quelques communards de 1871, il leur manque, globalement, d'être des “ hommes ”. Les trois utopistes reçoivent le nom d' “ alchimistes sociaux ”. Parmi eux, Saint-Simon est encore traité avec ménagement dans la mesure où on ne lui reproche que de “ I'exaltation ” et où l'on insinue avec compassion qu'il aurait été atteint de folie religieuse. Fourier, par contre, fait perdre complètement patience à M. Dühring. Car Fourier

“ a manifesté ... tous les éléments de la folie ... Idées que l'on s'attend plutôt à trouver dans les asiles d'aliénés ... chimères les plus déréglées ... produits du délire ... Fourier, cet indicible imbécile”;

ce “ pauvre cerveau d'enfant ”, cet “ idiot ”, avec tout cela, n'est même pas socialiste; son phalanstère n'a absolument rien à voir avec le socialisme rationnel, c'est un “ édifice contrefait construit sur le modèle du commerce de tous les jours ”. Et enfin :

“ Celui que ces tirades [de Fourier sur Newton] ... ne suffisent pas à persuader que dans le nom de Fourier et dans tout le fouriérisme il n'y a de vrai que la première syllabe, devrait être rangé lui aussi dans quelqu'une des catégories d'idiots. ”

Enfin, Robert Owen

“ avait des idées ternes et indigentes ... sa pensée si grossière en matière de morale ... quelques lieux communs dégénérés en amphigouri ... façon de voir absurde et grossière ... le cours des idées d'Owen ne vaut guère la peine qu'on y applique une critique un peu sérieuse ... sa vanité... [etc.]. ”

En caractérisant avec tant d'esprit les utopistes d'après leur nom : Saint-Simon, saint, Fourier, fou, Enfantin, enfant (il ne manque plus que d'ajouter : Owen - déveine !) M. Dühring a en quatre mots ... foudroyé purement et simplement toute une importante période de l'histoire du socialisme. Et quiconque en doute “ pourrait bien être rangé lui-même dans quelqu'une des catégories d'idiots ”.

Parmi les jugements de M. Dühring sur les socialistes ultérieurs, nous ne noterons, pour être bref, que ceux sur Lassalle et sur Marx.

“ [Lassalle] : Essais de vulgarisation unis au goût pédant de tout éplucher ... scolastique exubérante ... mélange monstrueux de théories générales et de frivolités mesquines ... superstition hégélienne absurde et informe ... exemple à ne pas suivre ... étroitesse d'esprit innée ... manière de faire l'important avec la camelote la plus banale ... notre héros juif... pamphlétaire ... vulgaire ... intime manque de tenue dans la conception de la vie et du monde.
[Marx] : Étroitesse de conception ... ses travaux et ses productions sont en soi et pour soi, c'est-à-dire du point de vue purement théorique, sans signification durable pour notre objet [l'histoire critique du socialisme]; pour l'histoire générale des courants intellectuels, on peut tout au plus les citer comme symptômes des effets d'une branche de la scolastique sectaire moderne ... Impuissance des facultés de synthèse et de classification ... caractère informe de la pensée et du style, allures vulgaires de la langue ... vanité anglicisée ... duperie ... conceptions désordonnées qui ne sont en fait que les produits bâtards de l'imagination historique et logique ... tournure si fallacieuse ... fatuité personnelle ... petit genre blessant ... impertinent ... tours et minauderies de bel esprit ... chinoiseries d'érudition ... esprit arriéré en philosophie et en science.”

Et caetera, et caetera, car tout cela n'est encore qu'un petit bouquet cueilli en passant dans la roseraie de M. Dühring. Bien entendu, notre propos n'est pas pour l'instant de savoir si ces aimables invectives - qui devraient interdire à M. Dühring, s'il avait quelque éducation, de trouver quoi que ce soit blessant et impertinent - sont aussi des vérités définitives en dernière analyse. Aussi nous garderons-nous bien, quant à présent, d'exprimer le moindre doute sur leur profondeur “radicale”, de peur qu'on nous interdise même de choisir la catégorie d'idiots, dont nous ferons partie. Nous nous sommes seulement crus obligés de donner, d'une part, un exemple de ce que M. Dühring appelle “ le caractère exquis du langage réservé et, au vrai sens du mot, modeste ”, et de constater, d'autre part, que chez M. Dühring l'indignité de ses prédécesseurs n'est pas moins assurée que sa propre infaillibilité. Sur quoi, nous nous confondons dans la plus profonde vénération pour le plus puissant génie de tous les temps ... si vraiment il en est ainsi.


 

 

Philosophie

 

 

 

III.

Subdivision. L'apriorisme

 

La philosophie est, selon M. Dühring, le développement de la forme la plus élevée de la conscience du monde et de la vie, et, par extension, elle englobe les principes de tout savoir et de tout vouloir. Dès qu'une série quelconque de connaissances ou de tendances ou un groupe de formes d'existence se pose devant la conscience de l'homme, les principes de ces figures sont nécessairement objet de la philosophie. Ces principes sont les parties constitutives simples, ou supposées simples jusqu'ici, dont se compose la multiplicité du savoir et du vouloir. De même que la constitution chimique des corps, la complexion générale des choses peut se ramener à des formes et à des éléments fondamentaux. Une fois acquis, ces éléments derniers ou principes valent non seulement pour ce qui est connu et accessible immédiatement, mais aussi pour le monde qui nous est inconnu et inaccessible. Les principes philosophiques constituent donc le complément dernier dont les sciences ont besoin pour former un système homogène d'explication de la nature et de la vie humaine. En dehors des formes fondamentales de toute existence, la philosophie n'a que deux objets d'étude à proprement parler : la nature et le monde des hommes. D'où il résulte que notre matière s'ordonne fort spontanément en trois groupes : le schème général de l'univers, la doctrine des principes de la nature, et enfin, la doctrine de l'homme. Cette succession comporte en même temps un ordre logique interne; car en premier viennent les principes formels valables pour tout Être, puis, selon la hiérarchie de leur subordination, les domaines objectifs auxquels ils s'appliquent. Jusqu'ici c'est M. Dühring qui parle, et presque mot pour mot.

C'est donc de principes qu'il s'agit chez lui, de principes formels dérivés de la pensée, non du monde extérieur, qui doivent s'appliquer à la nature et à l'empire de l'homme, auxquels par conséquent la nature et l'homme doivent se conformer. Mais où la pensée prend-elle ces principes ? En elle-même ? Non, car M. Dühring dit lui-même : le domaine de la pensée pure se limite aux schèmes logiques et aux constructions mathématiques (cette dernière affirmation d'ailleurs fausse, comme nous le verrons). Les schèmes logiques ne peuvent se rapporter qu'aux formes de la pensée : or, il ne s'agit ici que des formes de l'Être, du monde extérieur, et la pensée ne peut jamais tirer et dériver ces formes d'elle-même, mais, précisément, du monde extérieur seul. Mais ainsi, le rapport tout entier s'inverse : les principes ne sont pas le point de départ de la recherche, mais son résultat final; ils ne sont pas appliqués à la nature et à l'histoire des hommes, mais abstraits de celles-ci; ce ne sont pas la nature et l'empire de l'homme qui se conforment aux principes, mais les principes ne sont exacts que dans la mesure où ils sont conformes à la nature et à l'histoire. Telle est la seule conception matérialiste de la question, et celle que lui oppose M. Dühring est idéaliste, elle met la chose, entièrement sur la tête et construit le monde réel en partant de l'idée, de schèmes, de plans ou de catégories existant on ne sait où avant le monde, de toute éternité, tout à fait à la manière d' ... un Hegel.

C'est un fait. Rapprochons l'Encyclopédie de Hegel, avec toutes ses imaginations délirantes, des vérités définitives en dernière analyse de M. Dühring. Nous avons en premier chez M. Dühring la connaissance du schème général de l'univers, qui s'appelle chez Hegel la Logique. Puis, nous avons chez tous deux l'application de ces schèmes ou catégories logiques à la nature : la philosophie de la nature, et enfin, leur application à l'empire de l'homme. ce que Hegel appelle la Philosophie de l'esprit. L' “ ordre logique interne ” de la série de Dühring nous ramène donc “ fort spontanément ” à l'Encyclopédie de Hegel, dont il est tiré avec une fidélité qui touchera jusqu'aux larmes le juif errant de l'école hégélienne, le Professeur Michelet de Berlin  [1].

Voilà ce qui arrive, lorsqu'on prend en un sens tout naturaliste la “ Conscience ”, la “ Pensée ” Comme quelque chose de donné, un opposé premier de l'Être, de la Nature. Dès lors, on est obligé de trouver tout à fait curieux que la Conscience et la Nature, la Pensée et l'Être, les lois de la pensée et les lois de la nature s'accordent à ce point. Mais si l'on demande ensuite ce que sont la pensée et la conscience et d'où elles viennent, on trouve qu'elles sont des produits du cerveau humain et que l'homme est lui-même un produit de la nature, qui s'est développé dans et avec son milieu; d'où il résulte naturellement que les productions du cerveau humain, qui en dernière analyse sont aussi des produits de la nature, ne sont pas en contradiction, mais en conformité avec l'ensemble de la nature  [2].

Mais M. Dühring ne saurait se permettre de traiter la question aussi simplement. Il pense non seulement au nom de l'humanité, - ce qui ne serait déjà pas si mal, - mais au nom des êtres conscients et pensants de tous les corps célestes. En fait, ce serait

“ dégrader les formes fondamentales de la conscience et du savoir que d'exclure ou seulement de suspecter leur validité souveraine et leur prétention absolue à la vérité en leur appliquant l'épithète d' “ humaines ”.”

Pour éviter donc qu'on en vienne à soupçonner que sur quelque autre corps céleste deux fois deux font cinq, M. Dühring doit s'abstenir de qualifier la pensée d' “ humaine ”, et ainsi la séparer de l'unique base réelle sur laquelle nous la connaissions, à savoir de l'homme et de la nature, et il tombe lourdement et sans recours dans une idéologie qui fait de lui l'épigone de l' “ épigone ” Hegel. D'ailleurs, nous retrouverons souvent l'occasion de saluer M. Dühring sur d'autres corps célestes.



Il va sans dire que sur une telle base idéologique on ne peut pas fonder de doctrine matérialiste. Nous verrons plus loin M. Dühring obligé de supposer plus d'une fois à la nature un mode d'action conscient, donc ce qu'en langage clair on nomme Dieu.

Cependant, notre philosophe du réel avait d'autres motifs encore de transférer la base de toute réalité hors du monde réel dans le monde de la pensée. C'est la science de ce schème général de l'univers, de ces principes formels de l'Être qui constitue le fondement de la philosophie de M. Dühring. Or si nous déduisons le schème de l'univers non du cerveau, mais du inonde réel, au moyen seulement du cerveau, si nous déduisons les principes de l'Être de ce qui est, nous n'avons pas besoin pour cela de philosophie, mais de connaissances positives sur le monde et ce qui s'y produit, et ce qui en résulte n'est pas non plus de la philosophie, mais de la science positive. Dans ce cas, tout le livre de M. Dühring ne serait que peine perdue !

Allons plus loin. Si on n'a plus besoin de la philosophie en tant que telle, on n'a plus besoin d'aucun système, pas même d'un système naturel de philosophie. L'idée que des rapports systématiques relient l'ensemble des phénomènes naturels pousse la science à démontrer ces rapports systématiques partout, dans le singulier comme dans le tout. Mais une représentation scientifique exhaustive et adéquate de ces relations, la constitution dans la pensée d'une image exacte du système du monde dans lequel nous vivons, reste une impossibilité pour nous comme pour tous les temps. Si, à une époque quelconque de l'évolution humaine, pareil système concluant et définitif des relations de l'univers, tant physiques que mentales et historiques, était réalisé, cela voudrait dire que le domaine de la connaissance humaine a atteint ses bornes et que le développement historique ultérieur est suspendu dès l'instant que la société est organisée en harmonie avec ce système, ce qui serait une absurdité, un pur non-sens. Les hommes se trouvent donc en présence de la contradiction suivante : d'une part, acquérir une connaissance exhaustive du système de l'univers dans l'ensemble de ses relations et, d'autre part, en raison de leur propre nature et de celle du système de l'univers, n'être jamais capables de résoudre entièrement ce problème. Mais cette contradiction ne repose pas seulement sur la nature des deux facteurs, l'univers et l'homme; elle est aussi le principal levier de tout le progrès intellectuel et elle se résout chaque jour et constamment dans l'évolution progressive sans fin de l'humanité, exactement comme, par exemple, ces problèmes mathématiques qui trouvent leur solution dans une série infinie ou dans une fraction continue. En fait, toute réflexion du système du monde dans la pensée est et reste limitée objectivement par la situation historique, et subjectivement par la nature physique et psychique de son auteur. Mais M. Dühring déclare d'avance que son mode de pensée est tel qu'il exclut toute velléité d'une représentation du monde subjectivement limitée. Nous avons vu déjà qu'il était omniprésent, sur tous les corps célestes possibles. Nous voyons maintenant qu'il est aussi omniscient. Il a résolu les problèmes ultimes de la science, il a muré l'avenir de la science.

A l'instar des figures fondamentales de l'Être, M. Dühring pense pouvoir aussi fabriquer toute la mathématique pure a priori, c'est-à-dire sans utiliser les expériences que nous offre le monde extérieur et en la tirant de son cerveau. En mathématique pure, l'entendement s'occuperait “ de ce qu'il crée et imagine librement lui-même ”; les concepts de nombre et de figure seraient “ son objet suffisant et sa création propre ” et ainsi la mathématique a “ une valeur indépendante de l'expérience particulière et du contenu réel du monde ”.

Que les mathématiques pures soient valables indépendamment de l'expérience particulière de chaque individu est certes exact, et cela est vrai de tous les faits établis de toutes les sciences, et même de tous les faits en général. Les pôles magnétiques, le fait que l'eau se compose d'hydrogène et d'oxygène, le fait que Hegel est mort et M. Dühring vivant sont valables indépendamment de mon expérience personnelle ou de celle d'autres individus, indépendamment même de celle de M. Dühring dès qu'il dort du sommeil du juste. Mais il n'est nullement vrai que, dans les mathématiques pures, l'entendement s'occupe exclusivement de ses propres créations et imaginations; les concepts de nombre et de figure ne sont venus de nulle part ailleurs que du monde réel. Les dix doigts sur lesquels les hommes ont appris à compter, donc à effectuer la première opération arithmétique, sont tout ce qu'on voudra, sauf une libre création de l'entendement. Pour compter, il ne suffit pas d'objets qui se comptent, mais il faut aussi déjà la faculté de considérer ces objets, en faisant abstraction de toutes leurs autres qualités sauf leur nombre, - et cette faculté est le résultat d'un long développement historique, fondé sur l'expérience. De même que le concept de nombre, le concept de figure est exclusivement emprunté au monde extérieur et non pas jailli dans le cerveau en produit de la pensée pure. Il a fallu qu'il y eût des choses ayant figure et dont on comparât les figures avant qu'on pût en venir au concept de figure. La mathématique pure a pour objet les formes spatiales et les rapports quantitatifs du monde réel, donc une matière très concrète. Que cette matière apparaisse sous une forme extrêmement abstraite, ce fait ne peut masquer que d'un voile superficiel son origine située dans le monde extérieur. Ce qui est vrai, c'est que pour pouvoir étudier ces formes et ces rapports dans leur pureté, il faut les séparer totalement de leur contenu, écarter ce contenu comme indifférent; c'est ainsi qu'on obtient les points sans dimension, les lignes sans épaisseur ni largeur, les a, les b, les x et les y, les constantes et les variables et qu'à la fin seulement, on arrive aux propres créations et imaginations libres de l'entendement, à savoir les grandeurs imaginaires. Même si, apparemment, les grandeurs mathématiques se déduisent les unes des autres, cela ne prouve pas leur origine a priori, mais seulement leur enchaînement rationnel. Avant d'en venir à l'idée de déduire la forme d'un cylindre de la rotation d'un rectangle autour de l'un de ses côtés, il faut avoir étudié une série de rectangles et de cylindres réels, si imparfaite que soit leur forme. Comme toutes les autres sciences, la mathématique est issue des besoins des hommes, de l'arpentage et de la mesure de la capacité des récipients, de la chronologie et de la mécanique. Mais comme dans tous les domaines de la pensée, à un certain degré de développement, les lois tirées par abstraction du monde réel sont séparées du monde réel, elles lui sont opposées comme quelque chose d'autonome, comme des lois venant de l'extérieur, auxquelles le monde doit se conformer. C'est ainsi que les choses se sont passées dans la société et l'État; c'est ainsi et non autrement que la mathématique pure est, après coup, appliquée au monde, bien qu'elle en soit précisément tirée et ne représente qu'une partie des formes qui le composent - ce qui est la seule raison pour laquelle elle est applicable.



De même que M. Dühring s'imagine pouvoir déduire toute la mathématique pure, sans aucun apport de l'expérience, des axiomes mathématiques qui, “ d'après la pure logique elle-même, ne sont pas susceptibles de preuve et n'en ont pas besoin ”, et qu'il croit pouvoir l'appliquer ensuite au monde, de même il s'imagine pouvoir tirer d'abord de son cerveau les figures fondamentales de l'Être, les éléments simples de tout savoir, les axiomes de la philosophie, déduire de là toute la philosophie ou schème de l'univers, et daigner octroyer à la nature et au monde des hommes cette sienne constitution  [3]. Malheureusement la nature ne se compose pas du tout, - et le monde des hommes ne se compose que pour la part la plus minime, - des Prussiens selon Manteuffel de l'année 1850.

Les axiomes mathématiques sont l'expression du contenu mental extrêmement mince que la mathématique est obligée d'emprunter à la logique. Ils peuvent se ramener à deux :

 

1. Le tout est plus grand que la partie. Cette proposition est une pure tautologie, puisque l'idée quantitative de “ partie ” se rapporte d'avance d'une manière déterminée à l'idée de “ tout ”, en ce sens que le mot “ partie ” implique à lui seul que le “ tout ” quantitatif se compose de plusieurs “ parties ” quantitatives. En constatant cela expressément, ledit axiome ne nous fait pas avancer d'un pas. On peut même démontrer, dans une certaine mesure, cette tautologie en disant : un tout est ce qui se compose de plusieurs parties; une partie est ce dont plusieurs font un tout; en conséquence, la partie est plus petite que le tout, - formule où le vide de la répétition fait ressortir plus fortement encore le vide du contenu.

 

2.Quand deux grandeurs sont égales à une troisième, elles sont égales entre elles. Cette proposition, comme Hegel l'a déjà démontré  [4], est un syllogisme dont la logique garantit l'exactitude, qui est donc démontré, quoique ce soit en dehors de la mathématique pure. Les autres axiomes sur l'égalité et l'inégalité ne sont que des extensions logiques de ce syllogisme.

Ces maigres propositions ne mènent à rien, pas plus en mathématiques qu'ailleurs. Pour progresser, nous devons introduire des rapports effectifs, des rapports et des formes spatiales empruntés à des corps réels. Les idées de lignes, de surfaces, d'angles, de polygones, de cubes, de sphères, etc., sont toutes empruntées à la réalité et il faut une bonne dose de naïveté idéologique pour croire les mathématiciens, selon lesquels la première ligne serait née du déplacement d'un point dans l'espace, la première surface du déplacement d'une ligne, le premier corps du déplacement d'une surface, etc. La langue elle-même s'insurge là-contre. Une figure mathématique à trois dimensions s'appelle un corps, corpus solidum, donc, en latin même, un corps palpable; elle porte donc un nom qui n'est nullement emprunté à la libre imagination de l'entendement, mais à la solide réalité.

Mais pourquoi aller chercher si loin ? Après avoir chanté dans l'enthousiasme pages 42 et 43 [5] l'indépendance de la mathématique pure par rapport au monde de l'expérience, son apriorisme, sa façon de s'occuper des propres créations et imaginations libres de l'entendement, M. Dühring dit page 63 :

“ On oublie en effet facilement que ces éléments mathématiques (nombre, grandeur, temps, espace et mouvement géométrique) ne sont idéaux que par leur forme ... les grandeurs absolues sont donc quelque chose de tout à fait empirique, quelle que soit leur espèce, ... [mais] les schèmes mathématiques sont susceptibles d'être caractérisés d'une façon détachée de l'expérience et cependant suffisante ”

ce qui est plus ou moins vrai de toute abstraction, mais ne démontre nullement qu'elle n'a pas été abstraite de la réalité. Dans le schème de l'univers, la mathématique pure a jailli de la pensée pure; - dans la philosophie de la nature, elle est quelque chose de tout à fait empirique, d'emprunté au monde extérieur, puis détaché. Qui donc faut-il croire ?

 

 

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Notes

 

 

[1]

Engels appelle le professeur Michelet “ le juif errant de l'école hégélienne” parce que dans ses travaux, il ne faisait que reprendre la pensée de Hegel sans la faire progresser.

 

[2]

Cf. “ Sur les prototypes de l'infini mathématique dans le monde réel ”, Dialectique de la nature, E. S./1971, pp. 272-278.

 

[3]

Allusion à l'octroi par Frédéric-Guillaume IV d'une constitution à ses sujets, le 5 décembre 1848.

 

[4]

HEGEL : Encyclopédie des sciences philosophiques, § 188.

 

[5]

Toutes les références de la première partie de l'Anti-Dühring se rapportent à E. DÜHRING : Cursus der Philosophie.

 

 

 

 

 

IV.

Le schème de l'univers

 

“ L'être qui embrasse tout est unique. Se suffisant à lui-même, il n'a rien à côté ou au-dessus de lui. Lui associer un second être signifierait faire de lui ce qu'il n'est pas, c'est-à-dire une partie ou un élément d'un tout plus vaste. Du moment que nous déployons notre pensée dans son unité comme une espèce de cadre, rien de ce qui doit entrer dans cette unité de pensée ne peut garder en soi de dualité. Et il n'est rien non plus qui puisse se dérober à cette unité de pensée ... L'essence de toute pensée consiste dans l'union d'éléments de conscience en une unité. C'est par le point d'unité de la synthèse qu'est né le concept indivisible de monde et que l'univers (le mot lui-même le dit) est reconnu comme quelque chose en quoi tout est uni en une unité. ”

Jusqu'ici, c'est M. Dühring qui parle. C'est la méthode mathématique :

“ Toute question doit se décider de manière axiomatique sur des figures fondamentales simples, comme s'il s'agissait de principes ... simples de la mathématique ... ”

Telle est la méthode qui est d'abord appliquée ici.

“ L'Être qui embrasse tout est unique. ” Si une tautologie - simple répétition dans le prédicat de ce qui est déjà énoncé dans le sujet - constitue un axiome, en voici un de la plus belle eau. Dans le sujet, M. Dühring nous dit que l'Être embrasse tout, et dans le prédicat il affirme intrépidement qu'en conséquence rien n'est en dehors de lui. Quelle colossale “ idée génératrice de système ” !

Génératrice de système, en effet. On n'a pas passé six lignes que M. Dühring a transformé l'unicité de l'être en son unité, en vertu de l'unité de notre pensée. Comme l'essence de toute pensée consiste dans la synthèse en une unité, l'Être, dès qu'il est pensé, est pensé comme un, le concept de monde comme indivisible, et puisque l'Être pensé, le concept de monde est un, l'Être réel, le monde réel est également une unité indivisible. Et ainsi “ il n'y a plus de place pour l'au-delà, une fois que l'esprit a appris à saisir l'Être dans son universalité homogène”.

Voilà une campagne qui éclipse entièrement Austerlitz et Iéna, Sadowa et Sedan. En quelques phrases, à peine une page, une fois mobilisé le premier axiome, nous avons déjà aboli, liquidé, anéanti tout l'au-delà, Dieu, les légions célestes, le ciel, l'enfer et le purgatoire avec l'immortalité de l'âme.

Comment passons-nous de l'unicité de l'Être à son unité ? Il suffit de nous le représenter. Du fait que nous déployons comme cadre autour de lui notre pensée avec son unité, l'Être unique devient dans la pensée un Être un, une unité de pensée; car l'essence de toute pensée consiste dans la synthèse d'éléments de conscience en une unité.

Cette dernière proposition est tout simplement fausse. Tout d'abord, la pensée consiste autant dans la décomposition d'objets de conscience en leurs éléments que dans l'union d'éléments congénères en une unité Sans analyse, pas de synthèse. Deuxièmement, la pensée ne peut rassembler en une unité, sans commettre de bévues, que les éléments de conscience dans lesquels, ou dans les prototypes réels desquels, cette unité a déjà existé auparavant. Si je comprends une brosse à chaussures dans l'unité mammifère, ce n'est pas cela qui lui fera pousser des mamelles. L'unité de l'Être, en d'autres termes la légitimité de sa conception comme unité, voilà donc précisément ce qu'il fallait démontrer; si M. Dühring nous assure qu'il pense l'Être comme unité et non, par exemple, comme dualité, il ne nous fait connaître par là rien d'autre que son humble avis.

Si nous voulons représenter à l'état pur la marche de sa pensée, elle est la suivante; je commence par l'Être. Donc, je pense l'Être. La pensée de l'Être est une. Or la pensée et l'Être doivent concorder, ils se correspondent, ils “coïncident”. Donc, l'Être est un aussi dans la réalité. Donc, il n'y a pas d' “ au-delà ”. Mais si M. Dühring avait usé d'un langage aussi peu voilé au lieu de nous offrir la sentence sibylline ci-dessus, toute l'idéologie apparaîtrait évidente. Vouloir démontrer la réalité d'un produit quelconque de la pensée par l'identité de la pensée et de l'Être, c'était là précisément l'une des imaginations délirantes les plus insensées ... d'un Hegel.

Sur les spiritualistes, M. Dühring n'aurait pas encore gagné le moindre pouce de terrain, même si toute sa démonstration était correcte. Ceux-ci lui répondent en bref : le inonde est un pour nous aussi; la division en ici-bas et au-delà n'existe que pour notre point de vue spécifiquement terrestre, dans l'état de péché originel; en soi et pour soi, c'est-à-dire en Dieu, l'ensemble de l'Être est un. Et ils accompagneront M. Dühring sur ses autres corps célestes bien-aimés, et ils lui en montreront un ou plusieurs où il n'y a pas eu de péché originel, où il n'existe donc pas d'opposition entre ici-bas et au-delà et où l'unité du monde est un postulat de la foi.

Ce qu'il y a de plus comique dans cette affaire, c'est que pour démontrer la non-existence de Dieu en partant du concept de l'Être, M. Dühring utilise la preuve ontologique de l'existence de Dieu. La voici : si nous pensons Dieu, nous le pensons comme la somme de toutes les perfections. Mais dans la somme de toutes les perfections, il y a avant tout l'existence, car un être sans existence est nécessairement imparfait. Donc, nous devons compter aussi l'existence parmi les perfections de Dieu. Donc il faut que Dieu existe. - C'est exactement ainsi que ratiocine M. Dühring : quand nous pensons l'Être, nous le pensons comme concept un. Ce qui est rassemblé dans un concept un, cela est un. L'Être ne correspondrait donc pas à son concept s'il n'était pas un. En conséquence, il faut qu'il soit un. En conséquence, il n'y a pas de Dieu, etc.

Si nous parlons de l'Être et seulement de l'Être, l'unité ne peut consister qu'en ceci que tous les objets dont il s'agit ... sont, existent. Ils sont rassemblés dans l'unité de cet Être et dans aucune autre, et l'énoncé général aux termes duquel ils sont tous, non seulement ne peut leur donner d'autres propriétés communes ou non communes, mais encore exclut provisoirement de la spéculation toutes ces propriétés. Car dès que nous nous éloignons, ne fût-ce que d'un millimètre, du fait fondamental simple que tous ces objets ont l'Être pour attribut commun, ce sont les différences de ces objets qui commencent à nous apparaître - et quant à savoir si ces différences consistent en ceci que les uns sont blancs, les autres noirs, les uns animés, les autres inanimés, les uns d'ici-bas, les autres de l'au-delà, nous ne pouvons pas en décider en partant du fait que tous ont pareillement l'attribut de la seule existence.

L'unité du monde ne consiste pas en son Être, bien que son Être soit une condition de son unité, puisqu'il doit d'abord être avant de pouvoir être un. L'Être est, somme toute, une question ouverte à partir du point où s'arrête notre horizon. L'unité réelle du monde consiste en sa matérialité, et celle-ci se prouve non pas par quelques boniments de prestidigitateur, mais par un long et laborieux développement de la philosophie et de la science de la nature.

Continuons notre lecture. L'Être dont M. Dühring nous entretient n'est pas

“ cet Être pur qui, semblable à lui-même, doit se passer de toutes déterminations particulières et, en fait, ne représente que le pendant du néant de la pensée ou de l'absence de pensée. ”

Or, nous verrons très prochainement que le monde de M. Dühring commence cependant par un Être dénué de toute différenciation interne, de tout mouvement et modification, qui n'est donc, en fait, qu'un pendant du néant de la pensée, donc un néant effectif. Ce n'est qu'à partir de cet Être-néant que se développe l'état du monde actuel, différencié, changeant, représentant une évolution, un devenir; et ce n'est qu'après avoir conçu cela que nous en arrivons à “ tenir ”, même sous ce changement perpétuel, “ le concept de l'Être universel, identique à lui-même ”. Nous avons donc maintenant le concept d'Être à un stade supérieur où il comprend aussi bien la permanence que la modification, Être que le Devenir. Arrivés à ce point, nous trouvons que

“ le genre et l'espèce, ou, généralement parlant, l'universel et le particulier, sont les plus simples moyens de différenciation, sans lesquels on ne peut concevoir la constitution des choses. ”

Mais ce sont là des moyens de différenciation de la qualité; et après qu'on en a discuté, nous continuons :

“ aux genres s'oppose le concept de grandeur, comme concept de l'homogène, dans lequel aucune différence d'espèces ne trouve plus place”;

c'est-à-dire que de la qualité nous passons à la quantité, et celle-ci est toujours “ mesurable ”.

Comparons maintenant cette “ rigoureuse décomposition des schèmes d'opération universels ” et son “ point de vue réellement critique ”, avec les grossièretés, les désordres et les imaginations délirantes d'un Hegel. Nous trouvons que la Logique de Hegel commence par l'Être - comme M. Dühring; que l'Être s'avère être le néant, comme chez M. Dühring; que de cet être-néant on passe au devenir, dont le résultat est l'existence, c'est-à-dire l'existence, c'est-à-dire une forme plus haute, plus remplie de l'Être, - tout à fait comme chez M. Dühring. L'existence conduit à la qualité, la qualité à la quantité, - tout comme chez M. Dühring. Et, pour qu'il n'y manque rien d'essentiel, M. Dühring nous dit à une autre occasion :

“ Du règne de l'insensibilité, on n'entre dans celui de la sensation, malgré toute gradualité quantitative, que par un bond qualitatif, dont nous... pouvons affirmer qu'il se différencie infiniment de la simple graduation d'une seule et même qualité. ”

Voici tout à fait la ligne nodale hégélienne des rapports de mesure, sur laquelle une augmentation ou une diminution purement quantitative, à certains points nodaux déterminés, provoque un bond qualitatif, par exemple pour l'eau réchauffée ou refroidie, le point d'ébullition et le point de congélation étant les nœuds où se produit, - sous pression normale, - le bond à un nouvel état d'agrégation, où donc la quantité se convertit en qualité.

Notre étude a, elle aussi, essayé d'aller jusqu'aux racines, et comme racines des schèmes fondamentaux à la Dühring avec leur profondeur radicale, elle trouve ... les “fantaisies délirantes” d'un Hegel, les catégories de la Logique hégélienne, première partie, doctrine de l'Être, dans une “ déduction ” rigoureusement conforme à la vieille tradition hégélienne et sans qu'on n'ait guère tenté de dissimuler le plagiat !

Et non content d'emprunter tous ses principes de la connaissance de l'Être à celui de ses prédécesseurs qu'il a le mieux calomnié, M. Dühring, après avoir donné lui-même l'exemple cité ci-dessus du passage par bonds de la quantité à la qualité, a le sang-froid de dire de Marx.

“ Comme il est comique de le voir [Marx] par exemple faire appel à l'idée hégélienne confuse et nébuleuse, d'après laquelle la quantité se convertit en qualité !”

Idée confuse et nébuleuse ! Qui donc se convertit ici, et qui a l'air comique, M. Dühring ?

Toutes ces perles ne sont donc pas seulement “ décidées par axiomes ” comme la règle l'aurait voulu, mais tout simplement importées du dehors, de la Logique de Hegel. Et cela à tel point que dans tout le chapitre on ne rencontre même pas l'ombre d'une suite d'idées qui ne soit aussi empruntée à Hegel, et que tout se réduit en fin de compte, à une creuse ratiocination sur l'espace et le temps, la permanence et la modification.

De l'Être, Hegel passe à l'Essence, à la dialectique. Ici, il traite des déterminations de la réflexion, de leurs oppositions et contradictions internes, comme, par exemple, positif et négatif, en vient à la causalité ou au rapport de cause et d'effet et conclut par la nécessité. M. Dühring ne fait pas autrement. Ce que Hegel appelle doctrine de l'essence, M. Dühring le traduit par : qualités logiques de l'Être. Mais ces qualités résident avant tout dans l' “ antagonisme de forces ”, dans des oppositions. Par contre, M. Dühring nie radicalement la contradiction; nous reviendrons plus tard sur ce sujet. Puis, il passe à la causalité, et de celle-ci à la nécessité. Donc, quand M. Dühring dit de lui-même : “ Nous, dont la philosophie ne sort pas de la cage ”, il veut sans doute dire qu'il philosophe en cage, c'est-à-dire dans la cage du schématisme des catégories hégéliennes.

 

 

 

V.

Philosophie de la nature.

Espace et Temps

 

Nous en arrivons à la Philosophie de la nature. Ici, M. Dühring a de nouveau toute raison d'être mécontent de ses prédécesseurs. La philosophie de la nature

“ est tombée si bas qu'elle est devenue une caricature de poésie confuse et reposant sur l'ignorance [et qu']elle était échue en partage à des philosophastres prostitués comme Schelling ou autres gaillards du même acabit, qui trafiquaient dans le sacerdoce de l'absolu et mystifiaient le public. ”

La lassitude nous a délivrés de ces “monstres”, mais, jusqu'ici elle n'a fait place qu'à l' “ inconsistance ”;

“ et, en ce qui concerne le grand public, on sait que pour lui le départ d'un charlatan d'envergure n'est souvent que l'occasion pour un successeur de moindre taille, mais averti en affaires, de présenter derechef la marchandise du premier, mais sous une autre enseigne. ”

Les savants eux-mêmes n'ont guère “ envie d'excursionner dans l'empire des idées qui embrassent le monde ” et, de ce fait, ils ne commettent dans le domaine théorique que des “étourderies incohérentes ”. Il est urgent qu'on y remédie et heureusement, M. Dühring est là.

Pour apprécier à leur juste valeur les révélations qui suivent sur le déploiement du monde dans le temps et sa limitation dans l'espace, il nous faut revenir à quelques passages des “ schèmes de l'univers ”.

Toujours en accord avec Hegel (Encyclopédie, § 93), on attribue à l'Être l'infini, - ce que Hegel appelle le mauvais infini, - et l'on étudie ensuite cet infini.

“ La figure la plus nette d'un infini à penser sans contradiction est l'accumulation illimitée des nombres dans la série numérique ... De même qu'à chaque nombre nous pouvons encore ajouter une unité sans jamais épuiser la possibilité de continuer à compter, de même à la suite de chaque état de l'Être se range un autre état, et l'infini consiste dans la production illimitée de ces états. Cet infini pensé avec exactitude n'a donc aussi qu'une seule forme fondamentale avec une seule direction. En effet, si pour notre pensée il est indifférent de se représenter une direction opposée dans l'accumulation des états, l'infini progressant à reculons n'est cependant qu'une production mentale inconsidérée. Comme dans la réalité on devrait, en effet, la parcourir en sens inverse, elle aurait à chacun de ses états une série numérique infinie derrière elle. Mais ce serait commettre la contradiction inadmissible d'une série infinie nombrée et il apparaît donc absurde de supposer une seconde direction à l'infini. ”

La première conclusion à tirer de cette conception de l'infini est qu'il faut que l'enchaînement des causes et des effets dans le monde ait eu un jour un commencement :

“ une série infinie de causes qui se seraient déjà alignées l'une derrière l'autre est impensable du seul fait qu'elle suppose l'innombrable nombré. ”

Une cause dernière est donc prouvée. La seconde conclusion est

“ la loi du nombre déterminé : l'accumulation de l'identique en tout genre réel d'êtres ou d'objets indépendants n'est pensable que comme formation d'un nombre déterminé. ”

C'est non seulement le nombre existant des corps célestes qui doit être à chaque instant un nombre déterminé en soi, c'est aussi le nombre total de toutes les plus petites particules de matière indépendantes qui existent dans le monde. Cette dernière nécessité est la vraie raison pour laquelle aucune combinaison n'est pensable sans atomes. Tout état de division effectif comporte toujours une déterminabilité finie et il faut qu'il la comporte si l'on veut échapper à la contradiction de l'innombrable nombré. Pour la même raison, non seulement le nombre actuel des révolutions de la terre autour du soleil doit être un nombre déterminé quoique impossible à indiquer, mais tous les processus naturels périodiques doivent avoir eu un début et toutes les différenciations, toutes les formes multiples de la nature qui se suivent doivent avoir leur racine dans un état identique à lui-même. Celui-ci peut avoir existé de toute éternité sans contradiction, mais même cette représentation serait exclue si le temps en soi se composait de parties réelles au lieu d'être seulement divisé à son gré par notre entendement qui y pose en idée les possibilités. Il en va autrement du contenu réel et divers en soi du temps; ce remplissement réel du temps par des faits d'espèces discernables et les formes d'existence de ce domaine relèvent précisément du dénombrable, du fait même de leur discernabilité. Imaginons un état qui soit sans changements et qui dans son identité à soi-même n'offre absolument aucune distinction de l'ordre de la succession, dès lors, le concept plus spécial de temps se transforme lui-même en l'idée plus générale de l'Être. On ne peut imaginer ce que signifierait l'accumulation d'une durée vide. - Ainsi parle M. Dühring, et il n'est pas médiocrement édifié de l'importance de ces découvertes. Il espère tout d'abord qu'on “ ne les considérera du moins pas comme une mince vérité”; mais, par la suite, il dit :

“ qu'on se rappelle les procédés extrêmement simples grâce auxquels nous avons donné aux concepts d'infini et à leur critique une portée inconnue jusqu'ici ... les éléments de la conception universelle de l'espace et du temps si simplement figurés par la manière dont nous venons présentement de les préciser et de les approfondir. ”

Nous avons donné ! Manière dont nous venons présentement de les préciser et de les approfondir ! Qui sommes-nous et quand ce présent se joue-t-il ? Qui approfondit et qui précise ?

Thèse : Le monde a un commencement dans le temps, et il est aussi limité dans l'espace. - Preuve : En effet, si l'on admet que le monde n'ait pas de commencement dans le temps, à chaque moment donné il y a une éternité écoulée, et par conséquent, une série infinie d'états successifs des choses dans le monde. Or, l'infinité d'une série consiste précisément en ce que cette série ne peut jamais être achevée par une synthèse successive. Donc, une série infinie écoulée d'états du monde est impossible et, par conséquent, un commencement du monde est une condition nécessaire de son existence. Ce qu'il fallait d'abord démontrer. - Quant au second point, si l'on admet le contraire, le monde sera un tout infini donné de choses existant ensemble. Or, nous ne pouvons concevoir la grandeur d'un quantum qui n'est pas donné dans certaines limites propres à toute intuition, qu'au moyen de la synthèse des parties, et la totalité d'un quantum de ce genre, que par la synthèse complète ou par l'addition répétée de l'unité à elle-même. Enfin, pour concevoir comme un tout le monde qui remplit tous les espaces, il faudrait regarder comme complète la synthèse successive des parties d'un monde infini, c'est-à-dire qu'il faudrait considérer [aussi] qu'un temps infini s'est écoulé dans l'énumération des choses coexistantes, ce qui est impossible. Donc, un agrégat infini de choses réelles ne peut être considéré comme un tout donné, ni, par conséquent, comme donné en même temps. Donc un monde n'est pas infini quant à son étendue dans l'espace, mais il est renfermé dans des limites; ce qui était le second point à démontrer. ”

Ces propositions sont copiées mot à mot dans un livre bien connu qui parut pour la première fois en 1781 et qui est intitulé Critique de la raison pure, par Emmanuel Kant, où tout un chacun peut les lire dans la 1re partie, deuxième division, livre II, chapitre II, 2e section : “ Première antinomie de la raison pure. ” Il ne revient donc à M. Dühring que la gloire d'avoir collé sur une idée énoncée par Kant le nom. loi du nombre déterminé, et d'avoir découvert qu'il fut un temps où il n'y avait pas encore de temps, mais tout de même un monde. Pour tout le reste, donc pour tout ce qui dans l'exposé de M. Dühring a encore quelque sens, “Nous”, c'est Emmanuel Kant et le “présent” ne date que de 95 ans. “ Extrêmement simple”, en vérité ! Curieuse “ portée inconnue Jusqu'ici ”.

Or, Kant ne pose nullement les thèses citées ci-dessus comme résolues par sa démonstration. Au contraire. Sur la page d'en face, il affirme et démontre l'opposé : que le monde n'a pas de commencement selon le temps et n'a pas de fin selon l'espace, et c'est dans le fait que l'un est aussi démontrable que l'autre qu'il pose précisément l'antinomie, la contradiction insoluble. A des gens de moindre envergure, cela eût sans doute donné quelque peu à réfléchir qu' “ un Kant ” ait trouvé ici une difficulté insoluble. Mais pas à notre hardi fabricant de “ résultats et de conceptions essentiellement originaux ”- ce qui, dans l'antinomie de Kant, peut lui servir, il le copie sans vergogne et le reste, il le rejette.

La question en elle-même se résout très facilement. Éternité dans le temps, infini dans l'espace, cela consiste a priori et d'après le simple sens des mots à n'avoir de fin d'aucun côté, ni vers l'avant ni vers l'arrière, ni vers le haut ni vers le bas, ni vers la droite, ni vers la gauche. Cet infini est tout différent de celui d'une série infinie, car celle-ci part toujours de l'unité, d'un premier terme. L'impossibilité d'appliquer cette idée de série à notre objet apparaît dès que nous l'appliquons à l'espace. La série, infinie, traduite dans le spatial, c'est la ligne tracée à l'infini en partant d'un point déterminé dans un sens déterminé. Est-ce que cela exprime l'infinité de l'espace même de façon lointaine ? Au contraire, il faut au moins six lignes tracées de ce même point dans trois directions opposées deux à deux pour concevoir les dimensions de l'espace; et, en conséquence, cela nous donnerait six de ces dimensions. Kant se rendait si bien compte de cela qu'il n'a transféré sa série numérique qu'indirectement, par un détour, à la spatialité de l'univers. Par contre, M. Dühring nous contraint à accepter six dimensions dans l'espace et, aussitôt après, il n'a pas assez de paroles d'indignation pour stigmatiser le mysticisme mathématique de Gauss, qui ne voulait pas se contenter des trois dimensions courantes de l'espace.

Appliquée au temps, la ligne ou série infinie d'unités allant des deux côtés a un certain sens métaphorique. Mais si nous nous représentons le temps comme une ligne comptée à partir de l'unité ou partant d'un point déterminé, nous disons par là a priori que le temps a un commencement : nous supposons ce que nous voulons précisément démontrer. Nous donnons à l'infini du temps un caractère unilatéral de demi-infinité; mais une infinité unilatérale, divisée par moitié, est aussi une contradiction en soi, le contraire exact d'une “infinité pensée sans contradiction ”. Nous ne surmontons cette contradiction que si nous admettons que l'unité à partir de laquelle nous commençons à dénombrer la série, le point à partir duquel nous mesurons la ligne sont une unité quelconque dans la série, un point quelconque sur la ligne, dont il est indifférent pour la ligne ou pour la série que nous les placions ici ou là.

Mais la contradiction de la “ série numérique infinie nombrée” ? Nous serons en mesure de l'étudier plus à fond dès que M. Dühring aura réalisé devant nous le tour de force de la nombrer. Qu'il revienne lorsqu'il aura réussi à compter de moins l'infini jusqu'à zéro. Il est clair, en effet, que, quel que soit le nombre à partir duquel il commence à compter, il laisse derrière lui une série infinie et, avec elle, le problème qu'il a à résoudre. Qu'il inverse seulement sa propre série infinie 1 +2 + 3 +4 ... et qu'il essaye de compter en partant de l'infini pour revenir à l'unité; c'est évidemment la tentative d'un homme qui ne voit pas du tout ce dont il s'agit. Il y a plus. Lorsque M. Dühring prétend que la série infinie du temps passé est nombrée, il affirme par là que le temps a un commencement; car, autrement, il ne pourrait pas du tout commencer à “ nombrer ”. Une fois de plus, il introduit donc subrepticement par hypothèse ce qu'il doit démontrer. L'idée de la série infinie nombrée, en d'autres termes la loi universelle du nombre déterminé à la Dühring est donc une contradiction in adjecto, elle contient une contradiction en elle-même, et même une contradiction absurde.



Une chose est claire : l'infini qui a une fin, mais pas de commencement, n'est ni plus ni moins infini que celui qui a un commencement, mais pas de fin. La moindre intelligence dialectique aurait dû dire à M. Dühring que le commencement et la fin vont forcément ensemble comme le pôle nord et le pôle sud et que, si on supprime la fin, c'est le commencement qui devient précisément la fin, - la seule fin qu'ait la série, et inversement. Toute la duperie serait impossible sans l'habitude mathématique d'opérer avec des séries infinies. Comme en mathématique il faut partir du déterminé, du fini pour arriver à l'indéterminé, à l'infini, toutes les séries mathématiques, positives ou négatives doivent commencer par l'unité, sans quoi elles ne peuvent servir au calcul. Mais le besoin logique du mathématicien est bien loin de constituer une loi obligatoire pour le monde réel.

D'ailleurs, M. Dühring ne viendra jamais à bout de penser l'infini réel sans contradiction. L'infini est une contradiction, et il est plein de contradictions. C'est déjà une contradiction qu'un infini ne soit composé que de valeurs finies, et pourtant c'est le cas. Le caractère limité du monde matériel ne conduit pas moins à des contradictions que son caractère illimité, et toute tentative pour éliminer ces contradictions conduit, comme nous l'avons vu, à des contradictions nouvelles et plus graves. C'est précisément parce que l'infini est une contradiction qu'il est un processus infini, se déroulant saris fin dans le temps et dans l'espace. La suppression de la contradiction serait la fin de l'infini; Hegel en avait déjà jugé très justement et c'est pourquoi il traite avec le mépris qu'ils méritent les messieurs qui ergotent sur cette contradiction.

Continuons. Donc, le temps a eu un commencement. Qu'y avait-il avant ce commencement ? Le monde qui se trouvait dans un état immuable, identique à lui-même ? Et comme dans cet état aucun changement ne succède à un autre, le concept plus spécial de temps se transforme lui-même en l'idée plus générale de l'Être. Tout d'abord, il ne nous importe pas du tout ici de savoir quels concepts se transforment dans la tête de M. Dühring. Il ne s'agit pas du concept de temps, mais du temps réel, dont M. Dühring ne se débarrasse nullement à si bon compte. En second lieu, le concept de temps peut se transformer tant qu'il voudra en l'idée plus générale de l'Être, cela ne nous fait pas avancer d'un pas. Car les formes fondamentales de tout Être sont l'espace et le temps et un Être en dehors du temps est une absurdité tout aussi grande qu'un Être en dehors de l'espace. L'“ Être passé intemporel ” hégélien et l' “ Être immémorial ” néo-schellingien sont des représentations rationnelles, comparées à cet Être hors du temps. C'est pourquoi M. Dühring s'y prend aussi très prudemment : à proprement parler c'est bien un temps, mais un temps qu'au fond on ne peut pas appeler temps : le temps ne se compose pas en lui-même de parties réelles et est simplement divisé par notre entendement à son gré, - seul un réel remplissement du temps par des faits discernables relève du dénombrable, - on ne peut du tout s'imaginer ce que signifierait l'accumulation d'une durée vide. Ce que signifierait cette accumulation est ici tout à fait indifférent; la question est de savoir si le monde dans l'état supposé ici, dure, passe par une durée. Qu'il ne sorte rien de la mesure d'une telle durée sans contenu, exactement comme de faire des mesures gratuites et sans but dans l'espace vide, nous le savons depuis longtemps et aussi bien c'est pour ce qu'il y a de fastidieux dans ce procédé que Hegel qualifie cet infini de mauvais infini. Pour M. Dühring, le temps n'existe que par le changement et non le changement dans et par le temps. C'est précisément parce que le temps est différent du changement que l'on peut le mesurer par le changement, car la mesure implique toujours quelque chose qui diffère de la chose à mesurer. Et le temps dans lequel ne se passent pas de changements identifiables est loin de ne pas être du temps; il est au contraire le temps pur, que n'affecte aucun apport étranger, donc, le temps vrai, le temps comme tel. En effet, si nous voulons saisir le concept de temps dans toute sa pureté, isolé de tout apport étranger et incongru, nous sommes obligés d'en écarter comme hors de son ressort les événements divers qui se passent simultanément ou successivement dans le temps, et de nous représenter ainsi un temps dans lequel rien ne se passe. Par là, nous n'avons donc pas laissé se perdre le concept de temps dans l'idée générale d'Être, mais nous sommes arrivés pour la première fois au pur concept de temps.

Mais toutes ces contradictions et ces impossibilités ne sont encore que jeu d'enfant à côté de la confusion dans laquelle tombe M. Dühring avec son état initial de l'univers identique à lui-même. Si le monde était une fois dans un état tel qu'il ne fût absolument le théâtre d'aucun changement, comment a-t-il pu passer de cet état au changement ? Ce qui est absolument exempt de changement, ce qui surtout est dans cet état de toute éternité, ne saurait à aucun prix sortir de lui-même de cet état pour passer à celui du mouvement et du changement. Il faut donc que de l'extérieur, d'en dehors du monde, soit venu un premier choc, qui l'ait mis en mouvement. Or, on sait que le “ choc initial ” n'est qu'une autre façon de dire Dieu. Voici Dieu et l'au-delà, que M. Dühring prétendait avoir si joliment largués dans ses schèmes de l'univers, ramenés tous deux par lui-même, précisés et approfondis, dans la philosophie de la nature.

Continuons. M. Dühring dit :

“ Là où la grandeur échoit à un élément permanent de l'Être, elle restera invariable dans sa déterminabilité. Cela est vrai ... de la matière et de la force mécanique. ”

Soit dit en passant, la première phrase donne un précieux exemple de la grandiloquence axiomatiquement tautologique de M. Dühring : où la grandeur ne change pas, elle reste la même. Donc, la quantité d'énergie mécanique qui est une fois dans le monde reste éternellement la même. Laissons de côté le fait que, dans la mesure où c'est exact, la philosophie de Descartes l'a déjà su et dit il y a près de trois cents ans, que dans la science de la nature la doctrine de la conservation de l'énergie est en vogue partout depuis vingt ans, et que M. Dühring, en la limitant à l'énergie mécanique, ne l'améliore nullement. Mais où était l'énergie mécanique au temps de l'état exempt de changement ? A cette question, M. Dühring refuse opiniâtrement toute réponse.

Où donc, M. Dühring, était-elle alors, cette énergie mécanique demeurant éternellement égale à elle-même, et que faisait-elle ? Réponse :

“ L'état initial de l'univers, ou plus exactement d'un Être de la matière exempt de changement, ne renfermant aucune accumulation temporelle de changements, est une question que seul peut écarter un entendement qui voit dans la mutilation volontaire de sa faculté productrice le comble de la sagesse. ”

Ainsi : ou bien vous acceptez, sans l'examiner, mon état initial exempt de changement, ou bien moi, le prolifique Eugen Dühring, je vous proclame tous des eunuques de l'esprit. Voilà, certes, qui peut en arrêter plus d'un ! Nous qui avons déjà vu quelques exemples de la faculté productrice de M. Dühring, nous pouvons nous permettre de laisser sans plus de réponse cette élégante injure et de poser encore une fois la question : mais, M. Dühring, s'il vous plaît, qu'en est-il de l'énergie mécanique ?

M. Dühring est tout de suite dans l'embarras. En fait, il balbutie :

“ L'identité absolue de cet état-limite du début ne fournit pas en elle-même de principe de transition. Rappelons-nous toutefois qu'au fond il en va de même pour tout nouveau maillon, si petit soit-il, dans la chaîne de l'existence que nous connaissons bien. Celui-là donc qui veut soulever des difficultés sur le point essentiel dont il s'agit, fera bien de veiller à ne pas s'en tenir pour quitte dans des occasions où cela se voit moins. D'ailleurs, il reste toujours la possibilité d'intercaler des états intermédiaires progressivement gradués et, de ce fait, reste ouvert le pont de la continuité, pour arriver en remontant jusqu'à l'extinction du jeu des variations. Du point de vue du concept pur, cette continuité ne nous aide certes pas à dépasser l'idée principale, mais elle est pour nous la forme fondamentale de toute application des lois et de toute autre transition connue, de sorte que nous avons le droit de l'utiliser aussi comme médiation entre cet équilibre premier et sa rupture. Mais si nous pensions l'équilibre pour ainsi dire [ !] immobile en raison des concepts qui sont admis sans hésitation particulière [ !] dans notre mécanique actuelle, il serait totalement impossible d'indiquer comment la matière a pu parvenir au jeu des transformations. ”

En plus de la mécanique des masses, il y a encore, nous dit-on, une transformation du mouvement des masses en mouvement des particules infimes, mais quant à la manière dont cela se passe

“ nous ne disposons jusqu'ici d'aucun principe général et nous ne devons donc pas nous étonner que ces processus se perdent un peu dans l'obscurité. ”

Voilà tout ce que M. Dühring trouve à dire. Et, de fait, nous devrions voir le comble de la sagesse non seulement dans la mutilation volontaire de la faculté productrice, mais dans la foi aveugle du charbonnier, si nous voulions nous laisser payer de mots par ces subterfuges et ces formules vraiment pitoyables. D'elle-même, M. Dühring l'avoue, l'identité absolue ne peut pas parvenir au changement. L'équilibre absolu n'a pas de moyen de passer de lui-même au mouvement. Que reste-t-il donc ? Trois pauvres filouteries.

Premièrement : il serait tout aussi difficile de prouver le passage de tout maillon, si petit soit-il, au suivant, dans la chaîne bien connue de l'existence. - M. Dühring semble prendre ses lecteurs pour des enfants à la mamelle. La preuve des transitions et des enchaînements singuliers des moindres maillons de la chaîne de l'existence constitue précisément le contenu de la science de la nature et si cela cloche quelque part, personne, pas même M. Dühring, ne songe à expliquer le mouvement qui s'est produit en partant du néant, mais seulement en partant du transfert, de la transformation ou de la propagation d'un mouvement antérieur. Au contraire, ici, on a ouvertement pour but de faire sortir le mouvement de l'immobilité, donc du néant.

Deuxièmement, nous avons le “ pont de la continuité ”. Du point de vue du concept pur, ce pont ne nous aide certes pas à surmonter la difficulté, mais nous avons pourtant le droit de l'utiliser comme médiation entre l'immobilité et le mouvement. Malheureusement, la continuité de l'immobilité consiste à ne pas se mouvoir; comment elle peut servir à produire du mouvement, voilà qui reste donc plus mystérieux que jamais. Et M. Dühring peut toujours décomposer son passage du néant de mouvement au mouvement universel en autant de particules infiniment petites et lui donner une durée aussi longue qu'il voudra, nous n'aurons toujours pas avancé d'un dix-millième de millimètre. Du néant, nous ne pouvons pas arriver au quelque chose sans un acte créateur, ce quelque chose fût-il aussi petit qu'une différentielle mathématique. Le pont de la continuité n'est donc même pas un pont aux ânes : il n'y a que M. Dühring pour pouvoir le passer.



Troisièmement. Tant que sera valable la mécanique actuelle, - et d'après M. Dühring, elle est un des leviers les plus essentiels de la formation de la pensée, - il sera impossible d'indiquer comment on passe de l'immobilité au mouvement. Mais la théorie mécanique de la chaleur nous montre que, dans certaines circonstances, le mouvement des masses se transforme en mouvement moléculaire (bien qu'ici encore le mouvement sorte d'un autre mouvement, jamais de l'immobilité) et cela, insinue timidement M. Dühring, pourrait peut-être fournir un pont entre le statique rigoureux (ce qui est en équilibre) et le dynamique (ce qui se meut). Mais ces processus “ se perdent un peu dans l'obscurité ”. Et c'est dans l'obscurité que M. Dühring nous laisse en panne.

Avec toute sa profondeur et sa précision, voilà où nous en sommes arrivés : à nous abîmer toujours plus profondément dans une sottise toujours plus précise pour aboutir finalement là où nous devions forcément aboutir, - “ dans l'obscurité ”. Mais cela ne gêne guère M. Dühring. Dès la page suivante, il a le front d'affirmer qu'il a pu

“ doter le concept de la permanence identique à elle-même d'un contenu réel immédiatement à partir du comportement de la matière et des forces mécaniques. ”

Et c'est cet homme qui traite les gens de “ charlatans ” !

Par bonheur, au milieu de ces égarements et de ces confusions désespérées, il nous reste, “ dans l'obscurité”, une consolation, et de celles qui vous élèvent l'âme :

“ La mathématique des habitants d'autres corps célestes ne peut avoir pour base d'autres axiomes que la nôtre ! ”

 

 

 

 

 

VI.

Philosophie de la nature.

Cosmogonie, Physique, Chimie

 

Dans la suite du développement, nous en arrivons maintenant aux théories concernant la manière dont le monde actuel s'est formé. Un état universel de dispersion de la matière aurait déjà été l'idée initiale des philosophes ioniens, mais, surtout depuis Kant, l'hypothèse d'une nébuleuse primitive aurait joué un rôle nouveau, la gravitation et le rayonnement de la chaleur amenant à la formation progressive des divers corps célestes solides. La théorie mécanique de la chaleur de notre temps permettrait de donner aux conclusions sur les états primitifs de l'univers une forme beaucoup plus déterminée. Malgré tout,

“ l'état de dispersion gazeuse ne peut servir de point de départ à des déductions sérieuses que si l'on peut, au préalable, caractériser de façon plus déterminée le système mécanique qui est donné en lui. Autrement, non seulement l'idée reste en fait extrêmement nébuleuse, mais, à mesure que l'on avance de déduction en déduction, la nébuleuse primitive devient réellement de plus en plus dense et de plus en plus impénétrable... Provisoirement tout reste encore dans l'informe et le vague d'une notion de diffusion impossible à déterminer de plus près ”,

et ainsi nous n'avons, “ avec cet univers gazeux, qu'une conception extrêmement vaporeuse ”.

La théorie kantienne qui place l'origine de tous les corps célestes actuels dans des masses nébuleuses en rotation, a été le plus grand progrès que l'astronomie eût fait depuis Copernic. Pour la première fois s'est trouvée ébranlée l'idée que la nature n'a pas d'histoire dans le temps. Jusque-là, les corps célestes passaient pour être demeurés dès l'origine dans des orbites et des états toujours identiques; et même si, sur les divers corps célestes, les êtres organiques individuels mouraient, les genres et les espèces passaient cependant pour immuables. Certes, la nature était évidemment animée d'un mouvement incessant, mais ce mouvement apparaissait comme la répétition constante des mêmes processus. C'est Kant qui ouvrit la première brèche dans cette représentation qui répondait tout à fait au mode de penser métaphysique, et il le fit d'une manière si scientifique que la plupart des démonstrations qu'il a utilisées sont encore valables aujourd'hui. A vrai dire, la théorie kantienne est restée jusqu'à nos jours, rigoureusement parlant, une hypothèse. Mais jusqu'à maintenant, le système copernicien de l'univers n'est lui-même rien de plus, et l'opposition scientifique à la théorie de Kant a dû se taire depuis que le spectroscope a prouvé, d'une façon qui réduit à néant toute contestation, l'existence sur la voûte céleste de ces masses gazeuses en ignition. M. Dühring lui-même ne peut mener à bonne fin sa construction de l'univers sans ce stade de la nébuleuse, mais il s'en venge en réclamant qu'on lui montre le système mécanique donné dans cet état nébuleux, et, comme personne ne peut le faire, il décerne à cet état nébuleux toutes sortes d'épithètes méprisantes. La science actuelle ne peut malheureusement pas définir ce système à la satisfaction de M. Dühring. Elle ne peut pas davantage répondre à beaucoup d'autres questions. Si on lui demande : pourquoi les crapauds n'ont-ils pas de queue, elle ne peut jusqu'ici que répondre : parce qu'ils l'ont perdue. Que l'on s'emporte et qu'on dise qu'ainsi tout reste dans l'informe et le vague d'une notion de perte impossible à déterminer de plus près, tout reste une conception extrêmement vaporeuse, ces applications de la morale à la science de la nature ne nous feraient pas avancer d'un pas. De telles aménités, de telles manifestations de mauvaise humeur, peuvent toujours être placées partout, et c'est bien pourquoi elles sont toujours et en tout lieu déplacées. Qui donc empêche M. Dühring de trouver lui-même le système mécanique de la nébuleuse primitive ?

Par chance, nous apprenons maintenant que la masse nébuleuse de Kant

“ est bien loin de coïncider avec un état entièrement identique du milieu universel, autrement dit avec l'état de la matière identique à lui-même.”

Quelle chance pour Kant, qui pouvait se contenter de remonter des corps célestes existants à la sphère nébuleuse et qui ne se serait jamais douté de l'état de la matière identique à lui-même ! Remarquons en passant que si, dans la science actuelle de la nature, la sphère gazeuse de Kant est appelée nébuleuse primitive, ce mot ne peut, bien entendu, être pris que dans un sens relatif. Elle est nébuleuse primitive, d'une part, en tant qu'origine des corps célestes existants et, d'autre part, en tant que forme la plus reculée de la matière à laquelle il soit possible jusqu'ici de remonter. Ce qui n'exclut nullement, mais implique au contraire que la matière a passé avant la nébuleuse primitive par une série infinie d'autres formes.

M. Dühring marque ici son avantage. Là où, avec la science, nous nous arrêtons provisoirement à la nébuleuse primitive, également provisoire, sa science de la science lui permet de remonter beaucoup plus haut, jusqu'à

“ cet état du milieu universel qui ne peut se concevoir ni comme purement statique au sens actuel de cette idée, ni comme dynamique”

- donc, qui ne peut pas se concevoir du tout.

“ L'unité de la matière et de l'énergie mécanique que nous désignons sous le nom de milieu universel, est une formule pour ainsi dire logique et réelle à la fois, pour signifier l'état de la matière identique à lui-même comme présupposition de tous les stades d'évolution dénombrables.”

Il est évident que nous ne nous débarrasserons pas si facilement de l'état primitif de la matière identique à lui-même. Il est désigné ici comme l'unité de la matière et de l'énergie mécanique, et cette unité comme une formule logique et réelle, etc. C'est donc quand cesse l'unité de la matière et de l'énergie mécanique, que le mouvement commence.

La formule logique et réelle n'est rien d'autre qu'une tentative boiteuse d'utiliser pour la philosophie du réel les catégories hégéliennes de l'En-Soi et du Pour-Soi. Dans l'En-Soi réside, selon Hegel, l'identité primitive des contraires non développés, - qui sont cachés dans un objet, un processus, un concept; dans le Pour-Soi interviennent la distinction et la séparation de ces éléments cachés et leur antagonisme commence. Voilà pourquoi nous devons nous représenter l'état primitif immobile comme l'unité de la matière et de l'énergie mécanique et le passage au mouvement comme leur séparation et leur mise en opposition. Ce que nous y avons gagné, ce n'est pas la preuve de la réalité de cet état primitif imaginaire, mais seulement la possibilité de le comprendre sous la catégorie hégélienne de l'En-Soi et de comprendre sa cessation tout aussi imaginaire sous celle du Pour-Soi. Hegel, au secours !

La matière, dit M. Dühring, est le support de tout ce qui est réel, d'où il ressort qu'il ne peut y avoir d'énergie mécanique en dehors de la matière. L'énergie mécanique est, en outre, un état de la matière. Or, dans l'état primitif, où rien ne se passait, la matière et son état, l'énergie mécanique, ne faisaient qu'un. Il faut donc qu'ensuite, lorsque quelque chose commença à se passer, l'état se soit distingué de la matière. Voilà de quelle phraséologie mystique, - jointe à l'assurance que l'état identique à lui-même n'était ni statique ni dynamique, ni en équilibre ni en mouvement, - nous devons nous laisser payer ! Nous ne savons toujours pas où était l'énergie mécanique dans cet état de l'univers et comment nous pourrons, sans choc de l'extérieur, c'est-à-dire sans Dieu, passer de l'immobilité absolue au mouvement.

Avant M. Dühring, les matérialistes parlaient de matière et de mouvement. Il réduit le mouvement à l'énergie mécanique comme à sa prétendue forme fondamentale, et rend ainsi inintelligible le rapport réel entre la matière et le mouvement, qui était d'ailleurs obscur aussi pour tous les matérialistes antérieurs. Et pourtant la chose est suffisamment simple. Le mouvement est le mode d'existence de la matière. Jamais, ni nulle part, il n'y a eu de matière sans mouvement, ni il ne peut y en avoir. Mouvement dans l'espace de l'univers, mouvement mécanique de masses plus petites sur chaque corps céleste, vibration moléculaire sous forme de chaleur ou de courant électrique ou magnétique, décomposition et combinaison chimiques, vie organique : chaque atome singulier de matière dans l'univers participe à chaque instant donné à l'une ou à l'autre de ces formes de mouvement ou à plusieurs à la fois. Tout repos, tout équilibre est seulement relatif, n'a de sens que par rapport à telle ou telle forme de mouvement déterminée. Un corps peut, par exemple, se trouver sur la terre en équilibre mécanique, en repos au point de vue de la mécanique. Cela ne l'empêche absolument pas de participer au mouvement de la terre comme à celui de tout le système solaire, pas plus que cela n'empêche ses plus petites particules physiques d'être soumises aux vibrations conditionnées par sa température, ou ses atomes d'accomplir un processus chimique. La matière sans mouvement est tout aussi inconcevable que le mouvement sans matière. Le mouvement est donc tout aussi impossible à créer et à détruire que la matière elle-même, ce que la philosophie ancienne (Descartes) exprime en disant que la quantité de mouvement existant dans le monde reste constante. Le mouvement ne saurait donc être produit, il ne peut qu'être transmis. Si du mouvement est transmis d'un corps à un autre, on peut le considérer, en tant qu'il se transmet, qu'il est actif, comme la cause du mouvement en tant que celui-ci est transmis, qu'il est passif. Nous appelons ce mouvement actif énergie, le mouvement passif manifestation de l'énergie. Il est donc évident que l'énergie est aussi grande que sa manifestation, car dans l'une et dans l'autre, c'est le même mouvement qui s'accomplit.

Un état immobile de la matière s'avère ainsi être une des idées les plus creuses et les plus saugrenues, une pure “ imagination délirante ”. Pour en arriver là, il faut se représenter l'équilibre mécanique relatif dans lequel un corps peut se trouver sur la terre comme un repos absolu, et le reporter ensuite sur l'ensemble de l'univers. Il est vrai que cela devient plus facile si l'on réduit le mouvement universel à la seule énergie mécanique. Et puis, la limitation du mouvement à la seule énergie mécanique présente encore l'avantage que l'on peut se représenter une énergie comme au repos, enchaînée, donc momentanément inactive. Si, en effet, la transmission d'un mouvement, ce qui est très souvent le cas, est un processus un peu compliqué où interviennent divers intermédiaires, on peut différer la transmission réelle jusqu'à un moment quelconque en escamotant le dernier anneau de la chaîne. Ainsi, par exemple, si l'on charge un fusil et qu'on se réserve le moment où, en tirant sur la gâchette, on provoquera la décharge, c'est-à-dire la transmission du mouvement libéré par la combustion de la poudre. On peut donc se représenter que pendant l'état immobile identique à lui-même, la matière a été chargée d'énergie, et c'est ce que M. Dühring semble entendre, si toutefois il entend par là quelque chose, par l'unité de la matière et de l'énergie mécanique. Conception absurde, puisqu'elle reporte comme absolu sur l'univers un état qui, par nature, est relatif et qui ne peut donc jamais s'appliquer au même moment qu'à une partie de la matière seulement. Même si nous faisons abstraction de cela, la difficulté reste toujours de savoir, premièrement, comment le monde en est venu à être chargé, puisqu'aujourd'hui les fusils ne se chargent pas tout seuls, et deuxièmement, à qui appartient le doigt qui a alors pressé sur la gâchette. Nous avons beau dire et beau faire : sous la conduite de M. Dühring, nous en revenons toujours au ... doigt de Dieu.

De l'astronomie, notre philosophe du réel passe à la mécanique et à la physique, et il se plaint que la théorie mécanique de la chaleur, une génération après sa découverte, n'ait pas fait de progrès essentiels au delà du point où Robert Mayer l'avait lui-même peu à peu portée. En outre toute l'affaire serait encore très obscure; il nous faut

“ toujours rappeler à nouveau qu'avec les états de mouvement de la matière sont aussi donnés des rapports statiques et que ces derniers ne se mesurent pas en travail mécanique ... Si nous avons désigné auparavant la nature comme une grande ouvrière et que nous prenions maintenant cette expression dans son sens rigoureux, il nous faut ajouter encore que les états identiques à eux-mêmes, les états de repos ne représentent pas de travail mécanique. Il nous manque donc à nouveau le pont du statique au dynamique et si la chaleur dite latente est restée jusqu'ici un achoppement de la théorie, nous sommes forcés de reconnaître là aussi une défectuosité qu'on devrait encore moins nier dans les applications cosmologiques. ”

Tout ce verbiage sibyllin n'est rien d'autre, une fois de plus, que l'épanchement de la mauvaise conscience qui sent très bien qu'en produisant le mouvement à partir de l'immobilité absolue, elle s'est embourbée irrémédiablement, et qui a pourtant honte d'en appeler au seul sauveur, c'est-à-dire au Créateur du ciel et de la terre. Si même dans la mécanique, y compris la mécanique de la chaleur, il est impossible de trouver le pont du statique au dynamique, de l'équilibre au mouvement, à quel titre ferait-on à M. Dühring une obligation de trouver le pont qui mène de son état immobile au mouvement ? Voilà comment on se tire élégamment d'affaire.

Dans la mécanique ordinaire, le pont du statique au dynamique est... l'impulsion de l'extérieur. Lorsqu'une pierre d'un quintal est élevée à dix mètres de hauteur et suspendue en position libre de telle sorte qu'elle reste là dans un état identique à lui-même, dans un état de repos, il faut faire appel à un public de nourrissons pour pouvoir prétendre que la position actuelle de ce corps ne représente pas de travail mécanique ou que la distance entre cette position et la position antérieure ne se mesure pas eh travail mécanique. Le premier passant venu fera comprendre sans peine à M. Dühring que la pierre n'est pas allée toute seule s'accrocher là-haut à la corde, et le premier manuel de mécanique venu pourra lui dire que, s'il laisse retomber la pierre, elle produira en tombant autant de travail mécanique qu'il en fallait pour l'élever de dix mètres. Même le fait, simple entre tous, que la pierre est suspendue là-haut représente du travail mécanique, car si elle reste suspendue un temps suffisamment long, la corde se rompt dès que, par suite de décomposition chimique, elle n'est plus assez forte pour porter la pierre. Or, tous les processus mécaniques peuvent se réduire, pour parler comme M. Dühring, à des formes fondamentales simples comme celle-ci, et l'ingénieur est encore à naître qui sera incapable de trouver le pont du statique au dynamique, tant qu'il dispose d'une impulsion suffisante.

Certes, c'est une noix bien dure et une pilule bien amère pour notre métaphysicien, que le mouvement doive trouver sa mesure dans son contraire, le repos. C'est là une contradiction criante et, selon M. Dühring, toute contradiction est contre-raison. C'est pourtant un fait que la pierre suspendue représente une quantité de mouvement mécanique déterminée, mesurable exactement par le poids de la pierre et son éloignement du sol, et utilisable à volonté, - par exemple par chute libre, par glissement sur le plan incliné, par mouvement d'un treuil, - et il en va de même du fusil chargé. Pour la conception dialectique, la possibilité d'exprimer le mouvement en son contraire, le repos, ne présente absolument aucune difficulté. Pour elle, toute cette opposition, comme nous l'avons vu, n'est que relative; point de repos absolu, d'équilibre inconditionnel. Le mouvement singulier tend vers l'équilibre, le mouvement d'ensemble supprime à nouveau l'équilibre. Aussi, le repos et l'équilibre, là où ils se rencontrent, sont-ils le résultat d'un mouvement limité et il va sans dire que ce mouvement peut se mesurer par son résultat, s'exprimer en lui et, en partant de lui se rétablir sous l'une ou l'autre forme. Mais M. Dühring ne saurait se contenter d'une représentation aussi simple de la chose. En bon métaphysicien, il commence par ouvrir entre le mouvement et l'équilibre un abîme béant, qui n'existe pas dans la réalité, et il s'étonne ensuite de ne pas trouver de pont pour franchir cet abîme qu'il a fabriqué de toutes pièces. Il pourrait tout aussi bien enfourcher son dada métaphysique et partir à la poursuite de la “ Chose en soi ” de Kant; car c'est elle et rien d'autre qui, en fin de compte, se cache derrière cet introuvable pont.

Mais que penser de la théorie mécanique de la chaleur, et de la chaleur absorbée ou “latente”, qui est restée un “ achoppement ” de cette théorie

Si par de la chaleur, on transforme une livre de glace à la température du point de congélation et à la pression atmosphérique normale en une livre d'eau à la même température, il disparaît une quantité de chaleur qui suffirait à échauffer la même livre d'eau de 0 à 79,4 degrés centigrades ou encore 79,4 livres d'eau d'un degré. Si l'on chauffe cette livre d'eau jusqu'au point d'ébullition, donc jusqu'à 100º, et qu'on la transforme alors en vapeur à 100º, il disparaît, jusqu'à ce que la dernière goutte d'eau se soit transformée en vapeur, une quantité de chaleur presque sept fois plus grande, suffisante pour élever d'un degré la température de 537,2 livres d'eau. Cette chaleur disparue est dite latente. Si, par refroidissement, la vapeur se retransforme en eau et l'eau en glace, la même quantité de chaleur qui avait été absorbée auparavant, redevient libre, c'est-à-dire sensible et mesurable en tant que chaleur. C'est cette libération de chaleur lors de la condensation de la vapeur ou de la congélation de l'eau qui est cause que de la vapeur, une fois refroidie à 100º, ne se transforme que peu à peu en eau, et qu'une masse d'eau à la température du point de congélation ne se transforme que très lentement en glace. Tels sont les faits. La question est donc : que devient la chaleur pendant qu'elle est latente ?

La théorie mécanique de la chaleur, selon laquelle la chaleur consiste en une vibration des plus petites particules des corps physiquement actives (molécules), vibration plus ou moins ample selon la température et l'état d'agrégation, - et susceptible dans certaines circonstances de se convertir en toute autre forme de mouvement, - cette théorie explique la chose en disant que la chaleur disparue a accompli du travail, s'est convertie en travail. Dans la fusion de la glace, l'étroite et ferme cohésion des diverses molécules entre elles se trouve supprimée et transformée en juxtaposition lâche; dans la vaporisation de l'eau au point d'ébullition, un état est apparu dans lequel les différentes molécules n'exercent absolument aucune influence notable l'une sur l'autre et même, sous l'action de la chaleur, se dispersent dans toutes les directions. Or, il est évident que les différentes molécules d'un corps sont douées d'une énergie beaucoup plus grande à l'état gazeux qu'à l'état liquide, et de même à l'état liquide qu'à l'état solide. La chaleur absorbée n'a donc pas disparu; elle a simplement été transformée et a pris la forme de l'expansibilité moléculaire. Dès que disparaissent les conditions dans lesquelles les différentes molécules peuvent affirmer cette liberté absolue ou relative, l'une par rapport à l'autre, c'est-à-dire dès que la température descend au-dessous du minimum soit de 100º, soit de 0º, cette force d'expansion se relâche, les molécules se pressent à nouveau l'une contre l'autre avec la même force qui les arrachait précédemment l'une de l'autre; mais si cette force disparaît, c'est seulement pour reparaître comme chaleur, et dans une quantité de chaleur exactement égale à celle qui était précédemment absorbée. Cette explication est naturellement une hypothèse, comme toute la théorie mécanique de la chaleur, pour la raison que jusqu'ici personne n'a jamais vu une molécule, à plus forte raison une molécule en vibration. C'est pourquoi elle est certainement pleine de défauts, comme la théorie tout entière, qui est encore très jeune; mais elle peut du moins expliquer comment les choses se passent, sans entrer d'aucune manière en conflit avec le fait que le mouvement ne se détruit ni ne se crée; elle peut même indiquer exactement où est passée la chaleur au cours de sa transformation. La chaleur latente ou absorbée n'est donc, en aucun cas, un achoppement de la théorie mécanique de la chaleur. Au contraire, cette théorie établit pour la première fois une explication rationnelle du phénomène et s'il se produisait un achoppement, ce serait tout au plus du fait que les physiciens continuent à désigner la chaleur convertie en une autre forme d'énergie moléculaire par l'expression périmée et devenue impropre de “latente”.

Les états identiques à eux-mêmes et les situations de repos des états d'agrégtion solide, liquide et gazeux, représentent donc bien du travail mécanique, pour autant que le travail mécanique est la mesure de la chaleur. La croûte solide du globe tout comme l'eau de l'océan représente, en son état d'agrégation actuel, une quantité tout à fait déterminée de chaleur libérée, à laquelle correspond naturellement un quantum tout aussi déterminé de force mécanique. Lorsque la sphère gazeuse d'où est sortie la terre est passée à l'état d'agrégation liquide, et plus tard pour la plus grande partie à l'état solide, un quantum déterminé d'énergie moléculaire a été rayonné dans l'espace comme chaleur. La difficulté dont M. Dühring nous parle mystérieusement à l'oreille n'existe donc pas et, même dans les applications cosmiques, nous pouvons sans doute achopper à des défauts et à des lacunes, - dus à l'imperfection de nos moyens de connaissance, - mais nulle part à des obstacles insurmontables pour la théorie. Ici aussi, le pont du statique au dynamique est l'impulsion de l'extérieur, - refroidissement ou réchauffement provoqué par d'autres corps, qui agissent sur l'objet en état d'équilibre. Plus nous avançons dans cette philosophie de la nature de M. Dühring, plus impossibles apparaissent toutes les tentatives d'expliquer le mouvement par l'immobilité, ou de trouver le pont grâce auquel ce qui est purement statique, à l'état de repos, peut passer de lui-même à l'état dynamique, au mouvement.

Nous voilà ainsi débarrassés pour quelque temps de l'état primitif identique à lui-même. M. Dühring passe à la chimie et nous dévoile à cette occasion trois lois de permanence de la nature, déjà acquises par la philosophie du réel, à savoir :

1. La quantité de la matière universelle; 2. celle des éléments (chimiques) simples, et 3. celle de la force mécanique sont immuables.

Ainsi, c'est l'impossibilité de créer et de détruire la matière de même que ses éléments simples, - si elle en a, - et le mouvement, ce sont ces faits anciens, universellement connus, d'ailleurs exprimés ici d'une façon très insuffisante, qui forment le seul résultat vraiment positif que M. Dühring soit en mesure de nous présenter en conclusion de sa philosophie de la nature du monde inorganique. Rien que des choses que nous savions depuis longtemps. Mais ce que nous ne savions pas, c'est que ce sont “ des lois de permanence ”, et comme telles “ des propriétés schématiques du système des choses ”. C'est la même histoire que plus haut à propos de Kant : M. Dühring prend quelque baliverne archi-connue, y colle une étiquette “Dühring” et appelle cela

“ résultats et conceptions foncièrement originaux ... idées génératrices de système ... science d'une profondeur radicale. ”

Pourtant, il n'y a pas encore là de quoi désespérer. Quels que soient les défauts que présentent la science la plus radicalement profonde et la meilleure institution sociale, il est une chose que M. Dühring peut affirmer avec certitude :

“ Il faut que l'or existant dans l'univers ait été en tout temps en même quantité et il ne peut pas avoir plus augmenté ou diminué que la matière universelle.”

Seulement, ce que nous pouvons nous payer avec cet “ or existant ”, M. Dühring ne le dit malheureusement pas.

 

 

 

 

 

 

VII.

Philosophie de la nature.

Le monde organique

 

“ De la mécanique de la pression et du choc jusqu'à la liaison des sensations et des pensées s'étend une échelle homogène et unique d'opérations intercalaires. ”

Cette affirmation évite à M. Dühring d'en dire plus sur l'origine de la vie, bien qu'en présence d'un penseur qui a poursuivi l'évolution du monde en remontant jusqu'à l'état identique à lui-même et qui se sent si à l'aise sur les autres corps célestes, on eût pu attendre de lui qu'il sache exactement à quoi s'en tenir. D'ailleurs, cette affirmation n'est qu'à moitié exacte tant qu'on ne la complète pas par la ligne nodale des rapports de mesure de Hegel à laquelle nous avons déjà fait allusion. Il a beau être aussi progressif qu'on veut, le passage d'une forme de mouvement à l'autre reste toujours un bond, un tournant décisif. Ainsi, le passage de la mécanique des corps célestes à celle des masses plus petites sur un corps céleste isolé; de même, celui de la mécanique des masses à la mécanique des molécules, - comprenant les mouvements que nous étudions dans la physique proprement dite : chaleur, lumière, électricité, magnétisme; de même, le passage de la physique des molécules à la physique des atomes, - la chimie, - s'accomplit à son tour par un bond décidé, et c'est plus vrai encore du passage de l'action chimique ordinaire au chimisme de l'albumine, que nous appelons la vie. A l'intérieur de la sphère de la vie, les bonds deviennent de plus en plus rares et insensibles  [1]. - C'est donc à nouveau Hegel qui est obligé de corriger M. Dühring.

Le passage conceptuel au monde organique est fourni à M. Dühring par le concept de finalité. Encore un emprunt à Hegel qui, dans la Logique, - doctrine du concept, - passe du monde chimique à la vie par le moyen de la téléologie ou doctrine de la finalité. Où que nous jetions les yeux, nous nous heurtons, chez M. Dühring, à une “ grossièreté ” de Hegel, qu'il donne sans la moindre gêne pour sa propre science de profondeur radicale. Ce serait nous laisser entraîner trop loin que de rechercher ici dans quelle mesure l'application au monde organique des idées de fin et de moyen est justifiée et opportune. En tout cas, l'application de la “ fin interne” de Hegel, c'est-à-dire d'une fin qui n'est pas introduite dans la nature par un tiers agissant avec intention, par exemple la sagesse de la Providence, mais qui réside dans la nécessité de la chose elle-même, conduit continuellement, chez des gens qui n'ont pas une culture philosophique complète, à supposer à la légère une action consciente et intentionnelle. Le même M. Dühring que le moindre élan “ spirite ” chez autrui plonge dans un abîme d'indignation morale, assure “avec certitude que les impressions de l'instinct ... ont été créées en ordre principal en vue de la satisfaction qui est liée à leur jeu ”. Il nous raconte que la pauvre nature “ est sans cesse obligée de remettre de l'ordre dans le monde objectif”, sans compter qu'elle a plus d'une affaire à régler “ qui exige d'elle plus de subtilité qu'on ne l'avoue habituellement ”. Mais la nature ne se contente pas de savoir pourquoi elle crée ceci ou cela, elle ne se contente pas d'exécuter des besognes de bonne à tout faire, elle ne se contente pas d'avoir de la subtilité, ce qui est déjà un bien joli degré de perfection dans la pensée subjective consciente : elle a aussi une volonté; car l'octroi aux instincts du droit de remplir accessoirement des conditions réelles de la nature, nutrition, procréation, etc., “ doit être considéré par nous comme voulu non pas directement, mais seulement indirectement ”. Nous voilà ainsi arrivés à une nature agissant et pensant consciemment, nous sommes donc déjà sur le “ pont ” qui mène, sinon du statique au dynamique, du moins du panthéisme au déisme. Ou bien plairait-il par hasard à M. Dühring de faire pour une fois un peu de “ demi-poésie en philosophie de la nature ” ?

Impossible. Tout ce que notre philosophe du réel sait dire de la nature organique, se réduit à la lutte contre cette demi-poésie de la philosophie de la nature, contre le “ charlatanisme avec ses niaiseries superficielles et pour ainsi dire ses mystifications scientifiques ”, contre les “tendances à la fiction” du darwinisme.

Le reproche primordial adressé à Darwin, c'est de transposer la théorie démographique de Malthus de l'économie dans la science de la nature, de rester prisonnier des conceptions de l'éleveur, de faire de la demi-poésie antiscientifique avec la lutte pour l'existence; tout le darwinisme, une fois retirés les emprunts faits à Lamarck, est une exaltation de la brute dirigée contre l'humanité.

Darwin avait rapporté de ses voyages scientifiques l'opinion que les espèces de plantes et d'animaux ne sont pas constantes, mais changeantes. Pour continuer à suivre cette idée dans son pays, aucun terrain meilleur ne s'offrait que celui de l'élevage des animaux et des plantes. L'Angleterre en est précisément la terre classique; les résultats d'autres pays, par exemple de l'Allemagne, sont bien loin de pouvoir donner la mesure de ce qui a été atteint en Angleterre à cet égard. En outre, la plupart des succès datent d'un siècle, de sorte que la constatation des faits comporte peu de difficultés. Darwin a donc trouvé que cet élevage avait provoqué artificiellement, chez des animaux et des plantes de même espèce, des différences plus grandes que celles qui se présentent entre des espèces universellement reconnues comme différentes. Ainsi étaient donc prouvées d'une part, la variabilité des espèces jusqu'à un certain point, d'autre part, la possibilité d'ancêtres communs pour des organismes qui possèdent des caractères spécifiques différents. Darwin rechercha alors si, par hasard, il ne se trouvait pas dans la nature des causes qui, - sans l'intention consciente de l'éleveur, - provoqueraient à la longue sur des organismes vivants des transformations analogues à celles de l'élevage artificiel. Ces causes, il les trouva dans la disproportion entre le nombre énorme des germes créés par la nature et le petit nombre des organismes parvenant réellement à maturité. Mais comme chaque germe tend à se développer, il en résulte nécessairement une lutte pour J'existence, qui apparaît non seulement comme l'acte direct, physique de se combattre ou de se manger, mais aussi comme la lutte pour l'espace et la lumière, même chez les plantes. Et il est évident que, dans ce combat, les individus qui ont le plus de chance de parvenir à maturité et de se reproduire sont ceux qui possèdent quelque propriété individuelle, aussi insignifiante qu'on voudra, mais avantageuse dans la lutte pour l'existence. Ces propriétés individuelles ont par suite tendance à se transmettre par hérédité et, si elles se présentent chez plusieurs individus de la même espèce, à se renforcer par hérédité accumulée dans la direction qu'elles ont une fois prise, tandis que les individus qui lie possèdent pas ces propriétés succombent Plus facilement dans la lutte pour l'existence et disparaissent peu à peu. C'est de cette façon qu'une espèce se transforme par sélection naturelle, par survivance des plus aptes.

