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15 janvier 1919

 

 

KARL LIEBKNECHT

 


Karl Liebknecht

 

 

 

 

KARL LIEBKNECHT

Déclaration au Reichstag du 2 Décembre 1914
contre le vote des crédits de guerre

[ 1 ]

 

 

Au sujet du projet qui nous est soumis, nous déclarons:

Il s'agit d'une guerre impérialiste, particulièrement du côté allemand, qui a pour but des conquêtes de grand style. Il s'agit, du point de vue de la course aux armements, dans le meilleur des cas d'une guerre préventive provoquée par le parti de la guerre allemand et autrichien dans l'ombre du semi-absolutisme et de la diplomatie secrète, guerre dont l'opportunité est apparue favorable au moment où d'importants crédits militaires allemands ont été obtenus et un progrès technique réalisé. Il s'agit également d'une entreprise bonapartiste en vue de la destruction et de la démoralisation du mouvement ouvrier. L'attentat de Sarajevo a été choisi comme prétexte démagogique. L'ultimatum autrichien du 23 juillet à la Serbie était la guerre, la guerre voulue. Tous les efforts de paix ultérieurs n'étaient que simple décor et subterfuges diplomatiques, qu'ils fussent entrepris sérieusement ou non par ceux qui y participèrent. C'est ce que nous ont appris avec une netteté croissante ces quatre derniers mois.

Cette guerre n'a pas été déclenchée pour le bien du peuple allemand. Ce n'est pas une guerre pour la défense du territoire et de la liberté. Ce n'est pas une guerre pour une plus haute « civilisation » - les plus grands pays européens de même « civilisation » se battent entre eux, et cela précisément parce que ce sont des pays de même « civilisation », c'est-à-dire de « civilisation » capitaliste. Sous la bannière trompeuse d'une guerre de nationalités et de races on poursuit une guerre où l'on trouve dans chaque camp le mélange le plus confus de races et de nationalités. Le mot d'ordre: « contre le tsarisme » n'a eu d'autre but que de mobiliser les instincts les plus nobles du peuple allemand, ses traditions révolutionnaires, au service des buts de guerre, de la haine entre les peuples. L'Allemagne, dont le gouvernement s'est tenu prêt à apporter au tsar sanglant une aide militaire contre la grande révolution russe, l'Allemagne, où la masse du peuple est économiquement exploitée, politiquement opprimée, où les minorités nationales sont étranglées par des lois d'exception, n'a aucune vocation à jouer au libérateur des peuples. La libération du peuple russe doit être l'oeuvre du peuple russe lui-même, tout comme la libération du peuple allemand ne peut être le résultat des tentatives de bienfaisance d'autres Etats, mais l'oeuvre du peuple allemand lui-même.

Pour mener à bien les manoeuvres scandaleuses grâce auxquelles la guerre a été déclenchée et en vue d'interdire toute opposition et de faire croire à l'unanimité chauvine du peuple allemand, l'état de siège a été proclamé, la liberté de presse et de réunion supprimée le prolétariat en lutte désarmé et contraint à une « union sacrée » au plus haut point unilatérale, qui - mal dissimulée derrière des « aveux » accessoires - n'est qu'une forme stylistique de la paix des cimetières.

Une énergie d'autant moindre a été déployée pour atténuer l'effroyable disette qui a frappé la majeure partie de la population. Même en ces temps difficiles, le gouvernement n'a pu se résoudre à prendre les mesures nécessaires sans tenir compte des objections de ceux qui mettent leur intérêt personnel, aujourd'hui comme toujours, au-dessus de celui des masses.

Quant à la façon dont la guerre est menée, elle suscite notre opposition farouche.

La proclamation du principe: « Nécessité fait loi » est la négation même de tout droit international

Nous protestons contre la violation de la neutralité du Luxembourg et de la Belgique, violation de traités solennels, invasion d'un peuple pacifique. Toutes les tentatives faites ultérieurement pour l'excuser ont échoué.

Nous condamnons le traitement cruel infligé à la population civile des territoires occupés. La dévastation de localités entières, l'arrestation et l'exécution d'innocents pris comme otages, le massacre d'individus désarmés, sans égard à l'âge ni au sexe, qui ont eu lieu en représailles d'actes de désespoir et de légitime défense, justifient la plus sévère condamnation. La même faute commise par d'autres armées ne peut servir d'excuse.

Nous regrettons les anomalies que manifeste encore le traitement des prisonniers de guerre dans tous les pays, l'Allemagne y compris. Nous exigeons dans cette question, comme pour le traitement des ressortissants civils des pays ennemis, une réglementation internationale immédiate dans un esprit humanitaire et sous le contrôle des neutres. Nous rejetons le principe des représailles.

Nous nous opposons résolument à toute annexion qui heurte le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et ne sert que les intérêts capitalistes. Loin d'être une assurance de paix, toute paix aboutissant à des conquêtes ouvrira une ère de course aux armements aggravée et portera dans son sein une nouvelle guerre.

Nous sympathisons avec les enfants du peuple qui accomplissent sur le champ de bataille des exploits surhumains en vaillance, en privations et en abnégation. Nous sommes avec eux comme avec notre propre chair et notre propre sang, dont nous demanderons, le moment venu, un compte impitoyable. Mais nous condamnons d'autant plus cette guerre; notre devoir vis-à-vis du peuple allemand et de l'humanité tout entière, vis-à-vis du prolétariat international auquel il appartient indissolublement, nous oblige à nous opposer de toutes nos forces à cet entredéchirement des peuples.

Nous exigeons la conclusion d'une paix rapide et honorable. Nous remercions nos amis des pays neutres de leurs précieuses initiatives dans ce sens et saluons les efforts de paix des puissances non belligérantes, dont le rejet ne sert que les buts de la politique d'annexions et des capitalistes de l'industrie des armements intéressés à une longue durée de la guerre.

Nous mettons les gouvernements et les classes dirigeantes de tous les pays belligérants en garde contre la poursuite de ce carnage et appelons les masses laborieuses de ces pays à en imposer la cessation. Seule une paix née sur le terrain de la solidarité internationale peut être une paix sûre. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous à nouveau malgré tout !

En élevant une protestation contre la guerre, ses responsables et ceux qui la mènent, contre la politique générale qui l'a provoquée, contre les plans d'annexion, contre la violation de la neutralité de la Belgique, contre la dictature militaire, contre l'oubli des devoirs politiques et sociaux dont les classes dirigeantes se rendent coupables aussi et surtout maintenant, nous refusons les crédits demandés.


1 Cette déclaration, soumise par Liebknecht au groupe social-démocrate pour être lue à la séance du Reichstag du 2 décembre 1914 fut rejetée par le groupe, et son inscription dans le sténogramme des debats refusée.

 

L'ennemi principal est dans notre pays !

Depuis dix mois il fallait s'y attendre quotidiennement, depuis l'attaque de l'Autriche contre la Serbie : la guerre avec l'Italie est là.

Les masses populaires ont commencé à se dégager des filets de mensonges officielles. La compréhension des origines et des objectifs de la guerre mondiale, de la responsabilité directe et de son déclenchement s'est répandu aussi dans le peuple allemand. La folie des buts de guerre sacrés s'est progressivement effacé, l'enthousiasme pour la guerre disparaît, la volonté de faire rapidement la paix s'est accru énormément, partout - y compris l'armée.

Un souci grave pour les impérialistes allemands et autrichiens, qui ont cherché en vain leur salut. Il semble qu'ils l'ont trouvé maintenant. L'entrée en guerre de l'Italie doit leur fournir l'occasion de relancer la haine des peuples, d'étouffer la volonté de paix, d'effacer les traces de leur propre culpabilité. Ils comptent sur l'oubli du peuple allemand dont la patience a trop souvent été mis à l'épreuve.