Contre cette théorie darwinienne, M. Dühring dit qu'il faut chercher, comme Darwin lui-même l'aurait avoué, l'origine de l'idée de lutte pour l'existence dans une généralisation des opinions de l'économiste Malthus, théoricien de la population, et qu'en conséquence elle est entachée de tous les défauts propres aux vues cléricales de Malthus sur l'excès de population. - En fait, il ne vient pas du tout à l'esprit de Darwin de dire qu'il faut chercher l'origine de l'idée de lutte pour l'existence chez Malthus. Il dit seulement que sa théorie de la lutte pour l'existence est la théorie de Malthus appliquée à la totalité du monde animal et végétal. Si grosse que soit la bévue que Darwin a commise en acceptant dans sa naïveté la théorie de Malthus sans y regarder de plus près, chacun voit pourtant au premier coup d'œil qu'on n'a pas besoin des lunettes de Malthus pour apercevoir dans la nature la lutte pour l'existence, - la contradiction entre la quantité innombrable de germes que la nature produit avec prodigalité et le nombre infime de ceux qui peuvent en somme parvenir à maturité; contradiction qui, en fait, se résout pour la plus grande part dans une lutte pour l'existence, parfois extrêmement cruelle. Et de même que la loi du salaire a gardé sa valeur bien longtemps après la chute dans l'oubli des arguments malthusiens sur lesquels Ricardo la fondait, de même la lutte pour l'existence peut avoir lieu dans la nature même sans la moindre interprétation malthusienne. D'ailleurs, les organismes de la nature ont aussi leurs lois de population qui ne sont pour ainsi dire pas étudiées, mais dont la constatation sera d'une importance décisive pour la théorie de l'évolution des espèces. Et qui a donné encore l'impulsion décisive dans ce sens ? Personne d'autre que Darwin.

M. Dühring se garde bien d'aborder ce côté positif de la question. Au lieu de cela, il faut que la lutte pour l'existence revienne toujours sur le tapis. Il ne saurait a priori, dit-il, être question d'une lutte pour l'existence entre herbes privées de conscience et pacifiques herbivores :

“ Au sens précis et déterminé, la lutte pour l'existence est représentée dans le règne de la brute pour autant que les animaux se nourrissent en dévorant une proie. ”

Et une fois le concept de lutte pour l'existence réduit à ces limites étroites, il peut donner libre cours à sa pleine indignation contre la brutalité de ce concept restreint par lui-même à la brutalité. Mais cette indignation morale ne vise que M. Dühring en personne, car il est bel et bien l'unique auteur de la lutte pour l'existence ainsi restreinte, et par conséquent aussi l'unique responsable. Ce n'est donc pas Darwin qui “cherche les lois et l'intelligence de toute action de la nature dans l'empire des bêtes ” - Darwin n'avait-il pas englobé dans la lutte toute la nature organique ? - mais un croquemitaine imaginaire de la fabrication de M. Dühring lui-même. Le nom : lutte pour l'existence, peut d'ailleurs être volontiers abandonné au courroux ultra-moral de M. Dühring. Que la chose existe aussi parmi les plantes, chaque prairie, chaque champ de blé, chaque forêt peut le lui prouver, et il ne s'agit pas du nom, il ne s'agit pas de savoir si l'on doit appeler cela “ lutte pour l'existence ” ou “ absence des conditions d'existence et effets mécaniques ”, il s'agit de ceci : comment ce fait agit-il sur la conservation ou la modification des espèces ? Sur ce point, M. Dühring persiste dans un silence opiniâtrement identique à lui-même. Force sera donc de s'en tenir provisoirement à la sélection naturelle.

Mais le darwinisme “ produit ses transformations et ses différenciations à partir du néant”. Certes, là où il traite de la sélection naturelle, Darwin fait abstraction des causes qui ont provoqué les modifications chez les divers individus et traite d'abord de la manière dont ces anomalies individuelles deviennent peu à peu les caractéristiques d'une race, d'une variété ou d'une espèce. Pour Darwin, il s'agit au premier chef de trouver moins ces causes, - qui jusqu'ici sont soit totalement inconnues, soit susceptibles d'être seulement désignées d'une manière très générale, -qu'une forme rationnelle dans laquelle leurs effets se fixent, prennent une signification durable. Que Darwin, ce faisant, ait attribué à sa découverte un champ d'action démesuré, qu'il en ait fait le ressort exclusif de la modification des espèces et qu'il ait négligé les causes des modifications individuelles répétées à force de considérer la forme sous laquelle elles se généralisent, c'est là une faute qu'il a en commun avec la plupart des gens qui réalisent un progrès réel. De plus, si Darwin produit ses transformations individuelles à partir du néant, en employant là uniquement la “ sagesse de l'éleveur”, il faut donc que l'éleveur produise également à partir du néant ses transformations des formes animales et végétales qui ne sont pas seulement dans son idée, mais dans la réalité. Celui pourtant qui a donné l'impulsion aux recherches sur l'origine proprement dite de ces transformations et différenciations, ce n'est encore personne d'autre que Darwin.

Récemment, grâce à Haeckel surtout, l'idée de sélection naturelle a été élargie et la modification des espèces conçue comme le résultat de l'action réciproque de l'adaptation et de l'hérédité, l'adaptation étant représentée comme le côté modificateur et l'hérédité comme le côté conservateur du processus. Mais cela non plus ne convient pas à M. Dühring.

“ L'adaptation proprement dite aux conditions de vie telles qu'elles sont offertes ou refusées par la nature, suppose des instincts et des activités qui se déterminent selon des idées. Autrement, l'adaptation n'est qu'une apparence et la causalité qui entre alors en jeu ne s'élève pas au-dessus des degrés inférieurs du monde physique, du monde chimique ou de la physiologie végétale. ”

Voilà derechef l'appellation qui fâche M. Dühring. Mais quel que soit le nom qu'il donne au processus, la question est de savoir si de tels, processus provoquent ou ne provoquent pas de modifications dans les espèces des organismes ? Et derechef, M. Dühring ne donne pas de réponse.

“ Si, dans sa croissance, une plante prend la direction où elle reçoit le plus de lumière, cet effet de l'excitation n'est qu'une combinaison de forces physiques et d'agents chimiques et si l'on veut parler ici non pas métaphoriquement, mais au propre, d'une adaptation, c'est nécessairement introduire dans les concepts une confusion spirite.”

Telle est à l'égard d'autrui la rigueur de l'homme qui sait très exactement par l'effet de quel vouloir la nature fait ceci ou cela, qui parle de la subtilité de la nature, et même de sa volonté ! Confusion spirite en effet, - mais chez qui ? Chez Haeckel ou chez M. Dühring ?

Et confusion qui n'est pas seulement spirite, mais aussi logique. Nous avons vu que M. Dühring persiste à toute force à faire prévaloir le concept de fin dans la nature : “ La relation de moyen et de fin ne suppose nullement une intention consciente.” Or, l'adaptation sans intention consciente, sans entremise de représentations, contre laquelle il s'emporte tant, qu'est-ce d'autre que cette même activité inconsciente en vue d'une fin ?

Si donc les reinettes et les insectes mangeurs de feuilles sont verts, les animaux du désert jaune-sable et les animaux polaires le plus souvent blancs comme neige, ils n'ont certainement pas pris ces couleurs à dessein ou selon des représentations quelconques : au contraire, elles ne peuvent s'expliquer que par des forces physiques et des agents chimiques. Et, pourtant, il est indéniable que ces animaux sont en fonction d'une fin adaptés par ces couleurs au milieu dans lequel ils vivent, cela de telle façon qu'elles les rendent beaucoup moins visibles pour leurs ennemis. De même, les organes par lesquels certaines plantes saisissent et dévorent les insectes qui se posent sur elles sont adaptés à cette activité et même adaptés systématiquement. Si maintenant M. Dühring persiste à soutenir que l'adaptation doit être nécessairement l'effet de représentations, il ne fait que dire en d'autres termes que l'activité dirigée vers une fin doit se faire également par l'entremise de représentations, être consciente, intentionnelle. Ce qui nous ramène derechef, comme c'est la coutume dans la philosophie du réel, au créateur épris de finalité, à Dieu.

“ Autrefois, on appelait un tel expédient déisme et on le tenait en médiocre estime, dit M. Dühring. Mais maintenant, on paraît avoir, à cet égard aussi, évolué à rebours. ”

De l'adaptation, nous passons à l'hérédité. Là aussi, selon M. Dühring, le darwinisme fait entièrement fausse route. Le monde organique tout entier, à ce que prétendrait Darwin, descend d'un être primitif, est pour ainsi dire la lignée d'un être unique. Il n'y aurait absolument pas, selon lui, de coexistence indépendante des produits de la nature de même espèce, sans intermédiaire de la descendance, et c'est pourquoi, avec ses conceptions rétrogrades, il serait tout de suite au bout de son rouleau, là où le fil de la génération ou de toute autre reproduction se brise entre ses doigts.

L'affirmation que Darwin dérive tous les organismes actuels d'un seul être primitif est, pour parler poliment, “ une libre création et imagination ” de M. Dühring. Darwin dit expressément à l'avant-dernière page de l'Origine des espèces, 6' édition, qu'il considère

“ tous les êtres, non comme des créations particulières, mais comme les descendants en droite ligne, d'un petit nombre d'êtres. ”

Et Haeckel va encore beaucoup plus loin et admet

“ une souche absolument indépendante pour le règne végétal, une autre pour le règne animal [et entre elles] un certain nombre de souches de protistes isolés, dont chacune s'est développée d'une manière tout à fait indépendante à partir d'un type particulier de monères archigoniques.”

Cet être primitif n'a été inventé par M. Dühring que pour le discréditer le plus possible par la comparaison avec le Juif primitif Adam; mais il lui arrive, - je veux dire à M. Dühring, - ce malheur de ne pas savoir que les découvertes assyriennes de Smith montrent dans ce Juif primitif la chrysalide du Sémite primitif; que toute l'histoire de la création et du déluge dans la Bible s'avère comme un fragment du cycle de légendes religieuses du vieux paganisme que les Juifs ont en commun avec les Babyloniens, les Chaldéens et les Assyriens.

C'est à coup sûr faire à Darwin un reproche grave, mais irréfutable, que de dire qu'il est au bout de son rouleau dès que se brise entre ses doigts le fil de la descendance. Malheureusement, c'est l'ensemble de notre science de la nature qui mérite ce reproche. Là où se brise entre ses mains le fil de la descendance, elle est “ au bout de son rouleau ”. Jusqu'ici, elle n'a pu parvenir à produire sans descendance des êtres organiques; elle n'a même pas pu refaire du simple protoplasme ou d'autres corps albuminoïdes en partant des éléments chimiques. Sur l'origine de la vie, elle n'est jusqu'ici capable de dire qu'une chose avec certitude; qu'elle s'est nécessairement opérée par voie chimique. Mais peut-être la philosophie du réel est-elle en mesure de nous venir ici en aide, puisqu'elle dispose de productions de la nature juxtaposées en état d'autonomie, qui ne sont pas liées entre elles par la descendance. Comment ces productions ont-elles pu naître ? Par génération spontanée ? Mais jusqu'à présent, les défenseurs les plus téméraires de la génération spontanée eux-mêmes n'ont prétendu créer par ce moyen que des bactéries, des germes de champignon et autres organismes très primitifs, - mais pas d'insectes, de poissons, d'oiseaux ou de mammifères. Dès lors, si ces productions de la nature de même espèce, - productions organiques bien entendu, qui sont ici les seules en question, - ne sont pas liées entre elles par la descendance, il faut qu'elles-mêmes ou que chacun de leurs ancêtres ait été mis au monde, là où “ se brise le fil de la descendance”, par un acte de création particulier. Nous voilà déjà revenus au Créateur et à ce que l'on appelle le déisme.

En outre, M. Dühring déclare que Darwin s'est montré bien superficiel en faisant “ du simple acte de combinaison sexuelle des propriétés le principe fondamental de la genèse de ces propriétés ”. Voilà encore une libre création et imagination de notre profond philosophe. Au contraire, Darwin déclare catégoriquement : l'expression de sélection naturelle ne comprend que la conservation de variations, mais non leur production (p. 63). Mais cette nouvelle tentative de prêter à Darwin des choses qu'il n'a jamais dites sert à nous aider à saisir toute la profondeur dühringesque des idées qui viennent ensuite :

“ Si on avait cherché dans le schématisme interne de la génération un principe quelconque de transformation indépendante, cette idée eût été tout à fait rationnelle; car c'est une idée naturelle de ramener à l'unité le principe de la genèse universelle et celui de la procréation sexuelle, et de considérer la génération dite spontanée d'un point de vue supérieur non pas comme l'opposé absolu de la reproduction, mais bel et bien comme une production. ”

Et l'homme qui a été capable de rédiger un tel galimatias ne se gêne pas pour reprocher son “ jargon ” à Hegel !

Mais en voilà assez des récriminations et des chicanes maussades et contradictoires par lesquelles M. Dühring soulage son dépit devant l'essor colossal que la science de la nature doit à l'impulsion de la théorie darwinienne. Ni Darwin, ni ses partisans parmi les savants ne pensent à minimiser d'aucune façon les grands mérites de Lamarck; ce sont eux précisément qui l'ont les premiers remis sur le pavois. Mais il ne faut pas perdre de vue qu'au temps de Lamarck, la science était loin de disposer de matériaux suffisants pour pouvoir répondre à la question de l'origine des espèces autrement que par des anticipations, presque des prophéties. Sans compter les énormes matériaux rassemblés depuis dans le domaine de la botanique et de la zoologie descriptives et anatomiques, on a vu après Lamarck apparaître deux sciences toutes nouvelles, qui ont ici une importance décisive : l'étude du développement des germes végétaux et animaux (embryologie) et celle des vestiges organiques conservés dans les diverses couches de la croûte terrestre (paléontologie). Il se trouve, en effet, une concordance singulière entre le développement graduel qui transforme les germes organiques en organismes adultes et la suite des végétaux et des animaux qui se sont succédé dans l'histoire de la terre. Et c'est justement cette concordance qui a donné à la théorie de l'évolution la base la plus sûre. Mais la théorie de l'évolution elle-même est encore très jeune et on ne saurait donc douter que la recherche future ne doive modifier très sensiblement les idées actuelles, voire les idées strictement darwiniennes, sur le processus de l'évolution des espèces.

Et maintenant, qu'est-ce que la philosophie du réel peut nous dire de positif sur l'évolution de la vie organique ?

“ La ... variabilité des espèces est une hypothèse acceptable.” Mais, à côté de cela, il faut admettre aussi “ la juxtaposition autonome de productions de la nature de même espèce, sans entremise de la descendance ”. En conséquence de quoi, il faudrait penser que les productions de la nature qui ne sont pas de même espèce, c'est-à-dire les espèces changeantes, sont descendues les unes des autres, tandis qu'il n'en est pas ainsi de celles de même espèce. Pourtant ce n'est pas non plus tout à fait exact; car même dans les espèces changeantes, “ la médiation par descendance ne saurait être au contraire qu'un acte tout à fait secondaire de la nature”. Donc, descendance quand même, mais de “ seconde classe ”. Estimons-nous heureux de voir la descendance, après que M. Dühring en a dit tant de mal et tant de choses obscures, réadmise tout de même par la porte de derrière. Il en va pareillement de la sélection naturelle, puisque après tant d'indignation morale à propos de la lutte pour l'existence grâce à laquelle la sélection naturelle s'accomplit, on nous dit soudain.

“ La raison approfondie de la nature des êtres doit être cherchée dans les conditions de vie et les rapports cosmiques, tandis qu'il ne peut être question qu'en second lieu de la sélection naturelle sur laquelle Darwin met l'accent.”

Donc, sélection naturelle quand même, encore que de seconde classe; donc, avec la sélection naturelle, lutte pour l'existence et, par suite, pléthore de population, selon la théorie cléricale de Malthus ! C'est tout : pour le reste, M. Dühring nous renvoie à Lamarck.

Pour finir, il nous met en garde contre l'abus des mots métamorphose et évolution. La métamorphose serait un concept obscur et le concept d'évolution ne serait acceptable que dans la mesure où l'on peut réellement mettre en évidence des lois d'évolution. Au lieu de l'un et de l'autre, nous devons dire “composition”, et alors tout ira bien. C'est toujours la même histoire : les choses restent ce qu'elles étaient, et M. Dühring est pleinement satisfait dès lors que nous changeons seulement les noms. Lorsque nous parlons du développement du poussin dans l'œuf, nous faisons une confusion parce que nous ne pouvons prouver les lois d'évolution que d'une façon insuffisante. Mais si nous parlons de sa composition, tout s'éclaire. Nous ne dirons donc plus : cet enfant se développe magnifiquement, mais : il se compose excellemment. Et nous pouvons féliciter M. Dühring de prendre dignement sa place aux côtés du créateur de l'Anneau des Nibelungen, non seulement par la noble estime qu'il a de lui-même, mais aussi en sa qualité de compositeur de l'avenir.

 

 

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Notes

 

[1]

Cf. “ Sur la conception “mécaniste” de la nature ”, Dialectique de la nature, E. S. 1971, pp. 256-261.

 

 

 

 

 

 

VII.

Philosophie de la nature.

Le monde organique (fin)

 

“ Que l'on considère... ce qu'il fallait de connaissances positives dans notre chapitre sur la philosophie de la nature pour le munir de toute la science qu'il suppose. Il a d'abord pour fondement toutes les conquêtes essentielles des mathématiques, puis, les principales constatations de la science exacte en mécanique, en physique, en chimie ainsi que, d'une manière générale, les résultats de la science de la nature en physiologie, zoologie et autres domaines semblables de la recherche.”

Telles sont la confiance et la décision avec lesquelles M. Dühring parle de l'érudition de M. Dühring en mathématiques et dans les sciences de la nature. Pourtant, à voir ce maigre chapitre en lui-même, sans parler de ses résultats encore plus maigres, on ne pressentirait jamais la profondeur radicale des connaissances positives qui y sont cachées. En tout cas, pour prononcer les oracles à la Dühring sur la physique et la chimie, on n'a pas besoin de savoir autre chose de la physique que l'équation qui exprime J'équivalent mécanique de la chaleur, et autre chose de la chimie que le fait que tous les corps se divisent en éléments et en combinaisons d'éléments. Quiconque en outre peut parler, comme M. Dühring, p. 131, des “ atomes qui gravitent”, prouve uniquement par là qu'il est entièrement “ dans l'obscurité ” quant à la différence entre atomes et molécules. On sait que les atomes n'existent pas pour la gravitation ou pour d'autres formes de mouvement mécaniques ou physiques, mais seulement pour l'action chimique. Et lorsqu'on lit le chapitre sur la nature organique, on ne peut, devant ce verbiage vide, contradictoire, enveloppé sur les points décisifs de sibyllines absurdités, et devant l'absolue nullité du résultat final, on ne peut se défendre, a priori déjà, de l'idée que M. Dühring parle ici de choses qu'il connaît remarquablement mal. Cette opinion se fait certitude lorsqu'on en vient, dans la théorie de l'être organique (biologie), à sa proposition de dire désormais composition au lieu d'évolution. Qui peut proposer une chose pareille, prouve qu'il n'a pas le moindre soupçon de la formation de corps organiques.

Tous les corps organiques, à l'exception des plus infimes, se Composent de cellules, de petits grumeaux d'albumine visibles seulement sous un fort grossissement et qui contiennent un noyau cellulaire. En général, la cellule développe aussi une membrane extérieure et son contenu est alors plus ou moins liquide. Les corps cellulaires les plus bas se composent d'une seule cellule; l'immense majorité des êtres organiques sont pluri-cellulaires, ce sont des complexes homogènes de nombreuses cellules, qui, dans les organismes inférieurs, sont encore de même nature et, chez les êtres plus élevés, affectent des formes, des groupements et des activités de plus en plus différenciés. Dans le corps humain, par exemple, les os, les muscles, les nerfs, les tendons, les ligaments, les cartilages, la peau, bref, tous les tissus, sont soit composés, soit issus de cellules. Mais tous les êtres organiques cellulaires, depuis l'amibe, qui est un petit grumeau d'albumine simple, le plus souvent sans membrane, avec un noyau cellulaire à l'intérieur, jusqu'à l'homme, et depuis la plus petite desmidie unicellulaire jusqu'à la plante à l'évolution la plus élevée, ont en commun la manière dont les cellules se multiplient : par scissiparité. Le noyau cellulaire s'étrangle d'abord par le milieu, l'étranglement qui sépare les deux lobes du noyau est de plus en plus accentué; en fin de compte, ils se séparent et forment deux noyaux cellulaires. Le même processus se produit dans la cellule elle-même, chacun des deux noyaux devient le centre d'une accumulation de protoplasme qui est rattachée à l'autre par un étranglement de plus en plus étroit, jusqu'à ce qu'enfin l'une et l'autre se séparent et continuent à vivre comme cellules indépendantes. C'est par ces divisions cellulaires répétées que le sac germinal de l'œuf animal se transforme peu à peu, après fécondation, pour devenir l'animal adulte complet, et c'est ainsi que s'accomplit chez l'animal développé le remplacement des tissus usés. Pour appeler composition un tel processus et traiter la dénomination d'évolution de “ pure imagination”, il faut, à coup sûr, quelqu'un qui ne connaît absolument rien de ce processus, - si difficile que ce soit à admettre aujourd'hui : il y a ici uniquement, et cela au sens le plus littéral du mot, évolution, mais de composition, pas trace !

Sur ce que M. Dühring entend en général par vie, nous aurons encore quelques mots à dire plus loin. Dans le détail, voici ce qu'il se représente sous le terme de vie.

“ Le monde inorganique, lui aussi, est un système de mouvements automatiques; mais c'est seulement là où commence la structure véritable ainsi que l'entremise de canaux spéciaux pour la circulation des substances à partir d'un point intérieur et selon un schéma germinal transmissible à un être plus petit, que l'on peut, au sens strict et rigoureux du terme, se mettre à parler de vie proprement dite. ”

Cette phrase est, au sens strict et rigoureux du terme, un système de mouvements automatiques (quoi qu'il faille entendre par là), faits d'ineptie, sans compter la complication désespérée de la grammaire. Si la vie commence seulement là où débute la structure proprement dite, nous devons déclarer mort tout le règne des protistes de Haeckel et peut-être bien davantage encore, selon la façon d'entendre le concept de structure. Si la vie commence seulement là où cette structure est transmissible par un schéma germinal plus petit, tous les organismes au moins jusques et y compris les organismes monocellulaires ne sont pas vivants. Si l'entremise de canaux spéciaux pour la circulation des substances est la caractéristique de la vie, il nous faut, en plus des précédents, rayer de la série des êtres vivants toute la classe supérieure des cœlentérés, à l'exception tout au plus des méduses, donc tous les polypes et autres phytozoaires. Mais si c'est la circulation des substances par des canaux spéciaux à partir d'un point intérieur qui vaut comme caractéristique essentielle de la vie, il nous faut déclarer morts tous les animaux qui n'ont pas de cœur ou qui en ont plusieurs. C'est-à-dire, en plus de ceux que nous avons déjà cités, tous les vers, astéries et rotifères (annuloïda et annulosa, selon la classification de Huxley), une partie des crustacés (les écrevisses) et même, enfin, un vertébré, l'amphioxus. En outre, toutes les plantes.

Ainsi, lorsque M. Dühring se mêle de caractériser la vie proprement dite au sens strict et rigoureux du terme, il donne quatre critères qui sont en contradiction totale, dont l'un condamne à la mort éternelle non seulement tout le règne végétal, mais encore à peu près la moitié du règne animal. Vraiment, personne ne saurait dire qu'il nous a trompés en nous promettant “ des résultats et des vues foncièrement originaux ” !

A un autre endroit, on lit :

“ Dans la nature aussi, il y a à base de tous les organismes, du plus bas au plus élevé, un type simple [et ce type, on le] rencontre déjà au complet, avec son essence universelle, dans le mouvement le plus subalterne de la plante la plus imparfaite. ”

Cette assertion est derechef, “ au complet”, une ineptie. Le type le plus simple qu'on rencontre dans toute la nature organique est la cellule; et, certes, elle est à la base des organismes les plus élevés. En revanche, parmi les organismes les plus bas, il s'en trouve une quantité qui sont encore très inférieurs à la cellule : la protamibe, simple grumeau d'albumine sans aucune différenciation, toute une série d'autres monères et tous les syphonés. Dans leur ensemble, ces êtres ne sont reliés aux organismes supérieurs que parce que leur composant essentiel est l'albumine et qu'en conséquence ils accomplissent les fonctions des albumines, c'est-à-dire vivre et mourir.

Plus loin, M. Dühring nous conte encore ceci :

“ Physiologiquement, la sensation est liée à la présence d'un appareil nerveux quelconque, si simple soit-il. Aussi est-ce la caractéristique de toutes les créatures animales d'être capables de sensation, c'est-à-dire d'une appréhension subjective consciente de leurs états. La limite précise entre la plante et l'animal se place là où s'accomplit le bond à la sensation. Les êtres de transition que l'on connaît estompent si peu cette limite qu'au contraire ce sont précisément ces formations extérieurement indécises ou indiscernables qui font d'elle un besoin logique. ”

Et plus loin :

“ Par contre, les plantes manquent entièrement et à jamais de la moindre trace de sensation et aussi de toute disposition à en éprouver. ”

Premièrement, Hegel dit (Philosophie de la nature, § 351, annexe) que “ la sensation est la différentia specifica, le signe absolument distinctif de l'animal”. Voilà donc une nouvelle “grossièreté” de Hegel qu'une simple annexion de la part de M. Dühring élève au noble rang d'une vérité définitive en dernière analyse.

Deuxièmement, nous entendons parler ici pour la première fois d'êtres de transition, de formations extérieurement indécises ou indiscernables (quel charabia !) entre la plante et l'animal. Que ces formes intermédiaires existent; qu'il y ait des organismes dont nous ne pouvons absolument pas dire s'ils sont plantes ou animaux; que nous ne puissions donc pas fixer nettement la limite entre la plante et l'animal, - voilà précisément ce qui crée pour M. Dühring le besoin logique d'avancer un critérium dont il concède, au même moment, qu'il n'est pas péremptoire ! Mais nous n'avons même pas besoin de remonter au domaine équivoque entre animaux et plantes : peut-on dire que les sensitives qui, au moindre contact, replient leurs feuilles ou ferment leurs corolles, peut-on dire que les plantes insectivores soient dépourvues de la moindre trace de sensation et de toute disposition à en éprouver ? C'est ce que M. Dühring lui-même ne saurait affirmer sans “ demi-poésie antiscientifique”.

Troisièmement, c'est derechef une “ libre création et imagination ” de M. Dühring, que d'affirmer que la sensation serait psychologiquement liée à la présence d'un appareil nerveux, si simple soit-il. Non seulement tous les animaux primitifs, mais encore les phytozoaires, tout au moins dans leur grande majorité, ne présentent pas de trace d'appareil nerveux. Ce n'est qu'à partir des vers qu'on en trouve un régulièrement et M. Dühring est le premier à émettre l'assertion que ces animaux n'auraient pas de sensation parce qu'ils n'ont pas de nerfs. La sensation n'est pas liée nécessairement à des nerfs, mais bien à certains corps albuminoïdes qui ne sont pas encore déterminés avec précision.

D'ailleurs, les connaissances biologiques de M. Dühring sont suffisamment caractérisées par la question qu'il ne craint pas de soulever vis-à-vis de Darwin : “Faut-il croire que l'animal provient par évolution de la plante ?” De telles questions ne peuvent être posées que par quelqu'un qui ne sait absolument rien ni des animaux ni des végétaux.

De la vie en général, M. Dühring ne sait nous dire que ceci :

“ L'échange de substances qui s'accomplit moyennant une schématisation plastiquement créatrice [au nom du ciel, que veut dire cela ?] reste toujours un caractère distinctif du processus vital proprement dit. ”

C'est tout ce que nous apprenons de la vie, et cette “schématisation plastiquement créatrice” nous laisse enlisés jusqu'aux genoux dans le charabia absurde du plus pur jargon dühringesque. Si donc nous voulons savoir ce qu'est la vie, il faudra bien que nous cherchions par nous-mêmes.

Que l'échange organique de substances soit le phénomène le plus général et le plus caractéristique de la vie, cela a été dit un nombre incalculable de fois depuis trente ans par les spécialistes de chimie physiologique et de physiologie chimique, et M. Dühring n'a fait ici que le traduire dans le langage élégant et limpide qui lui est propre. Mais définir la vie comme échange organique de substances, c'est définir la vie comme étant ... la vie; car échange organique de substances ou échange de substances avec une schématisation plastiquement créatrice, c'est précisément une expression qui a besoin d'être expliquée à son tour par la vie, par la distinction entre l'organique et l'inorganique, c'est-à-dire entre le vivant et le non-vivant. Cette explication ne nous a donc pas fait avancer d'un pas.

L'échange de substances en tant que tel se produit aussi en dehors de la vie. Il y a en chimie toute une série de processus qui, moyennant un apport suffisant de matières premières, reproduisent toujours leurs propres conditions, et cela en ayant un corps déterminé pour substrat. Ainsi, dans la fabrication de l'acide sulfurique par combustion du soufre. Il se produit alors du bioxyde de soufre SO2 et si l'on amène de la vapeur d'eau et de l'acide nitrique, le bioxyde de soufre absorbe de l'hydrogène et de l'oxygène ci se transforme en acide sulfurique, SO4H2. L'acide nitrique abandonne de l'oxygène et se réduit à l'état d'oxyde d'azote; cet oxyde d'azote reprend aussitôt dans l'air de l'oxygène nouveau et se transforme en oxydes supérieurs de l'azote, mais seulement pour rendre aussitôt cet oxygène au bioxyde de soufre et recommencer le même processus, de sorte que, théoriquement, une quantité infiniment petite d'acide nitrique suffirait pour transformer en acide sulfurique une quantité illimitée de bioxyde de soufre, d'oxygène et d'eau. - En outre, l'échange de substances se produit lorsque des liquides passent par des membranes organiques mortes et même inorganiques ainsi que dans les cellules artificielles de Traube. Il apparaît ici derechef que l'échange de substances ne nous fait pas avancer d'un pas; car l'échange original de substances qui doit expliquer la vie, a lui-même besoin d'être expliqué à son tour par la vie. Il faut donc nous y prendre autrement.

La vie est le mode d'existence des corps albuminoïdes, et ce mode d'existence consiste essentiellement dans le renouvellement constant, par eux-mêmes, des composants chimiques de ces corps.

On prend ici le corps albuminoïde au sens de la chimie moderne, qui rassemble sous ce nom tous les corps composés de façon analogue à l'albumine ordinaire et appelés aussi substances protéiques. Le nom est maladroit, parce que, de toutes les substances qui lui sont apparentées, l'albumine ordinaire joue le rôle le moins vivant, le plus passif, étant, à côté du jaune d'œuf, uniquement substance nutritive pour le germe qui se développe. Cependant, tant qu'on n'en sait pas plus long sur la composition chimique des substances albuminoïdes, ce nom est encore le meilleur, parce que plus général que tous autres.

Partout où nous rencontrons la vie, nous la trouvons liée à un corps albuminoïde, et partout où nous rencontrons un corps albuminoïde qui n'est pas en cours de décomposition, nous trouvons aussi, immanquablement, des phénomènes vitaux. Il n'y a pas de doute que la présence d'autres combinaisons chimiques est nécessaire dans un corps vivant pour provoquer des différenciations particulières de ces phénomènes vitaux; pour la vie pure et simple, elles ne sont pas nécessaires, si ce n'est dans la mesure où elles interviennent comme aliments et sont transformées en albumine. Les êtres vivants les plus bas que nous connaissions ne sont précisément rien que de simples grumeaux d'albumine, et ils manifestent déjà tous les phénomènes essentiels de la vie.

Mais en quoi consistent ces phénomènes vitaux qui se rencontrent également partout, chez tous les êtres vivants ? Avant tout en ceci que le corps albuminoïde tire de son milieu et absorbe d'autres substances appropriées, se les assimile, tandis que d'autres parties plus vieilles du corps se décomposent et sont éliminées. D'autres corps, des corps non vivants, se transforment, se décomposent ou se combinent aussi dans le cours naturel des choses; mais, alors, ils cessent d'être ce qu'ils étaient. Le rocher qui s'effrite sous l'influence de J'air, n'est plus un rocher; le métal qui s'oxyde se convertit en rouille. Mais ce qui dans les corps sans vie est cause de ruine est pour l'albumine condition fondamentale de vie. L'instant où cesse cette métamorphose ininterrompue des éléments composants dans le corps albuminoïde, cet échange permanent de nutrition et d'élimination, est aussi l'instant où le corps albuminoïde lui-même cesse d'être, où il se décompose, c'est-à-dire meurt. La vie, mode d'existence du corps albuminoïde, consiste donc avant tout en ceci qu'à chaque instant, il est lui-même et en même temps un autre; et cela, non pas en raison d'un processus auquel il est soumis de l'extérieur, comme il peut aussi arriver pour des corps sans vie. Au contraire, la vie, l'échange de substances qui résulte de la nutrition et de l'élimination, est un processus qui s'accomplit par lui-même, qui est inhérent, inné à son substrat, l'albumine, et sans lequel l'albumine ne peut être. D'où il résulte que si la chimie réussissait jamais à produire artificiellement de l'albumine, cette albumine manifesterait nécessairement des phénomènes vitaux, si faibles fussent-ils. On peut à la vérité se demander si la chimie découvrira en même temps la nourriture qui convient à cette albumine ?

De cet échange de substances qui se fait par la nutrition et l'élimination en tant que fonction essentielle de J'albumine, et de la plasticité qui lui est propre, dérivent tous les autres facteurs les plus simples de la vie : excitabilité, - qui est déjà incluse dans l'action réciproque entre l'albumine et sa nourriture; contractibilité, - qui se manifeste déjà à un degré très bas dans l'absorption de la nourriture; faculté de croissance, - qui, au niveau le plus bas, comprend la procréation par division; mouvement interne, - sans lequel ni l'absorption ni l'assimilation de la nourriture ne sont possibles.



Notre définition de la vie est naturellement très insuffisante, du fait que, bien loin d'inclure tous les phénomènes vitaux, elle doit an contraire se limiter aux plus généraux et aux plus simples de tous. Toutes les définitions sont scientifiquement de peu de valeur. Pour savoir d'une façon réellement exhaustive ce qu'est la vie, il faudrait que nous parcourions toutes les formes sous lesquelles elle se manifeste, de la plus basse à la plus élevée. Cependant, pour l'usage courant, de telles définitions sont très commodes et il est parfois difficile de s'en passer; elles ne sauraient non plus être préjudiciables, pourvu qu'on n'oublie pas leurs lacunes inévitables.

Mais revenons à M. Dühring. Quand il ne se sent pas très à l'aise dans le domaine de la biologie terrestre, il sait comment se consoler : il se réfugie dans son ciel étoilé.

“ Ce n'est pas seulement la constitution particulière d'un organe doué de sensibilité, mais déjà le monde objectif dans sa totalité qui est organisé pour produire le plaisir et la douleur. Voilà pour quelle raison nous admettons que l'opposition du plaisir et de la douleur, et cela exactement sous la forme qui nous est connue, est une opposition universelle et doit être représentée dans les différents mondes de l'univers par des sentiments essentiellement homogènes ... Or cette concordance n'a pas une mince signification, puisqu'elle est la clef de l'univers des sensations ... De ce fait, le monde cosmique subjectif ne nous est pas beaucoup plus étranger que le monde objectif. Il faut concevoir la constitution des deux règnes d'après un type concordant, et nous avons ainsi les premiers éléments d'une théorie de la conscience dont la portée dépasse de loin la terre toute seule. ”

Que peuvent peser quelques grossières bévues dans la science de la nature d'ici-bas pour celui qui a dans sa poche la clef de l'univers des sensations ? Allons donc !

 

 

 

 

 

IX.

La morale et le droit.

Vérités éternelles

 

Nous nous abstenons de donner des échantillons du fatras de platitudes et d'oracles sybillins, bref du niais verbiage, dont M. Dühring régale ses lecteurs au long de cinquante pages entières en guise de science radicale des éléments de la conscience. Nous ne citons que ceci :

“ Quiconque n'est capable de penser qu'à J'aide du langage, n'a encore jamais éprouvé ce que signifie la pensée abstraite, la pensée authentique. ”

D'après quoi, les animaux sont les penseurs les plus abstraits et les plus authentiques, puisque leur pensée n'est jamais troublée par l'intervention indiscrète du langage. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on voit bien aux pensées dühringesques et à la langue qui les exprime à quel point ces pensées sont peu faites pour une langue quelconque et la langue allemande peu faite pour ces pensées.

Enfin, nous voilà sauvés par la quatrième partie qui nous présente au moins çà et là, mise à part cette bouillie déliquescente, quelque chose de saisissable à propos de la morale et du droit. C'est dès le début, cette fois, que nous sommes invités à un voyage sur les autres corps célestes : les éléments de la morale doivent

“ se retrouver ... d'une manière concordante ... chez tous les êtres extra-humains chez lesquels un entendement actif a à s'occuper de la mise en ordre consciente de mouvements vitaux à forme instinctive. Sans doute, notre intérêt pour de tels raisonnements restera minime ... Mais cela reste néanmoins une idée qui élargit salutairement notre horizon, de nous représenter que, sur d'autres corps célestes, la vie individuelle et commune part nécessairement d'un schéma... qui ne peut ni abolir ni tourner la constitution fondamentale d'un être agissant selon la raison. ”

Si, par exception, la validité des vérités de M. Dühring, même pour tous les autres mondes possibles, se trouve ici posée en tête et non à la fin du chapitre, il y a de bonnes raisons à cela. Après avoir d'abord constaté la validité des idées de M. Dühring sur la morale et la justice pour tous les mondes, on aura d'autant plus de facilité pour étendre salutairement leur validité à tous les temps. Ici encore, il ne s'agit de rien de moins que de vérités définitives en dernière analyse. Le monde moral

“ tout aussi bien que celui du savoir universel ... a ses principes permanents et ses éléments simples, [les principes moraux sont] au-dessus de l'histoire et également au-dessus des distinctions actuelles de caractères nationaux ... Les vérités particulières, dont, au cours de l'évolution, se composent le sentiment moral plus plein et, pour ainsi dire, la conscience, peuvent, dans la mesure où elles sont connues jusque dans leurs derniers fondements, revendiquer une valeur et une portée semblables à celles des intellections et des applications de la mathématique. Les vérités authentiques sont absolument immuables... de sorte que c'est toujours une folie de représenter l'exactitude de la connaissance comme donnant prise au temps et aux modifications du réel. ”

C'est pourquoi la certitude d'un savoir rigoureux et la valeur de la connaissance commune ne nous permettent pas, dans l'état de bon sens, de désespérer de la validité absolue des principes du savoir.

“ Déjà, le doute permanent est lui-même un état de faiblesse maladif et rien d'autre que l'expression d'une confusion inextricable, qui, parfois, en systématisant la conscience de son néant, cherche à se donner l'apparence d'un peu de consistance. Dans les questions morales, la négation des principes universels se cramponne aux diversités géographiques et historiques des mœurs et des principes, et pour peu qu'on lui accorde l'inéluctable nécessité de la perversité et du mal moral, la voilà qui se croit vraiment dispensée de reconnaître la validité sérieuse et l'efficacité réelle d'instincts moraux concordants. Ce scepticisme dissolvant qui se tourne non contre telle ou telle doctrine fausse, mais contre la faculté humaine elle-même de s'élever à la moralité consciente, aboutit finalement à un néant effectif, voire à quelque chose de pire que le simple nihilisme... Il se flatte, dans son chaos confus d'idées morales dissoutes, de pouvoir régner à bon marché et ouvrir toutes les portes au caprice sans principe. Mais il se trompe grandement : car il suffit d'indiquer les destinées inévitables de l'entendement dans l'erreur et la vérité, pour que cette seule analogie fasse reconnaître que la faillibilité naturelle n'exclut pas la possibilité d'atteindre la vérité. ”

Si nous avons jusqu'ici calmement encaissé toutes ces sentences pompeuses de M. Dühring sur les vérités définitives en dernière analyse, la souveraineté de la pensée, la certitude absolue de la connaissance, etc., c'est qu'il fallait d'abord, pour régler la chose, l'amener au point où nous sommes maintenant arrivés. Jusqu'à présent, il suffisait d'examiner dans quelle mesure les diverses affirmations de la philosophie du réel avaient une “validité souveraine” et un “droit absolu à la vérité”; nous arrivons ici à la question de savoir si les produits de la connaissance humaine, et lesquels, peuvent jamais avoir une validité souveraine et un droit absolu à la vérité. Si je dis : de la connaissance humaine, je ne le dis pas avec l'intention de froisser les habitants d'autres corps célestes que je n'ai pas l'honneur de connaître, mais seulement parce que les animaux aussi ont la connaissance, quoique nullement souveraine. Le chien connaît son Dieu dans son maître, ce qui n'empêche pas que celui-ci puisse être le plus grand coquin du monde.

La pensée humaine est-elle souveraine ? Avant de répondre par oui ou par non, il faut d'abord examiner ce qu'est la pensée humaine. Est-ce la pensée d'un individu ? Non. Cependant elle n'existe qu'en tant que pensée individuelle de milliards et de milliards d'hommes passés, présents et futurs. Or, si je dis que la pensée de tous ces hommes, y compris les hommes de l'avenir, synthétisée dans ma représentation est souveraine, est capable de connaître le monde existant dans la mesure où l'humanité dure assez longtemps et où cette connaissance ne rencontre pas de bornes dans les organes de la connaissance et les objets de connaissance, je dis quelque chose d'assez banal et, qui plus est, d'assez stérile. Car le résultat le plus précieux ne peut être que de nous rendre extrêmement méfiants à l'égard de notre connaissance actuelle, étant donné que, selon toute vraisemblance, nous sommes encore plutôt au début de l'histoire de l'humanité et que les générations qui nous corrigeront doivent être bien plus nombreuses que celles dont nous sommes en cas de corriger la connaissance, - assez souvent avec bien du mépris.

M. Dühring lui-même reconnaît cette nécessité pour la conscience, donc aussi la pensée et la connaissance, de se manifester uniquement dans une série d'individus. Nous ne pouvons accorder la souveraineté à la pensée de chacun de ces individus que dans la mesure où nous ne connaissons aucune puissance capable de lui imposer par la force une pensée quelconque, s'il est à l'état de santé et de veille. Mais quant à la validité souveraine des connaissances de chaque pensée individuelle, nous savons tous qu'il ne peut en être question et que, d'après toute l'expérience acquise, elles contiennent sans exception toujours beaucoup plus de choses susceptibles de correction que de choses exactes ou sans correction possible.

Autrement dit : la souveraineté de la pensée se réalise dans une série d'hommes dont la pensée est extrêmement peu souveraine, et la connaissance forte d'un droit absolu à la vérité, dans une série d'erreurs relatives; ni l'une ni l'autre ne peuvent être réalisées complètement sinon par une durée infinie de la vie de l'humanité.

Nous retrouvons ici, comme plus haut déjà, la même contradiction entre le caractère représenté nécessairement comme absolu de la pensée humaine et son actualisation uniquement dans des individus à la pensée limitée, contradiction qui ne peut se résoudre que dans le progrès infini, dans la succession pratiquement illimitée, pour nous du moins, des générations humaines. Dans ce sens, la pensée humaine est tout aussi souveraine que non souveraine et sa faculté de connaissance tout aussi illimitée que limitée. Souveraine et illimitée par sa nature, sa vocation, ses possibilités et son but historique final; non souveraine et limitée par son exécution individuelle et sa réalité singulière.

Il en va de même des vérités éternelles. Si jamais l'humanité en arrivait à ne plus opérer qu'avec des vérités éternelles, des résultats de pensée ayant une validité souveraine et un droit absolu à la vérité, cela voudrait dire qu'elle est au point où l'infinité du monde intellectuel est épuisée en acte comme en puissance, et ainsi accompli le fameux prodige de l'innombrable nombré.

Mais enfin, il y a cependant des vérités si bien établies que le moindre doute à leur égard nous paraît synonyme de folie ? Que deux fois deux font quatre, que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits, que Paris est en France, qu'un homme sans nourriture meurt de faim, etc. ? Il y a donc des vérités éternelles, des vérités définitives en dernière analyse ?

Certes. Nous pouvons diviser tout le domaine de la connaissance, selon la vieille méthode bien connue, en trois grandes sections. La première embrasse toutes les sciences qui s'occupent de la nature inanimée et qui sont plus ou moins susceptibles d'être traitées mathématiquement : mathématique, astronomie, mécanique, physique, chimie. Si quelqu'un trouve plaisir à appliquer de grands mots à des objets très simples, on peut dire que certains résultats de ces sciences sont des vérités éternelles, des vérités définitives en dernière analyse; c'est aussi pourquoi on a appelé ces sciences exactes. Mais cela est loin d'être vrai de tous les résultats. En introduisant les grandeurs variables et en étendant leur variabilité jusqu'à l'infiniment petit et à l'infiniment grand, les mathématiques aux mœurs habituellement si austères ont commis le péché; elles ont mangé le fruit de l'arbre de la connaissance, qui leur a ouvert la voie des résultats les plus gigantesques, mais aussi celle des erreurs. Adieu l'état virginal de validité absolue, d'inattaquable démonstration où se trouvait tout ce qui était mathématique; le règne des controverses s'ouvrit, et nous en sommes au point que la plupart des gens utilisent le calcul différentiel ou intégral, non parce qu'ils comprennent ce qu'ils font, mais par foi pure, parce que jusqu'ici les résultats ont toujours été justes. Il en est pis encore de l'astronomie et de la mécanique, et en physique et en chimie on se trouve au milieu des hypothèses comme au milieu d'un essaim d'abeilles. Il n'en saurait d'ailleurs être autrement. En physique, nous avons affaire au mouvement des molécules, en chimie, à la formation des molécules en partant d'atomes, et si l'interférence des ondes lumineuses n'est pas un mythe, nous n'avons absolument aucun espoir de voir jamais de nos yeux ces choses intéressantes. Les vérités définitives en dernière analyse deviennent ici, avec le temps, étrangement rares.

Nous sommes encore plus mal lotis en géologie, science qui, par nature, s'occupe principalement de processus qui n'ont eu pour témoin ni nous, ni aucun homme quelconque. C'est pourquoi la moisson des vérités définitives en dernière analyse ne va pas ici sans énormément de peine et reste de surcroît extrêmement mince.

La deuxième classe de sciences est celle qui englobe l'étude des organismes vivants. Dans ce domaine se développe une telle diversité de relations réciproques et de causalités que non seulement chaque question résolue soulève une quantité innombrable de questions nouvelles, mais qu'aussi chaque question singulière ne peut être résolue, et la plupart du temps par morceaux, que par une série de recherches qui demandent souvent des siècles; en même temps, le besoin de concevoir systématiquement les ensembles ne cesse d'obliger à chaque instant à envelopper les vérités définitives en dernière analyse d'une luxuriante floraison d'hypothèses. Quelle longue série de paliers intermédiaires a été nécessaire de Galien à Malpighi pour établir avec exactitude une chose aussi simple que la circulation du sang chez les mammifères ! Combien nous savons peu de chose de l'origine des globules sanguins et combien de chaînons intermédiaires nous manquent aujourd'hui encore pour établir un rapport rationnel, par exemple, entre les symptômes d'une maladie et ses causes ! De plus, il se présente assez souvent des découvertes comme celle de la cellule qui nous contraignent à soumettre à une révision totale toutes les vérités définitives en dernière analyse établies jusqu'ici dans le domaine de la biologie et à en éliminer à jamais des tas entiers. Quiconque veut donc instituer ici des vérités réellement authentiques et immuables, devra se contenter de platitudes comme : tous les hommes sont mortels, tous les mammifères femelles ont des glandes mammaires, etc.; il ne pourra même pas dire que les animaux supérieurs digèrent avec l'estomac et les intestins et non avec la tête, puisque l'activité nerveuse centralisée dans la tête est indispensable à la digestion.



Mais les choses vont plus mal encore pour les vérités éternelles dans le troisième groupe de sciences, les sciences historiques, qui étudient dans leur succession historique et dans leur résultat présent les conditions de vie des hommes, les rapports sociaux, les formes du droit et de l'État avec leur superstructure idéale faite de philosophie, de religion, d'art, etc. Dans la nature organique, nous avons du moins affaire à une succession de processus qui, dans la mesure où nous pouvons les observer directement, se répètent assez régulièrement à l'intérieur de limites très larges. Depuis Aristote, les espèces d'organismes sont, en gros, restées les mêmes. Par contre, dans l'histoire de la société, la répétition des situations est l'exception et non la règle, dès que nous dépassons l'état primitif de l'humanité, ce qu'on appelle l'âge de pierre; et là où de telles répétitions se présentent, elles ne se produisent jamais exactement dans les mêmes conditions. Ainsi, de la rencontre de la propriété collective primitive du sol chez tous les peuples civilisés et de la forme de sa disparition. C'est pourquoi, dans le domaine de l'histoire de l'humanité, notre science est encore beaucoup plus en retard que dans celui de la biologie. Qui plus est : lorsqu'une fois, par exception, on par-vient à connaître l'enchaînement interne des formes d'existence sociales et politiques d'une période, cela se produit régulièrement à l'heure où ces formes ont déjà fait à moitié leur temps, où elles vont vers leur déclin. La connaissance est donc ici essentiellement relative, du fait qu'elle se borne à pénétrer l'enchaînement et les conséquences de certaines formes de société et d'État n'existant qu'en un temps donné et pour des peuples donnés, et périssables par nature. Quiconque part donc dans ce domaine à la chasse aux vérités définitives en dernière analyse, de vérités authentiques absolument immuables, ne rapportera que peu de gibier, à l'exception de platitudes et de lieux communs de la pire espèce, par exemple, qu'en général les hommes ne peuvent vivre sans travailler, que jusqu'ici ils se sont la plupart du temps divisés en dominants et dominés, que Napoléon est mort le 5 mai 1821, etc.

Or, il est remarquable que c'est précisément dans ce domaine que nous rencontrons le plus souvent les vérités dites éternelles, les vérités définitives en dernière analyse, etc. Le fait que deux fois deux font quatre, que les oiseaux ont des becs, et d'autres faits du même genre ne seront proclamés vérités éternelles que par l'homme qui nourrit l'intention de tirer de l'existence de vérités éternelles en général la conclusion qu'il y a aussi dans le domaine de l'histoire humaine des vérités éternelles, une morale éternelle, une justice éternelle, etc., revendiquant une validité et une portée analogues à celles des intellections ou des applications de la mathématique. Dès lors, nous pouvons compter avec certitude que le même philanthrope nous expliquera à la première occasion que tous ses prédécesseurs en fabrication de vérités éternelles étaient plus ou moins des ânes et des charlatans, que tous étaient empêtrés dans l'erreur, que tous avaient failli; mais l'existence de leur erreur et de leur faillibilité est naturelle et démontre la présence de la vérité et du juste chez lui; lui, le prophète qui vient de naître, porte toute prête en poche la vérité définitive en dernière analyse, la morale éternelle, la justice éternelle. Le cas s'est déjà produit tant et tant de fois que l'on ne peut que s'étonner qu'il y ait encore des hommes assez crédules pour croire cela non pas d'autrui, mais d'eux-mêmes. Pourtant, ne voyons-nous pas, ici encore, l'un de ces prophètes, d'ailleurs prompt comme à l'ordinaire à tomber dans une colère ultra-morale lorsque d'autres gens nient qu'un individu quelconque soit en mesure de fournir la vérité définitive en dernière analyse ? Une telle négation, voire le simple doute, sont état de faiblesse, confusion inextricable, néant, scepticisme dissolvant, pire que le simple nihilisme, chaos confus et autres amabilités du même genre. Comme chez tous les prophètes, on n'examine pas et on ne juge pas d'un point de vue scientifique et critique, mais on brandit les foudres de la morale sans autre forme de procès.

Nous aurions pu encore mentionner plus haut les sciences qui étudient les lois de la pensée humaine : la logique et la dialectique. Mais les perspectives ne sont pas meilleures ici pour les vérités éternelles. La dialectique proprement dite, déclare M. Dühring, est un pur non sens et les nombreux livres qui ont été écrits ou le seront encore sur la logique, prouvent suffisamment que là aussi les vérités définitives en dernière analyse sont beaucoup plus clairsemées que beaucoup le croient.

D'ailleurs, nous n'avons nullement à nous alarmer de ce que le niveau de connaissance auquel nous nous trouvons aujourd'hui ne soit pas plus définitif que tous les précédents. Il comprend déjà une énorme masse de notions et impose une très grande spécialisation des études à quiconque veut être expert dans l'une des branches. Quant à l'homme qui applique le critérium d'une vérité authentique, immuable, définitive en dernière analyse à des connaissances qui, de par leur nature même, ou bien doivent rester relatives pour de longues suites de générations et se compléter par morceaux, ou bien, comme en cosmogonie, en géologie, en histoire humaine, resteront toujours défectueuses et incomplètes, ne fût-ce qu'à cause des lacunes de la documentation historique, -celui-là ne fait que démontrer sa propre ignorance et son insanité, même si la prétention à l'infaillibilité personnelle ne forme pas, comme c'est le cas ici, le véritable arrière-plan de ses déclarations. La vérité et l'erreur, comme toutes les déterminations de la pensée qui se meuvent dans des oppositions polaires, n'ont précisément de validité absolue que pour un domaine extrêmement limité, comme nous venons de le voir et comme M. Dühring le saurait lui aussi, s'il connaissait un peu les premiers éléments de la dialectique, qui traitent justement de l'insuffisance de toutes les oppositions polaires. Dès que nous appliquons l'opposition entre vérité et erreur en dehors du domaine étroit que nous avons indiqué plus haut, elle devient relative et impropre à l'expression scientifique exacte; cependant si nous tentons de l'appliquer comme absolument valable en dehors de ce domaine, nous échouons complètement; les deux pôles de l'opposition se transforment en leur contraire, la vérité devient erreur et l'erreur vérité. Prenons pour exemple la loi bien connue de Boyle, d'après laquelle à température égale le volume des gaz est en raison inverse de la pression à laquelle ils sont soumis. Regnault a trouvé que dans certains cas cette loi n'était pas juste. S'il avait été un philosophe du réel, le voilà obligé de dire : la loi de Boyle est variable, elle n'est donc pas une vérité authentique, donc pas une vérité du tout, donc une erreur. Mais ce faisant, il aurait commis une erreur bien plus grande que celle qui était contenue dans la loi de Boyle; son petit grain de vérité aurait disparu dans le tas de sable de l'erreur; il aurait donc fait de son résultat, exact à l'origine, une erreur vis-à-vis de laquelle la loi de Boyle avec le peu d'erreur qui y était inhérent apparaît comme une vérité. Mais Regnault, en homme de science, ne s'est pas laissé aller à de semblables enfantillages, il a poursuivi ses recherches et trouvé que, d'une façon générale, la loi de Boyle n'est qu'approximativement exacte et perd, en particulier, sa validité pour des gaz que la pression peut liquéfier, et cela dès que la pression approche du point où intervient la liquéfaction. La loi de Boyle ne se révélait donc exacte qu'à l'intérieur de limites déterminées. Mais est-elle absolument, définitivement vraie à l'intérieur de ces limites ? Aucun physicien ne le prétendra. Il dira qu'elle est valable à l'intérieur de certaines limites de pression et de température et pour certains gaz, et à l'intérieur de ces limites encore réduites, il n'exclura pas la possibilité d'une limitation plus étroite encore ou d'un énoncé transformé par des recherches futures  [1]. Voilà donc ce qu'il en est des vérités définitives en dernière analyse, par exemple en physique. Aussi les travaux vraiment scientifiques évitent-ils régulièrement des expressions dogmatiques et morales comme erreur et vérité, tandis qu'elles se rencontrent partout dans des écrits comme la Philosophie du réel, où un verbiage vide veut s'imposer à nous comme résultat souverain de la pensée souveraine.

Mais, pourrait demander un lecteur naïf, où donc M. Dühring a-t-il dit expressément que le contenu de sa philosophie du réel était une vérité définitive, et cela en dernière analyse ? Eh bien, par exemple, dans le dithyrambe qu'il fait de son système (p. 13) et dont nous avons donné des extraits dans le chapitre Il. Ou bien quand, dans la phrase citée plus haut, il dit : les vérités morales, dans la mesure où elles sont reconnues jusque dans leurs derniers fondements, revendiquent une validité semblable à celle des intellections de la mathématique. Et M. Dühring n'affirme-t-il pas, de son point de vue réellement critique et grâce à ses recherches qui vont jusqu'aux racines des choses, être parvenu jusqu'à ces derniers fondements, jusqu'aux schémas fondamentaux, donc avoir conféré aux vérités morales le caractère définitif en dernière analyse ? Ou alors, si M. Dühring n'émet cette prétention ni pour lui ni pour son temps, s'il veut seulement dire qu'un jour, dans un avenir brumeux, des vérités définitives en dernière analyse pourront être établies, s'il veut donc dire à peu près, mais plus confusément, la même chose que le “ scepticisme dissolvant ” et la “confusion inextricable”, - alors à quoi bon tout ce bruit, qu'y a-t-il, monsieur, pour votre service ?

Si nous n'avancions déjà guère avec la vérité et l'erreur, nous irons encore beaucoup moins loin avec le bien et le mal. Cette opposition se meut exclusivement sur le terrain moral, donc dans un domaine qui appartient à l'histoire des hommes, et c'est ici que les vérités définitives en dernière analyse sont le plus clairsemées. De peuple à peuple, de période à période, les idées de bien et de mal ont tant changé que souvent elles se sont carrément contredites. - Mais, objectera-t-on, le bien n'est pourtant pas le mal, le mal pas le bien; si le bien et le mal sont mis dans le même sac, c'est la fin de toute moralité et chacun peut agir à sa guise. - Telle est aussi, dépouillée de toute solennité sibylline, l'opinion de M. Dühring. Mais la chose ne se règle tout de même pas si simplement. Si c'était aussi simple, on ne disputerait pas du bien et du mal, chacun saurait ce qui est bien et ce qui est mal. Mais qu'en est-il à présent ? Quelle morale nous prêche-t-on aujourd'hui ? C'est d'abord la morale féodale chrétienne, héritage de la foi des siècles passés, qui se divise essentiellement à son tour en une morale catholique et une morale protestante, ce qui n'empêche pas derechef des subdivisions allant de la morale catholico-jésuite et de la morale protestante orthodoxe jusqu'à la morale latitudinaire. A côté de cela figure la morale bourgeoise moderne, puis derechef à côté de celle-ci la morale de l'avenir, celle du prolétariat, de sorte que rien que dans les pays les plus avancés d'Europe, le passé, le présent et l'avenir fournissent trois grands groupes de théories morales qui sont valables simultanément et à côté l'une de l'autre. Quelle est donc la vraie ? Aucune, au sens d'un absolu définitif; mais la morale qui possède le plus d'éléments prometteurs de durée est sûrement celle qui, dans le présent, représente le bouleversement du présent, l'avenir, c'est donc la morale prolétarienne.

Dès lors que nous voyons les trois classes de la société moderne, l'aristocratie féodale, la bourgeoisie et le prolétariat, avoir chacune sa morale particulière, nous ne pouvons qu'en tirer la conclusion que, consciemment ou inconsciemment, les hommes puisent en dernière analyse leurs conceptions morales dans les rapports pratiques sur lesquels se fonde leur situation de classe, - dans les rapports économiques dans lesquels ils produisent et échangent.

Cependant, dans les trois théories morales citées ci-dessus, il y a maintes choses communes à toutes les trois : ne serait-ce pas là un fragment de la morale fixée une fois pour toutes ? Ces théories morales représentent trois stades différents de la même évolution historique, elles ont donc un arrière-plan historique commun et par suite, nécessairement, beaucoup d'éléments communs. Plus encore. A des stades de développement économique semblables, ou à peu près semblables, les théories morales doivent nécessairement concorder plus ou moins. Dès l'instant où la propriété privée des objets mobiliers s'était développée, il fallait bien que toutes les sociétés où cette propriété privée prévalait eussent en commun le commandement moral : tu ne voleras point. Est-ce que par là ce commandement devient un commandement moral éternel ? Nullement. Dans une société où les motifs de vol sont éliminés, où par conséquent, à la longue, les vols ne peuvent être commis que par des aliénés, comme on rirait du prédicateur de morale qui voudrait proclamer solennellement la vérité éternelle : Tu ne voleras point !

C'est pourquoi nous repoussons toute prétention de nous imposer quelque dogmatisme moral que ce soit comme loi éthique éternelle, définitive, désormais immuable, sous le prétexte que le monde moral a lui aussi ses principes permanents qui sont au-dessus de l'histoire et des différences nationales. Nous affirmons, au contraire, que toute théorie morale du passé est, en dernière analyse, le produit de la situation économique de la société de son temps. Et de même que la société a évolué jusqu'ici dans des oppositions de classes, la morale a été constamment une morale de classe; ou bien elle justifiait la domination et les intérêts de la classe dominante, ou bien elle représentait, dès que la classe opprimée devenait assez puissante, la révolte contre cette domination et les intérêts d'avenir des opprimés. Qu'avec cela, il se soit en gros effectué un progrès, pour la morale comme pour toutes les autres branches de la connaissance humaine, on n'en doute pas. Mais nous n'avons pas encore dépassé la morale de classe. Une morale réellement humaine, placée au-dessus des oppositions de classe et de leur souvenir, ne devient possible qu'à un niveau de la société où on a non seulement vaincu, mais oublié pour la pratique de la vie, l'opposition des classes. Que l'on mesure maintenant la présomption de M. Dühring qui, du sein de la vieille société de classes, prétend, à la veille d'une révolution sociale, imposer à la société sans classes de l'avenir une morale éternelle, indépendante du temps et des transformations du réel ! A supposer même, - ce que nous ignorons jusqu'à présent, - qu'il comprenne tout au moins dans ses lignes fondamentales la structure de cette société future.

Pour finir, encore une révélation “ foncièrement originale”, mais qui n'en va pas moins “ jusqu'aux racines ” : relativement à l'origine du mal,

“ le fait que le type du chat avec la fausseté qui lui est propre se rencontre dans une forme animale est pour nous sur le même plan que le fait qu'un caractère analogue se trouve aussi chez l'homme ... Le mal n'est donc pas quelque chose de mystérieux, à moins que, par hasard, on ait envie de flairer même dans l'existence du chat, ou de la bête de proie en général, quelque chose de mystique. ”

Le mal, c'est ... le chat. Le diable a donc non pas des cornes et le pied fourchu, mais des griffes et des yeux verts. Et Goethe a commis une faute impardonnable en introduisant Méphistophélès sous la forme d'un chien noir au lieu d'un chat de même couleur. Le mal, c'est le chat ! Voilà de la morale, non seulement pour tous les univers, mais encore ... pour la gent féline !

 

 

 

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Notes

 

 

[1]

Depuis que j'ai écrit ces lignes, elles semblent déjà avoir reçu, confirmation. D'après les plus récentes recherches faites par Mendeléiev et Bogulski * avec des appareils plus précis, tous les gaz permanents présentent un rapport variable entre la pression et le volume; pour l'hydrogène, à toutes les pressions exercées jusqu'ici, le coefficient d'expansion restait positif (le volume diminuait plus lentement que la pression n'augmentait); avec l'air atmosphérique et les autres gaz étudiés, on a trouvé pour chacun un point de pression nul, de sorte qu'à pression inférieure ce coefficient était positif, à pression plus forte négatif. La loi de Boyle qui jusqu'ici reste toujours pratiquement utilisable aura donc besoin d'être complétée par toute une série de lois particulières, (Nous savons aussi maintenant - en 1885 - qu'il n'y a absolument pas de gaz “permanents”. Ils ont tous été réduits à l'état liquide.) (F. E.)

 

 

 

 

 

X.

La morale et le Droit.

L'égalité

 

Nous avons déjà fait plusieurs fois connaissance avec la méthode de M. Dühring. Elle consiste à décomposer chaque groupe d'objets de la connaissance en ses éléments soi-disant les plus simples, à appliquer à ces éléments des axiomes tout aussi simples, soi-disant évidents, et à continuer à opérer avec les résultats ainsi obtenus. Même une question du domaine de la vie sociale

“ doit être résolue ainsi par axiomes sur des formes fondamentales simples, comme s'il s'agissait de simples... formes fondamentales des mathématiques.”

Dès lors, l'application de la méthode mathématique à l'histoire, à la morale et au droit doit nous fournir également ici une certitude mathématique sur la vérité des résultats atteints, leur donner le caractère de vérités authentiques immuables.

Ce n'est là qu'un autre aspect de la vieille et chère méthode idéologique qu'on appelle ailleurs méthode a priori et qui consiste non pas à connaître les propriétés d'un objet en les tirant de l'objet lui-même, mais à les déduire démonstrativement du concept de l'objet. D'abord on fabrique à partir de l'objet le concept de l'objet; puis on inverse le tout et on mesure l'objet à sa copie, le concept. Ce n'est pas le concept qui doit se régler sur l'objet, mais l'objet sur le concept. Chez M. Dühring, ce sont les éléments les plus simples, les abstractions dernières auxquelles il puisse parvenir qui font office de concept, mais ceci ne change rien à la chose; dans le meilleur des cas, ces éléments les plus simples sont de nature purement conceptuelle. La philosophie du réel se présente donc ici encore comme idéologie pure, déduction de la réalité non à partir d'elle-même, mais à partir de la représentation.

Et maintenant, lorsqu'un idéologue de cette sorte construit la morale et le droit en partant du concept ou des éléments dits les plus simples “ de la société ”, au lieu de les tirer des rapports sociaux réels des hommes qui l'entourent, de quels matériaux dispose-t-il pour les construire ? Évidemment, de matériaux de deux sortes : d'abord, du maigre reste de contenu réel qui peut encore subsister dans ces abstractions prises pour base; deuxièmement, du contenu que notre idéologue y introduit en le tirant de sa propre conscience. Et que trouve-t-il dans sa conscience ? Pour la plus grande part, des intuitions morales et juridiques qui sont une expression plus ou moins adéquate, positive ou négative, ayant valeur de confirmation ou d'attaque, des conditions sociales et politiques dans lesquelles il vit; en outre, peut-être, des idées empruntées à la littérature sur le sujet; peut-être enfin, des lubies personnelles. Notre idéologue aura beau faire et beau dire, la réalité historique qu'il a mise à la porte rentre par la fenêtre et en croyant esquisser une doctrine morale et juridique pour tous les mondes et tous les temps, il ne fabrique, en fait, qu'une image, déformée parce qu'arrachée à son fond réel, une image, renversée comme dans un miroir concave, des courants conservateurs ou révolutionnaires de son temps.

M. Dühring décompose donc la société en ses éléments les plus simples et il trouve ce faisant que la société la plus simple se compose au moins de deux personnes. Avec ces deux personnes, on opère dès lors par axiomes. Et, spontanément, se présente l'axiome fondamental de la morale : “Deux volontés humaines sont en tant que telles pleinement égales l'une à l'autre et l'une ne peut, au premier abord, exiger rien, positivement rien de l'autre.” Voilà “caractérisée la forme fondamentale de la justice morale”; et, également, celle de la justice des tribunaux, car

“ pour développer les concepts juridiques de principe, nous n'avons besoin que du rapport entièrement simple et élémentaire de deux personnes. ”

Que deux hommes ou deux vouloirs humains, en tant que tels, soient pleinement égaux l'un à l'autre, non seulement ce n'est pas un axiome, mais c'est même une forte exagération. D'abord, deux hommes peuvent, même en tant que tels, être inégaux par le sexe et ce simple fait nous amène aussitôt à ceci que les éléments les plus simples de la société, - si pour un instant nous acceptons cet enfantillage, - ne sont pas deux hommes, mais un homme et une femme qui fondent une famille, forme la plus simple et la première de la vie en société en vue de la production. Mais cela ne convient nullement à M. Dühring. Car, d'une part, les deux fondateurs de la société doivent être rendus aussi égaux que possible, et, d'autre part, M. Dühring en personne n'arriverait pas à construire en partant de la famille primitive l'égalité morale et juridique de l'homme et de la femme. Donc, de deux choses l'une : ou bien la molécule sociale de Dühring, dont la multiplication doit constituer l'édifice de la société entière, est vouée d'emblée à sa perte, car les deux hommes entre eux ne donneront jamais le jour à un enfant; ou bien il faut que nous nous les représentions comme deux chefs de famille. Et dans ce cas, tout le schéma fondamental simple se retourne en son contraire : au lieu de l'égalité des hommes, il démontre tout au plus l'égalité des chefs de famille, et comme on ne demande pas aux femmes leur avis, il démontre en outre la subordination des femmes.

Nous avons ici à communiquer au lecteur le désagréable avis qu'il n'est pas près de se débarrasser de ces deux mâles fameux. Dans le domaine des rapports sociaux, ils jouent un rôle semblable à celui que jouaient jusqu'ici les habitants d'autres corps célestes, avec lesquels il faut espérer que nous en avons fini. Y a-t-il une question d'économie, de politique, etc., à résoudre, sur-le-champ les deux hommes rentrent en scène et règlent la chose en un tournemain “ par la méthode axiomatique ”. L'admirable découverte, créatrice, génératrice de système, que notre philosophe du réel a faite là; malheureusement, si nous voulons rendre hommage à la vérité, il n'a pas découvert les deux bonshommes. Ils sont communs à tout le XVIII° siècle. On les trouve déjà dans le Discours sur l'origine de l'inégalité de Rousseau en 1754 où, soit dit en passant, ils démontrent par la méthode axiomatique le contraire des assertions de M. Dühring. Ils jouent un rôle de premier plan chez les théoriciens de l'économie politique d'Adam Smith à Ricardo; mais ici ils sont tout au moins inégaux en ceci que chacun d'eux vaque à des affaires différentes, - la chasse et la pêche le plus souvent, - et qu'ils échangent réciproquement leurs produits. Il est vrai que, pendant tout le XVIII° siècle, ils servent principalement de simple exemple explicatif, et l'originalité de M. Dühring consiste en ceci qu'il élève cette méthode explicative au rang de méthode fondamentale de toute science sociale et de critère de toutes les formations historiques. On ne saurait se donner plus de facilité dans “ la conception rigoureusement scientifique des choses et des hommes”.

Pour établir l'axiome de base que deux hommes et leurs vouloirs sont entièrement égaux l'un à l'autre et qu'aucun des deux n'a rien à commander à l'autre, nous ne pouvons nullement utiliser deux hommes quelconques. Il faut que ce soient deux hommes qui sont tellement affranchis de toute réalité, de tous les rapports nationaux, économiques, politiques et religieux existant sur terre, de toutes les propriétés sexuelles et personnelles, qu'il ne reste de l'un comme de l'autre que le simple concept d'homme : c'est alors seulement qu'ils sont “pleinement égaux”. Deux fantômes intégraux, évoqués par ce même M. Dühring qui partout flaire et dénonce des démarches “spirites”. Ces deux spectres sont naturellement obligés de faire tout ce que celui qui les évoque exige d'eux, et c'est justement pourquoi tous leurs tours de force sont suprêmement indifférents au reste du monde.

Pourtant, suivons un peu plus loin M. Dühring dans sa méthode axiomatique. Le> deux vouloirs ne peuvent positivement rien exiger l'un de l'autre. Si cependant l'un s'y essaie et qu'il parvienne à ses fins par la force, il se produit un état d'injustice et c'est par ce schéma de base que M. Dühring explique l'injustice, la violence, l'esclavage, bref toute l'histoire damnable du passé. Or Rousseau, dans l'œuvre citée plus haut, a déjà démontré, au moyen des deux hommes et d'une façon tout aussi axiomatique, le contraire : à savoir que des deux, A ne peut pas réduire B en esclavage par la force, mais seulement en mettant B dans une situation telle qu'il ne puisse se passer de A; ce qui pour M. Dühring est toutefois une conception déjà beaucoup trop matérialiste. Prenons donc la chose un peu autrement. Deux naufragés sont seuls sur une île et forment une société. Leurs vouloirs sont du point de vue formel pleinement égaux et cela est reconnu de chacun d'eux. Mais du point de vue matériel, il existe une grande inégalité. A est décidé et énergique, B indécis, nonchalant et mou; A est éveillé, B est sot. Combien de temps faut-il pour que A impose régulièrement sa volonté à B, d'abord par persuasion, ensuite par habitude, mais toujours sous forme de libre consentement ? Que la forme du libre consentement soit conservée ou foulée aux pieds, la servitude reste la servitude. L'entrée librement consentie dans la servitude dure pendant tout le moyen âge, en Allemagne jusqu'après la guerre de Trente ans. Lorsqu'en Prusse, après les défaites de 1806 et 1807, on abolit le servage et avec lui l'obligation pour les gracieux seigneurs d'assister leurs sujets dans la misère, la maladie et la vieillesse, les paysans envoyèrent une pétition au roi en lui demandant de les laisser dans la servitude : qui allait autrement les assister dans la détresse ? Le schéma des deux hommes “ colle ” autant pour l'inégalité et la servitude que pour l'égalité et l'assistance mutuelle; et comme, sous peine d'extinction, nous sommes obligés d'admettre qu'ils sont chefs de famille, l'esclavage héréditaire y est déjà prévu, lui aussi.

Mais laissons cela pour un instant. Admettons que la méthode axiomatique de M. Dühring nous ait convaincus et que nous nous extasiions sur la pleine égalité de droit entre les deux vouloirs, sur la “souveraineté humaine universelle”, sur la “ souveraineté de l'individu ”, - vrais colosses verbaux à côté desquels l'“ Unique ” de Stirner avec sa propriété reste une mazette, bien qu'il puisse en revendiquer sa modeste part. Nous voilà donc tous pleinement égaux et indépendants. Tous ? Non, pourtant pas tous. Il y a aussi des “ dépendances admissibles” et celles-ci s'expliquent.

“ par des raisons qu'il ne faut pas chercher dans la mise en œuvre des deux vouloirs en tant que tels, niais dans un troisième domaine, donc, vis-à-vis des enfants par exemple, dans l'insuffisance de leur détermination par eux-mêmes. ”

En effet ! Les raisons de la dépendance ne doivent pas être cherchées dans la mise en oeuvre des vouloirs entant que tels ! Naturellement pas, puisque c'est précisément la mise en œuvre d'une volonté qu'on empêche ! Mais dans un troisième domaine ! Et quel est ce troisième domaine ? La détermination concrète de la volonté opprimée comme volonté insuffisante ! Notre philosophe du réel s'est à ce point écarté du réel “ en face de la locution abstraite et vide : volonté, le contenu réel, la détermination caractéristique de cette volonté, est déjà pour lui un “ troisième domaine ”. Quoi qu'il en soit, nous sommes obligés de constater que l'égalité des droits comporte une exception. Elle ne vaut pas pour une volonté qui est affectée d'insuffisance dans la détermination de soi. Reculade nº 1.

Continuons :

“ Quand la bête et l'homme sont mêlés dans une personne, on peut demander, au nom d'une deuxième personne pleinement humaine, si sa manière d'agir peut être la même que s'il n'y avait pour ainsi dire que des personnes humaines face à face ... En conséquence, notre hypothèse de deux personnes inégales moralement, dont l'une participe dans quelque mesure du caractère de la bête proprement dit, est la forme fondamentale typique de tous les rapports qui peuvent se présenter conformément à cette différence dans les groupes humains et entre eux. ”

Au lecteur de se reporter lui-même à la lamentable diatribe qui fait suite à ces faux-fuyants embarrassés et dans laquelle M. Dühring se débat comme un père jésuite pour établir à force de casuistique dans quelle mesuré l'homme humain peut intervenir contre l'homme bestial, dans quelle mesure il peut user contre lui de méfiance, de ruse de guerre, de moyens de rigueur, voire de terreur, ou de fraude, sans compromettre en rien la morale immuable.

Donc, lorsque deux personnes sont “ inégales moralement ”, l'égalité cesse. Mais alors, ce n'était vraiment pas la peine d'évoquer les deux hommes pleinement égaux l'un à l'autre, car il n'y a pas deux personnes qui, moralement, soient pleinement égales. Dira-t-on que l'inégalité doit consister en ceci que l'une est une personne humaine tandis que l'autre participe de la bête ? Mais la descendance de l'homme du règne animal inclut déjà le fait que l'homme ne se débarrasse jamais pleinement de la bête, de sorte qu'il ne peut jamais s'agir que d'un plus ou d'un moins, d'une différence de degré dans la bestialité ou l'humanité. Une répartition des hommes en deux groupes rigoureusement départagés, hommes humains et hommes-bêtes, bons et méchants, brebis et boucs, ne se retrouve, mise à part la philosophie du réel, que dans le christianisme, qui pousse la logique jusqu'à avoir son juge suprême pour faire le départ. Mais qui sera juge suprême dans la philosophie du réel ? Il faudra bien que les choses se passent comme dans la pratique chrétienne où les pieux agneaux assument eux-mêmes, et avec le succès que l'on sait, les fonctions de juge suprême contre leur prochain, les boucs profanes. A cet égard, la secte des philosophes du réel, si jamais elle se constitue, ne la cédera certainement en rien à ces pacifiques. Cela peut d'ailleurs nous laisser indifférents; ce qui nous intéresse, c'est l'aveu que du fait de l'inégalité morale entre les hommes, l'égalité se réduit de nouveau à rien. Reculade nº 2.

Continuons encore.

“ Si l'un agit selon la vérité et la science, mais l'autre selon quelque superstition ou quelque préjugé, il se produira nécessairement et normalement des perturbations réciproques ... A un certain degré d'incapacité, de brutalité ou de perverse tendance de caractère, il en résultera nécessairement un heurt dans tous les cas ... Les enfants et les fous ne sont pas les seuls à l'égard de qui la violence soit l'ultime recours. Le caractère de groupes naturels entiers et de classes de civilisation entières peut faire une nécessité inéluctable de l'assujettissement de leur volonté hostile par perversité, en vue de la ramener aux liens collectifs. Ici encore, la volonté d'autrui est considérée comme pourvue d'un droit égal; mais par la perversité de son action préjudiciable et hostile, elle a provoqué une compensation, et lorsqu'il lui est fait violence, elle ne récolte que le contrecoup de sa propre injustice. ”

Ainsi, non seulement l'inégalité morale, mais aussi l'inégalité intellectuelle suffit pour éliminer la “ pleine égalité ” des deux volontés et pour établir une morale qui justifie toutes les infamies des États de proie civilisés contre des peuples arriérés, jusqu'aux atrocités des Russes au Turkestan. Lorsque, dans l'été de 1873, le général Kaufmann fit attaquer la tribu tatar des lomoudes, brûler leurs tentes et massacrer leurs femmes et leurs enfants “ à la bonne manière caucasienne”, comme le disait l'ordre, il prétendait aussi que l'assujettissement de la volonté des lomoudes, hostiles par perversité, en vue de la ramener aux liens collectifs, était devenu une nécessité inéluctable et que les moyens qu'il employait étaient les plus adaptés; qui veut la fin, veut les moyens. Seulement, il ne poussait pas la cruauté jusqu'à se moquer des lomoudes par-dessus le marché et à dire qu'en les massacrant pour faire la compensation, il respectait leur volonté comme précisément égale en droit. Et, une fois de plus, ce sont, dans ce conflit, les Élus, ceux qui sont censés agir selon la vérité et la science, c'est-à-dire, en dernière analyse, les philosophes du réel qui ont à décider ce qui est superstition, préjugé, brutalité, tendance perverse de caractère, et le moment où la violence et l'assujettissement sont nécessaires pour faire la compensation. L'égalité est donc maintenant ... la compensation par la force, et si la seconde volonté est reconnue par la première comme égale en droit, c'est au moyen de l'assujettissement. Reculade nº 3, qui, cette fois, dégénère déjà en fuite ignominieuse.

Par parenthèse, la phrase selon laquelle la volonté d'autrui est précisément considérée comme égale en droit dans la compensation par la force, n'est qu'une altération de la théorie hégélienne, qui veut que la peine soit le droit du criminel.

“ En considérant la peine comme contenant le droit propre du criminel, en cela on honore le criminel comme être raisonnable.” (Philosophie du droit, § 100, remarque.)

Nous pouvons en rester là. Il est superflu de suivre plus avant M. Dühring dans la démolition pièce par pièce de son égalité construite d'une façon si axiomatique, de sa souveraineté humaine universelle, etc.; d'observer comment il confectionne, il est vrai, sa société avec deux hommes, mais a besoin d'un troisième pour établir l'État, parce que, - pour résumer brièvement la chose, - sans ce tiers participant, nulles décisions ne peuvent être prises à la majorité et que sans ces décisions, donc sans domination de la majorité sur la minorité, aucun État ne peut exister; et comment il gagne ensuite peu à peu une voie plus calme pour construire son État “ socialitaire ” de l'avenir, où nous aurons un beau matin l'honneur de lui rendre visite. Nous avons suffisamment vu que la pleine égalité des deux volontés ne subsiste que tant que ces deux volontés ne veulent rien; que dès qu'elles cessent d'être des volontés humaines en tant que telles et se transforment en volontés réelles individuelles, en volontés de deux hommes réels, l'égalité cesse aussi; que l'enfance, la folie, la prétendue bestialité, la soi-disant superstition, le préjugé supposé, l'incapacité présumée d'une part, la prétention à l'humanité, à l'intellection de la vérité et de la science d'autre part, que donc toute différence dans la qualité des deux volontés et dans celle des intelligences qui les accompagnent justifie une inégalité qui peut aller jusqu'à l'assujettissement : que demander de plus après avoir vu M. Dühring démolir radicalement, de fond en comble, son propre édifice d'égalité ?

Mais si nous en avons fini avec la façon plate et inepte dont M. Dühring traite l'idée d'égalité, nous n'en avons pas fini pour autant avec cette idée elle-même et le rôle qu'elle joue : rôle théorique chez Rousseau notamment, rôle pratique et politique dans la grande Révolution et depuis, et aujourd'hui encore, important rôle d'agitation dans le mouvement socialiste de presque tous les pays. L'établissement de sa teneur scientifique déterminera aussi sa valeur pour l'agitation prolétarienne.

L'idée que tous les hommes en tant qu'hommes ont quelque chose de commun et que, dans la mesure de ce bien commun, ils sont égaux, est, bien entendu, vieille comme le monde. Mais la revendication moderne de l'égalité est fort différente de cela; elle consiste bien plutôt à déduire, de cette qualité commune d'être homme, de cette égalité des hommes en tant qu'hommes, le droit à une valeur politique ou sociale égale de tous les hommes, ou tout au moins de tous les citoyens d'un État, de tous les membres d'une société. Pour que de cette idée première d'égalité relative, on pût tirer la conclusion d'une égalité de droits dans l'État et la société, pour que cette conclusion pût même apparaître comme quelque chose de naturel et d'évident, il a fallu que passent des millénaires, et des millénaires ont passé. Dans les communautés les plus anciennes, les communautés primitives, il pouvait être question d'égalité de droits tout au plus entre les membres de la communauté; femmes, esclaves, étrangers en étaient tout naturellement exclus. Chez les Grecs et les Romains, les inégalités entre les hommes comptaient beaucoup plus que n'importe quelle égalité. Que Grecs et Barbares, hommes libres et esclaves, citoyens et protégés, citoyens romains et sujets de Rome (pour employer une expression large) pussent avoir droit à une valeur politique égale, eût nécessairement passé pour de la folie aux yeux des anciens. Sous l'Empire romain, toutes ces distinctions se dissipèrent peu à peu, à l'exception de celle des hommes libres et des esclaves; il en résulta, pour les hommes libres tout au moins, cette égalité entre personnes privées sur la base de laquelle a évolué le droit romain, l'élaboration la plus parfaite que nous connaissions du droit fondé sur la propriété privée. Mais tant que subsista l'opposition entre hommes libres et esclaves, il ne pouvait être question de conclusions juridiques à partir de l'égalité humaine générale; nous l'avons vu encore récemment dans les États esclavagistes de l'Union nord-américaine.

Le christianisme n'a connu qu'une égalité entre tous les hommes, celle du péché originel égal, qui correspondait tout à fait à son caractère de religion des esclaves et des opprimés. A côté de cela, c'est tout au plus s'il connaissait l'égalité des élus, sur laquelle on ne mit d'ailleurs l'accent que tout au début. Les traces de communauté des biens qui se trouvent également dans les débuts de la religion nouvelle, se ramènent plutôt à la solidarité entre persécutés qu'à des idées réelles d'égalité. Bien vite, la fixation de l'opposition entre prêtres et laïcs mit fin même à ce rudiment d'égalité chrétienne. - L'invasion de l'Europe occidentale par les Germains élimina pour des siècles toutes les idées d'égalité du fait qu'il se construisit peu à peu une hiérarchie sociale et politique d'une complication telle qu'on n'en avait jamais connu de pareille; mais, en même temps, elle entraîna l'Europe occidentale et centrale dans le mouvement de l'histoire, créa pour la première fois une zone de civilisation compacte et, dans cette zone, pour la première fois, un système d'États de caractère avant tout national, qui s'influençaient réciproquement et se tenaient réciproquement en échec. Ainsi, elle préparait le seul terrain sur lequel on pût dans la suite des temps parler de valeur égale des hommes, de droits de l'homme.

En outre, le moyen âge féodal développa dans son sein la classe appelée, dans le progrès de son développement, à devenir la représentante de la revendication moderne d'égalité : la bourgeoisie. Ordre féodal elle-même au début, la bourgeoisie avait poussé l'industrie à prédominance artisanale et l'échange des produits à l'intérieur de la société féodale à un degré relativement élevé lorsque, à la fin du XV° siècle, les grandes découvertes maritimes lui ouvrirent une carrière nouvelle et plus vaste. Le commerce extra-européen, pratiqué seulement jusqu'alors entre l'Italie et le Levant, fut maintenant étendu jusqu'à l'Amérique et aux Indes et surpassa bientôt en importance tant l'échange entre les divers pays européens que le trafic intérieur de chaque pays pris à part. L'or et l'argent d'Amérique inondèrent l'Europe et pénétrèrent comme un élément de décomposition dans toutes les lacunes, fissures et pores de la société féodale. L'entreprise artisanale ne suffisait plus aux besoins croissants. Dans les industries dirigeantes des pays les plus avancés, elle fut remplacée par la manufacture.