Si le plan fatal réussit, ce serait l'anéantissement du résultat de dix mois d'expériences sanglantes, le prolétariat international serait de nouveau désarmé, éliminé en tant que facteur autonome.

Le Plan doit être compromis - si la partie du prolétariat allemand qui est resté fidèle au socialisme international est consciente et digne de sa mission historique dans ces temps inouïs.

Les ennemis du peuple comptent sur l'oubli des masses - nous opposons à leur spéculation le mot d'ordre :

 

Tout apprendre - ne rien oublier !

Ne rien oublier !

Nous avons vu que, lors de la déclaration de guerre, les masses ont été gagnées par les classes dirigeantes, à l'aide de séduisants refrains, au buts de guerre capitalistes. Nous avons vu éclater les chatoyantes bulles de savon de la démagogie, s'envoler les rêves fous du mois d'août, s'abattre sur le peuple, au lieu du bonheur, la misère et l'affliction, les larmes des veuves et des orphelins couler à flots, nous avons vu se maintenir la honte des trois dégrées, nous avons vu la canonisation interrompue du quatuor : semi-absolutisme - régime des junkers - militarisme - arbitraire policier, devenir une réalité amère.

L'expérience nous a averti : tout apprendre - ne rien oublier !

Repoussantes les tirades à l'aide desquelles l'impérialisme italien déguise sa politique de brigandage ! Repoussante cette tragi-comédie romaine où ne manque pas même la grimace devenue courante de l'union sacrée ! Mais plus repoussante encore est le fait que dans tout cela on reconnaît, comme dans un miroir, les méthodes allemandes et autrichiennes de juillet-août 1914.

Les fauteurs de guerre italiens méritent d'être flétris. Mais ce ne sont que les copies des fauteurs de guerre allemands et autrichiens, ces principaux responsables du déclenchement de la guerre. Bonnet blanc et blanc bonnet !

 

A qui le peuple allemand est-il redevable de cette nouvelle épreuve ?

 

A qui doit-il demander des comptes pour les nouvelles hécatombes qui vont s'accumuler ?

Il reste que l'ultimatum autrichien à la Serbie du 23 Juillet 1914 a été la torche qui a mis le feu au monde, même si l'incendie ne s'est étendue que plus tard à l'Italie.

Il reste que cet ultimatum a servi de signal pour le nouveau partage du monde et entraîné nécessairement tous les états des brigands capitalistes.

Il reste que cet ultimatum a posé la question de l'hégémonie dans les Balkans, en Asie Mineure et dans tout le bassin de la Méditerranée, et a aiguisé sur-le-champ tous les antagonismes entre l'Allemagne et l'Autriche d'une part, l'Italie de l'autre.

Si les impérialistes allemands et autrichiens cherchent maintenant à se dissimuler derrière le buisson de la politique de brigandage italienne, derrière les coulisses de la trahison italienne, s'ils retournent la toge de l'indignation morale de l'innocence affligée, alors qu'ils n'ont trouvé à Rome que leurs semblables, ils méritent les plus cruels sarcasmes.

Il s'agit de ne pas oublier comment on s'est joué du peuple allemand précisément dans la question italienne, comment les très honorables patriotes allemands se sont joués de lui.

Depuis toujours, l'alliance à trois avec l'Italie a été une farce. Sur ce point vous avez été trompés.

Les gens bien informés ont toujours su qu'en cas de guerre l'Italie serait un adversaire certain de l'Autriche et de l'Allemagne, et on vous la présentait faussement comme un allié sûr.

La Triplice - personne ne vous a demandé votre avis pour la conclure et la renouveler - décidait d'une bonne part du destin politique de l'Allemagne. Or jusqu'aujourd'hui, personne ne vous a jamais communiqué un seul mot de ce traité.

L'ultimatum autrichien à la Serbie, à l'aide duquel une petite clique surprit la majorité, était une violation du traité d'alliance avec l'Autriche et l'Italie, et personne ne vous en a rien dit.

Cet ultimatum a été lancé en dépit de l'opposition expresse de l'Italie, et l'on ne vous en a rien dit.

Dès le 4 mai de cette année, l'alliance avec l'Autriche était rompue par l'Italie. Jusqu'au 18 mai, ce fait a été caché aux peuples allemands et autrichiens, et même, défiant toute vérité, nié expressément par les autorités officielles. De la même façon que le peuple allemand et le Reichstag ont été trompés au sujet de l'ultimatum allemand à la Belgique du 2 août 1914.

Sur les pourparlers de l'Allemagne et de l'Autriche avec l'Italie, dont dépendait l'intervention de ce pays, vous n'avez pas eu votre mot à dire. Vous avez été traités comme des enfants dans cette question vitale, alors que le parti de la guerre, la diplomatie secrète, une poignée de gens à Berlin et à Vienne jouaient aux dés le sort de l'Allemagne.

Le torpillage du Lousitania a non seulement renforcé la puissance des partis de la guerre en Angleterre, en France et en Russie, provoqué un grave conflit avec les Etats-Unis, suscité dans tous les pays neutres une violente indignation contre l'Allemagne, mais encore facilité au parti italien de la guerre, précisément au moment critique, son oeuvre néfaste, et sur ce point aussi le peuple allemand a du se taire : la poigne de fer de l'état de siège lui serrait la gorge.

En mars de cette année déjà, la voie pouvait être ouverte à la paix - la proposition en avait été faite par l'Angleterre -, mais l'esprit de lucre des impérialistes allemands les a repoussée. Des efforts de paix riches d'espérance ont échoué, du fait de l'opposition de ceux qui sont intéressés à des conquêtes coloniales de grand style, à l'annexion de la Belgique et de la Lorraine française, de l'opposition également des propriétaires de grandes compagnies allemandes de navigation et de l'industrie lourde.

Cela aussi on l'a caché au peuple allemand ; il n'a pas été consulté.

A qui, demandons-nous, le peuple allemand est-il redevable de la poursuite de cette guerre cruelle, à qui est-il redevable de l'intervention de l'Italie ? A qui, sinon aux irresponsables responsables dans notre pays ?

 

Tout apprendre - ne rien oublier !

 

La copie italienne des événements allemands de l'été dernier ne peut fournir à l'homme qui réfléchit aucun motif de se livrer à une nouvelle ivresse guerrière, mais une raison de dissiper les faux espoirs d'une aube de justice politique et sociale, une nouvelle lumière pour l'éclairage des responsabilités politiques, pour montrer tout le danger que représentent les fauteurs de guerre autrichiens et allemands, un nouvel acte d'accusation contre eux.

Mais ce qu'il faut apprendre et ne pas oublier, c'est aussi et surtout la lutte héroïque que nos camarades italiens ont menée et mènent encore contre la guerre. Qu'ils mènent dans la presse, dans les réunions publiques, les manifestations de rue, qu'ils mènent avec une force et une audace révolutionnaires, en défiant, au risque de leur vie, l'assaut furieux des vagues nationalistes déchaînées par les dirigeants. A leur lutte, nos voeux de réussite enthousiastes ! Faites qu'il devienne le modèle de l'Internationale !

S'il l'avait été dès les premiers jours d'août, le monde s'en trouverait mieux.

 

Mais une volonté de lutte résolue ne connaît pas de « trop tard ».

 

C'en est fini du mot d'ordre absurde : « Jusqu'au bout ! », dont l'effet n'est que de nous enfoncer de plus en plus profondément dans le maëlstrom du carnage universel. Lutte de classe prolétarienne internationale contre la tuerie impérialiste internationale, tel est le commandement de l'heure.

 

L'ennemi principal de chaque peuple est dans son propre pays !

 

L'ennemi principal du peuple allemand est en Allemagne : l'impérialisme allemand, le parti de la guerre allemand, la diplomatie secrète allemande. C'est cet ennemi dans son propre pays qu'il s'agit pour le peuple allemand de combattre dans une lutte politique, en collaboration avec le prolétariat des autres pays, dont la lutte est dirigée contre ses propres impérialistes.