Cependant, cette révolution puissante des conditions de vie économique de la société ne fut nullement suivie aussitôt d'une modification correspondante de sa structure politique. Le régime de l'État resta féodal, tandis que la société devenait de plus en plus bourgeoise. Le commerce à grande échelle, donc surtout le commerce international et plus encore le commerce mondial, exige de libres possesseurs de marchandises, sans entraves dans leurs mouvements, égaux en droit en tant que tels échangeant sur la base d'un droit égal pour eux tous, au moins dans chaque localité prise à part. Le passage de l'artisanat à la manufacture suppose l'existence d'un certain nombre de travailleurs libres, - libres d'une part des liens de la corporation et d'autre part, des moyens de mettre eux-mêmes en valeur leur force de travail, - qui peuvent contracter avec le fabricant pour la location de leur force de travail; qui, partant, se trouvent en face de lui égaux en droit en tant que contractants. Enfin, l'égalité et la valeur égale de tous les travaux humains, parce que et en tant qu'ils sont du travail humain en général, trouvèrent leur expression inconsciente, mais la plus vigoureuse, dans la loi de la valeur de l'économie bourgeoise moderne, qui veut que la valeur d'une marchandise soit mesurée par le travail socialement nécessaire qu'elle contient  [1]. - Mais là où les rapports économiques exigeaient la liberté et l'égalité des droits, le régime politique leur opposait à chaque pas des entraves corporatives et des privilèges. Privilèges locaux, douanes différentielles, lois d'exception de toute sorte frappaient dans leur commerce non seulement l'étranger ou l'habitant des colonies, mais assez souvent aussi des catégories entières de ressortissants de l'État; des privilèges de corporations s'installaient partout sans avoir ni fin ni cesse, en barrant la route au développement de la manufacture. Nulle part, la voie n'était libre, ni les chances égales pour les concurrents bourgeois, - et, pourtant, c'était là la première des revendications et celle qui se faisait de plus en plus pressante.

Cette revendication : libération des entraves féodales et institution de l'égalité des droits par l'élimination des inégalités féodales, une fois mise à l'ordre du jour par le progrès économique de la société, ne pouvait manquer de prendre bientôt des proportions plus amples. Si on la présentait dans l'intérêt de l'industrie et du commerce, il fallait réclamer la même égalité de droits pour la grande masse des paysans qui, à tous les degrés de la servitude, à partir du servage complet, devaient fournir gratuitement la plus grande partie de leur temps de travail à leur gracieux seigneur féodal et en outre, lui payer ainsi qu'à l'État d'innombrables redevances. On ne pouvait, d'autre part, s'empêcher de demander pareillement la suppression des avantages féodaux, exonération fiscale des nobles, privilèges politiques des divers ordres. Et comme on ne vivait plus dans un Empire universel, comme l'avait été l'Empire romain, mais dans un système d'États indépendants, en relations l'un avec l'autre sur pied d'égalité, et placés à un niveau approximativement égal de développement bourgeois, il allait de soi que la revendication devait prendre un caractère général dépassant les limites d'un État particulier, et que la liberté et l'égalité devaient être proclamées droits de l'homme. Mais avec cela, ce qui dénote le caractère spécifiquement bourgeois de ces droits de l'homme, c'est que la Constitution américaine, la première à les reconnaître, confirme tout d'une haleine l'esclavage des hommes de couleur qui existait en Amérique : les privilèges de classe sont proscrits, les privilèges de race consacrés.

Cependant, on le sait, à compter de l'instant où la bourgeoisie sort de sa chrysalide de bourgeoisie féodale, où l'ordre médiéval se mue en classe moderne, elle est sans cesse et inévitablement accompagnée de son ombre, le prolétariat. Et de même, les revendications bourgeoises d'égalité sont accompagnées de revendications prolétariennes d'égalité. De l'instant où est posée la revendication bourgeoise d'abolition des privilèges de classe, apparaît à côté d'elle la revendication prolétarienne d'abolition des classes elles-mêmes, - d'abord sous une forme religieuse, en s'appuyant sur le christianisme primitif, ensuite en se fondant sur les théories bourgeoises de l'égalité elles-mêmes. Les prolétaires prennent la bourgeoisie au mot : l'égalité ne doit pas être établie seulement en apparence, seulement dans le domaine de l'État, elle doit l'être aussi réellement dans le domaine économique et social. Et surtout depuis que la bourgeoisie française, à partir de la grande Révolution, a mis au premier plan l'égalité civile, le prolétariat français lui a répondu coup pour coup en revendiquant l'égalité économique et sociale; l'Égalité est devenue le cri de guerre spécialement du prolétariat français.

La revendication de l'égalité dans la bouche du prolétariat a ainsi une double signification. Ou bien elle est, - et c'est notamment le cas tout au début, par exemple dans la Guerre des paysans, - la réaction spontanée contre les inégalités sociales criantes, contre le contraste entre riches et pauvres, maîtres et esclaves, dissipateurs et affamés; comme telle, elle est simplement l'expression de l'instinct révolutionnaire et c'est en cela, - en cela seulement, - qu'elle trouve sa justification.

Ou bien, née de la réaction contre la revendication bourgeoise de l'égalité dont elle tire des revendications plus ou moins justes et qui vont plus loin, elle sert de moyen d'agitation pour soulever les ouvriers contre les capitalistes à l'aide des propres affirmations des capitalistes et, en ce cas, elle tient et elle tombe avec l'égalité bourgeoise elle-même. Dans les deux cas, le contenu réel de la revendication prolétarienne d'égalité est la revendication de l'abolition des classes. Toute revendication d'égalité qui va au delà tombe nécessairement dans l'absurde. Nous en avons donné des exemples et nous en trouverons encore assez lorsque nous en viendrons aux fantaisies d'avenir de M. Dühring.

Ainsi, l'idée d'égalité, tant sous sa forme bourgeoise que sous sa forme prolétarienne, est elle-même un produit de l'histoire, dont la création suppose nécessairement des rapports historiques déterminés, lesquels, à leur tour, supposent une longue histoire antérieure. Elle est donc tout ce qu'on voudra, sauf une vérité éternelle. Et si aujourd'hui, dans l'un ou dans l'autre sens, elle est chose qui va de soi pour le grand publie, si, comme dit Marx, “ elle possède déjà la solidité d'un préjugé populaire”, ce n'est pas là l'effet de sa vérité axiomatique, c'est l'effet de la diffusion universelle et de l'actualité persistante des idées du XVIII° siècle. Si donc M. Dühring peut faire opérer ses deux fameux bonshommes d'emblée sur le terrain de l'égalité, c'est que la chose paraît toute naturelle au préjugé populaire. Et, effectivement, M. Dühring appelle sa philosophie naturelle, parce qu'elle ne part que de choses qui lui paraissent toutes naturelles. Mais pourquoi elles lui paraissent naturelles, voilà ce qu'il ne se demande pas.

 

 

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Notes

 

[1] Cette déduction des idées modernes d'égalité à partir des conditions économiques de la société bourgeoise a été exposée pour la première fois par Marx dans Le Capital.

 

 

 

 

 

 

XI.

La morale et le Droit.

Liberté et nécessité

 

“ Pour les matières politiques et juridiques, c'est sur les études techniques les plus pénétrantes que s'appuient les principes énoncés dans ce cours. Il faudra donc... partir du fait ... qu'il s'est agi ici de la représentation conséquente des résultats acquis dans le domaine du droit et des sciences politiques. Ma spécialité première fut précisément la jurisprudence et je lui ai consacré non seulement les trois années ordinaires de préparation théorique à l'Université, mais encore, pendant trois nouvelles années de pratique judiciaire, une étude continue, tendant particulièrement à en approfondir le contenu scientifique ... Aussi bien la critique du droit privé et des insuffisances juridiques qu'il implique n'aurait-elle certainement pas pu se faire avec la même assurance, si elle n'avait pas eu conscience de connaître partout les faiblesses de la matière aussi bien que ses côtés forts. ”

Un homme qui a le droit de parler de lui-même sur ce ton doit a priori inspirer confiance, surtout en face “ de l'étude du droit que M. Marx fit jadis, et qu'il reconnaît lui-même avoir négligée ”. C'est pourquoi nous ne pouvons que nous étonner que la critique du droit privé qui se présente avec une telle assurance, se borne à nous raconter que “ le caractère scientifique de la jurisprudence ne va pas bien loin”, que le droit civil positif est injustice du fait qu'il sanctionne la propriété fondée sur la violence, et que le “fondement naturel” du droit criminel est la vengeance, - affirmationdans laquelle il n'y a en tout cas de neuf que le travestissement mystique en “ fondement naturel ”. Les résultats des sciences politiques se bornent aux négociations des trois hommes que l'on sait, dont l'un a jusqu'à présent fait violence aux autres, ce qui n'empêche pas M. Dühring d'examiner avec le plus grand sérieux si c'est le second ou le troisième qui a introduit, le premier, la violence et l'esclavage.

Cependant, suivons plus avant les études techniques les plus pénétrantes et les vues scientifiques, approfondies par trois années de procédure, de notre juriste à la belle assurance.

De Lassalle, M. Dühring nous raconte qu'il a été inculpé

“ pour instigation à une tentative de vol de cassette, sans que toutefois on ait eu à enregistrer une condamnation judiciaire, parce qu'était intervenu, comme c'était encore possible alors, ce qu'on appelle la “libération de l'instance”... ce demi-acquittement. ”

Le procès de Lassalle dont il est ici question, a été appelé pendant l'été 1848 devant les assises de Cologne, où, comme dans presque toute la province rhénane, le droit pénal français était en vigueur. Ce n'est que pour des délits ou des crimes politiques que le droit coutumier prussien avait été introduit par exception, mais cette mesure d'exception fut elle-même rapportée dès avril 1848 par Camphausen. Le droit français ne connaît absolument pas la vague catégorie du droit prussien qu'est l' “ instigation ” au crime, à plus forte raison l'instigation à une tentative de crime. Il ne connaît que l'excitation au crime et celle-ci, pour être punissable, doit se faire “ par dons, promesses, menaces, abus d'autorité ou de pouvoir, machinations ou artifices coupables” (art. 60 du code pénal). Le ministère public noyé dans le code prussien perdit de vue, tout à fait comme M. Dühring, la différence essentielle entre la stipulation française déterminée avec rigueur et l'indétermination confuse de ce code, fit à Lassalle un procès de tendance et subit un échec éclatant. Pour prétendre en effet que la procédure criminelle française connaît la libération de l'instance familière au code prussien, ce demi-acquittement, il faut tout ignorer du droit français moderne; en procédure criminelle, ce droit ne connaît que la condamnation ou l'acquittement, pas de demi-mesure.

Ainsi force nous est de dire que M. Dühring n'aurait certes pas pu appliquer avec la même assurance à Lassalle cette “manière de grand style d'écrire l'histoire”, s'il avait jamais eu en mains le code Napoléon. Nous voilà donc obligés de constater que le seul code bourgeois moderne qui repose sur les conquêtes sociales de la grande Révolution française et qui les traduise sur le plan du droit, le droit français moderne, est totalement inconnu de M. Dühring.

Ailleurs, en critiquant les jurys décidant à la majorité des voix, qu'on a introduits sur tout le continent d'après le modèle français, on nous fait la leçon :

“ Oui, on pourra même se familiariser avec l'idée, d'ailleurs non dépourvue de précédents dans l'histoire, qu'une condamnation en cas de suffrages contradictoires devrait être rangée, dans une société parfaite, parmi les institutions impossibles. Toutefois cette conception grave et ingénieuse doit nécessairement, comme nous l'avons indiqué plus haut, sembler mal appropriée aux formations politiques traditionnelles, parce qu'elle est trop bonne pour elles.”

De nouveau, M. Dühring ignore que l'unanimité des jurés, non seulement dans les condamnations pénales, mais même dans le jugement des procès civils, est absolument nécessaire aux termes du droit commun anglais, c'est-à-dire du droit coutumier non écrit, qui est en vigueur de temps immémorial, donc au moins depuis le XIVe siècle. La conception grave et ingénieuse; qui, d'après M. Dühring, est trop bonne pour le monde d'aujourd'hui, a donc eu force de loi en Angleterre dès le plus sombre moyen âge, et d'Angleterre elle a passé en Irlande, aux États-Unis d'Amérique et dans toutes les colonies anglaises, sans que les études techniques les plus pénétrantes en aient trahi un traître mot à M. Dühring ! La zone où s'exerce l'unanimité des jurés est donc non seulement infiniment vaste comparée au minuscule champ d'action du droit prussien, mais elle est encore plus étendue que toutes les régions prises ensemble où on décide à la majorité des jurés. Il ne suffit pas à M. Dühring d'ignorer totalement le seul droit moderne, le droit français; il est tout aussi ignare en ce qui concerne le seul droit germanique qui ait continué à se développer jusqu'à nos jours indépendamment de l'autorité du droit romain et se soit étendu à toutes les parties du monde, - le droit anglais. Et pourquoi pas ? Car la variété anglaise de la pensée juridique

“ ne saurait tenir tête à la culture atteinte sur le sol allemand dans l'étude des purs concepts des juristes romains classiques ”,

dit M. Dühring, qui, plus loin, ajoute :

“ Qu'est-ce donc que le monde de langue anglaise avec son puéril fatras linguistique en face de notre structure linguistique de plein jet ? ”

A quoi nous ne pouvons que répondre avec Spinoza : Ignorantia non est argumentum, l'ignorance n'est pas un argument.

Nous ne saurions donc arriver à d'autre conclusion que celle-ci : les études techniques les plus pénétrantes de M. Dühring ont consisté à se plonger trois ans dans l'étude théorique du Corpus juris et trois autres années dans l'étude pratique du noble droit prussien. Voilà, certainement, qui est fort méritoire et qui suffit pour un très honorable juge de première instance ou un avocat à la vieille mode prussienne. Mais lorsque l'on entreprend de rédiger une philosophie du droit pour tous les mondes et pour tous les temps, il faudrait, tout de même, connaître un peu quelque chose de l'état du droit dans des nations comme la France, l'Angleterre et les États-Unis, nations qui, dans l'histoire, ont joué un tout autre rôle que le petit coin d'Allemagne où fleurit le droit prussien. Mais continuons.

“ Le mélange bigarré de droits locaux, provinciaux et nationaux, qui se croisent dans les sens les plus différents d'une manière très arbitraire, tantôt comme droit coutumier, tantôt comme loi écrite, revêtant souvent les questions les plus importantes d'une forme purement statutaire, ce modèle de désordre et de contradiction, dans lequel les détails ruinent l'idée générale et les généralités rendent parfois, à leur tour, le particulier caduc, n'est vraiment pas de nature à rendre possible... chez qui que ce soit une conscience juridique claire. ”

Mais où règne cet état de confusion ? Derechef dans la zone d'application du droit prussien, où, à côté, au-dessus ou au-dessous de ce droit, les droits provinciaux, les statuts locaux, par-ci par-là aussi le droit commun et autres fatras décrivent toute la gamme des valeurs relatives les plus diverses et provoquent chez tous les praticiens du droit ce cri d'alarme que M. Dühring répète ici avec tant de sympathie. Il n'a pas du tout besoin de quitter sa chère Prusse, il n'a qu'à venir au bord du Rhin pour se persuader que là, depuis soixante-dix ans, il n'est plus question de rien de pareil, - sans parler des autres pays civilisés, où les conditions désuètes de ce genre sont éliminées depuis longtemps.

Poursuivons :

“ D'une manière moins accusée on voit l'individu couvrir sa responsabilité naturelle par les jugements et les actes collectifs secrets, par conséquent anonymes, de collèges ou d'autres institutions administratives, qui masquent la part personnelle de chaque membre.”

Et ailleurs :

“ Dans nos conditions actuelles, on considérera comme une exigence surprenante et extrêmement sévère le refus d'admettre cette façon de dissimuler et de couvrir la responsabilité personnelle par des collèges. ”

Peut-être M. Dühring considérera-t-il comme une nouvelle surprenante l'avis que, dans le domaine du droit anglais, chaque membre du collège des juges doit énoncer et motiver personnellement son jugement en séance publique, que les collèges administratifs non électifs, sans publicité des débats et des votes, sont une institution surtout prussienne et inconnue dans la plupart des autres pays, si bien que son exigence ne peut passer pour surprenante et extrêmement sévère ... qu'en Prusse.

De même, ses plaintes sur l'intervention despotique des pratiques religieuses lors de la naissance, du mariage, de la mort et de l'enterrement ne touchent, de tous les grands pays civilisés, que la Prusse, et cela n'est même plus vrai depuis l'introduction de l'état civil. Ce que M. Dühring ne réalise qu'au moyen de son État “ socialitaire ” de l'avenir, a été réglé entre temps par Bismarck en personne à l'aide d'une simple loi. - Pareillement, en se plaignant de voir “ les juristes insuffisamment armés pour leur métier ”, plainte qui peut aussi s'étendre aux “ fonctionnaires d'administration ”, il ne fait qu'entonner une jérémiade spécifiquement prussienne; et même l'antisémitisme poussé jusqu'au ridicule que M. Dühring affiche à chaque occasion, est une propriété spécifique sinon de la Prusse, du moins des territoires à l'est de l'Elbe. Le même philosophe du réel qui regarde de haut avec un souverain mépris tous les préjugés et superstitions, est pour sa part si profondément enfoncé dans ses marottes personnelles qu'il appelle ce préjugé populaire contre les Juifs, hérité de la bigoterie du moyen âge, un “ jugement naturel ” reposant sur des “ motifs naturels ” et s'égare jusqu'à cette affirmation renversante : “ Le socialisme est le seul pouvoir qui puisse affronter des situations démographiques à fort mélange juif ”. (Situation à mélange juif ! Quel langage naturel !)

Suffit. Cette façon de faire étalage d'érudition juridique a pour arrière-plan, - dans le meilleur des cas, - les connaissances techniques les plus vulgaires d'un juriste fort ordinaire du vieux type prussien. Le domaine du droit et des sciences politiques, dont M. Dühring nous présente avec logique les résultats, “ coïncide ” avec la zone où est en vigueur le code prussien. En dehors du droit romain qui est assez familier à n'importe quel juriste, même en Angleterre maintenant, ses connaissances juridiques se limitent purement et simplement au code prussien, ce code du despotisme patriarcal éclairé, qui est rédigé dans un allemand à faire croire que M. Dühring y a appris l'art d'écrire et qui, avec ses gloses morales, son imprécision et son inconsistance juridiques, ses coups de bâtons comme moyens de torture et pénalités, appartient encore entièrement à l'époque pré-révolutionnaire. Tout ce qui le dépasse, est insupportable à M. Dühring, - aussi bien le droit bourgeois moderne des Français que le droit anglais avec son évolution tout à fait originale et sa garantie de la liberté personnelle inconnue sur tout le continent. La philosophie qui

“ n'admet pas d'horizon purement apparent, mais qui, dans un mouvement puissamment révolutionnaire, déploie toutes les terres et tous les cieux de la nature externe et interne, ”

cette philosophie a pour horizon réel... les frontières des six vieilles provinces prussiennes de l'Est, auxquelles s'ajoutent tout au plus les quelques autres lambeaux de terre où le noble droit prussien est en vigueur; au-delà de cet horizon, elle ne déploie ni terre ni ciel, ni nature externe ni nature interne, mais seulement le tableau de l'ignorance la plus crasse à l'égard de ce qui se passe dans le reste du monde.

On ne saurait traiter convenablement de morale et de droit sans en venir à ce qu'on appelle le libre-arbitre, à la responsabilité de l'homme, au rapport de la nécessité et de la liberté. Aussi bien la philosophie du réel a-t-elle non pas une, mais deux solutions à cette question.

“ À toutes les fausses théories de la liberté, il faut substituer le caractère, connu par l'expérience, du rapport selon lequel intellection rationnelle d'une part, et déterminations instinctives d'autre part, s'unissent pour former pour ainsi dire une force moyenne. Les faits fondamentaux de cette sorte de dynamique doivent être tirés de l'observation et, pour mesurer à l'avance ce qui n'est pas encore, faire l'objet d'une estimation générale en nature et en grandeur, dans la mesure du possible. De cette manière, les niaises fictions sur la liberté intérieure remâchées par des millénaires qui s'en sont nourris, ne sont pas seulement balayées à fond, mais aussi remplacées par quelque chose de positif, qui peut être utilisé pour l'organisation pratique de la vie. ”

En conséquence, la liberté consiste en ceci que l'intellection rationnelle tiraille l'homme vers la droite, les instincts irrationnels vers la gauche et que, dans ce parallélogramme de forces, le mouvement réel s'effectue selon la diagonale. La liberté serait donc la moyenne entre l'intellection et l'instinct, le rationnel et l'irrationnel, et son degré pourrait être constaté par l'expérience pour chaque individu à l'aide d'une “ équation personnelle ”, pour employer un terme d'astronomie. Mais quelques pages plus loin, il est dit :

“ Nous fondons la responsabilité morale sur la liberté, qui ne signifie toutefois pas autre chose pour nous que la réceptivité à des motifs conscients en proportion de la raison naturelle et acquise. Tous ces motifs agissent sur les actions, malgré la perception du contraire possible, avec une inéluctable nécessité; mais c'est précisément sur cette contrainte inévitable que nous comptons en faisant jouer les ressorts moraux.”

Cette seconde détermination de la liberté, qui sans la moindre gêne dément la première, n'est à nouveau qu'une manière de réduire à l'extrême platitude la conception de Hegel. Hegel a été le premier à représenter exactement le rapport de la liberté et de la nécessité. Pour lui, la liberté est l'intellection de la nécessité. “ La nécessité n'est aveugle que dans la mesure où elle n'est pas comprise. ” La liberté n'est pas dans une indépendance rêvée à l'égard des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité donnée par là même de les mettre en oeuvre méthodiquement pour des fins déterminées. Cela est vrai aussi bien des lois de la nature extérieure que de celles qui régissent l'existence physique et psychique de l'homme lui-même, - deux classes de lois que nous pouvons séparer tout au plus dans la représentation, mais non dans la réalité. La liberté de la volonté ne signifie donc pas autre chose que la faculté de décider en connaissance de cause. Donc, plus le jugement d'un homme est libre sur une question déterminée, plus grande est la nécessité qui détermine la teneur de ce jugement; tandis que l'incertitude reposant sur l'ignorance, qui choisit en apparence arbitrairement entre de nombreuses possibilités de décision diverses et contradictoires, ne manifeste précisément par là que sa non-liberté, sa soumission à l'objet qu'elle devrait justement se soumettre. La liberté consiste par conséquent dans l'empire sur nous-même et sur la nature extérieure, fondé sur la connaissance des nécessités naturelles; ainsi, elle est nécessairement un produit du développement historique. Les premiers hommes qui se séparèrent du règne animal, étaient, en tout point essentiel, aussi peu libres que les animaux eux-mêmes; mais tout progrès de la civilisation était un pas vers la liberté. Au seuil de l'histoire de l'humanité il y a la découverte de la transformation du mouvement mécanique en chaleur : la production du feu par frottement; au terme de l'évolution qui nous a conduits jusqu'aujourd'hui, il y a découverte de la transformation de la chaleur en mouvement mécanique : la machine à vapeur. - Et malgré la gigantesque révolution libératrice que la machine à vapeur accomplit dans le monde social (elle n'est pas encore à moitié achevée) il est pourtant indubitable que le feu par frottement la dépasse encore en efficacité libératrice universelle. Car le feu par frottement a donné à l'homme pour la première fois l'empire sur une force de la nature et, en cela, l'a séparé définitivement du règne animal. La machine à vapeur ne réalisera jamais un bond aussi puissant dans l'évolution de l'humanité malgré tout le prix qu'elle prend à nos yeux comme représentante de toutes ces puissantes forces de production qui en découlent, ces forces qui permettent seules un état social où il n'y aura plus de différences de classes, plus de souci des moyens d'existence individuels, et où il pourra être question pour la première fois d'une liberté humaine véritable, d'une existence en harmonie avec les lois connues de la nature. Mais à quel point toute l'histoire de l'humanité est encore jeune et combien il serait ridicule d'attribuer quelque valeur absolue à nos conceptions actuelles, cela ressort du simple fait que toute l'histoire passée peut se caractériser comme l'histoire de la période qui va de la découverte pratique de la transformation du mouvement mécanique en chaleur à celle de la transformation de la chaleur en mouvement mécanique.

A vrai dire, l'histoire est traitée autrement chez M. Dühring. En bloc, étant l'histoire des erreurs, de l'ignorance et de la barbarie, de la violence et de l'asservissement, elle est un objet de dégoût pour la philosophie du réel; dans le particulier, elle se divise toutefois en deux grandes sections : 1. de l'état de la matière identique à lui-même jusqu'à la Révolution française, et 2. de la Révolution française jusqu'à M. Dühring; ce qui n'empêche pas le XIX° siècle de rester “ encore essentiellement réactionnaire; bien plus, il l'est [ !], au point de vue intellectuel, davantage encore que le XVIII°. Tout de même, il porte dans son sein le socialisme et par suite, “ le germe d'une transformation plus puissante que celle qui fut imaginée [ !] par les précurseurs et les héros de la Révolution française ”. Le mépris de la philosophie du réel pour l'histoire passée se justifie de la façon suivante :

“ Les quelques millénaires pour lesquels des documents originaux permettent une mémoire historique, signifient bien peu de chose avec leur constitution passée de l'humanité, quand on pense à la série des millénaires à venir ... Le genre humain pris dans son ensemble est encore très jeune, et si un jour la mémoire scientifique peut compter par dizaines de milliers d'années et non par milliers, le manque de maturité mentale, l'enfance de nos institutions, prémisse toute naturelle, prendra une valeur incontestée pour l'explication de notre temps considéré alors comme l'antiquité la plus reculée. ”

Sans nous arrêter plus longtemps à la “ structure linguistique de plein jet ”, en effet, de la dernière phrase, nous remarquerons seulement deux choses : d'abord, que cette “ antiquité la plus reculée” restera en tout état de cause une période historique du plus haut intérêt pour toutes les générations futures, parce qu'elle forme la base de toute évolution ultérieure et supérieure, parce qu'elle a pour point de départ l'homme se dégageant du règne animal et pour contenu la victoire sur des difficultés telles qu'il ne s'en présentera jamais plus de semblables aux hommes associés de l'avenir. Et, deuxièmement, que la fin de cette antiquité la plus reculée, vis-à-vis de laquelle les périodes historiques futures, n'étant plus retenues par ces difficultés et ces obstacles, promettent de tout autres succès scientifiques, techniques et sociaux, est un moment en tout cas très curieusement choisi pour donner des préceptes à ces millénaires à venir, à l'aide de vérités définitives en dernière analyse, de vérités immuables et de conceptions radicales, découvertes dans les conditions d'imperfection, d'enfance mentale, qui caractérisent ce siècle si “ arriéré ” et “ rétrograde ”. Il faut vraiment être le Richard Wagner de la philosophie, - moins le talent de Wagner, - pour ne pas s'apercevoir que tous les dédains que l'on inflige au développement de l'histoire dans le passé, ont également prise sur son résultat soi-disant ultime : la philosophie dite du réel.

Un des morceaux les plus caractéristiques de la nouvelle science radicale est la partie consacrée à l'individualisation et à la valorisation de la vie. Ici, au long de trois chapitres entiers, jaillit et coule, d'une source au flot irrésistible, le lieu-commun sibyllin. Nous sommes malheureusement obligés de nous limiter à quelques courts échantillons.

“ L'essence profonde de toute sensation et, en conséquence, de toutes les formes subjectives de la vie, repose sur la différence d'états ... Or, pour ce qui est de la vie dans sa plénitude [ !], on peut aussi montrer sans plus de façon [ !] que ce n'est pas l'état de permanence, mais le passage d'une situation de la vie à une autre qui fait monter le sentiment de la vie et développe les excitations décisives ... L'état sensiblement identique à lui-même, restant pour ainsi dire en permanence d'inertie et comme dans la même condition d'équilibre, n'a pas, quelle que soit sa nature, grande signification pour l'expérience de l'existence ... L'habitude et, pour ainsi dire, l'accoutumance en fait en totalité quelque chose d'indifférent et d'insensible, qui ne se différencie pas spécialement de la mort. Tout au plus, s'y ajoute-t-il encore, comme une sorte de mouvement vital négatif, le supplice de l'ennui ... Dans une vie stagnante s'éteint, pour les individus et les peuples, toute passion, tout intérêt à l'existence. Mais c'est notre loi de la différence qui rend explicables tous ces phénomènes. ”

La rapidité avec laquelle M. Dühring établit ses résultats foncièrement originaux dépasse toute créance. Tout d'abord, un lieu commun traduit dans le langage de la philosophie du réel : l'excitation continue du même nerf ou la continuation de la même excitation fatigue chaque nerf et chaque système nerveux; il faut donc, à l'état normal, qu'il y ait interruption et changement des excitations nerveuses - on peut lire cela depuis des années dans n'importe quel manuel de physiologie, et tout philistin le sait par expérience propre. - A peine cette antique platitude est-elle transcrite sous la forme mystérieuse : l'essence profonde de toutes les sensations repose sur la différence d'états, qu'elle se transforme aussitôt en “ notre loi de la différence ”. Et cette loi de la différence “ rend parfaitement explicables” toute une série de phénomènes qui, à leur tour, ne sont que des illustrations et des exemples du charme de la variété, si bien que, même pour l'intelligence du philistin le plus vulgaire, ils n'ont absolument besoin d'aucune explication et ne gagnent pas un atome de clarté du fait de ce renvoi à la soi-disant loi de la différence.

Mais cela est encore loin d'épuiser le caractère radical de “ notre loi de la différence ” :

“ La succession des âges de la vie et l'apparition des changements dans les conditions de vie qui s'y rattachent fournissent un exemple tout familier pour mettre en lumière notre principe de différence ... Enfant, adolescent, jeune homme, homme fait éprouvent l'intensité de leurs sentiments vitaux à chacun de ces moments moins par les états déjà fixés dans lesquels ils se trouvent, que par les époques de transition de l'un à l'autre. ”

Cela ne suffit pas :

“ Notre loi de la différence peut trouver encore une application plus lointaine, si l'on tient compte du fait que la répétition de ce qui a déjà été goûté ou accompli n'offre pas d'attrait. ”

Et maintenant, le lecteur peut imaginer lui-même le radotage sibyllin auquel des phrases de la profondeur et de la pénétration des précédentes servent d'amorce; assurément M. Dühring peut s'écrier triomphalement à la fin de son livre :

“ Pour estimer et renforcer la valeur de la vie, la loi de la différence est devenue décisive d'une manière à la fois théorique et pratique ! ”

M. Dühring la juge non moins décisive pour estimer la valeur intellectuelle de son public : il faut qu'il le croie composé uniquement d'ânes ou de philistins !

Plus loin, on nous donne les règles de vie extrêmement Pratiques qui suivent :

“ Les moyens de tenir en éveil l'intérêt total à la vie [belle tâche pour des philistins et pour ceux qui veulent le devenir !] consistent à faire que les divers intérêts pour ainsi dire élémentaires dont se compose le tout, se développent ou se succèdent dans les délais naturels. En même temps, pour le même état, il faudra aussi utiliser la gradation selon laquelle des excitations inférieures et plus faciles à satisfaire peuvent être remplacées par de plus hautes et d'action plus durable, de façon à éviter l'apparition de temps morts tout à fait vides d'intérêt. D'ailleurs, il importera aussi d'empêcher que les tensions qui se produisent naturellement ou d'autre manière dans le cours normal de la vie sociale soient arbitrairement accumulées, forcées ou, ce qui est l'insanité contraire, satisfaites dès leur plus léger mouvement et ainsi entravées dans le développement d'un besoin susceptible de jouissance. Le respect du rythme naturel est, ici comme ailleurs, la condition préalable du mouvement proportionné et gracieux. On ne doit pas non plus se proposer la tâche impossible consistant à étendre les charmes de quelque situation que ce soit au delà du délai qui leur est imparti par la nature ou les circonstances ”, etc.

Le brave homme qui, pour “ goûter la vie ”, se fera une règle de ces solennels oracles de philistin tirés d'un pédantisme qui épilogue sur les plus fades platitudes, ne pourra sans doute se plaindre de “ temps morts tout à fait vides d'intérêt”. Il aura besoin de tout son temps pour préparer et ordonner ses jouissances dans les règles, en sorte qu'il ne lui restera plus un instant de libre pour la jouissance elle-même.

Nous devons goûter la vie, et dans sa plénitude. Il n'y a que deux choses que nous défende M. Dühring : premièrement, “ les malpropretés de l'usage du tabac ” et, deuxièmement, les boissons et les aliments “ qui ont des propriétés provoquant des excitations fâcheuses ou condamnables en général pour une sensibilité ”. Mais M. Dühring qui, dans son cours d'économie politique, célèbre la distillation du schnaps sur un mode si dithyrambique, ne saurait comprendre l'eau-de-vie parmi ces boissons; nous sommes donc obligés de conclure que son interdiction ne s'étend qu'au vin et à la bière. Qu'il interdise encore la viande, et il aura porté la philosophie du réel aux mêmes hauteurs sur lesquelles évoluait avec tant de succès feu Gustave Struve, - sur les hauteurs du pur enfantillage.

D'ailleurs, M. Dühring pourrait bien être un peu plus libéral sur le chapitre des spiritueux. Un homme qui, de son propre aveu, reste toujours hors d'état de trouver le pont du statique au dynamique, a certainement tout lieu d'être indulgent pour quelque pauvre diable qui lève un peu trop le coude et, par suite, cherche en vain, lui aussi, le pont du dynamique au statique.

 

 

 

 

XII.

Dialectique.

Quantité et qualité

 

“ La première et la plus importante des propositions sur les propriétés logiques fondamentales de l'Être concerne l'exclusion de la contradiction. Le contradictoire est une catégorie qui ne peut appartenir qu'à la combinaison de pensées, mais non à une réalité. Dans les choses, il n'y a pas de contradictions ou, en d'autres termes, la contradiction posée comme effective est elle-même le comble du non-sens ... L'antagonisme de forces qui se mesurent l'une en l'autre dans une direction opposée est même la forme fondamentale de toutes actions dans l'existence du monde et des êtres qui le composent. Mais ce conflit entre les directions des forces des éléments et des individus ne se confond pas le moins du monde avec l'idée des absurdes contradictions ... Ici, nous pouvons nous estimer satisfait d'avoir dissipé les brouillards que dégagent habituellement de prétendus mystères de la logique, par une image claire de la réelle absurdité de la contradiction effective, et d'avoir mis en évidence l'inutilité de l'encens que l'on a gaspillé çà et là pour la dialectique de la contradiction, cette marionnette fort grossièrement taillée qu'on a supposée sous le schéma antagoniste de l'univers. ”

Voilà à peu près tout ce qu'on lit sur la dialectique dans le Cours de philosophie. Dans l'Histoire critique, par contre, la dialectique de la contradiction est prise à partie de tout autre façon, et avec elle Hegel surtout.

“ D'après la Logique de Hegel ou plutôt sa doctrine du Logos, le contradictoire, en effet, se rencontre non pas, disons dans la pensée, que par sa nature on ne peut se représenter que subjective et consciente, niais présent objectivement, et pour ainsi dire en chair et en os, dans les choses et les processus eux-mêmes, de sorte que le non-sens ne reste pas une combinaison impossible de la pensée, mais devient une puissance effective. La réalité de l'absurde est le premier article de foi de l'unité hégélienne de la logique et de la non-logique ... Plus c'est contradictoire, plus c'est vrai, ou, en d'autres termes, plus c'est absurde, plus c'est digne de foi; cette maxime, qui n'est même pas d'invention nouvelle, mais a été empruntée à la théologie de la révélation et à la mystique, est l'expression toute nue du principe dit dialectique. ”

La pensée contenue dans les deux passages cités se résume en cette proposition que la contradiction = le non-sens et ne peut, par conséquent, se rencontrer dans le monde réel. Il se peut que pour des gens qui ont d'ailleurs assez de bon sens, cette proposition ait la même valeur d'évidence que celle-ci : droit ne peut être courbe, et courbe ne peut être droit. Mais le calcul différentiel, sans s'arrêter aux protestations du bon sens, pose cependant, dans certaines conditions, droit et courbe comme équivalents et obtient par là des résultats à jamais inaccessibles au bon sens raidi sur le caractère absurde de l'identité de droit et de courbe. Et après le rôle considérable que la dialectique dite de la contradiction a joué dans la philosophie depuis les premiers Grecs jusqu'à nos jours, même un adversaire plus fort que M. Dühring aurait eu le devoir de l'aborder avec d'autres arguments qu'une seule affirmation et beaucoup d'injures.

Tant que nous considérons les choses comme en repos et sans vie, chacune pour soi, l'une à côté de l'autre et l'une après l'autre, nous ne nous heurtons certes à aucune contradiction en elles. Nous trouvons là certaines propriétés qui sont en partie communes, en partie diverses, voire contradictoires l'une à l'autre, mais qui, dans ce cas, sont réparties sur des choses différentes et ne contiennent donc pas en elles-mêmes de contradiction. Dans les limites de ce domaine d'observation, nous nous en tirons avec le mode de pensée courant, le mode métaphysique. Mais il en va tout autrement dès que nous considérons les choses dans leur mouvement, leur changement, leur vie, leur action réciproque l'une sur l'autre. Là nous tombons immédiatement dans des contradictions. Le mouvement lui-même est une contradiction; déjà, le simple changement mécanique de lieu lui-même ne peut s'accomplir que parce qu'à un seul et même moment, un corps est à la fois dans un lieu et dans un autre lieu, en un seul et même lieu et non en lui. Et c'est dans la façon que cette contradiction a de se poser continuellement et de se résoudre en même temps, que réside précisément le mouvement.

Nous avons donc ici une contradiction qui “ se rencontre objectivement présente et pour ainsi dire en chair et en os dans les choses et les processus eux-mêmes ”. Qu'en dit M. Dühring ? Il prétend qu'en somme, il n'y aurait jusqu'à présent “ aucun pont entre le statique rigoureux et le dynamique dans la mécanique rationnelle ”. Le lecteur remarque enfin ce qui se cache derrière cette phrase favorite de M. Dühring, rien d'autre que ceci : l'entendement, qui pense métaphysiquement, ne peut absolument pas en venir de l'idée de repos à celle de mouvement, parce qu'ici la contradiction ci-dessus lui barre le chemin. Pour lui, le mouvement, du fait qu'il est une contradiction, est purement inconcevable. Et tout en affirmant le caractère inconcevable du mouvement, il admet lui-même contre son gré l'existence de cette contradiction; il admet donc que dans les choses et les processus eux-mêmes, il y a une contradiction objectivement présente, qui, de surcroît, est une puissance de fait.

Si le simple changement mécanique de lieu contient déjà en lui-même une contradiction, à plus forte raison les formes supérieures de mouvement de la matière et tout particulièrement la vie organique et son développement. Nous avons vu plus haut que la vie consiste au premier chef précisément en ce qu'un être est à chaque instant le même et pourtant un autre. La vie est donc également une contradiction qui, présente dans les choses et les processus eux-mêmes, se pose et se résout constamment. Et dès que la contradiction cesse, la vie cesse aussi, la mort intervient. De même, nous avons vu que dans le domaine de la pensée également, nous ne pouvons pas échapper aux contradictions et que, par exemple, la contradiction entre l'humaine faculté de connaître intérieurement infinie et son existence réelle dans des hommes qui sont tous limités extérieurement et dont la connaissance est limitée, se résout dans la série des générations, série qui, pour. nous, n'a pratiquement pas de fin, - tout au moins dans le progrès sans fin.



Nous avons déjà fait allusion au fait que l'un des fondements principaux des mathématiques supérieures est le fait que, dans certaines circonstances, droit et courbe doivent être la même chose. Elles réalisent cette autre contradiction que des lignes qui se coupent sous nos yeux doivent cependant, à cinq ou six centimètres seulement de leur point d'intersection, passer pour parallèles, c'est-à-dire pour des lignes qui, même prolongées à l'infini, ne peuvent pas se couper. Et pourtant, avec cette contradiction, et avec d'autres bien plus violentes encore, elles obtiennent des résultats non seulement justes, mais encore tout à fait inaccessibles aux mathématiques inférieures.

Mais celles-ci déjà fourmillent de contradictions. C'est, par exemple, une contradiction qu'une racine de A doive être une puissance de A, et pourtant A1/2 = A. C'est une contradiction qu'une grandeur négative doive être le carré de quelque chose, car toute grandeur négative multipliée par elle-même donne un carré positif. La racine carrée de -1 n'est donc pas seulement une contradiction, mais même une contradiction absurde, un non-sens réel. Et pourtant, dans beaucoup de cas, est le résultat nécessaire d'opérations mathématiques exactes; bien plus, où en seraient les mathématiques, tant inférieures que supérieures, s'il leur était interdit d'opérer avec ?

Les mathématiques elles-mêmes abordent le domaine de la dialectique en traitant des grandeurs variables, et il est caractéristique que ce soit un philosophe dialecticien, Descartes, qui y ait introduit ce progrès. Ce que la mathématique des grandeurs variables est à celle des grandeurs invariables, la pensée dialectique l'est après tout par rapport à la pensée métaphysique. Ce qui n'empêche aucunement la grande masse des mathématiciens de ne reconnaître la dialectique que dans le domaine des mathématiques, et bon nombre d'entre eux de se servir des méthodes obtenues par la voie dialectique pour continuer à opérer tout à fait selon la vieille manière bornée de la métaphysique.

Entrer dans plus de détails sur l'antagonisme de forces de M. Dühring et son schéma antagoniste de l'univers ne serait possible que s'il nous avait donné sur ce thème autre chose ... que la simple phrase. Cela fait, on ne nous présente pas une seule fois cet antagonisme en action ni dans le schéma de l'univers, ni dans la philosophie de la nature, et c'est le meilleur aveu que M. Dühring ne sait absolument pas qu'entreprendre de positif avec cette “forme fondamentale de toutes actions dans l'existence du monde et des êtres qui le composent ”. En effet, lorsqu'on a ravalé la “doctrine de l'Être” de Hegel jusqu'à cette platitude de forces qui se meuvent en direction opposée, mais non pas en des contradictions, le mieux qu'on a certes à faire, c'est d'éluder toute application de ce lieu commun.

Le second point qui permet à M. Dühring de donner libre cours à sa colère antidialectique, c'est Le Capital de Marx qui le lui offre.

“ Manque de logique naturelle et intelligible, par lequel se distinguent les contorsions de l'imbroglio dialectique et ses arabesques d'idées ... A la partie actuellement publiée, on est déjà obligé d'appliquer le principe que d'un certain point de vue et aussi d'une manière générale [ !] selon un préjugé philosophique connu, il faut chercher tout dans n'importe quoi et n'importe quoi dans tout, et que, en conséquence de cette mixture et caricature d'idées, finalement tout est un. ”

Cette vue pénétrante qu'il a du préjugé philosophique bien connu, permet donc aussi à M. Dühring de prédire avec certitude ce que sera la “ fin ” de la philosophie économique de Marx, partant ce que sera le contenu des volumes suivants du Capital, exactement sept lignes après avoir déclaré que

“ vraiment on ne peut pas prévoir ce qui, à parler en homme et en Allemand, doit pour de bon venir encore dans les deux [derniers] volumes. ”

Cependant, ce n'est pas la première fois que les œuvres de M. Dühring se manifestent à nous comme appartenant aux “ choses ” dans lesquelles “ le contradictoire se rencontre objectivement présent, et pour ainsi dire en chair et en os ”. Ce qui ne l'empêche aucunement de poursuivre sur un ton triomphal :

“ Pourtant, il est à prévoir que la saine logique triomphera de sa caricature ... Les grands airs et les cachotteries dialectiques ne donneront à aucune personne à qui il reste un peu de jugement sain, la tentation de s'engager ... dans ces difformités de pensée et de style. Avec le dépérissement des derniers restes des sottises dialectiques, ce moyen de faire des dupes ... perdra ... son influence trompeuse et personne ne croira plus qu'il faut se tourmenter pour dépister une sagesse, là où, une fois épuré, le noyau de ces choses embrouillées ne fait apparaître dans le meilleur cas que les éléments de théories courantes, quand encore ce ne sont pas des lieux communs ... Il est tout à fait impossible de rendre les contorsions [de Marx] en fonction de la doctrine du Logos sans prostituer la saine logique. ”

La méthode de Marx consisterait à “ régler des miracles dialectiques pour ses fidèles ”, etc.

Ici, il ne s'agit encore nullement de l'exactitude ou de l'inexactitude des résultats économiques des études de Marx, mais seulement de la méthode dialectique appliquée par Marx. Mais une chose est certaine : la plupart des lecteurs du Capital n'apprendront que maintenant, et par M. Dühring, ce qu'ils ont lu en réalité. Et parmi eux M. Dühring lui-même, qui, en 1867 (Ergänzungsblätter III, Heft 3)  [1], était encore capable d'exposer le contenu du livre d'une façon relativement rationnelle pour un penseur de son calibre, sans être obligé de traduire d'abord en langage Dühring les développements de Marx, comme il déclare maintenant que c'est indispensable. S'il commit dès ce temps la bévue d'identifier la dialectique de Marx avec celle de Hegel, il n'avait cependant pas encore perdu tout à fait la faculté de distinguer entre la méthode et les résultats qu'elle permet d'obtenir, et de comprendre que ce n'est pas réfuter ceux-ci dans le détail que d'éreinter celle-là dans l'ensemble.



La déclaration la plus étonnante de M. Dühring est en tout cas celle-ci : que pour le point de vue de Marx, “ en fin de compte tout est un ”; que donc pour Marx, par exemple, capitalistes et salariés, modes de production féodal, capitaliste et socialiste, “ c'est tout un ”; qu'à la fin, sans doute, Marx et M. Dühring sont “ tout un ”. Pour expliquer la possibilité d'extravagances aussi niaises, il ne reste qu'à admettre que le seul mot de dialectique plonge M. Dühring dans un état d'irresponsabilité où, par suite d'une certaine caricature et mixture d'idées, en fin de compte, ce qu'il dit et ce qu'il fait, “ c'est tout un ”.

Nous avons ici un échantillon de ce que M. Dühring appelle “ ma façon de grand style d'écrire I'histoire ”, ou encore

“ le procédé sommaire qui règle leur compte au genre et au type sans condescendre à honorer d'une dénonciation de l'erreur dans le détail micrologique ce qu'un Hume appelait la plèbe des savants; ce procédé d'un style plus élevé et plus noble est seul compatible avec les intérêts de la pleine vérité et les devoirs que l'on a envers le public non initié. ”

La peinture historique de grand style et le fait de régler sommairement leur compte au genre et au type sont, en effet, très commodes pour M. Dühring, puisque cela lui permet de négliger comme micrologiques tous les faits déterminés, de les poser comme égaux à zéro, et, au lieu de faire une démonstration, de s'en tenir à des formules générales, d'affirmer et d'écraser tout simplement de ses foudres. Un avantage supplémentaire est de n'offrir aucun point d'appui effectif à l'adversaire, et ainsi de ne lui laisser à peu près aucune autre possibilité de réponse que de se lancer également dans des affirmations de grand style et sommaires, de se répandre en formules générales et, en fin de compte, de foudroyer à son tour M. Dühring, bref, comme on dit, de lui renvoyer la balle, ce qui n'est pas du goût de tout le monde. Voilà pourquoi nous devons savoir gré à M. Dühring de ce qu'exceptionnellement, il abandonne le style élevé et noble pour nous donner au moins deux exemples de la damnable doctrine du Logos selon Marx.

“ Quel comique n'y a-t-il pas, par exemple, à évoquer l'idée nébuleuse et confuse de Hegel selon laquelle la quantité se change en qualité, d'où il résulte qu'une avance, quand elle atteint une certaine limite, devient capital par ce simple accroissement quantitatif ! ”

Il faut reconnaître que, dans cette présentation “ épurée ” par M. Dühring, la chose prend un aspect assez curieux. Voyons donc quelle mine elle a chez Marx dans l'original. A la page 313 (2e édition du Capital)  [2], Marx tire, de l’étude qui précède sur le capital constant, le capital variable et la plus-value, la conclusion que

“ toute somme de valeur ou de monnaie ne peut pas être transformée en capital. Cette transformation ne peut s'opérer sans qu'un minimum d'argent ou de valeur d'échange se trouve entre les mains du postulant à la dignité capitaliste.”

Il prend alors pour exemple le cas d'un ouvrier d'une branche quelconque de l'industrie qui travaille huit heures par jour pour lui-même, c'est-à-dire pour produire la valeur de son salaire, et les quatre heures qui suivent pour le capitaliste, pour produire la plus-value qui tombe immédiatement dans les poches de celui-ci. Il faut dès lors que quelqu'un dispose d'une somme de valeur lui permettant de pourvoir deux ouvriers de matière première, de moyens de travail et de salaire, s'il veut empocher chaque jour assez de plus-value pour pouvoir en vivre aussi bien que vit l'un de ses ouvriers. Et comme la production capitaliste a pour but non seulement le simple entretien de la vie, mais l'augmentation de la richesse, notre homme avec ses deux ouvriers ne serait toujours pas un capitaliste. Pour vivre deux fois mieux qu'un ouvrier ordinaire et retransformer la moitié de la plus-value produite en capital, il faudrait qu'il puisse employer huit ouvriers, donc posséder déjà quatre fois la somme de valeur admise plus haut. C'est seulement par la suite, et au milieu d'autres développements destinés à éclairer et à fonder le fait que n'importe quelle petite somme de valeur n'est pas suffisante pour se transformer en capital, mais que, pour cette transformation, chaque période de développement et chaque branche d'industrie ont leur limite minima déterminée, que Marx remarque :

“ Ici, comme dans les sciences naturelles, se confirme la loi constatée par Hegel dans sa Logique, loi d'après laquelle de simples changements dans la quantité, parvenus à certain degré, amènent des différences dans la qualité  [3].”

Et, maintenant, admirez le style élevé et noble grâce auquel M. Dühring fait dire à Marx le contraire de ce qu'il a dit. Marx dit : Le fait qu'une somme de valeur ne peut se transformer en capital que dès qu'elle a atteint une grandeur minima, différente selon les circonstances, mais déterminée dans chaque cas particulier, - ce fait est une preuve de l'exactitude de la loi de Hegel. M. Dühring lui fait dire : Parce que, selon la loi de Hegel, la quantité se change en qualité, “ il résulte de là qu'une avance, quand elle atteint une certaine limite ... devient capital”. Donc exactement le contraire.

Cette coutume de faire des citations fausses “ dans l'intérêt de la pleine vérité ” et “ des devoirs qu'on a envers le public non initié”, nous est déjà familière depuis que nous avons vu comment M. Dühring traite l'affaire Darwin. Elle apparaît de plus en plus comme une nécessité interne de la philosophie du réel, et voilà certes un “ procédé très sommaire ”. Sans parler du fait que M. Dühring fait comme si Marx parlait d'une “avance” quelconque, alors qu'il s'agit ici seulement de l'avance opérée en matières premières, en moyens de travail et en salaires; et que de cette manière, M. Dühring arrive à faire dire à Marx un pur non-sens. Après quoi, il a le front de trouver comique le non-sens qu'il a fabriqué lui-même; de même qu'il s'était confectionné un Darwin de fantaisie pour faire sur lui l'épreuve de ses forces, de même il se donne ici un Marx de fantaisie. “ Manière de grand style d'écrire l'histoire”, en effet !

Nous avons déjà vu plus haut, dans le schéma de l'univers, qu'avec cette ligne nodale hégélienne de rapports de mesure, où à certains points du changement quantitatif il se produit brusquement une conversion qualitative, il était déjà arrivé à M. Dühring un petit malheur : dans une heure de faiblesse, il l'avait reconnue et appliquée lui-même. Nous avons donné là un des exemples les plus connus : celui de la transformation des états d'agrégation de l'eau qui, sous pression atmosphérique normale, à 0 ºC, passe de l'état liquide à l'état solide et à 100 ºC, de l'état liquide à l'état gazeux, en sorte qu'à ces deux tournants, le changement purement quantitatif de la température entraîne un état de l'eau qualitativement changé.

Nous aurions pu tirer encore de la nature ou de la société humaine des centaines de faits semblables pour prouver cette loi. C'est ainsi que, dans Le Capital de Marx, toute la quatrième section (production de la plus-value relative dans le domaine de la coopération, de la division du travail et de la manufacture, du machinisme et de la grande industrie) traite d'innombrables cas où une transformation quantitative change la qualité des choses et de même, une transformation qualitative leur quantité; où donc, pour employer l'expression si haïe de M. Dühring, la quantité se convertit en qualité et inversement. Citons, par exemple, le fait que la coopération de beaucoup d'individus, la fusion de beaucoup de forces en une force combinée engendre, pour parler comme Marx, “ une nouvelle force potentiée ” qui est essentiellement différente de la somme de ses forces composantes.

Dans le même passage tourné par M. Dühring en son contraire dans l'intérêt de la pleine vérité, Marx avait, en outre, fait cette remarque :

“ La théorie moléculaire de la chimie moderne, développée scientifiquement pour la première fois par Laurent et Gerhardt, a pour base cette loi  [4]. ”

Mais qu'importait à M. Dühring ? Ne savait-il pas que :

“ Les éléments de culture éminemment modernes du mode de pensée scientifique manquent précisément là où, comme chez M. Marx et son rival Lassalle, la demi-science et un peu de philosophaillerie constituent le mince bagage d'une parade savante ”,

tandis que chez M. Dühring, il y a à la base “ les principaux faits établis par la science exacte en mécanique, physique, chimie”, etc. - Comment, nous l'avons vu ! Mais afin de mettre les tiers aussi en état de juger, nous examinerons d'un peu plus près l'exemple cité par Marx dans sa note.

Il s'agit ici, en effet, des séries homologues de combinaisons du carbone, dont on connaît déjà un grand nombre et dont chacune a sa propre formule algébrique de composition. Si, par exemple, comme cela se fait en chimie, nous exprimons un atome de carbone par C, un atome d'hydrogène par H, un atome d'oxygène par 0, et le nombre des atomes de carbone contenus dans chaque combinaison par n, nous pouvons représenter ainsi les formules moléculaires pour quelques-unes de ces séries.

 

CnH(2n+2) - Série des paraffines normales.

 

CnH(2n+2)O - Série des alcools primaires.

 

CnH2nO2 - Série des acides gras monobasiques.

 

Prenons comme exemple la dernière de ces séries et posons successivement n = 1, n = 2, n = 3, etc., nous obtenons les résultats suivants (sans tenir compte des isomères) :

 

CH2O2 - acide formique - point d'ébullition 100º; point de fusion 1º.

 

C2H4O2 - acide acétique - point d'ébullition 118º; point de fusion 17'.

 

C3H6O2 - acide propionique - point d'ébullition 140º; point de fusion - -.

 

C4H8O2 - acide butyrique - point d'ébullition 162º; point de fusion - -.

 

C5H10O2 - acide valérianique - point d'ébullition 175º; point de fusion - -.

 

etc., jusqu'à C30H60O2, acide mélissique, qui ne fond qu'à 80º et qui n'a pas de point d'ébullition, car il ne peut pas se volatiliser sans se décomposer.

 

Nous voyons donc ici toute une série de corps qualitativement différents formés par simple addition quantitative des éléments, et cela toujours dans le même rapport. Ce fait apparaît de la façon la plus nette là où tous les éléments de la combinaison changent de quantité dans un rapport égal; ainsi, pour les paraffines normales CnH2n+2 : la moins élevée est le méthane CH4, un gaz; la plus élevée qu'on connaisse, l'hexadécane C16H34, corps solide formant des cristaux incolores qui fond à 21º et ne bout qu'à 278º. Dans les deux séries, tout membre nouveau se constitue par addition de CH2, d'un atome de carbone et de deux atomes d'hydrogène, à la formule moléculaire du membre précédent, et ce changement quantitatif de la formule moléculaire produit chaque fois un corps qualitativement différent,

Mais ces séries-là ne sont qu'un exemple particulièrement palpable; presque partout en chimie, et déjà avec les divers oxydes de l'azote ou les divers oxyacides du phosphore ou du soufre, on peut voir comment “ la quantité se convertit en qualité ” et comment cette soi-disant idée nébuleuse et confuse de Hegel se rencontre pour ainsi dire en chair et en os dans les choses et les processus, sans que personne, cependant, ne reste confus et nébuleux hormis M. Dühring. Et si Marx est le premier qui ait attiré l'attention sur ce point, et si M. Dühring lit cette indication sans même la comprendre (car autrement il n'aurait certainement pas laissé passer ce forfait inouï), cela suffit pour mettre en évidence, sans même jeter un regard en arrière sur la glorieuse philosophie de la nature de Dühring, à qui manquent “ les éléments de culture éminemment modernes du mode de pensée scientifique ”, à Marx ou à M. Dühring, et à qui manque la connaissance des “ principaux faits établis... par la chimie ”.

Pour finir, nous invoquerons encore un témoin en faveur de la conversion de la quantité en qualité : Napoléon. Voici comment il décrit le combat de la cavalerie française mal montée, mais disciplinée, contre les Mameluks, incontestablement la cavalerie de ce temps la meilleure pour le combat singulier, mais sans discipline :

“ Deux Mameluks étaient absolument supérieurs à trois Français; 100 Mameluks et 100 Français se valaient; 300 Français étaient habituellement supérieurs à 300 Mameluks; 1.000 Français culbutaient toujours 1.500 Mameluks.”

Exactement comme, chez Marx, une grandeur minimum déterminée, quoique variable, de la somme de valeur d'échange était nécessaire pour que fût possible sa transformation en capital, de même, chez Napoléon, un détachement de cavalerie d'une grandeur minima déterminée était nécessaire pour que la force de la discipline, qui reposait sur l'ordre fermé et l'utilisation méthodique, pût se manifester et grandir jusqu'à triompher même de masses plus grandes de cavaliers irréguliers mieux montés, plus habiles à cheval et au combat et au moins tout aussi courageux. Mais qu'est-ce que cela prouve contre M. Dühring ? Est-ce que Napoléon n'a pas lamentablement succombé dans sa lutte contre l'Europe ? N'a-t-il pas subi défaite sur défaite ? Et pourquoi ? Uniquement pour avoir introduit l'idée nébuleuse et confuse de Hegel dans la tactique de la cavalerie !

 

 

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Notes

 

[1] L'article de Dühring sur Le Capital de Marx parut en 1867 dans Ergänzungsblätter zur Kenntnis der Gegenwart, vol. 3, cahier 3, pp. 182-186.

 

[2] Le Capital, livre I, tome I, p. 301, E. S., 1971.

 

[3] Le Capital, livre 1, tome I, p. 302, E. S., 1971.

 

[4] Le Capital, livre I, tome 1, p. 302, note 2, E. S., 1971.

 

 

 

 

 

XIII.

Dialectique.

Négation de la négation

 

“ Cette esquisse historique [la genèse de l'accumulation dite primitive du capital en Angleterre] est encore ce qu'il y a relativement de meilleur dans le livre de Marx, et elle serait meilleure encore, si, en plus de la béquille érudite, elle ne s'appuyait pas aussi sur la béquille dialectique. En effet, en l'absence de moyens meilleurs et plus clairs, c'est la négation de la négation selon Hegel qui doit ici faire office de sage-femme et accoucher l'avenir du sein du passé. La suppression de la propriété individuelle qui s'est accomplie depuis le XVI° siècle de la manière indiquée, est la première négation. Elle sera suivie d'une seconde, qui se caractérise comme négation de la négation et par suite comme restauration de la “ propriété individuelle ”, mais sous une forme plus haute, fondée sur la possession en commun du sol et des moyens de travail. Si cette nouvelle “ propriété individuelle ” a été aussi appelée chez M. Marx “ propriété sociale”, c'est bien là qu'apparaît l'unité supérieure de Hegel, dans laquelle la contradiction doit être levée, c'est-à-dire, pour suivre le jeu de mots, aussi bien surmontée que conservée ... L'expropriation des expropriateurs est donc le résultat pour ainsi dire automatique de la réalité historique dans ses rapports extérieurs et matériels ... Sur la foi de fariboles hégéliennes, comme la négation de la négation en est une, il serait difficile pour un homme réfléchi de se laisser convaincre de la nécessité de la mise en commun du sol et du capital ... La nébuleuse ambiguïté des idées de Marx ne surprendra d'ailleurs pas celui qui sait comment on peut joliment raisonner avec la dialectique hégélienne pour base scientifique, ou plutôt ce qui doit nécessairement en sortir comme déraison. Pour celui qui ne connaît rien à ces tours, il faut remarquer expressément que chez Hegel la première négation est le concept du péché originel selon le catéchisme et la seconde celle d'une unité plus haute conduisant à la rédemption. Ce n'est tout de même pas sur cette drôle d'analogie empruntée au domaine de la religion qu'on devrait fonder la logique des faits... M. Marx reste l'âme sereine dans l'univers nébuleux de sa propriété à la fois individuelle et sociale et laisse à ses adeptes le soin de résoudre eux-mêmes la profonde énigme dialectique. ”

Voilà comme parle M. Dühring.

Donc, Marx ne peut prouver la nécessité de la révolution sociale, de l'établissement d'une société reposant sur la propriété commune de la terre et des moyens de production créés par le travail autrement que par l'appel à la négation de la négation selon Hegel; et en fondant sa théorie socialiste sur cette drôle d'analogie empruntée à la religion, il en arrive à ce résultat que dans la société future régnera une propriété à la fois individuelle et sociale comme unité hégélienne supérieure de la contradiction levée.

Laissons-là pour commencer la négation de la négation et examinons la “ propriété à la fois individuelle et sociale ”. M. Dühring la caractérise comme un “ univers nébuleux ” et il est remarquable que, sur ce point, il ait vraiment raison. Ce n'est malheureusement pas Marx qui se trouve dans cet univers nébuleux, mais de nouveau M. Dühring en personne. En effet, de même que, plus haut déjà, il pouvait, grâce à son habileté dans la méthode hégélienne du “ délire ”, établir sans peine ce que devaient forcément contenir les volumes encore inachevés du Capital, il peut ici aussi corriger sans grande peine Marx d'après Hegel en lui prêtant une unité supérieure de la propriété dont Marx n'a pas dit un mot.

Marx dit :

“ C'est la négation de la négation. Elle rétablit non la propriété privée du travailleur, mais sa propriété individuelle, fondée sur les acquêts de l'ère capitaliste, sur la coopération et la possession commune de tous les moyens de production, y compris le sol. Pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il a naturellement fallu plus de temps, d'efforts et de peines que n'en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste qui, de fait, repose déjà sur un mode de production collectif  [1]. ”

C'est tout. La situation établie par l'expropriation des expropriateurs est donc désignée comme le rétablissement de la propriété individuelle, mais sur la base de la propriété sociale de la terre et des moyens de production produits par le travail lui-même. Pour quiconque sait comprendre, cela signifie que la propriété sociale s'étend à la terre et aux autres moyens de production et la propriété individuelle aux produits, donc aux objets de consommation. Et afin de rendre la chose accessible même à des enfants de six ans, Marx suppose à la page 56

“ une réunion d'hommes libres travaillant avec des moyens de production communs et dépensant, d'après un plan concerté, leurs nombreuses forces individuelles comme une seule et même force de travail social  [2] ”;

donc une union organisée de façon socialiste, et il dit :

“ Le produit total des travailleurs unis est un produit social. Une partie sert de nouveau comme moyen de production et reste sociale, mais l'autre partie est consommée et, par conséquent, doit se répartir entre tous. ”

Voilà pourtant qui est assez clair, même pour le cerveau hégélianisé de M. Dühring.

La propriété à la fois individuelle et sociale, cette création équivoque et confuse, cette déraison qui résulte obligatoirement de la dialectique de Hegel, cet univers nébuleux, cette profonde énigme dialectique que Marx laisse à ses adeptes le soin de résoudre, représente, derechef, une libre création et imagination de M. Dühring. Marx, en tant que soi-disant hégélien, est obligé de fournir comme résultat de la négation de la négation une unité supérieure véritable, et comme il ne le fait pas au goût de M. Dühring, celui-ci doit derechef donner dans le style élevé et noble et, dans l'intérêt de la pleine vérité, faire dire à Marx des choses qui sont la fabrication hautement personnelle de M. Dühring. Un homme qui est aussi totalement incapable de faire une citation exacte, fût-ce par exception, peut bien s'abandonner à l'indignation morale vis-à-vis des “ chinoiseries d'érudition ” d'autres gens qui, sans exception, font des citations exactes, mais par là précisément “ cachent mal leur manque de vues pénétrantes sur l'ensemble d'idées de chacun des auteurs qu'ils citent ”. M. Dühring a raison. Vive la peinture historique de grand style !

Jusqu'ici nous sommes partis de l'hypothèse que l'opiniâtre pratique des citations fausses propre à M. Dühring était du moins de bonne foi et reposait soit sur une incapacité totale de compréhension, soit encore sur un usage particulier à la peinture historique de grand style, quoique qualifié ordinairement de nonchalant, l'usage de citer de mémoire. Mais il semble que nous soyons arrivés au point où chez M. Dühring aussi la quantité se convertit en qualité. Car si nous réfléchissons que premièrement le passage de Marx est en soi parfaitement clair et qu'en plus il est complété par un autre passage du même livre qui ne prête absolument à aucun malentendu; que, deuxièmement, ni dans la critique du Capital citée plus haut qui se trouve dans les Ergänzungsblätter, ni dans celle que contient la première édition de l'Histoire critique, M. Dühring n'avait découvert ce monstre de la “propriété à la fois individuelle et sociale”, mais qu'il l'a trouvé seulement dans la deuxième édition, c'est-à-dire à la troisième lecture; que dans cette deuxième édition remaniée dans le sens socialiste, M. Dühring avait besoin de faire dire à Marx les plus grandes bêtises possibles sur l'organisation future de la société pour pouvoir en revanche présenter d'un ton d'autant plus triomphal, - et c'est ce qu'il fait aussi, - “ la commune économique, dont j'ai fait l'esquisse économique et juridique dans mon Cours ”, - si l'on réfléchit à tout cela, une seule conclusion s'impose : M. Dühring nous force presque ici à admettre qu'il avait le propos délibéré de “ salutairement étendre ” la pensée de Marx, - salutairement pour M. Dühring.

Quel rôle joue chez Marx la négation de la négation ? A la page 791 et sq.  [3], il rassemble les conclusions de l'étude économique et historique de l'accumulation dite primitive du capital, étude qui occupe les 50 pages précédentes. Avant l'ère capitaliste existait, en Angleterre tout au moins, la petite entreprise, ayant pour base la propriété privée de l'ouvrier sur ses moyens de production. L'accumulation dite primitive du capital a consisté ici dans l'expropriation de ces producteurs immédiats, c'est-à-dire dans la dissolution de la propriété privée reposant sur le travail personnel. Si cela fut possible, c'est que la petite entreprise en question n'est compatible qu'avec des limites naturelles et étroites de la production et de la société et que donc, à un certain niveau, elle met au monde les moyens matériels de son propre anéantissement. Cet anéantissement, la transformation des moyens de production individuels et dispersés en moyens concentrés socialement, forme la préhistoire du capital. Dès que les ouvriers sont transformés en prolétaires et leurs conditions de travail en capital, dès que le mode de production capitaliste tient debout, la socialisation ultérieure du travail et la transformation ultérieure de la terre et autres moyens de production, donc l'expropriation ultérieure des propriétaires privés, prennent une forme nouvelle.

“ Ce qui est maintenant à exproprier, ce n'est plus le travailleur indépendant, mais le capitaliste, le chef d'une armée ou d'une escouade de salariés. Cette expropriation s'accomplit par le jeu des lois immanentes de la production capitaliste, lesquelles aboutissent à la concentration des capitaux. Corrélativement à cette concentration, à l'expropriation du grand nombre des capitalistes par le petit, se développent sur une échelle toujours croissante l'application de la science à la technique, l'exploitation de la terre avec méthode et ensemble, la transformation de l'outil en instruments puissants seulement par l'usage en commun, partant l'économie des moyens de production, l'entrelacement de tous les peuples dans le réseau du marché universel, d'où le caractère international imprimé au régime capitaliste. A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d'évolution sociale, s'accroissent la misère, l'oppression, l'esclavage, la dégradation, l'exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste. Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés  [4].”

Et, maintenant, je demande au lecteur : Où sont les contorsions et les arabesques intellectuelles de l'imbroglio dialectique, où est la mixture et caricature d'idées d'où il résulte finalement que tout est un, où sont les miracles dialectiques pour les croyants, où les cachotteries dialectiques et les contorsions en fonction de la doctrine hégélienne du Logos, sans lesquels Marx, d'après M. Dühring, n'arrive pas à mettre sur pied son développement ? Marx démontre simplement par l'histoire, et ici résume brièvement, les faits que voici : de même qu'autrefois la petite entreprise par son évolution a nécessairement engendré les conditions de son anéantissement, c'est-à-dire de l'expropriation des petits propriétaires, de même aujourd'hui le mode de production capitaliste a engendré également lui-même les conditions matérielles qui le feront nécessairement périr. Le processus est un processus historique, et s'il est en même temps dialectique, ce n'est pas la faute de Marx, si contrariant que cela soit pour M. Dühring.



C'est seulement après avoir fini sa démonstration économique et historique que Marx continue :

“ L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature. C'est la négation de la négation ”,

etc., voir la citation plus haut.

Donc, en caractérisant le processus comme négation de la négation, Marx ne pense pas à en démontrer par là la nécessité historique. Au contraire : c'est avoir démontré par l'histoire comment, en fait, le processus en partie s'est réalisé, en partie doit forcément se réaliser encore, que Marx le désigne, en outre, comme un processus qui s'accomplit selon une loi dialectique déterminée. C'est tout. Nous avons donc affaire derechef à une supposition gratuite de M. Dühring quand il prétend que la négation de la négation doit faire ici office de sage-femme en accouchant le futur du sein du passé, ou que Marx nous demande de faire crédit à la négation pour nous laisser convaincre que la communauté du sol et du capital (laquelle est elle-même une contradiction en chair et en os de M. Dühring) est une nécessité.

C'est déjà un manque total d'intelligence de la nature de la dialectique, que de la tenir, comme fait M. Dühring, pour un instrument de pure démonstration, à la façon dont on peut se faire une idée bornée, disons de la logique formelle ou des mathématiques élémentaires. Même la logique formelle est avant tout une méthode pour trouver des résultats nouveaux, pour progresser du connu à l'inconnu, et cela est vrai, mais dans un sens bien plus élevé encore, de la dialectique qui, en outre, en brisant l'horizon étroit de la logique, contient le germe d'une vue plus vaste du monde. On trouve le même rapport en mathématiques. Les mathématiques élémentaires, les mathématiques des grandeurs constantes, se meuvent, du moins dans l'ensemble, à l'intérieur des limites de la logique formelle; les mathématiques des grandeurs variables, dont le calcul infinitésimal forme la partie la plus importante, ne sont essentiellement que l'application de la dialectique à des rapports mathématiques. La pure démonstration passe ici décidément à l'arrière-plan, en comparaison des multiples applications de la méthode à de nouveaux domaines de recherche. Mais presque toutes les démonstrations des mathématiques supérieures, dès les premières démonstrations du calcul différentiel, sont, à strictement parler, fausses du point de vue des mathématiques élémentaires. Il ne peut en être autrement, dès que, comme c'est ici le cas, l'on veut démontrer au moyen de la logique formelle les résultats obtenus sur le plan de la dialectique. Vouloir, à l'usage d'un métaphysicien endurci comme M. Dühring, démontrer quoi que ce soit au moyen de la seule dialectique serait peine perdue, comme c'était peine perdue pour Leibniz et ses disciples de vouloir démontrer les principes du calcul infinitésimal aux mathématiciens de leur temps. La différentielle provoquait chez eux les mêmes convulsions que chez M. Dühring la négation de la négation, dans laquelle, comme nous le verrons, la différentielle joue d'ailleurs aussi un rôle. Ces messieurs, dans la mesure où ils n'étaient pas morts entre temps, ont fini par céder en rechignant, non qu'ils fussent convaincus, mais parce que les résultats étaient toujours justes. M. Dühring n'est parvenu, il le dit lui-même, qu'à la quarantaine, et s'il atteint le grand âge que nous lui souhaitons, il peut aussi lui arriver la même aventure.

Mais qu'est-ce donc que cette terrible négation de la négation qui gâche à ce point l'existence de M. Dühring et qui joue chez lui le même rôle du crime impardonnable que le péché contre le Saint-Esprit dans le christianisme ? - Une procédure très simple, qui s'accomplit en tous lieux et tous les jours, que tout enfant peut comprendre, dès qu'on élimine le fatras mystérieux sous lequel la vieille philosophie idéaliste la dissimulait et sous lequel des métaphysiciens incurables de la trempe de M. Dühring continuent à avoir intérêt à la cacher. Prenons un grain d'orge. Des milliards de grains d'orge semblables sont moulus, cuits et brassés, puis consommés. Mais si un grain d'orge de ce genre trouve les conditions qui lui sont normales, s'il tombe sur un terrain favorable, une transformation spécifique s'opère en lui sous l'influence de la chaleur et de l'humidité, il germe : le grain disparaît en tant que tel, il est nié, remplacé par la plante née de lui, négation du grain. Mais quelle est la carrière normale de cette plante ? Elle croît, fleurit, se féconde et produit en fin de compte de nouveaux grains d'orge, et aussitôt que ceux-ci sont mûrs, la tige dépérit, elle est niée pour sa part. Comme résultat de cette négation de la négation, nous avons derechef le grain d'orge du début, non pas simple, mais en nombre dix, vingt, trente fois plus grand. Les espèces de céréales changent avec une extrême lenteur et ainsi l'orge d'aujourd'hui reste sensiblement semblable à celle d'il y a cent ans. Mais prenons une plante d'ornement plastique, par exemple un dahlia ou une orchidée; traitons la semence et la plante qui en naît avec l'art de l'horticulteur : nous obtiendrons comme résultat de cette négation de la négation non seulement davantage de semence, mais aussi une semence qualitativement meilleure, qui donne de plus belles fleurs, et toute répétition de ce processus, toute nouvelle négation de la négation renforce ce perfectionnement. - Ce processus s'accomplit, de même que pour les grains d'orge, pour la plupart des insectes, par exemple les papillons. Ils naissent de l’œuf par négation de l’œuf, accomplissent leurs métamorphoses jusqu'à la maturité sexuelle, s'accouplent et sont niés à leur tour, du fait qu'ils meurent, dès que le processus d'accouplement est achevé et que la femelle a pondu ses nombreux oeufs. Que chez d'autres plantes et d'autres animaux le processus ne se déroule pas avec cette simplicité, qu'ils ne produisent pas une seule fois, mais plusieurs fois, des semences, des oeufs ou des petits avant de dépérir, cela ne nous importe pas pour l'instant; nous voulons seulement démontrer ici que la négation de la négation se présente réellement dans les deux règnes du monde organique. En outre, toute la géologie est une série de négations niées, une série de destructions successives de formations minérales anciennes et de sédimentations de formations nouvelles. Tout d'abord, la croûte terrestre primitive résultant du refroidissement de la masse fluide se morcelle sous l'action des océans, de la météorologie et de la chimie atmosphérique et ces masses concassées se déposent en couches sur le fond de la mer. Des soulèvements locaux du fond océanique au-dessus du niveau de la mer exposent de nouveau des parties de cette première stratification aux effets de la pluie, de la température changeante avec les saisons, de l'oxygène et de l'acide carbonique de l'atmosphère; ces mêmes influences agissent sur les masses rocheuses d'abord en fusion, puis refroidies, qui, sorties de l'intérieur de la terre, ont traversé les couches successives. Ainsi, pendant des millions de siècles des couches nouvelles ne cessent de se former, d'être détruites pour la plus grande partie et de servir derechef à la formation de couches nouvelles. Mais le résultat est très positif : production d'un sol où se mêlent les éléments chimiques les plus différents dans un état de concassage mécanique qui permet la végétation la plus massive et la plus variée.

Il en va de même en mathématiques. Prenons une grandeur algébrique quelconque, par exemple a. Nions-la, nous avons - a. Nions cette négation en multipliant - a par - a, nous avons +a2, c'est-à-dire la grandeur positive primitive, mais à un degré supérieur, à la seconde puissance. Ici non plus, il n'importe pas que nous puissions obtenir le même a2en multipliant le a positif par lui-même pour parvenir aussi à a2. Car la négation niée est si ancrée dans a2qu'il a dans tous les cas deux racines carrées, soit a et -a. Et cette impossibilité de se débarrasser de la négation niée, de la racine négative contenue dans le carré prend une signification très sensible dès les équations du second degré. - La négation de la négation apparaît d'une façon plus frappante encore dans l'analyse supérieure, dans ces additions “de grandeurs infiniment petites” que M. Dühring déclare lui-même être les opérations les plus élevées des mathématiques et que dans le langage ordinaire on appelle calcul différentiel et intégral. Comment s'opèrent ces sortes de calculs ? J'ai, par exemple, dans un problème déterminé deux grandeurs variables x et y dont l'une ne peut pas varier sans que l'autre varie aussi dans un rapport déterminé pour chaque cas. Je différencie x et y, c'est-à-dire je suppose x et y si infiniment petits qu'ils disparaissent par rapport à n'importe quelle grandeur réelle si petite soit-elle, qu'il ne reste rien d'autre d'x et d'y que leur rapport réciproque, mais sans aucune base pour ainsi dire matérielle, un rapport quantitatif sans aucune quantité; dy/dx, le rapport des deux différentielles de x et y, est donc = 0/0, mais 0/0 posé comme expression de y/x. Je ne mentionne qu'en passant le fait que ce rapport entre deux grandeurs disparues, l'instant de leur disparition promu à la fixité est une contradiction; mais cela ne nous trouble pas plus que les mathématiques dans l'ensemble n'en ont été troublées depuis près de deux cents ans. Qu'ai-je donc fait d'autre, sinon de nier x et y, mais non pas nier au point de ne plus m'en soucier, comme nie la métaphysique, mais nier de la manière correspondant au cas donné ? Au lieu de x et y, j'ai donc leur négation dx et dy dans les formules ou équations qui sont devant moi. Je continue dès lors à calculer avec ces formules, je traite dx et dy comme des grandeurs réelles bien que soumises à certaines lois d'exception, et arrivé à un certain point, je nie la négation, c'est-à-dire que j'intègre la formule différentielle, j'obtiens de nouveau à la place de dx et dy les grandeurs réelles x et y; mais je ne me retrouve pas disons aussi peu avancé qu'au début : j'ai au contraire résolu le problème sur lequel la géométrie et l'algèbre ordinaires se seraient peut-être cassé les dents.

Il n'en va pas autrement en histoire. Tous les peuples civilisés commencent par la propriété en commun du sol. Chez tous les peuples qui dépassent un certain stade primitif, cette propriété en commun devient, au cours de l'évolution de l'agriculture, une entrave pour la production. Elle est abolie, niée, transformée en propriété privée après des stades intermédiaires plus ou moins longs. Mais à un stade plus élevé du développement de l'agriculture atteint grâce à la propriété privée du sol elle-même, c'est inversement la propriété privée qui devient une entrave pour la production, - comme c'est aujourd'hui le cas aussi bien pour la petite que pour la grande propriété foncière. On voit surgir avec un caractère de nécessité la revendication qui tend à ce qu'elle soit niée également, à ce qu'elle soit retransformée en propriété commune. Mais cette revendication ne signifie pas la restauration de l'ancienne propriété en commun primitive, mais l'établissement d'une forme bien plus élevée et plus développée de propriété collective qui, bien loin de devenir une barrière pour la production sera, au contraire, la première à la libérer de ses entraves et à lui permettre la pleine utilisation des découvertes chimiques et des inventions mécaniques modernes.

Autre exemple encore. La philosophie antique était un matérialisme primitif naturel. En tant que tel, elle était incapable de tirer au net le rapport de la pensée et de la matière. Mais la nécessité d'y voir clair conduisit à la doctrine d'une âme séparable du corps, puis à l'affirmation de l'immortalité de cette âme, enfin au monothéisme. Le matérialisme antique fut donc nié par l'idéalisme. Mais dans le développement ultérieur de la philosophie, l'idéalisme à son tour devint insoutenable et fut nié par le matérialisme moderne. Celui-ci, négation de la négation, n'est pas la simple réinstallation de l'ancien matérialisme, mais ajoute aux fondements persistants de celui-ci tout le contenu de pensée d'une évolution deux fois millénaire de la philosophie et des sciences de la nature, ainsi que de ces deux millénaires d'histoire eux-mêmes. Après tout ce n'est plus une philosophie, mais une simple vue du monde qui n'a pas à faire ses preuves et à se mettre en oeuvre dans une science des sciences à part, mais dans les sciences réelles. La philosophie est donc ici “ levée ”, c'est-à-dire à la fois “ surmontée et conservée”, surmontée dans sa forme, conservée dans son contenu réel. Où M. Dühring ne voit que “ jeux de mots ”, on trouve donc, en y regardant de plus près, un contenu réel.

Enfin, même la doctrine de l'égalité de Rousseau, dont celle de Dühring n'est qu'une pâle contrefaçon, ne se réalise pas sans que la négation de la négation selon Hegel, - et qui plus est, plus de vingt ans avant la naissance de Hegel, - ne doive faire office de sage-femme. Et bien loin d'en avoir honte, dans sa première présentation elle exhibe, presque avec ostentation, le sceau de sa descendance dialectique. A l'état de nature et de sauvagerie, les hommes étaient égaux; et comme Rousseau tient déjà le langage pour une altération de l'état de nature, il a parfaitement raison d'appliquer l'égalité entre animaux d'une même espèce dans toute l'étendue de cette espèce à ces hommes-animaux récemment classifiés par hypothèse par Haeckel comme alales, privés de langage. Mais ces hommes-animaux égaux avaient sur le reste des animaux l'avantage d'une propriété : la perfectibilité, la possibilité d'évoluer ultérieurement; et ce fut la cause de l'inégalité. Rousseau voit donc un progrès dans la naissance de l'inégalité. Mais ce progrès était antagoniste, c'était en même temps un recul.

“ Tous les progrès ultérieurs [au delà de l'état de nature] ont été en apparence autant de pas vers la perfection de l'individu, et en effet, vers la décrépitude de l'espèce ... La métallurgie et l'agriculture furent les deux arts dont l'invention produisit cette grande révolution. ”

(La transformation de la forêt vierge en terre cultivée, mais aussi l'introduction de la misère et de la servitude au moyen de la propriété.)

“ Pour le poète, c'est l'or et l'argent, mais pour le philosophe ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. ”

Tout nouveau progrès de la civilisation est, en même temps, un nouveau progrès de l'inégalité. Toutes les institutions que se donne la société née avec la civilisation, tournent à l'encontre de leur but primitif.

“ Il est incontestable, et c'est la maxime fondamentale de tout le droit politique, que les peuples se sont donné des chefs pour défendre leur liberté et non les asservir.”

Et cependant, ces chefs deviennent nécessairement les oppresseurs des peuples et renforcent cette oppression Jusqu'au point où l'inégalité, poussée à son comble, se retransforme en son contraire, devient cause de l'égalité : devant le despote tous sont égaux, à savoir égaux à zéro.

“ C'est ici le dernier terme de l'inégalité et le point extrême qui ferme le cercle et touche au point d'où nous sommes partis : c'est ici que tous les particuliers redeviennent égaux, parce qu'ils ne sont rien et que les sujets n'ont plus d'autre loi que la volonté du maître.”

Mais le despote n'est maître que tant qu'il a la violence et c'est pourquoi

“ sitôt qu'on peut l'expulser, il n'a point à réclamer contre la violence... La seule force le maintenait, la seule force le renverse. Toutes choses se passent ainsi selon l'ordre naturel. ”

Et ainsi, l'inégalité se change derechef en égalité, non toutefois en cette vieille égalité naturelle de l'homme primitif privé de la parole, mais dans l'égalité supérieure du contrat social. Les oppresseurs subissent l'oppression. C'est la négation de la négation.

Nous n'avons donc pas seulement chez Rousseau une marche de la pensée qui ressemble à s'y méprendre à celle qui est suivie dans le Capital de Marx, mais même dans le détail toute une série des tournures dialectiques dont Marx se sert : processus qui, par nature, sont antagonistes et contiennent une contradiction; transformation d'un extrême en son contraire; enfin, comme noyau de l'ensemble, la négation de la négation. Si donc Rousseau en 1754 ne pouvait pas encore parler le jargon hégélien, il est pourtant, vingt-trois ans avant la naissance de Hegel, profondément rongé par la peste hégélienne, la dialectique de la contradiction, la doctrine du Logos, la théologie, etc. Et quand M. Dühring opère avec ses deux bonshommes triomphants, en affadissant la théorie de l'égalité de Rousseau, il est déjà sur la pente par laquelle il glisse sans rémission dans les bras de la négation de la négation. L'état dans lequel fleurit l'égalité des deux hommes, état présenté comme état idéal, est caractérisé p. 271 de la Philosophie comme “état primitif ”. Or d'après la page 279, cet état primitif est nécessairement supprimé par le “ système de la spoliation ”, - première négation. Mais nous voici maintenant, grâce à la philosophie du réel, arrivés au point où nous abolissons le système de la spoliation et introduisons à sa place la commune économique de l'invention de M. Dühring, qui repose sur l'égalité : négation de la négation, égalité à un stade supérieur. 0 spectacle divertissant, élargissant salutairement l'horizon, que celui de M. Dühring commettant de son auguste personne le péché capital de négation de la négation !

Qu'est-ce donc que la négation de la négation ? Une loi de développement de la nature, de l'histoire et de la pensée extrêmement générale et, précisément pour cela, revêtue d'une portée et d'une signification extrêmes; loi qui, nous l'avons vu, est valable pour le règne animal et végétal, pour la géologie, les mathématiques, l'histoire, la philosophie, et à laquelle M. Dühring lui-même, bien qu'il se rebiffe et qu'il regimbe : est obligé à son insu d'obéir à sa manière. Il va de soi que je ne dis rien du tout du processus de développement particulier suivi, par exemple, par le grain d'orge, depuis la germination jusqu'au dépérissement de la plante qui porte fruit, quand je dis qu'il est négation de la négation.

En effet, comme le calcul différentiel est également négation de la négation, je ne ferais, en renversant la proposition qu'affirmer ce non-sens que le processus biologique d'un brin d'orge est du calcul différentiel ou même, ma foi, du socialisme. Voilà pourtant ce que les métaphysiciens mettent continuellement sur le dos de la dialectique. Si je dis de tous ces processus qu'ils sont négation de la négation, je les comprends tous ensemble sous cette unique loi du mouvement et, de ce fait, je ne tiens précisément pas compte des particularités de chaque processus spécial pris à part. Eh fait la dialectique n'est pas autre chose que la science des lois générales du mouvement et du développement de la nature, de la société humaine et de la pensée.