Nous ne faisons qu'un avec le peuple allemand et nous n'avons rien en commun avec les Tirpitz et les Falkenhayn allemands, avec le gouvernement allemand de l'oppression politique, de l'asservissement social. Rien pour ceux-ci, tout pour le peuple allemand ! Tout pour le prolétariat international, pour le prolétariat allemand, pour l'humanité qu'on foule aux pieds !

Les ennemis de la classe ouvrière comptent sur l'oubli des masses ; mais faites en sorte qu'ils se trompent ! Ils spéculent sur la patience des masses, mais nous lançons le cri impétueux :

Combien de temps encore les hasardeurs de l'impérialisme doivent-ils abuser de la patience du peuple ? Assez et plus qu'assez de la boucherie ! A bas les fauteurs de guerre de ce côté-ci et de l'autre de la frontière !

 

Fin au génocide !

 

Prolétaires de tous les pays ! Suivez l'exemple héroïque de vos frères italiens ! Unissez-vous dans la lutte de classe internationale contre le complot de la diplomatie secrète, pour une paix socialiste !

 

L'ennemi principal est dans votre propre pays !

 

tract
Mai 1915

 

 

Lettre à la rédaction du « Labour Leader »

[ 1 ]

 

Chers camarades,

Je me réjouis, à une époque où les classes dirigeantes d'Allemagne et d'Angleterre attisent par tous les moyens une haine sanglante entre nos deux peuples, de pouvoir, en tant que socialiste allemand, adresser à des socialistes anglais quelques mots de fraternité. J'ai la douleur de devoir les écrire en un temps où l'Internationale socialiste, notre certitude rayonnante d'autrefois, gît à terre avec tous nos espoirs, où de trop nombreux « socialistes » dans la plupart des pays en guerre - y compris l'Allemagne - se sont laissé, juste au moment où le caractère néfaste du régime capitaliste devenait plus manifeste que jamais, docilement atteler aux chars de guerre de l'impérialisme dans la plus pirate des guerres de piraterie. Mais je suis heureux et fier de vous adresser mon salut, précisément à vous, à l'I.L.P. (1), qui, dans le délire de la tuerie générale, avez sauvé, avec nos frères russes et serbes, l'honneur du socialisme.

La confusion règne dans les rangs du socialisme, et certains en rejettent la responsabilité sur les principes socialistes eux-mêmes. Mais ce ne sont pas ces principes qui ont failli, ce sont ceux qui les représentaient. Il n'y a rien à changer à notre enseignement, mais seulement à le rendre vivant, à le transfommer en actes.

Paillettes trompeuses sont les phrases sur la défense de la patrie et la libération des peuples, dont l'impérialisme orne ses instruments de meurtre. Chaque parti socialiste a son ennemi: l'ennemi du prolétariat international, dans son propre pays, c'est là qu'il doit le combattre. La libération de chaque peuple doit être son oeuvre propre.

Seul l'aveuglement peut exiger la continuation du massacre jusqu'à la défaite des « ennemis ». La prospérité des peuples est indissolublement liée: la lutte de classe du prolétariat ne peut être menée que sur une base internationale.

Des prétendus sages, dont l'âme opportuniste ne se laisse que trop volontiers entraîner par les tourbillons des vents diplomatiques, les déchaînements du chauvinisme, déclarent que l'avenir du mouvement ouvrier ne peut plus désormais être international. Mais la guerre mondiale, qui a détruit l'ancienne Internationale, est le meilleur plaidoyer en faveur de la nouvelle Internationale, une Internationale, certes animée d'un autre esprit, d'une autre résolution que celle dont les puissances capitalistes se sont joué si facilement le 4 août 1914.

Ce n'est que dans la collaboration des masses laborieuses de tous les pays en faveur de la paix que réside dès maintenant, durant la guerre, le salut de l'humanité. Nulle part ces masses n'ont voulu la guerre, nulle part elles ne la veulent. Doivent-elles, ayant au coeur la haine de la guerre, continuer à s'entredéchirer ? Aucun peuple ne doit commencer à parler de paix, eh bien, qu'ils en parlent tous en même temps. Et celui qui le premier en parlera montrera de la force, non de la faiblesse, et récoltera gloire et gratitude. Chaque socialiste doit agir aujourd'hui dans son pays en tant que combattant de classe et annonciateur de la fraternité internationale, dans la pleine confiance que chaque mot qu'il dira en faveur du socialisme, en faveur de la paix, chaque acte qu'il accomplira dans ce sens, suscitera les mêmes paroles et les mêmes actes dans les autres pays, jusqu'à ce que la flamme de la volonté de paix brille, claire, sur l'Europe.

L'exemple, que vous et nos frères russes et serbes, avez donné au monde, sera imité là où la social-démocratie est encore prise dans le filet des classes dirigeantes. Et je suis certain que la masse des ouvriers anglais se ralliera aux vaillantes troupes de l'I.L.P. Dès aujourd'hui, les sentiments de la classe ouvrière allemande aussi sont beaucoup plus proches qu'on ne le croit généralement d'une telle attitude. Elle manifestera sa volonté avec de plus en plus de fougue à mesure qu'elle percevra l'écho de son cri de paix dans les autres pays. Ainsi fera son chemin, dans le prolétariat de tous les pays en guerre, la résolution d'imposer, au moyen d'une action internationale, une paix dans le sens du socialisme, une paix qui ne soit pas fondée sur la haine, mais sur la fraternité, non sur la violence, mais sur la liberté, et qui porte en soi la certitude de durer.

Ainsi l'Internationale, en luttant et en réparant d'anciennes fautes, ressuscitera-t-elle pendant la guerre mondiale. Ainsi devra-t-elle ressusciter, mais en tant qu'Internationale nouvelle, accrue non seulement en force extérieure, mais en force révolutionnaire intérieure, en clarté, en disposition à surmonter tous les dangers de l'absolutisme, de la diplomatie secrète et des complots capitalistes contre la paix.

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Guerre à la guerre !

Salutations socialistes. Karl Liebknecht.

Berlin, décembre 1914.

 


1 Independent Labour Party, parti membre de la IIe Internationale.

 

 

Les hommes de Décembre (1915)

Après dix-huit mois de guerre le nombre de ceux qui refusent les crédits de guerre est passé, le 21 décembre 1915, à l'oecasion de la cinquième demande de crédits, à vingt. Est-ce la délivrance ? La situation peut tromper. Dressons un bilan clair.

La délivrance pourrait venir d'une minorité du groupe parlementaire qui, d'accord sur l'essence du socialisme et de l'impérialisme, sur les tâches du prolétariat contre l'impérialisme et la guerre, les méthodes de combat, serait un groupe capable d'action, aux buts clairs, allant de l'avant d'une facon résolue, une minorité du groupe parlementaire décidée à briser dans une lutte ouverte contre la majorité l'union sacrée extra-parlementaire, décidée à mener inlassablement la lutte de classe contre la guerre, le gouvernement et le régime social actuel, une minorité qui non seulement n'entraverait aucune force révolutionnaire, mais en créerait au contraire de nouvelles.

Mesurons à cette toise les hommes du 21 décembre et leurs actes.

Sont-ils d'accord sur les conceptions de base ? Nullement. Qui sont ces quelques représentants de l'internationalisme de principe qui rejettent le mot d'ordre mensonger de défense nationale, à côté de toutes sortes d'adversaires des conquêtes qui soutiennent ce mot d'ordre, qui en toute circonstance font montre de leur « patriotisme sincère », mais qui, après un an et demi, ont découvert dans la soupe de la « défense de la patrie » impérialiste le cheveu de la politique d'annexions, et à côté de ces croyants en la « sécurité » qui, se fiant à Hindenburg et à Falkenhayn, pensent que l'Allemagne a sufffisamment vaincu ? Des adversaires et des partisans de la politique du 4 août - le feu et l'eau à côté l'un de l'autre ! Même des partisans du principe des représailles auxquels la suppression du droit de prise - juste au moment où l'on foule aux pieds tout le droit des gens - paraît un baume miraculeux contre les fureurs de la barbarie guerrière et la clé du paradis de la paix entre les peuples ou tout au moins de son vestibule.