On peut aussi faire cette objection : la négation ici accomplie n'est pas une vraie négation : je nie aussi un grain d'orge en le moulant, un insecte en marchant dessus, la grandeur positive a en la biffant, etc. Ou bien je nie la proposition : la rose est une rose, en disant : la rose n'est pas une rose; et qu'en résulte-t-il si je nie à nouveau cette négation et dis : la rose est pourtant une rose ? - Ces objections sont en fait les principaux arguments des métaphysiciens contre la dialectique, et tout à fait dignes de cette façon bornée de penser. Nier, en dialectique, ne signifie pas simplement dire non, ou déclarer qu'une chose n'existe pas, ou la détruire d'une manière quelconque. Spinoza dit déjà : Omnis determinatio est negatio, toute limitation ou détermination est en même temps une négation. Et en outre, le genre de la négation est ici déterminé d'abord par la nature générale, deuxièmement par la nature particulière du processus. Je dois non seulement nier, mais aussi lever de nouveau la négation. Il faut donc instituer la première négation de telle sorte que la deuxième reste ou devienne possible. Et comment cela ? Selon la nature spécifique de chaque cas pris à part. Si je mouds un grain d'orge, si j'écrase un insecte, j'ai bien accompli le premier acte, mais j'ai rendu le second impossible. Chaque genre de choses a donc son genre original de négation de façon qu'il en sorte un développement, et de même chaque genre d'idées et de concepts. Dans le calcul infinitésimal, on nie autrement que dans l'établissement de puissances positives à partir de racines négatives. Il faut apprendre cela, comme toute autre chose. Si je sais simplement que le brin d'orge et le calcul infinitésimal relèvent de la négation de la négation, je ne puis réussir ni à cultiver l'orge avec succès, ni à différencier et intégrer, pas plus que je ne puis de prime abord jouer du violon en partant des simples lois de la détermination du son par la dimension des cordes. - Mais il est clair que, si la négation de la négation consiste en ce passe-temps enfantin de poser et de biffer alternativement a ou de dire alternativement d'une rose qu'elle est une rose et qu'elle n'est pas une rose, il n'en ressort rien que la niaiserie de celui qui s'adonne à ces ennuyeux exercices. Et pourtant les métaphysiciens voudraient nous faire accroire que si nous voulions jamais accomplir la négation de la négation, ce serait là la manière correcte.

Donc, c'est encore une fois M. Dühring qui nous mystifie quand il affirme que la négation de la négation serait une analogie burlesque de l'invention de Hegel, empruntée au domaine de la religion et bâtie sur l'histoire du péché originel et de la rédemption. Les hommes ont pensé dialectiquement longtemps avant de savoir ce qu'était la dialectique, de même qu'ils parlaient déjà en prose bien avant qu'existât le terme de prose. La loi de la négation de la négation qui s'accomplit d'une façon inconsciente dans la nature, dans l'histoire, et, jusqu'à ce qu'elle soit connue, dans nos cerveaux, a été formulée avec rigueur pour la première fois par Hegel. Et si M. Dühring veut lui-même pratiquer la chose en catimini et que le nom seul lui soit insupportable, libre à lui de trouver un nom meilleur. Mais si c'est la chose qu'il veut bannir de la pensée, alors qu'il ait la bonté de la bannir d'abord de la nature et de l'histoire, et qu'il invente des mathématiques dans lesquelles - a x -a ne soit pas +a2et où il soit défendu sous peine de sanction de différencier et d'intégrer.

 

 

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Notes

 

 

[1] Le Capital, livre I, tome III, p. 205, E. S., 1969.

 

[2] Le Capital, livre I, tome I, p. 90, E. S., 1971.

 

[3] Le Capital, livre I, tome III, p. 203 et suivantes, E. S., 1969.

 

[4] Ibid., pp. 204-205.

 

 

 

 

 

XIV.

Conclusion

 

Nous en avons terminé avec la philosophie; ce que l'on rencontre encore de fantaisies prophétiques dans le Cours, nous occupera quand nous traiterons de la façon dont M. Dühring bouleverse le socialisme. Que nous a promis M. Dühring ? Tout. Et qu'a-t-il tenu ? Rien. “ Les éléments d'une philosophie réelle et, par conséquent, tournée vers la réalité de la nature et de la vie”, la “ conception rigoureusement scientifique du monde”, les “ pensées génératrices de système ” et tous les autres beaux résultats de M. Dühring claironnés en tournures ronflantes par M. Dühring se sont, de quelque côté que nous les prenions, avérés pure charlatanerie. L'étude du schème de l'univers qui, “ sans abandonner quoi que ce soit de la profondeur de la pensée, a établi avec certitude les figures fondamentales de l'Être ”, s'est révélée pour une copie infiniment affadie de la logique hégélienne et partage avec celle-ci la croyance superstitieuse que ces “ figures fondamentales” ou catégories logiques ont quelque part une existence mystérieuse, avant le monde et en dehors du monde auquel elles doivent “s'appliquer”. La philosophie de la nature nous a offert une cosmogonie dont le point de départ est “ un état de la matière identique à lui-même ”, état qu'on ne peut se représenter qu'en commettant la confusion la plus irrémédiable sur la relation de matière à mouvement, et qu'en admettant, de surcroît, un Dieu personnel en dehors du monde, lequel peut seul faire passer cet état au mouvement. En traitant de la nature organique, la philosophie du réel, après avoir rejeté la lutte pour l'existence et la sélection naturelle de Darwin “comme une exaltation de la brute dirigée contre l'humanité”, a été obligée de les réadmettre par la porte de derrière comme facteurs agissant dans la nature, bien que de second ordre. Elle a, en outre, trouvé l'occasion de faire, dans le domaine de la biologie la preuve d'une ignorance telle qu'il faudrait la chercher avec une lanterne même chez les demoiselles des classes cultivées depuis qu'on ne peut échapper aux conférences de vulgarisation scientifique. Sur le plan de la morale et du droit, elle n'a pas eu, en édulcorant Rousseau, plus de chance qu'auparavant en affadissant Hegel et en ce qui concerne la science juridique, malgré toute la peine qu'elle s'est donnée pour affirmer le contraire, elle a démontré une ignorance telle qu'on ne saurait la rencontrer que rarement, même chez les juristes les plus vulgaires du vieux type prussien. La philosophie qui “ n'admet pas d'horizon simplement apparent ”, se contente en matière juridique d'un horizon réel qui coïncide avec la zone où est en vigueur le code prussien. Quant aux “ terres et aux ciels de la nature externe et interne ”, que cette philosophie nous promettait de dérouler sous nos yeux dans son puissant mouvement révolutionnaire, nous les attendons toujours, tout autant que “ les vérités définitives en dernière analyse ” et le “ fondamental absolu”. Le philosophe dont le mode de penser exclut toute velléité “ d'une représentation du monde subjectivement limitée”, s'avère limité subjectivement, non seulement par ses connaissances dont nous avons démontré l'extrême défectuosité, par son mode de penser métaphysique borné et sa présomption grotesque, mais même par de puériles lubies personnelles. Il ne peut mettre sur pied sa philosophie du réel sans imposer comme une loi de valeur universelle au reste de l'humanité, y compris les Juifs, sa répugnance pour le tabac, les chats et les Juifs. Son “ point de vue réellement critique” à l'égard d'autrui consiste à prêter obstinément aux gens des choses qu'ils n'ont jamais dites et qui sont la fabrication personnelle de M. Dühring. Ses prolixes élucubrations sur des thèmes petits-bourgeois comme la valeur de la vie et la meilleure façon d'en jouir, sont d'un philistinisme qui explique sa colère contre le Faust de Goethe. Goethe est certes impardonnable d'avoir pris comme héros cet immoral de Faust, et non le grave philosophe du réel, Wagner. Bref, prise dans son ensemble, la philosophie du réel s'avère, pour parler selon Hegel, comme “ le plus pâle déchet de la philosophie allemande des lumières ”, un résidu dont la maigreur et la banalité transparente ne sont épaissies et troublées que par les bribes de rhétorique sibylline qu'il y met. Et quand nous sommes au bout du livre, nous nous trouvons Gros-Jean comme devant et obligés d'avouer que le “ mode de penser nouveau”, les “ résultats et les conceptions foncièrement originaux” et les “ pensées génératrices de système ” nous ont certes présenté maintes absurdités nouvelles, mais pas une seule ligne où nous ayons pu apprendre quelque chose. Et cet homme qui, à l'envi du plus vulgaire camelot, vante ses tours et sa marchandise à force de grosse caisse et de trompette et derrière les grands mots duquel il n'y a rien, mais rien du tout, - c'est cet homme qui se permet de traiter de charlatans des gens comme Fichte, Schelling et Hegel, dont le moindre est encore un géant par rapport à lui. Charlatan ? Sans doute ! Mais qui donc ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Économie Politique

 

I.

Objet et méthode

 

L'économie politique, au sens le plus étendu, est la science des lois qui régissent la production et l'échange des moyens matériels de subsistance dans la société humaine. Production et échange sont deux fonctions différentes. La production peut avoir lieu sans échange; l'échange, - du fait même qu'il n'est par définition que l'échange de produits, - ne peut avoir lieu sans production. Chacune de ces deux fonctions sociales est sous l'influence d'actions extérieures qui lui sont, en majeure partie, spéciales, et elle a donc aussi en majeure partie ses lois propres et spéciales. Mais, d'autre part, elles se conditionnent l'une l'autre à chaque instant et agissent à tel point l'une sur l'autre qu'on pourrait les désigner comme l'abscisse et l'ordonnée de la courbe économique.

Les conditions dans lesquelles les hommes produisent et échangent varient de pays à pays et dans chaque pays de génération à génération. L'économie politique ne peut donc pas être la même pour tous les pays et pour toutes les époques historiques. Depuis l'arc et la flèche du sauvage, depuis son couteau de silex et ses relations d'échange intervenant à titre purement exceptionnel jusqu'à la machine à vapeur de mille chevaux, au métier à tisser mécanique, aux chemins de fer et à la Banque d'Angleterre, il y a une énorme distance. Les Fuégiens n'en sont pas arrivés à la production en masse et au commerce mondial, pas plus qu'à la cavalerie des effets de commerce ou à un krach en Bourse. Quiconque voudrait ramener aux mêmes lois l'économie politique de la Terre de Feu et celle de l'Angleterre actuelle ne mettrait évidemment au jour que le plus banal des lieux communs. L'économie politique est donc essentiellement une science historique. Elle traite une matière historique, c'est-à-dire constamment changeante; elle étudie d'abord les lois particulières à chaque degré d'évolution de la production et de l'échange, et ce n'est qu'à la fin de cette étude qu'elle pourra établir les quelques lois tout à fait générales qui sont valables en tout cas pour la production et l'échange. Il va d'ailleurs de soi que les lois valables pour des modes de production et des formes d'échange déterminés gardent leur validité pour toutes les périodes de l'histoire qui ont en commun ces modes de production et ces formes d'échange. Ainsi, par exemple, l'introduction de la monnaie métallique fait entrer en vigueur une série de lois qui restent valables pour tous les pays et tous les stades de l'histoire dans lesquels la monnaie métallique sert de moyen d'échange.

Le mode de production et d'échange d'une société historique déterminée et les conditions historiques de cette société impliquent simultanément le mode de répartition des produits. Dans la communauté de tribu ou de village où règne la propriété collective du sol, qui subsiste, ou dont les vestiges très reconnaissables subsistent, chez tous les peuples civilisés lors de leur entrée dans l'histoire, une répartition sensiblement égale des produits est tout à fait naturelle, là où intervient une inégalité plus grande de la répartition entre les membres, elle marque aussi le début de la dissolution de la communauté. La grande culture et aussi la petite admettent des formes de répartition très différentes selon les conditions historiques à partir desquelles elles ont évolué. Mais il est évident que la grande culture conditionne toujours une tout autre répartition que la petite; que la grande suppose ou produit une opposition de classes, - propriétaires d'esclaves et esclaves, seigneurs terriens et paysans corvéables, capitalistes et salariés, - tandis que la petite n'a nullement pour conséquence une différence de classe entre les individus occupés à la production agricole et qu'au contraire, la simple existence d'une telle différence marque le commencement du déclin de l'économie parcellaire. - L'introduction et la diffusion de la monnaie métallique dans un pays où jusqu'alors l'économie naturelle régnait exclusivement ou d'une façon prépondérante, sont toujours liées à un bouleversement plus ou moins rapide de la répartition antérieure, et cela de telle sorte que l'inégalité de la répartition entre les individus, donc l'opposition entre riche et pauvre, se renforce de plus en plus. L'artisanat corporatif et local du moyen âge rendait les grands capitalistes et les salariés à vie tout aussi impossibles qu'ils sont nécessairement engendrés par la grande industrie moderne, le développement actuel du crédit et la forme d'échange correspondant à l'évolution de l'une et de l'autre, la libre concurrence.

Mais avec les différences dans la répartition apparaissent aussi les différences de classes. La société se divise en classes privilégiées et en classes désavantagées, exploiteuses et exploitées, dominantes et dominées, et l'État auquel les groupes naturels de communautés d'une même tribu avaient abouti dans leur évolution, simplement, au début, afin de veiller à leurs intérêts communs (par exemple l'irrigation en Orient) et pour assurer leur défense contre l'extérieur, a désormais tout autant pour fin de maintenir par la violence les conditions de vie et de domination de la classe dominante contre la classe dominée.

La répartition n'est cependant pas un pur résultat passif de la production et de l'échange; elle réagit tout autant sur l'une et sur l'autre. Tout mode de production nouveau ou toute forme d'échange nouvelle sont entravés au début non seulement par les formes anciennes et les institutions politiques correspondantes, mais aussi par le mode ancien de répartition. Ils doivent d'abord dans une longue lutte conquérir la répartition qui leur correspond. Mais plus un mode donné de production et d'échange est mobile, plus il est susceptible de développement et d'évolution, plus vite aussi la répartition atteint un niveau où elle échappe aux conditions mêmes dont elle est issue et entre en conflit avec le mode antérieur de production et d'échange. Les vieilles communautés primitives dont il a déjà été question peuvent subsister des millénaires, comme aujourd'hui encore chez les Indiens et les Slaves, avant que le commerce avec le monde extérieur ne produise en leur sein les différences de fortune qui entraînent leur dissolution. Par contre, la production capitaliste moderne qui est à peine vieille de trois cents ans et qui n'a assuré sa domination que depuis l'introduction de la grande industrie, c'est-à-dire depuis cent ans, a produit dans ce court laps de temps des contradictions dans la répartition, - concentration des capitaux en quelques mains d'une part, concentration des masses non possédantes dans les grandes villes d'autre part, - qui la conduiront nécessairement à sa perte.

Le lien dans chaque cas entre la répartition et les conditions matérielles d'existence d'une société est tellement dans la nature des choses qu'on en trouve régulièrement le reflet dans l'instinct populaire. Tant qu'un mode de production se trouve sur la branche ascendante de son évolution, il est acclamé même de ceux qui sont désavantagés par le mode de répartition correspondant. Ainsi des ouvriers anglais lors de l'apparition de la grande industrie. Aussi longtemps même que ce mode de production reste normal pour la société, dans l'ensemble on est satisfait de la répartition et les protestations qui s'élèvent à ce moment dans le sein de la classe dominante elle-même (Saint-Simon, Fourier, Owen) ne trouvent au début absolument aucun écho dans la masse exploitée. C'est seulement lorsque le mode de production en question a parcouru une bonne partie de sa branche descendante, qu'il s'est à demi survécu à lui-même, que les conditions de son existence ont en grande partie disparu et que son successeur frappe déjà à la porte, - c'est seulement alors que la répartition devenant de plus en plus inégale apparaît injuste, c'est seulement alors que des faits dépassés par la vie, on en appelle à la justice dite éternelle. Cet appel à la morale et au droit ne nous fait pas scientifiquement progresser d'un pouce; la science économique ne saurait voir dans l'indignation morale, si justifiée soit-elle, aucun argument, mais seulement un symptôme. Sa tâche est bien plutôt de montrer que les anomalies sociales qui viennent de se faire jour sont des conséquences nécessaires du mode de production existant, mais aussi, en même temps, des signes de sa désagrégation commençante, et de découvrir à l'intérieur de la forme de mouvement économique qui se désagrège les éléments de la nouvelle organisation future de la production et de l'échange qui éliminera ces anomalies. La colère qui fait le poète est tout à fait à sa place dans la description de ces anomalies ou dans l'attaque contre les chantres de l'harmonie au service de la classe dominante qui les nient ou les enjolivent; mais combien elle est peu probante dans chaque cas, cela ressort du simple fait que, à chaque époque de toute l'histoire passée, on trouve en suffisance de quoi l'alimenter.

L'économie politique en tant que science des conditions et des formes dans lesquelles les diverses sociétés humaines ont produit et échangé et dans lesquelles en conséquence les produits se sont chaque fois répartis, - l'économie politique avec cette extension reste pourtant à créer. Ce que nous possédons de science économique jusqu'ici, se limite presque exclusivement à la genèse et au développement du mode de production capitaliste : cela commence par la critique des restes des formes féodales de production et d'échange, démontre la nécessité de leur remplacement par des formes capitalistes, développe ensuite les lois du mode de production capitaliste et des formes d'échange correspondantes dans le sens positif, c'est-à-dire dans le sens où elles favorisent les fins générales de la société, et termine par la critique socialiste du mode de production capitaliste, c'est-à-dire par l'exposition de ses lois dans le sens négatif, par la démonstration que ce mode de production, par son évolution propre, tend vers le point où il se rend lui-même impossible. Cette critique démontre que les formes capitalistes de production et d'échange deviennent de plus en plus une insupportable entrave pour la production elle-même; que le mode de répartition conditionné nécessairement par ces formes a engendré une situation de classe de jour en jour plus intolérable, l'opposition chaque jour accentuée entre des capitalistes de moins en moins nombreux, mais de plus en plus riches, et des ouvriers salariés non possédants toujours plus nombreux et dont la situation, en gros, va de mal en pis; et enfin que les forces massives de production engendrées dans le cadre du mode de production capitaliste et que celui-ci né peut plus maîtriser, n'attendent que la prise de possession par une société organisée en vue d'une coopération planifiée, pour assurer à tous les membres de la société les moyens d'existence et de libre développement de leurs facultés, et cela dans une mesure toujours croissante.

Pour mener jusqu'au bout cette critique de l'économie bourgeoise, il ne suffisait pas de connaître la forme capitaliste de production, d'échange et de répartition. Les formes qui l'ont précédée ou qui existent encore à côté d'elle dans des pays moins évolués, devaient également être étudiées, tout au moins dans leurs traits essentiels, et servir de points de comparaison. Une étude et une comparaison de cette sorte n'ont été jusqu'ici faites dans l'ensemble que par Marx et c'est à ses recherches que nous devons donc presque exclusivement ce qui a été établi jusqu'ici de l'économie théorique d'avant l'ère bourgeoise.

Bien qu'elle soit née vers la fin du XVII° siècle dans des cerveaux de génie, l'économie politique est cependant, au sens restreint, dans les formules positives qu'en ont donné les physiocrates et Adam Smith, essentiellement la fille du XVIII° siècle et elle s'insère dans la lignée des conquêtes faites en ce temps par les grands philosophes français des lumières, avec tous les avantages et les défauts de cette période. Ce que nous avons dit des philosophes des lumières vaut aussi pour les économistes de ce temps. La nouvelle science était pour eux non l'expression des conditions et des besoins de leur époque, mais celle de la raison éternelle; les lois de la production et de l'échange qu'elle découvrait n'étaient pas les lois d'une forme historiquement déterminée de ces activités, mais des lois éternelles de la nature; on les déduisait de la nature de l'homme. Mais cet homme, à y regarder de près, était le bourgeois moyen d'alors en train de se transformer en grand bourgeois et sa nature consistait à fabriquer et à faire du commerce dans les conditions historiquement déterminées de l'époque.

Maintenant que dans le domaine de la philosophie, nous avons suffisamment fait connaissance avec notre “ fondateur critique ”, M. Dühring et sa méthode, nous pourrons prédire sans difficulté la manière dont il concevra l'économie politique. En philosophie, là où il ne se contentait pas de divaguer (comme dans la philosophie de la nature), sa façon de voir était une caricature de celle du XVIII° siècle. Il ne s'agissait pas de lois historiques d'évolution, mais de lois naturelles, de vérités éternelles. Des rapports sociaux comme la morale et le droit n'étaient pas décidés d'après les conditions historiques existantes dans chaque cas, mais par les deux fameux bonshommes, dont ]'un ou bien opprime l'autre, ou bien ne l'opprime pas, ce qui malheureusement ne s'est jamais produit jusqu'ici. Aussi ne nous tromperons-nous guère si nous en tirons la conclusion que M. Dühring ramènera également l'économie à des vérités définitives en dernière analyse, à des lois éternelles de la nature, à des axiomes tautologiques du vide le plus désolant, mais que, par contre, dans la mesure où il connaît tout le contenu positif de l'économie, il le réintroduira en fraude, par la porte de derrière; et qu'il ne tirera pas la répartition en tant qu'événement social de la production et de l'échange, mais qu'il la confiera pour solution définitive à son illustre duo. Et comme tout cela n'est que vieux artifices déjà bien connus, nous pouvons être d'autant plus bref sur ce chapitre.

En fait, M. Dühring nous déclare dès la page 2 que son économie se réfère à ce qui a été “ établi ” dans sa philosophie et que

“ sur quelques points essentiels, elle s'appuie sur des vérités prééminentes, déjà réglées dans un domaine de recherches plus élevé.”

Partout, la même indiscrétion dans la louange de soi. Partout, le triomphe de M. Dühring a raison de ce que M. Dühring a établi et réglé. Réglé en effet, nous l'avons vu en long et en large- -mais dans le seins où on dit : “ Son compte est réglé ! ”

Aussitôt après, nous avons “ Ies lois naturelles les plus générales de toute économie ”. - Donc nous avions deviné juste. Mais ces lois naturelles ne permettent une intelligence correcte de l'histoire révolue que si on

“ les étudie dans cette détermination plus exacte qu'ont fait subir à leurs résultats les formes politiques de sujétion et de groupement. Des institutions comme l'esclavage ou la dépendance salariée, auxquels s'ajoute leur sœur jumelle la propriété fondée sur la violence, doivent être considérées comme des formes constitutives de l'économie sociale ayant une nature authentiquement politique, et elles représentent dans le monde tel qu'il existe jusqu'ici le seul cadre à l'intérieur duquel ont pu se manifester les effets des lois naturelles de l'économie.”

Cette proposition est la fanfare qui, tel un leitmotiv wagnérien, nous annonce l'approche du fameux duo. Mais elle est plus encore, elle est le thème fondamental de tout le livre de Dühring. A propos du droit, M. Dühring ne savait rien nous offrir d'autre qu'une mauvaise transposition sur le plan socialiste de la théorie égalitaire de Rousseau, comme depuis des années on peut en entendre de bien meilleures dans tout estaminet ouvrier de Paris. Ici, il nous donne une transposition socialiste, qui n'est pas meilleure, des doléances des économistes sur la falsification des lois naturelles et éternelles de l'économie et de leurs effets par l'ingérence de l'État, de la violence. Ce faisant, il se trouve, - et c'est justice, - tout seul parmi les socialistes. Tout ouvrier socialiste, quelle que soit sa nationalité, sait fort bien que la violence protège seulement l'exploitation, mais qu'elle n'en est pas la cause; que le rapport entre capital et travail salarié est la cause de son exploitation et que ce rapport est né de façon purement économique et non pas par voie de violence.

De plus, nous apprenons maintenant que dans toutes les questions économiques, “ on pourra distinguer deux processus, celui de la production et celui de la répartition ”. En outre, cette célébrité superficielle de J.-B. Say y aurait ajouté un troisième processus, celui de l'utilisation, de la consommation, mais il n'aurait rien su en dire de judicieux, pas plus que ses successeurs. Quant à l'échange ou à la circulation, ce ne serait qu'une subdivision de la production, dans laquelle rentre l'ensemble de ce qui doit se passer pour que les produits parviennent au dernier consommateur, au consommateur proprement dit. - Si M. Dühring mélange les deux processus essentiellement différents, bien qu'ils se conditionnent réciproquement, de la production et de la circulation et s'il affirme sans se gêner qu'en évitant cette confusion “ on ne fait que produire de la confusion”, cela prouve simplement que, ou bien il ne connaît pas, ou bien il ne comprend pas le développement colossal qu'a pris justement la circulation depuis cinquante ans; ce que d'ailleurs son livre confirme dans la suite. Mais ce n'est pas tout. Après avoir tout bonnement fondu la production et l'échange en une seule chose, la production tout court, il place la répartition à côté de la production comme un second processus tout à fait extérieur, qui n'a absolument rien à faire avec le premier. Or, nous avons vu que, dans ses traits décisifs, la répartition est dans chaque cas le résultat nécessaire des rapports de production et d'échange d'une société déterminée, ainsi que des antécédents historiques de cette société, et cela en telle manière qu'une fois que nous connaissons ces derniers, nous pouvons avec certitude en déduire le mode de répartition dominant dans cette société. Mais nous voyons aussi que si M. Dühring ne veut pas devenir infidèle aux principes “établis” dans sa conception de la morale, du droit et de l'histoire, il faut qu'il nie ce fait économique élémentaire, et il le faut surtout quand il s'agit d'introduire en fraude dans l'économie son indispensable duo. C'est seulement quand il a heureusement débarrassé la répartition de tout lien avec la production et l'échange que ce grand événement peut se produire.

Cependant rappelons-nous d'abord comment la chose s'est déroulée pour la morale et le droit. Là, M. Dühring a commencé à l'origine avec un seul homme; il disait :

“ Dans la mesure où un homme est pensé comme unique, ou, ce qui revient au même, comme hors de toute connexion avec autrui, il ne peut avoir de devoirs. Pour lui, il n'y a pas d'obligation, mais seulement un vouloir. ”

Cet homme sans devoirs, pensé comme unique, qu'est-il d'autre que ce fatal “ Juif primitif Adam ” dans le paradis, où il est sans péché, parce qu'il ne peut justement en commettre aucun ? Mais même pour cet Adam philosophe du réel, un péché originel est imminent. A côté de cet Adam intervient brusquement, - non certes une Ève aux boucles ondoyantes, mais un deuxième Adam. Et, aussitôt, Adam a des devoirs, et ... il les viole. Au lieu de serrer son frère sur son cœur comme son égal en droit, il le soumet à sa domination, il l'asservit, - et c'est des suites de ce premier péché, du péché originel d'asservissement, que toute l'histoire universelle souffre jusqu'à ce jour, raison pour laquelle, selon M. Dühring, elle ne vaut pas trois liards.

Si donc, soit dit en passant, M. Dühring croyait livrer suffisamment au mépris la “négation de la négation” en la caractérisant comme une mauvaise copie de la vieille histoire de la chute et de la rédemption, que devons-nous dire dans ce cas de sa dernière édition à lui de la même histoire ? (Car nous “ marcherons ” aussi à la rédemption avec le temps, comme dit la presse gouvernementale). En tout cas, nous préférons la vieille légende tribale des sémites, dans laquelle, pour le petit bonhomme et la petite bonne femme, il valait tout de même la peine de sortir de l'état d'innocence; M. Dühring gardera la gloire sans concurrence d'avoir construit son péché originel avec ... deux hommes.

Voyons maintenant la transposition du péché originel dans l'économie.

“ Pour l'idée de production, la représentation d'un Robinson qui se trouve isolé avec ses forces en face de la nature et qui n'a rien à partager avec personne, peut en tout cas donner un schéma mental approprié ... Pour rendre sensible ce qu'il y a de plus essentiel dans l'idée de répartition, il sera tout aussi opportun d'utiliser le schéma mental de deux personnes dont les forces économiques se combinent et qui, manifestement, sont obligées de discuter mutuellement sous une forme ou une autre de leur quote-part. En fait, il ne faut rien de plus que ce simple dualisme pour exposer en toute rigueur quelques-unes des relations de répartition les plus importantes et pour en étudier les lois au stade embryonnaire dans leur nécessité logique ... La coopération sur pied d'égalité est tout aussi concevable ici que la combinaison des forces par la sujétion complète d'une des parties, qui est alors enrôlée de force dans le service économique comme esclave ou comme simple instrument et n'est d'ailleurs entretenue que comme instrument... Entre l'état d'égalité et celui de nullité d'une part, d'omnipotence et de simple activité d'exécution d'autre part, se trouve une série de degrés, auxquels les phénomènes de l'histoire universelle se sont chargés de pourvoir avec une extrême diversité. Une vue universelle embrassant les institutions de justice et d'injustice de l'histoire est ici la condition préalable essentielle ... ”

Et, en fin de compte, toute la répartition se transforme en un “ droit économique de répartition ”.

Voici qu'enfin M. Dühring retrouve la terre ferme sous ses pieds. Bras dessus, bras dessous, avec ses deux hommes, il peut lancer un défi à son siècle. Mais derrière ce trio, il y a encore quelqu'un dont on tait le nom.

“ Le capital n'a point inventé le surtravail. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, le travailleur, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production. Que ce propriétaire soit kalos kagathos athénien, théocrate étrusque, civis romanus (citoyen romain), baron normand, maître d'esclaves américain, boyard valaque, seigneur foncier ou capitaliste moderne peu importe ! ” (Marx : Le Capital, I, deuxième édition page 227  [1].)

Une fois que, de cette manière, M. Dühring avait appris ce qu'est la forme fondamentale d'exploitation commune à toutes les formes de production antérieures, dans la mesure où elles évoluent dans des contradictions de classe, il n'avait plus qu'à y appliquer son duo, et le fondement radical de l'économie du réel était prêt. Il n'a pas hésité une minute à mettre à exécution cette “ pensée génératrice de système ”. Travail sans contrepartie, au-delà du temps de travail nécessaire à la subsistance de l'ouvrier, voilà le point. L'Adam, qui s'appelle ici Robinson, fait donc trimer son second Adam, Vendredi. Mais pourquoi Vendredi trime-t-il plus qu'il ne lui est nécessaire pour son entretien ? A cette question aussi, Marx répond en partie. Mais pour nos deux gaillards, sa réponse est beaucoup trop compliquée. La chose est réglée en un tournemain. Robinson “opprime” Vendredi, l'enrôle de force dans le service économique “ en tant qu'esclave ou qu'instrument ” et ne l'entretient “ que comme instrument ”. Avec cette “ tournure créatrice ” des plus neuves, M. Dühring fait d'une pierre deux coups. D'une part, il s'épargne la peine d'expliquer les diverses formes de répartition jusqu'à ce jour, leurs différences et leurs causes : toutes ensemble, elles ne valent tout simplement rien, elles reposent sur l'oppression, la violence. Nous aurons bientôt à y revenir. Et deuxièmement, il transpose par là toute la théorie de la répartition du plan économique sur celui de la morale et du droit, c'est-à-dire du plan de faits matériels établis au plan d'opinions et de sentiments plus ou Moins chancelants. Il n'a donc plus besoin d'étudier ou de prouver, il ne lui reste qu'à poursuivre allégrement ses déclamations et il peut exiger que la répartition des produits du travail se règle non d'après ses causes réelles, mais d'après ce qui lui paraît à lui, M. Dühring, moral et juste. Toutefois ce qui paraît juste à M. Dühring n'est nullement immuable, c'est donc loin d'être une vérité authentique. Car les vérités authentiques sont, d'après M. Dühring lui-même, “absolument immuables”. En 1868, M. Dühring (Die Schicksale meiner sozialen Denkschrift, etc.) prétendait

“ qu'il est dans la tendance de toute civilisation supérieure de marquer la propriété d'une empreinte de plus en plus nette; c'est là, et non dans une confusion des droits et des sphères de souveraineté, que résident l'essence et l'avenir de l'évolution moderne. ”

Et plus loin, disait-il, il ne pouvait absolument pas prévoir

“ comment une transformation du travail salarié en une autre sorte de gagne-pain pourrait jamais être compatible avec les lois de la nature humaine et avec la hiérarchie imposée par la nature au corps social.

Donc, en 1868 : la propriété privée et le travail salarié sont des nécessités de nature, en conséquence justes; en 1876 : tous deux sont des émanations de la violence et du “ vol ”, donc injustes. Et il nous est impossible de savoir ce qui, à un génie qu'emporte une telle impétuosité, pourra bien paraître moral et juste dans quelques années; nous ferons donc mieux en tout cas, dans notre étude de la répartition des richesses, de nous en tenir aux lois économiques réelles, objectives, et non à l'idée momentanée, changeante et subjective qu'a M. Dühring du juste et de l'injuste.

Si, pour croire au bouleversement en marche du mode actuel de répartition des produits du travail, avec ses contradictions criantes de misère et d'opulence, de famine et de ripailles, nous n'avions pas de certitude meilleure que la conscience de l'injustice de ce mode de répartition et que la conviction de la victoire finale du droit, nous serions bien mal en point et nous pourrions attendre longtemps. Les mystiques du moyen âge qui rêvaient de l'approche du règne millénaire, avaient déjà la conscience de l'injustice des oppositions de classe. Au seuil de l'histoire moderne, il y a trois ceint cinquante ans, Thomas Münzer la proclame très haut dans le monde. Dans la révolution bourgeoise d'Angleterre, dans celle de France, le même cri retentit ... et s'éteint. Et si maintenant le même cri d'abolition des oppositions et des différences de classes, qui jusqu'en 1830 laissait froides les classes laborieuses et souffrantes, éveille un écho qui se répète des millions de fois, s'il gagne un pays après l'autre, et cela dans l'ordre même et avec la même intensité selon lesquels la grande industrie se développe dans les divers pays; si, en une génération, il a conquis une puissance qui peut défier toutes les puissances liguées contre lui et être sûr de la victoire dans un proche avenir, - d'où cela vient-il ? Du fait, que, d'une part, la grande industrie moderne a créé un prolétariat, une classe qui, pour la première fois dans l'histoire, peut revendiquer l'abolition non pas de telle ou telle organisation de classe particulière ou de tel ou tel privilège de classe particulier, mais des classes en général et qui est placée devant l'obligation de réaliser cette revendication sous peine de tomber dans la condition du coolie chinois. Et du fait que, d'autre part, la même grande industrie a créé dans la bourgeoisie une classe qui a le monopole de tous les instruments de production et moyens de subsistance, mais qui, dans toute période de fièvre de la production et dans toute banqueroute consécutive à cette période, prouve qu'elle est devenue incapable de continuer à régner sur les forces productives qui échappent à sa puissance; classe sous la conduite de laquelle la société court à sa ruine, comme une locomotive dont le mécanicien n'a pas assez de force pour ouvrir la soupape de sûreté bloquée. En d'autres termes : cela vient du fait que les forces productives engendrées par le mode de production capitaliste moderne, ainsi que le système de répartition des biens qu'il a créé, sont entrés en contradiction flagrante avec ce mode de production lui-même, et cela à un degré tel que devient nécessaire un bouleversement du mode de production et de répartition éliminant toutes les différences de classes, si l'on ne veut pas voir toute la société moderne périr. C'est sur ce fait matériel palpable qui, avec une nécessité irrésistible, s'impose sous une forme plus ou moins claire aux cerveaux des prolétaires exploités, - c'est sur ce fait, et non dans les idées de tel ou tel théoricien en chambre sur le juste et l'injuste que se fonde la certitude de victoire du socialisme moderne.

 

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Notes

 

[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 231, E. S., 1971.

 

 

 

 

 

II.

Théorie de la violence

 

“ Le rapport de la politique générale aux formes du droit économique est déterminé dans mon système de façon si décisive et, en même temps, si originale, qu'il ne serait pas superflu d'y renvoyer spécialement pour en faciliter l'étude. La forme des rapports politiques est l'élément historique fondamental et les dépendances économiques ne sont qu'un effet ou un cas particulier, elles sont donc toujours des faits de second ordre. Quelques-uns des systèmes socialistes récents prennent pour principe directeur le faux semblant d'un rapport entièrement inverse tel qu'il saute aux yeux, en faisant pour ainsi dire sortir des situations économiques les infrastructures politiques. Or, ces effets du second ordre existent certes en tant que tels, et ce sont eux qui dans le temps présent sont le plus sensibles; mais il faut chercher l'élément primordial dans la violence politique immédiate et non pas seulement dans une puissance économique indirecte. ”

De même, à un autre endroit, M. Dühring

“ part de la thèse que les situations politiques sont la cause décisive de l'état économique et que la relation inverse ne représente qu'une réaction de second ordre ... Tant que l'on ne prend pas le groupement politique pour lui-même comme point de départ, mais qu'on le traite exclusivement comme un moyen pour des fins alimentaires, on garde quand même en soi, si belle figure de socialiste radical et de révolutionnaire qu'on prenne, une dose larvée de réaction. ”

Telle est la théorie de M. Dühring. Ici, et en beaucoup d'autres passages, elle est tout simplement posée, on pourrait dire décrétée. Nulle part dans les trois épais volumes, il n'est question, fût-ce du moindre semblant de preuve ou de réfutation de l'opinion adverse. Et les arguments pourraient être aussi bon marché que les mûres, que M. Dühring ne nous en donnerait pas. La chose est déjà prouvée par la fameuse chute originelle, où Robinson a asservi Vendredi. C'était un acte de violence, donc un acte politique. Et comme cet asservissement forme le point de départ et le fait fondamental de toute l'histoire révolue et qu'il lui inocule le péché originel d'injustice, et cela à un point tel que dans les périodes ultérieures celui-ci n'a été qu'atténué et “ métamorphosé en formes économiques de dépendance plus indirectes ”; comme, d'autre part, toute la “ propriété fondée sur la violence ”, encore aujourd'hui en vigueur, repose sur cet asservissement primitif, il est clair que tous les phénomènes économiques s'expliquent par des causes politiques, à savoir par la violence. Et celui à qui cela ne suffit pas, c'est qu'il est un réactionnaire larvé.

Remarquons tout d'abord qu'il ne faut pas être moins amoureux de soi-même que l'est M. Dühring, pour tenir pour tellement “ originale ” cette opinion qui ne l'est nullement. L'idée que les actions politiques de premier plan sont le facteur décisif en histoire est aussi vieille que l'historiographie elle-même, et c'est la raison principale qui fait que si peu de chose nous a été conservé de l'évolution des peuples qui s'accomplit silencieusement à l'arrière-plan de ces scènes bruyantes et pousse réellement les choses de l'avant. Cette idée a dominé toute la conception de l'histoire dans le passé et n'a été ébranlée que grâce aux historiens bourgeois français de l'époque de la Restauration; le seul point “ original ” là-dedans, c'est qu'encore une fois, M. Dühring ne sait rien de tout cela.

En outre, admettons pour un instant que M. Dühring ait raison de dire que toute l'histoire jusqu'à ce jour peut se ramener à l'asservissement de l'homme par l'homme; nous sommes encore loin pour autant d'avoir touché au fond du problème. Car on demande de prime abord : comment Robinson a-t-il pu en arriver à asservir Vendredi ? Pour son simple plaisir ? Absolument Pas. Nous voyons au contraire que Vendredi

“ est enrôlé de force dans le service économique comme esclave ou simple instrument et qu'il n'est d'ailleurs entretenu que comme instrument. ”

Robinson a seulement asservi Vendredi pour que Vendredi travaille au profit de Robinson. Et comment Robinson peut-il tirer profit pour lui-même du travail de Vendredi ? Uniquement du fait que Vendredi produit par son travail plus de moyens de subsistance que Robinson n'est forcé de lui en donner pour qu'il reste capable de travailler. Donc, contrairement aux instructions expresses de M. Dühring, Robinson n' “ a pas pris le groupement politique ” qu'établissait l'asservissernent de Vendredi “ en lui-même comme point de départ, mais l'a traité exclusivement comme un moyen pour des fins alimentaires ”. - A lui maintenant de s'arranger avec son maître et seigneur M. Dühring.

Ainsi l'exemple puéril que M. Dühring a inventé de son propre fonds pour prouver que la violence est “ élément historique fondamental ”, prouve que la violence n'est que le moyen, tandis que l'avantage économique est le but. Et dans la mesure où le but est “ plus fondamental ” que le moyen employé pour y parvenir, dans la même mesure le côté économique du rapport est plus fondamental dans l'histoire que le côté politique. L'exemple prouve donc exactement le contraire de ce qu'il doit prouver. Et ce qui se passe pour Robinson et Vendredi, se passe de même pour tous les cas de domination et de servitude qui se sont produits jusqu'ici. L'oppression a toujours été, pour employer l'élégante expression de M. Dühring, “ un moyen pour des fins alimentaires ” (ces fins alimentaires étant prises dans le sens le plus large), mais jamais ni nulle part un groupement politique introduit “ pour lui-même ”. Il faut être M. Dühring pour pouvoir s'imaginer que les impôts ne sont dans l'État que “ des effets de second ordre ” ou que le groupement politique d'aujourd'hui en bourgeoisie dominante et en prolétariat dominé existe “ pour lui-même ”, et non pour “ les fins alimentaires ” des bourgeois régnants, c'est-à-dire pour le profit et l'accumulation du capital.

Cependant, retournons à nos deux bonshommes. Robinson, “l'épée à la main”, fait de Vendredi son esclave. Mais pour y parvenir, Robinson a besoin d'autre chose encore que de l'épée. Un esclave ne fait pas l'affaire de tout le monde. Pour pouvoir en utiliser un, il faut disposer de deux choses : d'abord des outils et des objets nécessaires au travail de l'esclave et, deuxièmement, des moyens de l'entretenir petitement. Donc, avant que l'esclavage soit possible, il faut déjà qu'un certain niveau dans la production ait été atteint et qu'un certain degré d'inégalité soit intervenu dans la répartition. Et pour que le travail servile devienne le mode de production dominant de toute une société, on a besoin d'un accroissement bien plus considérable encore de la production, du commerce et de l'accumulation de richesse. Dans les antiques communautés naturelles à propriété collective du sol, ou bien l'esclavage ne se présente pas, ou bien il ne joue qu'un rôle très subordonné. De même, dans la Rome primitive, cité paysanne; par contre, lorsque Rome devint “ cité universelle ” et que la propriété foncière italique passa de plus en plus aux mains d'une classe peu nombreuse de propriétaires extrêmement riches, la population paysanne fut évincée par une population d'esclaves. Si à l'époque des guerres médiques, le nombre des esclaves s'élevait à Corinthe à 460.000 et à Egine à 470.000, et si leur proportion était de dix par tête d'habitant libre, il fallait pour cela quelque chose de plus que de la “ violence ”, à savoir une industrie d'art et un artisanat très développés et un commerce étendu. L'esclavage aux États-Unis d'Amérique reposait beaucoup moins sur la violence que sur l'industrie anglaise du coton; dans les régions où ne poussait pas de coton ou qui ne pratiquaient pas, comme les États limitrophes, l'élevage des esclaves pour les États cotonniers, il s'est éteint de lui-même, sans qu'on eût à utiliser la violence, simplement parce qu'il ne payait pas.

Si donc M. Dühring appelle la propriété actuelle une propriété fondée sur la violence et qu'il la qualifie de “ forme de domination qui n'a peut-être pas seulement pour base l'exclusion du prochain de l'usage des moyens naturels d'existence, mais aussi, ce qui veut dire encore beaucoup plus, l'assujettissement de l'homme à un service d'esclave”, - il fait tenir tout le rapport sur la tête. L'assujettissement de l'homme à un service d'esclave, sous toutes ses formes, suppose, chez celui qui assujettit, la disposition des moyens de travail sans lesquels il ne pourrait pas utiliser l'homme asservi, et en outre, dans l'esclavage, la disposition des moyens de subsistance sans lesquels il ne pourrait pas conserver l'esclave en vie, Déjà, par conséquent, dans tous les cas, la possession d'une certaine fortune dépassant la moyenne. Comment celle-ci est-elle née ? En toute hypothèse, il est clair qu'elle peut avoir été volée, c'est-à-dire reposer sur la violence, mais que ce n'est nullement nécessaire. Elle peut être gagnée par le travail, par le vol, par le commerce, par l'escroquerie. Il faut même qu'elle ait été gagnée par le travail avant de pouvoir être volée.

En général, la propriété privée n'apparaît en aucune façon dans l'histoire comme résultat du vol et de la violence. Au contraire. Elle existe déjà, limitée toutefois à certains objets, dans l'antique communauté naturelle de tous les peuples civilisés. A l'intérieur même de cette communauté, elle évolue d'abord dans l'échange avec des étrangers, jusqu'à prendre la forme de marchandise. Plus les produits de la communauté prennent forme de marchandise, c'est-à-dire moins il en est produit pour l'usage propre du producteur et plus ils sont produits dans un but d'échange, plus l'échange, même à l'intérieur de la communauté, supplante la division naturelle primitive du travail, plus l'état de fortune des divers membres de la communauté devient inégal, plus la vieille communauté de la propriété foncière est profondément minée, plus la communauté s'achemine rapidement à sa dissolution en un village de paysans parcellaires. Le despotisme oriental et la changeante domination de peuples nomades conquérants n'ont pu pendant des millénaires entamer ces vieilles communautés; c'est la destruction progressive de leur industrie domestique naturelle par la concurrence des produits de la grande industrie qui cause de plus en plus leur dissolution. Pas plus question de violence ici que dans le lotissement encore en cours de la propriété agraire collective des “ communautés rurales ” des bords de la Moselle et du Hochwald; ce sont les paysans qui trouvent de leur intérêt que la propriété privée des champs remplace la propriété collective. Même la formation d'une aristocratie primitive, telle qu'elle se produit chez les Celtes, les Germains et au Pendjab, sur la base de la propriété en commun du sol, ne repose au premier abord nullement sur la violence, mais sur le libre consentement et la coutume. Partout où la propriété privée se constitue, c'est la conséquence de rapports de production et d'échange modifiés, et cela sert l'accroissement de la production et le développement du commerce, - cela a donc des causes économiques. La violence ne joue en cela absolument aucun rôle. Il est pourtant évident que l'institution de la propriété privée doit d'abord exister, avant que le voleur puisse s'approprier le bien d'autrui, donc que la violence peut certes déplacer la possession, mais ne peut pas engendrer la propriété privée en tant que telle !

Mais même pour expliquer “ l'assujettissement de l'homme au service d'esclave ” sous sa forme la plus moderne, le travail salarié, nous ne pouvons faire intervenir ni la violence, ni la propriété fondée sur la violence. Nous avons déjà mentionné le rôle que joue, dans la dissolution de la communauté antique, donc dans la généralisation directe ou indirecte de la propriété privée, la transformation des produits du travail en marchandises, leur production non pour la consommation personnelle, mais pour l'échange. Or, Marx a prouvé lumineusement dans Le Capital, - et M. Dühring se garde bien d'en souffler le moindre mot, - qu'à un certain niveau de développement, la production marchande se transforme en production capitaliste et qu'à ce degré,

“ la loi de l'appropriation qui repose sur la production et la circulation des marchandises, ou loi de la propriété privée, se convertit par l'effet inévitable de sa propre dialectique interne en son contraire : l'échange d'équivalents; celui-ci, qui apparaissait comme l'opération primitive, a tourné de telle sorte qu'on n'échange plus qu'en apparence, du fait que, premièrement, la portion du capital échangée contre de la force de travail n'est elle-même qu'une partie de l'appropriation sans équivalent du produit du travail d'autrui et que, deuxièmement, elle ne doit pas seulement être remplacée par son producteur, l'ouvrier, niais doit être remplacée avec un nouveau surplus [excédent] ... Primitivement, la propriété nous apparaissait fondée sur le travail personnel ... La propriété apparaît maintenant [à la fin du développement de Marx] du côté du capitaliste comme le droit de s'approprier le travail d'autrui sans le payer, du côté de l'ouvrier comme l'impossibilité de s'approprier son propre produit. La séparation entre la propriété et le travail devient la conséquence nécessaire d'une loi qui, apparemment, partait de leur identité. ”

En d'autres termes : même en excluant toute possibilité de vol, de violence et de do], en admettant que toute propriété privée repose à l'origine sur le travail personnel du possesseur et que, dans tout le cours ultérieur des choses, on n'échange que des valeurs égales contre des valeurs égales, nous obtenons tout de même nécessairement, dans la suite du développement de la production et de l'échange, le mode actuel de production capitaliste, la monopolisation des moyens de production et de subsistance entre les mains d'une seule classe peu nombreuse, l'abaissement de l'autre classe, qui forme l'immense majorité, au niveau de prolétaires non possédants, l'alternance périodique de production vertigineuse et de crise commerciale, et toute l'anarchie actuelle de la production. Tout le processus s'explique par des causes purement économiques sans qu'il ait été besoin d'avoir recours une seule fois au vol, à la violence, à l'État ou à quelque ingérence politique. La “propriété fondée sur la violence ” ne s'avère, ici encore, que comme une rodomontade destinée à cacher l'incompréhension du cours réel des choses.

Ce cours des choses, exprimé historiquement, est l'histoire du développement de la bourgeoisie. Si “ les situations politiques sont la cause déterminante de l'état économique ”, la bourgeoisie moderne ne doit pas s’être développée dans la lutte contre le féodalisme, mais être son enfant gâté mis au monde de plein gré. Chacun sait que c'est le contraire qui a eu lieu. Ordre opprimé, à l'origine tributaire de la noblesse féodale régnante, recruté parmi des corvéables et des serfs de toute catégorie, c'est dans une lutte sans répit avec la noblesse que la bourgeoisie a conquis un poste du pouvoir après l'autre et, finalement, a pris possession du pouvoir à sa place dans les pays dans les pays les plus évolués; en France en renversant directement la noblesse; en Angleterre, en l'embourgeoisant de plus en plus et en se l'incorporant pour en faire son couronnement décoratif. Et comment y est-elle parvenue ? Simplement par une transformation de l' “ état économique”, que suivit tôt ou tard, de bon gré ou par la lutte, une transformation des situations politiqués. La lutte de la bourgeoisie contre la noblesse féodale est la lutte de la ville contre la campagne, de l'industrie contre la propriété foncière, de l'économie monétaire contre l'économie naturelle, et les armes décisives des bourgeois dans cette lutte furent leurs moyens de puissance économique accrus sans arrêt par le développement de l'industrie, d'abord artisanale, puis progressant jusqu'à la manufacture, et par l'extension du commerce. Pendant toute cette lutte, la puissance politique était du côté de la noblesse, à l'exception d'une période où le pouvoir royal utilisa la bourgeoisie contre la noblesse pour tenir un ordre en échec par l'autre. Mais dès l'instant où la bourgeoisie, politiquement encore impuissante, commença, grâce à l'accroissement de sa puissance économique, à devenir dangereuse, la royauté s'allia de nouveau à la noblesse et par là provoqua, en Angleterre d'abord, en France ensuite, la révolution de la bourgeoisie. En France, les conditions politiques étaient restées sans changement, tandis que l'état économique était devenu trop avancé pour elles. Au point de vue politique, la noblesse était tout, la bourgeoisie rien; au point de vue social, le bourgeois était maintenant la classe la plus importante dans l'État, tandis que la noblesse avait vu toutes ses fonctions sociales lui échapper et qu'elle ne faisait plus qu'encaisser sous la forme de ses revenus la rémunération de ces fonctions disparues. Ce n'est pas tout : dans toute sa production, la bourgeoisie était restée prisonnière des formes politiques féodales du moyen âge, pour lesquelles cette production, - non seulement la manufacture, mais même l'artisanat, - était depuis longtemps devenue trop grande : prisonnière des mille privilèges corporatifs et des barrières douanières locales et provinciales, transformés en simples brimades et entraves de la production. La révolution de la bourgeoisie y mit fin. Mais non pas en adaptant, selon le principe de M. Dühring, l'état économique aux conditions politiques, - c'est précisément ce que la noblesse et la royauté avaient tenté en vain pendant des années, - mais à l'inverse en jetant de côté le vieux bric-à-brac politique pourri et en créant des conditions politiques dans lesquelles le nouvel “ état économique ” pouvait subsister et se développer. Et dans cette atmosphère politique et juridique faite pour elle, la bourgeoisie s'est brillamment développée, si brillamment que d'ores et déjà, elle n'est plus loin de la position qu'occupait la noblesse en 1789 : elle devient de plus en plus non seulement une superfétation sociale, mais encore un obstacle social; elle s'élimine de plus en plus de l'activité productrice et devient de plus en plus, comme en son temps la noblesse, une classe qui ne fait qu'encaisser des revenus; et c'est sans la moindre simagrée de violence, d'une manière purement économique qu'elle a réalisé ce bouleversement de sa propre position et la création d'une classe nouvelle, le prolétariat. Plus encore. Elle n'a nullement voulu ce résultat de ses propres agissements; au contraire, il s'est imposé avec une puissance irrésistible contre sa volonté, contre son intention; ses propres forces de production sont devenues trop puissantes pour obéir à sa direction et poussent, comme sous l'effet d'une nécessité naturelle, toute la société bourgeoise au-devant de la ruine ou de la révolution. Et si les bourgeois en appellent maintenant à la violence pour sauver de la catastrophe l' “ état économique” qui s'écroule, ils prouvent seulement par là qu'ils sont victimes de l'illusion de M. Dühring, selon laquelle “ les conditions politiques sont la cause déterminante de l'état économique ”; qu'ils se figurent, tout comme M. Dühring, capables de transformer, avec les “ moyens primitifs ”, avec la “ violence politique immédiate ”, ces “ faits de second ordre ”, l'état économique et son évolution inéluctable, et donc de débarrasser le monde, grâce au feu des canons Krupp et des fusils Mauser, des effets économiques de la machine à vapeur et du machinisme moderne mis par elle en mouvement, du commerce mondial et du développement actuel de la banque et du crédit.

 

 

 

 

 

 

 

III.

Théorie de la violence

(suite)

 

Considérons cependant d'un peu plus près cette “ violence ” toute-puissante de M. Dühring. Robinson asservit Vendredi “ l'épée à la main ”. Où a-t-il pris l'épée ? Même dans les îles imaginaires des robinsonnades, les épées, jusqu'ici, ne poussent pas sur les arbres et M. Dühring laisse cette question sans réponse. De même que Robinson a pu se procurer une épée, nous pouvons tout aussi bien admettre que Vendredi apparaît un beau matin avec un revolver chargé à la main, et alors tout le rapport de “ violence ” se renverse : Vendredi commande et Robinson est forcé de trimer. Nous nous excusons auprès du lecteur de revenir avec tant de suite dans les idées sur l'histoire de Robinson et de Vendredi qui, à vrai dire, est du ressort du jardin d'enfants et non de la science, mais qu'y pouvons-nous ? Nous sommes obligés d'appliquer en conscience la méthode axiomatique de M. Dühring et ce n'est pas notre faute si, de ce fait, nous évoluons continuellement dans le domaine de la puérilité pure. Donc, le revolver triomphe de l'épée et même l'amateur d'axiomes le plus puéril concevra sans doute que la violence n'est pas un simple acte de volonté, mais exige pour sa mise en oeuvre des conditions préalables très réelles, notamment des instruments, dont le plus parfait l'emporte sur le moins parfait; qu'en outre ces instruments doivent être produits, ce qui signifie aussi que le producteur d'instruments de violence plus parfaits, grossièrement parlant des armes, l'emporte sur le producteur des moins parfaits et qu'en un mot la victoire de la violence repose sur la production d'armes, et celle-ci à son tour sur la production en général, donc ... sur la “puissance économique”, sur l' “ état économique ”, sur les moyens matériels qui sont à la disposition de la violence.

La violence, ce sont aujourd'hui l'armée et la flotte de guerre, et toutes deux coûtent, comme nous le savons tous à nos dépens, “ un argent fou ”. Mais la violence ne peut pas faire de l'argent, elle peut tout au plus rafler celui qui est déjà fait et cela ne sert pas non plus à grand-chose, comme nous l'avons également appris à nos dépens avec les milliards de la France. L'argent doit donc, en fin de compte, être fourni par le moyen de la production économique; la violence est donc une fois de plus déterminée par l'état économique, qui lui procure les moyens de s'armer et de conserver ses engins. Mais cela ne suffit pas. Rien ne dépend plus de conditions économiques préalables que justement l'armée et la flotte. Armement, composition, organisation, tactique et stratégie dépendent avant tout du niveau atteint par la production dans chaque cas, ainsi que des communications. Ce ne sont pas les “ libres créations de l'intelligence ” des capitaines de génie qui ont eu en cette matière un effet de bouleversement, c'est l'invention d'armes meilleures et la modification du matériel humain, le soldat; dans le meilleur des cas, l'influence des capitaines de génie se borne à adapter la méthode de combat aux armes et aux combattants nouveaux.

Au début du XlV° siècle, la poudre à canon est passée des Arabes aux Européens occidentaux et a bouleversé, comme nul ne l'ignore, toute la conduite de la guerre. Mais l'introduction de la poudre à canon et des armes à feu n'était nullement un acte de violence, c'était un progrès industriel, donc économique. L'industrie reste l'industrie, qu'elle s'oriente vers la production ou la destruction d'objets. Et l'introduction des armes à feu a eu un effet de bouleversement non seulement sur la conduite même de la guerre, mais aussi sur les rapports politiques, rapports de domination et de sujétion. Pour obtenir de la poudre et des armes à feu, il fallait l'industrie et l'argent, et tous deux appartenaient aux bourgeois des villes. C'est pourquoi les armes à feu furent dès le début les armes des villes et de la monarchie montante, appuyée sur les villes, contre la noblesse féodale. Les murailles jusque-là imprenables des châteaux forts des nobles tombèrent sous les coups des canons des bourgeois, les balles des arquebuses bourgeoises traversèrent les cuirasses des chevaliers. Avec la cavalerie cuirassée de la noblesse, s'effondra aussi la domination de la noblesse; avec le développement de la bourgeoisie, l'infanterie et l'artillerie devinrent de plus en plus les armes décisives; sous la contrainte de l'artillerie, le métier de la guerre dut s'annexer une nouvelle subdivision tout à fait industrielle : le corps des ingénieurs.

Le développement des armes à feu se fit très lentement. Le canon restait lourd, l'arquebuse grossière, malgré de nombreuses inventions de détail. Il fallut plus de trois cents ans pour mettre au point une arme valable pour équiper toute l'infanterie. Ce n'est qu'au début du XVIII° siècle que le fusil à pierre avec baïonnette supplante définitivement la pique dans l'armement de l'infanterie. L'infanterie d'alors se composait de mercenaires au service des princes, qui avaient belle tenue à l'exercice, mais qui étaient très peu sûrs et dont la bastonnade était l'unique moyen de cohésion; elle était recrutée parmi les éléments les plus dépravés de la société et, souvent, parmi les prisonniers de guerre ennemis enrôlés de force, et la seule forme de combat dans laquelle ces soldats pussent utiliser le nouveau fusil était la tactique linéaire, qui atteignit son achèvement suprême sous Frédéric II. Toute l'infanterie d'une armée était disposée sur trois rangs en un très long quadrilatère creux, et en ordre de bataille elle ne se mouvait qu'en bloc; tout au plus autorisait-on l'une des deux ailes à avancer ou à reculer un peu. Cette masse maladroite ne pouvait se mouvoir en ordre que sur un terrain tout à fait plat et là encore à cadence lente (75 pas à la minute); il était impossible de changer l'ordre de bataille au cours de l'action et une fois l'infanterie au feu, la victoire ou la défaite se décidaient très rapidement, d'un seul coup.

Ces lignes peu maniables se heurtèrent dans la guerre d'indépendance américaine à des bandes de rebelles qui, certes, ne savaient pas faire l'exercice, mais n'en tiraient que mieux avec leurs carabines rayées; ils combattaient pour leurs intérêts à eux, donc ne désertaient pas comme les troupes mercenaires et ils n'avaient pas l'obligeance d'affronter les Anglais en se disposant comme eux en ligne et en terrain découvert, mais se présentaient en groupes de tirailleurs dispersés et rapidement mobiles, sous le couvert des forêts. La ligne était impuissante ici et succombait aux adversaires invisibles et insaisissables. On redécouvrait la disposition en tirailleurs : méthode de combat nouvelle due à un matériel humain modifié.

Ce qu'avait commencé la révolution américaine, la Révolution française l'acheva, également sur le terrain militaire. Aux armées mercenaires de la coalition si bien entraînées, elle n'avait, elle aussi, à opposer que des masses mal exercées, mais nombreuses, la levée en masse de toute la nation. Mais avec ces masses il fallait protéger Paris, donc couvrir une zone déterminée et cela ne pouvait se faire sans une victoire dans une bataille de niasses à découvert. Le simple combat en tirailleurs ne suffisait pas : il fallait trouver une formation pour l'utilisation des masses et elle se trouva avec la colonne. La formation en colonne permettait, fût-ce à des troupes peu entraînées, de se mouvoir avec assez d'ordre, et même avec une vitesse de marche plus grande (100 pas et plus à la minute); elle permettait d'enfoncer les formations rigides du vieil ordre en ligne, de combattre sur tout terrain, par conséquent même sur ceux qui étaient le plus défavorables à la ligne, de grouper les troupes de la manière qui convenait suivant les besoins, et en liaison avec le combat de tirailleurs dispersés, de retenir, d'occuper et de fatiguer les lignes ennemies jusqu'à ce que le moment fût venu de les rompre au point décisif de la position avec des masses tenues en réserve. Si par conséquent cette nouvelle méthode de combat, qui reposait sur la combinaison de tirailleurs et de colonnes et sur la distribution de l'armée en divisions ou en corps autonomes, composés de toutes les armes, et qui fut portée au sommet de sa perfection par Napoléon aussi bien sous son aspect tactique que stratégique, était devenue nécessaire, c'était surtout en raison de la modification du matériel humain, le soldat de la Révolution française. Mais elle avait encore dans le domaine technique deux conditions préalables d'une grande importance : premièrement, le montage des pièces de campagne sur affûts plus légers qui avait été mis au point par Gribeauval et qui seul rendait possible le mouvement plus rapide qu'on exigeait d'elles maintenant, et, deuxièmement, la cambrure de la crosse du fusil qui jusque-là était une prolongation du canon en droite ligne; introduit en France en 1777, cet emprunt au fusil de chasse permettait de viser un adversaire pris à part avec des chances de l'atteindre. Sans ce progrès, on n'aurait pas pu opérer en tirailleurs avec l'arme ancienne.

Le système révolutionnaire qu'était l'armement du peuple entier fut bientôt limité à la conscription (avec remplacement par rachat en faveur des riches), et adopté sous cette forme dans la plupart des grands États du continent. Seule, la Prusse, avec son système de Landwehr, essaya de faire appel dans une plus large mesure à la force militaire du peuple. La Prusse est, en outre, le premier État qui, - après le rôle sans lendemain joué par le bon fusil à baguette rayé qui avait été perfectionné entre 1830 et 1860, - ait pourvu toute son infanterie de l'arme la plus moderne, le fusil rayé chargé par la culasse. C'est à ces deux dispositions qu'elle dut ses succès de 1866.

Dans la guerre franco-allemande s'opposèrent pour la première fois deux armées qui disposaient toutes deux du fusil rayé chargé par la culasse, et cela en ayant toutes deux des formations tactiques essentiellement semblables à celles du temps du vieux fusil à pierre et à canon lisse, réserve faite de l'introduction de la colonne de compagnie à l'aide de laquelle les Prussiens avaient tenté de trouver une forme de combat mieux appropriée au nouvel armement. Mais lorsque le 18 août à Saint-Privat, la garde prussienne voulut faire un essai sérieux de la colonne de compagnie, les cinq régiments les plus engagés perdirent, en deux heures au maximum, plus d'un tiers de leur effectif (176 officiers et 5.114 hommes), et de ce jour, la colonne de compagnie était condamnée en tant que formation de combat, au même titre que la colonne de bataillon et la ligne. On abandonna toute tentative d'exposer à l'avenir au feu de l'ennemi toute espèce de formation serrée, et du côté allemand, on ne combattit plus qu'avec ces groupes denses de tirailleurs en lesquels jusqu'ici, sous la grêle de balles frappant au but, la colonne s'était déjà régulièrement décomposée toute seule, mais auxquels en haut lieu on s'était toujours opposé comme contraires à la discipline; et de même, dans le champ de tir de l'ennemi, le pas de course devint désormais la seule façon de se déplacer. Encore une fois, le soldat avait été plus malin que l'officier; il avait trouvé instinctivement la seule forme de combat qui fasse ses preuves jusqu'ici sous le feu du fusil chargé par la culasse, et il l'imposa avec succès malgré la résistance du commandement.

La guerre franco-allemande a marqué un tournant d'une tout autre signification que tous les tournants précédents. D'abord, les armes sont si perfectionnées qu'un nouveau progrès capable d'avoir quelque influence bouleversante n'est plus possible. Lorsque l'on a des canons avec lesquels on peut toucher un bataillon du plus loin que l’œil le distingue, ainsi que des fusils qui en font autant en prenant l'homme isolé pour cible et avec lesquels l'armement prend moins de temps que la visée, tous les autres progrès sont plus ou moins indifférents pour la guerre en rase campagne. Pour l'essentiel, l'ère du développement est donc close de ce côté. Mais en second lieu, cette guerre a contraint tous les grands États continentaux à introduire chez eux en le renforçant le système de l'armée de réserve (Landwehr) prussienne et, ce faisant, une charge militaire qui les mènera forcément à leur ruine en peu d'années. L'armée est devenue le but principal de l'État, elle est devenue un but en soi; les peuples ne sont plus là que pour fournir des soldats et les nourrir. Le militarisme domine et dévore l'Europe. Mais ce militarisme porte aussi en lui le germe de sa propre ruine. La concurrence des divers États entre eux les oblige d'une part à dépenser chaque année plus d'argent pour l'armée, la flotte, les canons, etc., donc à accélérer de plus en plus l'effondrement financier, d'autre part, à prendre de plus en plus au sérieux le service militaire obligatoire et, en fin de compte, à familiariser le peuple tout entier avec le maniement des armes, donc à le rendre capable de faire à un moment donné triompher sa volonté en face de la majesté du commandement militaire. Et ce moment vient dès que la masse du peuple, - ouvriers de la ville et des champs et paysans, - a une volonté. A ce point, l'armée dynastique se convertit en armée populaire; la machine refuse le service, le militarisme périt de la dialectique de son propre développement. Ce que la démocratie bourgeoise de 1848 n'a pu réaliser précisément parce qu'elle était bourgeoise et non prolétarienne, -l'acte de donner aux masses laborieuses une volonté dont le contenu correspondît à leur situation de classe, - le socialisme y parviendra infailliblement. Et cela signifie l'éclatement par l'intérieur du militarisme et avec lui, de toutes les armées permanentes.

Voilà une des moralités de notre histoire de l'infanterie moderne. La deuxième, qui nous ramène de nouveau à M. Dühring, est que toute l'organisation et la méthode de combat des armées, et par suite, la victoire et la défaite s'avèrent dans la dépendance des conditions matérielles, c'est-à-dire économiques, du matériel humain et du matériel d'armement, donc de la qualité et de la quantité de la population ainsi que de la technique. Seul, un peuple de chasseurs comme les Américains pouvait redécouvrir le combat en tirailleurs, - et s'ils étaient chasseurs, c'était pour des raisons purement économiques, de même que, maintenant, c'est pour des raisons purement économiques que les mêmes Yankees des anciens États se sont métamorphosés en paysans, industriels, marins et négociants qui tiraillent non plus dans les forêts vierges, mais d'autant mieux, en revanche, sur le terrain de la spéculation, où ils ont aussi poussé très loin l'utilisation des masses. Seule, une révolution comme la Révolution française, qui émancipa économiquement le bourgeois et notamment le paysan, pouvait trouver les armées de masse en même temps que les libres formes de mouvement sur lesquelles se brisèrent les vieilles lignes rigides, - images militaires de l'absolutisme pour lequel elles se battaient. Et nous avons vu, cas par cas, comment les progrès de la technique, dès qu'ils étaient applicables et appliqués dans le domaine militaire, obligeaient aussitôt et presque de force à des changements, voire à des bouleversements de la méthode de combat, et qui plus est, souvent contre la volonté du commandement de l'armée. En outre, il n'est pas un sous-officier zélé qui ne fût capable dès aujourd'hui d'éclairer M. Dühring sur la façon dont la conduite de la guerre dépend de la productivité et des moyens de communications de l'arrière comme de ceux du théâtre des opérations. Bref, partout et toujours, ce sont les conditions et les moyens de puissance économique qui aident la “ violence ” à remporter la victoire, sans laquelle elle cesse d'être violence, et celui qui, selon les principes de M. Dühring, voudrait réformer la chose militaire en partant du point de vue opposé, ne récolterait que des coups  [1].

Si nous passons maintenant de la terre sur la mer, les vingt dernières années à elles seules nous offrent un bouleversement d'une portée tout autre encore. Le vaisseau de combat de la guerre de Crimée était le deux-ponts ou le trois-ponts en bois, armé de 60 à 100 canons, qui marchait encore de préférence à la voile et n'avait qu'une faible machine à vapeur de secours. Il portait surtout des pièces de 32 avec un corps de canon d'environ 50 quintaux de 100 livres, et seulement quelques pièces de 68 pesant 95 quintaux. Vers la fin de la guerre apparurent des batteries flottantes blindées, monstres lourds, presque immobiles, mais invulnérables pour l'artillerie d'alors. Bientôt, le blindage d'acier fut transféré aussi aux vaisseaux de ligne; mince encore au début, une épaisseur de quatre pouces passait déjà pour un blindage extrêmement lourd. Mais le progrès de l'artillerie dépassa bientôt le blindage; pour chacune des épaisseurs de blindage qui furent employées l'une après l'autre, il se trouva une nouvelle pièce plus lourde, qui la perçait avec facilité. Nous voici donc, d'une part, à des épaisseurs de 10, 12, 14, 24 pouces (l'Italie va faire construire un navire avec un blindage de trois pieds d'épaisseur); d'autre part, à des pièces rayées dont les canons pèsent 25, 35, 80, et même 100 tonnes (de 20 quintaux) et qui lancent à des distances inouïes auparavant des projectiles de 300, 400, 1.700 et 2.000 livres. Le navire de combat d'aujourd'hui est un gigantesque vapeur à hélice blindé déplaçant 8 à 9.000 tonnes avec une puissance de 6 à 8.000 chevaux, à tourelles mobiles et 4 ou au maximum 6 pièces lourdes, avec une proue qui se termine au-dessous de la ligne de flottaison en un éperon destiné à couler les navires ennemis; c'est une machine colossale unique, sur laquelle la vapeur effectue non seulement la propulsion rapide, mais aussi le pilotage, la manœuvre de l'ancre, la rotation des tourelles, le pointage et la charge des pièces, le pompage de l'eau, la rentrée et la mise à flot des canots, qui eux-mêmes marchent en partie à la vapeur, etc. Et la course entre le blindage et l'efficacité du tir est si peu arrivée à son terme qu'aujourd'hui un navire, d'une façon presque générale, ne répond déjà plus à ce qu'on en exige, est déjà vieilli avant d'être lancé. Le navire de guerre moderne est non seulement un produit, mais, en même temps, un spécimen de la grande industrie moderne, une usine flottante, - qui toutefois produit principalement du gaspillage d'argent. Le pays où la grande industrie est le plus développée, a presque le monopole de la construction de ces navires. Tous les cuirassés turcs, presque tous les cuirassés russes, la plupart des allemands sont construits en Angleterre; les plaques de blindage, quel qu'en soit l'emploi, sont faites presque uniquement à Sheffield; des trois usines métallurgiques d'Europe qui sont seules capables de fournir les pièces les plus lourdes, deux (Woolwich et Elswick) appartiennent à l'Angleterre, la troisième (Krupp) à l'Allemagne. On voit là de la façon la plus palpable comment la “ violence politique immédiate ”, qui d'après M. Dühring est la “ cause décisive de l'état économique ”, est, au contraire, entièrement assujettie à l'état économique; comment non seulement la production, mais aussi le maniement de l'instrument de la violence sur mer, le vaisseau de guerre, est devenu lui-même une branche de la grande industrie moderne. Et il n'y a personne qui soit plus contrarié par cet état de choses que la violence elle-même, c'est-à-dire l'État, à qui un vaisseau coûte maintenant autant qu'auparavant toute une petite flotte, qui doit se résigner à ce que ces coûteux navires soient déjà vieillis, donc dépréciés, avant même d'avoir pris la mer, et qui ressent certainement tout autant de dépit que M. Dühring à voir que l'homme de l' “ état économique ”, l'ingénieur, est maintenant bien plus important à bord que l'homme de la “ violence immédiate ”, le capitaine. Nous, au contraire, nous n'avons absolument aucune raison d'éprouver de la contrariété à voir que dans cette concurrence entre la cuirasse et le canon, le navire de guerre se perfectionne jusqu'au comble du raffinement, ce qui le rend tout aussi hors de prix qu'impropre à la guerre [2], et ce que cette lutte révèle, jusque dans le domaine de la guerre navale, ces lois internes du mouvement, ces lois dialectiques selon lesquelles le militarisme, comme tout autre phénomène historique, périt des conséquences de son propre développement.

Ici également, nous voyons donc avec évidence qu'il n'est nullement vrai que

“ I'élément primitif doive être cherché dans la violence politique immédiate et non pas d'abord dans une puissance économique indirecte. ”

Au contraire. Qu'est-ce qui apparaît précisément comme “ élément primitif ” de la violence elle-même ? La puissance économique, le fait de disposer des moyens de puissance de la grande industrie. La violence politique sur mer, qui repose sur les navires de guerre modernes, se révèle comme n'étant absolument pas immédiate, mais précisément due à la médiation de la puissance économique, du haut développement de la métallurgie, de l'autorité exercée sur des techniciens habiles et des mines de charbon abondantes.

Mais à quoi bon tout cela ? Qu'au cours de la prochaine guerre navale on donne le commandement en chef à M. Dühring, et il anéantira toutes les flottes blindées esclaves de l'état économique, sans torpilles ni autres artifices, mais par la seule vertu de sa “ violence immédiate. ”

 

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Notes

 

 

[1] A l'état-major général prussien, on sait aussi cela très bien. “ Le fondement des choses militaires est, en première ligne, la forme de vie économique des peuples en général”, dit M. Max Jähns, capitaine à l'état-major général, clans une conférence scientifique. (Köln. Ztg., 20 avril 1876, page 3.) * (F. E.)
* La conférence de Max JÄHNS : “ Macchiavelli und der Gedanke der allgemeinen Wehrpflicht ”, fut publiée dans la Kölnische Zeitung des 18, 20, 22 et 25 avril 1876.

 

[2] Le perfectionnement du dernier produit de la grande industrie pour la guerre navale, la torpille à propulsion automatique, semble destiné à réaliser cet effet : le plus petit torpilleur serait dans ces conditions supérieur au plus puissant cuirassé. (Qu'on se souvienne d'ailleurs que ce qui précède fut écrit en 1878.) * (F. E.)
* Cette parenthèse d'Engels fut ajoutée à la 3° édition en 1885.

 

 

 

 

 

IV.

Théorie de la violence

(fin)

 

“ C'est une circonstance très importante qu'en fait, la domination de la nature ne se soit en général[ !] passée [une domination qui s'est passée !] que grâce à celle de l'homme. Jamais ni nulle part, la mise en valeur de la propriété foncière sur de vastes étendues n'a été accomplie sans l'asservissement préalable de l'homme à quelque forme d'esclavage ou de servage. L'établissement d'une domination économique sur les choses a eu pour condition préalable la domination politique, sociale et économique de l'homme sur l'homme. Comment aurait-on pu seulement avoir l'idée d'un grand propriétaire foncier sans inclure dans cette idée en même temps sa souveraineté sur des esclaves, des serfs ou des hommes indirectement privés de liberté ? Quelle signification aurait bien pu, et pourrait bien avoir pour une exploitation agricole d'envergure la force de l'individu à laquelle s'ajouterait tout au plus l'apport des forces de sa famille ? L'exploitation de la terre ou l'extension de la domination économique sur cette terre à une échelle qui dépasse les forces naturelles de l'individu n'est devenue jusqu'ici possible dans l'histoire que parce que, avant l'établissement de la domination sur le sol ou en même temps qu'elle, on a effectué l'asservissement correspondant de l'homme. Dans les périodes ultérieures de l'évolution, cet asservissement a été adouci ... Sa forme actuelle dans les États de haute civilisation est un salariat plus ou moins régenté par la domination policière. C'est donc sur ce salariat que repose la possibilité pratique de ce genre de richesse actuelle qui se présente dans la domination étendue du sol et [ !] dans la grande propriété foncière. Naturellement, toutes les autres espèces de richesse de répartition doivent s'expliquer historiquement d'une manière analogue et le fait que l'homme dépende indirectement de l'homme, fait qui constitue actuellement le trait fondamental des états économiques les plus développés, ne peut pas se comprendre et s'expliquer par lui-même, mais seulement comme un héritage quelque peu métamorphosé d'un assujettissement et d'une expropriation directs qui ont existé antérieurement. ”

Ainsi parle M. Dühring.

Thèse : La domination de la nature (par l'homme) suppose la domination de l'homme (par l'homme).

Preuve : La mise en valeur de la propriété foncière sur de vastes étendues ne s'est jamais ni nulle part réalisée qu'au moyen d'esclaves.

Preuve de la preuve. Comment pourrait-il y avoir de grands propriétaires fonciers sans esclaves, étant donné que le grand propriétaire foncier avec sa famille et sans esclaves ne pourrait certes cultiver qu'une partie minime de sa propriété ?

Donc : Pour prouver que l'homme, afin de s'assujettir la nature, a dû d'abord asservir l'homme, M. Dühring métamorphose sans autre forme de procès la “ nature ” en “ propriété foncière sur de vastes étendues ” et il reconvertit aussitôt cette propriété foncière, - sans qu'on sache de qui elle est la propriété ! - en propriété d'un gros agrarien qui, naturellement, ne peut pas cultiver sa terre sans esclaves.

D'abord, la “ domination de la nature ” et la “ mise en valeur de la propriété foncière ” ne sont nullement la même chose. La domination de la nature se pratique dans l'industrie sur une échelle tout autrement colossale que dans l'agriculture, laquelle, jusqu'à présent, est obligée d'obéir au temps qu'il fait au lieu de commander au temps.

Deuxièmement, si nous nous bornons à la mise en valeur de la propriété foncière sur de grandes étendues, ce qui importe, c'est de savoir à qui cette propriété foncière appartient. Et voilà qu'au début de l'histoire de tous les peuples civilisés, nous trouvons non pas le “ grand propriétaire foncier” que M. Dühring nous glisse ici en fraude par un de ses tours de passe-passe habituels dénommés par lui “ dialectique naturelle ”, - mais des communautés de tribu ou de village avec propriété en commun du sol. Des Indes à l'Irlande, l'exploitation de la propriété foncière sur de grandes étendues a été opérée à l'origine par ces communautés de tribu ou de village, et cela soit sous la forme de culture en commun des terres pour le compte de la communauté, soit sous la forme de parcelles agraires individuelles attribuées pour un temps aux familles par la communauté, avec jouissance commune des forêts et des pâturages en permanence. Il est une fois de plus caractéristique pour les “ études techniques les plus pénétrantes ” de M. Dühring “ dans le domaine politique et juridique ” qu'il ne sache rien de toutes ces choses; que l'ensemble de ses oeuvres respire une ignorance totale de travaux qui font époque, aussi bien de ceux de Maurer sur la constitution primitive de la Mark germanique, fondement de l'ensemble du droit allemand, que de toute la littérature, chaque jour plus volumineuse, inspirée principalement par Maurer, qui est consacrée à démontrer la communauté primitive de la propriété foncière chez tous les peuples civilisés d'Europe et d'Asie et à exposer ses différentes formes d'existence et de dissolution. Dans le domaine du droit français et anglais, M. Dühring s'était acquis “lui-même toute son ignorance”, si grande fût-elle : il n'agit pas autrement dans le domaine du droit allemand, où elle est plus grande encore. L'homme qui s'emporte si violemment contre l'horizon borné des professeurs d'Université, en est, aujourd'hui encore, dans le domaine du droit allemand, tout au plus là où les professeurs en étaient il y a vingt ans.

Ce n'est que “ libre création et imagination” de M. Dühring s'il affirme que pour exploiter la propriété foncière sur de grandes étendues, les propriétaires fonciers et les esclaves ont été nécessaires. Dans tout l'Orient, ou l'État ou bien la commune est propriétaire du sol, le terme même de propriétaire foncier n'existe pas dans les langues. Sur ce fait, M. Dühring peut aller chercher conseil auprès des juristes anglais qui, aux Indes, se sont mis l'esprit à la torture pour résoudre la question : qui est propriétaire foncier ? Et ils n'ont pas eu plus de succès que jadis le prince Henri LXXII de Reuss-Greiz-Schleitz-Lobenstein-Eberswalde quand il se posait la question : qui est veilleur de nuit ? Les Turcs ont été les premiers à introduire en Orient, dans les pays qu'ils avaient conquis, une sorte de féodalisme agraire. Dès les temps héroïques, la Grèce entre dans l'histoire avec une division en ordres qui n'est elle-même que le produit évident d'une longue préhistoire inconnue; mais là aussi, le sol est exploité principalement par des paysans indépendants; les grands domaines des nobles et des princes dynastiques constituent l'exception et disparaissent d'ailleurs bientôt après. L'Italie a été défrichée principalement par des paysans; lorsque dans les derniers temps de la République romaine les grands domaines, les latifundia, supplantèrent les paysans parcellaires et les remplacèrent par des esclaves, ils remplacèrent en même temps la culture par l'élevage et, comme Pline déjà le savait, menèrent l'Italie à sa perte (latifundia Italiam perdidere). Au moyen âge, c'est la culture paysanne qui domine dans toute l'Europe (surtout lors du défrichage des terres incultes), étant admis qu'il importe peu pour la question qui nous occupe de savoir si les paysans avaient à payer des taxes à de quelconques seigneurs féodaux, et lesquelles. Les colons venus de Frise, de Basse-Saxe, des Flandres et du Rhin inférieur, qui mirent en culture le sol arraché aux Slaves à l'est de l'Elbe, le firent comme paysans libres avec des taux de redevance très favorables, mais nullement sous “ quelque forme de corvée ”. - En Amérique du Nord, c'est de beaucoup la majeure partie du pays qui a été ouverte à la culture par le travail de paysans libres, tandis que les grands propriétaires du Sud avec leurs esclave. et leur exploitation effrénée ont épuisé le sol jusqu'à ce qu'il ne portât plus que des sapins, de sorte que la culture du coton a dû émigrer de plus en plus vers l'Ouest. En Australie et en Nouvelle-Zélande, toutes les tentatives du gouvernement anglais pour créer artificiellement une aristocratie terrienne ont échoué. Bref, à l'exception des colonies tropicales et subtropicales, où le climat interdit le travail de la te- à l'Européen, le grand propriétaire foncier qui se sert de ses esclaves ou de ses serfs pour assujettir la nature à sa domination et mettre le sol en culture, se révèle comme une pure création de l'imagination. Au contraire, là où il apparaît dans l'antiquité, comme en Italie, il ne défriche pas des terres incultes, mais transforme en pâturages les terres labourables défrichées par les paysans, dépeuple et ruine des pays entiers. Ce n'est qu'à l'époque moderne, ce n'est que depuis que l'augmentation de la densité de la population a relevé la valeur du sol et que, surtout, le développement de l'agronomie a permis de mieux utiliser même des terres médiocres, - c'est seulement depuis lors que la grande propriété foncière a commencé à prendre part sur une grande échelle au défrichement de terres incultes et de pâturages, et cela de préférence en volant les communaux des paysans, tant en Angleterre qu'en Allemagne. La chose ne s'est pas faite non plus sans contrepartie. Pour chaque acre de terre de la communauté que les grands propriétaires fonciers ont défriché en Angleterre, ils ont transformé en Écosse au moins trois acres de terre arable en pâturages a moutons et en fin de compte, en simple terrain de chasse au gros gibier.

Nous n'avons affaire ici qu'à l'affirmation de M. Dühring selon laquelle le défrichage de grandes étendues de terre, donc, finalement, à peu près de toutes les terres civilisées, ne s'est “jamais et nulle part ” effectué autrement que grâce à de grands propriétaires fonciers et à des esclaves, - affirmation dont nous avons vu qu'elle a pour condition préalable une ignorance véritablement inouïe de l'histoire. Nous n'avons donc à nous préoccuper ici ni de savoir dans quelle mesure à diverses époques des étendues de terre déjà entièrement ou en très grande partie défrichées ont été cultivées par des esclaves (comme à l'apogée de la Grèce) ou par des serfs (comme les manses seigneuriaux depuis le moyen âge), ni de savoir ce qu'a été la fonction sociale des grands propriétaires fonciers à différentes époques.

Et après que M. Dühring nous a présenté ce tableau d'imagination digne du plus grand maître, dont on ne sait ce qu'il faut le plus admirer, - les tours de passe-passe dans la déduction, ou la falsification de l'histoire, - il s'écrie d'un ton triomphant : “ Naturellement, toutes les autres espèces de la richesse de répartition s'expliquent historiquement de manière analogue !” Ce qui lui épargne de toute évidence la peine de perdre le moindre mot sur la genèse, par exemple, du capital.

Si avec sa domination de l'homme par l'homme, condition préalable de la domination de la nature par l'homme, M. Dühring veut seulement dire en général que tout notre état économique actuel, le niveau de développement atteint aujourd'hui par l'agriculture et l'industrie est le résultat d'une histoire sociale qui se déroule en oppositions de classes, en rapports de domination et d'esclavage, il dit quelque chose qui est devenu un lieu commun, il y a beau temps, depuis le Manifeste communiste. Il s'agit précisément d'expliquer la naissance des classes et des rapports de domination et si M. Dühring n'a toujours pour cela que le seul mot de “ violence ”, nous en sommes exactement au même point qu'au début. Le simple fait que, en tout temps, les dominés et les exploités sont bien plus nombreux que les dominateurs et les exploiteurs, que donc la violence réelle réside chez ces derniers, suffit à lui tout seul pour mettre au jour la folie de toute la théorie de la violence. Il s'agit donc toujours d'expliquer les rapports de domination et d'esclavage.

Ils sont nés par deux voies différentes.

Tels les hommes sortent primitivement du règne animal, - au sens étroit, - tels ils entrent dans l'histoire : encore à demi animaux, grossiers, impuissants encore en face des forces de la nature, ignorants encore de leurs propres forces; par conséquent, pauvres comme les animaux et à peine plus productifs qu'eux. Il règne alors une certaine égalité des conditions d'existence et, pour les chefs de famille, aussi une sorte d'égalité dans la position sociale, - tout au moins une absence de classes sociales, qui continue dans les communautés naturelles agraires des peuples civilisés ultérieurs. Dans chacune de ces communautés existent, dès le début, certains intérêts communs, dont la garde doit être commise à des individus, quoique sous le contrôle de l'ensemble : jugement de litiges; répression des empiètements de certains individus au-delà de leurs droits; surveillance des eaux, surtout dans les pays chauds; enfin, étant donné le caractère primitif et sauvage des conditions, fonctions religieuses. De semblables attributions de fonctions se trouvent en tout temps dans les communautés primitives, ainsi dans les plus vieilles communautés de la Mark germanique et aujourd'hui encore aux Indes. Il va sans dire que ces individus sont armés d'une certaine plénitude de puissance et représentent les prémisses du pouvoir d'État. Peu à peu, les forces de production augmentent; la population plus dense crée des intérêts ici communs, là antagonistes, entre les diverses communautés, dont le groupement en ensembles plus importants provoque derechef une nouvelle division du travail, la création d'organes pour protéger les intérêts communs et se défendre contre les intérêts antagonistes. Ces organes, qui déjà en tant que représentants des intérêts communs de tout le groupe, ont vis-à-vis de chaque communauté prise à part une situation particulière, parfois même en opposition avec elle, prennent bientôt une autonomie plus grande encore, soit du fait de l'hérédité de la charge, qui s'instaure presque toute seule dans un monde où tout se passe selon la nature, soit du fait de l'impossibilité grandissante de s'en passer à mesure qu'augmentent les conflits avec d'autres groupes. Comment, de ce passage à l'autonomie vis-à-vis de la société, la fonction sociale a pu s'élever avec le temps à la domination sur la société; comment, là où l'occasion était favorable, le serviteur primitif s'est métamorphosé peu à peu en maître; comment, selon les circonstances, ce maître a pris l'aspect du despote ou du satrape oriental, du dynaste chez les Grecs, du chef de clan celte, etc.; dans quelle mesure, lors de cette métamorphose, il s'est finalement servi aussi de la violence; comment, au bout du compte, les individus dominants se sont unis pour former une classe dominante, ce sont là des questions que nous n'avons pas besoin d'étudier ici. Ce qui importe ici, c'est seulement de constater que, partout une fonction sociale est à la base de la domination politique; et que la domination politique n'a aussi subsisté à la longue que lorsqu'elle remplissait cette fonction sociale qui lui était confiée. Quel que soit le nombre des pouvoirs despotiques qui ont surgi ou ont décliné en Perse et aux Indes, chacun a su très exactement qu'il était, avant tout, l'entrepreneur général de l'irrigation des vallées, sans laquelle aucune culture n'est là-bas Possible. Il était réservé aux Anglais éclairés de ne pas remarquer cela aux Indes; ils ont laissé tomber en ruine les canaux d'irrigation et les écluses, et découvrent enfin maintenant, par le retour régulier des famines, qu'ils avaient négligé l'unique activité susceptible de donner à leur domination aux Indes une légitimité au moins égale à celle de leurs prédécesseurs.