L'unanimité sur les principes est la condition première de toute action sérieuse. Elle fait complètement défaut aux hommes de décembre.

Sont-ils d'accord sur l'attitude à adopter à l'égard de la majorité ? Nullement. Seuls quelques-uns d'entre eux sont disposés à faire de la lutte contre elle un principe permanent de leur action. La plupart n'osent pas aller au-delà de la « violation de la discipline » dans la question des crédits, cherchent à tromper leur « esprit de discipline », jurent de défendre l'unité du parti, vantent leur radicalisme tardif comme le meilleur moyen pour calmer les masses rebelles, se consolent et consolent leurs collègues de la majorité dans l'attente d'un renouvellement prochain de leur fraternité d'armes. Et la fermeté, la sûreté des convertis de décembre que l'état d'esprit des masses a poussés dans l'opposition ? Il faudrait que ce sable mouvant se transforme en pierre avant que l'on puisse bâtir dessus.

Une disposition unanime à une action révolutionnaire énergique est la deuxième condition pour la seule activité légitime aujourd'hui pour le socialisme: la lutte de classe révolutionnaire contre la guerre et l'impérialisme. Cette condition, elle aussi, fait défaut aux hommes de décembre.

La minorité du 21 décembre, qui s'est constituée avec la bénédiction de Kautsky, ne représentait même pas ce jour-là un front uni, ce n'était qu'un rassemblement confus d'éléments hétérogènes les plus en vue de ce cas particulier; un groupe dont les conceptions, tant théoriques que pratiques, étaient à ce point contradictoires, d'un degré d'énergie et de fermeté si différent, qu'il était d'avance incapable de mener une politique socialiste conséquente; un conglomérat qui, s'il entravait l'action des éléments les plus avancés, constituerait un grave danger.

Mais le 21 décembre 1915 lui-même n'est-il pas une réfutation éclatante de cette thèse ? Nullement ! Il montre toutes les faiblesses de ce « groupe ». Assurément, le vote contre les crédits était un pas en avant. Assurément les dix-huit ont passé par le purgatoire de la violation de disciphne, lorsqu'à la séance plénière du Reichstag ils ont agi et parlé, bien que cela se produisît dix-sept mois trop tard. Mais le contenu de la déclaration montra aussitôt toute la bâtardise de l'action. Elle évite une prise de position trop brutale à l'égard de la majorité et même du gouvernement et des partis bourgeois: il ne fallait pas donner le spectacle de scènes violentes entre les membres du groupe parlementaire et - pour l'amour du Ciel ! - provoquer l'indignation des bourgeois. On était sage et distingué, comme il convient, en temps de guerre et sous le régime de l'état de siège, à des sociaux-démocrates bien élevés. Burgfrieden avant tout ! La déclaration aurait dû exploser dans le fracas du tonnerre et à la lueur des éclairs - elle avait le ton feutré, l'esprit réfléchi des hommes d'Etat « modérés ».

A tous les points de vue, l'opposition contre la guerre est faible et vaine - en un seul elle est incontestable, invulnérable: la reconnaissance de la communauté d'intérêts de la classe ouvrière, de son opposition fondamentale au régime capitaliste et de la nécessité de la lutte de classe internationale comme motivations souveraines de la tactique socialiste en temps de paix et en temps de guerre. D'où il s'ensuit: lutte acharnée contre l'impérialisme, phase suprême du capitalisme, contre la guerre et « l'union sacrée », expressions suprêmes de l'impérialisme, négations de la solidarité internationale et de la lutte de classe.