Mais à côté de cette formation de classes, il s'en déroulait encore une autre. La division naturelle du travail à l'intérieur de la famille agricole a permis, à un certain niveau de bien-être, d'introduire une ou plusieurs forces de travail étrangères. Ce fut particulièrement le cas dans des pays où la vieille propriété en commun du sol s'était déjà désagrégée ou bien, du moins, la vieille culture en commun avait cédé le pas à la culture individuelle des lots de terrain par les familles respectives. La production était développée au point que la force de travail humaine pouvait maintenant produire plus qu'il n'était nécessaire à son entretien simple; les moyens d'entretenir davantage de forces de travail existaient; ceux de les occuper, également : la force de travail prit une valeur. Mais la communauté à laquelle on appartenait et l'association dont elle faisait partie ne fournissaient pas de forces de travail disponibles, excédentaires. En revanche, la guerre en fournissait, et la guerre était aussi vieille que l'existence simultanée de plusieurs groupes de communautés juxtaposés. Jusque-là, on n'avait su que faire des prisonniers de guerre, on les avait donc tout simplement abattus; à une date plus reculée encore, on les avait mangés. Mais, au niveau de l' “ état économique” maintenant atteint, ils prenaient une valeur; on leur laissa donc la vie et on se servit de leur travail. C'est ainsi que la violence, au lieu de dominer la situation économique, a été au contraire enrôlée de force dans le service de la situation économique. L'esclavage était inventé. Il devint bientôt la forme dominante de la production chez tous les peuples dont le développement dépassait la vieille communauté, mais aussi, en fin de compte, une des causes principales de leur décadence. Ce fut seulement l'esclavage qui rendit possible sur une assez grande échelle la division du travail entre agriculture et industrie et par suite, l'apogée du monde antique, l'hellénisme. Sans esclavage, pas d'État grec, pas d'art et de science grecs; sans esclavage, pas d'Empire romain. Or, sans la base de l'hellénisme et de l'Empire romain, pas non plus d'Europe moderne. Nous ne devrions jamais oublier que toute notre évolution économique, politique et intellectuelle a pour condition préalable une situation dans laquelle l'esclavage était tout aussi nécessaire que généralement admis. Dans ce sens, nous avons le droit de dire : sans esclavage antique, pas de socialisme moderne.

Il ne coûte pas grand chose de partir en guerre avec des formules générales contre l'esclavage et autres choses semblables, et de déverser sur une telle infamie un courroux moral supérieur. Malheureusement, on n'énonce par là rien d'autre que ce que tout le monde sait, à savoir que ces institutions antiques ne correspondent plus à nos conditions actuelles et aux sentiments que déterminent en nous ces conditions. Mais cela ne nous apprend rien sur la façon dont ces institutions sont nées, sur les causes pour lesquelles elles ont subsisté et sur le rôle qu'elles ont joué dans l'histoire. Et si nous nous penchons sur ce problème, nous sommes obligés de dire, si contradictoire et si hérétique que cela paraisse, que l'introduction de l'esclavage dans les circonstances d'alors était un grand progrès. C'est un fait établi que l'humanité a commencé par l'animal, et qu'elle a donc eu besoin de moyens barbares, presque animaux, pour se dépêtrer de la barbarie. Les anciennes communautés, là où elles ont subsisté, constituent depuis des millénaires la base de la forme d'État la plus grossière, le despotisme oriental, des Indes jusqu'en Russie. Ce n'est que là où elles se sont dissoutes que les peuples ont progressé sur eux-mêmes, et leur premier progrès économique a consisté dans l'accroissement et le développement de la production au moyen du travail servile. La chose est claire : tant que le travail humain était encore si peu productif qu'il ne fournissait que peu d'excédent au-delà des moyens de subsistance nécessaires, l'accroissement des forces productives, l'extension du trafic, le développement de l'État et du droit, la fondation de l'art et de la science n'étaient possibles que grâce à une division renforcée du travail, qui devait forcément avoir pour fondement la grande division du travail entre les masses pourvoyant au travail manuel simple et les quelques privilégiés adonnés à la direction du travail, au commerce, aux affaires de l'État et plus tard aux occupations artistiques et scientifiques. La forme la plus simple, la plus naturelle, de cette division du travail était précisément l'esclavage. Étant donné les antécédents historiques du monde antique spécialement du monde grec, la marche progressive à une société fondée sur des oppositions de classes ne pouvait s'accomplir que sous la forme de l'esclavage. Même pour les esclaves, cela fut un progrès; les prisonniers de guerre parmi lesquels se recrutait la masse des esclaves, conservaient du moins la vie maintenant, tandis qu'auparavant on les massacrait et plus anciennement encore, on les mettait à rôtir.

Ajoutons, à cette occasion, que, jusqu'aujourd'hui, toutes les contradictions historiques entre classes exploiteuses et exploitées, dominantes et opprimées trouvent leur explication dans cette même productivité relativement peu développée du travail humain. Tant que la population qui travaille effectivement est tellement accaparée par son travail nécessaire qu'il ne lui reste plus de temps pour pourvoir aux affaires communes de la société, - direction du travail, affaires de l'État, questions juridiques, art, science, etc., - il a toujours fallu une classe particulière qui, libérée du travail effectif, puisse pourvoir à ces affaires; ce qui ne l'a jamais empêchée d'imposer à son propre profit aux masses travailleuses une charge de travail de plus en plus lourde. Seul, l'énorme accroissement des forces productives atteint par la grande industrie permet de répartir le travail sur tous les membres de la société sans exception, et par là, de limiter le temps de travail de chacun de façon qu'il reste à tous suffisamment de temps libre pour prendre part aux affaires générales de la société, - théoriques autant que pratiques. C'est donc maintenant seulement que toute classe dominante et exploiteuse est devenue superflue, voire un obstacle au développement social, et c'est maintenant seulement qu'elle sera impitoyablement éliminée, si maîtresse qu'elle soit encore de la “violence immédiate ”.

Si donc M. Dühring fronce le nez sur l'hellénisme parce qu'il était fondé sur l'esclavage, il aurait tout autant raison de reprocher aux Grecs de n'avoir pas eu de machines à vapeur et de télégraphe électrique. Et s'il affirme que notre asservissement moderne du salariat n'est qu'un héritage quelque peu métamorphosé et adouci de l'esclavage et ne s'explique pas par lui-même (c'est-à-dire par les lois économiques de la société moderne), ou bien cela signifie que le salariat comme l'esclavage sont des formes de la servitude et de la domination de classe, ce qu'aucun enfant n'ignore, ou bien cela est faux. Car nous serions tout aussi fondés à dire que le salariat s'explique comme une forme adoucie de l'anthropophagie, forme primitive, partout constatée maintenant, de l'utilisation des ennemis vaincus,

Le rôle que joue la violence dans l'histoire vis-à-vis de l'évolution économique est donc clair. D'abord, toute violence politique repose primitivement sur une fonction économique de caractère social et s'accroît dans la mesure où la dissolution des communautés primitives métamorphose les membres de la société en producteurs privés, les rend donc plus étrangers encore aux administrateurs des fonctions sociales communes. Deuxièmement, après s'être rendue indépendante vis-à-vis de la société, après être devenue, de servante, maîtresse, la violence politique peut agir dans deux directions. Ou bien, elle agit dans le sens et dans la direction de l'évolution économique normale. Dans ce cas, il n'y a pas de conflit entre les deux, l'évolution économique est accélérée. Ou bien, la violence agit contre l'évolution économique, et dans ce cas, à quelques exceptions près, elle succombe régulièrement au développement économique. Ces quelques exceptions sont des cas isolés de conquêtes, où les conquérants plus barbares ont exterminé ou chassé la population d'un pays et dévasté ou laissé perdre les forces productives dont ils ne savaient que faire. Ainsi firent les chrétiens dans l'Espagne mauresque pour la majeure partie des ouvrages d'irrigation, sur lesquels avaient reposé l'agriculture et l'horticulture hautement développées des Maures. Toute conquête par un peuple plus grossier trouble évidemment le développement économique et anéantit de nombreuses forces productives. Mais dans l'énorme majorité des cas de conquête durable, le conquérant plus grossier est forcé de s'adapter à l' “ état économique” plus élevé tel qu'il ressort de la conquête; il est assimilé par le peuple conquis et obligé même, la plupart du temps, d'adopter sa langue. Mais là où dans un pays, - abstraction faite des cas de conquête, - la violence intérieure de l'État entre en opposition avec son évolution économique, comme cela s'est produit jusqu'ici à un certain stade pour presque tout pouvoir politique, la lutte s'est chaque fois terminée par le renversement du pouvoir politique. Sans exception et sains pitié, l'évolution économique s'est ouvert la voie, - nous avons déjà mentionné le dernier exemple des plus frappants : la grande Révolution française. Si, selon la doctrine de M. Dühring, l'état économique et avec lui la constitution économique d'un pays déterminé dépendaient simplement de la violence politique, on ne verrait pas du tout pourquoi, après 1848, Frédéric-Guillaume IV ne put réussir, malgré sa “ magnifique armée ”, à greffer dans son pays les corporations médiévales et autres marottes romantiques, sur les chemins de fer, les machines à vapeur et la grande industrie qui était alors en train de se développer; ou pourquoi l'empereur de Russie, qui est encore bien plus puissant, s'avère incapable non seulement de payer ses dettes, mais même de maintenir sa “ violence ” sains emprunter sans cesse à la “situation économique” d'Europe occidentale.

Pour M. Dühring la violence est le mal absolu, le premier acte de violence est pour lui le péché originel, tout son exposé est une jérémiade sur la façon dont toute l'histoire jusqu'ici a été ainsi contaminée par le péché originel, sur l'infâme dénaturation de toutes les lois naturelles et sociales par cette puissance diabolique, la violence. Mais que la violence joue encore dans l'histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire; que, selon les paroles de Marx, elle soit l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs; qu'elle soit l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes- de cela, pas un mot chez M. Dühring. C'est dans les soupirs et les gémissements qu'il admet que la violence soit peut-être nécessaire pour renverser le régime économique d'exploitation, - par malheur ! Car tout emploi de la violence démoralise celui qui l'emploie. Et dire qu'on affirme cela en présence du haut essor moral et intellectuel qui a été la conséquence de toute révolution victorieuse ! Dire qu'on affirme cela en Allemagne où un heurt violent, qui peut même être imposé au peuple, aurait tout au moins l'avantage d'extirper la servilité qui, à la suite de l'humiliation de la Guerre de Trente ans, a pénétré la conscience nationale ! Dire que cette mentalité de prédicateur sans élan, sans saveur et sans force a la prétention de s'imposer au parti le plus révolutionnaire que connaisse l'histoire !

 

 

 

 

 

V.

Théorie de la valeur

 

Il y a environ cent ans paraissait à Leipzig un livre qui connut jusqu'au début de ce siècle trente et quelques éditions, fut répandu, distribué à la ville et aux champs par les autorités, les prédicateurs et les philanthropes de toute espèce et prescrit universellement aux écoles primaires comme livre de lecture. Ce livre s'appelait : L'Ami des enfants, de Rochow. Il avait pour but d'instruire les jeunes rejetons des paysans et des artisans sur leur fonction dans la vie et leurs devoirs envers leurs supérieurs dans la société et l'État, en même temps de leur inculquer un salutaire contentement de leur sort terrestre, avec le pain noir et les pommes de terre, la corvée, les bas salaires, la schlague paternelle et autres agréments de même sorte, et tout cela au moyen des idées alors en vogue de l'ère des lumières. A cette fin, on montrait à la jeunesse de la ville et des champs combien était sage la disposition de la nature qui oblige l'homme à gagner sa vie et ses jouissances par le travail, et combien, par conséquent, le paysan et l'artisan doivent se sentir heureux qu'il leur soit permis d'épicer leurs repas par la sueur de leur travail au lieu de souffrir, comme le riche bambocheur, de maux d'estomac, d'engorgement de la bile ou de constipation et de n'avaler qu'à contrecœur les friandises les plus exquises. Ce sont ces mêmes lieux communs jugés par le vieux Rochow assez bons pour les petits paysans de la Saxe électorale de son temps, que M. Dühring nous offre pages 14 et suivantes de son Cours comme l'élément “ absolument fondamental ” de l'économie politique la plus récente.

“ Les besoins humains ont, en tant que tels, leurs lois naturelles et sont quant à leur accroissement enfermés dans des limites qui ne peuvent être outrepassées pour un temps que par la contre-nature, jusqu'à ce que s'ensuivent la nausée, le dégoût de vivre, la décrépitude, l'étiolement social et, en fin de compte, un salutaire anéantissement ... Un jeu fait de purs divertissements sans autre but sérieux mène bientôt à un état blasé, ou, ce qui revient au même, à l'usure de toute faculté de sentir. Le travail réel sous quelque forme est donc la loi sociale naturelle de personnalités saines ... Si les instincts et les besoins n'avaient pas de contrepoids, ils apporteraient tout juste une existence puérile, loin qu'on puisse parler d'une vie en ascension historique. S'ils étaient pleinement satisfaits sans peine, ils s'épuiseraient bientôt et ne laisseraient derrière eux qu'une existence vide en forme d'intervalles fastidieux s'écoulant jusqu'au retour de ces besoins ... Donc, sous tous les rapports, le fait que la mise en oeuvre des instincts et des passions soit subordonnée à la victoire remportée sur un obstacle économique est une loi fondamentale salutaire de l'institution naturelle extérieure et de la nature intérieure de l'homme ... ”

Comme on le voit, les platitudes les plus plates de l'honorable Rochow célèbrent chez M. Dühring le jubilé de leur centenaire et, par-dessus le marché, sous forme de “ base plus profonde ” du seul “ système socialitaire ” vraiment critique et scientifique.

Après avoir ainsi posé les fondations, M. Dühring peut continuer sa construction. Appliquant la méthode mathématique, il nous donne d'abord, selon le procédé du vieil Euclide, une série de définitions. Cela est d'autant plus commode qu'il peut immédiatement arranger ses définitions de façon qu'elles contiennent déjà en partie ce qu'elles doivent servir à démontrer. Ainsi, nous apprenons d'abord que, jusqu'ici, le concept directeur de l'économie politique s'appelle richesse, et que la richesse, telle qu'on l'a effectivement comprise dans l'histoire universelle jusqu'à présent et telle qu'elle a développé son empire, est la “puissance économique” sur les hommes et les choses. Double inexactitude. D'abord, la richesse des anciennes communautés de tribu ou de village n'était nullement une domination sur les hommes. Et deuxièmement, même dans les sociétés qui évoluent dans des contradictions de classes, la richesse, dans la mesure où elle inclut une domination sur les hommes, est principalement et presque exclusivement une domination sur les hommes en vertu et au moyen de la domination sur les choses. Dès les temps très anciens où la capture et l'exploitation des esclaves furent deux branches d'activité séparées, les exploiteurs de travail servile ont été obligés d'acheter les esclaves, d'acquérir la domination sur les hommes seulement par la domination sur les choses, sur le prix d'achat, les moyens de subsistance et de travail de l'esclave. Dans tout le moyen âge, la grande propriété foncière est la condition préalable pour que la noblesse féodale puisse mettre la main sur des paysans taillables et corvéables. Et même aujourd'hui, un enfant de six ans voit déjà que la richesse domine l'homme exclusivement au moyen des choses dont elle dispose.

Mais pourquoi M. Dühring est-il forcé de fabriquer cette fausse définition, pourquoi est-il forcé de rompre l'enchaînement réel tel qu'il s'est appliqué dans toutes les sociétés de classes jusqu'ici ? Pour traîner la richesse du domaine économique dans le domaine moral. La domination sur les choses, c'est très bien; mais la domination sur les hommes, voilà le mal; et comme M. Dühring s'est lui-même interdit d'expliquer la domination sur les hommes par la domination sur les choses, il peut se livrer de nouveau à un coup d'audace et l'expliquer sans façons par sa chère violence. La richesse comme dominatrice des hommes, c'est le “ vol ”, et nous voici revenus à une édition aggravée de l'antique refrain de Proudhon : “ La propriété, c'est le vol ”.

Par là, nous avons heureusement amené la richesse sous les deux points de vue essentiels de la production et de la répartition : richesse en tant que domination sur les choses, richesse de production, bon côté; en tant que domination sur les hommes, richesse de répartition comme elle le fut jusqu'à nos jours, mauvais côté, au diable ! Appliqué aux conditions actuelles, cela donne : le mode capitaliste de production est très bien et peut rester, mais le mode de répartition capitaliste ne vaut rien et il faut l'abolir. Voilà à quelle ineptie on est conduit lorsqu'on fait de l'économie sans avoir seulement compris l'enchaînement entre production et répartition.

Après la richesse on définit la valeur comme suit :

“ La valeur est le cours que les choses et les prestations économiques ont dans le commerce. ”

Ce cours correspond “ au prix ou à n'importe quel autre nom équivalent, par exemple le salaire ”. En d'autres termes, la valeur est le prix. Ou plutôt, pour ne pas faire tort à M. Dühring et pour tâcher de rendre l'absurdité de sa définition avec ses propres termes : la valeur, ce sont les prix. Car à la page 19, il dit : “ La valeur et les prix qui l'expriment en argent ”, il constate donc lui-même que la même valeur a des prix très différents et qu'elle a ainsi autant de valeurs différentes. Si Hegel n'était pas mort depuis longtemps, il irait se pendre ! Cette valeur qui est autant de valeurs différentes qu'elle a de prix, il n'y serait pas arrivé avec toute sa théologie. Il faut vraiment, encore un coup, avoir l'assurance de M. Dühring pour commencer à fonder l'économie sur des bases neuves, plus profondes, en déclarant que l'on ne connaît pas d'autre différence entre le prix et la valeur, sinon que l'un est exprimé en argent et l'autre pas.

Mais avec cela nous ne savons toujours pas ce qu'est la valeur et encore moins d'après quoi elle se détermine. Il faut donc que M. Dühring y aille d'autres explications.

“ Tout à fait en gros, la loi fondamentale de comparaison et d'estimation sur laquelle reposent la valeur et les prix qui l'expriment en argent, réside d'abord dans le domaine de la pure production, abstraction faite de la répartition qui apporte seulement un deuxième élément dans le concept de valeur. Les obstacles plus ou moins grands que la différence des conditions naturelles oppose aux efforts tendant à obtenir les objets et par lesquels elle oblige à des dépenses plus ou moins grandes de force économique, déterminent aussi... la valeur plus ou moins grande [et celle-ci est estimée d'après la] résistance que la nature et les circonstances opposent à l'obtention des choses... La proportion dans laquelle nous avons introduit notre propre force en elles [dans les choses] est la cause immédiatement décisive de l'existence de la valeur en général et d'une grandeur particulière de celle-ci. ”

Dans la mesure où tout cela a un sens, cela signifie : la valeur d'un produit du travail est déterminée par le temps de travail nécessaire à sa fabrication, et cela nous le savions depuis longtemps, même sans M. Dühring. Au lieu d'énoncer le fait simplement, il faut qu'il le déforme de manière à lui donner un air sibyllin. Il est tout simplement faux de dire que la proportion dans laquelle quelqu'un introduit sa force dans quelque chose (pour garder cette tournure pompeuse) est la cause immédiatement décisive de la valeur et de la grandeur de valeur. D'abord, ce qui importe, c'est dans quelle chose la force est introduite, et, deuxièmement, comment elle est introduite. Si notre quelqu'un fabrique un objet qui n'a aucune valeur d'usage pour autrui, toute sa force ne crée pas un atome de valeur; et s'il s'obstine à fabriquer à la main un objet qu'une machine fabrique vingt fois moins cher, les 19/20 de la force qu'il y introduit ne produisent ni de la valeur en général, ni une grandeur particulière de valeur.

En outre, c'est déformer entièrement la chose que de métamorphoser le travail productif, qui crée des produits positifs, en l'action purement négative de surmonter une résistance. Voici à peu près comment nous devrions procéder pour obtenir une chemise : d'abord, nous surmontons la résistance de la semence de cotonnier contre le fait d'être semée et de croître; ensuite, celle du coton mûr contre le fait d'être cueilli, emballé et expédié; puis la résistance contre le déballage, le cardage et le filage; en outre, la résistance du fil contre le tissage, celle du tissu contre le blanchissage et la couture et, enfin, celle de la chemise finie contre le fait d'être enfilée.

A quoi bon cet enfantillage, qui met les choses à l'envers et témoigne d'une tête à l'envers ? Pour arriver, moyennant la “résistance”, de la “ valeur de production”, la vraie valeur, mais idéale seulement jusqu'ici, à la “ valeur de répartition ”, qui a seule cours dans l'histoire jusqu'à nos jours et qu'a faussée la violence.

“ Outre la résistance qu'oppose la nature ... il y a encore un autre obstacle, purement social ... Entre les hommes et la nature une force barre la route, et cette force est encore une fois l'homme. L'homme pensé singulier et isolé est libre vis-à-vis de la nature ... La situation prend un autre aspect dès que nous pensons un second homme qui, l'épée à la main, occupe les voies d'accès à la nature et à ses ressources et qui exige un prix sous quelque forme que ce soit pour accorder le passage. Ce second homme ... taxe, pour ainsi dire, l'autre et est ainsi cause que la valeur de l'objet convoité finit par être plus grande que ce ne serait le cas sans cet obstacle politique et social opposé à l'obtention ou à la production ... Les formes particulières que prend ce cours artificiellement augmenté des choses sont extrêmement diverses, et il a naturellement pour pendant un abaissement correspondant du cours du travail. ...C'est donc une illusion de vouloir considérer a priori la valeur comme un équivalent au sens propre du terme, c'est-à-dire comme un “ valoir autant” ou comme un rapport d'échange conforme au principe de l'égalité de la prestation et de la contre-prestation. Ce sera, au contraire, l'indice d'une théorie exacte de la valeur que de voir le facteur d'estimation le plus général qu'elle implique ne pas coïncider avec la forme particulière du cours, laquelle repose sur la contrainte de répartition. Cette forme varie avec la constitution sociale, tandis que la valeur économique proprement dite ne peut être qu'une valeur de production mesurée vis-à-vis de la nature et ne variera donc qu'avec les seuls obstacles à la production qui sont d'ordre naturel et technique. ”

La valeur pratiquement en vigueur d'une chose se compose donc, selon M. Dühring, de deux parties : d'abord du travail qu'elle contient et ensuite, du tribut supplémentaire extorqué “ l'épée à la main ”. En d'autres termes, la valeur qui a cours aujourd'hui est un prix de monopole. Or si, d'après cette théorie de la valeur, toutes les marchandises ont un tel prix de monopole, deux cas seulement sont possibles. Ou bien, chacun reperd comme acheteur ce qu'il a gagné comme vendeur, les prix ont certes changé nominalement, mais en réalité, - dans leur rapport réciproque, - ils sont restés égaux; tout reste en l'état, et la fameuse valeur de répartition n'est qu'une illusion. - Ou bien les prétendus tributs supplémentaires représentent une somme réelle de valeur, à savoir celle qui est produite par la classe laborieuse productrice de valeur, mais appropriée par la classe des monopolistes; et alors cette somme de valeur se compose simplement de travail non payé; dans ce cas, malgré l'homme l'épée à la main, malgré les prétendus tributs supplémentaires et la prétendue valeur de répartition, nous voici revenus ... à la théorie marxiste de la plus-value.

Cherchons pourtant quelques exemples de la fameuse “ valeur de répartition ”. Il est dit pages 135 et suivantes :

“ Il faut aussi considérer l'établissement du prix en vertu de la concurrence individuelle comme une forme de la répartition économique et de l'imposition mutuelle d'un tribut ... Imaginons que le stock de quelque marchandise nécessaire diminue brusquement de façon considérable, il en résulte du côté du vendeur un pouvoir disproportionné d'exploitation ... A quel niveau colossal l'augmentation peut atteindre, on le voit particulièrement par les situations anormales dans lesquelles l'approvisionnement en articles nécessaires est coupé pour un temps assez long... ”, etc.

En outre, il y aurait, même dans le cours normal des choses, des monopoles de fait, qui permettent une augmentation arbitraire des prix, par exemple les chemins de fer, les sociétés de distribution d'eau et de gaz d'éclairage dans les villes, etc. Qu'il se présente de semblables occasions d'exploitation monopoliste, c'est un fait connu de vieille date. Mais ce qui est nouveau, c'est que les prix de monopole qu'elles engendrent ne soient pas appelés à prendre valeur d'exceptions et de cas d'espèce, mais d'exemples classiques de la façon dont sont aujourd'hui établies les valeurs. Comment se déterminent les prix des denrées alimentaires ? Allez dans une ville assiégée, où l'approvisionnement est arrêté et renseignez-vous ! répond M. Dühring. Comment la concurrence agit-elle sur l'établissement des prix du marché ? Demandez au monopole, il vous répondra.

D'ailleurs, même dans ces monopoles, on ne peut pas découvrir l'homme à l'épée à la main, qui se tient en principe derrière eux. Au contraire : dans les villes assiégées, l'homme à l'épée, le commandant de place a coutume, s'il fait son devoir, de mettre très rapidement fin au monopole et de réquisitionner les stocks monopolisés pour les répartir également. Au reste, les hommes à l'épée, dès qu'ils ont essayé de fabriquer une “ valeur de répartition ”, n'ont récolté que mauvaises affaires et pertes d'argent. En monopolisant le commerce des Indes orientales, les Hollandais ont ruiné leur monopole et leur commerce. Les deux gouvernements les plus forts qui aient jamais existé, le gouvernement révolutionnaire de l'Amérique du Nord et la Convention française ont eu la prétention de fixer des prix maxima et ont échoué lamentablement. En ce moment, le gouvernement russe travaille depuis des années à faire monter à Londres, en achetant sans arrêt des traites sur la Russie, le cours du rouble papier, qu'il fait baisser en Russie en émettant sans arrêt des billets non convertibles. En quelques années, ce petit jeu lui a coûté dans les 60 millions de roubles et le rouble est maintenant au-dessous de deux marks, au lieu d'être au-dessus de trois. Si l'épée a en économie le pouvoir magique que lui confère M. Dühring, pourquoi aucun gouvernement n'a-t-il donc réussi à imposer à la longue à de la mauvaise monnaie la “ valeur de répartition” de la bonne, ou aux assignats celle de l'or ? Et où est l'épée qui commande en chef sur le marché mondial ?

En outre, il y a encore une forme principale sous laquelle la valeur de répartition permet l'appropriation du travail accompli par les autres sans contrepartie : la rente de possession, c'est-à-dire la rente foncière et le gain du capital. Nous nous bornons pour l'instant à enregistrer le fait, uniquement pour pouvoir dire que c'est là tout ce que nous apprenons sur la célèbre “ valeur de répartition ”. - Tout ? Pas tout à fait, cependant. Écoutons :

“ Malgré le double point de vue qui apparaît dans la reconnaissance d'une valeur de production et d'une valeur de répartition, il reste cependant toujours à la base un quelque chose de commun sous la forme de l'objet dont se composent toutes les valeurs et avec lequel, en conséquence, on les mesure. La mesure immédiate, naturelle, est la dépense de force et l'unité la plus simple, la force humaine au sens le plus grossier du mot. Cette dernière se ramène au temps d'existence dont l'entretien par soi-même représente à son tour la victoire sur une certaine somme de difficultés alimentaires et vitales. La valeur de répartition ou d'appropriation existe purement et exclusivement là seulement où existe le pouvoir de disposer de choses non produites, ou, pour parler un langage plus courant, là où ces choses elles-mêmes s'échangent contre des prestations ou des choses ayant une valeur de production réelle. Le facteur homogène tel qu'il se trouve indiqué et représenté dans toute expression de valeur et, par conséquent aussi, dans les éléments de valeur appropriés par répartition sans contrepartie, consiste dans la dépense de force humaine qui se trouve ... incorporée ... dans toute marchandise. ”

Que dire à cela ? Si toutes les valeurs des marchandises sont mesurées en dépense de force humaine incorporée dans la marchandise, que deviennent alors la valeur de répartition, l'enchérissement du prix, le tribut imposé ? M. Dühring nous dit, certes, que même des objets non produits, donc incapables d'avoir une valeur à proprement parler, peuvent recevoir une valeur de répartition et s'échanger contre des objets produits, ayant de la valeur. Mais il dit en même temps que toutes les valeurs, donc même les valeurs de répartition pures et exclusives, consistent en la dépense de force qui y est incorporée. Ce qui malheureusement ne nous apprend pas comment une dépense de force doit s'incorporer dans une chose non produite. En tout cas, ce qui, en fin de compte, apparaît clairement dans tout ce pêle-mêle de valeurs, c'est que, une fois de plus, la valeur de répartition, l'enchérissement des marchandises extorqué grâce à la position sociale, le tribut exigé à la force de l'épée ne riment à rien; les valeurs des marchandises sont déterminées uniquement par la dépense de force humaine, en termes vulgaires, la dépense de travail qui s'y trouve incorporé. Abstraction faite de la rente foncière et des quelques prix de monopole, M. Dühring ne dit donc, sauf le style plus lâche et plus confus, rien d'autre que ce que la théorie décriée de la valeur selon Ricardo et Marx a dit depuis longtemps d'une façon plus précise et plus claire ?

Il le dit, et tout d'une haleine, dit le contraire. Marx, partant des études de Ricardo, écrit : la valeur des marchandises est déterminée par le travail humain général socialement nécessaire, qui est incorporé dans les marchandises, et celui-ci est à son tour mesuré d'après sa durée. Le travail est la mesure de toutes les valeur% mais lui-même n'a pas de valeur. M. Dühring, après avoir également posé, avec sa mollesse d'expression, le travail comme mesure de la valeur, continue : il

“ se ramène au temps d'existence dont l'entretien par soi-même représente à son tour la victoire sur une certaine somme de difficultés alimentaires et vitales. ”

Négligeons la confusion, qui résulte uniquement de la recherche de l'originalité à tout prix, entre le temps de travail, qui seul importe ici, et le temps d'existence, qui jusqu'ici n'a jamais créé ou mesuré de valeurs. Négligeons aussi le faux semblant “ socialitaire ”, que l' “ entretien par soi-même ” de ce temps d'existence doit introduire; depuis que le monde existe et tant qu'il existera, chacun devra s'entretenir par soi-même dans ce sens qu'il consomme lui-même ses moyens d'entretien. Admettons que M. Dühring se soit exprimé en termes d'économie et avec précision; en ce cas, ou bien la phrase précédente ne signifie rien, ou elle signifie : la valeur d'une marchandise est déterminée par le temps de travail qui y est incorporé, et la valeur de ce temps de travail par les moyens d'existence nécessaires à l'entretien de l'ouvrier pour ce temps. Et cela signifie pour la société actuelle : la valeur d'une marchandise est déterminée par le salaire qui y est contenu.

Nous voici enfin arrivés à ce que M. Dühring veut véritablement dire. La valeur d'une marchandise se détermine selon la façon de s'exprimer de l'économie vulgaire par les frais de production; contre quoi Carey

“ a fait ressortir cette vérité que ce ne sont pas les frais de production, mais les frais de reproduction qui déterminent la valeur.” (Histoire critique p. 401.)

Nous verrons plus loin ce qu'il en est de ces frais de production ou de reproduction; insistons ici seulement sur le fait que, comme chacun le sait, ils se composent du salaire et du profit du capital. Le salaire représente la “ dépense de force ” incorporée à la marchandise, la valeur de production. Le profit représente le tribut ou l'enchérissement imposé par le capitaliste en vertu de son monopole, de son épée à la main, la valeur de répartition. Et ainsi, tout l'imbroglio contradictoire de la théorie de la valeur selon M. Dühring se résout, en fin de compte, dans la plus belle et la plus harmonieuse des clartés.

La détermination de la valeur de la marchandise par le salaire, qui chez Adam Smith se confond encore fréquemment avec la détermination de la valeur par le temps de travail, est bannie de l'économie scientifique depuis Ricardo et ne hante plus aujourd'hui que l'économie vulgaire. Ce sont, précisément, les thuriféraires les plus plats du régime capitaliste existant qui prêchent la détermination de la valeur par le salaire et qui, en même temps, font passer le profit du capitaliste pour une espèce supérieure de salaire, pour un salaire de renoncement (du fait que le capitaliste n'a pas gaspillé son capital en noces et festins), pour une prime de risque, pour un salaire de direction, etc. M. Dühring ne se distingue d'eux que par le fait qu'il déclare que le profit est un vol. En d'autres termes, M. Dühring fonde son socialisme directement sur les doctrines de la pire sorte d'économie vulgaire. Cette économie vulgaire vaut juste autant que son socialisme. Les deux tiennent et s'écroulent ensemble.

La chose est pourtant claire : ce que produit un ouvrier et ce qu'il coûte sont des choses tout aussi différentes que ce que produit une machine et ce qu'elle coûte. La valeur qu'un ouvrier crée en une journée de travail de douze heures n'a absolument rien de commun avec la valeur des moyens de subsistance qu'il consomme dans cette journée de travail et le repos qui la complète. Dans ces moyens de subsistance peut être incorporée une durée de travail de trois, quatre ou sept heures selon le degré d'évolution du rendement du travail. Si nous admettons que sept heures de travail ont été nécessaires à leur production, la théorie de la valeur propre à l'économie vulgaire et admise par M. Dühring dit que le produit de douze heures de travail a la valeur du produit de sept heures de travail, que douze heures de travail sont égales à sept heures de travail ou que 12 = 7. Parlons encore plus nettement : un ouvrier de la campagne, quelles que soient les conditions sociales, produit une somme de céréales, disons de vingt hectolitres de froment dans l'année. Il consomme pendant ce temps une somme de valeurs qui s'exprime dans une somme de quinze hectolitres de froment. Dès lors, les vingt hectolitres de froment ont la même valeur que les quinze, et cela sur le même marché et toutes choses égales d'ailleurs; en d'autres termes, 20 = 15. Voilà ce qui s'appelle de l'économie politique !

Tout développement de la société humaine au-dessus du niveau de la sauvagerie animale commence à partir du jour où le travail de la famille a créé plus de produits qu'il n'était nécessaire pour sa subsistance, à partir du jour où une partie du travail a pu être consacrée à la production non plus de simples moyens de subsistance, mais de moyens de production. Un excédent du produit du travail par rapport aux frais d'entretien du travail, la formation et l'accroissement à l'aide de cet excédent d'un fonds social de production et de réserve, telles ont été et restent les bases de toute avance sociale, politique et intellectuelle. Jusqu'ici, dans l'histoire, ce fonds a été la propriété d'une classe privilégiée, à laquelle revenaient aussi, avec cette possession, la domination politique et la direction intellectuelle. Seul, le prochain bouleversement social fera de ce fonds social de production et de réserve, c'est-à-dire de la masse totale des matières premières, des instruments de production et des vivres, un fonds social réel en en retirant la disposition à cette classe privilégiée et en le transférant comme bien commun à l'ensemble de la société.

De deux choses l'une. Première possibilité : la valeur des marchandises se détermine par les frais d'entretien du travail nécessaire à leur production, c'est-à-dire, dans la société actuelle, par le salaire. En ce cas, chaque ouvrier reçoit dans son salaire la valeur du produit de son travail, et alors une exploitation de la classe des salariés par la classe des capitalistes est une impossibilité. Admettons que les frais d'entretien d'un ouvrier soient, dans une société donnée, exprimés par la somme de trois marks. En ce cas, le produit journalier de l'ouvrier a, selon la théorie de l'économie vulgaire citée plus haut, la valeur de trois marks. Admettons maintenant que le capitaliste qui occupe cet ouvrier perçoive sur ce produit un profit, un tribut d'un mark, et le vende quatre marks. Les autres capitalistes en font autant. Dès lors, l'ouvrier ne peut plus faire face à son entretien quotidien avec trois marks, il a également besoin de quatre marks pour cela. Comme toutes choses sont supposées égales d'ailleurs, le salaire exprimé en moyens de subsistance doit forcément rester le même; le salaire exprimé en argent doit donc s'élever, et cela de trois à quatre marks par jour. Ce que les capitalistes soutirent à la classe ouvrière sous forme de profit, ils sont obligés de le lui rendre sous forme de salaire. Nous en sommes exactement au même point qu'au début : si le salaire détermine la valeur, aucune exploitation du travailleur par le capitaliste n'est possible. Mais la constitution d'un excédent de produits est également impossible, car d'après notre hypothèse, les ouvriers consomment exactement autant de valeur qu'ils en créent. Et comme les capitalistes ne produisent pas de valeur, on ne voit même pas de quoi ils doivent vivre. Et s'il existe tout de même aujourd'hui un tel excédent de la production sur la consommation, un tel fonds de production et de réserve, et cela entre les mains des capitalistes, reste cette seule et unique explication que les ouvriers ne consomment pour leur entretien que la valeur des marchandises, mais ont abandonné les marchandises elles-mêmes, pour plus ample utilisation, aux capitalistes.

Deuxième possibilité : si ce fonds de production et de réserve existe effectivement entre les mains de la classe capitaliste, s'il est effectivement né de l'accumulation du profit (laissons provisoirement de côté la rente foncière), il se compose nécessairement de l'excédent accumulé du produit du travail fourni par la classe ouvrière à la classe capitaliste sur la somme des salaires payée par la classe capitaliste à la classe ouvrière. En ce cas, la valeur ne se détermine pas par le salaire, mais par la quantité de travail; en ce cas, la classe ouvrière fournit à la classe capitaliste dans le produit du travail une plus grande quantité de valeur qu'elle n'en reçoit par le salaire que celle-ci lui paie, et, en ce cas, le profit du capital, comme toutes les autres formes d'appropriation du produit non payé du travail d'autrui, s'explique comme un simple élément de cette plus-value découverte par Marx.

Soit dit en passant : de la grande découverte par laquelle Ricardo commence son œuvre principale, à savoir

“ que la valeur d'une marchandise... dépend de la quantité de travail nécessaire à sa fabrication, mais non de la rémunération plus ou moins élevée payée pour ce travail”,

de cette découverte qui fait époque, il n'est nulle part question dans tout le Cours d'économie. Dans l'Histoire critique, on s'en débarrasse avec cette phrase sibylline :

“ Il [Ricardo] ne s'avise pas que la proportion plus ou moins grande dans laquelle le salaire peut être une indication des besoins vitaux [ !] implique aussi obligatoirement... une constitution hétérogène des rapports de valeur. ”

Phrase qui permet au lecteur de penser tout ce qu'il veut, et à propos de laquelle le plus sûr pour lui sera de ne rien penser du tout.

Et maintenant, libre au lecteur de choisir lui-même, parmi les cinq espèces de valeur que M. Dühring nous sert, celle qui lui plaît le mieux : la valeur de production qui vient de la nature; ou la valeur de répartition qu'a créée la méchanceté des hommes et qui a ceci de particulier qu'elle est mesurée par la dépense de force ne s'y trouvant pas; ou troisièmement, la valeur qui est mesurée par le temps de travail; ou quatrièmement, celle qui est mesurée par les frais de reproduction; ou enfin, celle qui est mesurée par le salaire. Le choix est abondant, la confusion parfaite, et il ne nous reste plus qu'à nous écrier avec M. Dühring : “ La théorie de la valeur est la pierre de touche de la solidité des systèmes économiques ! ”

 

 

 

 

 

VI.

Travail simple et travail composé

 

M. Dühring a découvert dans l'œuvre économique de Marx une bourde tout à fait grossière, digne d'un élève de quatrième, et grosse en même temps d'une hérésie socialiste qui est un danger publie. La théorie marxiste de la valeur n'est

“ rien d'autre que la... doctrine commune selon laquelle le travail est cause de toutes valeurs et le temps de travail la mesure de celles-ci. Voilà, cependant, qui ne donne aucune clarté sur la façon de penser la valeur différentielle du travail dit qualifié ... Certes, même d'après notre théorie, seul le temps de travail utilisé peut mesurer les frais de revient naturels et par là, la valeur absolue des choses économiques; mais pour cela, le temps de travail de chacun devra être estimé pleinement égal a priori et il suffira de prendre garde au fait que dans les productions plus qualifiées, il intervient aussi, en plus du travail singulier de l'individu, celui d'autres personnes ... disons dans l'outil employé. Le travail d'un homme donné n'a donc pas en soi, comme M. Marx se le représente de façon nébuleuse, plus de valeur que celui d'une autre personne, parce qu'il y aurait alors en lui pour ainsi dire plus de temps de travail moyen condensé; en fait, tout temps de travail est, sans exception et par principe, donc sans que l'on ait d'abord à prendre une moyenne, parfaitement équivalent, et l'on a seulement à prendre garde, pour le travail accompli par une personne de même que pour tout produit fini, à la quantité de temps de travail d'autrui qui peut être latente dans l'utilisation d'un temps de travail qui est en apparence purement personnel. Peu importe que ce soit un instrument manuel de production, ou la main, voire la tête, qui n'ait pu obtenir sans le temps de travail d'autrui la propriété et possibilité de rendement particulière, cela est absolument sans influence pour la stricte validité de la théorie. Si dans ses divagations sur la valeur, M. Marx n'arrive pas à échapper à la hantise du fantôme d'un temps de travail qualifié, c'est qu'il a été empêché de toucher juste par la manière de penser traditionnelle des classes cultivées, pour laquelle il semble forcément monstrueux de reconnaître une valeur économique parfaitement égale en soi au temps de travail du manœuvre et au temps de travail de l'architecte. ”

Le passage de Marx qui provoque ce “ violent courroux ” de M. Dühring est fort court. Marx étudie ce qui détermine la valeur des marchandises et répond : le travail humain qu'elles contiennent. Celui-ci, continue-il,

“ est une dépense de la force simple, que tout homme ordinaire, sans développement spécial, possède dans l'organisme de son corps ... Le travail complexe n'est qu'une puissance du travail simple, ou plutôt n'est que le travail simple multiplié, de sorte qu'une quantité donnée de travail complexe correspond à une quantité plus grande de travail simple. L'expérience montre que cette réduction se fait constamment. Lors même qu'une marchandise est le produit du travail le plus complexe, sa valeur la ramène dans une proportion quelconque, au produit d'un travail simple dont elle ne représente, par conséquent, qu'une quantité déterminée. Les proportions diverses suivant lesquelles différentes espèces de travail sont réduites au travail simple comme à leur unité de mesure, s'établissent dans la société à l'insu des producteurs et leur paraissent des conventions traditionnelles  [1]. ”

Chez Marx, il ne s'agit ici, pour commencer, que de déterminer la valeur des marchandises, donc d'objets qui, à l'intérieur d'une société composée de producteurs privés, sont produits par ces producteurs privés, à compte privé, et échangés les uns contre les autres. Il ne s'agit donc nullement ici de la “valeur absolue”, quels que soient les lieux que hante celle-ci, mais de la valeur qui a cours dans une forme de société déterminée. Cette valeur, sous cet aspect historique déterminé, s'avère créée et mesurée par le travail humain incorporé dans les diverses marchandises et ce travail humain s'avère, à son tour, comme dépense de force de travail simple. Mais le travail n'est pas toujours une pure dépense de force de travail humaine simple; un très grand nombre de genres de travail impliquent l'emploi de talents et de connaissances acquis avec plus ou moins de peine, en plus ou moins de temps, à plus ou moins de frais. Ces genres de travail composé produisent-ils dans le même temps la même valeur marchande que le travail simple, la dépense de force de travail simple toute pure ? Évidemment non. Le produit de l'heure de travail composé est une marchandise de valeur plus élevée, double ou triple, par comparaison avec le produit de l'heure de travail simple. La valeur des produits du travail composé est exprimée grâce à cette comparaison en quantités déterminées de travail simple; mais cette réduction du travail composé se fait par un processus social à l'insu des producteurs, par une opération que nous ne pouvons que constater ici dans cet exposé de la théorie de la valeur, mais pas encore expliquer.

C'est ce fait simple, intervenant chaque jour sous nos yeux dans la société capitaliste actuelle, que Marx constate ici. Ce fait est si indiscutable que M. Dühring lui-même n'ose le contester ni dans son Cours, ni dans son Histoire de l'économie; et la présentation qu'en fait Marx est si simple et si lumineuse que personne sans doute ne trouvera qu'elle “ ne nous donne aucune clarté ”, hormis M. Dühring. Grâce à ce manque total de clarté, qui est son fait à lui, il prend la valeur marchande, dont l'étude est au début la seule à occuper Marx, pour les “frais de revient naturels”, qui ne font que rendre l'obscurité encore plus complète, et même pour la “ valeur absolue ”, qui jusqu'ici, n'a eu cours nulle part, à notre connaissance, en économie politique. Mais quoi que M. Dühring entende par “frais de revient naturels” et quelle que soit celle de ses cinq sortes de valeur qui ait l'honneur de représenter la valeur absolue, il est en tout cas certain qu'il n'est question d'aucune de ces choses chez Marx, mais seulement de la valeur marchande; et que dans toute la section du Capital consacrée à la valeur, on ne trouve pas la moindre indication sur la question de savoir si Marx tient cette théorie de la valeur marchande pour applicable à d'autres formes de société et jusqu'à quel point.

M. Dühring continue :

“ Le temps de travail d'un homme donné n'a donc pas en soi, comme M. Marx se le représente de façon nébuleuse, plus de valeur que celui d'une autre personne parce qu'il y aurait pour ainsi dire en lui plus de travail moyen condensé, mais tout temps de travail, sans exception et par principe, donc sans que l'on ait d'abord à prendre une moyenne, est parfaitement équivalent. ”

C'est une chance pour M. Dühring que le destin n'ait pas fait de lui un fabricant et lui ait ainsi épargné le soin de fixer la valeur de ses marchandises d'après cette règle nouvelle, ce qui l'eût conduit infailliblement à la banqueroute. Mais quoi ! Nous trouvons-nous encore dans une société de fabricants ? Nullement. Avec les “ frais de revient naturels ” et la valeur absolue, M. Dühring nous a fait faire un bond, un véritable saut périlleux hors du méchant monde actuel des exploiteurs, dans sa propre commune économique de l'avenir, dans l'ère céleste et pure de l'égalité et de la justice, et il nous faut donc, même si c'est prématuré, examiner déjà un peu ici ce monde nouveau.

Certes, d'après la théorie de M. Dühring, même dans la commune économique, seul le temps de travail utilisé peut mesurer la valeur des choses économiques, mais il faudra là estimer a priori le temps de travail de chacun comme parfaitement égal; tout temps de travail, sans exception et par principe, est parfaitement équivalent, et cela sans que l'on ait à prendre d'abord une moyenne. Que l'on rapproche maintenant de ce socialisme égalitaire radical l'idée nébuleuse de Marx selon laquelle le temps de travail d'un homme donné aurait en soi plus de valeur que celui d'une autre personne, parce qu'il y serait condensé plus de temps de travail moyen, idée dont il est tenu prisonnier par la manière de penser traditionnelle des classes cultivées, auxquelles il paraît forcément monstrueux de reconnaître pleinement équivalents au point de vue économique le temps de travail du manœuvre et celui de l'architecte !

Malheureusement, Marx ajoute au passage du Capital cité plus haut cette petite note :

“ Le lecteur doit remarquer qu'il ne s'agit pas ici du salaire ou de la valeur que l'ouvrier reçoit pour un jour de travail, mais de la valeur de la marchandise dans laquelle se réalise cette journée de travail  [2]. ”

Marx, qui semble avoir ici pressenti son Dühring, interdit de lui-même qu'on utilise ses thèses ci-dessus même pour le salaire à payer dans la société actuelle en échange du travail composé. Et si M. Dühring, non content de le faire malgré Marx, donne ces thèses pour les principes selon lesquels Marx voudrait voir se régler la répartition des moyens de subsistance dans la société à organisation socialiste, c'est là une impudence dans la falsification qui ne trouve son égale que dans la littérature de chantage.

Cependant, considérons d'un peu plus près la doctrine de l'équivalence. Tout temps de travail est parfaitement équivalent, celui du manœuvre et celui de l'architecte. Donc, le temps de travail et par suite, le travail lui-même, a une valeur. Mais le travail est le producteur de toutes les valeurs. C'est lui seul qui donne aux produits naturels existants une valeur au sens économique. La valeur elle-même n'est rien d'autre que l'expression du travail humain socialement nécessaire objectivé dans une chose. Le travail ne peut donc pas avoir de valeur. Parler d'une valeur du travail et vouloir la déterminer, n'a pas plus de sens que de parler de la valeur de la valeur ou vouloir déterminer le poids non pas d'un corps pesant, mais de la pesanteur elle-même. M. Dühring expédie des gens comme Owen, Saint-Simon et Fourier, en les qualifiant d'alchimistes sociaux. En ruminant sur la valeur du temps de travail, c'est-à-dire du travail, il démontre qu'il est encore bien au-dessous des alchimistes réels. Que l'on mesure maintenant la hardiesse avec laquelle M. Dühring fait affirmer à Marx que le temps de travail d'un homme donné aurait en soi plus de valeur que celui d'une autre personne, comme si le temps de travail, donc le travail, avait une valeur. Faire dire cela à Marx qui a exposé le premier que le travail ne petit avoir de valeur et, le premier, en a donné la raison !

Pour le socialisme, qui veut émanciper la force de travail humaine de sa position de marchandise, il est d'une haute importance de comprendre que le travail n'a pas de valeur et ne peut en avoir. C'est cette compréhension qui fait écrouler toutes les tentatives que M. Dühring a héritées du socialisme ouvrier primitif pour régler la future répartition des moyens d'existence comme une sorte de salaire supérieur. De cette compréhension suit encore l'idée que la répartition, pour autant qu'elle sera dominée par des préoccupations purement économiques, se réglera par l'intérêt de la production, et que la production sera le plus favorisée par un mode de répartition permettant à tous les membres de la société de développer, de maintenir et d'exercer leurs facultés avec le maximum d'universalité. Pour la manière de penser des classes cultivées dont M. Dühring a hérité, c'est forcément une monstruosité que de croire qu'un jour il n'y aura plus de manœuvre ni d'architecte de profession, et que l'homme qui, pendant une demi-heure, aura donné des instructions comme architecte, poussera aussi quelque temps la brouette, jusqu'à ce qu'on fasse de nouveau appel à son activité d'architecte. Quel beau socialisme que celui qui éternise les manœuvres de profession !

Si l'équivalence du temps de travail doit signifier que chaque ouvrier produit des valeurs égales dans des temps de travail égaux sans que l'on ait d'abord à prendre une moyenne, cela est évidemment faux. Chez deux ouvriers, fussent-ils de la même branche, le produit de valeur de l'heure de travail sera toujours différent selon l'intensité du travail et l'habileté; à cet inconvénient, qui n'en est d'ailleurs un que pour des gens à la Dühring, il n'est pas de commune économique, du moins sur notre corps céleste, qui puisse jamais remédier. Que reste-t-il donc de toute l'équivalence du travail de tous et de chacun ? Rien de plus que la simple phraséologie fanfaronne, qui n'a pas d'autre base économique que l'incapacité où est M. Dühring de distinguer entre la détermination de la valeur par le travail et la détermination de la valeur par le salaire, - rien de plus que cet oukase, loi fondamentale de la nouvelle commune économique : à temps de travail égal salaire égal ! Les vieux communistes ouvriers de France et Weitling donnaient tout de même de bien meilleures raisons pour justifier leur égalité des salaires.

Comment se résout dès lors toute cette importante question de la rétribution plus élevée du travail composé ? Dans la société des producteurs privés, ce sont les personnes privées ou leurs familles qui supportent les frais de la formation de l'ouvrier qualifié; c'est aux personnes privées que revient donc d'abord le prix plus élevé de la force de travail qualifiée : l'esclave habile se vend plus cher, le salarié habile se rétribue plus cher. Dans la société à organisation socialiste, c'est la société qui supporte ces frais. C'est donc à elle qu'en appartiennent les fruits, les valeurs plus grandes du travail composé une fois qu'elles sont produites. L'ouvrier lui-même n'a pas de droit supplémentaire. Et, en passant, la morale de cette histoire est encore que le droit de l'ouvrier au “ produit intégral du travail ”  [3], quelle qu'en soit la vogue, ne va pas toujours sans anicroches.

 

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Notes

 

[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 59, E. S., 1971.

 

[2] Le Capital, livre I, tome I, p. 59, note, E. S., 1971.

 

[3] Une des revendications avancées par Lassalle. Voir sa critique par Marx dans Critique du programme de Gotha.

 

 

 

 

VII.

Capital et plus-value

 

“ En premier lieu, M. Marx n'a pas du capital la conception économique courante, selon laquelle il est un moyen de production qui a été produit; il essaie au contraire de lancer une idée plus spéciale, qui relève de l'histoire dialectique et qui entre dans le jeu des métamorphoses appliqué aux concepts et à l'histoire. Le capital s'engendrerait à partir de l'argent; il constituerait une phase historique qui commence avec le XVI° siècle, c'est-à-dire avec les débuts du marché mondial placés par hypothèse en ce temps. Il est évident que dans une telle conception, la rigueur de l'analyse économique se perd. Dans ces vues désordonnées de l'imagination, qui veulent être mi-historiques et mi-logiques, mais qui ne sont en fait que des bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique, la faculté de discernement de l'entendement sombre avec toute utilisation honnête du concept ”,

et la charge continue ainsi pendant toute une page.

“ La façon dont Marx caractérise le concept de capital ne fait que créer la confusion dans la doctrine rigoureuse de l'économie ... Des frivolités que l'on fait passer pour des vérités logiques profondes ... Infirmité du point de départ ”, etc.

Donc, selon Marx, le capital s'engendrerait à partir de l'argent au début du XVI° siècle. C'est comme si on voulait dire que la monnaie métallique s'est engendrée à partir du bétail, il y a trente siècles bien comptés, parce que le bétail remplissait autrefois, entre autres fonctions, des fonctions monétaires. Il n'y a que M. Dühring pour être capable de s'exprimer d'une manière aussi grossière et aussi biscornue. Chez Marx, dans l'analyse des formes économiques à l'intérieur desquelles évolue le processus de circulation des marchandises, la monnaie se présente comme dernière forme.

“ Ce produit final de la circulation des marchandises est la première forme d'apparition du capital. Lorsqu'on étudie le capital historiquement dans ses origines, on le voit partout se poser en face de la propriété foncière sous forme d'argent, soit comme fortune monétaire soit comme capital commercial ou comme capital usuraire ... Il nous suffira d'observer ce qui se passe aujourd'hui même sous nos yeux. Aujourd'hui comme jadis, chaque capital nouveau entre en scène, c'est-à-dire sur le marché, marché des produits, marché du travail ou marché de la monnaie, sous forme d'argent, d'argent qui, par des procédés spéciaux, doit se transformer en capital  [1]. ”

C'est donc un fait que Marx constate une fois de plus. Incapable de le contester, M. Dühring le déforme : le capital s'engendrerait à partir de l'argent !

Marx continue en étudiant les processus par lesquels l'argent se transforme en capital et il trouve d'abord que la forme sous laquelle l'argent circule comme capital est le renversement de celle sous laquelle il circule comme équivalent général des marchandises. Le simple possesseur de marchandises vend pour acheter; il vend ce dont il n'a pas besoin et, avec l'argent acquis, il achète ce dont il a besoin. Le capitaliste débutant achète d'emblée ce dont il n'a pas besoin lui-même; il achète pour vendre, et pour vendre plus cher, pour recouvrer la valeur de l'argent qu'il a primitivement jeté dans l'achat, augmentée d'un accroissement en argent, accroissement que Marx appelle la plus-value.

Quelle est l'origine de cette plus-value ? Elle ne peut ni venir du fait que l'acheteur a acheté les marchandises au-dessous de la valeur, ni du fait que le vendeur les a revendues au-dessus de la valeur. Car, dans les deux cas, les gains et les pertes de chaque individu se compensent, puisque chacun est tour à tour acheteur et vendeur. Elle ne peut provenir non plus du dol, puisque le dol peut sans doute enrichir l'un aux dépens de l'autre, mais il ne peut pas augmenter la somme totale possédée par l'un et l'autre, non plus, par conséquent, que la somme des valeurs circulantes en général. “ La classe entière des capitalistes d'un pays ne peut pas bénéficier sur elle-même.  [2] ”

Et pourtant nous trouvons que la classe entière des capitalistes de chaque pays s'enrichit continuellement sous nos yeux en revendant plus cher qu'elle n'a acheté, en s'appropriant de la plus-value. Nous en sommes donc au même point qu'au début : d'où provient cette plus-value ? C'est cette question qu'il s'agit de résoudre, et de manière purement économique, en excluant tout dol, toute intervention d'une violence quelconque. En vérité, comment est-il possible de revendre continuellement plus cher que l'on a acheté, étant supposé pourtant que des valeurs égales sont continuellement échangées contre des valeurs égales ?

La solution de cette question est, dans l'œuvre de Marx, le mérite qui fait le plus époque. Elle jette une lumière éclatante sur des domaines économiques où auparavant les socialistes tâtonnaient dans les plus profondes ténèbres sans avantage sur les économistes bourgeois. C'est d'elle que date, c'est autour d'elle que se groupe le socialisme scientifique.

La solution est la suivante. L'accroissement de valeur de l'argent qui doit se transformer en capital ne peut pas s'opérer en cet argent ou provenir de l'achat, puisque cet argent ne fait ici que réaliser le prix de la marchandise; et comme nous supposons qu'on échange des valeurs égales, ce prix n'est pas différent de la valeur de la marchandise. Mais, pour la même raison, l'accroissement de valeur ne peut pas provenir non plus de la vente de la marchandise. La modification doit donc se produire avec la marchandise qui est achetée; non avec sa valeur, étant donné qu'elle est achetée et vendue à sa valeur, mais au contraire avec sa valeur d'usage en tant que telle, c'est-à-dire que la modification de valeur doit résulter de la consommation de la marchandise.

“ Pour pouvoir tirer une valeur échangeable de la valeur usuelle d'une marchandise, il faudrait que l'homme aux écus eût l'heureuse chance ... de découvrir sur le marché même une marchandise, dont la valeur usuelle possédât la vertu particulière d'être source de valeur échangeable, de sorte que la consommer serait réaliser du travail, et par conséquent créer de la valeur. Et notre homme trouve effectivement sur le marché une marchandise douée de cette vertu spécifique - elle s'appelle puissance de travail ou force de travail  [3]. ”

Si, comme nous l'avons vu, le travail en tant que tel ne peut avoir de valeur, il n'en va nullement de même de la force de travail. Celle-ci prend une valeur dès qu'elle devient marchandise, ce qui est effectivement le cas aujourd'hui, et cette valeur se détermine

“ comme celle de toute autre marchandise par le temps de travail nécessaire à la production, donc aussi à la reproduction de cet article spécifique ”,

c'est-à-dire par le temps de travail qui est indispensable en vue de produire les moyens de subsistance dont l'ouvrier a besoin pour se maintenir en état de travailler et pour propager sa race. Admettons que ces moyens de subsistance représentent, un jour dans l'autre, un temps de travail de six heures. Notre capitaliste débutant qui achète de la force de travail pour exploiter son affaire, c'est-à-dire qui loue un ouvrier, paye donc à cet ouvrier la valeur journalière intégrale de sa force de travail lorsqu'il lui paye une somme d'argent qui représente également six heures de travail. Or, dès que l'ouvrier a travaillé six heures au service du capitaliste débutant, il a intégralement remboursé celui-ci de sa dépense, de la valeur journalière de la force de travail qui a été versée. Mais l'argent ne serait pas transformé par là en capital, il n'aurait pas produit de plus-value. C'est pourquoi l'acheteur de la force de travail a une opinion tout à fait différente sur la nature du marché qu'il a conclu. Qu'il suffise de six heures de travail pour maintenir l'ouvrier en vie pendant vingt-quatre heures, n'empêche nullement celui-ci de travailler douze heures sur vingt-quatre. La valeur de la force de travail et la mise en valeur de cette force dans le processus du travail sont deux grandeurs différentes. L'homme aux écus a payé la valeur journalière de la force de travail, donc son utilisation pendant la journée, le travail de la journée lui appartient aussi. Si la valeur que son utilisation crée en une journée est le double de sa propre valeur journalière, c'est une chance particulière pour l'acheteur, mais selon les lois de l'échange des marchandises, ce n'est absolument pas une injustice envers le vendeur. L'ouvrier coûte donc chaque jour à l'homme aux écus, d'après notre hypothèse, le produit en valeur de six heures de travail, mais il lui fournit chaque jour le produit en valeur de douze heures de travail. Différence au profit de l'homme aux écus : six heures de surtravail impayé, un surproduit impayé dans lequel est incorporé le travail de six heures. Le tour est joué. La plus-value est produite, l'argent transformé en capital.

En démontrant de cette manière la façon dont naît la plus-value et la seule façon dont la plus-value peut naître sous l'empire des lois réglant l'échange de marchandises, Marx a mis à nu le mécanisme du mode de production capitaliste d'aujourd'hui et du mode d'appropriation qui repose sur lui; il a découvert le noyau autour duquel s'est cristallisé tout le régime actuel.

Cette genèse du capital a pourtant une condition essentielle :

“ La transformation de l'argent en capital exige donc que le possesseur d'argent trouve sur le marché le travailleur libre, et libre à un double point de vue. Premièrement, le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui; secondement, il doit n'avoir pas d'autre marchandise à vendre; être, pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu des choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse  [4]. ”

Mais ce rapport entre possesseurs d'argent et de marchandises, d'une part, et possesseurs de rien hormis leur propre force de travail, d'autre part, n'est pas un rapport inscrit dans la nature des choses ni commun à toutes les périodes de l'histoire,

“ il est évidemment le résultat d'un développement historique préliminaire, le produit ... de la destruction de toute une série de vieilles formes de production sociale  [5].”

Et, de fait, cet ouvrier libre nous apparaît pour la première fois en masse dans l'histoire à la fin du XV° siècle et au début du XVI° siècle par suite de la dissolution du mode de production féodal. Mais par là, et par la création du commerce mondial et du marché mondial qui date de la même époque, était donnée la base sur laquelle la masse de la richesse mobilière existante se transforme forcément de plus en plus en capital et le mode de production capitaliste orienté vers la production de plus-value devient forcément de plus en plus le mode exclusivement dominant.

Jusqu'ici, nous avons suivi les “ conceptions désordonnées ” de Marx, ces “ bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique”, où “sombre la faculté de discernement de l'entendement avec toute utilisation honnête du concept ”. Opposons maintenant à ces “ frivolités ” les “ profondes vérités logiques ” et le “ dernier mot d'une science rigoureuse au sens des disciplines exactes ”, tels que M. Dühring nous les offre.

Donc, Marx n'a pas du capital “ la conception économique courante ”, selon laquelle il est un moyen de production qui a été produit; il dit au contraire qu'une somme de valeurs ne se transforme en capital que lorsqu'elle se réalise en créant de la plus-value. Et que dit M. Dühring ?

“ Le capital est une souche de moyens de puissance économiques pour continuer la production et pour constituer des participations aux fruits de la force de travail générale. ”

Malgré le style sibyllin et la confusion qui caractérisent encore une fois l'expression, une chose est sûre : la souche de moyens de puissance économiques pourra continuer la production dans l'éternité, selon les termes propres de M. Dühring, sans qu'elle se transforme en capital tant qu'elle ne créera pas de “ participations. aux fruits de la force de “ travail générale ”, c'est-à-dire de plus-value ou tout au moins de surproduit. Donc quand M. Dühring reproche à Marx le péché qui l'empêche d'avoir du capital la conception économique courante, non seulement il y tombe lui-même, mais il tombe en outre dans un plagiat maladroit de Marx, “ mal dissimulé” sous des tournures pompeuses.

Le développement continue page 262 :

“ Le capital au sens social [et il reste à M. Dühring à découvrir un capital qui ne soit pas au sens social] est, en effet, spécifiquement différent du pur moyen de production; car tandis que ce dernier a un caractère purement technique et est nécessaire en toutes circonstances, le premier se distingue par sa force sociale d'approbation et de création de parts. Le capital social n'est certes rien d'autre, en grande partie, que le moyen de production technique dans sa fonction sociale; mais c'est précisément cette fonction-là qui ... doit disparaître.”

Si nous réfléchissons que ce fut précisément Marx qui le premier mit en valeur la “ fonction sociale” indispensable pour qu'une somme de valeurs se transforme en capital, il sera certes “rapidement établi pour tout observateur attentif de la matière que la façon dont Marx caractérise le concept de capital ne fait que créer la confusion”, non pourtant, comme M. Dühring le croit, dans la doctrine rigoureuse de l'économie, mais, - cela se voit de reste, - purement et simplement dans la tête de M. Dühring lui-même, lequel a déjà oublié dans l'Histoire critique comment, dans le Cours, il a fait ses choux gras dudit concept de capital.

Cependant, M. Dühring ne se contente pas d'emprunter à Marx sa définition du capital, bien que sous une forme “épurée”. Il faut qu'il le suive aussi dans “ le jeu des métamorphoses appliqué aux concepts et à l'histoire”, et cela en sachant mieux que personne qu'il n'en sortira que des “ vues désordonnées de l'imagination ”, des “frivolités”, l' “ infirmité du point de départ”, etc. D'où vient cette “fonction sociale” du capital qui le met en mesure de s'approprier les fruits du travail d'autrui et qui seul le distingue du simple moyen de production ? Elle ne repose pas, dit M. Dühring, “ sur la nature des moyens de production et sur l'impossibilité technique de s'en passer ”. Elle a donc une origine historique et à la page 252, M. Dühring ne fait que répéter ce que nous avons déjà entendu dix fois, lorsqu'il explique son origine au moyen de cette vieille aventure des deux bonshommes dont l'un, au début de l'histoire, transforme son moyen de production en capital en faisant violence à l'autre. Mais non content d'assigner un début historique à la fonction sociale sans laquelle une somme de valeur ne se transforme pas en capital, M. Dühring lui prophétise aussi une fin historique. C'est elle “ qui précisément doit disparaître ”. Un phénomène qui a une origine historique et qui doit aussi disparaître historiquement, reçoit d'habitude, dans la langue courante, le nom de “ phase historique ”. Donc, le capital est une phase historique non seulement chez Marx, mais aussi chez M. Dühring, et c'est pourquoi nous voilà obligés de conclure que nous nous trouvons ici chez les jésuites. Si deux hommes font la même chose, ce n'est pas la même chose ! Si Marx dit que le capital est une phase historique, c'est là une vue désordonnée de l'imagination, un produit bâtard de l'esprit visionnaire en histoire et en logique avec lequel sombre la faculté de discernement, ainsi que tout usage honnête du concept. Si M. Dühring présente pareillement le capital comme une phase historique, c'est là une preuve de la rigueur de l'analyse économique et du dernier mot de la science la plus rigoureuse au sens des disciplines exactes.

En quoi se distingue donc l'idée du capital chez Dühring et chez Marx ?

“ Le capital, dit Marx, n'a point inventé le surtravail. Partout où une partie de la société possède le monopole des moyens de production, l'ouvrier, libre ou non, est forcé d'ajouter au temps de travail nécessaire à son propre entretien un surplus destiné à produire la subsistance du possesseur des moyens de production  [6]. ”

Le surtravail, le travail au-delà du temps nécessaire à la conservation de l'ouvrier et l'appropriation du produit de ce surtravail par d'autres, l'exploitation du travail sont donc communs à toutes les formes sociales passées, dans la mesure où celles-ci ont évolué dans des contradictions de classes. Mais c'est seulement le jour où le produit de ce surtravail prend la forme de la plus-value, où le propriétaire des moyens de production trouve en face de lui l'ouvrier libre, - libre de liens sociaux et libre de toute chose qui pourrait lui appartenir, - comme objet d'exploitation et où il l'exploite dans le but de produire des marchandises, c'est alors seulement que, selon Marx, le moyen de production prend le caractère spécifique de capital. Et cela ne s'est opéré à grande échelle que depuis la fin du XV° et le début du XVI° siècle.

M. Dühring, par contre, proclame capital toute somme de moyens de production qui “constitue des participations aux fruits de la force de travail générale”, donc, qui procure du surtravail sous n'importe quelle forme. En d'autres termes, M. Dühring s'annexe le surtravail découvert par Marx afin de s'en servir pour tuer la plus-value également découverte par Marx et qui, momentanément, ne lui convient pas. D'après M. Dühring donc, non seulement la richesse mobilière et immobilière des citoyens de Corinthe et d'Athènes qui exploitaient leurs biens avec des esclaves, mais encore celle des grands propriétaires fonciers romains de l'Empire et tout autant celle des barons féodaux du moyen âge dans la mesure où elle servait de quelque manière à la production, tout cela serait, sans distinction, du capital.

Ainsi, M. Dühring lui-même n'a pas “ du capital le concept courant selon lequel il est un moyen de production qui a été produit”, mais au contraire un concept tout opposé, qui englobe même les moyens de production non produits, la terre et ses ressources naturelles. Or l'idée que le capital soit tout bonnement “ un moyen de production qui a été produit” n'a cours, derechef, que dans l'économie vulgaire. En dehors de cette économie vulgaire si chère à M. Dühring, le “ moyen de production qui a été produit ” ou une somme de valeur en général ne se transforme en capital que parce qu'ils procurent du profit ou de l'intérêt, c'est-à-dire approprient le surproduit du travail impayé sous la forme de plus-value, et cela, derechef, sous ces deux variétés déterminées de la plus-value. Il reste avec cela parfaitement indifférent que toute l'économie bourgeoise soit prisonnière de l'idée que la propriété de procurer du profit ou de l'intérêt échoit tout naturellement à n'importe quelle somme de valeur qui est employée dans des conditions normales dans la production ou dans l'échange. Dans l'économie classique, capital et profit, ou bien capital et intérêt sont également inséparables, ils sont dans la même relation réciproque l'un avec l'autre que la cause et l'effet, le père et le fils, hier et aujourd'hui. Mais le terme de capital avec sa signification économique moderne n'apparaît qu'a la date où la chose elle-même apparaît, où la richesse mobilière prend de plus en plus une fonction de capital en exploitant le surtravail d'ouvriers libres pour produire des marchandises : de fait, ce mot est introduit par la première nation de capitalistes que l'histoire connaisse, les Italiens des XV° et XVI° siècles. Et s'il est vrai que Marx a le premier analysé jusqu'en son fond le mode d'appropriation particulier au capital moderne, si c'est lui qui a mis le concept de capital en harmonie avec les faits historiques dont il avait été abstrait en dernier ressort et auxquels il devait l'existence; s'il est vrai que Marx, ce faisant, a libéré ce concept économique des représentations confuses et vagues dont il était encore infecté même dans l'économie bourgeoise classique et chez les socialistes antérieurs, c'est donc bien Marx qui a procédé avec le “ dernier mot de l'esprit scientifique le plus rigoureux ” que M. Dühring a toujours à la bouche et qui manque si douloureusement chez lui.

En fait, les choses se passent tout autrement chez M. Dühring. Il ne lui suffit pas, en présence de la description du capital comme phase historique, de la traiter de “produit bâtard de l'esprit visionnaire en histoire et en logique”, pour la présenter ensuite lui-même comme une phase historique : il proclame aussi tout net comme capital tous les moyens de puissance économiques, tous les moyens de production qui s'approprient “ des parts du fruit de la force de travail générale”, y compris donc la propriété foncière dans toutes les sociétés de classes; ce qui ne le gêne pas le moins du monde pour séparer par la suite la propriété foncière et la rente foncière du capital et du profit en plein accord avec la tradition, et pour réserver donc le nom de capital aux moyens de production qui procurent du profit ou de l'intérêt, comme on peut le vérifier abondamment aux pages 156 et suivantes de son Cours. De la même façon, M. Dühring pourrait comprendre tout d'abord sous le nom de locomotive des chevaux, des bœufs, des ânes et des chiens, puisqu'ils peuvent servir aussi à mouvoir des véhicules, et accuser les ingénieurs d'aujourd'hui de faire une phase historique du terme de locomotive en le réservant à la voiture à vapeur moderne; il pourrait les accuser de se livrer par là à des vues désordonnées de l'imagination, à des bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique, etc. Après quoi, il ne lui resterait qu'à déclarer que chevaux, ânes, bœufs et chiens sont exclus de la dénomination de locomotive et que celle-ci ne vaut que pour le véhicule à vapeur. - Nous voici donc obligés derechef de dire que c'est bien la conception à la Dühring de l'idée de capital qui fait perdre toute rigueur à l'analyse économique et sombrer la faculté de discernement avec tout usage honnête du concept; c'est bien chez M. Dühring que s'épanouissent les vues désordonnées de l'imagination, la confusion, les frivolités qui sont données pour de profondes vérités logiques, et l'infirmité des points de départ.

Mais qu'à cela ne tienne ! M. Dühring gardera la gloire d'avoir trouvé le pivot autour duquel se meuvent toute l'économie antérieure, toute la politique, et tout le fatras du droit, en un mot l'ensemble de l'histoire antérieure. Ce pivot, le voici :

“ La violence et le travail sont les deux facteurs principaux qui entrent en ligne de compte dans la formation des liens sociaux. ”

En cette seule phrase réside toute la constitution du monde économique jusqu'à ce jour. Constitution extrêmement brève, qui est ainsi rédigée :

Article 1 : Le travail produit.
Article 2 : La violence répartit.

Et voilà, “ pour parler en bon français ”, toute la sagesse économique de M. Dühring.

 

 

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Notes

 

[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 151, E. S., 1971.

 

[2] Ibid., p. 166.

 

[3] Le Capital, livre I, tome I, p. 170, E. S., 1971.

 

[4] Le Capital, livre I, tome I, p. 172, E. S., 1971.

 

[5] Ibid., p. 172.

 

[6] Le Capital, livre I, tome I, p. 231, E. S., 1971.

 

 

 

 

 

VIII.

Capital et plus-value

(fin)

 

“ De l'avis de M. Marx, le salaire ne représente que le paiement de ce temps de travail pendant lequel l'ouvrier est réellement à l'œuvre pour rendre possible sa propre existence. Or, il suffit pour cela d'un assez petit nombre d'heures; tout le reste de la journée de travail, souvent longue, fournit un excédent qui contient ce que notre auteur nomme “ plus-value ” et qui, dans le langage courant, s'appelle le gain du capital. Abstraction faite du temps de travail déjà contenu a tout niveau de la production dans les moyens de travail et dans les matières premières requises, cet excédent de la journée de travail est la part du patron capitaliste. L'allongement de la journée de travail est donc un pur gain d'extorsion au profit du capitaliste. ”

Selon M. Dühring, la plus-value de Marx ne serait donc rien d'autre que ce que, dans la langue courante, on appelle gain du capital ou profit. Écoutons Marx lui-même. Page 195 du Capital, la plus-value est expliquée par les mots qui sont mis entre parenthèses après ce terme : “ Intérêt, profit, rente  [1]. ” Page 210, Marx donne un exemple dans lequel une somme de plus-value de 71 shillings apparaît sous ses différentes formes de répartition : dîmes, impôts locaux et impôts d'État 21 shillings, rente foncière 28 shillings, profit du fermier et intérêt 22 shillings, plus-value totale 71 shillings  [2]. - Page 542, Marx déclare que c'est un défaut capital chez Ricardo de

“ ne pas représenter la plus-value à l'état pur, c'est-à-dire indépendamment de ses formes particulières telles que profit, rente foncière, etc. ”

et que, de ce fait, Ricardo mélange directement les lois du taux de plus-value avec les lois du taux de profit; par contre, Marx annonce :

“ Je démontrerai plus tard, dans le troisième livre, que, donné le taux de la plus-value, le taux du profit peut varier indéfiniment, et que donné le taux du profit, il peut correspondre aux taux de plus-value les plus divers  [3]. ”

Page 587, il dit :

“ le capitaliste qui produit la plus-value, c'est-à-dire qui extrait directement de l'ouvrier du travail non payé et fixé dans des marchandises se l'approprie le premier, mais il n'en reste pas le dernier possesseur. Il doit, au contraire, la partager en sous-ordre avec d'autres capitalistes qui accomplissent d'autres fonctions dans l'ensemble de la production sociale, avec le propriétaire foncier, etc. La plus-value se scinde donc en diverses parties, en fragments qui échoient à diverses catégories de personnes et revêtent des formes diverses, apparemment indépendantes les unes des autres, telles que profit industriel, intérêt, gain commercial, rente foncière, etc. Ces formes transformées de la plus-value ne pourront être traitées que dans le troisième livre  [4].”

Et il en est de même dans bien d'autres passages.

On ne saurait s'exprimer plus nettement. A chaque occasion, Marx attire l'attention sur le fait qu'il ne faut absolument Pas confondre sa plus-value avec le profit ou gain du capital, que ce dernier est bien plutôt une variété et très souvent une fraction seulement de la plus-value. Si M. Dühring affirme cependant que la plus-value de Marx est “ dans le langage courant, le gain du capital ”, et s'il est constant que tout le livre de Marx tourne autour de la plus-value, de deux choses l'une : ou bien M. Dühring n'est pas renseigné et il faut alors une impudence sans pareille pour éreinter un livre dont on ignore le contenu essentiel; ou bien il est renseigné et alors il commet, de propos délibéré, une falsification.

Plus loin :

“ La haine venimeuse dont M. Marx accompagne cette description de l'entreprise d'extorsion n'est que trop compréhensible. Mais un courroux plus violent et une reconnaissance plus complète encore du caractère d'exploitation de la forme économique fondée sur le salariat sont possibles sans qu'on accepte cette attitude théorique qui s'exprime dans la doctrine marxiste de la plus-value. ”

L'attitude théorique de Marx, bien intentionnée, mais erronée, provoque chez lui une haine venimeuse contre l'entreprise d'extorsion; la passion morale en soi prend, par suite de cette “ attitude théorique ” fausse, une expression immorale; elle se montre sous la forme de la haine ignoble et de la basse virulence tandis que le dernier mot de la science la plus rigoureuse chez M. Dühring se manifeste en une passion morale de nature non moins noble, dans un courroux qui est moral même quant à la forme, et qui, de plus, est quantitativement supérieur à la haine venimeuse, un courroux plus violent. Tandis que M. Dühring se donne ce plaisir à lui-même, voyons d'où vient ce courroux plus violent.

“ En effet, dit-il ensuite, la question surgit de savoir comment les patrons concurrents sont capables de réaliser durablement le produit entier du travail, et par là, le surproduit à ce niveau tellement supérieur aux frais naturels de production qu'indique la proportion de l'excédent des heures de travail dont nous avons parlé. On ne trouve pas de réponse dans la doctrine de Marx, et cela pour la simple raison qu'il n'y avait même pas place dans cette doctrine pour soulever la question. Le caractère de luxe de la production fondée sur le travail à gages n'a pas été envisagé sérieusement du tout et la constitution sociale avec ses positions de vampires n'a nullement été reconnue comme la raison dernière de la traite des blancs. Au contraire, c'est toujours l'élément politico-social qui a dû trouver son explication dans l'économique.”

Nous avons vu dans les passages cités plus haut que Marx n'affirme nullement que le surproduit soit, en toute circonstance, vendu en moyenne à sa pleine valeur, comme M. Dühring le suppose ici, par le capitaliste industriel, qui est le premier à se l'approprier. Marx dit expressément que le gain commercial constitue aussi une partie de la plus-value et cela, dans l'hypothèse présente, n'est possible que si le fabricant vend son produit au commerçant au-dessous de la valeur et lui cède ainsi une part du butin. A la façon dont la question est posée ici, Marx n'avait certainement pas la place de la soulever. Posée de façon rationnelle, elle se formule : comment la plus-value se transforme-t-elle en ses variétés - profit, intérêt, gain commercial, rente foncière etc. ? Et de fait c'est au livre III que Marx promet de résoudre cette question. Mais si M. Dühring n'a pas la patience d'attendre la publication du deuxième volume du Capital, il pouvait, en attendant, y regarder d'un peu plus près dans le premier volume. Outre les passages déjà cités, il pouvait lire en ce cas, par exemple, page 323 que, d'après Marx, les lois immanentes de la production capitaliste prennent dans le mouvement extérieur des capitaux la valeur de lois coercitives de la concurrence et que, sous cette forme, elles s'imposent aux capitalistes comme mobiles de leurs opérations; que, donc, une analyse scientifique de la concurrence présuppose l'analyse de la nature intime du capital, de même que le mouvement apparent des corps célestes n'est intelligible que pour celui qui connaît leur mouvement réel, imperceptible pourtant aux sens; là-dessus Marx montre par un exemple comment une loi déterminée, la loi de la valeur, dans un cas déterminé, apparaît à l'intérieur de la concurrence et y exerce sa force motrice. M. Dühring pouvait tirer de là que la concurrence joue un rôle capital dans la répartition de la plus-value et, avec quelque réflexion, ces indications données dans le premier volume suffisent en fait pour faire connaître, tout au moins dans ses grandes lignes, la transformation de la plus-value en ses variétés.

Cependant, pour M. Dühring, la concurrence est justement l'obstacle absolu à l'intelligence de la chose. Il ne peut pas concevoir comment les patrons concurrents peuvent, durablement, réaliser le produit entier du travail et, par là, le surproduit à un niveau tellement supérieur aux frais naturels de production. Il s'exprime ici, une fois encore, avec sa “ rigueur ” habituelle qui, en fait, n'est que négligence. Le sur produit comme tel n'a précisément chez Marx absolument pas de frais de production, c'est la part du produit qui ne coûte rien au capitaliste. Si donc les patrons concurrents voulaient réaliser le surproduit à ses frais de production naturels, il faudrait qu'ils en fassent cadeau. Mais ne nous arrêtons pas à ces “ détails micrologiques ”. Est-ce que les patrons concurrents ne réalisent pas en fait, chaque jour, le produit du travail au-dessus des frais naturels de production ? Pour M. Dühring, les frais naturels de production se composent de

“ la dépense de travail ou de force, et celle-ci peut à son tour être mesurée jusque dans ses derniers éléments de base par la dépense de nourriture”;

donc, dans la société actuelle, ils se composent des dépenses réellement engagées en matières premières, moyens de travail et salaire, à la différence du “tribut”, du profit, de l'enchérissement extorqué l'épée à la main. Or, tout le monde sait que dans la société où nous vivons, les patrons ne réalisent Pas leurs marchandises au coût naturel de production, mais qu'ils y ajoutent dans leurs calculs le soi-disant enchérissement, le profit et que, en règle générale, ils l'encaissent en effet. La question que M. Dühring n'a, croyait-il, qu'à soulever pour renverser d'un souffle tout l'édifice de Marx comme feu Josué les murailles de Jéricho, cette question existe donc aussi pour la théorie économique de M. Dühring. Voyons comment il y répond.

“ La propriété capitaliste, dit-il, n'a pas de sens pratique et ne peut se faire valoir si elle n'implique pas en même temps la violence indirecte sur la matière humaine. Le produit de cette violence est le gain capitaliste, et la grandeur de celui-ci dépendra donc de l'étendue et de l'intensité de cet exercice de la domination ... Le gain capitaliste est une institution politique et sociale, qui agit plus puissamment que la concurrence. A cet égard, les patrons opèrent comme un corps et chacun défend sa position. Une certaine proportion de gain capitaliste est une nécessité dans ce genre d'économie une fois qu'il est dominant.”

Malheureusement, nous ne savons toujours pas comment les patrons concurrents sont en mesure de réaliser durablement le produit du travail au-dessus des frais naturels de production. M. Dühring pourrait-il donc avoir assez piètre opinion de son public pour le payer de la formule que le gain capitaliste est au-dessus de la concurrence comme en son temps le roi de Prusse était au-dessus de la loi ? Nous connaissons les manœuvres grâce auxquelles le roi de Prusse est parvenu à sa position au-dessus de la loi; les manœuvres grâce auxquelles le gain capitaliste en arrive à être plus puissant que la concurrence, voilà précisément ce que M. Dühring a à nous expliquer et ce qu'il se refuse obstinément à expliquer. Peu importe que, comme il le dit, les patrons à cet égard opèrent comme un corps et que chacun d'eux défende cependant sa position. Nous n'allons tout de même pas, d'aventure, le croire sur parole et penser qu'il suffit qu'un certain nombre de gens agissent comme corps pour que chacun d'eux défende sa position ? Les membres des corporations du moyen âge, les nobles français en 1789 ont agi, comme on sait, avec beaucoup de décision en tant que corps et pourtant ils ont péri. L'armée prussienne, à Iéna, a agi aussi comme un corps constitué et au lieu de défendre sa position, elle a au contraire été obligée de déguerpir et même de capituler ensuite morceau par morceau. Nous ne pouvons pas davantage nous contenter de l'assurance qu'une fois donné ce genre d'économie dominant, une certaine proportion de gain capitaliste est une nécessité; car il s'agit précisément de démontrer pourquoi il en est ainsi. Nous ne nous rapprochons pas du but d'un pouce quand M. Dühring nous annonce :

“ La domination capitaliste a grandi en liaison avec la domination foncière. Une partie des travailleurs serfs de la terre a été transformée dans les villes en ouvriers des arts et métiers et, finalement, en matériel de fabrique. C'est après la rente foncière que le gain capitaliste s'est développé comme seconde forme de la rente de possession. ”

Même si nous faisons abstraction de la fausseté historique de cette affirmation, elle n'en reste pas moins une simple affirmation et se borne à déclarer une nouvelle fois ce qu'il s'agit précisément d'expliquer et de démontrer. Nous ne pouvons donc pas conclure à autre chose qu'à l'incapacité de M. Dühring de répondre à sa propre question : comment les patrons concurrents sont-ils en mesure de réaliser durablement le produit du travail au-dessus des frais naturels de production ? Autrement dit, M. Dühring est incapable d'expliquer la genèse du profit. Il ne lui reste donc plus qu'à décréter tout de go : le gain capitaliste est un produit de la violence, ce qui, certes, s'accorde tout à fait avec l'article 2 de la constitution sociale à la Dühring : la violence répartit. Voilà, à coup sûr, qui est fort bien dit; mais maintenant “ surgit la question ” : Qu'est-ce que la violence répartit ? Il faut bien qu'il y ait quelque chose à répartir, sans quoi même la violence la plus omnipotente avec la meilleure volonté du monde ne peut rien répartir. Le gain que les patrons concurrents empochent est quelque chose de très solide et de très palpable. La violence peut le prendre, mais non le produire. Et si M. Dühring s'obstine à refuser de nous expliquer comment la violence prend le gain patronal, il est muet comme la tombe dès qu'il s'agit de répondre à la question : où le prend-elle ? Là où il n'y a rien, le roi, comme toute autre violence, perd ses droits. De rien, il ne sort rien, surtout pas de profit. Si la propriété capitaliste n'a pas de sens pratique et ne peut se faire valoir tant qu'elle n'implique pas en même temps la violence indirecte sur la matière humaine, la question surgit derechef de savoir : 1. comment la richesse capitaliste est parvenue à cette violence, question qui n'est nullement réglée par les quelques affirmations historiques citées plus haut; 2. comment cette violence se transforme en mise en valeur du capital, en profit et 3. où elle prend ce profit ?

Nous pouvons empoigner l'économie à la Dühring par où nous voulons, nous n'avançons pas d'un pas. Pour toutes les affaires impopulaires, pour le profit, la rente foncière, le salaire de famine, l'asservissement des ouvriers, elle n'a qu'un seul mot d'explication : la violence, et toujours la violence, et le “ courroux plus violent ” de M. Dühring se résout lui aussi en courroux contre la violence. Nous avons vu : 1. que le fait d'en appeler à la violence est un mauvais prétexte, un renvoi du domaine économique au domaine politique, lequel n'est pas en mesure d'expliquer un seul fait économique. Et 2. qu'il laisse sans explication l'origine de la violence elle-même, et cela très sagement, puisqu'autrement, il aboutirait forcément à ceci que toute puissance sociale et toute violence politique ont leur origine dans des conditions économiques préalables, dans le mode de production et d'échange de chaque société tel qu'il est donné dans l'histoire.

Essayons toutefois de voir si nous ne pouvons pas arracher encore quelques éclaircissements sur le profit à notre “ fondateur profond ”, mais inexorable, de l'économie. Peut-être y parviendrons-nous si nous abordons sa discussion du salaire. Il dit page 158 :

“ Le salaire est la rémunération pour l'entretien de la force de travail et il n'entre d'abord en ligne de compte que comme fondement de la rente foncière et du gain capitaliste. Pour s'expliquer d'une façon tout à fait décisive les rapports prédominant ici, qu'on imagine la rente foncière et également le gain capitaliste tout d'abord d'une manière historique, sans salaire, donc sur la base de l'esclavage ou du servage ... Peu importe de savoir si c'est l'esclave ou le serf, ou si c'est l'ouvrier salarié qui doit être entretenu; cela ne motive qu'une différence dans la manière dont sont grevés les frais de production. Dans chaque cas, le produit net acquis par l'utilisation de la-force de travail constitue le revenu du maître ... On voit donc notamment que l'opposition capitale en vertu de laquelle on trouve, d'une part, une sorte quelconque de rente de possession, et, d'autre part le travail à gages sans possession, ne peut être saisie exclusivement dans l'un de ses termes, mais toujours seulement dans les deux à la fois. ”

Mais “ rente de possession ”, comme nous l'apprenons page 188, est une expression commune pour la rente foncière et le gain capitaliste. On lit en outre, page 174 :

“ Le caractère du gain capitaliste est une appropriation de la partie essentielle du produit de la force de travail. On ne peut le concevoir sans l'élément corrélatif qui est le travail assujetti directement ou non sous une forme ou l'autre.”

Et page 183 :

“ Le salaire n'est, en tous les cas, rien d'autre qu'une rémunération au moyen de laquelle l'entretien et la possibilité de procréation de l'ouvrier doivent être en général assurés. ”

Et, enfin, page 195 :

“ Ce qui échoit à la rente de possession doit forcément être perdu pour le salaire et inversement, ce qui revient au travail sur la capacité générale de production [!] est forcément retiré aux revenus de la propriété. ”

M. Dühring nous mène de surprise en surprise. Dans la théorie de la valeur et dans les chapitres suivants jusques et y compris la doctrine de la concurrence, donc de la page 14 la page 155, les prix des marchandises ou valeurs se divisaient : 1. en frais naturels de production ou valeur de production, c'est-à-dire dépenses de matières premières, de moyens de travail et de salaire et 2. en enchérissement ou valeur de répartition, tribut imposé l'épée à la main au profit de la classe monopoliste; enchérissement qui, comme nous l'avons vu, ne pouvait rien changer en réalité à la répartition de la richesse, puisqu'il devait rendre d'une main ce qu'il prenait de l'autre et qui, de plus, dans la mesure où M. Dühring nous renseigne sur son origine et son contenu, ne naissait de rien et donc ne se composait de rien. Dans les deux chapitres suivants, qui traitent des genres de revenus, donc de la page 156 à la page 217, il n'est plus question d'enchérissement. En son lieu et place, la valeur de tout produit du travail, donc de toute marchandise, se divise dans les deux parties suivantes : 1. les frais de production, dans lesquels est inclus aussi le salaire payé, et 2. le “ produit net obtenu par l'utilisation de la force de travail ”, qui constitue le revenu du maître. Et ce produit net a une physionomie parfaitement connue, qu'aucun tatouage ni vernis ne pourraient dissimuler. “ Pour s'expliquer d'une façon vraiment décisive les rapports prédominant ici ”, le lecteur n'aura qu'à imaginer les passages de M. Dühring que nous venons de citer, imprimés en face des passages cités précédemment de Marx sur le surtravail, le surproduit et la plus-value. Et il trouvera que M. Dühring transcrit directement ici, à sa manière, Le Capital.

M. Dühring reconnaît le surtravail sous quelque forme que ce soit, esclavage, servage ou salariat, comme source des revenus de toutes les classes dominantes jusqu'à nos jours : pris dans le passage cité maintes fois, Le Capital page 227, “ le capital n'a pas inventé le surtravail etc. ” - Et le “ produit net ” qui constitue “ le revenu du maître”, qu'est-il d'autre que l'excédent du produit du travail sur le salaire, lequel, même chez M. Dühring, doit, malgré son travestissement tout à fait superflu en une rémunération, assurer en général l'entretien et la possibilité de procréation de l'ouvrier ? Comment “ l'appropriation de la partie essentielle du produit de la force de travail” peut-elle se produire, sinon parce que le capitaliste, comme chez Marx, extorque à l'ouvrier plus de travail qu'il est nécessaire pour la reproduction des moyens de subsistance que celui-ci consomme, c'est-à-dire parce que le capitaliste fait travailler l'ouvrier plus longtemps qu'il n'est nécessaire pour remplacer la valeur du salaire payé à l'ouvrier ? Donc, prolongation de la journée de travail au-delà du temps nécessaire à la reproduction des moyens de subsistance de l'ouvrier, surtravail de Marx, - c'est cela, et rien d'autre, qui se cache derrière “l'utilisation de la force de travail ” de M. Dühring. Et son “produit net du maître”, sous quelle autre forme peut-il se présenter que la forme du surproduit et de la plus-value marxistes ? Et par quoi, sinon par sa conception inexacte, la rente de possession de Dühring se distingue-t-elle de la plus-value marxiste ? D'ailleurs, M. Dühring a emprunté le nom de “rente de possession” à Rodbertus qui réunissait déjà la rente foncière et la rente capitaliste ou gain capitaliste sous l'expression commune de rente, de sorte que M. Dühring n'a eu qu'à ajouter “ de possession ”  [5]. Et, afin qu'il ne subsiste aucun doute sur le plagiat, M. Dühring résume les lois exposées par Marx au chapitre 15 du Capital (pages 539 et suivantes) sur les variations de grandeur dans le prix de la force de travail et dans la plus-value, et il les résume si bien à sa manière que ce qui échoit à la rente de possession est forcément perdu pour le salaire et inversement, réduisant ainsi les lois particulières de Marx si riches de substance à une tautologie vide, car il va de soi que d'une grandeur donnée qui se divise en deux parties, l'une ne peut grandir sans que l'autre diminue. Voilà comment M. Dühring a réussi à s'approprier les idées de Marx de telle façon que “ le dernier mot de la science la plus rigoureuse au sens des disciplines exactes”, ainsi qu'on le trouve vraiment dans l'exposé de Marx, disparaisse complètement.

Ainsi, devant le tapage insolite auquel M. Dühring se livre dans l'Histoire critique au sujet du Capital et, surtout, devant le tourbillon de mots qu'il soulève avec la fameuse question relative à la plus-value, - question qu'il aurait mieux fait de ne pas poser, d'autant plus qu'il ne sait pas y répondre lui-même, - nous ne pouvons échapper à l'idée que tout cela n'est que ruses de guerre, habiles manœuvres pour couvrir le plagiat grossier de Marx qu'il a commis dans son Cours. En effet, M. Dühring avait toute raison de déconseiller à ses lecteurs de s'occuper de “l'écheveau embrouillé que M. Marx appelle Le Capital”, de les mettre en garde contre les bâtards de l'esprit visionnaire en histoire et en logique, les représentations nébuleuses et confuses de Hegel, et ses fariboles, etc. La Vénus contre laquelle ce fidèle Eckart met en garde la jeunesse allemande, il était allé la quérir, en tapinois, sur les brisées de Marx pour la ranger en lieu sûr aux fins d'usage personnel. Félicitons-le pour ce produit net obtenu par l'utilisation de la force de travail de Marx et pour la lumière originale que son annexion de la plus-value marxiste sous le nom de rente de possession jette sur les motifs de son affirmation obstinée, - parce que répétée dans deux éditions, - et fausse, selon laquelle Marx n'entendrait par plus-value que le profit ou le gain capitaliste.

Et ainsi, il nous faut décrire les performances de M. Dühring avec ses propres termes, que voici : “ D'après l'opinion de Monsieur ” Dühring, “ le salaire ne représente que le paiement de ce temps de travail pendant lequel l'ouvrier est réellement à l'œuvre pour rendre possible sa propre existence. Il y suffit d'un assez petit nombre d'heures, tout le reste de la journée de travail, souvent allongée, fournit un excédent dans lequel est contenu ce que notre auteur appelle ” rente de possession. “ Abstraction faite du temps de travail déjà contenu à un niveau quelconque de la production dans les moyens de travail et les matières premières en question, cet excédent de la journée de travail est la part du patron capitaliste. L'allongement de la journée de travail n'est par conséquent qu'un gain d'extorsion au profit du capitaliste. La haine venimeuse dont Monsieur ” Dühring “ accompagne cette description de l'entreprise d'extorsion n'est que trop compréhensible” ... Par contre, on comprend moins bien comment après ce plagiat, il va revenir à son “ courroux plus violent ”.

 

 

 

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Notes

 

[1] Le Capital, livre I, tome I, p. 205 (note), E. S., 1971.

 

[2] Ibid., p. 217.

 

[3] Ibid., tome II, p. 196, E. S., 1969.

 

[4] Ibid., tome III, pp. 7-8, E. S., 1969.

 

[5] Et même pas. Rodbertus dit (Soziale Briefe, 2e lettre, p. 159) : “ La rente est d'après cette théorie [la sienne] tout revenu qui est perçu sans travail propre, uniquement en raison d'une possession ”. (F. E.)

 

 

 

 

 

 

IX.

Lois naturelles de l'Économie

- La rente foncière

 

“ le triomphe de l'esprit scientifique supérieur consiste à dépasser les simples descriptions et divisions de la matière pour ainsi dire statique, pour arriver aux idées vivantes qui éclairent la production. La connaissance des lois est donc la plus parfaite, puisqu'elle nous montre comment un processus est conditionné par l'autre.”

Déjà la première loi naturelle de toute économie a été spécialement découverte par M. Dühring.

Adam Smith

“ non seulement n'a pas mis en tête, ce qui est curieux, le facteur le plus important de tout développement économique, mais encore il a complètement omis sa formulation particulière, et de cette façon il a involontairement rabaissé à un rôle subordonné cette puissance qui avait imprimé son sceau au développement moderne de l'Europe. [Cette] loi fondamentale qui doit être mise en tête, est celle de l'équipement technique, on pourrait même dire de l'armement de la force économique naturellement donnée à l'homme. ”

Cette “ loi de base ”, découverte par M. Dühring, s'exprime comme suit :

Loi nº 1.
“ La productivité des moyens économiques, des ressources naturelles et de la force humaine est intensifiée par des inventions et des découvertes. ”

Nous voici frappés d'étonnement. M. Dühring nous traite tout à fait comme le plaisantin de Molière traitait le bourgeois gentilhomme auquel il annonçait cette nouveauté que toute sa vie il avait fait de la prose sans le savoir. Il y a longtemps que nous savions que les inventions et les découvertes augmentent, en de nombreux cas, la force productive du travail (mais, dans de très nombreux cas, elles ne l'augmentent pas non plus, comme le prouve le colossal rebut des archives de tous les offices de brevets du monde); mais que cette banalité vieille comme le monde soit la loi de base de toute l'économie, nous sommes redevables de cet éclaircissement à M. Dühring ! Si “ le triomphe de l'esprit scientifique supérieur” en économie comme en philosophie consiste seulement à donner un nom ronflant au premier lieu commun venu, à le proclamer à son de trompe comme loi naturelle ou même fondamentale, voilà le “ fondement profond ” et le bouleversement de la science effectivement à la portée de chacun, même à la portée de la rédaction de la Volkszeitung de Berlin. “ En toute rigueur ”, nous serions donc obligés d'appliquer à M. Dühring lui-même le propre jugement de M. Dühring sur Platon : “ Si cependant c'est quelque chose comme cela qui représente la sagesse de l'économie politique, l'auteur des “ fondements critiques ” partage cette sagesse avec quiconque trouva jamais à exprimer une idée ”, - ou simplement à bavarder, - “ sur la pure évidence ”. Si par exemple, nous disons : les animaux mangent, nous énonçons en toute innocence et sérénité une grande parole; car nous n'avons qu'à dire que la loi fondamentale de toute vie animale est de manger, et voilà toute la zoologie bouleversée.

Loi nº 2.

Division du travail :

“ La scission des branches professionnelles et la dissociation des activités augmentent la productivité du travail. ”

Dans la mesure où c'est exact, c'est également un lieu commun depuis Adam Smith. Dans quelle mesure c'est exact, nous le verrons dans la troisième partie.

Loi nº 3.
“ La distance et les moyens de transport sont les causes capitales qui entravent et favorisent la coopération des forces productives. ”
Loi nº 4.
“ La capacité de population de l'État industriel est incomparablement supérieure à celle de l'État agricole. ”
Loi nº 5.
“ En économie, rien ne se fait sans un intérêt matériel. ”

Telles sont les “ lois naturelles ” sur lesquelles M. Dühring fonde son économie nouvelle. Il reste fidèle à sa méthode que nous avons exposée déjà à propos de sa Philosophie. Quelques évidences, de la banalité la plus désolante, souvent exprimées de travers par surcroît, constituent, en économie aussi, les axiomes qui ne requièrent aucune preuve, les thèses fondamentales, les lois naturelles. Sous prétexte de développer le contenu de ces lois qui n'ont pas de contenu, on met à profit l'occasion pour se livrer à de vastes radotages économiques sur les divers thèmes dont le nom se rencontre dans ces prétendues lois, donc sur les inventions, la division du travail, les moyens de transport, la population, l'intérêt, la concurrence, etc., radotages dont la plate trivialité n'est assaisonnée que par une grandiloquence sibylline et, çà et là, par une conception fausse ou une ratiocination pleine de suffisance sur toutes sortes de subtilités casuistiques. Puis, nous en arrivons enfin à la rente foncière, au gain capitaliste et au salaire, et comme dans ce qui précède nous n'avons traité que ces deux dernières formes d'appropriation, nous voulons ici, en terminant, étudier encore brièvement la conception de la rente foncière de M. Dühring.

Nous laissons de côté tous les points sur lesquels M. Dühring ne fait que copier son prédécesseur Carey; nous n'avons pas affaire à Carey, ni à défendre la conception de Ricardo sur la rente foncière contre les altérations et les folies de Carey. Seul, M. Dühring nous importe, et lui définit la rente foncière comme “ ce revenu que le propriétaire en tant que tel tire du sol ”. Le concept économique de rente foncière que M. Dühring est appelé à expliquer, est incontinent transposé par lui sur le plan juridique, de sorte que nous ne sommes pas plus avancés qu'avant. Notre fondateur profond est donc obligé, bon gré mal gré, de condescendre à d'autres explications. Il compare maintenant l'affermage d'un domaine à un fermier avec le fait d'avancer un capital à un patron, mais il trouve bientôt que la comparaison est boiteuse, comme beaucoup d'autres d'ailleurs. Car, dit-il

“ si l'on voulait poursuivre l'analogie, le gain qui reste au fermier après paiement de la rente foncière devrait correspondre à ce reste de gain capitaliste qui échoit, après déduction des intérêts, au patron qui fait valoir le capital. Mais on n'a pas coutume de considérer les gains du fermier comme les revenus principaux, et la rente foncière comme un reste... Une preuve de cette différence de conception est le fait que dans la doctrine de la rente foncière, on ne distingue pas particulièrement le cas du faire-valoir direct et que l'on ne met pas particulièrement l'accent sur la différence de grandeur d'une rente sous forme de fermage et d'une rente produite directement. Du moins, on ne s'est pas senti poussé à concevoir la rente qui résulte du faire-valoir direct comme décomposée de telle façon qu’un de ses éléments représenterait pour ainsi dire l'intérêt du domaine et l'autre le gain excédentaire de l'entreprise. Abstraction faite du capital propre que le fermier emploie, on semble tenir la plupart du temps son gain spécifique pour une sorte de salaire. Mais il est délicat de vouloir affirmer quelque chose sur ce point, car on ne s'est pas du tout posé la question avec cette précision. Partout où il s'agit d'exploitations assez grandes, on pourra constater facilement qu'il n'est pas permis de faire passer le gain spécifique du fermier pour un salaire. En effet, ce gain repose lui-même sur l'opposition avec la main-d'œuvre agricole, dont l'utilisation rend seule possible ce genre de revenus. C'est évidemment une portion de rente qui reste entre les mains du fermier et qui vient en déduction de la rente entière qui serait obtenue dans le faire-valoir direct du propriétaire ”.

La théorie de la rente foncière est une partie spécifiquement anglaise de l'économie et il fallait bien qu'elle le fût, car on ne trouvait qu'en Angleterre un mode de production dans lequel la rente s'était effectivement séparée du profit et de l'intérêt. On sait que ce sont la grande propriété foncière et la grande agriculture qui règnent en Angleterre. Les propriétaires fonciers afferment leurs terres en domaines étendus, souvent immenses, à des fermiers qui sont pourvus d'un capital suffisant pour les exploiter et ne travaillent pas eux-mêmes comme nos paysans, mais emploient, comme de véritables patrons capitalistes, le travail de domestiques de ferme et de journaliers. Nous avons donc ici les trois classes de la société capitaliste et le revenu original de chacune d'elles : le propriétaire foncier qui perçoit la rente foncière, le capitaliste qui empoche le profit et l'ouvrier qui touche le salaire. Il n'est jamais venu à l'idée d'un économiste anglais de tenir, comme il semble à M. Dühring, le gain du fermier pour une sorte de salaire. Encore bien moins pouvait-il être délicat pour lui d'affirmer que le profit du fermier était ce qu'il est, d'une façon indiscutable, évidente et tangible, à savoir du profit capitaliste. N'est-il pas ridicule de lire ici qu'on ne s'est pas du tout posé avec cette précision la question de savoir ce qu'est véritablement le gain du fermier ? En Angleterre, on n'a pas besoin de se poser la question, la question comme la réponse sont depuis longtemps présentes dans les faits eux-mêmes et, depuis Adam Smith, il n'a jamais subsisté de doute à ce sujet.

Le cas du faire-valoir direct, comme M. Dühring l'appelle, ou plutôt le faire-valoir à l'aide d'intendants pour le compte du propriétaire foncier, comme il se produit dans la réalité assez souvent en Allemagne, ne change rien à la chose. Si le propriétaire foncier fournit aussi le capital et fait exploiter pour son propre compte, il empoche, en plus de la rente foncière, le profit capitaliste lui-même, comme cela va de soi et comme il ne peut en être autrement dans le mode actuel de production. Et si M. Dühring affirme que, jusqu'ici, on ne s'est pas senti poussé à concevoir la rente qui résulte du faire-valoir direct (il faudrait dire : le revenu) comme décomposée, ceci est tout simplement faux, et dans le meilleur des cas ne nous prouve à nouveau que l'ignorance de M. Dühring. Par exemple :

“ Le revenu qui se tire du travail s'appelle salaire; celui que quelqu'un tire de l'emploi du capital s'appelle profit... Le revenu qui naît exclusivement du sol s'appelle rente et appartient au propriétaire foncier... Quand ces différentes sortes des revenus échoient à des personnes différentes, elles sont faciles à distinguer; mais si elles échoient à la même personne, elles sont fréquemment confondues, du moins dans le langage courant. Un propriétaire foncier qui fait valoir lui-même une partie de son propre sol devrait, après déduction des frais d'exploitation, percevoir aussi bien la rente du propriétaire foncier que le profit du fermier Mais, dans le langage courant du moins, il nommera facilement profit tout son gain en confondant ainsi la rente avec le profit. La majorité de nos planteurs d'Amérique du Nord et des Indes occidentales sont dans cette situation; la plupart cultivent leurs propres possessions et c'est ainsi que nous entendons rarement parler de la rente d'une plantation, niais bien du profit qu'elle rapporte... Un jardinier qui cultive de ses mains son propre jardin est propriétaire foncier, fermier et ouvrier en une seule personne. Son produit devrait par conséquent lui payer la rente du premier, le profit du second et le salaire du troisième. Mais tout passe habituellement pour le gain de son travail; on confond donc ici la rente et le profit avec le salaire. ”

Ce passage se trouve au chapitre six du premier livre d'Adam Smith. Le cas du faire-valoir direct a donc été étudié il y a plus de cent ans déjà, et les doutes et incertitudes qui causent tant de souci à M. Dühring jaillissent uniquement de sa propre ignorance.

En fin de compte, il se tire d'embarras par un coup d'audace : le gain du fermier repose sur l'exploitation de la “ main-d’œuvre agricole ” et par conséquent est évidemment une “portion de rente”, laquelle “ vient en déduction ” de la “ rente entière ” qui, à vrai dire, devrait tomber dans la poche du propriétaire foncier. Cela nous permet d'apprendre deux choses : 1. Que le fermier “ diminue ” la rente du propriétaire foncier, de sorte que chez M. Dühring ce n'est pas, comme on l'avait pensé jusqu'ici, le fermier qui paye une rente au propriétaire foncier, mais le propriétaire foncier qui paye une rente au fermier, “conception qui est certes foncièrement originale ”. Et 2. nous apprenons, enfin ce que M. Dühring se représente par rente foncière : l'ensemble du surproduit obtenu en agriculture par l'exploitation du travail rural. Mais comme ce surproduit se partage dans l'économie antérieure - à l'exception peut-être de quelques économistes vulgaires - en rente foncière et profit capitaliste, nous devons constater que M. Dühring “ ne cultive pas la conception courante ” de la rente foncière, elle non plus.

Donc, rente foncière et gain capitaliste ne se distinguent chez M. Dühring que par le fait que la première s'obtient dans l'agriculture et le second dans l'industrie ou le commerce. Il était fatal que M. Dühring parvînt à cette idée aussi peu critique que confuse. Nous avons vu qu'il est parti de la “conception historique véritable” selon laquelle la domination sur le sol n'est fondée que grâce à la domination sur l'homme. Donc, dès que le sol est cultivé au moyen d'une forme quelconque de travail asservi, il naît un excédent pour le propriétaire foncier et cet excédent est précisément la rente, comme l'excédent du produit du travail sur le gain du travail est dans l'industrie le gain capitaliste.

“ De cette manière, il est clair que la rente foncière existe partout et toujours à une échelle considérable là où l'agriculture est pratiquée au moyen de l'une quelconque des formes d'assujettissement du travail ”.

Dans cette présentation de la rente comme ensemble du surproduit obtenu dans l'agriculture, M. Dühring se heurte, d'une part, au profit du fermier en Angleterre et, d'autre part, au partage de ce surproduit en rente foncière et en profit du fermier, partage qui s'applique dans toute l'économie classique, c'est-à-dire qu'il se heurte en plein à la notion pure, précise de la rente. Que fait M. Dühring ? Il fait comme s'il ne connaissait pas un traître mot de la distribution du surproduit agricole en profit du fermier et en rente foncière, donc de toute la théorie de la rente de l'économie classique; comme si, dans toute l'économie, la question de savoir ce qu'est à proprement parler le profit du fermier n'avait absolument pas été posée encore “ avec cette précision ”; comme s'il s'agissait d'un objet absolument inexploré dont rien n'est connu que l'apparence et les incertitudes. Et, de cette fatale Angleterre où le surproduit de l'agriculture est si impitoyablement démembré en ses éléments, rente foncière et profit capitaliste, sans le moindre concours d'aucune école théorique, il se réfugie dans son cher domaine d'application du droit prussien, où le faire-valoir direct connaît son plein épanouissement patriarcal, où “ le propriétaire foncier entend par rente les revenus de ses domaines ” et où l'opinion de Messieurs les hobereaux sur la rente a encore la prétention de donner le ton à la science; où par conséquent M. Dühring peut encore espérer se faufiler avec sa confusion des notions de rente et de profit, et même trouver créance pour sa plus récente découverte. la rente foncière payée non par le fermier au propriétaire foncier, mais par le propriétaire foncier au fermier.

 

 

 

 

X.

Sur l'«Histoire critique» 

 

Pour finir, jetons encore un coup d'œil sur l'Histoire critique de l'économie politique, sur “ cette entreprise ” de M. Dühring qui, comme il le dit, est “ absolument sans précédent ”. Peut-être trouverons-nous enfin ici ce dernier mot de la science la plus rigoureuse qu'on nous a tant promis.

M. Dühring fait beaucoup de cas de sa trouvaille que la doctrine économique est un “ phénomène énormément moderne ”. (Page 12).

En fait, il est dit dans Le Capital de Marx : “ L'économie politique... ne date comme science spéciale que de l'époque des manufactures ” et dans la Contribution à la critique de l'économie politique, page 29, on lit que

“ l'économie politique classique... commence en Angleterre avec Petty, en France avec Boisguillebert et se termine en Angleterre avec Ricardo, en France avec Sismondi ”.

M. Dühring suit cette voie qu'on lui a prescrite, à ceci près que, pour lui, l'économie supérieure commence seulement avec les lamentables avortons que la science bourgeoise a mis au jour après expiration de sa période classique. Par contre, il triomphe à très juste titre à la fin de son introduction :

“ Mais si cette entreprise dans ses propriétés perceptibles de l'extérieur et dans la moitié moderne de son contenu est déjà absolument sans précédent, elle m'appartient en propre bien plus encore par ses points de vue critiques internes et sa position générale (page 9) ”.

En effet, des deux côtés, externe et interne, il aurait pu faire la publicité de son “entreprise” (l'expression industrielle n'est pas mal choisie) comme étant : l'Unique et sa propriété.

Comme l'économie politique, telle qu'elle est apparue dans l'histoire, n'est en fait que la connaissance scientifique de l'économie de la période de production capitaliste, des thèses et des théorèmes qui s'y rapportent ne peuvent se présenter, par exemple chez des auteurs de la société grecque antique, que dans la mesure où certains phénomènes : production marchande, commerce, monnaie, capital à intérêt, etc., sont communs aux deux sociétés. Dans la mesure où les Grecs ont fait à l'occasion des incursions dans ce domaine, ils y montrent le même génie, la même originalité que dans tous les autres. C'est pourquoi leurs intuitions constituent historiquement les points de départ théoriques de la science moderne. Écoutons maintenant l'historique M. Dühring.

“ Ainsi, en ce qui concerne la théorie scientifique de l'économie, nous n'aurions, à proprement parler, [ !] rien du tout de positif à relever dans l'antiquité, et le moyen âge totalement antiscientifique donne encore beaucoup moins sujet à cela [à cela, à ne rien signaler !] Cependant, comme l'affectation qui exhibe avec vanité l'apparence de l'érudition... a défiguré le caractère pur de la science moderne, il faut signaler à l'attention au moins quelques exemples. ”

Et M. Dühring d'apporter alors des exemples d'une critique qui en effet est affranchie de “ l'apparence de l'érudition ”.

La thèse d'Aristote selon laquelle

“ l'usage de chaque bien est double : l'un est propre à la chose en tant que telle et l'autre ne l'est pas, comme d'une sandale qui peut servir à chausser et qui peut être échangée; l'un et l'autre sont des modes d'usage de la sandale, car même celui qui échange la sandale contre ce qui lui manque, argent ou nourriture, utilise la sandale en tant que sandale; mais non pas selon son mode d'usage naturel, car elle n'est pas là à cause de l'échange”,

cette thèse n'est pas seulement, selon M. Dühring, “ énoncée d'une façon fort vulgaire et pédantesque ”; mais ceux qui y trouvent une “distinction entre la valeur d'usage et la valeur d'échange” s'adonnent en outre à la “ fantaisie ” d'oublier que “ tout récemment ” et “ dans le cadre du système le plus avancé”, naturellement celui de M. Dühring lui-même, valeur d'usage et valeur d'échange sont devenues caduques.

“ Dans les oeuvres de Platon sur l'État, on a voulu trouver aussi le chapitre moderne de la division économique du travail ”.

Cela se rapporte sans doute au passage du Capital, chapitre XII, 5, page 369 de la troisième édition, où, d'ailleurs, on représente au contraire l'opinion de l'antiquité classique sur la division du travail comme “formant l'opposition la plus rigoureuse” avec l'opinion moderne. - Une moue dégoûtée, et pas autre chose, c'est tout ce que mérite, de la part de M. Dühring, l'exposé de Platon, génial pour son temps, sur la division du travail en tant que fondement naturel de la cité (qui se confondait, pour les Grecs, avec l'État), et cela parce qu'il n'a pas mentionné - mais le Grec Xénophon l'a fait, M. Dühring ! - la

“ limite que l'extension donnée du marché oppose à la ramification plus poussée des genres de métiers et à la dissociation technique des opérations spéciales. - Seule, cette notion de limite est la connaissance grâce à laquelle l'idée qu'autrement on ne pourrait guère qualifier de scientifique, devient une vérité économique considérable ”.

Le “ professeur ” Roscher, si méprisé par M. Dühring, a tracé en effet cette “ limite ” nécessaire pour que l'idée de la division du travail devienne “ scientifique ”, et c'est pourquoi il a attribué expressément à Adam Smith la découverte de la loi de la division du travail. Dans une société où la production marchande est le mode dominant de production, le “ marché ” a été - pour parler ne fût-ce qu'une fois avec l'affectation de M. Dühring, - une “ limite ” très connue parmi les “ hommes d'affaires ”. Mais il faut plus que “ le savoir et l'instinct routiniers ” pour voir que ce n'est pas le marché qui a créé la division capitaliste du travail, mais qu'inversement, ce sont la dissociation des liens sociaux antérieurs et la division du travail en résultant qui ont créé le marché. (Voir Capital, I, chapitre XXIV, 5, Création du marché intérieur pour le capital industriel.)

“ Le rôle de l'argent a été de tout temps le stimulant capital des pensées économiques [ !] Mais que savait de ce rôle un Aristote ? Évidemment rien de plus que ce qui réside dans l'idée que l'échange par l'intermédiaire de l'argent a suivi l'échange naturel primitif”.

Mais si “ un ” Aristote se permet de découvrir les deux formes différentes de circulation de l'argent, l'une dans laquelle il agit en simple moyen de circulation, l'autre dans laquelle il fait office de capital argent, il n'exprime par là, selon M. Dühring, “ qu'une antipathie morale ”. Si même “ un ” Aristote a l'audace de vouloir analyser l'argent dans son “ rôle ” de mesure de valeur et qu'effectivement il pose ce problème, si décisif pour la théorie de la monnaie , de façon juste, “ un ” Dühring préfère, et cela pour de bonnes raisons intimes, ne pas souffler mot de cette audace interdite.

Résultat final : telle qu'elle se reflète dans la manière de M. Dühring de la “ signaler à l'attention”, l'antiquité grecque n'a, en fait, que “ des idées tout à fait communes ” (page 25), si toutefois une telle “ niaiserie ” (page 19) a quoi que ce soit de commun avec des idées, communes ou pas communes .

Quant au chapitre de M. Dühring sur le mercantilisme, on fera mieux de le lire dans l'original, c'est-à-dire dans le Nationales System (Système national) de List, chapitre 29 : “ Le système industriel, appelé faussement système mercantile par l'école. ” Avec quel soin M. Dühring sait éviter ici toute “ apparence d'érudition ”, on peut le voir entre autres par ce qui suit.

List, au chapitre 28, “ Les économistes italiens”, dit :

“ l'Italie a précédé toutes les nations modernes, aussi bien dans la pratique que dans la théorie de l'économie politique ”,

et il mentionne alors comme

“ le premier ouvrage traitant en Italie de l'économie politique en particulier, l'œuvre d'Antonio Serra, de Naples, sur les moyens de procurer au royaume une surabondance d'or et d'argent (1613)  ”.

M. Dühring accepte de confiance et peut en conséquence considérer le Breve Trattato de Serra “ comme une sorte d'épigraphe à l'entrée de la préhistoire moderne de l'économie ”. En effet, son étude du Breve Trattato se borne à cette “ minauderie littéraire ”. Malheureusement, les choses se sont passées autrement dans la réalité : en 1609, donc quatre ans avant le Breve Trattato, paraissait, de Thomas Mun, A Discourse of Trade, etc. Dès sa première édition, cette oeuvre a la signification spécifique d'être dirigée contre le système monétaire primitif, défendu encore comme pratique de l'État en Angleterre : elle représente donc la séparation consciente du système mercantile d'avec le système qui l'a enfanté. Sous sa première forme déjà, cette œuvre connut plusieurs éditions et exerça une influence directe sur la législation. Sous la forme de l'édition de 1664, complètement revue par l'auteur et parue seulement après sa mort : Englands Treasure, etc., elle est restée pour cent ans encore l'évangile mercantiliste. Si donc le mercantilisme a une oeuvre qui fasse époque “ comme une sorte d'épigraphe à l'entrée ”, c'est bien celle-là et voilà pourquoi elle n'existe absolument pas pour “ l'histoire si soucieuse de rapports hiérarchiques ” de M. Dühring .

Du fondateur de l'économie politique moderne, Petty, M. Dühring nous annonce qu'il.

“ possédait une bonne dose de pensée frivole [ainsi qu'un] manque de sensibilité pour les distinctions internes et un peu subtiles des concepts... [une] versatilité qui sait beaucoup de choses, mais passe d'un pied léger de l'une à l'autre sans jeter nulle part de racines un peu profondes... [Il] procède de façon encore très grossière en matière économique [et] aboutit à des naïvetés dont le contraste peut sans doute, à l'occasion, distraire le penseur sérieux ”.

Quelle condescendance, qu'on ne saurait trop apprécier, de la part du “ penseur sérieux ”, M. Dühring, quand il daigne accorder son attention à “ un Petty” ! Et quelle attention lui accorde-t-il ?

Les thèses de Petty sur

“ le travail, et même sur le temps de travail comme mesure de valeur, dont on trouve chez lui des traces imparfaites”,

ne sont nulle part mentionnées ailleurs que dans cette phrase. Des traces imparfaites. Dans son Treatise on Taxes and Contributions, 1reédition, 1662, Petty donne une analyse parfaitement claire et exacte de la grandeur de valeur des marchandises. En l'illustrant d'abord à l'aide de l'équivalence des métaux précieux et du blé qui coûtent autant de travail, il dit le premier et le dernier mot “théorique” sur là valeur des métaux précieux. Mais il énonce aussi, d'une façon très nette et générale, que les valeurs des marchandises sont mesurées par le travail égal (equal labour). Il applique sa découverte à la solution de divers problèmes en partie très compliqués et, par endroits, à diverses occasions et dans divers écrits, même là où il ne répète pas la thèse principale, il en tire des conséquences importantes. Mais il dit aussi, dès sa première oeuvre :



“ J'affirme que ceci [l'estimation par l'égalité du travail] est le fondement de la balance et de l'estimation des valeurs; toutefois dans tout ce qui se bâtit là-dessus, dans l'application pratique qui en est faite, j'avoue qu'il y a beaucoup de diversité et de complexité ”.



Petty a donc tout autant conscience de l'importance de sa découverte que de la difficulté qu'il y a à l'exploiter dans le détail. C'est pourquoi il cherche aussi une autre voie pour certaines fins de détail. Il faut notamment trouver un rapport naturel d'égalité (a natural Par) entre le sol et le travail, de sorte que l'on puisse exprimer à son gré la valeur “ dans chacun des deux et mieux encore, dans l'un et l'autre ”. Cette erreur même est géniale.

Sur la théorie de la valeur de Petty, M. Dühring fait cette remarque pénétrante :

“ S'il avait lui-même pensé d'une façon plus pénétrante, il ne serait absolument pas possible de rencontrer ailleurs des traces d'une conception opposée que nous avons déjà rappelée précédemment ”;

c'est-à-dire : dont rien n'a été mentionné “ précédemment ”, réserve faite des “ traces ”... qui sont “imparfaites ”. On reconnaît la façon très caractéristique de M. Dühring de faire “ précédemment ” allusion à quelque chose à l'aide d'une phrase vide pour faire croire “ par la suite ” au lecteur qu'il a déjà été mis “précédemment” au courant de l'essentiel, sur lequel, en fait, ledit auteur glisse précédemment comme par la suite.

Nous trouvons chez Adam Smith non seulement des “traces” de “ conceptions opposées ” sur le concept de valeur, et non seulement deux, mais trois et, à tout prendre, même quatre points de vue carrément opposés sur la valeur, qui se juxtaposent et s'entrecroisent paisiblement. Mais ce qui paraît naturel chez le fondateur de l'économie politique, lequel nécessairement tâtonne, expérimente, lutte avec un chaos d'idées qui prend seulement forme, peut paraître étrange chez un auteur qui résume en les triant les recherches de plus d'un siècle et demi, après que leurs résultats sont déjà partiellement passés des livres dans la conscience commune. Et, pour descendre des grandes choses aux petites : comme nous l'avons vu, M. Dühring lui-même nous donne également à choisir cinq différentes sortes de valeurs et avec elles tout autant de conceptions opposées. Certes, “ s'il avait lui-même pensé d'une façon plus pénétrante ”, il n'aurait pas pris autant de peine pour rejeter ses lecteurs de la conception de la valeur selon Petty, qui est parfaitement claire, dans la confusion la plus extrême .

Avec son Quantulumcumque Concerning Money publié en 1682, dix ans après son Anatomy of Ireland (laquelle parut pour la première fois en 1672 et non en 1691 comme M. Dühring le copie dans les compilations scolaires les plus courantes) , Petty a donné un travail tout à fait achevé, d'un seul bloc. Les dernières traces de conception mercantiliste que l'on rencontre dans d'autres de ses oeuvres ont complètement disparu ici. C'est un petit chef-d'œuvre par le contenu et par la forme, et voilà précisément pourquoi son nom même ne figure pas chez M. Dühring. Il est tout à fait dans l'ordre qu'en face du chercheur le plus génial et le plus original qui se soit révélé en économie, la médiocrité d'un pédant tout gonflé de lui-même n'exprime que son déplaisir grondeur et ne puisse que se formaliser de voir les éclairs de génie théorique refuser de parader en rangs comme de parfaits “axiomes”, mais au contraire jaillir en ordre dispersé de l'étude approfondie de matériaux pratiques “grossiers”, par exemple l'impôt.

M. Dühring procède pour ce qui est de la formation par Petty de “ I'Arithmétique politique”, en termes vulgaires de la statistique, comme il a procédé avec ses travaux proprement économiques. On hausse les épaules avec hargne sur la singularité des méthodes appliquées par Petty ! En présence des méthodes burlesques que Lavoisier lui-même appliquait encore cent ans plus tard dans ce domaine, en présence de la distance énorme qui sépare encore la statistique d'aujourd'hui du but que Petty lui avait magistralement assigné, cette prétention avantageuse à la supériorité, deux siècles après la fête, apparaît dans sa niaiserie toute nue.

Les idées les plus importantes de Petty, dont on ne remarque presque rien dans l' “ entreprise ” de M. Dühring, ne sont, d'après celui-ci, que des inspirations sans suite, des pensées fortuites, des déclarations de circonstance, auxquelles on ne prête que de notre temps, en les citant hors de leur contexte, une importance qu'elles ne possèdent pas en elles-mêmes; elles ne jouent donc aucun rôle dans l'histoire réelle de l'économie politique, mais seulement dans des livres modernes qui sont au-dessous du niveau de la critique radicale de M. Dühring et de sa “ manière de grand style d'écrire l'histoire ”. Dans son “ entreprise ”, il semble avoir envisagé un cercle de lecteurs animés de la foi du charbonnier, qui se gardent bien d'oser réclamer la preuve après l'affirmation. Nous allons y revenir immédiatement (à propos de Locke et de North), mais il nous faut d'abord, en passant, jeter un coup d'œil sur Boisguillebert et Law .

En ce qui concerne le premier, soulignons l'unique trouvaille propre à M. Dühring. Il a découvert une liaison ignorée jusqu'à lui entre Boisguillebert et Law. En effet, Boisguillebert prétend que dans les fonctions monétaires normales qu'ils accomplissent à l'intérieur de la circulation des marchandises, les métaux précieux pourraient être remplacés par de la monnaie de crédit (“ un morceau de papier ”) . Law, par contre, imagine qu'un “ accroissement ” arbitraire de ces “ morceaux de papier ” augmenterait la richesse d'une nation. Il s'ensuit pour M. Dühring que la “ tournure de Boisguillebert recelait déjà en elle un nouveau tournant du mercantilisme”, en d'autres termes recelait déjà Law. Et cela est lumineusement démontré de la façon suivante :

“ il importait seulement d'assigner aux simples morceaux de papier le même rôle qu'auraient dû jouer les métaux précieux et, ainsi, se trouvait opérée immédiatement une métamorphose du mercantilisme ”.

On peut de la même manière opérer immédiatement la métamorphose de mon oncle en ma tante. Sans doute, M. Dühring ajoute pour arranger les choses : “ Toutefois, BoisguilIebert n'avait pas une telle intention.” Mais comment diable pouvait-il avoir l'intention de remplacer sa propre conception rationaliste du rôle monétaire des métaux précieux par la conception superstitieuse des mercantilistes, pour la raison que selon lui les métaux précieux peuvent être remplacés dans ce rôle par du papier ?

Pourtant, continue M. Dühring, avec son comique involontaire : “ on peut cependant avouer que notre auteur fait avec bonheur, çà et là, une remarque vraiment pertinente.” (Page 83) .

Quant à Law, M. Dühring ne fait avec bonheur que “ cette remarque vraiment pertinente ”.

“ On conçoit que Law n'ait jamais pu éliminer tout à fait lui non plus le fondement dernier (à savoir la base des métaux précieux), mais il a poussé à la dernière limite, c'est-à-dire jusqu'à l'effondrement du système, l'émission des billets (page 94) ”.

En réalité, si les papillons de papier, simples signes monétaires, devaient voleter dans le public, ce n'était pas pour “éliminer la base des métaux précieux”, c'était au contraire pour l'attirer des poches du public dans les caisses vides de l'État .

Pour en revenir à Petty et au rôle effacé que M. Dühring lui fait jouer dans l'histoire de l'économie, voyons d'abord ce que l'on nous dit des successeurs immédiats de Petty, Locke et North. La même année, en 1691, parurent les Considerations on Lowering of Interest and Raising of Money, de Locke et les Discourses upon Trade, de North .

“ Ce qu'il [Locke] a écrit de l'intérêt et de la monnaie ne sort pas du cadre des réflexions qui avaient cours sous le règne du mercantilisme à propos des événements de la vie de l'État (page 64) ”.

- Pour le lecteur de cet “ exposé ” il n'y aurait donc que des raisons lumineuses au fait que le Lowering of Interest de Locke a acquis une influence aussi considérable sur l'économie politique en France et en Italie dans la seconde moitié du XVIII° siècle, et cela en différentes directions.



“ Sur la liberté du taux de l'intérêt, beaucoup d'hommes d'affaires avaient pensé la même chose [que Locke] et elle aussi, l'évolution de la situation produisait le penchant à considérer comme inefficaces les entraves au taux de l'intérêt. En un temps où un Dudley North pouvait écrire ses Discourses upon Trade dans la direction du libre-échange, il devait déjà pour ainsi dire y avoir dans l'air pas mal de choses qui fissent apparaître l'opposition théorique contre les limitations de l'intérêt comme n'ayant rien d'inouï (page 64) ”.

Donc, Locke avait à repenser les pensées de tel ou tel “homme d'affaires ” contemporain, ou bien à attraper des choses qui, de son temps, étaient “ pour ainsi dire dans l'air”, pour faire de la théorie sur la liberté de l'intérêt sans rien dire d' “ inouï ” ! Mais, en fait, Petty opposait, dès 1662, dans son Treatise on Taxes and Contributions, l'intérêt en tant que rente de l'argent, que nous appelons usure (rent of money which we call usury), à la rente de la propriété foncière et bâtie (rent of land and houses); face au propriétaire foncier, qui, certes, ne voulait pas sévir par des mesures législatives contre la rente foncière, mais bien contre la rente de l'argent, il enseignait ce qu'il y a de vain et de stérile à faire des lois civiles positives contre la loi de nature (the vanity and fruitlessness of making civil positive law against the law of nature). C'est pourquoi, dans son Quantulumcumque Concerning Money (1682), il proclame la réglementation légale de l'intérêt aussi niaise qu'une réglementation de l'exportation des métaux précieux ou du cours du change. Dans le même ouvrage, il dit des choses définitives sur le Raising of money (par exemple, la tentative de donner à un demi-shilling le nom de un shilling en frappant dans une once d'argent le double de shillings).

Quant au dernier point, il est seulement copié, ou peu s'en faut, par Locke et North. Mais en ce qui concerne l'intérêt, Locke se rattache au parallèle de Petty, entre l'intérêt de l'argent et la rente foncière, tandis que North, allant plus loin, oppose l'intérêt en tant que rente du capital (rent of stock) à la rente foncière et les lords de la finance aux landlords. Mais tandis que Locke ne prend la liberté de l'intérêt réclamée par Petty qu'avec des réserves, North la prend de façon absolue.

M. Dühring se surpasse lui-même, lorsque, lui qui est un mercantiliste encore plus acharné au sens “ plus subtil ”, il se débarrasse des Discourses upon Trade de Dudley North avec cette remarque qu'ils sont écrits “ dans la direction du libre-échange ”. C'est comme si l'on disait de Harvey qu'il a écrit “ dans la direction de la circulation du sang ”. L’œuvre de North, abstraction faite de ses autres mérites, est une discussion de la doctrine du libre-échange toute classique, écrite avec une logique que rien n'arrête, tant en ce qui concerne le commerce extérieur que le commerce intérieur, certes “quelque chose d'inouï” en 1691 !

Au reste, M. Dühring nous expose que North était un “ commerçant ”, de plus un mauvais garçon et que son oeuvre “ n'a pu avoir de succès ”. Il n'aurait plus manqué que cela qu'une oeuvre semblable ait eu du “ succès ” auprès de la canaille qui donnait le ton, au temps de la victoire définitive du système protectionniste en Angleterre ! Ce qui n'empêcha cependant pas son action théorique immédiate, que l'on peut retrouver dans toute une série d'ouvrages économiques parus en Angleterre immédiatement après, quelques-uns même avant la fin du XVII° siècle.

Locke et North nous ont démontré de quelle façon les premiers coups d'audace que Petty accomplit dans presque toutes les sphères de l'économie politique furent repris et développés un à un par ses successeurs anglais. Les traces de ce processus dans la période qui va de 1691 à 1752 s'imposent à l'observateur le plus superficiel par le simple fait déjà que toutes les œuvres économiques de quelque importance dans cette période ont comme point de départ positif ou négatif, Petty. C'est pourquoi cette période, pleine d'esprits originaux, est la plus importante pour l'étude de la genèse graduelle de l'économie politique. Elle est purement et simplement rayée de l'histoire par la “ manière de grand style d'écrire l'histoire ” qui impute à Marx comme un péché impardonnable d'avoir, dans Le Capital, fait tant de cas de Petty et des écrivains de cette période. De Locke, North, Boisguillebert et Law, elle passe tout de suite aux physiocrates et ensuite apparaît, à l'entrée du temple réel de l'économie politique, David Hume . Avec la permission de M. Dühring, nous rétablirons l'ordre chronologique et nous replacerons donc Hume avant les physiocrates .

Les Essays économiques de Hume ont paru en 1752. Dans les essais qui forment un tout : Of Money, Of the Balance of Trade, Of Commerce, Hume suit pas à pas, et souvent jusque dans de simples lubies, le livre de Jacob Vanderlint : Money answers all things, Londres, 1734. Si inconnu que ce Vanderlint soit resté pour M. Dühring, on en tient compte jusque dans les œuvres économiques anglaises de la fin du XVIII° siècle, c'est-à-dire de l'époque postérieure à Adam Smith.

De même que Vanderlint, Hume traite l'argent comme simple 5 n de valeur; il copie presque textuellement chez Vanderlint (et cela est important, car il aurait pu emprunter la théorie des signes de valeur à beaucoup d'autres livres), les raisons pour lesquelles la balance commerciale ne peut pas être continuellement défavorable ou favorable à un pays; il enseigne comme Vanderlint l'équilibre des balances, qui s'établit naturellement, selon les diverses positions économiques des différents pays; il prêche comme Vanderlint le libre-échange, mais avec un peu moins d'audace et de logique. Comme Vanderlint, mais avec moins de relief, il met en valeur les besoins comme moteurs de la production. Il suit Vanderlint dans l'influence sur les prix des marchandises qu'il attribue par erreur à la monnaie de crédit et à l'ensemble des valeurs d'État; il condamne avec Vanderlint la monnaie de crédit; comme Vanderlint, il fait dépendre les prix des marchandises du prix du travail, donc du salaire; il copie chez lui-même cette lubie que la thésaurisation maintient à un taux bas les prix des marchandises etc., etc.

Il y a longtemps que M. Dühring nous avait parlé à l'oreille avec un air sibyllin de la méprise que d'autres ont commise au sujet de la théorie de la monnaie chez Hume; il avait notamment fait des allusions menaçantes à Marx qui, par-dessus le marché, s'est permis sans autorisation d'indiquer les rapports secrets de Hume avec Vanderlint et avec un auteur que nous mentionnerons encore, J. Massie.

Voici ce qu'il en est de cette méprise. En ce qui concerne la théorie réelle de Hume sur l'argent, selon laquelle l'argent n'est que signe de valeur et par conséquent, toutes choses égales d'ailleurs, les prix des marchandises baissent en raison de l'accroissement de la quantité d'argent en circulation et montent en raison de sa diminution, M. Dühring ne peut, avec la meilleure volonté du monde, - et compte tenu de la manière lumineuse dont il a le secret - que répéter ce qu'ont dit par erreur ses prédécesseurs. Quant à Hume, après avoir présenté ladite théorie, il se fait à lui-même l'objection (Montesquieu, partant des mêmes prémisses, en avait déjà fait autant) qu'il est toutefois “ certain ” que depuis la découverte des mines d'Amérique, “ l'industrie s'est accrue dans toutes les nations d'Europe, sauf chez les possesseurs de ces mines ”, et que cela “ est dû également, entre autres causes, à l'accroissement de l'or et de l'argent ”. Il explique ce phénomène en disant que “ bien que le prix élevé des marchandises soit une conséquence nécessaire de l'accroissement de l'or et de l'argent, il ne suit cependant pas immédiatement cet accroissement, mais qu'un certain temps est nécessaire pour que l'argent circule dans tout l'État et fasse sentir ses effets sur toutes les couches de la population ”. Dans cette période intermédiaire, il a une action bienfaisante sur l'industrie et le commerce. A la fin de cet exposé, Hume nous en dit aussi les raisons, bien que d'une façon beaucoup plus étroite que beaucoup de ses prédécesseurs et contemporains :

“ Il est facile de suivre l'argent dans sa progression à travers toute la communauté, et nous trouverons alors qu'il doit aiguillonner le zèle de chacun avant de faire monter le prix du travail ”.

En d'autres termes, Hume décrit ici l'effet d'une révolution dans la valeur des métaux précieux, exactement d'une dépréciation, ou, ce qui revient au même, d'une révolution dans la mesure de valeur des métaux précieux. Il en tire la conclusion exacte que dans la péréquation des prix des marchandises, qui ne se fait que peu à peu, cette dépréciation ne “fait monter le prix du travail”, c'est-à-dire le salaire, qu'en dernière instance; qu'elle augmente donc le profit des marchands et des industriels aux dépens des ouvriers (ce qu'il trouve cependant tout à fait dans l'ordre) et qu'ainsi “ elle aiguillonne le zèle ”. Mais la question scientifique véritable : est-ce qu'une importation accrue des métaux précieux avec maintien de leur propre valeur agit sur les prix des marchandises et comment agit-elle ? - cette question n'est même pas posée par Hume, qui confond n'importe quel “ accroissement des métaux précieux” avec leur dépréciation. Hume fait donc très exactement ce que Marx lui attribue (Contribution à la critique, page 141). Nous reviendrons en passant sur ce point, mais occupons-nous auparavant de l'essai de Hume sur “ l'Intérêt ”.

Expressément dirigée contre Locke, la démonstration de Hume selon laquelle l'intérêt n'est pas réglé par la masse de l'argent existant, mais par le taux du profit, et ses autres éclaircissements sur les causes qui déterminent le niveau élevé ou bas du taux de l'intérêt, - tout cela se trouve d'une façon plus exacte et moins spirituelle dans un ouvrage paru en 1750, deux ans avant l'Essay de Hume : An Essay on the Governing Causes of the Natural Rate of Interest wherein the sentiments of Sir W. Petty and Mr. Locke, on that head, are considered. Son auteur est J. Massie, un auteur à bien des égards remuant et très lu, ainsi qu'on peut s'en rendre compte d'après la bibliographie anglaise de ce temps. L'explication du taux de l'intérêt donnée par Adam Smith est plus près de Massie que de Hume. L'un et l'autre, Massie et Hume, ne savent et ne disent rien de la nature du “profit”, qui joue un rôle chez l'un et l'autre .

“ D'une manière générale, pontifie M. Dühring, on a procédé le plus souvent avec beaucoup de partialité dans l'appréciation portée sur Hume et on lui a prêté des idées qu'il n'avait absolument pas ”.

Et M. Dühring nous donne lui-même plus d'un exemple frappant de ce “ procédé ” .

Ainsi, par exemple, l'Essay de Hume sur l'intérêt commence par ces mots :

“ Rien ne passe pour un signe plus sûr de l'état de prospérité d'un peuple que la modicité du taux de l'intérêt et à bon droit, bien que je croie que la cause en est tout autre que celle que l'on admet communément ”.

Donc, dès la première phrase, Hume cite l'opinion que la modicité du taux de l'intérêt est le signe le plus sûr de la situation prospère d'un peuple, comme un lieu commun devenu déjà banal de son temps. Et en effet, cette “ idée ” avait eu depuis Child cent bonnes années pour courir les rues, Par contre :

“ Dans les opinions [de Hume] sur le taux de l'intérêt, il faut essentiellement souligner l'idée que celui-ci est le vrai baromètre de la situation [laquelle ?] et que sa modicité est un signe presque infaillible de la prospérité d'un peuple (page 130). ”

Quel est le “ on ” partial et prévenu qui parle ainsi ? Personne d'autre que M. Dühring .

Ce qui d'ailleurs provoque un étonnement naïf de notre historien critique, c'est que Hume, à propos de certaines idées heureuses, “ ne s'en fait même pas passer pour l'auteur ”. Voilà qui ne serait pas arrivé à M. Dühring.

Nous avons vu comment Hume confond tout accroissement du métal précieux avec cet accroissement qui est accompagné d'une dépréciation, d'une révolution dans sa propre valeur, donc dans la mesure de valeur des marchandises. Cette confusion était inévitable chez Hume, parce qu'il n'avait pas la moindre compréhension de la fonction des métaux précieux comme mesure de valeur. Ilne pouvait pas l'avoir parce qu'il ne savait absolument rien de la valeur elle-même. Le mot lui-même n'apparaît peut-être qu'une fois dans ses traités, et cela dans le passage où il défigure l'erreur de Locke selon laquelle les métaux précieux n'ont “qu'une valeur imaginaire”, en disant “qu'ils ont essentiellement une valeur fictive ”.

Ici, il est bien au-dessous non seulement de Petty, mais aussi de beaucoup de ses contemporains anglais. Il fait preuve du même “ retard ” lorsqu'il continue à célébrer, à la vieille mode, le “ négociant ” comme le premier moteur de la production, stade que Petty avait déjà dépassé depuis longtemps. En ce qui concerne l'assurance, donnée par M. Dühring, selon laquelle Hume se serait, dans ses traités, occupé des “ rapports économiques principaux ”, il suffira de comparer l'ouvrage de Cantillon cité par Adam Smith (ouvrage paru comme les traités de Hume en 1752, mais bien des années après la mort de l'auteur) pour s'étonner de l'étroit horizon des travaux économiques de Hume. Hume, comme on l'a dit, reste respectable malgré le brevet que lui décerne M. Dühring, même dans le domaine de l'économie politique, mais il est ici rien moins qu'un chercheur original, tant s'en faut qu'il fasse époque. L'action de ses traités économiques sur les cercles cultivés de son temps ne venait pas seulement de la distinction de l'exposé, mais bien plus encore du fait qu'ils étaient une apothéose progressiste et optimiste de l'industrie et du commerce alors en train de s'épanouir, autrement dit de la société capitaliste qui tendait alors en Angleterre à s'élever rapidement : elle ne pouvait donc qu'y “ applaudir ”. Une simple indication suffira. Tout le monde sait avec quelle passion, précisément à l'époque de Fiume, le système des impôts indirects, exploité méthodiquement par le trop fameux Robert Walpole pour dégrever les propriétaires fonciers et les riches en général, fut combattu par la masse du peuple anglais. Dans son Essai sur les impôts (Of Taxes), où Hume polémique, sans le nommer, contre son répondant Vanderlint qu'il a toujours présent à l'esprit et qui est l'adversaire le plus violent des impôts indirects et le promoteur le plus décidé de l'impôt foncier, on peut lire :

“ Il faut qu'ils [les impôts de consommation] soient, en fait, des impôts très lourds et répartis de façon très irrationnelle pour que l'ouvrier ne soit pas en état de les payer en augmentant de zèle et d'esprit d'économie sans augmenter le prix de son travail”.

On croit entendre ici Robert Walpole en personne, surtout si on ajoute le passage de l'Essai sur le crédit public où, à propos de la difficulté de lever les impôts sur les créanciers de l'État, il est dit :

“ La diminution de leur revenu ne saurait être camouflée sous l'apparence d'un simple article des octrois ou des douanes”.

Comme on pouvait s'en douter de la part d'un ]Écossais, l'admiration de Hume pour le profit bourgeois n'est nullement platonique. Pauvre diable -par extraction, il parvint à un revenu annuel de 1 000 bonnes livres, ce que M. Dühring, puisqu'il ne s'agit pas d'un Petty, exprime finement de la façon suivante :

“ Grâce à une bonne économie privée, il était parvenu sur la base de moyens très restreints à n'être contraint d'écrire au gré de personne ”.

Lorsque M. Dühring dit en outre :

“ Il n'avait jamais fait la moindre concession à l'influence des partis, des princes ou des Universités ”,

il faut certes avouer qu'autant qu'on sache, Hume n'a jamais fait des affaires littéraires en société avec un “ Wagener ”, mais on sait du moins qu'il était un infatigable partisan de l'oligarchie whig, qu'il vénérait “ l'Église et l'État ” et qu'en récompense de ce mérite, il reçut d'abord le poste de secrétaire d'ambassade à Paris et plus tard, le poste incomparablement plus important et plus lucratif de sous-secrétaire d'État.

“ Au point de vue politique, Hume a été et est resté toujours d'opinion conservatrice et strictement monarchiste. C'est pourquoi il n'a pas été accusé aussi durement d'hérésie que Gibbon, par les partisans de l'Église existante ”, dit le vieux Schlosser.

“ Cet égoïste de Hume, ce tripatouilleur de l'histoire ” accuse les moines anglais de vivre grassement de l'aumône, sans femme ni enfant, “ mais lui-même n'a jamais eu de famille ni de femme, et c'était un grand gaillard bien gras, gorgé des deniers publics sans les avoir jamais mérités par quelque service rendu à l'État ”, dit ce grossier plébéien de Cobbett. “ Dans la conduite pratique de la vie, Hume anticipe beaucoup dans des directions essentielles sur un Kant ”, dit M. Dühring.

Mais pourquoi attribue-t-on à Hume dans l'Histoire critique une position aussi exagérée ? Tout simplement parce que ce “penseur sérieux et subtil” a l'honneur d'être le Dühring du XVIll° siècle. Si un Hume sert à prouver que “ la création d'une branche entière de la science [l'économie] a été un acte de la philosophie éclairée”, son rôle de précurseur fournit la meilleure garantie que cette branche entière de la science trouvera sa conclusion pour notre temps dans l'homme phénoménal qui a transformé la philosophie simplement “éclairée” en philosophie du réel absolument lumineuse et chez qui, tout à fait comme chez Hume, - ce qui

“ sur le sol allemand est jusqu'ici sans précédent..., - le culte de la philosophie au sens étroit se trouve allié avec des efforts scientifiques en matière d'économie ”.

Voilà pourquoi nous trouvons Hume, - certes respectable en tant qu'économiste, - gonflé jusqu'à devenir une étoile économique de première grandeur, dont l'importance n'a pu être méconnue dans le passé que par cette jalousie qui fait également le silence avec tant d'opiniâtreté sur les performances “ décisives pour l'époque ” de M. Dühring.

Comme on le sait, l'école physiocratique nous a laissé, avec le Tableau économique de Quesnay, une énigme sur laquelle jusqu'ici les critiques et les historiens de l'économie se sont, en vain, cassé les dents. Ce tableau, qui devait mettre en évidence la conception physiocratique de la production et de la circulation de l'ensemble de la richesse d'un pays, est resté suffisamment obscur pour les économistes qui ont suivi. Ici aussi, M. Dühring va éclairer définitivement notre lanterne. Ce que

“ cette image économique des rapports de production et de répartition doit signifier chez Quesnay lui-même ”,

dit-il, ne peut être expliqué que si

“auparavant on a étudié exactement les idées directrices qui lui sont propres ”.

Et cela d'autant plus que ces idées n'auraient jusqu'ici été présentées qu'avec une “ imprécision hésitante ” et que, même chez Adam Smith, on n'en “ peut reconnaître les traits essentiels ”. M. Dühring va mettre fin une fois pour toutes à ces “ comptes rendus faciles ” qui sont de tradition. Et le voilà qui fait la leçon à son lecteur pendant cinq grandes pages, cinq pages dans lesquelles toutes sortes de tournures grandiloquentes, des répétitions continuelles et un désordre calculé doivent cacher ce fait fatal que M. Dühring en sait à peine, sur les “idées directrices ” de Quesnay, autant qu'on peut trouver dans les “compilations scolaires les plus courantes”, contre lesquelles il ne cesse de mettre en garde, N'est-ce pas un “ des côtés les plus scabreux” de cette introduction que de voir le Tableau, que l'on ne connaît encore que de nom, à peine reniflé en passant, après quoi on se perd dans toutes sortes de “ réflexions ” comme, par exemple, “ la distinction entre la mise en oeuvre et le résultat”. Si “ on ne peut certes trouver cette distinction sous une forme définitive dans l'idée de Quesnay”, M. Dühring nous en donnera, par contre, un exemple fulgurant dès que, de sa “mise en œuvre ” en forme de longue introduction, il passera à son “résultat” curieusement court d'haleine : l'explication du Tableau même. Donnons donc tout, mais tout mot à mot, ce que M. Dühring trouve bon de dire sur le Tableau de Quesnay.

Dans la “ mise en œuvre ”, M. Dühring dit :

“ Il lui [à Quesnay] paraissait évident que l'on devait concevoir et traiter le revenu [M. Dühring venait juste de parler du produit net] comme une valeur en argent... Il rattachait aussitôt ses réflexions [ !] aux valeurs en argent qu'il supposait comme résultats de la vente de tous les produits agricoles lors de leur passage hors de la première main. C'est de cette façon [!] qu'il opère dans les colonnes de son tableau avec quelques milliards”

(c'est-à-dire des valeurs en argent). Ainsi, nous avons appris trois fois que dans le Tableau, Quesnay opère avec les “valeurs en argent” des “produits agricoles”, y compris celles du “produit net ” ou “ rapport net”. On peut lire plus loin :

“ Si Quesnay avait pris le chemin d'une façon de voir réellement naturelle et s'il s'était affranchi non seulement de la considération des métaux précieux et de la quantité d'argent, mais aussi de celle des valeurs en argent... Mais ainsi il ne calcule qu'avec des sommes de valeurs et il s'est représenté [ !] a priori le produit net comme une valeur en argent”.

Donc, pour la quatrième et la cinquième fois : dans le Tableau, il n'y a que des valeurs en argent !

“ Il [Quesnay] a obtenu celui-ci [le produit net] en retranchant les dépenses et essentiellement [voilà un compte rendu qui n'est pas traditionnel, mais d'autant plus facile] en pensant [ !] à cette valeur qui revient au propriétaire foncier comme rente ”.

Nous n'avons toujours pas avancé d'un pas; mais maintenant cela va venir :

“ D'autre part, le produit net passe maintenant aussi [ce maintenant aussi est une perle] ! comme objet naturel dans la circulation et, de cette manière, il devient un élément qui sert à entretenir... la classe désignée comme stérile. Ici, on peut aussitôt [ !] remarquer la confusion qui naît du fait que dans un cas c'est la valeur en argent, dans l'autre la chose elle-même qui détermine le cheminement de la pensée ”.

En général, semble-t-il, toute circulation de marchandise souffre de cette “ confusion ” que les marchandises y entrent simultanément comme “ objet naturel ” et comme “ valeur en argent ”. Mais nous tournons toujours en rond autour des “ valeurs en argent ”, puisque “Quesnay veut éviter une double évaluation du revenu économique ”.

Que M. Dühring nous excuse : en bas, dans l' “ analyse ” du Tableau de Quesnay, figurent les diverses sortes de produits comme “ objets naturels ” et, plus haut, dans le Tableau lui-même, leur valeur en argent. Plus tard, Quesnay a même fait inscrire par son assistant, l'abbé Baudeau, les objets naturels eux-mêmes directement dans le tableau à côté de leurs valeurs en argent.

Après tant de “ mise en œuvre ” enfin le “ résultat ”. Écoutez, braves gens :

“ Pourtant l'inconséquence [par rapport au rôle attribué par Quesnay aux propriétaires fonciers) apparaît immédiatement, dès que l'on demande ce qu'il advient, dans la circulation économique, du produit net approprié comme rente. Seuls une confusion et un arbitraire poussés jusqu'au mysticisme expliquent les idées des physiocrates et le Tableau économique ”.

Tout est bien qui finit bien. M. Dühring ne sait donc pas “ ce qu'il advient dans la circulation économique (que présente le Tableau) du produit net approprié comme rente ”.

Le Tableau est pour lui la “quadrature du cercle”. Il avoue ne pas comprendre l'a, b, c, de la physiocratie. Après avoir tourné autour du pot, moulu du vent, bondi de droite et de gauche, après s'être lancé dans des arlequinades, des épisodes, des diversions, des répétitions et des tours de cartes étourdissants, après tout ce manège qui n'avait pas d'autre but que de nous préparer à la formidable révélation “ du sens du Tableau chez Quesnay lui-même ” - en conclusion de tout cela, M. Dühring avoue honteusement qu'il n'en sait rien lui-même.

Une fois secoué ce douloureux secret, noir souci qui, comme le dit Horace, chevauchait en croupe derrière lui par le pays des physiocrates, notre “ penseur sérieux et subtil ” embouche à nouveau allégrement la trompette : “ Les lignes que Quesnay trace en tous sens (il y en a six en tout et pour tout !) dans son Tableau, d'ailleurs assez simple [ !], et qui doivent représenter la circulation du produit net ”, poussent à se demander si “ dans ces étranges combinaisons de colonnes ”, il ne s'est pas glissé du merveilleux mathématique et elles rappellent que Quesnay s'était occupé de la quadrature du cercle, etc. Comme ces lignes, malgré toute leur simplicité, restent de son propre aveu incompréhensibles à M. Dühring, il est obligé, à sa manière habituelle, de les diffamer, après quoi il peut donner sans crainte le coup de grâce au fâcheux Tableau : “ En considérant le produit net sous cet aspect des plus scabreux”, etc. L'aveu forcé qu'il ne comprend rien au Tableau économique, rien au “ rôle ” joué par le produit net qui y figure - voilà ce que M. Dühring “ appelle l'aspect des plus scabreux du produit net ” ! Quel humour macabre!

Mais, afin que nos lecteurs ne restent pas dans la même cruelle incertitude au sujet du Tableau de Quesnay, comme c'est nécessairement le cas de ceux qui puisent, de “ première main ”, leur sagesse économique chez M. Dühring, voici, en bref, quelques indications.

On sait que chez les physiocrates, la société se divise en trois classes : 1. La classe productive, c'est-à-dire celle dont l'activité dans l'agriculture est réelle, les fermiers et les ouvriers agricoles; on les appelle productifs parce que leur travail laisse un excédent : la rente; 2. La classe qui s'approprie cet excédent et comprend les propriétaires fonciers avec leur domesticité; le prince avec, d'une manière générale, les fonctionnaires payés par l'État; et, en fin de compte, l'Église en sa qualité particulière de corps s'appropriant la dîme. Pour abréger, nous désignerons dans la suite la première classe simplement comme “ fermiers ”, la deuxième comme “ propriétaires fonciers ”; 3. La classe industrielle ou stérile, - stérile parce que, selon l'opinion des physiocrates, elle n'ajoute aux matières premières à elle fournies par la classe productive que juste autant de valeur qu'elle en consomme sous la forme des moyens de subsistance à elle fournis par la même classe. Dès lors, le Tableau de Quesnay doit illustrer la façon dont l'ensemble du produit annuel d'un pays (en fait, la France) circule entre ces trois classes et sert à la reproduction annuelle,

La première hypothèse du Tableau est que le système du fermage, et avec lui la grande agriculture au sens du temps de Quesnay, soit universellement répandu, point pour lequel la Normandie, la Picardie, l'lle-de-France et quelques autres provinces françaises lui servent de modèle. Le fermier apparaît en conséquence comme le dirigeant réel de l'agriculture, il représente dans le Tableau toute la classe productive (pratiquant l'agriculture) et il paye au propriétaire foncier une rente en argent. L'ensemble des fermiers se voit attribuer une mise de fonds ou masse de 10 milliards de livres dont un cinquième, soit 2 milliards, de fonds de roulement à remplacer chaque année, estimation pour laquelle les fermes les mieux cultivées des provinces mentionnées ont été une fois encore déterminantes.

Autres hypothèses : 1. Que les prix soient constants et la reproduction simple, pour raison de simplicité; 2. Que toute circulation n'ayant lieu qu'à l'intérieur d'une classe particulière soit exclue et qu'on ne considère que la circulation de classe à classe; 3. Que tous les achats ou ventes qui ont lieu de classe à classe, au cours de l'année d'exploitation, soient rassemblés en un total unique. On se rappellera enfin qu'à l'époque de Quesnay, en France comme plus ou moins dans toute l'Europe, l'industrie domestique propre de la famille paysanne fournissait la partie de beaucoup la plus considérable de ses besoins autres que les besoins alimentaires et qu'en conséquence, on la suppose ici comme accessoire normal de l'agriculture.

Le point de départ du Tableau est la récolte dans son ensemble, le produit brut des fruits annuels du sol, qui figure en conséquence tout en haut, ou la “ reproduction totale” du pays, en l'espèce de la France. La grandeur de valeur de ce produit brut est estimée d'après les prix moyens des fruits du sol dans les nations commerçantes. Elle se monte à cinq milliards de livres, somme qui, d'après les estimations statistiques possibles à l'époque, exprime à peu près la valeur en argent du produit brut de l'agriculture en France. Telle est, très exactement, la raison pour laquelle Quesnay “ opère ” dans son Tableau “ avec quelques milliards ”, à savoir cinq, et non pas avec cinq livres tournois.

Le produit brut intégral, d'une valeur de cinq milliards, se trouve donc dans les mains de la classe productive, c'est-à-dire, en premier lieu, des fermiers qui l'ont produit en dépensant un fonds de roulement annuel de deux milliards correspondant à une mise de fonds de dix milliards. Les produits agricoles, denrées alimentaires, matières premières, etc., qui sont nécessaires au remplacement du fonds de roulement, donc aussi à l'entretien de toutes les personnes directement occupées dans l'agriculture, sont soustraits en nature de la récolte totale et dépensés pour la production agricole nouvelle. Étant donné, comme nous l'avons dit, qu'on suppose des prix constants et une reproduction simple à l'échelle une fois fixée, la valeur en argent de cette partie prélevée sur le produit brut est égale à deux milliards de livres. Cette partie n'entre donc pas dans la circulation générale. Car, ainsi qu'on l'a déjà remarqué, dans la mesure où elle se produit à l'intérieur des limites de chaque classe particulière, et non entre des classes différentes, la circulation est exclue du Tableau.

Après remplacement du fonds de roulement à l'aide du produit brut, il reste un excédent de trois milliards, dont deux en denrées alimentaires et un en matières premières. Mais la rente que les fermiers ont à payer aux propriétaires fonciers ne se monte qu'aux deux tiers, soit deux milliards. Pourquoi ces deux milliards figurent seuls sous la rubrique “ produit net ” ou “ revenu net ”, nous le verrons bientôt.

En dehors de la “ reproduction totale” de l'agriculture, pour une valeur de cinq milliards, dont trois entrent dans la circulation générale, il y a encore, avant le début du mouvement représenté dans le Tableau, tout le “ pécule ” de la nation, deux milliards d'argent liquide, entre les mains des fermiers. Voici ce qu'il en est.

Comme le point de départ du Tableau est la récolte dans son ensemble, il constitue également le point d'aboutissement d'une année économique, par exemple l'année 1758, après laquelle commence une nouvelle année économique. Pendant cette nouvelle année 1759, la partie du produit brut destinée à la circulation se répartit, grâce à une série de paiements, d'achats et de ventes isolés, entre les deux autres classes. Ces mouvements successifs, sporadiques et qui s'étendent sur toute une année, sont condensés toutefois, - comme il fallait que cela fût en tout cas pour le Tableau, - en quelques actes caractéristiques dont chacun embrasse d'un seul coup une année entière. Ainsi, à la fin de l'année 1758, l'argent que la classe des fermiers a payé pour l'année 1757 sous forme de rente aux Propriétaires fonciers, a reflué vers elle (le Tableau lui-même montrera comment cela se produit), et c'est ainsi que ces deux milliards peuvent être, en 1759, jetés à nouveau dans la circulation. Or, comme cette somme, ainsi que le remarque Quesnay, est bien plus grande qu'il n'est nécessaire pour la circulation totale du pays (la France) dans la réalité, où en effet les paiements se répètent continuellement par fractions, les deux milliards de livres qui se trouvent entre les mains des fermiers représentent la somme totale de l'argent circulant dans la nation.

La classe des propriétaires fonciers qui empochent la rente apparaît tout d'abord, comme c'est encore éventuellement le cas aujourd'hui, dans le rôle de partie prenante à des paiements. D'après l'hypothèse de Quesnay, les propriétaires fonciers proprement dits ne touchent que 4/7 de la rente de deux milliards, 2/7 vont au gouvernement et 1/7 aux décimateurs. Du temps de Quesnay, l'Église était le plus grand propriétaire foncier de France et touchait en outre la dîme de tout le reste de la propriété foncière.

Le capital d'exploitation (avances annuelles) dépensé pendant une année entière par la classe “stérile” consiste en matières premières d'une valeur d'un milliard, en matières premières seulement, puisque les outils, les machines, etc., comptent parmi les produits de cette classe elle-même. Quant aux rôles multiples que jouent ces produits dans la pratique des industries de cette classe, ils ne concernent pas plus le Tableau que la circulation de marchandises et d'argent qui se produit exclusivement à l'intérieur des limites de la classe. Le salaire du travail grâce auquel la classe stérile transforme les matières premières en marchandises manufacturées est égal à la valeur des moyens d'existence qu'elle reçoit en partie directement de la classe productive, en partie indirectement par l'intermédiaire des propriétaires fonciers. Bien qu'elle se décompose elle-même en capitalistes et en salariés, elle est, d'après la conception fondamentale de Quesnay, dans son ensemble de classe, à la solde de la classe productive et des propriétaires fonciers. L'ensemble de la production industrielle et par suite aussi l'ensemble de sa circulation qui se répartit sur l'année suivant la récolte, sont également synthétisés en un total unique. C'est pourquoi on a supposé qu'au début du mouvement représenté dans le Tableau, la production marchande annuelle de la classe stérile se trouve tout entière entre ses mains, donc que tout son fonds de roulement, ou matières premières d'une valeur d'un milliard, a été transformé en marchandises d'une valeur de deux milliards, dont la moitié représente le prix des moyens d'existence consommés pendant cette transformation. Ici, l'on pourrait faire une objection : mais la classe stérile consomme pourtant aussi des produits industriels pour ses propres besoins domestiques; où figurent-ils donc, si l'ensemble de son propre produit passe aux autres classes par la circulation ? Sur ce point, on nous répond : non seulement la classe stérile consomme elle-même une partie de ses propres marchandises, mais en outre, elle cherche encore à en conserver le plus possible. Elle vend donc ses marchandises jetées dans la circulation au-dessus de leur valeur réelle, et il faut qu'elle le fasse, puisque nous estimons ces marchandises comme valeur totale de sa production. Mais pourtant cela ne change rien aux constatations du Tableau, puisque les deux autres classes ne reçoivent les denrées manufacturées qu'à concurrence de la valeur de leur production totale.

Nous connaissons donc maintenant la position économique des trois classes diverses au début du mouvement que représente le Tableau.

La classe productive, après remplacement en nature de son capital d'exploitation, dispose encore de trois milliards de produit agricole brut et de deux milliards d'argent. La classe des propriétaires fonciers ne figure d'abord qu'avec son droit à une rente de deux milliards sur la classe productive. La classe stérile dispose de deux milliards de denrées manufacturées. Une circulation qui n'intéresse que deux de ces trois classes s'appelle chez les physiocrates une circulation imparfaite, une circulation qui intéresse les trois classes s'appelle une circulation parfaite.

 

Passons maintenant au Tableau économique lui-même.

 

Première circulation(circulation imparfaite) : les fermiers paient aux propriétaires fonciers, sans contrepartie, la rente qui leur revient soit deux milliards d'argent. Avec l'un de ces milliards, les propriétaires fonciers achètent des moyens d'existence aux fermiers, vers lesquels reflue ainsi une moitié de l'argent dépensé pour payer la rente.

Dans son Analyse du Tableau économique, Quesnay ne parle pas plus longuement de l'État, qui touche deux septièmes, et de l'Église, qui touche un septième de la rente foncière, car leurs rôles sociaux sont universellement connus. En ce qui concerne les propriétaires fonciers proprement dits, il dit que leurs dépenses, dans lesquelles figurent aussi celles de tous les gens à leur service, sont, au moins pour la partie la plus grande et de beaucoup, des dépenses stériles, à l'exception de cette part minime qui est employée “ pour la conservation et l'amélioration de leurs biens et pour en accroître la culture ”. Mais d'après “ le droit naturel”, leur fonction propre est précisément d'être chargés “ des soins de la régie et des dépenses pour les réparations de leur patrimoine ”, ou encore, comme on l'expose par la suite, elle consiste dans les avances foncières, c'est-à-dire dans les dépenses qu'ils font pour préparer le sol et pourvoir les fermes de tous les accessoires qui permettent au fermier de consacrer exclusivement la totalité de son capital à l'entreprise de culture effective.

 

Deuxième circulation(circulation parfaite) : Avec le deuxième milliard d'argent qui se trouve encore entre leurs mains, les propriétaires fonciers achètent des denrées manufacturées à la classe stérile, et celle-ci, avec l'argent ainsi perçu, achète aux fermiers des moyens d'existence pour un montant égal.

 

Troisième circulation(circulation imparfaite). Avec un milliard d'argent, les fermiers achètent à la classe stérile pour un montant égal de denrées manufacturées; une grande partie de ces marchandises consiste en outils agricoles et autres moyens de production nécessaires à la culture. La classe stérile renvoie le même argent aux fermiers en achetant avec un milliard des matières premières pour le remplacement de son propre capital d'exploitation. Ainsi les deux milliards d'argent que les fermiers ont dépensés pour le paiement de la rente leur sont revenus et le mouvement est terminé. Et ainsi est résolue la grande énigme, la question de savoir “ ce qu'il advient donc du produit net approprié sous forme de rente ” dans la circulation économique.

Nous avions plus haut, au début du processus, un excédent de trois milliards entre les mains de la classe productive. Deux seulement ont été payés comme produit net aux propriétaires fonciers sous forme de rente. Le troisième milliard de l'excédent constitue l'intérêt de la mise de fonds totale des fermiers, soit, pour dix milliards, dix pour cent. Ils ne tirent pas cet intérêt, - notez-le bien, - de la circulation; il se trouve en nature entre leurs mains, et ils ne font que le réaliser par la circulation en le convertissant grâce à elle en denrées manufacturées de valeur égale.

Sans cet intérêt, le fermier, agent principal de l'agriculture, n'avancerait pas à cette dernière la mise de fonds. De ce point de vue déjà, l'appropriation par le fermier de la partie de l'excédent de revenu agricole représentant l'intérêt est, d'après les physiocrates, une condition de la reproduction tout aussi nécessaire que la classe des fermiers elle-même et par suite cet élément ne peut pas compter dans la catégorie du “ produit net ” ou “ revenu net ” national; car ce dernier est caractérisé précisément par le fait qu'il peut être consommé sans égard aux besoins immédiats de la reproduction nationale. Mais d'après Quesnay, ce fonds d'un milliard sert pour la majeure partie aux réparations et aux renouvellements partiels de la mise de fonds qui deviennent nécessaires en cours d'année; il sert en outre de fonds de réserve contre les accidents; il sert enfin, où c'est possible, à l'enrichissement de la mise de fonds et du capital d'exploitation ainsi qu'à l'amélioration du sol et à l'extension de la culture.

Tout le processus est, certes, “ assez simple ”. Ont été jetés dans la circulation : par les fermiers, deux milliards d'argent pour le paiement de la rente et trois milliards de produits, dont deux tiers de moyens d'existence et un tiers de matières premières; par la classe stérile, pour deux milliards de denrées manufacturées. Sur les moyens d'existence d'un montant de deux milliards, une moitié est consommée par les propriétaires fonciers et leur domesticité, l'autre par la classe stérile en paiement de son travail. Les matières premières, pour un milliard, remplacent le capital d'exploitation de cette même classe. Des denrées manufacturées en circulation qui ont un montant de deux milliards, une moitié revient aux propriétaires fonciers, l'autre aux fermiers, pour lesquels elle n'est qu'une forme métamorphosée de l'intérêt de leur mise de fonds, intérêt tiré en première main de la reproduction agricole. Quant à l'argent que le fermier a mis en circulation en payant la rente, il lui revient par la vente de ses produits et c'est ainsi que le même cycle peut être parcouru derechef dans l'année économique qui suit.

Que l'on admire maintenant la description “réellement critique” de M. Dühring, si infiniment supérieure au “compte rendu facile qui est de tradition ”. Après nous avoir représenté cinq fois de suite d'un air mystérieux combien il est délicat de voir Quesnay n'opérer dans le Tableau qu'avec des valeurs en argent, ce qui d'ailleurs s'est avéré faux, il en arrive, en fin de compte, à ce résultat que, dès qu'il demande “ ce qu'il advient dans la circulation économique du produit net approprié sous forme de rente”, il ne s'explique le Tableau économique “ que par une confusion et un arbitraire poussés jusqu'au mysticisme ”. Nous avons vu que le Tableau, cet exposé, aussi simple que génial pour son temps, du processus annuel de reproduction, tel qu'il se fait par l'intermédiaire de la circulation, dit d'une façon très exacte ce qu'il advient de ce produit net dans la circulation économique, et ainsi le “ mysticisme ”, la “ confusion et l'arbitraire ” restent, une fois de plus, uniquement à la charge de M. Dühring comme “ côté entre tous scabreux ” et seul “ produit net ” de ses études physiocratiques.

M. Dühring est tout aussi familier avec l'influence historique des physiocrates qu'il l'est avec leur théorie. “ Avec Turgot ”, nous enseigne-t-il, “ la physiocratie avait trouvé son couronnement pratique et théorique, en France ”. Mais que Mirabeau ait été essentiellement physiocrate dans ses conceptions économiques, qu'il ait été la première autorité en économie à l'Assemblée constituante de 1789, que dans ses réformes économiques, cette assemblée ait fait passer une grande partie des thèses physiocratiques de la théorie dans la pratique, et, notamment, qu'elle ait mis un fort impôt sur le produit net approprié “ sans contrepartie ” par la propriété foncière, c'est-à-dire sur la rente foncière, tout cela n'existe pas pour “ un ” Dühring.

De même qu'une longue rature sur la période de 1691 à 1752 a supprimé tous les prédécesseurs de Hume, de même une autre rature biffe, dans l'intervalle de Hume à Adam Smith, sir James Steuart. De toute son oeuvre grandiose qui, abstraction faite de son importance historique, a enrichi durablement le domaine de l'économie politique, il n'y a pas une syllabe dans l' “ entreprise ” de M. Dühring. En revanche, il adresse à Steuart la plus grosse injure qui figure dans son lexique en disant qu'il a été “ un professeur ” du temps d'A. Smith. Malheureusement, cette diffamation est pure invention. Steuart était, en fait, un grand propriétaire foncier écossais qui, banni de Grande-Bretagne pour avoir soi-disant pris part à la conjuration des Stuart, mit à profit son séjour prolongé et ses voyages sur le continent pour se familiariser avec la situation économique de divers pays.

Bref, selon l’Histoire critique, tous les économistes du passé n'ont eu que cette valeur : ou bien donner des “ rudiments ” aux assises plus profondes et “ décisives ” de M. Dühring, ou bien lui fournir, par leur démérite, un repoussoir. Toutefois il y a, même en économie, quelques héros qui constituent non seulement les “ rudiments ” des “ assises plus profondes ”, mais les principes à partir desquels elles se sont, comme il est prescrit dans la philosophie de la nature, non pas “ développées ”, mais vraiment “ composées ”; notamment, cette “ célébrité incomparablement éminente ” de List qui, pour le plus grand bien des fabricants allemands, a enflé d'un verbe “ plus puissant ” les doctrines mercantilistes “ quelque peu subtiles ” d'un Ferrier et d'autres; puis Carey qui, dans la phrase suivante, met à nu le fond sincère de sa sagesse :

“ Le système de Ricardo est un système de discorde... Il aboutit à produire l'hostilité des classes... Son ouvrage est le manuel du démagogue qui aspire au pouvoir moyennant le partage des terres, la guerre et le pillage”.

Enfin c'est, pour la bonne bouche, l'esprit brouillon de la City de Londres, Mac Leod.

En conclusion, les gens qui, dans le présent et dans le proche avenir, voudront étudier l'histoire de l'économie politique, continueront à s'entourer de garanties plus sûres en se familiarisant avec les “ délayages ”, les “ platitudes ” et les “ vagues brouets ” des “ compilations scolaires les plus courantes ” qu'en se fiant à la “ manière de grand style d'écrire l'histoire” propre à M. Dühring.

Que ressort-il donc, en fin de compte, de notre analyse du système d'économie politique “ créé en propre ” par M. Dühring ? Uniquement le fait qu'avec tous ces grands mots et ces promesses encore plus formidables, nous avons été dupés tout autant que dans la Philosophie. La théorie de la valeur, cette “ pierre de touche de la solidité des systèmes économiques ”, a abouti à ceci que M. Dühring entend par valeur cinq sortes de choses totalement différentes et en contradiction flagrante les unes avec les autres; que donc, au meilleur cas, il ne sait pas lui-même ce qu'il veut. Les “ lois naturelles de toute économie” annoncées avec tant de pompe se sont avérées platitudes de la pire espèce, connues de tout le monde et même pas toujours exactement comprises. La seule explication des faits économiques que le “ système créé en propre ” soit capable de nous donner, c'est qu'ils sont des résultats de la “violence”, formule qui sert, depuis des millénaires, au philistin de toutes les nations a se remettre de tous les ennuis qui lui arrivent et qui ne nous en apprend pas plus long qu'avant. Au lieu d'étudier cette violence dans son origine et ses effets, M. Dühring nous suggère de nous consoler, en toute gratitude, avec le simple mot de “violence” comme cause dernière et définitive explication de tous les phénomènes économiques. Contraint de donner d'autres éclaircissements sur l'exploitation capitaliste du travail, il la présente d'abord, en général, comme reposant sur le tribut et l'enchérissement, ce en quoi il s'approprie entièrement le “ prélèvement ” de Proudhon; et dans la suite, il l'explique, dans le particulier, à l'aide de la théorie marxiste du surtravail, du surproduit et de la plus-value. Il réussit donc le tour de force de réconcilier heureusement deux genres de conceptions totalement contradictoires, en les copiant l'une et l'autre tout d'une haleine. Et de même que dans la Philosophie, il n'avait pas assez de mots grossiers pour ce même Hegel qu'il exploite sans cesse en l'édulcorant, de même dans l'Histoire critique, la diffamation sans bornes de Marx ne sert qu'à masquer le fait que tout ce qu'on peut trouver dans le Cours de tant soit peu rationnel sur le capital et le travail n'est qu'un plagiat édulcoré de Marx. L'ignorance qui, dans le Cours, place à l'origine de l'histoire des peuples civilisés le “grand propriétaire foncier” sans connaître un traître mot de la propriété collective de la terre par les communautés de tribu et de village, dont procède en réalité toute l'histoire, cette ignorance à peu près inconcevable de nos jours est presque dépassée encore par celle qui, dans l'Histoire critique, se décerne sans modestie la palme de “l'ampleur universelle de l'horizon historique” et dont nous n'avons donné que quelques exemples à ne pas suivre. En un mot : d'abord, une colossale “ mise en œuvre” de la louange de soi-même, des coups de trompette charlatanesques, des promesses surenchérissant l'une sur l'autre; et puis, le “ résultat ” ... égal à zéro.

 

 

 

 

 

 

 

 

Socialisme

 

I.

Notions historiques

 

Nous avons vu dans l'Introduction comment les philosophes français du XVIII° siècle, eux qui préparaient la Révolution, en appelaient à la raison comme juge unique de tout ce qui existait. On devait instituer un État rationnel, une société rationnelle; tout ce qui contredisait la raison éternelle devait être éliminé sans pitié. Nous avons vu également que cette raison éternelle n'était en réalité rien d'autre que l'entendement idéalisé du citoyen de la classe moyenne, dont son évolution faisait justement alors un bourgeois. Or, lorsque la Révolution française eut réalisé cette société de raison et cet État de raison, les nouvelles institutions, si rationnelles qu'elles fussent par rapport aux conditions antérieures, n'apparurent pas du tout comme absolument raisonnables. L'État de raison avait fait complète faillite, le Contrat social de Rousseau avait trouvé sa réalisation dans l'ère de la Terreur; et pour y échapper, la bourgeoisie, qui avait perdu la foi dans sa propre capacité politique, s'était réfugiée d'abord dans la corruption du Directoire et, finalement, sous la protection du despotisme napoléonien; la paix éternelle qui avait été promise s'était convertie en une guerre de conquêtes sans fin. La société de raison n'avait pas connu un sort meilleur. L'opposition des riches et des pauvres, au lieu de se résoudre dans le bien-être général, avait été aggravée par l'élimination des privilèges corporatifs et autres qui la palliaient, et par celle des établissements de bienfaisance de l'Église qui l'adoucissaient; l' “ affranchissement de la propriété ” de ses entraves féodales, une fois inscrit dans les faits, se manifestait, pour le petit bourgeois et le petit paysan, comme la liberté de vendre la petite propriété écrasée par la concurrence trop puissante du grand capital et de la grande propriété foncière, et de la vendre précisément à ces puissants seigneurs; cet affranchissement se transformait ainsi pour le petit bourgeois et le petit paysan en affranchissement de toute propriété; l'essor de l'industrie sur une base capitaliste érigea la pauvreté et la misère des masses ouvrières en condition de vie de la société. Le paiement au comptant devint de plus en plus, selon l'expression de Carlyle, le seul lien de la société. Le nombre des crimes augmenta d'année en année. Si les vices féodaux qui, autrefois, s'étalaient sans pudeur au grand jour avaient été, sinon supprimés, du moins provisoirement repoussés au second plan, les vices bourgeois, nourris jusque-là dans le secret, n'en fleurirent qu'avec plus d'exubérance. Le commerce évolua de plus en plus en escroquerie. La “fraternité” de la devise révolutionnaire se réalisa dans les chicanes et les jalousies de la concurrence. L'oppression violente fit place à la corruption; l'épée comme premier levier de puissance sociale fit place à l'argent. Le droit de cuissage passa des seigneurs féodaux aux fabricants bourgeois. La prostitution se répandit à un degré inconnu jusqu'alors. Le mariage lui-même, qui restait comme devant une forme légalement reconnue, une couverture officielle de la prostitution, se compléta par un adultère abondant. Bref, comparées aux pompeuses promesses des philosophes des lumières, les institutions sociales et politiques établies par la “victoire de la raison ” se révélèrent des caricatures amèrement décevantes. Il ne manquait plus que des hommes pour constater cette déception, et ces hommes vinrent avec le tournant du siècle. En 1802 parurent les Lettres de Genève de Saint-Simon; en 1808 la première oeuvre de Fourier, bien que la base de sa théorie datât déjà de 1799; le 1er janvier 1800, Robert Owen prit la direction de New-Lanark.

Mais en ce temps, le mode de production capitaliste et, avec lui, la contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat étaient encore très peu développés. La grande industrie, qui venait de naître en Angleterre, était encore inconnue en France. Or, seule la grande industrie développe, d'une part, les conflits qui font d'un bouleversement du mode de production une nécessité inéluctable, - conflits non seulement entre les classes qu'elle engendre, mais encore entre les forces productives et les formes d'échange qu'elle crée; - et, d'autre part, elle seule développe, dans ces gigantesques forces productives elles-mêmes, les moyens de résoudre aussi ces conflits. Si donc, vers 1800, les conflits issus du nouvel ordre social n'étaient encore qu'en devenir, à plus forte raison les moyens de les résoudre. Si les masses non possédantes de Paris avaient pu, pendant l'ère de la Terreur, conquérir un moment la domination et ainsi conduire à la victoire la Révolution bourgeoise contre la bourgeoisie elle-même, elles n'avaient fait par là que démontrer combien cette domination était impossible dans les conditions d'alors. Le prolétariat, qui commençait seulement à se détacher de ces masses non possédantes comme souche d'une nouvelle classe, tout à fait incapable encore d'une action politique indépendante, se présentait comme un ordre opprimé, souffrant, qui, dans son incapacité à s'aider lui-même, pouvait tout au plus recevoir une aide de l'extérieur, d'en haut.

Cette situation historique domina aussi les fondateurs du socialisme. A l'immaturité de la production capitaliste, à l'immaturité de la situation des classes, répondit l'immaturité des théories. La solution des problèmes sociaux, qui restait encore cachée dans les rapports économiques embryonnaires, devait jaillir du cerveau. La société ne présentait que des anomalies; leur élimination était la mission de la raison pensante. Il s'agissait à cette fin d'inventer un nouveau système plus parfait de régime social et de l'octroyer de l'extérieur à la société, par la propagande et, si possible, par l'exemple d'expériences modèles. Ces nouveaux systèmes sociaux étaient d'avance condamnés à l'utopie. Plus ils étaient élaborés dans le détail, plus ils devaient se perdre dans la fantaisie pure.

Cela une fois établi, ne nous arrêtons pas un instant de plus à cet aspect qui appartient maintenant tout entier au passé. Que des regrattiers livresques à la Dühring épluchent solennellement ces fantaisies qui ne sont plus aujourd'hui que divertissantes; laissons-les faire valoir la supériorité de leur esprit posé en face de telles “folies”. Nous préférons nous réjouir des germes d'idées de génie et des idées de génie qui percent partout sous l'enveloppe fantastique et auxquels ces philistins sont aveugles.

Saint-Simon était fils de la Révolution française; il n'avait pas encore trente ans lorsqu'elle éclata. La Révolution était la victoire du tiers-état, c'est-à-dire de la grande masse de la nation qui était active dans la production et le commerce, sur les ordres privilégiés, oisifs jusqu'alors : la noblesse et le clergé. Mais la victoire du tiers-état s'était bientôt révélée comme la victoire exclusive d'une petite partie de cet ordre, comme la conquête du pouvoir politique par la couche socialement privilégiée de ce même ordre : la bourgeoisie possédante. Et, à vrai dire, cette bourgeoisie s'était encore développée rapidement pendant la Révolution en spéculant sur la propriété foncière de la noblesse et de l'Église confisquée, puis vendue, ainsi qu'en fraudant la nation par les fournitures aux armées. Ce fut précisément la domination de ces escrocs qui, sous le Directoire, amena la France et la Révolution au bord de la ruine et donna ainsi à Napoléon le prétexte de son coup d'État. De la sorte, dans l'esprit de Saint-Simon, l'opposition du tiers-état et des ordres privilégiés prit la forme de l'opposition entre “ travailleurs ” et “ oisifs ”. Les oisifs, ce n'étaient pas seulement les anciens privilégiés, mais aussi tous ceux qui vivaient de rentes, sans prendre part à la production et au commerce. Et les “ouvriers”, ce n'étaient pas seulement les salariés, mais aussi les fabricants, les négociants, les banquiers. Il était patent que les oisifs avaient perdu la capacité de direction intellectuelle et de domination politique, et c'était définitivement confirmé par la Révolution. Que les non-possédants n'eussent pas cette capacité, ce point semblait à Saint-Simon démontré par les expériences de la Terreur. Dès lors, qui devait diriger et dominer ? D'après Saint-Simon, la science et l'industrie, qu'unirait entre elles un nouveau lien religieux, destiné à restaurer l'unité des conceptions religieuses rompue depuis la Réforme, un “ nouveau christianisme ” nécessairement mystique et strictement hiérarchisé. Mais la science, c'était les hommes d'études, et l'industrie, c'était en première ligne les bourgeois actifs, fabricants, négociants, banquiers. Ces bourgeois devaient, certes, se transformer en une espèce de fonctionnaires publics, d'hommes de confiance de la société, mais garder cependant vis-à-vis des ouvriers une position de commandement, pourvue aussi de privilèges économiques. Les banquiers surtout devaient être appelés à régler, par la réglementation du crédit, l'ensemble de la production sociale. Cette conception correspondait tout à fait à une période où, en France, la grande industrie, et avec elle l'opposition entre bourgeoisie et prolétariat, étaient seulement en train de naître. Mais il est un point sur lequel Saint-Simon insiste tout particulièrement : partout et toujours ce qui lui importe en premier lieu, c'est le sort de “ la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ”.

Déjà dans ses Lettres de Genève, Saint-Simon pose le principe que “ tous les hommes travailleront ”. Dans le même ouvrage, il sait déjà que la Terreur a été la domination des masses non possédantes.

“ Regardez, leur crie-t-il, ce qui est arrivé en France pendant le temps que vos camarades y ont dominé; ils y ont fait naître la famine”.

Or, concevoir la Révolution française comme une lutte de classe entre la noblesse, la bourgeoisie et les non-possédants était, en 1802, une découverte des plus géniales. En 1816, il proclame la politique science de la production et il prédit la résorption entière de la politique dans l'économie. Si l'idée que la situation économique est la base des institutions politiques n'apparaît ici qu'en germe, le passage du gouvernement politique des hommes à une administration des choses et à une direction des opérations de production, donc l'abolition de l'État, dont on a fait dernièrement tant de bruit, se trouve déjà clairement énoncée ici. C'est avec fa même supériorité sur ses contemporains qu'il proclame, en 1814, immédiatement après l'entrée des Alliés à Paris, et encore en 1815, pendant la guerre des Cent-Jours, l'alliance de la France avec l'Angleterre et, en deuxième ligne, celle de ces deux pays avec l'Allemagne comme la seule garantie du développement prospère et de la paix pour l'Europe. Prêcher aux Français de 1815 l'alliance avec les vainqueurs de Waterloo exigeait certes un peu plus de courage que de déclarer une guerre de cancans aux professeurs allemands.

Si nous trouvons chez Saint-Simon une largeur de vues géniale qui fait que presque toutes les idées non strictement économiques des socialistes postérieurs sont contenues en germe chez lui, nous trouvons chez Fourier une critique des conditions sociales existantes qui, pour être faite avec une verve toute française, n'en est pas moins pénétrante. Fourier prend au mot la bourgeoisie, ses prophètes enthousiastes d'avant la Révolution et ses flagorneurs intéressés d'après. Il dévoile sans pitié la misère matérielle et morale du monde bourgeois et il la confronte avec les promesses flatteuses des philosophes des lumières, sur la société où devait régner la raison seule, sur la civilisation apportant le bonheur universel, sur la perfectibilité illimitée de l'homme, aussi bien qu'avec les expressions couleur de rose des idéologues bourgeois, ses contemporains; il démontre comment, partout, la réalité la plus lamentable correspond à la phraséologie la plus grandiloquente et il déverse son ironie mordante sur ce fiasco irrémédiable de la phrase. Fourier n'est pas seulement un critique; sa nature éternellement enjouée fait de lui un satirique, et un des plus grands satiriques de tous les temps. Il peint avec autant de maestria que d'agrément la folle spéculation qui fleurit au déclin de la Révolution ainsi que l'esprit boutiquier universellement répandu dans le commerce français de ce temps. Plus magistrale encore est la critique qu'il fait du tour donné par la bourgeoisie aux relations sexuelles et de la position de la femme dans la société bourgeoise. Il est le premier à énoncer que, dans une société donnée, le degré d'émancipation de la femme est la mesure naturelle de l'émancipation générale. Mais là où il apparaît le plus grand, c'est dans sa conception de l'histoire de la société. Il divise toute son évolution passée en quatre phases : sauvagerie, barbarie, patriarcat, civilisation, laquelle coïncide avec ce qu'on appelle maintenant la société bourgeoise, et il démontre

“ que l'ordre civilisé donne à chacun des vices auxquels la barbarie se livre avec simplicité, une forme complexe, ambiguë et hypocrite ”;

que la civilisation se meut dans un “cercle vicieux”, dans des contradictions qu'elle reproduit sans cesse, sans pouvoir les surmonter, de sorte qu'elle atteint toujours le contraire de ce qu'elle veut obtenir ou prétend vouloir obtenir; de sorte que, par exemple, “ la pauvreté naît en civilisation de l'abondance même”. Fourier, comme on le voit, manie la dialectique avec la même maîtrise que son contemporain Hegel. Avec une égale dialectique, il fait ressortir que, contrairement au bavardage sur la perfectibilité indéfinie de l'homme, toute phase historique a sa branche ascendante, mais aussi sa branche descendante, et il applique aussi cette conception à l'avenir de l'humanité dans son ensemble. De même que Kant a introduit la fin à venir de la terre dans la science de la nature, Fourier introduit dans l'étude de l'histoire la fin à venir de l'humanité.

Tandis qu'en France l'ouragan de la Révolution balayait le pays, un bouleversement plus silencieux, mais non moins puissant, s'accomplissait en Angleterre. La vapeur et le machinisme nouveau transformèrent la manufacture en grande indutrie moderne et révolutionnèrent ainsi tout le fondement de la société bourgeoise. La marche somnolente de la période manufacturière se transforma en une période d'ardeur irrésistible de la production. A une vitesse constamment accrue s'opéra la division de la société en grands capitalistes et en prolétaires non possédants, entre lesquels, au lieu de la classe moyenne stable d'autrefois, une masse mouvante d'artisans et de petits commerçants avaient maintenant une existence mal assurée, en formant la partie la plus fluctuante de la population. Le nouveau mode de production n'était encore qu'au début de sa branche ascendante; il était encore le mode de production normal, le seul possible dans ces circonstances. Mais déjà il engendrait des anomalies sociales criantes : agglomération d'une population déracinée dans les pires taudis des grandes villes, - dissolution de tous les liens traditionnels de filiation, de subordination patriarcale dans la famille, - surtravail, surtout pour les femmes et les enfants, à une échelle épouvantable, - démoralisation massive de la classe travailleuse jetée brusquement dans des conditions tout à fait nouvelles, passant de la campagne à la ville, de l'agriculture à l'industrie, de conditions stables dans des conditions précaires qui changeaient chaque jour. C'est alors qu'apparut en réformateur un fabricant de 29 ans, homme d'une simplicité de caractère enfantine qui allait jusqu'au sublime et, en même temps, conducteur-né pour les hommes comme il n'y en a pas beaucoup. Robert Owen s'était assimilé la doctrine des philosophes matérialistes de l'ère des lumières, selon laquelle le caractère de l'homme est le produit, d'une part, de son organisation native et, d'autre part, des circonstances qui entourent l'homme durant sa vie, mais surtout pendant la période où il se forme. Dans la révolution industrielle, la plupart des hommes de son groupe social ne voyaient que confusion et chaos, où il faisait bon pêcher en eau trouble et s'enrichir rapidement. Il y vit l'occasion d'appliquer sa thèse favorite et de mettre par là de l'ordre dans le chaos. Il s'y était déjà essayé avec succès à Manchester, comme dirigeant des 500 ouvriers d'une fabrique; de 1800 à 1829, il régit comme associé gérant la grande filature de coton de New-Lanark en Écosse et il le fit dans le même esprit, mais avec une plus grande liberté d'action et un succès qui lui valut une réputation européenne. Une population qui monta peu à peu jusqu'à 2.500 âmes et se composait à l'origine des éléments les plus mêlés, pour la plupart fortement démoralisés, fut transformée par lui en une parfaite colonie modèle où ivrognerie, police, justice pénale, procès, assistance publique et besoin de charité étaient choses inconnues. Et cela tout simplement en plaçant les gens dans des circonstances plus dignes de l'homme, et surtout en faisant donner une éducation soignée à la génération grandissante. Il fut l'inventeur des écoles maternelles et le premier à les introduire. Dès l'âge de deux ans, les enfants allaient à l'école, où ils s'amusaient tellement qu'on avait peine à les ramener à la maison. Tandis que ses concurrents travaillaient de treize à quatorze heures par jour, on ne travaillait à New-Lanark que dix heures et demie. Lorsqu'une crise du coton arrêta le travail pendant quatre mois, les ouvriers chômeurs continuèrent à toucher leur salaire entier. Ce qui n'empêcha pas l'établissement d'augmenter en valeur de plus du double et de donner jusqu'au bout de gros bénéfices aux propriétaires.

Mais tout cela ne satisfaisait pas Owen. L'existence qu'il avait faite à ses ouvriers était, à ses yeux, loin encore d'être digne de l'homme; “ les gens étaient mes esclaves ” : les circonstances relativement favorables dans lesquelles il les avait placés, étaient encore bien loin de permettre un développement complet et rationnel du caractère et de l'intelligence, et encore moins une libre activité vitale.

“ Et, pourtant, la partie laborieuse de ces 2500 hommes produisait autant de richesse réelle pour la société qu'à peine un demi-siècle auparavant une population de 600 000 âmes pouvait en produire. Je me demandais : qu'advient-il de la différence entre la richesse consommée par 2.500 personnes et celle qu'il aurait fallu pour la consommation des 600 000 ? ”

La réponse était claire. La richesse avait été employée à assurer aux propriétaires de l'établissement 5 % d'intérêt sur leur mise de fonds et en outre, un bénéfice de plus de 300.000 livres sterling (6 millions de marks). Et ce qui était vrai pour New-Lanark l'était à plus forte raison pour toutes les fabriques d'Angleterre.

“ Sans cette nouvelle richesse créée par les machines, on n'aurait pas pu mener à bonne fin les guerres pour renverser Napoléon et maintenir les principes aristocratiques de la société. Et pourtant, cette puissance nouvelle était la création de la classe ouvrière  ”.

C'est donc à elle qu'en revenaient les fruits. Les forces de production nouvelles et puissantes, qui n'avaient servi jusque-là qu'à l'enrichissement de quelques-uns et à l'asservissement des masses, offraient pour Owen la base d'une réorganisation sociale et étaient destinées à ne travailler que pour le bien-être commun, comme propriété commune de tous.

C'est de cette pure réflexion de l'homme d'affaires, comme fruit pour ainsi dire du calcul commercial, que naquit le communisme owénien. Il conserve toujours ce même caractère tourné vers la pratique. C'est ainsi qu'en 1823, Owen, proposant de remédier à la misère de l'Irlande par des colonies communistes, joignit à son projet un devis complet des frais d'établissement, des dépenses annuelle set des gains prévisibles . Ainsi encore, dans son plan définitif d'avenir, l'élaboration technique des, détails est faite avec une telle compétence que, une fois admise la méthode de réforme sociale d'Owen, il y a peu de chose à dire contre le détail de l'organisation, même du point de vue technique.

Le passage au communisme fut le tournant de la vie d'Owen. Tant qu'il s'était contenté du rôle de philanthrope, il n'avait récolté que richesse, approbation, honneur et renommée. Il était l'homme le plus populaire d'Europe; non seulement ses collègues, mais aussi des hommes d'État et des princes l'écoutaient et l'approuvaient. Mais lorsqu'il se présenta avec ses théories communistes, tout changea. Il y avait trois grands obstacles qui semblaient lui barrer surtout la route de la réforme sociale : la propriété privée, la religion et la forme actuelle du mariage. Il savait ce qui l'attendait s'il les attaquait : universelle mise au ban de la société officielle, perte de toute sa situation sociale. Mais il ne se laissa pas détourner de les attaquer sans ménagement, et il arriva ce qu'il avait prévu. Banni de la société officielle, enseveli sous la conspiration du silence de la presse, ruiné par ses expériences communistes manquées en Amérique, expériences dans lesquelles il avait sacrifié toute sa fortune, il se tourna directement vers la classe ouvrière et continua trente ans encore d'agir dans son sein. Tous les mouvements sociaux, tous les progrès réels qui furent menés à bien en Angleterre dans l'intérêt des travailleurs se rattachent au nom d'Owen. C'est ainsi qu'après cinq ans d'efforts, il fit passer en 1819 la première loi limitant le travail des femmes et des enfants dans les fabriques . C'est ainsi qu'il présida le premier congrès au cours duquel les trade-unions de toute l'Angleterre s'assemblèrent en une seule grande association syndicale. C'est ainsi qu'il introduisit, comme mesure de transition menant à une organisation entièrement communiste de la société, d'une part, les sociétés coopératives (coopératives de consommation et de production) qui, depuis, ont au moins fourni la preuve pratique que le marchand ainsi que le fabricant sont des personnages dont on peut très bien se passer; d'autre part, les bazars du travail, établissements pour l'échange de produits du travail au moyen d'une monnaie-papier du travail, dont l'unité était constituée par l'heure de travail; ces établissements, nécessairement voués à l'échec, étaient une anticipation complète de la banque d'échange que Proudhon devait instituer bien plus tard, et ne s'en distinguaient que par le fait qu'ils ne représentaient pas la panacée des maux sociaux, mais seulement un premier pas vers une transformation bien plus radicale de la société.

Tels sont les hommes que le souverain M. Dühring regarde du haut de sa “ vérité définitive en dernière analyse ”, avec le mépris dont nous avons déjà donné quelques exemples dans l'Introduction. Et ce mépris, dans un sens, n'est pas sans avoir sa raison suffisante : en effet, il repose essentiellement sur une ignorance vraiment effrayante des œuvres des trois utopistes. C'est ainsi qu'on nous dit de Saint-Simon que

“ pour l'essentiel, son idée de base a été juste et que, à l'exception de quelques étroitesses, elle fournit aujourd'hui encore l'impulsion directrice pour créer des formations réelles ”.

Mais bien que M. Dühring semble avoir effectivement eu en main quelques-unes des oeuvres de Saint-Simon, nous cherchons, tout au long des 27 pages où il en parle, l' “ idée de base ” de Saint-Simon aussi vainement que nous avons précédemment cherché ce que le Tableau économique de Quesnay “ doit signifier chez Quesnay même”, quittes, en fin de compte, à nous payer de cette phrase

“ que l'imagination et la passion philanthropique... avec la surexcitation correspondante de la faculté de rêver, ont dominé toute la pensée de Saint-Simon ! ”

De Fourier, M. Dühring ne connaît et ne considère que les fantaisies d'avenir dont la description descend jusqu'à un détail romanesque, ce qui est certes “ bien plus important” pour constater l'infinie supériorité de M. Dühring sur Fourier que de rechercher comment celui-ci “essaie à l'occasion de critiquer les conditions réelles ”. A l'occasion ! Presque à chaque page des oeuvres de Fourier, en effet, jaillissent les étincelles de la satire et de la critique des misères de la civilisation tant vantée. Autant dire que M. Dühring ne proclame M. Dühring pour le plus grand penseur de tous les temps qu' “ à l'occasion ”. Quant aux douze pages consacrées à Robert Owen, M. Dühring n'a pour les rédiger absolument aucune autre source que la misérable biographie du philistin Sargant , qui ne connaissait pas non plus les écrits les plus importants d'Owen, - les écrits sur le mariage et l'organisation communiste. C'est pourquoi M. Dühring peut avoir l'audacieuse prétention d'affirmer qu'il ne faut pas, chez Owen, “ supposer un communisme résolu ”. Certes, si M. Dühring avait eu simplement en main le Book of the New Moral World (Livre du monde moral nouveau) d'Owen, il y aurait trouvé énoncés, non seulement le communisme entre tous le plus résolu, avec devoir égal de travail et droit égal au produit, - selon l'âge, comme Owen l'ajoute toujours, - mais l'élaboration complète de l'architecture destinée à la communauté communiste de l'avenir, avec plan, élévation et vue cavalière. Mais si on limite “l'étude immédiate des propres oeuvres des représentants de la pensée socialiste” à la connaissance du titre et, tout au plus, de l'épigraphe d'un petit nombre de ces oeuvres, comme le fait ici M. Dühring, il ne reste évidemment qu'à émettre ce genre d'affirmations niaises et de pure invention. Non seulement Owen a prêché le “ communisme résolu ”, mais il l'a aussi pratiqué pendant cinq ans (fin des années 30 et début des années 40) dans la colonie de Harmony Hall dans le Hampshire, dont le communisme ne laissait rien à désirer en fait de “ résolution ”. J'ai moi-même connu plusieurs anciens membres de cette expérience communiste modèle. Mais de tout cela, comme en général de l'activité de Owen entre 1836 et 1850, Sargant ne sait absolument rien, et c'est pourquoi la “manière plus profonde d'écrire l'histoire” dont se vante M. Dühring, reste dans une noire ignorance. M. Dühring appelle Owen “ un vrai monstre, à tous égards, d'indiscrétion philanthropique ”. Mais lorsque le même M. Dühring nous instruit du contenu de livres dont il connaît à peine le titre et l'épigraphe, nous n'avons, ma foi, pas le droit de dire qu'il est “ à tous égards, un vrai monstre d'ignorante indis crétion ”, car dans notre bouche, ce serait là une “ injure ”.

Si les utopistes, nous l'avons vu, étaient des utopistes, c'est qu'à une époque où la production capitaliste était encore si peu développée, ils ne pouvaient être rien d'autre. S'ils étaient obligés de tirer de leur tête les éléments d'une nouvelle société, c'est que ces éléments n'apparaissaient pas encore généralement visibles dans la vieille société elle-même; s'ils en étaient réduits à en appeler à la raison pour jeter les fondements de leur nouvel édifice, c'est qu'ils ne pouvaient pas encore en appeler à l'histoire contemporaine. Mais que, maintenant, près de quatre-vingts ans après eux, M. Dühring entre en scène avec la prétention d'exposer un système de nouveau régime social “ qui fasse autorité”, non pas en partant des matériaux existants qui se sont formés dans l'histoire et en donnant ce système comme leur résultat nécessaire, mais en le construisant dans sa tête souveraine, dans sa raison grosse de vérités définitives, il n'est, dès lors, lui qui flaire partout des épigones, ni plus ni moins que l'épigone des utopistes, le dernier utopiste. Il appelle les grands utopistes “alchimistes sociaux”. Possible. L'alchimie a été nécessaire en son temps. Mais depuis ce temps, la grande industrie a porté les contradictions qui sommeillaient dans le mode de production capitaliste à l'état d'antagonismes si criants que l'on peut pour ainsi dire toucher du doigt l'effondrement proche de ce mode de production; que les nouvelles forces productives elles-mêmes ne peuvent être maintenues et développées que par l'introduction d'un nouveau mode de production correspondant à leur degré d'évolution actuelle, que la lutte des deux classes qui ont été engendrées par le mode de production régnant jusqu'ici et qui se reproduisent dans une contradiction toujours plus vive, s'est emparée de tous les pays civilisés, qu'elle devient de jour en jour plus violente, et que l'on a déjà acquis l'intelligence de cet enchaînement historique, des conditions de la transformation sociale qu'il rend nécessaire, enfin des traits fondamentaux de cette transformation tels qu'il les conditionne également. Et si maintenant M. Dühring, au lieu de se servir des matériaux économiques existants, fabrique une nouvelle utopie sociale dans son auguste cerveau, que fait-il d'autre que de l' “ alchimie sociale ” pure et simple ? Ou plutôt, ne se comporte-t-il pas comme quelqu'un qui, après la découverte et la constatation des lois de la chimie moderne, voudrait rétablir l'ancienne alchimie et faire servir les poids atomiques, les formules moléculaires, la valence des atomes, la cristallographie et l'analyse spectrale à la seule découverte de ... la pierre philosophale ?

 

 

 

II.

Notions théoriques

 

La conception matérialiste de l'histoire part de la thèse que la production, et après la production, l'échange de ses produits, constitue le fondement de tout régime social, que dans toute société qui apparaît dans l'histoire, la répartition des produits, et, avec elle, l'articulation sociale en classes ou en ordres se règle sur ce qui est produit et sur la façon dont cela est produit ainsi que sur la façon dont on échange les choses produites. En conséquence, ce n'est pas dans la tête des hommes, dans leur compréhension croissante de la vérité et de la justice éternelles, mais dans les modifications du mode de production et d'échange qu'il faut chercher les causes dernières de toutes les modifications sociales et de tous les bouleversements politiques; il faut les chercher non dans la philosophie, mais dans l'économie de l'époque intéressée. Si l'on s'éveille à la compréhension que les institutions sociales existantes sont déraisonnables et injustes, que la raison est devenue sottise et le bienfait fléau, ce n'est là qu'un indice qu'il s'est opéré en secret dans les méthodes de production et les formes d'échange des transformations avec lesquelles ne cadre plus le régime social adapté à des conditions économiques plus anciennes. Cela signifie, en même temps, que les moyens d'éliminer les anomalies découvertes existent forcément, eux aussi, - à l'état plus ou moins développé, - dans les rapports de production modifiés. Il faut donc non pas inventer ces moyens dans son cerveau, mais les découvrir à l'aide de son cerveau dans les faits matériels de production qui sont là.

Quelle est en conséquence la position du socialisme moderne ?

Le régime social existant, - ceci est assez généralement admis, - a été créé par la classe actuellement dominante, la bourgeoisie. Le mode de production propre à la bourgeoisie, appelé depuis Marx mode de production capitaliste, était incompatible avec les privilèges des localités et des ordres, de même qu'avec les liens personnels réciproques du régime féodal. La bourgeoisie a mis en pièces le régime féodal et édifié sur ses ruines la constitution bourgeoise de la société, empire de la libre concurrence, de la liberté d'aller et venir, de l'égalité juridique des possesseurs de marchandises et autres splendeurs bourgeoises. Le mode de production capitaliste pouvait maintenant se déployer librement. Les forces productives élaborées sous la direction de la bourgeoisie se sont développées, depuis que la vapeur et le nouveau machinisme ont transformé la vieille manufacture en grande industrie, avec une rapidité et une ampleur inouïes jusque-là. Mais de même que, en leur temps, la manufacture et l'artisanat développés sous son influence étaient entrés en conflit avec les entraves féodales des corporations, de même la grande industrie, une fois développée plus complètement, entre en conflit avec les barrières dans lesquelles le mode de production capitaliste la tient enserrée. Les forces de production nouvelles ont déjà débordé la forme bourgeoise de leur emploi; et ce conflit entre les forces productives et le mode de production n'est pas un conflit né dans la tête des hommes comme, par exemple, celui du péché originel et de la justice divine : il est là, dans les faits, objectivement, en dehors de nous, indépendamment de la volonté ou de l'activité même de ceux des hommes qui l'ont provoqué. Le socialisme moderne n'est rien d'autre que le reflet dans la pensée de ce conflit effectif, sa réflexion, sous forme d'idées, tout d'abord dans les cerveaux de la classe qui en souffre directement, la classe ouvrière.

Or, en quoi consiste ce conflit ?

Avant la production capitaliste, donc au moyen âge, on était en présence partout de la petite production, que fondait la propriété privée des travailleurs sur leurs moyens de production : agriculture des petits paysans libres ou serfs, artisanat des villes. Les moyens de travail, - terre, instruments aratoires, atelier, outils de l'artisan, - étaient des moyens de travail de l'individu, calculés seulement pour l'usage individuel; ils étaient donc nécessairement mesquins, minuscules, limités. Mais, pour cette raison même, ils appartenaient normalement au producteur même. Concentrer, élargir ces moyens de production dispersés et étriqués, en faire les leviers puissants de la production actuelle, tel fut précisément le rôle historique du mode de production capitaliste et de la classe qui en est le support, la bourgeoisie. Dans la quatrième section du Capital, Marx a décrit dans le détail comment elle a mené cette œuvre, à bonne fin depuis le XV° siècle, aux trois stades de la coopération simple, de la manufacture et de la grande industrie. Mais, comme il le prouve également au même endroit, la bourgeoisie ne pouvait pas transformer ces moyens de production limités en puissantes forces productives sans transformer les moyens de production de l'individu en moyens de production sociaux, utilisables seulement par un ensemble d'hommes. Au lieu du rouet, du métier de tisserand à la main, du marteau de forgeron ont apparu la machine à filer, le métier mécanique, le marteau à vapeur; au lieu de l'atelier individuel, la fabrique qui commande la coopération de centaines et de milliers d'hommes. Et de même que les moyens de production, la production elle-même se transforme d'une série d'actes individuels en une série d'actes sociaux et les produits, de produits d'individus, en produits sociaux. Le fil, le tissu, la quincaillerie qui sortaient maintenant de la fabrique étaient le produit collectif de nombreux ouvriers, par les mains desquels ils passaient forcément tour à tour avant d'être finis. Pas un individu qui puisse dire d'eux : c'est moi qui ai fait cela, c'est mon produit.

Mais là où la division naturelle du travail à l'intérieur de la société est la forme fondamentale de la production, elle imprime aux produits la forme de marchandises, dont l'échange réciproque, l'achat et la vente mettent les producteurs individuels en état de satisfaire leurs multiples besoins. Et c'était le cas au moyen âge. Le paysan, par exemple, vendait à l'artisan des produits des champs et lui achetait en compensation des produits de l'artisanat. C'est dans cette société de producteurs individuels, de producteurs de marchandises, que s'est donc infiltré le mode de production nouveau. On l'a vu introduire au beau milieu de cette division du travail naturelle, sans méthode, qui régnait dans toute la société, la division méthodique du travail telle qu'elle était organisée dans la fabrique individuelle; à côté de la production individuelle apparut la production sociale. Les produits de l'une et de l'autre se vendaient sur le même marché, donc à des prix égaux au moins approximativement. Mais l'organisation méthodique était plus puissante que la division du travail naturelle; les fabriques travaillant socialement produisaient à meilleur marché que les petits producteurs isolés. La production individuelle succomba dans un domaine après l'autre, la production sociale révolutionna tout le vieux mode de production. Mais ce caractère révolutionnaire, qui lui est propre, fut si peu reconnu qu'on l'introduisit, au contraire, comme moyen d'élever et de favoriser la production marchande. Elle naquit en se rattachant directement à certains leviers déjà existants de la production marchande et de l'échange des marchandises : capital commercial, artisanat, travail salarié. Du fait qu'elle se présentait elle-même comme une forme nouvelle de production marchande, les formes d'appropriation de la production marchande restèrent en pleine vigueur pour elle aussi.

Dans la production marchande telle qu'elle s'était développée au moyen âge, la question ne pouvait même pas se poser de savoir à qui devait appartenir le produit du travail. En règle générale, le producteur individuel l'avait fabriqué avec des matières premières qui lui appartenaient et qu'il produisait souvent lui-même, à l'aide de ses propres moyens de travail et de son travail manuel personnel ou de celui de sa famille. Le produit n'avait nullement besoin d'être approprié d'abord par lui, il lui appartenait de lui-même. La propriété des produits reposait donc sur le travail personnel. Même là où l'on utilisait l'aide d'autrui, celle-ci restait en règle générale accessoire et, en plus du salaire, elle recevait fréquemment une autre rémunération : l'apprenti ou le compagnon de la corporation travaillaient moins pour la nourriture et le salaire que pour leur propre préparation à la maîtrise. C'est alors que vint la concentration des moyens de production dans de grands ateliers et des manufactures, leur transformation en moyens de production effectivement sociaux. Mais les moyens de production et les produits sociaux furent traités comme si, maintenant encore, ils étaient restés les moyens de production et les produits d'individus. Si, jusqu'alors, le possesseur des moyens de travail s'était approprié le produit parce que, en règle générale, il était son propre produit et que l'appoint du travail d'autrui était l'exception, le possesseur des moyens de travail continua maintenant à s'approprier le produit bien qu'il ne fût plus son produit, mais exclusivement le produit du travail d'autrui. Ainsi, les produits désormais créés socialement ne furent pas appropriés par ceux qui avaient mis réellement en oeuvre les moyens de production et avaient réellement fabriqué les produits, mais par le capitaliste. Moyens de production et production sont devenus essentiellement sociaux; mais on les assujettit à une forme d'appropriation qui présuppose la production privée d'individus, dans laquelle donc chacun possède et porte au marché son propre produit. On assujettit le mode de production à cette forme d'appropriation bien qu'il en supprime la condition préalable  [1]. Dans cette contradiction qui confère au nouveau mode de production son caractère capitaliste gît déjà en germe toute la grande collision du présent. A mesure que le nouveau mode de production arrivait à dominer dans tous les secteurs décisifs de la production et dans tous les pays économiquement décisifs, et par suite évinçait la production individuelle jusqu'à la réduire à des restes insignifiants, on voyait forcément apparaître d'autant plus crûment l'incompatibilité de la production sociale et de 'appropriation capitaliste.

Comme nous l'avons dit, les premiers capitalistes trouvèrent déjà toute prête la forme du travail salarié. Mais ils la trouvèrent comme exception, occupation accessoire, ressource provisoire, situation transitoire. Le travailleur rural qui, de temps à autre, allait travailler à la journée,, avait ses quelques arpents de terre qu'il possédait en propre et dont à la rigueur il pouvait vivre. Les règlements des corporations veillaient à ce que le compagnon d'aujourd'hui devînt le maître de demain. Mais dès que les moyens de production se furent transformés en moyens sociaux et furent concentrés entre les mains de capitalistes, tout changea. Le moyen de production ainsi que le produit du petit producteur individuel se déprécièrent de plus en plus; il ne lui resta plus qu'à aller travailler pour un salaire chez le capitaliste. Le travail salarié, autrefois exception et ressource provisoire, devint la règle et la forme fondamentale de toute la production; autrefois occupation accessoire, il devint maintenant l'activité exclusive du travailleur. Le salarié à temps se transforma en salarié à vie. La foule des salariés à vie fut, de plus, énormément accrue par l'effondrement simultané du régime féodal, la dissolution des suites des seigneurs féodaux, l'expulsion des paysans hors de leurs fermes, etc. La séparation était accomplie entre les moyens de production concentrés dans les mains des capitalistes d'un côté, et les producteurs réduits à ne posséder que leur force de travail de l'autre. La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se manifeste comme l'antagonisme du prolétariat et de la bourgeoisie.

Nous avons vu que le mode de production capitaliste s'est infiltré dans une société de producteurs de marchandises, producteurs individuels dont la cohésion sociale avait pour moyen l'échange de leurs produits. Mais toute société reposant sur la production marchande a ceci de particulier que les producteurs y ont perdu la domination sur leurs propres relations sociales. Chacun produit pour soi, avec ses moyens de production dus au hasard et pour son besoin individuel d'échange. Nul ne sait quelle quantité de son article parviendra sur le marché ni même quelle quantité il en faudra; nul ne sait si son produit individuel trouvera à son arrivée un besoin réel, s'il retirera ses frais ou même s'il pourra vendre. C'est le règne de l'anarchie de la production sociale. Mais la production marchande comme toute autre forme de production a ses lois originales, immanentes, inséparables d'elle; et ces lois s'imposent malgré l'anarchie, en elle, par elle. Elles se manifestent dans la seule forme qui subsiste de lien social, dans l'échange, et elles prévalent en face des producteurs individuels comme lois coercitives de la concurrence. Elles sont donc, au début, inconnues à ces producteurs eux-mêmes et il faut d'abord qu'ils les découvrent peu à peu par une longue expérience. Elles s'imposent donc sans les producteurs et contre les producteurs comme lois naturelles de leur forme de production, lois à l'action aveugle. Le produit domine les producteurs.

Dans la société du moyen âge, notamment dans les premiers siècles, la production était essentiellement orientée vers la consommation personnelle. Elle ne satisfaisait, en ordre principal, que les besoins du producteur et de sa famille. Là où, comme à la campagne, existaient des rapports personnels de dépendance, elle contribuait aussi à satisfaire les besoins du seigneur féodal. Il ne se produisait donc là aucun échange, et par suite, les produits ne prenaient pas non plus le caractère de marchandise. La famille du paysan produisait presque tout ce dont elle avait besoin, aussi bien outils et vêtements que vivres. C'est seulement lorsqu'elle en vint à produire un excédent au-delà de ses propres besoins et des redevances en nature dues au seigneur féodal qu'elle produisit aussi des marchandises; cet excédent jeté dans l'échange social, mis en vente, devint marchandise. Les artisans des villes ont été certes forcés de produire dès le début pour l'échange. Mais, eux aussi, couvraient par leur travail la plus grande partie de leurs propres besoins; ils avaient des jardins et de petits champs; ils envoyaient leur bétail dans la forêt communale, qui leur donnait en outre du bois de construction et du combustible; les femmes filaient le lin, la laine, etc. La production en vue de l'échange, la production marchande n'était qu'à ses débuts. D'où échange limité, marché limité, mode de production stable, isolement local du côté de l'extérieur, association locale du côté de l'intérieur : la Mark (communauté agraire) dans la campagne, la corporation dans la ville.

Mais avec l'extension de la production marchande et surtout l'avènement du mode de production capitaliste, les lois de la production marchande, qui sommeillaient jusque-là, entrèrent aussi en action d'une manière plus ouverte et plus puissante. Les cadres anciens se relâchèrent, les vieilles barrières d'isolement furent percées, les producteurs transformés de plus en plus en producteurs de marchandises indépendants et isolés. L'anarchie de la production sociale vint au jour et fut de plus en plus poussée à son comble. Mais l'instrument principal avec lequel le mode de production capitaliste accrut cette anarchie dans la production sociale était cependant juste le contraire de l'anarchie : l'organisation croissante de la production en tant que production sociale dans chaque établissement de production isolé. C'est avec ce levier qu'il mit fin à la paisible stabilité d'autrefois. Là où il fut introduit dans une branche d'industrie, il ne souffrit à côté de lui aucune méthode d'exploitation plus ancienne. Là où il s'empara de l'artisanat, il anéantit le vieil artisanat. Le champ du travail devint un terrain de bataille. Les grandes découvertes géographiques et les entreprises de colonisation qui les suivirent multiplièrent les débouchés et accélérèrent la transformation de l'artisanat en manufactures. La lutte n'éclata pas seulement entre les producteurs locaux individuels; les luttes locales grandirent de leur côté jusqu'à devenir des luttes nationales : les guerres commerciales du XVIle et du XVIII° siècle. La grande industrie, enfin, et l'établissement du marché mondial ont universalisé la lutte et lui ont donné en même temps une violence inouïe. Entre capitalistes isolés, de même qu'entre industries entières et pays entiers, ce sont les conditions naturelles ou artificielles de la production qui, selon qu'elles sont plus ou moins favorables, décident de l'existence. Le vaincu est éliminé sans ménagement. C'est la lutte darwinienne pour l'existence de l'individu transposée de la nature dans la société avec une rage décuplée. La condition de l'animal dans la nature apparaît comme l'apogée du développement humain. La contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste se reproduit comme antagonisme entre l'organisation de la production dans la fabrique individuelle et l'anarchie de la production dans l'ensemble de la société.

C'est dans ces deux formes de présentation de la contradiction immanente au mode de production capitaliste de par son origine que se meut ce mode de production, en décrivant sans pouvoir en sortir ce “ cercle vicieux ” que Fourier découvrait déjà en lui. Toutefois, ce que Fourier ne pouvait encore voir de son temps, c'est que ce cercle se rétrécit peu à peu, que le mouvement représente plutôt une spirale, laquelle, comme celle des planètes, doit atteindre sa fin en entrant en collision avec le centre. C'est la force motrice de l'anarchie sociale de la production qui transforme de plus en plus la grande majorité des hommes en prolétaires et ce sont à leur tour les masses prolétariennes qui finiront par mettre un terme à l'anarchie de la production. C'est la force motrice de l'anarchie sociale de la production qui transforme la perfectibilité infinie des machines de la grande industrie en une loi impérative pour chaque capitaliste industriel pris à part, en l'obligeant à perfectionner de plus en plus son machinisme sous peine de ruine. Mais perfectionner les machines, cela signifie rendre du travail humain superflu. Si introduction et accroissement des machines signifient éviction de millions de travailleurs à la main par un petit nombre de travailleurs à la machine, amélioration du machinisme signifie éviction de travailleurs à la machine de plus en plus nombreux et, en dernière analyse, production d'un nombre de salariés disponibles qui dépasse le besoin d'emploi moyen du capital, d'une armée de réserve industrielle complète, selon la dénomination que j'ai employée dès 1845  [2], armée disponible pour les périodes où l'industrie travaille à haute pression, jetée sur le pavé par le krach qui suit nécessairement, boulet que la classe ouvrière traîne aux pieds en tout temps dans sa lutte pour l'existence contre le capital, régulateur qui maintient le salaire au bas niveau correspondant au besoin capitaliste. C'est ainsi que le machinisme devient, pour parier comme Marx, l'arme la plus puissante du capital contre la classe ouvrière, que le moyen de travail arrache sans cesse le moyen de subsistance des mains de l'ouvrier, que le propre produit de l'ouvrier se transforme en un instrument d'asservissement de l'ouvrier. C'est ainsi que d'emblée, l'économie des moyens de travail devient, en même temps, la dilapidation la plus brutale de la force de travail, un vol sur les conditions normales de la fonction du travail; que le machinisme, le moyen le plus puissant de réduire le temps de travail, se convertit en le plus infaillible moyen de transformer l'entière durée de la vie de l'ouvrier et de sa famille en temps de travail disponible pour faire valoir le capital; c'est ainsi que le surmenage des uns détermine le chômage des autres et que la grande industrie, qui va à la chasse, par tout le globe, du consommateur nouveau, limite à domicile la consommation des masses à un minimum de famine et sape ainsi son propre marché intérieur.

“ La loi qui toujours équilibre le progrès de l'accumulation du capital et celui de la surpopulation relative ou de l'armée de réserve industrielle rive le travailleur au capital plus solidement que les coins de Vulcain ne rivaient Prométhée à son rocher. C'est cette loi qui établit une corrélation fatale entre l'accumulation du capital et l'accumulation de la misère, de telle sorte qu'accumulation de richesse à un pôle égale accumulation de pauvreté, de souffrance, d'ignorance, d'abrutissement, de dégradation morale, d'esclavage au pôle opposé, du côté de la classe qui produit le capital même”. (Marx : Le Capital, p. 671  [3].)

Quant à attendre du mode de production capitaliste une autre répartition des produits, ce serait demander aux électrodes d'une batterie qu'elles ne décomposent pas l'eau et qu'elles ne développent pas de l'oxygène au pôle positif et de l'hydrogène au pôle négatif alors qu'elles sont branchées sur la batterie.

Nous avons vu comment la perfectibilité poussée au maximum du machinisme moderne se transforme, par l'effet de l'anarchie de la production dans la société, en une loi impérative pour le capitaliste industriel isolé, en l'obligeant à améliorer sans cesse son machinisme, à accroître sans cesse sa force de production. La simple possibilité de fait d'agrandir le domaine de sa production se transforme pour lui en une autre loi tout aussi impérative. L'énorme force d'expansion de la grande industrie, à côté de laquelle celle des gaz est un véritable jeu d'enfant, se manifeste à nous maintenant comme un besoin d'expansion qualitatif et quantitatif, qui se rit de toute contre-pression. La contre-pression est constituée par la consommation, le débouché, les marchés pour les produits de la grande industrie. Mais la possibilité d'expansion des marchés, extensive aussi bien qu'intensive, est dominée en premier lieu par des lois toutes différentes, dont l'action est beaucoup moins énergique. L'expansion des marchés ne peut pas aller de pair avec l'expansion de la production. La collision est inéluctable et comme elle ne peut pas engendrer de solution tant qu'elle ne fait pas éclater le mode de production capitaliste lui-même, elle devient périodique. La production capitaliste engendre un nouveau “ cercle vicieux ”.

En effet, depuis 1825, date où éclata la première crise générale, la totalité du monde industriel et commercial, la production et l'échange de l'ensemble des peuples civilisés et de leurs satellites plus ou moins barbares se détraquent environ une fois tous les dix ans. Le commerce s'arrête, les marchés sont encombrés, les produits sont là aussi en quantités aussi massives qu'ils sont invendables, l'argent comptant devient invisible, le crédit disparaît, les fabriques s'arrêtent, les masses travailleuses manquent de moyens de subsistance pour avoir produit trop de moyens de subsistance, les faillites succèdent aux faillites, les ventes forcées aux ventes forcées. L'engorgement dure des années, forces productives et produits sont dilapidés et détruits en masse jusqu'à ce que les masses de marchandises accumulées s'écoulent enfin avec une dépréciation plus ou moins forte, jusqu'à ce que production et échange reprennent peu à peu leur marche. Progressivement, l'allure s'accélère, passe au trot, le trot industriel se fait galop et ce galop augmente à son tour jusqu'au ventre à terre d'un steeple chase complet de l'industrie, du commerce, du crédit et de la spéculation, pour finir, après les sauts les plus périlleux, par se retrouver... dans le fossé du krach  [4]. Et toujours la même répétition. Voilà ce que nous n'avons pas vécu moins de cinq fois déjà depuis 1825, et ce que nous vivons en cet instant (1877) pour la sixième fois. Et le caractère de ces crises est si nettement marqué que Fourier a mis le doigt sur toutes en qualifiant la première de crise pléthorique.

On voit, dans les crises, la contradiction entre production sociale et appropriation capitaliste arriver à l'explosion violente. La circulation des marchandises est momentanément anéantie; le moyen de circulation, l'argent, devient obstacle à la circulation; toutes les lois de la production et de la circulation des marchandises sont mises sens dessus sens dessous. La collision économique atteint son maximum : le mode de production se rebelle contre le mode d'échange, les forces productives se rebellent contre le mode de production pour lequel elles sont devenues trop grandes.

Le fait que l'organisation sociale de la production à l'intérieur de la fabrique s'est développée jusqu'au point où elle est devenue incompatible avec l'anarchie de la production dans la société, qui subsiste à côté d'elle et au-dessus d'elle - ce fait est rendu palpable aux capitalistes eux-mêmes par la puissante concentration des capitaux qui s'accomplit pendant les crises au prix de la ruine d'un nombre élevé de grands capitalistes et d'un nombre plus élevé encore de petits capitalistes. L'ensemble du mécanisme du mode de production capitaliste refuse le service sous la pression des forces productives qu'il a lui-même engendrées. Le mode de production ne peut plus transformer cette masse de moyens de production tout entière en capital; ils chôment, et c'est pourquoi l'armée de réserve industrielle doit chômer aussi. Moyens de production, moyens de subsistance, travailleurs disponibles, tous les éléments de la production et de la richesse générale existent en excédent. Mais “ la pléthore devient la source de la pénurie et de la misère ” (Fourier), car c'est elle précisément qui empêche la transformation des moyens de production et de subsistance en capital. Car, dans la société capitaliste, les moyens de production ne peuvent entrer en activité à moins qu'ils ne se soient auparavant transformés en capital, en moyens pour l'exploitation de la force de travail humaine. La nécessité pour les moyens de production et de subsistance de prendre la qualité de capital se dresse comme un spectre entre eux et les ouvriers. C'est elle seule qui empêche la conjonction des leviers matériels et personnels de la production; c'est elle seule qui interdit aux moyens de production de fonctionner, aux ouvriers de travailler et de vivre. D'une part, donc, le mode de production capitaliste est convaincu de sa propre incapacité de continuer à administrer ces forces productives. D'autre part, ces forces productives elles-mêmes poussent avec une puissance croissante à la suppression de la contradiction, à leur affranchissement de leur qualité de capital, à la reconnaissance effective de leur caractère de forces productives sociales.

C'est cette réaction des forces productives en puissante croissance contre leur qualité de capital, c'est cette nécessité grandissante où l'on est de reconnaître leur nature sociale, qui obligent la classe des capitalistes elle-même à les traiter de plus en plus, dans la mesure tout au moins où c'est possible à l'intérieur du rapport capitaliste, comme des forces de production sociales. La période industrielle de haute pression, avec son gonflement illimité du crédit, aussi bien que le krach lui-même, par l'effondrement de grands établissements capitalistes, poussent à cette forme de socialisation de masses considérables de moyens de production qui se présente à nous dans les différents genres de sociétés par actions. Beaucoup de ces moyens de production et de communication sont, d'emblée, si colossaux qu'ils excluent, comme les chemins de fer, toute autre forme d'exploitation capitaliste. Mais, à un certain degré de développement, cette forme elle-même ne suffit plus; les gros producteurs nationaux d'une seule et même branche industrielle s'unissent en un “ trust ”, union qui a pour but la réglementation de la production; ils déterminent la quantité totale à produire, la répartissent entre eux et arrachent ainsi le prix de vente fixé à l'avance. Mais comme ces trusts, en général, se disloquent à la première période de mauvaises affaires, ils poussent précisément par là à une socialisation encore plus concentrée : toute la branche industrielle se transforme en une seule grande société par actions, la concurrence intérieure fait place au monopole intérieur de cette société unique; c'est ce qui est arrivé encore en 1890 avec la production anglaise de l'alcali qui, après fusion des 48 grandes usines sans exception, est maintenant dans les mains d'une seule société à direction unique, avec un capital de 120 millions de marks.

Dans les trusts, la libre concurrence se convertit en monopole, la production sans plan de la société capitaliste capitule devant la production planifiée de la société socialiste qui s'approche. Tout d'abord, certes, pour le plus grand bien des capitalistes. Mais, ici, l'exploitation devient si palpable qu'il faut qu'elle s'effondre. Pas un peuple ne supporterait une production dirigée par des trusts, une exploitation à ce point cynique de l'ensemble par une petite bande d'encaisseurs de coupons.

Quoi qu'il en soit, avec trusts ou sans trusts, il faut finalement que le représentant officiel de la société capitaliste, l'État, en Prenne la direction  [5]. La nécessité de la transformation en propriété d’État apparaît d'abord dans les grands organismes de communication : postes, télégraphes, chemins de fer.

Si les crises ont fait apparaître l'incapacité de la bourgeoisie à continuer à gérer les forces productives modernes, la transformation des grands organismes de production et de communication en sociétés par actions et en propriétés d'État montre combien on peut se passer de la bourgeoisie pour cette fin. Toutes les fonctions sociales du capitaliste sont maintenant assurées par des employés rémunérés. Le capitaliste n'a plus aucune activité sociale hormis celle d'empocher les revenus, de détacher les coupons et de jouer à la Bourse, où les divers capitalistes se dépouillent mutuellement de leur capital. Le mode de production capitaliste, qui a commencé par évincer des ouvriers, évince maintenant les capitalistes et, tout comme les ouvriers, il les relègue dans la population superflue, sinon dès l'abord dans l'armée industrielle de réserve.

Mais ni la transformation en sociétés par actions, ni la transformation en propriété d'État ne supprime la qualité de capital des forces productives. Pour les sociétés par actions, cela est évident. Et l'État moderne n'est à son tour que l'organisation que la société bourgeoise se donne pour maintenir les conditions extérieures générales du mode de production capitaliste contre des empiètements venant des ouvriers comme des capitalistes isolés. L'État moderne, quelle qu'en soit la forme, est une machine essentiellement capitaliste : l'État des capitalistes, le capitaliste collectif en idée. Plus il fait passer de forces productives dans sa propriété, et plus il devient capitaliste collectif en fait, plus il exploite de citoyens. Les ouvriers restent des salariés, des prolétaires. Le rapport capitaliste n'est pas supprimé, il est au contraire poussé à son comble. Mais, arrivé à ce comble, il se renverse. La propriété d'État sur les forces productives n'est pas la solution du conflit, mais elle renferme en elle le moyen formel, la façon d'accrocher la solution.

Cette solution peut consister seulement dans le fait que la nature sociale des forces productives modernes est effectivement reconnue, que donc le mode de production, d'appropriation et d'échange est mis en harmonie avec le caractère social des moyens de production. Et cela ne peut se produire que si la société prend possession ouvertement et sans détours des forces productives qui sont devenues trop grandes pour toute autre direction que la sienne. Ainsi, les producteurs font prévaloir en pleine conscience le caractère social des moyens de production et des produits, qui se tourne aujourd'hui contre les producteurs eux-mêmes, qui fait éclater périodiquement le mode de production et d'échange et ne s'impose que dans la violence et la destruction comme une loi de la nature à l'action aveugle; dès lors, de cause de trouble et d'effondrement périodique qu'il était, il se transforme en un levier puissant entre tous de la production elle-même.

Les forces socialement agissantes agissent tout à fait comme les forces de la nature : aveugles, violentes, destructrices tant que nous ne les connaissons pas et ne comptons pas avec elles. Mais une fois que nous les avons reconnues, que nous en avons saisi l'activité, la direction, les effets, il ne dépend plus que de nous de les soumettre de plus en plus à notre volonté et d'atteindre nos buts grâce à elles. Et cela est particulièrement vrai des énormes forces productives actuelles. Tant que nous nous refusons obstinément à en comprendre la nature et le caractère, - et c'est contre cette compréhension que regimbent le mode de production capitaliste et ses défenseurs, - ces forces produisent tout leur effet malgré nous, contre nous, elles nous dominent, comme nous l'avons exposé dans le détail. Mais une fois saisies dans leur nature, elles peuvent, dans les mains des producteurs associés, se transformer de maîtresses démoniaques en servantes dociles. C'est là la différence qu'il y a entre la force destructrice de l'électricité dans l'éclair de l'orage et l'électricité domptée du télégraphe et de l'arc électrique, la différence entre l'incendie et le feu agissant au service de l'homme. En traitant de la même façon les forces productives actuelles après avoir enfin reconnu leur nature, on voit l'anarchie sociale de la production remplacée par une réglementation socialement planifiée de la production, selon les besoins de la communauté comme de chaque individu; ainsi, le mode capitaliste d'appropriation, dans lequel le produit asservit d'abord le producteur, puis l'appropriateur lui-même, est remplacé par le mode d'appropriation des produits fondé sur la nature des moyens modernes de production eux-mêmes : d'une part appropriation sociale directe comme moyen d'entretenir et de développer la production, d'autre part appropriation individuelle directe comme moyen d'existence et de jouissance.

En transformant de plus en plus la grande majorité de la population en prolétaires, le mode de production capitaliste crée la puissance qui, sous peine de périr, est obligée d'accomplir ce bouleversement. En poussant de plus en plus à la transformation des grands moyens de production socialisés en propriété d'État, il montre lui-même la voie à suivre pour accomplir ce bouleversement. Le prolétariat s'empare du pouvoir d'État et transforme les moyens de production d'abord en propriété d'État. Mais par là, il se supprime lui-même en tant que prolétariat, il supprime toutes les différences de classe et oppositions de classes et également l'État en tant qu'État. La société antérieure, évoluant dans des oppositions de classes, avait besoin de l'État, c'est-à-dire, dans chaque cas, d'une organisation de la classe exploiteuse pour maintenir ses conditions de production extérieures, donc surtout pour maintenir par la force la classe exploitée dans les conditions d'oppression données par le mode de production existant (esclavage, servage, salariat). L'État était le représentant officiel de toute la société, sa synthèse en un corps visible, mais cela il ne l'était que dans la mesure où il était l'État de la classe qui, pour son temps, représentait elle-même toute la société : dans l'antiquité, État des citoyens propriétaires d'esclaves; au moyen âge, de la noblesse féodale; à notre époque, de la bourgeoisie. Quand il finit par devenir effectivement le représentant de toute la société, il se rend lui-même superflu. Dès qu'il n'y a plus de classe sociale à tenir dans l'oppression; dès que, avec la domination de classe et la lutte pour l'existence individuelle motivée par l'anarchie antérieure de la production, sont éliminés également les collisions et les excès qui en résultent, il n'y a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression, un État. Le premier acte dans lequel l'État apparaît réellement comme représentant de toute la société, - la prise de possession des moyens de production au nom de la société, - est en même temps son dernier acte propre en tant qu'État. L'intervention d'un pouvoir d'État dans des rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l'autre, et entre alors naturellement en sommeil. Le gouvernement des personnes fait place à l'administration des choses et à la direction des opérations de production. L'État n'est pas “ aboli ”, il s'éteint. Voilà qui permet de juger la phrase creuse sur l' “ État populaire libre”, tant du point de vue de sa justification temporaire comme moyen d'agitation que du point de vue de son insuffisance définitive comme idée scientifique; de juger également la revendication de ceux qu'on appelle les anarchistes, d'après laquelle l'État doit être aboli du jour au lendemain.

Depuis l'apparition historique du mode de production capitaliste, la prise de possession de l'ensemble des moyens de production par la société a bien souvent flotté plus ou moins vaguement devant les yeux tant d'individus que de sectes entières, comme idéal d'avenir. Mais elle ne pouvait devenir possible, devenir une nécessité historique qu'une fois données les conditions matérielles de sa réalisation. Comme tout autre progrès social, elle devient praticable non par la compréhension acquise du fait que J'existence des classes contredit à la justice, à l'égalité, etc., non par la simple volonté d'abolir ces classes, mais par certaines conditions économiques nouvelles. La scission de la société en une classe exploiteuse et une classe exploitée, en une classe dominante et une classe opprimée était une conséquence nécessaire du faible développement de la production dans le passé. Tant que le travail total de la société ne fournit qu'un rendement excédant à peine ce qui est nécessaire pour assurer strictement l'existence de tous, tant que le travail réclame donc tout ou presque tout le temps de la grande majorité des membres de la société, celle-ci se divise nécessairement en classes. A côté de cette grande majorité, exclusivement vouée à la corvée du travail, il se forme une classe libérée du travail directement productif, qui se charge des affaires communes de la société : direction du travail, affaires politiques, justice, science, beaux-arts, etc. C'est donc la loi de la division du travail qui est à la base de la division en classes. Cela n'empêche pas d'ailleurs que cette division en classes n'ait été accomplie par la violence et le vol, la ruse et la fraude, et que la classe dominante, une fois mise en selle, n'ait jamais manqué de consolider sa domination aux dépens de la classe travailleuse et de transformer la direction sociale en exploitation des masses.

Mais si, d'après cela, la division en classes a une certaine légitimité historique, elle ne l'a pourtant que pour un temps donné, pour des conditions sociales données. Elle se fondait sur l'insuffisance de la production; elle sera balayée par le plein déploiement des forces productives modernes. Et effet, l'abolition des classes sociales suppose un degré de développement historique où l'existence non seulement de telle ou telle classe dominante déterminée, mais d'une classe dominante en général, donc de la distinction des classes elle-même, est devenue un anachronisme, une vieillerie. Elle suppose donc un degré d'élévation du développement de la production où l'appropriation des moyens de production et des produits, et par suite, de la domination politique, du monopole de la culture et de la direction intellectuelle par une classe sociale particulière est devenue non seulement une superfétation, mais aussi, au point de vue économique, politique et intellectuel, un obstacle au développement. Ce point est maintenant atteint. Si la faillite politique et intellectuelle de la bourgeoisie n'est plus guère un secret pour elle-même, sa faillite économique se répète régulièrement tous les dix ans. Dans chaque crise, la société étouffe sous le faix de ses propres forces productives et de ses propres produits inutilisables pour elle, et elle se heurte impuissante à cette contradiction absurde : les producteurs n'ont rien à consommer, parce qu'on manque de consommateurs. La force d'expansion des moyens de production fait sauter les chaînes dont le mode de production capitaliste l'avait chargée. Sa libération de ces chaînes est la seule condition requise pour un développement des forces productives ininterrompu, progressant à un rythme toujours plus rapide, et par suite, pour un accroissement pratiquement sans bornes de la production elle-même. Ce n'est pas tout. L'appropriation sociale des moyens de production élimine non seulement l'inhibition artificielle de la production qui existe maintenant, mais aussi le gaspillage et la destruction effectifs de forces productives et de produits, qui sont actuellement les corollaires inéluctables de la production et atteignent leur paroxysme dans les crises. En outre, elle libère une masse de moyens de production et de produits pour la collectivité en éliminant la dilapidation stupide que représente le luxe des classes actuellement dominantes et de leurs représentants politiques. La possibilité d'assurer, au moyen de la production sociale, à tous les membres de la société une existence non seulement parfaitement suffisante au point de vue matériel et s'enrichissant de jour en jour, mais leur garantissant aussi l'épanouissement et l'exercice libres et complets de leurs dispositions physiques et intellectuelles, cette possibilité existe aujourd'hui pour la première fois, mais elle existe.

Avec la prise de possession des moyens de production par la société, la production marchande est éliminée, et par suite, la domination du produit sur le producteur. L'anarchie à l'intérieur de la production sociale est remplacée par l'organisation planifiée consciente. La lutte pour l'existence individuelle cesse. Par là, pour la première fois, l'homme se sépare, dans un certain sens, définitivement du règne animal, passe de conditions animales d'existence à des conditions réellement humaines. Le cercle des conditions de vie entourant l'homme, qui jusqu'ici dominait l'homme, passe maintenant sous la domination et le contrôle des hommes qui, pour la première fois, deviennent des maîtres réels et conscients de la nature, parce que et en tant que maîtres de leur propre vie en société. Les lois de leur propre pratique sociale qui, jusqu'ici, se dressaient devant eux comme des lois naturelles, étrangères et dominatrices, sont dès lors appliquées par les hommes en pleine connaissance de cause, et par là dominées. La vie en société propre aux hommes qui, jusqu'ici, se dressait devant eux comme octroyée par la nature et l'histoire, devient maintenant leur acte propre et libre. Les puissances étrangères, objectives qui, jusqu'ici, dominaient l'histoire, passent sous le contrôle des hommes eux-mêmes. Ce n'est qu'à partir de ce moment que les hommes feront eux-mêmes leur histoire en pleine conscience; ce n'est qu'à partir de ce moment que les causes sociales mises par eux en mouvement auront aussi d'une façon prépondérante, et dans une mesure toujours croissante, les effets voulus par eux. C'est le bond de l'humanité du règne de la nécessité dans le règne de la liberté.

Pour conclure, résumons brièvement la marche de notre développement :

 

I. - SOCIÉTÉ MÉDIÉVALE.

- Petite production individuelle. Moyens de production adaptés à l'usage individuel, donc d'une lourdeur primitive, mesquins, d'effet minuscule. Production pour la consommation immédiate, soit du producteur lui-même, soit de son seigneur féodal. Là seulement où on rencontre un excédent de production sur cette consommation, cet excédent est offert en vente et tombe dans l'échange : production marchande seulement à l'état naissant, mais elle contient déjà en germe l'anarchie dans la production sociale.

 

II. - RÉVOLUTION CAPITALISTE.

 

- Transformation de l'industrie, d'abord au moyen de la coopération simple et de la manufacture. Concentration des moyens de production jusque-là dispersés en de grands ateliers, par suite transformation des moyens de production de l'individu en moyens sociaux, - transformation qui ne touche pas à la forme de l'échange dans son ensemble. Les anciennes formes d'appropriation restent en vigueur. Le capitaliste apparaît : en sa qualité de propriétaire des moyens de production, il s'approprie aussi les produits et en fait des marchandises. La production est devenue un acte social; l'échange et avec lui l'appropriation restent des actes individuels, actes de l'homme singulier : le produit social est approprié par le capitaliste individuel. Contradiction fondamentale, d'où jaillissent toutes les contradictions dans lesquelles se meut la société actuelle et que la grande industrie fait apparaître en pleine lumière.

A. - Séparation du producteur d'avec les moyens de production. Condamnation de l'ouvrier au salariat à vie. Opposition du prolétariat et de la bourgeoisie.

B. - Manifestation de plus en plus nette et efficacité croissante des lois qui dominent la production des marchandises. Lutte de concurrence effrénée. Contradiction de l'organisation sociale dans chaque fabrique et de l'anarchie sociale dans l'ensemble de la production.

C. - D'un côté, perfectionnement du machinisme, dont la concurrence fait une loi impérative pour tout fabricant et qui équivaut à une élimination toujours croissante d'ouvriers : armée industrielle de réserve. - De l'autre côté, extension sans limite de la production, également loi impérative de la concurrence pour chaque fabricant. - Des deux côtés, développement inouï des forces productives, excédent de l'offre sur la demande, surproduction, encombrement des marchés, crises décennales, cercle vicieux : excédent, ici, de moyens de production et de produits -excédent, là, d'ouvriers sans emploi et sans moyens d'existence; mais ces deux rouages de la production et du bien-être social ne peuvent s'engrener, du fait que la forme capitaliste de la production interdit aux forces productives d'agir, aux produits de circuler, à moins qu'ils ne se soient précédemment transformés en capital : ce que leur surabondance même empêche. La contradiction s'est intensifiée en contre-raison : le mode de production se rebelle contre la forme d'échange. La bourgeoisie est convaincue d'incapacité à diriger davantage ses propres forces productives sociales.

D. - Reconnaissance partielle du caractère social des forces productives s'imposant aux capitalistes eux-mêmes. Appropriation des grands organismes de production et de communication, d'abord par des sociétés par actions, puis par des trusts, ensuite par l'État. La bourgeoisie s'avère comme une classe superflue; toutes ses fonctions sociales sont maintenant remplies par des employés rémunérés.

 

III. - RÉVOLUTION PROLÉTARIENNE.

 

- Résolution des contradictions : le prolétariat s'empare du pouvoir public et, en vertu de ce pouvoir, transforme les moyens de production sociaux qui échappent des mains de la bourgeoisie en propriété publique. Par cet acte, il libère les moyens de production de leur qualité antérieure de capital et donne à leur caractère social pleine liberté de s'imposer. Une production sociale suivant un plan prédéterminé est désormais possible. Le développement de la production fait de l'existence ultérieure de classes sociales différentes un anachronisme. Dans la mesure où l'anarchie de la production sociale disparaît, l'autorité politique de l'État entre en sommeil. Les hommes, enfin maîtres de leur propre mode de vie en société, deviennent aussi Par là même, maîtres de la nature, maîtres d'eux-mêmes, libres.

Accomplir cet acte libérateur du monde, voilà la mission historique du prolétariat moderne. En approfondir les conditions historiques et par là, la nature même, et ainsi donner à la classe qui a mission d'agir, classe aujourd'hui opprimée, la conscience des conditions et de la nature de sa propre action, voilà la tâche du socialisme scientifique, expression théorique du mouvement prolétarien.

 

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Notes

 

[1] Il est inutile d'expliquer ici que même si la forme de l'appropriation reste la même, le caractère de l'appropriation n'est pas moins révolutionné que la production par le processus décrit ci-dessus. Que je m'approprie mon propre produit ou le produit d'autrui, cela fait naturellement deux genres très différents d'appropriation. Ajoutons en passant ceci : le travail salarié dans lequel est déjà en germe tout le mode de production capitaliste est très ancien; à l'état sporadique et disséminé, il a coexisté pendant des siècles avec l'esclavage Mais ce germe n'a pu se développer pour devenir le mode de production capitaliste que le jour où les conditions historiques préalables ont été réalisées. (F. E.)

 

[2] La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, Éditions sociales, 1961, P. 128 et suivantes.

 

[3] Le Capital, livre I; tome III, p. 88, E. S., 1969.

 

[4] Quant à la dévastation de moyens de production et de produits dans les crises, le II° congrès des industriels allemands à Berlin, le 21 février 1878, a estimé la perte totale rien que pour l'industrie sidérurgique allemande au cours du dernier krach, à 455 millions de marks. (F. E.)

 

[5] Je dis : il faut. Car ce n'est que dans le cas où les moyens de production et de communication sont réellement trop grands pour être dirigés par les sociétés par actions, où donc l'étatisation est devenue une nécessité économique, c'est seulement en ce cas qu'elle signifie un progrès économique, même si c'est l'État actuel qui l'accomplit; qu'elle signifie qu'on atteint à un nouveau stade, préalable à la prise de possession de toutes les forces productives par la société elle-même. Mais on a vu récemment, depuis que Bismarck s'est lancé dans les étatisations, apparaître certain faux socialisme qui même, çà et là, a dégénéré en quelque servilité, et qui proclame socialiste sans autre forme de procès, toute étatisation, même celle de Bismarck. Évidemment, si l'étatisation du tabac était socialiste, Napoléon et Metternich compteraient parmi les fondateurs du socialisme. Si l'État belge, pour des raisons politiques et financières très terre à terre, a construit lui-même ses chemins de fer principaux; si Bismarck, sans aucune nécessité économique, a étatisé les principales lignes de chemins de fer de la Prusse, simplement pour pouvoir mieux les organiser et les utiliser en temps de guerre, pour faire des employés de chemins de fer un bétail électoral au service du gouvernement et surtout pour se donner une nouvelle source de revenus indépendante des décisions du Parlement, - ce n'était nullement là des mesures socialistes, directes ou indirectes, conscientes ou inconscientes. Autrement ce seraient des institutions socialistes que la Société royale de commerce maritime *, la Manufacture royale de porcelaine et même, dans la troupe, le tailleur de compagnie, voire l'étatisation proposée avec le plus grand sérieux, vers les années 30, sous Frédéric-Guillaume III, par un gros malin, - celle des bordels. (F. E.)

 

 

 

 

 

 

III.

La production

 

Après tout ce qui précède, le lecteur ne sera pas étonné d'apprendre que l'évolution des traits fondamentaux du socialisme donnée dans le chapitre précédent n'est pas du tout selon le cœur de M. Dühring. Il est obligé de la précipiter dans l'abîme de la réprobation avec les autres “ productions bâtardes de l'imagination historique et logique ”, les “ conceptions désordonnées ”, les “ représentations nébuleuses et confuses ”, etc. Pour lui, le socialisme n'est nullement un produit nécessaire de l'évolution historique et encore bien moins des conditions économiques grossièrement matérielles du temps présent, uniquement tournées vers des buts alimentaires. Il a beaucoup plus de chance. Son socialisme est une vérité définitive en dernière analyse; c'est le “ système naturel de la société”, il trouve ses racines dans un “ principe universel de justice”, et si M. Dühring ne peut s'empêcher de tenir compte, pour l'améliorer, de l'état de choses existant, créé par l'histoire pécheresse du passé, c'est là une circonstance qu'il faut plutôt considérer comme un malheur pour le pur principe de justice. M. Dühring crée son socialisme comme tout le reste à l'aide de ses deux fameux bonshommes. Mais au lieu que ces deux marionnettes jouent comme précédemment au maître et au valet, elles nous jouent, pour changer, la pièce de l'égalité des droits - et voilà les bases du socialisme à la Dühring toutes prêtes.

Il est évident d'après cela que chez M. Dühring, les crises industrielles périodiques n'ont nullement la signification historique que nous avons dû leur attribuer. Les crises ne sont chez lui que des déviations occasionnelles de la “ normale ” et elles donnent tout au plus sujet de “ déployer un ordre plus réglé ”. La “ façon habituelle ” d'expliquer les crises par la surproduction ne suffit nullement à sa “ conception plus exacte ”. Certes, cette façon serait “ sans doute admissible pour des crises spéciales dans des domaines particuliers ”. Ainsi, par exemple, “ un encombrement du marché de la librairie par des éditions d’œuvres qui tombent brusquement dans le domaine public et se prêtent à un débit massif”. M. Dühring peut à coup sûr se mettre au lit avec la bienfaisante conscience que ses oeuvres immortelles ne provoqueront jamais semblable catastrophe mondiale. Mais pour les grandes crises, ce ne serait pas la surproduction, mais plutôt

“ le retard de la consommation nationale... la sous-consommation artificiellement engendrée... l'inhibition du besoin national ( !) dans sa croissance naturelle qui élargissent, de façon si critique en fin de compte, la faille entre les stocks et le débit. ”

Et pour cette théorie des crises qui lui est bien personnelle, il a tout de même eu la chance de trouver un disciple.

Par malheur, la sous-consommation des masses, la réduction de la consommation de masse au minimum nécessaire à l'entretien et à la procréation n'est pas du tout un phénomène nouveau. Elle a existé depuis qu'il y a eu des classes exploiteuses et des classes exploitées. Même dans les périodes de l'histoire où la situation des masses était particulièrement favorable, par exemple en Angleterre au XV° siècle, elles étaient sous-consommatrices. Elles étaient bien loin de pouvoir disposer de la totalité de leur produit annuel propre pour le consommer. Si donc la sous-consommation est un phénomène historique permanent depuis des millénaires, alors que la stagnation générale du marché qui éclate dans les crises par suite de l'excédent de la production n'est devenue sensible que depuis cinquante ans, il faut toute la platitude de l'économie vulgaire de M. Dühring pour expliquer la collision nouvelle non pas par le phénomène nouveau de surproduction, mais par celui de sous-consommation qui est vieux de milliers d'années. C'est comme si, en mathématiques, on voulait expliquer la variation du rapport de deux grandeurs. une constante et une variable, non pas par le fait que la variable varie, mais par le fait que la constante reste la même. La sous-consommation des masses est une condition nécessaire de toutes les formes de société reposant sur l'exploitation, donc aussi de la société capitaliste; mais seule la forme capitaliste de la production aboutit à des crises. La sous-consommation est donc aussi une condition préalable des crises et elle y joue un rôle reconnu depuis longtemps; mais elle ne nous explique pas plus les causes de l'existence actuelle des crises que celles de leur absence dans le passé.

M. Dühring a d'ailleurs des idées curieuses sur le marché mondial. Nous avons vu comment, en véritable érudit allemand, il cherche à s'expliquer des crises spéciales réelles de l'industrie à l'aide de crises imaginaires sur le marché du livre de Leipzig, la tempête en mer par la tempête dans un verre d'eau. Il se figure, en outre, que l'actuelle production patronale doit “ tourner surtout avec son débouché dans le cercle des classes possédantes elles-mêmes ”, ce qui ne l'empêche pas, seize pages plus loin seulement, de présenter, à la façon courante, comme industries modernes décisives, l'industrie du fer et celle du coton, c'est-à-dire précisément les deux branches de la production dont les produits ne sont consommés que pour une part infiniment petite dans le cercle des classes possédantes, et sont faits plus que tous autres pour la consommation de masse. De quelque côté que nous nous tournions, nous ne trouvons que bavardage à tort et à travers, vide et contradictoire. Mais prenons un exemple dans l'industrie cotonnière. Si, à elle seule, la ville relativement petite d'Oldham, - l'une des quelque douze villes de 50 à 100 000 habitants autour de Manchester qui pratiquent l'industrie du coton, - si, à elle seule, cette ville a vu le nombre des broches qui filent uniquement le numéro 32 s'élever de 1872 à 1875, en quatre ans, de 2 millions 1/2 à 5 millions, de sorte qu'une seule ville moyenne d'Angleterre possède autant de broches filant un seul numéro qu'en possède, somme totale, l'industrie cotonnière de l'Allemagne entière, y compris l'Alsace; et si dans toutes les autres branches et localités de l'industrie anglaise et écossaise du coton l'extension s'est produite dans des proportions sensiblement égales, il faut une forte dose d'aplomb radical pour expliquer la totale stagnation actuelle du marché des filés et des tissus de coton par la sous-consommation des masses anglaises et non par la surproduction des fabricants anglais de coton  [1].

Il suffit. On ne dispute pas avec des gens qui sont assez ignorants en économie pour considérer le marché du livre de Leipzig, comme un marché au sens de l'industrie moderne. Bornons-nous donc à constater que M. Dühring ne sait rien nous dire d'autre des crises que ceci : il ne s'agit dans les crises que “ d'un jeu courant entre l'hypertension et la détente ”; l'excès de spéculation “ ne vient pas seulement de l'accumulation sans plan des entreprises privées ”, mais il faut aussi “ compter parmi les causes qui provoquent l'excès de l'offre l'étourderie des patrons individuels et le manque de circonspection personnelle ”. Et quelle est derechef la “ cause qui provoque ” l'étourderie et le manque de circonspection personnelle ? Précisément, cette même absence de plan dans la production capitaliste, qui se manifeste dans l'accumulation sans plan des entreprises privées. Prendre la transposition d'un fait économique en un reproche moral pour la découverte d'une cause nouvelle, n'est-ce pas aussi une belle “ étourderie ” ?

Mais laissons là les crises. Après avoir démontré dans le chapitre précédent comment elles naissent nécessairement du mode de production capitaliste et quelle est leur signification en tant que crises de ce mode de production lui-même, en tant que moyens impératifs du bouleversement social, nous n'avons pas besoin d'ajouter un seul mot pour répondre aux platitudes de M. Dühring sur ce thème. Passons à ses créations positives, au “ système naturel de la société ”.

Ce système, édifié sur un “ principe universel de justice ”, donc sans aucune préoccupation des faits matériels gênants, se compose d'une fédération de communes économiques entre lesquelles existent

“ la liberté d'aller et venir et l'obligation d'admettre des membres nouveaux selon des lois et des normes administratives déterminées. ”

La commune économique elle-même est avant tout un “ vaste schéma d'une portée historique ”, et qui dépasse de loin les “ demi-mesures aberrantes ”, d'un certain Marx par exemple. Elle signifie

“ une communauté de personnes qui, par leur droit publie de disposer d'un canton de territoire et d'un groupe d'établissements de production, sont tenues à l'activité en commun et à la participation en commun au produit.”

Le droit public est “ un droit sur la chose... dans le sens d'un rapport de pur droit public avec la nature et les institutions de production ”. Libre aux juristes à venir de la commune économique de se casser la tête pour savoir ce que cela veut dire, nous y renonçons absolument. Nous apprenons seulement que ce n'est pas du tout la même chose “ que la propriété corporative d'associations ouvrières”, lesquelles n'exclueraient pas la concurrence mutuelle ni même l'exploitation par le salariat. Et en passant, on laisse tomber que l'idée d'une “ propriété commune ”, telle qu'elle se trouve aussi chez Marx, serait

“ pour le moins obscure et scabreuse, puisque cette idée d'avenir a toujours l'air de ne rien signifier d'autre qu'une propriété corporative de groupes ouvriers. ”

Encore une de ces “ basses petites façons ” d'insinuer qui sont courantes chez M. Dühring et dont

“ la qualité vulgaire [comme il dit lui-même] n'appelle vraiment que le terme vulgaire de crasse. ”

Encore une contre-vérité tout aussi dénuée de fondement que cette autre invention de M. Dühring selon laquelle la propriété commune serait chez Marx une “propriété à la fois individuelle et sociale ”.

Une chose en tout cas est claire : le droit public d'une commune économique sur ses moyens de travail est un droit de propriété exclusif, tout au moins vis-à-vis de toute autre commune économique, et aussi vis-à-vis de la société et de l'État. Mais il ne doit pas avoir le pouvoir

“ de se comporter comme un séparatisme... envers l'extérieur, car entre les diverses communes économiques existent la liberté d'aller et de venir et l'obligation d'admettre des membres nouveaux selon des lois et des normes administratives déterminées... tout comme... aujourd'hui l'appartenance à une formation politique et la participation aux capacités économiques de la commune. ”

Il y aura donc des communes économiques riches et des communes pauvres, et l'équilibre s'établira par l'afflux de la population vers les communes riches et l'abandon des communes pauvres. Si donc M. Dühring veut éliminer la concurrence quant aux produits entre les diverses communes par l'organisation nationale du commerce, il laisse tranquillement subsister la concurrence quant aux producteurs. Les choses sont soustraites à la concurrence, les hommes y restent soumis,

Cependant, nous sommes encore loin d'avoir des idées claires sur le “ droit public ”. Deux pages plus loin, M. Dühring nous déclare : la commune économique s'étend

“ d'abord sur toute l'étendue du territoire politico-social dont les ressortissants sont rassemblés en un seul sujet juridique et, en cette qualité, disposent du sol dans soit ensemble, des habitations et des installations de production. ”

Ce n'est donc pas la commune prise isolément qui dispose, mais la nation entière. Le “ droit public ”, le “ droit sur la chose ”, le “rapport de droit public avec la nature ”, etc. n'est donc pas seulement “ obscur et scabreux pour le moins ”, il est directement en contradiction avec lui-même. Il est en effet, - du moins dans la mesure où chaque commune économique est également sujet juridique, - “ une propriété à la fois individuelle et sociale ”, et derechef cet “ hybride nébuleux ” ne se rencontre donc que chez M. Dühring lui-même !

En tout cas, la commune économique dispose de ses moyens de travail aux fins de production. Comment cette production s'effectue-t-elle ? D'après tout ce que nous en apprenons chez M. Dühring, tout à fait à l'ancien style, à ceci près que la commune prend la place du capitaliste. Nous apprenons tout au plus que, pour la première fois dans l'histoire, chaque individu a la liberté de choisir son métier, tandis que l'obligation de travailler règne, égale pour tous.

La forme fondamentale de toute production dans le passé est la division du travail, d'une part à l'intérieur de la société, d'autre part à l'intérieur de chaque établissement de production. Comment se comporte à son égard la “ socialité ” à la Dühring ?

La première grande division sociale du travail est la séparation de la ville et de la campagne. Selon M. Dühring, cet antagonisme, est “ inévitable de par la nature de la chose”. Mais

“ il est d'ailleurs scabreux de penser l'abîme entre l'agriculture et l'industrie comme impossible à combler. En fait, il existe déjà un certain degré de constance dans le passage de l'une à l'autre, qui promet d'augmenter encore considérablement pour l'avenir. ”

Dès maintenant, deux industries se seraient glissées dans la culture et l'exploitation rurale :

“ en premier lieu, la distillerie et ensuite, la préparation du sucre de betterave... la production d'alcool a une telle signification qu'on la sous-estimera plutôt qu'on ne la surestimera. [Et] s'il était possible qu'un assez large cercle d'industries, par suite d'inventions quelconques, prît une forme imposant la localisation de l'exploitation à la campagne et sa soudure immédiate avec la production des matières premières, [l'opposition entre la ville et la campagne en serait affaiblie et] on y gagnerait la base la plus étendue pour le déploiement de la civilisation. [Cependant] une perspective analogue pourrait pourtant s'ouvrir d'une autre manière encore. En dehors des nécessités techniques, les besoins sociaux prennent de plus en plus d'importance et si ces derniers deviennent décisifs pour les groupements d'activités humaines, il ne sera plus possible de négliger les avantages qui résultent d'une étroite liaison méthodique des occupations de la rase campagne avec les opérations du travail de transformation technique. ”

Or, dans la commune économique, ce sont précisément les besoins sociaux qui importent. elle va sans doute s'empresser de s'approprier pleinement les avantages ci-dessus mentionnés de la réunion de l'agriculture et de l'industrie ? M. Dühring ne va pas manquer de nous communiquer avec l'ampleur qui lui est chère ses “ conceptions plus exactes ” sur la position de la commune économique par rapport à cette question ? Le lecteur qui le croirait serait bien volé. Les maigres lieux communs embarrassés qu'on a cités plus haut, ces lieux communs qui tournent en rond sans arrêt de la distillerie de schnaps à l'industrie du sucre de betterave selon le droit coutumier prussien, voilà tout ce que M. Dühring a à nous dire de l'opposition de la ville et de la campagne dans le présent et dans l'avenir.

Passons à la division du travail dans le détail. Ici, M. Dühring est déjà un peu “ plus exact”. Il parle “ d'une personne qui doit s'adonner exclusivement à un seul genre d'activité”. Lorsqu'il s'agit d'introduire une nouvelle branche de production, la question consiste simplement à savoir si l'on peut, pour ainsi dire, créer un certain nombre d'existences qui doivent se consacrer à là production d'un article, avec la consommation [ !] qui leur est nécessaire. Une branche ou l'autre de la production dans la socialité “n'exigera pas beaucoup de population”. Et même dans la socialité, il y a “ des variétés économiques d'hommes qui se distinguent par leur mode de vie ”. Ainsi, à l'intérieur de la sphère de production, tout reste sensiblement tel qu'il était auparavant. Certes, il règne dans la société du passé une “fausse division du travail ”; mais en quoi elle consiste et par quoi elle doit être remplacée dans la commune économique, là-dessus nous n'apprenons que ce qui suit :

“ en ce qui concerne les questions posées par la division du travail elle-même, nous avons déjà dit ci-dessus qu'on peut les considérer comme réglées dès qu'il est tenu compte des faits relatifs aux diverses convenances naturelles et des capacités personnelles. ”

A côté des capacités, on consulte aussi l'inclination personnelle :

“ l'attrait de s'élever à des activités qui mettent en jeu plus de capacités et de formation préalable reposerait exclusivement sur le penchant à l'occupation en question et la joie d'exercer précisément cette chose et non une autre [exercer une chose !]. ”

Ainsi dans la socialité, l'émulation sera stimulée et

“ la production elle-même prendra de l'intérêt, l'exercice veule de la production qui n'apprécie cette production que comme moyen de gain n'imprimera plus son cachet sur les choses. ”

Dans toute société dont la production suit un développement naturel, - et la société actuelle est dans ce cas, - ce ne sont pas les producteurs qui dominent les moyens de production, mais les moyens de production qui dominent les producteurs. Dans une telle société, tout levier nouveau de la production se convertit nécessairement en un moyen nouveau d'asservissement des producteurs aux moyens de production. Cela est vrai surtout pour le levier de la production qui, avant l'introduction de la grande industrie, était de loin le plus puissant : la division du travail. La première grande division du travail elle-même, la séparation de la ville et de la campagne, a condamné la population rurale à des milliers d'années d'abêtissement et les citadins chacun à l'asservissement à son métier individuel. Elle a anéanti les bases du développement intellectuel des uns et du développement physique des autres. Si le paysan s'approprie le sol et le citadin son métier, le sol s'approprie tout autant le paysan et le métier l'artisan. En divisant le travail, on divise aussi l'homme. Le perfectionnement d'une seule activité entraîne le sacrifice de toutes les autres facultés physiques et intellectuelles. Cet étiolement de l'homme croît dans la mesure même où croît la division du travail, qui atteint son développement maximum dans la manufacture. La manufacture décompose le métier en ses opérations partielles singulières et assigne chacune d'elles à un ouvrier singulier comme étant sa profession à vie, elle l'enchaîne ainsi pour toute sa vie à une fonction partielle déterminée et à un outil déterminé.

“ Elle estropie le travailleur, elle fait de lui quelque chose de monstrueux en activant le développement factice de sa dextérité de détail, en sacrifiant tout un monde de dispositions et d'instincts producteurs... L'individu lui-même est morcelé, métamorphosé en ressort automatique d'une opération exclusive,  [2] ”

ressort qui, dans beaucoup de cas, ne parvient à la perfection que par une véritable mutilation physique et intellectuelle de l'ouvrier. Le machinisme de la grande industrie dégrade l'ouvrier du rang de machine à celui de simple accessoire d'une machine.

“ La spécialité qui consistait à manier pendant toute sa vie un outil parcellaire devient la spécialité de servir sa vie durant une machine parcellaire. On abuse du mécanisme pour transformer l'ouvrier dès sa plus tendre enfance en parcelle d'une machine qui fait elle-même partie d'une autre  [3]. ”

Et ce ne sont pas seulement les ouvriers, mais aussi les classes qui exploitent directement ou indirectement les ouvriers, que la division du travail asservit à l'instrument de leur activité; le bourgeois à l'esprit en friche est asservi à son propre capital et à sa propre rage de profit; le juriste à ses idées ossifiées du droit, qui le dominent comme une puissance indépendante; les “ classes cultivées”, en général, à une foule de préjugés locaux et de petitesses, à leur propre myopie physique et intellectuelle, à leur mutilation par une éducation adaptée a une spécialité et par leur enchaînement à vie à cette spécialité même, - cette spécialité fût-elle le pur farniente.

Les utopistes savaient déjà parfaitement à quoi s'en tenir sur les effets de la division du travail, sur l'étiolement d'une part de l'ouvrier, d'autre part de l'activité laborieuse elle-même, qui se limite à la répétition mécanique, uniforme, pendant toute la vie, d'un seul et même acte. La suppression de l'opposition de la ville et de la campagne est réclamée par Fourier ainsi que par Owen comme la première condition fondamentale de la suppression de l'antique division du travail en général. Chez tous deux, la population doit se répartir sur le pays en groupes de 1.600 à 3.000 âmes; chaque groupe habite au centre de son canton territorial un palais géant avec ménage commun. Sans doute Fourier parle-t-il, çà et là, de villes, mais elles ne se composent à leur tour que de quatre ou cinq de ces palais rapprochés l'un de l'autre. Chez tous deux, chaque membre de la société prend part aussi bien à l'agriculture qu'à l'industrie. Chez Fourier, ce sont l'artisanat et la manufacture qui jouent le rôle principal dans cette dernière; chez Owen, par contre, c'est déjà la grande industrie, et il demande déjà l'introduction de la vapeur et du machinisme dans le travail ménager. Mais à l'intérieur de l'agriculture comme de l'industrie, l'un et l'autre réclament la diversité la plus grande possible des occupations pour chaque individu, et, en conséquence, la formation de la jeunesse à une activité technique aussi multiple que possible. Chez tous deux, l'homme doit se développer d'une manière universelle par une activité pratique universelle et le charme attrayant que la division fait perdre au travail, doit lui être rendu, d'abord par cette diversité et la brièveté correspondante de la “ séance ” consacrée à chaque travail particulier, pour reprendre l'expression de Fourier . Tous deux ont dépassé de beaucoup le mode de pensée des classes exploiteuses légué à M. Dühring, qui tient l'opposition de la ville et de la campagne pour inévitable de par la nature de la chose, prisonnier qu'il est de ce préjugé qu'un certain nombre d' “ existences ” doivent, en toute circonstance, être condamnées à la production d'un seul article, et résolu comme il est à éterniser les “variétés économiques ” de l'homme se différenciant d'après le mode de vie, les hommes qui trouvent de la joie à exercer telle chose et aucune autre, qui donc sont tombés assez bas pour se réjouir de leur propre asservissement et de leur propre vie étriquée. En face de l'idée qui est à la base même des fantaisies les plus aventureuses de l' “ idiot ” Fourier, en face même des idées les plus pauvres du “ grossier, du lourd et de l'indigent ” Owen, ce M. Dühring encore tout asservi à la division du travail n'est qu'un nain présomptueux.

En se rendant maîtresse de l'ensemble des moyens de production pour les employer socialement selon un plan, la société anéantit l'asservissement antérieur des hommes à leurs propres moyens de production. Il va de soi que la société ne peut pas se libérer sans libérer chaque individu. Le vieux mode de production doit donc forcément être bouleversé de fond en comble, et surtout la vieille division du travail doit disparaître. A sa place doit venir une organisation de la production dans laquelle, d'une part, aucun individu ne peut se décharger sur d'autres de sa part de travail productif, condition naturelle de l'existence humaine; dans laquelle, d'autre part, le travail productif, au lieu d'être moyen d'asservissement, devient moyen de libération des hommes, en offrant à chaque individu la possibilité de perfectionner et de mettre en oeuvre dans toutes les directions l'ensemble de ses facultés physiques et intellectuelles, et dans laquelle, de fardeau qu'il était, le travail devient un plaisir.

Cela n'est plus aujourd'hui une fantaisie, un vœu pieux. Avec le développement actuel des forces productives, l'accroissement de la production donné dans le ! fait même de la socialisation des forces productives, l'élimination des entraves et des perturbations qui résultent du mode de production capitaliste, celle du gaspillage de produits et de moyens de production, suffisent déjà, en cas de participation universelle au travail, pour réduire le temps de travail à une mesure qui, selon les idées actuelles, sera minime.

Il n'est pas vrai, d'autre part, que la suppression de l'ancienne division du travail soit une revendication uniquement réalisable aux dépens de la productivité du travail. Au contraire, par la grande industrie, elle est devenue condition de la production elle-même.

“ L'exploitation mécanique supprime la nécessité de consolider cette distribution en enchaînant, comme dans les manufactures, pour toujours, le même ouvrier à la même besogne. Puisque le mouvement d'ensemble de la fabrique procède de la machine et non de l'ouvrier, un changement continuel du personnel n'amènerait aucune interruption dans le procès de travail... Enfin, la rapidité avec laquelle les enfants apprennent le travail à la machine supprime radicalement la nécessité de le convertir en vocation exclusive d'une classe particulière de travailleurs  [4]. ”

Mais tandis que le mode capitaliste d'emploi du machinisme est obligé de perpétuer la vieille division du travail avec sa spécialisation ossifiée, bien que celle-ci soit devenue techniquement superflue, le machinisme lui-même se rebelle contre cet anachronisme. La base technique de la grande industrie est révolutionnaire.

“ Au moyen de machines, de procédés chimiques et d'autres méthodes, elle bouleverse avec la base technique de la production, les fonctions des travailleurs et les combinaisons sociales du travail, dont elle ne cesse de révolutionner la division établie en lançant sans interruption des masses de capitaux et d'ouvriers d'une branche de production dans une autre. La nature même de la grande industrie nécessite le changement dans le travail, la fluidité des fonctions, la mobilité universelle du travailleur... Nous avons vu que cette contradiction absolue... finit par détruire toutes les garanties de vie du travailleur..., qu'elle aboutit... à la dilapidation la plus effrénée des forces de travail et aux ravages de l'anarchie sociale. C'est là le côté négatif. Mais si la variation dans le travail ne s'impose encore qu'à la façon d'une loi physique dont l'action, en se heurtant partout à des obstacles, les brise aveuglément, les catastrophes mêmes que fait naître la grande industrie imposent la nécessité de reconnaître le travail varié et, par conséquent, le plus grand développement possible des diverses aptitudes du travailleur comme une loi de la production moderne, et il faut à tout prix que les circonstances s'adaptent au fonctionnement normal de cette loi. C'est une question de vie ou de mort. Oui, la grande industrie oblige la société, sous peine de mort, à remplacer l'individu morcelé, porte-douleur d'une fonction productive de détail, par l'individu intégral qui sache tenir tête aux exigences les plus diversifiées du travail et ne donne, dans des fonctions alternées, qu'un libre essor à la diversité de ses capacités naturelles ou acquises  [5]. ”

En nous enseignant à transformer le mouvement moléculaire, que l'on peut produire plus ou moins partout, en mouvement de masse à des fins techniques, la grande industrie a, dans une mesure considérable, libéré la production industrielle des barrières locales. La force hydraulique était locale, la force de la vapeur est libre. Si la force hydraulique est nécessairement rurale, la force de la vapeur n'est en aucune façon nécessairement urbaine. C'est son application capitaliste qui la concentre d'une façon prépondérante dans les villes et transforme les villages de fabriques en villes de fabriques. Mais par là, elle mine en même temps les conditions de sa propre mise en oeuvre. La première exigence de la machine à vapeur et l'exigence capitale de presque toutes les branches d'exploitation de la grande industrie est une eau relativement pure. Or la ville de fabriques transforme toute eau en purin puant. Bien que la concentration urbaine soit une condition fondamentale de la production capitaliste, chaque capitaliste industriel pris à part tend donc toujours à quitter les grandes villes que cette concentration a de toute nécessité engendrées pour réaliser une exploitation rurale. On peut étudier ce processus dans le détail dans les régions d'industrie textile du Lancashire et du Yorkshire; la grande industrie capitaliste y engendre constamment de grandes villes nouvelles en fuyant continuellement de la ville à la campagne. Il en va de même dans les régions d'industrie métallurgique, où des causes partiellement différentes engendrent les mêmes effets.

De nouveau, seule la suppression du caractère capitaliste de l'industrie moderne est capable de supprimer ce nouveau cercle vicieux où elle tombe, cette contradiction à laquelle elle revient sans cesse. Seule une société qui engrène harmonieusement ses forces productives l'une dans l'autre selon les lignes grandioses d'un plan unique peut permettre à l'industrie de s'installer à travers tout le pays, avec cette dispersion qui est la plus convenable à son propre développement et au maintien ou au développement des autres éléments de la production.

La suppression de l'opposition de la ville et de la campagne n'est donc pas seulement possible. Elle est devenue une nécessité directe de la production industrielle elle-même, comme elle est également devenue une nécessité de la production agricole et, par-dessus le marché, de l'hygiène publique. Ce n'est que par la fusion de la ville et de la campagne que l'on peut éliminer l'intoxication actuelle de l'air, de l'eau et du sol; elle seule peut amener les masses qui aujourd'hui languissent dans les villes au point où leur fumier servira à produire des plantes, au lieu de produire des maladies.

L'industrie capitaliste s'est déjà rendue relativement indépendante des barrières locales que constituaient les lieux de production de ses matières premières. Dans sa grande masse, l'industrie textile travaille des matières premières importées. Les minerais de fer espagnols sont travaillés en Angleterre et en Allemagne, les minerais de cuivre d'Espagne et d'Amérique du Sud en Angleterre. Tout bassin charbonnier fournit de combustible une périphérie industrielle qui, d'année en année, croît bien au-delà des limites de ce bassin. Sur toute la côte d'Europe, les machines à vapeur sont actionnées avec du charbon anglais, parfois allemand et belge. La société libérée des barrières de la production capitaliste peut aller bien plus loin encore. En produisant une race de producteurs développés dans tous les sens, qui comprendront les bases scientifiques de l'ensemble de la production industrielle et dont chacun aura parcouru dans la pratique toute une série de branches de production d'un bout à l'autre, elle créera une nouvelle force productive compensant très largement le travail de transport des matières premières ou des combustibles tirés de grandes distances.

La suppression de la séparation de la ville et de la campagne n'est donc pas une utopie, même en tant qu'elle a pour condition la répartition la plus égale possible de la grande industrie à travers tout le pays. Certes, la civilisation nous a laissé, avec les grandes villes, un héritage qu'il faudra beaucoup de temps et de peine pour éliminer. Mais il faudra les éliminer et elles le seront, même si c'est un processus de longue durée. Quelles que soient les destinées réservées à l'Empire allemand de nation prussienne, Bismarck peut descendre au cercueil avec la fière conscience que son souhait le plus cher sera sûrement exaucé : le déclin des grandes villes.

Et maintenant, que l'on considère l'idée enfantine de M. Dühring d'après laquelle la société pourrait prendre possession de l'ensemble des moyens de production sans bouleverser de fond en comble l'ancien genre de production et surtout sans abolir l'ancienne division du travail, et tout serait réglé dès qu'il est seulement “ tenu compte des convenances naturelles et des facultés personnelles ”, - ce qui n'empêche pas, après comme avant, des masses entières d'existences d'être asservies à la production d'un seul article, des “ populations ” entières d'être réclamées par une seule branche de production et l'humanité de se diviser, après comme avant, en un certain nombre de “ variétés économiques ” diversement mutilées, de même qu'il existe maintenant des “ manœuvres ” et des “ architectes ”. Si la société doit devenir maîtresse des moyens de production dans l'ensemble, c'est pour que chaque individu reste esclave de son moyen de production et n'ait qu'à choisir quel sera ce moyen de production ! Et que l'on considère également comment M. Dühring tient la séparation de la ville et de la campagne pour “inévitable de par la nature de la chose ” et ne sait découvrir qu'un tout petit palliatif dans les branches, - spécifiquement prussiennes par leur réunion, - de la distillerie et de la fabrication du sucre de betterave; il fait dépendre la dispersion de l'industrie à travers le pays d'on ne sait quelles découvertes futures de l'obligation d'appuyer immédiatement l'exploitation sur l'extraction des matières premières, - matières premières qui, dès maintenant, sont consommées à une distance toujours plus grande de leur lieu d'origine ! - Et, en fin de compte, il cherche à couvrir ses arrières en assurant que les besoins sociaux imposeront finalement l'union de l'agriculture et de l'industrie, même contre les préoccupations économiques, comme s'il y avait là un sacrifice économique à faire !

Certes, pour voir que les éléments révolutionnaires qui élimineront la vieille division du travail ainsi que la séparation de la ville et de la campagne et bouleverseront l'ensemble de la production, sont déjà contenus en germe dans les conditions de production de la grande industrie moderne et que c'est le mode de production capitaliste d'aujourd'hui qui les entrave dans leur déploiement, il faut avoir un horizon un peu plus vaste que le ressort du droit coutumier prussien, le pays où le schnaps et le sucre de betterave sont les produits industriels décisifs et où l'on peut étudier les crises commerciales sur le marché du livre. Pour cela, il faut connaître la grande industrie réelle dans son histoire et dans sa réalité présente, surtout dans le seul pays qui est sa patrie et où elle a atteint son perfectionnement classique; et alors on ne songera pas non plus à édulcorer le socialisme scientifique moderne et à le ravaler au rang du socialisme spécifiquement prussien de M. Dühring.

 

 

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Notes

 

[1] L'explication des crises par la sous-consommation vient de Sismondi et chez lui elle a encore un certain sens. C'est à lui que Rodbertus l'a empruntée et c'est dans Rodbertus que M. Dühring à son tour l'a copiée avec son habituelle manière de tout affadir. (F. E.)

 

[2] Le Capital, livre 1, tome II, pp. 49-50, E. S., 1969.

 

[3] Ibid., p. 104.

 

[4] Le Capital, livre I, tome II, p. 103, E. S., 1969.

 

[5] Ibid., I, pp. 165-166.

 

 

 

 

IV.

La répartition

 

Nous avons déjà vu précédemment que l'économie à la Dühring aboutit à cette thèse : le mode de Production capitaliste est tout à fait non et peut subsister, mais le mode de répartition capitaliste ne vaut rien et il faut qu'il disparaisse. Nous constatons maintenant que la “ socialité ” de M. Dühring n'est pas autre chose que l'application de cette thèse en imagination. En effet, il s'est avéré que M. Dühring n'a absolument rien à critiquer dans le mode de production, - en tant que tel. - de la société capitaliste, qu'il veut conserver dans toutes les relations principales l'ancienne division du travail et que, en conséquence, il n'a presque rien à dire de la production à l'intérieur de sa commune économique. La production. évidemment, est un domaine où il s'agit de réalités palpables et où, par conséquent, l' “ imagination rationnelle ” ne peut donner que peu de champ à l'envol de son âme libre : le risque de se rendre ridicule est trop proche ! Par contre, la répartition qui, selon les vues de M. Dühring, n'a absolument rien à faire avec la production, qui selon lui est déterminée non par la production, mais par un acte de volonté pur, - la répartition est le champ prédestiné de son “ alchimie sociale ”.

Au devoir égal de production répond le droit égal à la consommation, organisé dans la commune économique et dans la commune commerciale qui englobe un nombre assez élevé de communes économiques. Ici

“ le travail... s'échange contre un autre travail d'après le principe de l'estimation égale... Prestation et contre-prestation figurent ici une égalité réelle des grandeurs de travail. [Et pour appliquer cette] mise en équation des forces humaines, peu importe qu'elles aient individuellement produit plus ou moins, ou même par hasard rien du tout”,

car on peut considérer comme des prestations de travail toutes les opérations dans la mesure où elles exigent du temps et des forces, - y compris par conséquent le jeu de quilles et la promenade. Mais cet échange n'a pas lieu entre individus, puisque c'est la collectivité qui possède tous les moyens de production, donc aussi tous les produits : il a lieu, d'une part, entre chaque commune économique et ses membres individuels, d'autre part entre les diverses communes économiques et commerciales elles-mêmes.

“ Surtout, les diverses communes économiques remplaceront à l'intérieur de leur propre cadre le petit commerce par un débit pleinement planifié. ”

Le commerce en gros est tout autant organisé :

“ le système de la libre société économique reste par conséquent une grande institution d'échange, dont les opérations s'accomplissent grâce aux bases données par les métaux précieux. L'intelligence de la nécessité inéluctable de cette propriété fondamentale est ce qui distingue notre schéma de toutes les nébulosités inhérentes même aux formes les plus rationnelles des idées socialistes qui ont cours aujourd'hui.”

La commune économique, en tant que première appropriatrice des produits sociaux, doit, en vue de cet échange, fixer “ un prix unitaire pour chaque branche d'articles ”, d'après les frais de production moyens.

“ Ce que signifie actuellement pour la valeur et le prix... l'élément dit frais de revient de la production... cela sera représenté [dans la socialité]... par les évaluations de la quantité de travail à employer. Ces évaluations qui, d'après le principe de l'égalité juridique de toute personnalité étendu aussi à l'économie, peuvent se ramener à prendre finalement en considération le nombre des participants, donneront le rapport des prix correspondant à la fois aux conditions naturelles de la production et au droit social de réalisation de la valeur. Tout comme aujourd'hui, la production des métaux précieux restera décisive pour déterminer la valeur de la monnaie... On voit donc que dans la constitution sociale modifiée, loin de perdre la raison d'être et l'étalon des valeurs et par suite, des rapports dans lesquels les produits s'échangent les uns contre les autres, on les a proprement pour la première fois. ”

La fameuse “ valeur absolue ” est enfin réalisée.

Mais, d'autre part, la commune sera obligée aussi de mettre les individus en mesure de lui acheter les articles produits en versant à chacun, comme contre-prestation de son travail, une certaine somme d'argent journalière, hebdomadaire ou mensuelle, qui sera égale pour tous :

“ Donc, du point de vue de la socialité, il est indifférent de dire que le salaire disparaît ou qu'il devient obligatoirement la forme exclusive des revenus économiques. ”

Or salaires égaux et prix égaux établissent “ l'égalité quantitative, sinon qualitative, de la consommation ” et voilà réalisé au point de vue économique le “principe universel de justice ”. Sur la détermination du niveau de ce salaire de l'avenir, M. Dühring nous dit seulement qu'ici comme dans tous les autres cas, on échange “ travail égal contre travail égal ”. Pour un travail de six heures, il faudra donc payer une somme d'argent incorporant en soi également six heures de travail.

Cependant, il ne faut nullement confondre le “ principe universel de justice ” avec cet égalitarisme grossier qui dresse si vivement le bourgeois contre tout communisme, notamment contre le communisme ouvrier primitif. Il est loin d'être aussi inexorable qu'il voudrait le paraître.

“ L'égalité de principe des droits économiques n'exclut pas qu'on ajoute volontairement à ce qu'exige la justice, une expression de reconnaissance et d'hommage particuliers... La société s'honore elle-même en signalant les genres de rendement supérieurs par une dotation supplémentaire modérée pour la consommation. ”

Et M. Dühring s'honore lui-même lorsque, alliant l'innocence de la colombe et l'astuce du serpent, il montre un souci si touchant pour la surconsommation modérée des Dühring de l'avenir.

Ainsi, le mode de répartition capitaliste est définitivement éliminé. Car

“ à supposer que dans l'hypothèse d'un tel état de choses, quelqu'un puisse disposer réellement d'un excédent de moyens privés, il ne pourrait trouver aucun emploi capitaliste de cet excédent. Aucun individu ou aucun groupe ne le lui prendrait pour la production autrement que par la voie de l'échange ou de l'achat, mais il ne se trouverait jamais dans le cas de lui payer des intérêts ou un bénéfice. [Dès lors], une transmission par héritage correspondant au principe de l'égalité [est admissible. Elle est inévitable, car] une certaine transmission par héritage accompagnera toujours nécessairement le principe familial. [Le droit successoral ne pourra pas non plus] conduire à une accumulation de biens étendus, puisque, ici, la constitution de propriété... ne saurait jamais plus avoir pour but de créer des moyens de production et de pures existences de rentiers.”

Ainsi, la commune économique serait heureusement achevée. Voyons, maintenant comme elle fonctionne.

Nous admettons que toutes les hypothèses de M. Dühring soient complètement réalisées; nous supposons donc que la commune économique paye à chacun de ses membres pour un travail quotidien de six heures une somme d'argent dans laquelle s'incorporent également six heures de travail, disons douze marks. Nous admettons également que les prix correspondent exactement aux valeurs, donc dans notre hypothèse qu'ils n'englobent que les frais des matières premières, l'usure des machines, la consommation des moyens de travail et le salaire payé. Une commune économique de cent membres qui travaillent produit alors quotidiennement des marchandises pour une valeur de 1 200 marks, dans une année de 300 journées de travail pour 360 000 marks, et elle paye cette même somme à ses membres, dont chacun fait ce qu'il veut avec sa part quotidienne de 12 marks, ou annuelle de 3 600. Au bout de l'année, ou au bout de cent ans, la commune n'est pas plus riche qu'au début. Pendant ce temps, elle ne sera même pas capable de fournir la dotation supplémentaire modérée pour la consommation de M. Dühring à moins qu'elle n'entame son stock de moyens de production. L'accumulation a été totalement oubliée. Pis encore : comme l'accumulation est une nécessité sociale et qu'il y a dans le fait de garder de l'argent par devers soi une forme commode d'accumulation, l'organisation de la commune économique invite directement ses membres à l'accumulation privée, et par suite à sa propre destruction.

Comment échapper à ce déchirement dans la nature de la commune économique ? Elle pourrait recourir à la “ taxation ” bien-aimée, à l'enchérissement, et vendre sa production annuelle 480.000 marks au lieu de 360 009. Mais comme toutes les autres communes économiques sont dans la même situation, et seraient donc obligées de faire la môme chose, chacune devrait, dans l'échange avec l'autre, payer tout autant de “ taxation ” qu'elle en empocherait et le “tribut” ne retomberait donc que sur ses propres membres.

Ou bien alors la commune règle la chose en un tourne-main, en payant à chaque membre pour six heures de travail le produit de moins de six heures de travail, disons de quatre heures, donc en lui donnant huit marks par jour au lieu de douze, mais en laissant subsister les prix des marchandises à l'ancien niveau. Dans ce cas, elle fait directement et ouvertement ce qu'elle tentait précédemment de manière dissimulée et par un détour : elle constitue de la plus-value marxiste pour un montant annuel de 120 000 marks en payant ses membres, d'une manière tout à fait capitaliste, au-dessous de la valeur de leur production et en leur comptant par-dessus le marché à leur pleine valeur les marchandises qu'ils ne peuvent acheter qu'à elle. La commune économique ne peut donc constituer un fonds de réserve qu'en se dévoilant comme le truck-system  [1]“ perfectionné ” sur la base communiste la plus large.

Donc, de deux choses l'une : ou bien la commune économique échange “travail égal contre travail égal ” et dans ce cas, ce n'est pas elle, ce sont seulement les particuliers qui peuvent accumuler un fonds pour le maintien et l'extension de la production. Ou bien alors, elle constitue ce fonds, mais en ce cas, elle n'échange plus “ travail égal contre travail égal ”.

Voilà ce qu'il en est du contenu de l'échange dans la commune économique. Et qu'en est-il de la forme ? L'échange se fait par l'intermédiaire de la monnaie-métal et M. Dühring n'est pas peu lier de la “ portée historique ” de cette amélioration. Mais dans le commerce entre la commune et ses membres, l'argent n'est absolument pas de l'argent, et ne fonctionne absolument pas comme argent. Il sert de pur certificat de travail; il constate seulement, pour parier comme Marx, “ la part individuelle du producteur au travail commun et son droit individuel à la fraction du produit commun destinée à la consommation ”, et, dans cette fonction, il est “ tout aussi peu ” de l'argent “qu'une contremarque de théâtre ”  [2]. Il peut donc être remplacé par n'importe quel signe, comme par exemple chez Weitling, qui le remplace par un “ grand livre commercial ”, où on porte sur une page les heures de travail et sur l'autre les jouissances obtenues en échange . Bref, dans le commerce de la commune économique avec ses membres, il fonctionne simplement comme la “ monnaie-heure de travail” d' Owen, cette “ chimère ” que M. Dühring regarde du haut de sa grandeur et qu'il est pourtant obligé d'introduire lui-même dans son économie de l'avenir. Que la contremarque qui désigne la mesure du “devoir de production” rempli et du “droit à la consommation” ainsi acquis soit un chiffon de papier, un jeton ou une pièce d'or, cela n'a absolument aucune importance pour cette fin-ci. Mais il n'en est pas du tout de même pour d'autres fins, comme nous le verrons.

Si la monnaie-métal fonctionne déjà non comme monnaie, mais comme contremarque travestie du travail dans le commerce de la commune économique avec ses membres, elle arrive encore moins à sa fonction de monnaie dans l'échange entre les diverses communes économiques. Ici, d'après les hypothèses de M. Dühring, la monnaie-métal est totalement superflue. En effet, il suffirait d'une simple comptabilité, qui accomplit d'une façon bien plus simple l'échange de produits d'un travail égal contre produits d'un travail égal si elle calcule avec l'étalon naturel du travail, - le temps, l'heure de travail comme unité. - que si elle traduit d'abord les heures de travail en argent. L'échange est, en réalité, pur échange en nature; toutes les créances excédentaires sont facilement et simplement compensables par des traites sur d'autres communes. Mais si une commune devait réellement avoir un déficit vis-à-vis d'autres communes, alors tout l'or du monde aurait beau être “monnaie par destination naturelle ”, il ne pourrait pas épargner à cette commune l'obligation de combler ce déficit par une augmentation de son propre travail si elle ne veut pas tomber par sa dette dans la dépendance d'autres communes. Au reste, le lecteur est prié de garder sans cesse en mémoire que nous ne faisons nullement ici une construction d'avenir. Nous acceptons simplement les hypothèses de M. Dühring et ne faisons qu'en tirer les conséquences inévitables.

Donc, ni dans l'échange entre la commune économique et ses membres, ni dans l'échange entre les différentes communes, l'or qui “ est monnaie par destination naturelle” ne peut arriver à réaliser cette nature qui est la sienne. Cependant, M. Dühring lui prescrit d'accomplir une fonction monétaire même dans la “ socialité ”. Il nous faut donc chercher un autre champ d'action pour cette fonction monétaire. Et ce champ d'action existe. M. Dühring met sans doute chacun en mesure d'avoir “ une consommation quantitativement égale”, mais il ne peut y obliger personne. Au contraire, il est fier de dire que dans son univers, chacun peut faire ce qu'il veut de son argent. Il ne peut donc pas empêcher que les uns se mettent de côté un petit trésor en argent, tandis que les autres ne s'en tirent pas avec le salaire qu'on leur paye. Il rend même cela inévitable en reconnaissant expressément la propriété commune de la famille dans le droit successoral, d'où résulte, par conséquent, l'obligation pour les parents d'entretenir les enfants. Mais voilà qui fait une brèche puissante à la consommation quantitativement égale. Le célibataire vit magnifiquement et dans le bonheur avec ses huit ou douze marks quotidiens, tandis que le veuf avec huit enfants mineurs s'en tire misérablement. Mais d'autre part, en acceptant sans plus l'argent en paiement, la commune laisse ouverte la possibilité que cet argent ait été acquis autrement que par le travail personnel. Non olet, “ l'argent n'a pas d'odeur ”. Elle ne sait pas d'où il vient. Mais ainsi sont données toutes les conditions pour que la monnaie-métal qui, jusqu'à présent, n'a joué que le rôle d'un jeton de travail, prenne une fonction monétaire réelle. Voici donc l'occasion et le motif, d'une part, de thésauriser, d'autre part, de s'endetter. Le nécessiteux emprunte à celui qui thésaurise. L'argent emprunté, accepté en paiement de moyens de subsistance par la commune, redevient donc ce qu'il est dans la société actuelle : incarnation sociale du travail humain, étalon réel du travail, moyen de circulation universel. Toutes les “ lois et normes administratives” du monde sont aussi impuissantes là-contre que contre la table de multiplication ou la composition chimique de l'eau. Et comme celui qui thésaurise est en mesure de réclamer au nécessiteux des intérêts, voilà, en même temps que la fonction monnaie de l'argent-métal, l'usurier rétabli lui aussi.

Jusqu'ici, nous n'avons considéré que les effets du maintien de la monnaie-métal à l'intérieur du champ d'action de la commune économique à la Dühring. Mais au delà de ce champ d'action, le reste maudit de l'univers continue, en attendant, son bonhomme de chemin tout tranquillement. L'or et l'argent restent, sur le marché mondial, monnaie universelle, moyen d'achat et de paiement universel, incarnation sociale absolue de la richesse. Et avec cette propriété du métal précieux apparaît, pour les individus, membres de la commune économique, un motif nouveau de thésaurisation, d'enrichissement, d'usure : le désir de se mouvoir dans la liberté et l'indépendance à l'égard de la commune et au delà de ses limites et de faire valoir sur le marché mondial la richesse individuelle accumulée. Les usuriers se transforment en hommes faisant le commerce du moyen de circulation, en banquiers, en dominateurs du moyen de circulation et de la monnaie universelle, par suite en dominateurs de la production, par suite en dominateurs des moyens de production, même si, nominalement, ceux-ci figurent encore pendant des années comme propriété de la commune économique et commerciale. Mais, par suite, les thésauriseurs et usuriers convertis en banquiers sont également les maîtres de la commune économique et commerciale elle-même. La “ socialité ” de M. Dühring se distingue en effet de façon très essentielle des “ nébulosités ” des autres socialistes. Elle n'a d'autre but que de réengendrer la haute finance, sous le contrôle de qui et pour la bourse de qui elle s'échinera bravement, - si toutefois elle se constitue et se consolide. Le seul salut pour elle serait que les thésauriseurs préfèrent, grâce à leur monnaie universelle..., filer au plus vite de la commune.

Étant donné la vaste ignorance du socialisme ancien qui règne en Allemagne, un jeune homme innocent pourrait soulever la question de savoir si, par exemple, les bons de travail d'Owen ne pourraient donner lieu à un abus semblable. Bien que nous n'ayons pas à développer ici la signification de ces bons de travail, disons pourtant ce qui suit, pour comparer l' “ ample schéma” à la Dühring avec les “ idées grossières, lourdes et indigentes” d'Owen : il faudrait d'abord, pour un tel abus des bons de travail d'Owen, leur transformation en argent réel, alors que M. Dühring suppose l'argent réel, mais entend lui interdire de fonctionner autrement que comme simple jeton de travail. Tandis qu'il y aurait là abus réel, ici s'affirme la nature immanente de l'argent, indépendante de la volonté humaine; ici, c'est l'argent qui réalise son usage propre et exact en face de l'abus que M. Dühring veut lui imposer en vertu de sa propre ignorance de la nature de l'argent. Deuxièmement, chez Owen, les bons de travail ne sont qu'une forme de transition à la communauté complète et à la libre utilisation des ressources sociales, et accessoirement tout au plus un moyen de rendre le communisme plausible pour le public britannique. Si donc quelque abus devait obliger la société d'Owen à abolir les jetons de travail, cette société ferait ainsi un pas de plus vers son but et entrerait dans un stade d'évolution plus parfait. Que, par contre, la commune économique à la Dühring abolisse l'argent, elle anéantit d'un seul coup sa “ portée historique”, elle élimine sa beauté la plus originale, cesse d'être commune économique à la Dühring et se ravale aux nébulosités dont M. Dühring n'a pu la tirer qu'au prix de tant d'amère besogne de l'imagination rationnelle  [3].

D'où viennent donc toutes les étranges erreurs et complications dans lesquelles se débat la commune économique à la Dühring ? Simplement de la nébulosité qui, dans le cerveau de M. Dühring, enveloppe les concepts de valeur et de monnaie et qui, en fin de compte, le pousse à vouloir découvrir la valeur du travail. Mais comme M. Dühring ne détient nullement le monopole pour l'Allemagne de ce genre de nébulosité et qu'il trouve, au contraire, une nombreuse concurrence, nous voulons “prendre un instant sur nous pour débrouiller l'écheveau ” qu'il a constitué.

La seule valeur que connaisse l'économie est la valeur de marchandises. Que sont les marchandises ? Des produits créés dans une société de producteurs privés plus ou moins isolés, donc en premier lieu des produits privés, Mais ces produits privés ne deviennent des marchandises que lorsqu'ils ne sont pas produits pour la consommation du producteur, mais pour la consommation par d'autres, donc pour la consommation sociale; ils entrent dans la consommation sociale par l'échange. Les producteurs privés sont donc dans un lien social, constituent une société. Leurs produits, quoique produits privés de chacun, sont donc en même temps, mais sans intention et pour ainsi dire contre leur volonté, également des produits sociaux. En quoi consiste dès lors le caractère social de ces produits privés ? Manifestement en deux propriétés : d'abord en ceci qu'ils satisfont tous un besoin humain quelconque, qu'ils ont une valeur d'usage non seulement pour le producteur, mais aussi pour d'autres; et deuxièmement, en ceci que, tout en étant des produits des travaux individuels les plus divers, ils sont en même temps des produits du travail humain tout court, du travail humain général. Dans la mesure où ils ont aussi pour d'autres une valeur d'usage, ils peuvent d'une façon générale entrer dans l'échange; dans la mesure où il y a en eux tous du travail humain général, simple dépense de force de travail humaine, ils peuvent être comparés les uns aux autres dans l'échange par la quantité de ce travail que chacun d'eux contient, ils peuvent être posés comme égaux ou non égaux. Dans deux produits privés égaux, il peut y avoir, les conditions sociales restant égales d'ailleurs, une quantité inégale de travail individuel, mais il n'y a toujours qu'une quantité égale de travail humain général. Un forgeron maladroit peut mettre à faire cinq fers à cheval le même temps qu'un forgeron adroit à en faire dix. Mais la société ne valorise pas la maladresse contingente de l'un, elle ne reconnaît comme travail humain général qu'un travail d'habileté moyenne normale. Un des cinq fers à cheval du premier n'a donc pas dans l'échange plus de valeur que l'un des dix forgés par l'autre dans un temps de travail égal. Ce n'est que dans la mesure où il est socialement nécessaire que le travail individuel contient du travail humain général.

Donc, lorsque je dis qu'une marchandise a telle valeur déterminée, je dis : 1. qu'elle est un produit socialement utile; 2. qu'elle se trouve produite par une personne privée à compte privé; 3. que, tout en étant produit de travail privé, elle est pourtant en même temps, et pour ainsi dire sans le savoir ou le vouloir, produit aussi de travail social, et d'une quantité déterminée de ce travail, établie par une méthode sociale, par l'échange; 4. j'exprime cette quantité non en travail même, en tel et tel nombre d'heures de travail, mais dans une autre marchandise. Donc, si je dis que cette montre a autant de valeur que cette pièce de tissu et que chacun d'eux vaut cinquante marks, je dis : la montre, le tissu et l'argent contiennent autant de travail social. Je constate donc que le temps de travail social représenté en eux a été socialement mesuré et trouvé égal. Mais il n'a pas été mesuré directement, de façon absolue, comme on mesure d'ordinaire du temps de travail en heures ou en journées de travail, etc.; il a été mesuré par un détour, au moyen de l'échange, relativement. C'est pourquoi je ne peux pas non plus exprimer ce quantum constaté de temps de travail par des heures de travail, dont le nombre me reste inconnu; je ne puis l'exprimer aussi que par un détour, d'une manière relative, en une autre marchandise, qui représente le même quantum de temps de travail social. La montre vaut autant que la pièce de tissu.

Mais du fait que la production marchande et l'échange de marchandises contraignent la société dont ils sont la base à ce détour, ils la contraignent également à le réduire le plus possible. lis mettent à part, dans la plèbe commune des marchandises, une marchandise royale, dans laquelle la valeur de toutes les autres marchandises peut s'exprimer une fois pour toutes, une marchandise qui passe pour l'incarnation immédiate du travail social et en conséquence, devient échangeable d'une manière immédiate et inconditionnelle contre toutes les autres marchandises : l'argent. L'argent est déjà contenu en germe dans le concept de valeur, il n'est que la valeur développée. Mais du fait que la valeur des marchandises prend vis-à-vis des marchandises elles-mêmes une existence indépendante sous la forme de l'argent, un facteur nouveau s'introduit dans la société qui produit et échange les marchandises, un facteur doué de fonctions et d'effets sociaux nouveaux. Il suffit que nous le constations pour l'instant sans y regarder de plus près.

L'économie de la production marchande n'est nullement la seule science qui n'ait à compter qu'avec des facteurs connus d'une façon relative. Dans la physique non plus, nous ne savons pas combien de molécules de gaz singulières existent dans un volume de gaz donné, la pression et la température étant également données. Mais nous savons que, dans la mesure où la loi de Boyle est exacte, ce volume donné de n'importe quel gaz contient autant de molécules qu'un volume égal d'un autre gaz quelconque à pression et à température égales. C'est pourquoi nous pouvons comparer quant à leur teneur en molécules les volumes les plus divers des gaz les plus divers dans les conditions de pression et de température les plus diverses; et si nous adoptons un litre de gaz à la température de 0' centigrade et sous la pression de 760 m/m comme unité, nous pouvons mesurer avec cette unité la teneur en molécules. En chimie, les poids atomiques absolus des différents éléments nous sont également inconnus. Mais nous les connaissons relativement en connaissant leurs rapports réciproques. Donc, de même que la production marchande et son économie obtiennent une expression relative des quanta de travail inconnus qui sont contenus dans les différentes marchandises grâce à la comparaison de ces marchandises quant à leur teneur relative en travail, de même la chimie se procure une expression relative de la grandeur des poids atomiques qui lui sont inconnus en comparant les éléments différents quant à leur poids atomique, en exprimant le poids atomique de l'un en multiples ou en fractions de l'autre (soufre, oxygène, hydrogène). Et de même que la production marchande érige l'or en marchandise absolue, en équivalent général des autres marchandises, en étalon de toutes les valeurs, de même la chimie érige l'hydrogène en monnaie chimique, en posant son poids atomique comme égal à 1 et en réduisant les poids atomiques de tous les autres éléments à l'hydrogène, en les exprimant en multiples de son poids atomique à lui.

Cependant, la production marchande n'est nullement la forme exclusive de la production sociale. Dans la communauté de l'Inde antique, dans la communauté familiale des Slaves du sud, les produits ne se transforment pas en marchandises. Les membres de la commune sont directement organisés en société pour la production, le travail est réparti d'après la tradition et les besoins, de même les produits dans la mesure où ils tombent dans la consommation. La production immédiatement sociale comme la répartition directe exclut tout échange de marchandise, donc aussi la transformation des produits en marchandises (du moins à l'intérieur de la commune), et par suite, leur transformation en valeurs.

Dès que la société se met en possession des moyens de production et les emploie pour une production immédiatement socialisée, le travail de chacun, si différent que soit son caractère spécifique d'utilité, devient d'emblée et directement du travail social. La quantité de travail social que contient un produit n'a pas besoin, dès lors, d'être d'abord constatée par un détour; l'expérience quotidienne indique directement quelle quantité est nécessaire en moyenne. La société peut calculer simplement combien il y a d'heures de travail dans une machine à vapeur, dans un hectolitre de froment de la dernière récolte, dans cent mètres carrés de tissu de qualité déterminée. Il ne peut donc pas lui venir à l'idée de continuer à exprimer les quanta de travail qui sont déposés dans les produits et qu'elle connaît d'une façon directe et absolue, dans un étalon seulement relatif, flottant, inadéquat, autrefois inévitable comme expédient, en un tiers produit, au lieu de le faire dans son étalon naturel, adéquat, absolu, le temps. Pas plus qu'il ne viendrait à l'idée de la chimie d'exprimer encore les poids atomiques d'une façon relative, par le détour de l'atome d'hydrogène, le jour où elle serait en mesure de les exprimer absolument, dans leur étalon adéquat, à savoir dans un poids réel, en billionnième ou en quadrillionnième de gramme. Donc, dans les conditions supposées plus haut, la société n'attribue pas non plus de valeurs aux produits. Elle n'exprimera pas le fait simple que les cent mètres carrés de tissu ont demandé pour leur production, disons mille heures de travail, sous cette forme louche et absurde qu'ils vaudraient mille heures de travail. Certes, la société sera obligée de savoir même alors combien de travail il faut pour produire chaque objet d'usage. Elle aura à dresser le plan de production d'après les moyens de production, dont font tout spécialement partie les forces de travail. Ce sont, en fin de compte, les effets utiles des divers objets d'usage, pesés entre eux et par rapport aux quantités de travail nécessaires à leur production, qui détermineront le plan. Les gens règleront tout très simplement sans intervention de la fameuse “ valeur ”   [4].

Le concept de valeur est l'expression la plus générale, et en conséquence la plus large, des conditions économiques de la production marchande. Le concept de valeur contient donc le germe, non seulement de la monnaie, mais aussi de toutes les formes plus amplement développées de la production marchande et de l'échange de marchandises. Dans le fait que la valeur est l'expression du travail social contenu dans les produits privés, réside déjà la possibilité de la différence entre ce travail et le travail individuel contenu dans le même produit. Si donc un producteur privé continue à produire au mode ancien, tandis que le mode de production social progresse, cette différence lui devient fort sensible. La même chose se passe dès que l'ensemble des fabricants privés d'un genre de marchandise déterminé en produit un quantum qui dépasse les besoin sociaux. Dans le fait que la valeur d'une marchandise ne peut s'exprimer qu'en une autre marchandise et ne peut se réaliser que par l'échange contre celle-ci réside déjà la possibilité que l'échange n'arrive absolument pas à se faire, ou tout au moins qu'il ne réalise pas la valeur exacte. Enfin, quand la marchandise spécifique force de travail apparaît sur le marché, sa valeur se détermine, comme celle de toute autre marchandise, d'après le temps de travail socialement nécessaire à sa production. C'est pourquoi la forme de valeur des produits contient déjà en germe toute la forme capitaliste de production, l'antagonisme entre capitaliste et salarié, l'armée industrielle de réserve, les crises. Par conséquent, vouloir abolir la forme de production capitaliste en instaurant la “ vraie valeur ”, c'est vouloir abolir le catholicisme en instaurant le “ vrai ” pape, ou instaurer une société dans laquelle les producteurs dominent enfin un jour leur produit, par la mise en oeuvre conséquente d'une catégorie économique qui est l'expression la plus ample de l'asservissement du producteur à son propre produit.

Une fois que la société produisant les marchandises a développé jusqu'à la forme monnaie la forme valeur inhérente aux marchandises comme telles, on voit surgir au jour plusieurs des germes dissimulés encore dans la valeur. Le premier effet et le plus essentiel est la généralisation de la forme marchande. L'argent impose la forme marchande même aux objets produits jusqu'alors pour la consommation directe du producteur, il les entraîne dans l'échange. Par là, la forme marchande et l'argent pénètrent dans l'économie intérieure des communautés directement socialisées en vue de la production, ils rompent un lien de la collectivité après l'autre et résolvent la communauté en une foule de producteurs privés. Tout d'abord, comme on peut le voir dans l'Inde, l'argent met la culture individuelle à la place de l'exploitation en commun du sol; plus tard, il dissout la propriété commune de la terre cultivable attestée encore dans la redistribution périodique, par un partage définitif (par exemple, dans les communautés rurales des bords de la Moselle ; cela commence aussi dans la communauté russe); enfin, il pousse à la répartition de ce qui reste de possession commune des forêts et des pâturages. Quelles que soient les autres causes fondées sur le développement de la production qui sont également à l'œuvre ici, l'argent reste toujours le moyen le plus puissant pour les faire agir sur les communautés. Et c'est par la même nécessité naturelle que l'argent, en dépit de toutes les “ lois et normes administratives ”, ne pourrait que dissoudre la commune économique à la Dühring si jamais elle s'établissait.

Nous avons déjà vu plus haut (Économie, chapitre VI), que c'est une contradiction dans les termes que de parler d'une valeur du travail. Comme le travail, dans certaines conditions sociales, engendre non seulement des produits, Mais aussi de la valeur et qu'on mesure cette valeur par le travail, le travail ne peut pas plus avoir une valeur particulière que la pesanteur comme telle ne peut avoir un poids particulier, ou la chaleur une température particulière. Mais c'est la propriété caractéristique de tout confusionnisme social rêvassant sur la “ vraie valeur ” que de s'imaginer que dans la société-actuelle l'ouvrier ne reçoit pas la pleine “ valeur ” de son travail et que le socialisme est appelé à y remédier. Il faut en conséquence découvrir d'abord ce qu'est la valeur du travail; et on la trouve en essayant de mesurer le travail non d'après sa mesure adéquate, le temps, mais d'après son produit. L'ouvrier doit recevoir le “fruit intégral du travail”2. Non seulement le produit du travail, mais le travail lui-même doit être immédiatement échangeable contre un produit, une heure de travail contre le produit d'une autre heure de travail. Mais il se présente tout de suite une anicroche “ très scabreuse ”. On répartit le produit intégral. On retire à la société la fonction progressive la plus importante de la société, l'accumulation; on la remet aux mains et à l'arbitraire des individus. Les individus peuvent faire ce qu'ils veulent de leurs “ fruits ”, la société reste dans le meilleur des cas aussi riche ou aussi pauvre qu'elle était. Si donc on a centralisé entre les mains de la société les moyens de production accumulés dans le passé, c'est uniquement pour que tous les moyens de production accumulés dans l'avenir s'éparpillent de nouveau entre les mains des individus. On donne un soufflet à ses propres hypothèses, on est arrivé à une pure absurdité.

On veut que du travail fluide, de la force de travail en action, soit échangée contre un produit du travail. Elle est dès lors marchandise tout comme le produit contre lequel elle doit être échangée. La valeur de cette force de travail n'est dès lors nullement déterminée d'après son produit, mais d'après le travail social incorporé en elle, donc d'après la loi actuelle du salaire.

Mais c'est précisément ce qu'on ne veut pas. On veut que le travail fluide, la force de travail soit échangeable contre son produit intégral. Cela signifie qu'elle doit être échangeable non contre sa valeur, mais contre sa valeur d'usage; la loi de la valeur doit s'appliquer à toutes les autres marchandises, mais elle doit être supprimée pour la force de travail. Tel est le confusionnisme bien propre à se supprimer lui-même qui se cache derrière la “ valeur du travail ”.

“ L'échange de travail contre travail d'après le principe d'évaluation égale”, dans la mesure où cela a un sens, par conséquent la possibilité d'échanger l'un contre l'autre des Produits de travail social égal, par conséquent la loi de la valeur est la loi fondamentale précisément de la production marchande, par conséquent aussi de sa forme la plus élevée, la production capitaliste. Elle s'impose dans la société actuelle de la seule manière dont des lois économiques puissent s'imposer dans une société de producteurs privés : comme une loi de la nature qui réside dans les choses et les rapports, qui est indépendante de la volonté ou de l'activité des producteurs, qui agit aveuglément. En érigeant cette loi en loi fondamentale de sa commune économique et en demandant à celle-ci de l'appliquer en pleine conscience, M. Dühring fait de la loi fondamentale de la société existante, la loi fondamentale de sa société imaginaire. Il veut la société existante, mais sans ses anomalies. Il se meut donc par là tout à fait sur le même terrain que Proudhon. Comme celui-ci, il veut éliminer les anomalies qui sont issues de l'évolution de la production marchande en production capitaliste en faisant valoir à leur encontre la loi fondamentale de la production marchande, la loi dont la mise en oeuvre a précisément engendré ces anomalies. Comme Proudhon, il veut supprimer les conséquences réelles de la loi de la valeur à l'aide de conséquences imaginaires.

Mais si fièrement que notre moderne Don Quichotte, monté sur sa noble Rossinante, le “ principe universel de justice ”, et suivi de son brave Sancho Pança, Abraham Ensz, se mette en campagne pour aller en chevalier errant à la conquête de l'armet de Mambrin, la “ valeur du travail”, - nous craignons, nous craignons fort qu'il ne rapporte rien que le vieux plat à barbe du roman.

 

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Notes

 

[1] On appelle en Angleterre truck-system le système, bien connu en Allemagne aussi, dans lequel les fabricants tiennent eux-mêmes des magasins et obligent leurs ouvriers à se fournir chez eux en marchandises. (F. E.)

 

[2] Le Capital, livre I, tome I, p. 104 (note), E. S., 1971.

 

[3] Remarquons en passant que le rôle joué par les jetons de travail dans la société communiste d'Owen est entièrement inconnu à M. Dühring. Il ne connaît ces jetons, - par Sargant, - que dans la mesure où ils figurent dans la tentative naturellement manquée des bazars d'échange du travail, tentative pour passer de la société actuelle à la société communiste au moyen de l'échange de travail direct. (F. E.)

 

[4] J'ai énoncé dès 1844 (Annales franco-allemandes, p. 95 *) que cette évaluation de l'effet utile et de la dépense de travail dans la décision relative à la production est tout ce qui reste dans une société communiste du concept de valeur de l'économie politique. Mais, comme on le voit, la justification scientifique de cette thèse n'est devenue possible que par le Capital de Marx. (F. E.)
* Engels se réfère ici à son article “ Esquisse d'une critique de l'économie politique ”, paru dans les Annales franco-allemandes.

 

 

 

 

V.

État, famille, éducation

 

Avec les deux chapitres précédents, nous aurions à peu près épuisé le contenu économique des “ nouvelles formations socialitaires ” de M. Dühring. Tout au plus faudrait-il encore remarquer que “ l'ampleur universelle de l'horizon historique ” ne l'empêche nullement de percevoir ses intérêts spéciaux, même en faisant abstraction de la surconsommation modérée que l'on sait. Comme l'ancienne division du travail subsiste dans la socialité, la commune économique devra compter, non seulement avec des architectes et des manœuvres, mais aussi avec des hommes de lettres de profession, ce qui fait surgir la question du sort du droit d'auteur. Cette question occupe M. Dühring plus que toute autre. Partout, par exemple à propos de Louis Blanc et de Proudhon, le droit d'auteur vient se mettre dans les jambes du lecteur, pour s'étaler, enfin, sur neuf pages du Cours et se réfugier heureusement dans le havre de la socialité sous la forme d'une mystérieuse “rémunération du travail ”, sans qu'on nous dise si c'est avec ou sans surconsommation modérée. Un chapitre sur la position des puces dans le système naturel de la société aurait été tout aussi à sa place et en tout cas, moins ennuyeux.

La “ Philosophie ” donne des prescriptions détaillées sur le régime politique de l'avenir. En cette matière, Rousseau a beau être le “ seul précurseur important ” de M. Dühring, il n'a tout de même pas posé les bases à une profondeur suffisante; son successeur plus profond y remédie de façon radicale en délayant Rousseau au maximum et en le lardant des déchets de la Philosophie du droit de Hegel bouillis en un vague brouet. “ La souveraineté de l'individu ” constitue le fondement de l'État de l'avenir à la Dühring. Elle ne doit pas être opprimée dans la domination de la majorité, mais y atteindre pour la première fois son point culminant. Comment cela se réalise-t-il ? De façon très simple.

“ Si l'on suppose dans toutes les directions des accords de chacun avec chacun et si ces contrats ont pour objet l'assistance mutuelle contre des dommages injustes, - il n'y aura alors de renforcement que de la puissance destinée au maintien du droit, et il n'y aura plus aucun droit déduit d'un pur et simple excès de pouvoir de la foule sur l'individu ou de la majorité sur la minorité. ”

Telle est la facilité avec laquelle la force vive de cette jonglerie qu'est la philosophie du réel passe à travers les obstacles les plus infranchissables, et si le lecteur pense qu'il n'est pas plus avancé que devant, M. Dühring lui répond qu'il ne faut pas prendre la chose aussi à la légère, car

“ la moindre erreur dans la conception du rôle de la volonté générale anéantirait la souveraineté de l'individu, et c'est cette souveraineté seule qui permet la déduction de droits réels. ”

M. Dühring traite son public tout à fait selon son mérite, quand il se moque de lui. Il aurait pu servir encore de pires énormités : les étudiants en philosophie du réel ne s'en seraient pas aperçus.

Or, la souveraineté de l'individu consiste essentiellement en ceci que “vis-à-vis de l'État, l'individu est dans un état de contrainte absolue”, mais cette contrainte ne peut se justifier que dans la mesure où “elle sert réellement la justice naturelle ”. A cette fin, il y aura “ législation et magistrature ”, mais elles “doivent rester avec la communauté ”; en outre, une alliance défensive, qui se manifeste “ par la solidarité dans l'armée ou dans une section exécutive requise pour le service intérieur de sécurité ”, par conséquent aussi, armée, police et gendarmes. En vérité, M. Dühring a déjà si souvent fait ses preuves de brave Prussien ! Il se montre ici l'égal de ce Prussien modèle qui, d'après feu le ministre von Rochow, “ porte son gendarme dans le cœur ”. Mais cette gendarmerie de l'avenir ne sera pas aussi dangereuse que les “ passéistes   [1] ” d'aujourd'hui. Quelles que soient ses violences sur l'individu souverain, celui-ci a toujours une consolation :

“ la justice ou l'injustice dont, selon les circonstances, il es ! l'objet de la part de la société libre, ne peut jamais être quelque chose de pire que ce qu'entraînerait lui aussi l'état de nature ! ”

Et ensuite, après nous avoir fait trébucher encore une fois sur ses inévitables droits d'auteur, M. Dühring nous assure que dans son monde de l'avenir, il y aura un “ droit d'accès au barreau qui sera, cela va sans dire, intégralement libre et général ”. “ La libre société imaginée aujourd'hui ” devient de plus en plus mêlée : des architectes, des manœuvres, des hommes de lettres, des gendarmes, et par-dessus le marché, encore des avocats ! Ce “ royaume intellectuel solide et critique” ressemble, à s'y méprendre, aux divers royaumes célestes des diverses religions, dans lesquels le croyant retrouve toujours transfiguré ce qui lui a adouci sa vie terrestre. Et M. Dühring n'appartient-il pas à l'État où “ chacun peut faire son salut à sa façon ” ? Que demander de plus ?

Ce que nous pourrions bien demander est d'ailleurs indifférent. L'important, c'est ce que M. Dühring veut. Et M. Dühring se distingue de Frédéric Il en ceci que dans son État de l'avenir, il n'est nullement vrai que chacun puisse faire son salut à sa façon. La Constitution de cet État de l'avenir dit :

“ Dans la libre société, il ne peut y avoir de culte; car chacun de ses membres a dépassé l'illusion primitive et enfantine que derrière la nature ou au-dessus d'elle, il y a des êtres sur lesquels on peut agir par sacrifices ou prières. [Un] système de socialité correctement compris doit donc... abolir tout l'appareil de la sorcellerie cléricale et, par suite, tous les éléments essentiels des cultes. ”

On interdit la religion.

Or, toute religion n'est que le reflet fantastique, dans le cerveau des hommes, des puissances extérieures qui dominent leur existence quotidienne, reflet dans lequel les puissances terrestres prennent la forme de puissances supra-terrestres. Dans les débuts de l'histoire, ce sont d'abord les puissances de la nature qui sont sujettes à ce reflet et qui dans la suite du développement passent, chez les différents peuples, par les personnifications les plus diverses et les plus variées. Ce premier processus a été remonté par la mythologie comparée, du moins pour les peuples indo-européens, jusqu'à son origine dans les Védas de l'Inde, puis dans sa continuation, il a été montré dans le détail chez les Hindous, les Perses, les Grecs, les Romains et les Germains, et dans la mesure où nous avons suffisamment de documents, également chez les Celtes, les Lithuaniens et les Slaves. Mais bientôt, à côté des puissances naturelles, entrent en action aussi des puissances sociales, puissances qui se dressent en face des hommes, tout aussi étrangères et au début, tout aussi inexplicables, et les dominent avec la même apparence de nécessité naturelle que les forces de la nature elles-mêmes. Les personnages fantastiques dans lesquels ne se reflétaient au début que les forces mystérieuses de la nature, reçoivent par là des attributs sociaux, deviennent les représentants de puissances historiques   [2]. A un stade plus avancé encore de l'évolution, l'ensemble des attributs naturels et sociaux des dieux nombreux est reporté sur un seul dieu tout-puissant, qui n'est lui-même à son tour que le reflet de l'homme abstrait. C'est ainsi qu'est né le monothéisme, qui fut dans l'histoire le dernier produit de la philosophie grecque vulgaire à son déclin et trouva son incarnation toute prête dans le Dieu national exclusif des Juifs, Jahvé. Sous cette figure commode, maniable et susceptible de s'adapter à tout, la religion peut subsister comme forme immédiate, c'est-à-dire sentimentale, de l'attitude des hommes par rapport aux puissances étrangères, naturelles et sociales, qui les dominent, tant que les hommes sont sous la domination de ces puissances. Or nous avons vu à maintes reprises que, dans la société bourgeoise actuelle, les hommes sont dominés par les rapports économiques créés par eux-mêmes, par les moyens de production produits par eux-mêmes, comme par une puissance étrangère. La base effective de l'action réflexe religieuse subsiste donc et avec elle, le reflet religieux lui-même. Et même si l'économie bourgeoise permet de glisser un regard dans l'enchaînement causal de cette domination étrangère, cela ne change rien à l'affaire. L'économie bourgeoise ne peut ni empêcher les crises en général, ni protéger le capitaliste individuel des pertes, des dettes sans provision et de la faillite, ou l'ouvrier individuel du chômage et de la misère. Le proverbe est toujours vrai : l'homme propose et Dieu dispose (Dieu, c'est-à-dire la domination étrangère du mode de production capitaliste). La simple connaissance, quand même elle irait plus loin et plus profond que celle de l'économie bourgeoise, ne suffit pas pour soumettre des puissances sociales à la domination de la société. Il y faut avant tout un acte social. Et lorsque cet acte sera accompli, lorsque la société, par la prise de possession et le maniement planifié de l'ensemble des moyens de production, se sera délivrée et aura délivré tous ses membres de la servitude où les tiennent présentement ces moyens de production produits par eux-mêmes, mais se dressant en face d'eux comme une puissance étrangère accablante; lorsque donc l'homme cessera de simplement proposer, mais aussi disposera, - c'est alors seulement que disparaîtra la dernière puissance étrangère qui se reflète encore dans la religion, et que par là disparaîtra le reflet religieux lui-même, pour la bonne raison qu'il n'y aura plus rien à refléter.

Au contraire, M. Dühring ne peut pas attendre que la religion meure de cette mort naturelle qui lui est promise. Il procède de façon plus radicale. Il est plus bismarckien que Bismarck; il décrète des lois de mai aggravées , non seulement contre le catholicisme, mais contre toute religion en général; il lance ses gendarmes de l'avenir à la poursuite de la religion et ainsi il l'aide à accéder au martyre et prolonge sa vie. Où que nous regardions, c'est du socialisme spécifiquement prussien !

Quand M. Dühring a ainsi heureusement anéanti la religion,

“ l'homme fort de lui-même et de la nature et mûr pour reconnaître ses forces collectives peut désormais prendre hardiment toutes les routes que lui ouvrent le cours des choses et sa propre essence. ”

Considérons maintenant, pour changer, quel “ cours des choses ” l'homme fort de lui-même peut hardiment prendre sur les indications de M. Dühring.

Le premier cours des choses qui rend l'homme fort de lui-même est la naissance. Puis, il reste, pour le temps de sa minorité naturelle, confié à l' “ éducatrice naturelle des enfants ”, la mère.

“ Cette période peut, comme dans le vieux droit romain, durer jusqu'à la puberté, c'est-à-dire à peu près jusqu'à quatorze ans. ”

C'est seulement lorsque des garçons déjà âgés sont assez mal élevés pour ne pas respecter comme il faut l'autorité de la mère que l'assistance paternelle, mais surtout les mesures pédagogiques de l'État, remédieront à ce défaut. Avec la puberté, l'enfant entre sous la “ tutelle naturelle du père ”, si toutefois il en existe un avec une “ paternité réelle indiscutée ”; autrement, la communauté place un tuteur.

De même que, précédemment, M. Dühring avait l'idée qu'on pouvait remplacer le mode de production capitaliste par le mode social sans refondre la production elle-même, de même il s'imagine ici qu'on peut arracher la famille bourgeoise moderne à toute sa base économique sans changer par là toute sa forme. Cette forme est pour lui si immuable qu'il fait même du “ vieux droit romain ”, bien que sous une forme “ épurée ”, la loi éternelle de la famille et ne peut se représenter une famille que comme “ héritière ”, c'est-à-dire comme unité possédante. Sur ce point, les utopistes dépassent de loin M. Dühring. Pour eux, la libre socialisation des hommes et la transformation du travail domestique privé en une industrie publique entraînaient immédiatement la socialisation de l'éducation de la jeunesse et par suite, un rapport réciproque réellement libre des membres de la famille. Et en outre, Marx a déjà démontré (Le Capital, p. 515 et sq.) que

“ grâce au rôle décisif qu'elle assigne aux femmes et aux enfants en dehors du cercle domestique dans des procès de production socialement organisés, la grande industrie n'en crée pas moins la nouvelle base économique sur laquelle s'élèvera une forme supérieure de la famille et des relations entre les sexes  [4]. ”
“ Tout visionnaire de la réforme sociale, dit M. Dühring, tient naturellement toute prête la pédagogie qui correspond à sa vie sociale nouvelle. ”

Jugé sur cette phrase, M. Dühring apparaît comme “ un véritable monstre ” parmi les visionnaires de la réforme sociale. L'école de l'avenir l'occupe au moins autant que les droits d'auteur, et ce n'est pas peu dire. Il a un plan d'études à l'école et à l'Université tout prêt non seulement pour tout l' “ avenir prévisible”, mais aussi pour la période de transition. Cependant, bornons-nous à ce que la jeunesse des deux sexes doit apprendre dans la socialité définitive en dernière analyse.

L'école primaire obligatoire offre “ tout ce qui, en soi-même et par principe, peut avoir un attrait pour l'homme ”, donc, surtout les “ fondements et les résultats principaux de toutes les sciences qui touchent les conceptions du monde et de la vie ”. Elle enseigne donc avant tout les mathématiques, et cela, de telle façon qu'on parcourt “ complètement ” le cycle de toutes les notions de principe et de tous les moyens, depuis la simple numération et l'addition jusqu'au calcul intégral. Mais cela ne veut pas dire que dans cette école on fera réellement du calcul différentiel et intégral. Au contraire. Ce sont plutôt des éléments tout nouveaux de l'ensemble des mathématiques qui seront enseignés et ils contiendront en germe aussi bien les mathématiques élémentaires courantes que les mathématiques supérieures. Or, bien que M. Dühring affirme qu'il a déjà “ devant les yeux, schématiquement et dans ses grands traits, le contenu des manuels ” destinés à cette école de l'avenir, il n'est malheureusement pas parvenu à découvrir jusqu'ici ces “éléments de l'ensemble des mathématiques ”; et ce qu'il ne peut pas fournir, il ne faut “l'attendre réellement que des forces nouvelles et accrues du nouvel état de la société ”. Mais si provisoirement les raisins des mathématiques de l'avenir sont encore trop verts, l'astronomie, la mécanique et la physique de l'avenir feront d'autant moins de difficultés et “ donneront le noyau de toute formation ”, tandis que la “botanique et la zoologie, avec leur manière qui, malgré toutes les théories, reste de préférence descriptive ”, serviront plutôt de “ distraction ”. Voilà ce qui est imprimé dans la Philosophie, page 417. Jusqu'aujourd'hui, M. Dühring ne connaît pas d'autre botanique et pas d'autre zoologie que celles qui sont de préférence descriptives. Toute la morphologie organique, qui comprend l'anatomie comparée, l'embryologie et la paléontologie du monde organique, lui est inconnue même de nom. Tandis qu'à son insu, des sciences toutes nouvelles naissent dans le domaine de la biologie presque par douzaines, son âme enfantine va toujours chercher les “éléments de culture éminemment modernes du mode de pensée propre aux sciences de la nature ” dans l'histoire naturelle pour enfants de Raff et il octroie également à tout l' “ avenir prévisible ” cette constitution du monde organique. Comme d'habitude chez lui, la chimie est totalement oubliée ici encore.

Quant au côté esthétique de l'enseignement, M. Dühring aura tout à créer à neuf. La poésie du passé ne vaut rien. Là où toute religion est interdite, “ les apprêts de caractère mythologique ou en général religieux ”, qui sont courants chez les poètes anciens, ne peuvent évidemment pas être tolérés à l'école. Même le “ mysticisme poétique comme Goethe, par exemple, l'a fortement cultivé” est à réprouver. M. Dühring devra donc se décider lui-même à nous fournir ces chefs-d'œuvre poétiques qui “ répondent aux exigences supérieures d'une imagination équilibrée avec l'entendement ” et représentent l'idéal authentique, lequel “ signifie l'achèvement du monde ”. Qu'il n'hésite pas à le faire ! La commune économique ne pourra conquérir le monde que dès qu'elle marchera au pas de charge de l'alexandrin équilibré avec l'entendement.

La philologie ne tourmentera guère le citoyen en herbe de l'avenir.

“ Les langues mortes sont complètement laissées de côté... Quant aux langues étrangères vivantes... elles resteront quelque chose d'accessoire. ”

Ce n'est que là où le commerce entre peuples s'étend au mouvement des masses populaires elles-mêmes qu'il faudra les mettre à la portée de chacun, d'une manière facile, selon les besoins. “ La formation linguistique réellement éducative” est trouvée dans une espèce de grammaire universelle et surtout dans la “substance et la forme de la langue maternelle ”. - L'horizon national borné de l'homme d'aujourd'hui est encore beaucoup trop cosmopolite pour M. Dühring. Aussi veut-il abolir encore les deux leviers qui offrent du moins dans le monde actuel l'occasion de se hausser au-dessus du point de vue national borné : la connaissance des langues anciennes qui ouvre, au moins aux hommes de tous les peuples qui ont reçu l'éducation classique, un horizon commun élargi, et la connaissance des langues modernes, nécessaire aux hommes des différentes nations pour pouvoir se comprendre entre eux et s'informer de ce qui se passe en dehors de leurs propres frontières. Par contre, on vous fourrera consciencieusement dans la tête la grammaire de la langue nationale. Mais “ la substance et la forme de la langue maternelle ” ne sont intelligibles que si l'on suit leur naissance et leur développement progressif, et cela n'est pas possible sans tenir compte : 1. des propres formes éteintes de cette langue et 2. des langues vivantes et mortes apparentées. Voilà qui nous ramène sur le terrain expressément interdit. Pourtant, si M. Dühring raie ainsi de son plan d'études toute la grammaire historique moderne, il ne lui restera plus pour son enseignement linguistique que les règles techniques de la grammaire du vieux franconien retapées tout à fait dans le style de la vieille philologie classique avec toute sa casuistique et son arbitraire dus au manque de bases historiques. La haine de la philologie ancienne l'amène à faire du pire des produits de cette philologie le “ centre de la formation linguistique réellement éducative ”. On voit clairement que nous avons affaire à un philologue qui n'a jamais entendu parler des recherches linguistiques historiques développées avec tant de puissance et de succès depuis soixante ans et qui, en conséquence, ne cherche pas les “éléments de culture éminemment modernes” de la formation linguistique chez Bopp, Grimm et Diez, mais chez Heyse et Becker de bienheureuse mémoire.

Mais avec tout cela, le jeune citoyen de l'avenir serait encore loin d'être “ fort de lui-même ”. Il y faut derechef une base plus profonde, au moyen de “ l'appropriation des derniers fondements philosophiques ”.

“ Mais un tel approfondissement ne sera... rien moins qu'une tâche de géant ”, depuis que M. Dühring a frayé le chemin. En effet,

“ si l'on épure des fausses fioritures scolastiques les quelques notions rigoureuses dont la connaissance schématique générale de l'être peut se flatter, et si l'on se décide à ne faire prévaloir partout que la réalité authentifiée ”

par M. Dühring, voilà la philosophie élémentaire rendue elle aussi complètement accessible à la jeunesse de l'avenir.

“ Qu'on se souvienne des procédés extrêmement simples avec lesquels nous avons conduit les concepts d'infini et leur critique jusqu'à une portée inconnue à ce jour, [et l'on ne peut] absolument pas voir pourquoi les éléments de la conception universelle de l'espace et du temps qui ont pris une forme si simple du fait de l'approfondissement et de l'affinement actuels, ne passeraient pas finalement dans la série des connaissances préliminaires... Les idées les plus radicales [de M. Dühring] ont le droit de jouer un rôle qui ne soit pas accessoire dans le système de culture universel de la nouvelle société. ”

L'état de la matière identique à lui-même et l'innombrable nombré sont, bien au contraire, appelés

“ non seulement à faire tenir l'homme sur ses propres pieds, mais aussi à lui faire savoir par lui-même qu'il a sous les pieds ce qu'on appelle l'Absolu. ”

Comme on voit, l'école publique de l'avenir n'est pas autre chose qu'un “ bahut ” prussien perfectionné, où le grec et le latin sont remplacés par un peu plus de mathématiques pures et appliquées, et surtout par les éléments de la philosophie du réel, et où l'enseignement de l'allemand est ramené à feu Becker, donc à peu près au niveau de la Troisième. Le fait est qu' “ on ne peut absolument pas voir ” pourquoi les “ connaissances ” de M. Dühring, dont nous avons maintenant montré le caractère extrêmement scolaire dans tous les domaines qu'il a touchés, ou plutôt ce qu'il en resterait après une “ épuration ” foncière préalable, ne passeraient pas “ en fin de compte, toutes sans exception, au rang des connaissances préliminaires ”, d'autant plus qu'en réalité, ce rang, elles ne l'ont jamais quitté. Sans doute, M. Dühring a aussi vaguement entendu dire que dans la société socialiste, le travail et l'éducation seront liés et qu'ainsi on assurera une culture technique multiple ainsi qu'une base pratique pour l'éducation scientifique : c'est pourquoi ce point est, lui aussi, mis, à la manière habituelle, au service de la socialité. Mais comme, ainsi que nous l'avons vu, l'ancienne division du travail continue tranquillement à subsister pour l'essentiel dans la production d'avenir à la Dühring, on retire à cette formation technique à l'école toute application pratique future, toute signification pour la production même; elle n'a précisément qu'une fin scolaire; elle est appliquée à remplacer la gymnastique, dont notre révolutionnaire radical ne veut rien savoir. Aussi ne peut-il nous offrir que quelques phrases comme par exemple : “ La jeunesse et la vieillesse travaillent au sens sérieux di terme. ” Comme ce verbiage sans consistance ni contenu apparaît pitoyable si on le compare avec le passage du Capital, pages 508 à 515, où Marx expose la thèse suivante :

“ Il suffit de consulter les livres de Robert Owen pour être convaincu que le système de fabrique a le premier fait germer l'éducation de l'avenir qui unira pour tous les enfants au-dessus d'un certain âge le travail productif avec l'instruction et la gymnastique, et cela non seulement comme méthode d'accroître la production sociale, mais comme la seule et unique méthode de produire des hommes complets  [4]. ”

Passons sur l'Université de l'avenir, dans laquelle la philosophie du réel constituera le noyau de tout savoir et où la Faculté de droit subsistera dans tout son épanouissement à côté de celle de médecine; passons aussi sur les “ établissements techniques spéciaux ”, dont nous apprenons seulement qu'ils ne seront destinés qu'à “ quelques objets ”. Admettons que le jeune citoyen de l'avenir, après avoir terminé toutes ses études, sera enfin assez capable d'être “ fort de lui-même ” pour pouvoir chercher femme. Quel cours des choses lui ouvre ici M. Dühring ?

“ En présence de l'importance de la procréation pour la fixation, l'élimination et le mélange des qualités, ainsi que pour le développement nouveau qui les forme, il faut chercher les racines dernières de l'humain ou de l'inhumain en grande partie dans l'appariement et la sélection sexuels et en outre, dans la préoccupation favorable ou hostile à tel ou tel résultat à la naissance. Dans la pratique, il faut laisser à une époque ultérieure le soin de juger le désordre et l'hébétude qui règnent dans ce domaine. On peut toutefois, même sous la pression des préjugés, faire tout au moins comprendre en attendant qu'il faut certainement tenir moins compte du nombre que de la qualité des naissances, succès ou insuccès de la nature ou de la prudence humaine. Certes les monstres ont été en tout temps et dans tous les régimes juridiques voués à l'anéantissement; mais l'échelle qui va de la normale à la déformation ôtant à l'être figure humaine ”

a de nombreux degrés... Prévenir la naissance d'un être humain qui ne deviendrait qu'un produit défectueux, ce fait est manifestement un avantage. ”

De même, on lit en un autre passage :

“ Du point de vue philosophique, il n'est pas difficile de concevoir le droit du monde encore à naître à être assuré de la meilleure composition possible… La conception, et en tout cas la naissance offrent l'occasion de faire intervenir à cet égard une sollicitude préventive et exceptionnellement aussi, sélectionnante. ”

Et plus loin :

“ L'art grec d'idéaliser l'homme dans le marbre ne pourra pas garder la même importance historique dès que sera prise en main la tâche qui joue moins dans le domaine de l'art et qui est donc beaucoup plus sérieuse pour la destinée vitale des millions d'hommes : parfaire la formation de l'homme en chair et en os, Cette espèce d'art n'est pas un art de simple travail de la pierre et son esthétique n'a pas rapport à la contemplation de formes mortes ”, etc.

Notre jeune citoyen de l'avenir tombe des nues. Qu'il ne s'agisse pas dans le mariage d'un art de simple travail de la pierre ni de la contemplation de formes mortes, il le savait certes sans M. Dühring; mais celui-ci lui avait promis qu'il pourrait prendre toutes les routes que lui ouvrent le cours des choses et sa propre nature pour trouver une âme sœur avec le corps qui s'y rattache. Nullement, lui crie maintenant d'une voix de tonnerre la “ moralité profonde et austère ”. Il s'agit d'abord d'en finir avec le désordre et l'hébétude qui règnent dans le domaine de l'appariement et du choix sexuels et de tenir compte du droit qu'a le monde nouveau-né à la composition la meilleure possible. Il s'agit pour le jeune citoyen, dans ce moment solennel, de parfaire la formation de l'homme en chair et en os, de devenir une sorte de Phidias en chair et en os. Mais comment s'y prendre ? Les mystérieuses déclarations de M. Dühring, rapportées ci-dessus, ne lui donnent pas la moindre indication, bien que celui-ci dise lui-même qu'il s'agit d'un “art”. Est-ce que M. Dühring aurait déjà, par hasard, un manuel de cet art “présent schématiquement devant les yeux”, semblable peut-être à ceux qui, fermés par une bande de papier, sont en circulation aujourd'hui dans la librairie allemande ? En fait, nous ne sommes déjà plus ici dans la socialité, nous sommes au contraire dans la Flûte enchantée, à ceci près que le gros et gras calotin franc-maçon Sarastro peut à peine passer pour “ un curé de seconde classe ” en face de notre profond et austère moraliste. Les expériences auxquelles Sarastro soumettait son couple d'adeptes amoureux sont un vrai jeu d'enfants à l'égard de l'épreuve remplie d'horreur que M. Dühring impose à ses deux individus souverains avant de leur permettre d'entrer dans l'état du “ mariage moral et libre ”. Il peut en effet se faire que notre Tamino de l'avenir “ fort de lui-même” ait bien ce qu'on appelle l'Absolu sous les pieds, mais qu'un de ses pieds s'écarte de quelques degrés de la normale, de sorte que de mauvaises langues l'appellent pied-bot. Il est aussi dans le domaine du possible que sa bien-aimée Pamina de l'avenir ne se tienne pas absolument droit sur ledit Absolu, par suite d'une légère déviation au profit de l'épaule droite, dont l'envie fera même une petite bosse de rien du tout. Qu'arrivera-t-il alors ? Est-ce que notre Sarastro profond et austère va leur interdire de pratiquer l'art du perfectionnement humain en chair et en os, va-t-il mettre en oeuvre sa “ sollicitude préventive ” lors de la “ conception ” ou sa “ sollicitude sélectionnante ” lors de la “ naissance ” ? Je parie à dix contre un que les choses se passeront autrement; le couple d'amoureux laissera en plan Sarastro-Dühring et ira trouver le maire.

Halte ! s'écrie M. Dühring. Ce n'est pas ce que je voulais dire. Écoutez un peu.

“ Étant donné les mobiles supérieurs authentiquement humains des unions sexuelles salutaires... la forme humainement ennoblie de l'excitation sexuelle, dont l'intensification se manifeste comme amour passionné, est dans sa réciprocité la meilleure garantie d'un union profitable même dans ses résultats... C'est seulement un effet d'ordre secondaire qui fait sortir d'une relation harmonieuse en soi un produit portant la marque de l'unisson. D'où il résulte que toute contrainte doit forcément avoir un effet nuisible ” etc.

Ainsi tout va pour le mieux dans la meilleure des socialités. Le piedbot et la bossue s'aiment passionnément et c'est pourquoi ils offrent aussi dans leur réciprocité la meilleure garantie d'un “ effet harmonieux d'ordre secondaire ”. Tout se passe comme dans le roman; ils s'aiment, ils se marient et toute la moralité profonde et austère aboutit comme d'habitude à un harmonieux troula troulala.

Voulez-vous savoir quelle noble idée M. Dühring se fait du sexe féminin en général ? On le voit par l'accusation qu'il porte contre la société actuelle :

“ Dans la société d'oppression fondée sur la vente de l'homme à l'homme, la prostitution passe pour le complément naturel apporté au mariage par contrainte en faveur des hommes, et c'est un fait des plus compréhensibles et aussi des plus significatifs qu'il ne puisse y avoir rien d'analogue pour les femmes. ”

Pour rien au monde, je ne voudrais récolter les remerciements que M. Dühring recevra des femmes en échange de ce compliment. Cependant, est-ce que ce genre de revenu dû à la faveur des dames qui n'est plus tout à fait l'exception aujourd'hui serait entièrement inconnu à M. Dühring ? M. Dühring, pourtant, a lui-même été jeune référendaire et il habite Berlin où, de mon temps, il y a trente-six ans, pour ne pas parler des sous-lieutenants, référendaire rimait assez souvent avec bénéficiaire ... de la faveur des dames !

Qu'il nous soit permis de prendre congé de notre sujet, qui certes fut souvent assez sec et maussade, sur un ton de gaîté et de conciliation. Tant que nous avions à traiter des différentes questions soulevées, le jugement était lié aux faits objectifs indiscutables; et à raison de ces faits, il ne pouvait que prendre souvent un ton assez rigoureux et même assez dur. Maintenant que nous avons laissé derrière nous la philosophie, l'économie et la socialité et que se dresse devant nous le portrait en pied de l'auteur que nous avons eu à juger dans le détail; maintenant des considérations humaines peuvent passer au premier plan, maintenant il nous est permis de ramener à des causes personnelles mainte erreur et mainte vanité scientifiques, incompréhensibles autrement, et de résumer notre jugement d'ensemble sur M. Dühring par ces mots : irresponsailité due à la folie des grandeurs.

 

 

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Notes

 

 

[1] En allemand “ Zarucker ”, mot formé sur la corruption berlinoise des “ zurück ” (en arrière !), expression constamment entendue dans la bouche des forces de l'ordre aux prises avec la foule.

 

[2] Ce double caractère ultérieur des personnages divins est une raison de la confusion qui s'introduit ultérieurement dans les mythologies, raison que n'a pas vue la mythologie comparée, laquelle s'en tient uniquement au caractère des dieux comme reflets de puissances naturelles. Ainsi, dans quelques tribus germaniques, le dieu de la guerre s'appelle en vieux norrois Tyr, en vieil haut-allemand Zio et correspond donc au grec Zeus et au latin Jupiter pour Diu piter; dans d'autres, il s'appelle Er, Eor et correspond donc au grec Ares et au latin Mars. (F. E.)

 

[3] Le Capital, livre I, tome II, p. 168, E. S., 1969.

 

[4] Le Capital, livre I, tome II, p. 162, E. S., 1969.

 

 

 

 

 

 

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