Toute politique qui rejette l'internationalisme de principe et ne se détermine pas par rapport à la guerre et à l'union sacrée, d'après l'essence historique de la guerre, du gouvernement et de l'ordre social existant; toute politique qui obéit au mot d'ordre de « défense nationale » et fait dépendre son attitude à l'égard du gouvernement et de la guerre, de la situation militaire du moment ou de telle déclaration concernant les objectifs de guerre, ne se distingue de la politique sans principes de la majorité officieusement acquise au gouvernement que par une plus grande inconséquence. Toute concession dans ce sens signifie une capitulation devant la politique de la majorité.

La déclaration du 21 décembre évite de prendre position à l'égard de chaque principe fondamental. Elle contient une phrase de méfiance à l'égard de la politique d'ensemble du gouvernement capitaliste, et dans la mesure où cette phrase, à vrai dire prudente et modérée, précède immédiatement la déclaration de refus des crédits, elle s'efforce de paraître supportable. Mais elle oublie toute caractéristique historique de la guerre, se garde même de prononcer le mot impérialisme, ne mentionne les plans de conquêtes que d'une façon superficielle, comme s'ils n'avaient été rendus publics que tout récemment, et s'achève sur ces mots: « Nos frontières nationales et notre indépendance sont assurées, [...] aucune invasion d'armées ennemies ne nous menace. » Phrase rédigée de façon volontairement équivoque, car elle ne présente pas la sécurité des frontières nationales comme motif du refus des crédits, mais seulement comme un fait, elle se propose de couper court à toute objection démagogique en disant à peu près ceci: « Même ce motif - là où il a été mis en avant - est écarté pour l'Allemagne, étant donné sa situation militaire favorable. » Mais elle reste si évasive - concession aux croyants de la « sécurité » -, elle se rattache si nettement à l'un des mots d'ordre les plus scabreux de la déclaration du 4 août 1914 qu'elle est des plus dangereuses. On peut dire de cette déclaration ce que, ce même 21 décembre, l'un des vingt écrivait aux dix-neuf autres:

« Elle frise l'approbation de la politique du 4 août 1914 - elle contient des tournures qui peuvent donner à la majorité du groupe parlementaire français un argument en faveur de la continuation de sa politique de guerre, créer des difficultés à la minorité et - en cas de renversement de la situation militaire - préparer le retournement de la minorité du groupe parlementaire allemand. C'est pourquoi elle est difficilement conciliable avec les décisions de Zimmerwald. »

Et ce qui est dit à la fin de cette lettre vaut également pour toute l'action du 21 décembre:

« Si réjouissants et précieux que soient le vote d'aujourd'hui et la déclaration des vingt à la séance plénière du Reichstag, leur importance - surtout en ce qui concerne le contenu de cette déclaration - ne sera déterminée que par la politique que ces camarades suivront à l'avenir. Ce n'est que si cette politique se caractérise comme manifestation de la volonté ferme de reprendre la lutte de classe, de supprimer radicalement l'union sacrée parlementaire qu'elle sera autre chose qu'un « beau geste ». Une opposition énergique au Reichstag, contre la volonté de la majorité, du groupe, est le « commandement de l'heure » de l'heure présente.

« Si les vingt font ici faillite, ils se condamnent eux-mêmes à l'impuissance. Cette impuissance se manifestera ouvertement, leur influence sur les masses ira au diable, et la majorité du groupe comme le gouvemement seront à l'avenir plus forts sur le plan parlementaire qu'avant le 21 décembre 1915. »

Mais qu'en est-il de la réalité de ce postulat ? La politique ultérieure des hommes de décembre a-t-elle imprimé à leur action l'empreinte qui seule lui aurait donné de la valeur ? C'est sur ce point qu'il faut se prononcer. Déjà, lors de la première séance du groupe parlementaire, après « l'acte de décembre », soufflait une légère brise printanière au lieu de l'ouragan que la situation exigeait; une pluie banale au lieu d'un orage déchaîné. La minorité joua avec l'idée de l'exclusion, mais personne n'y songeait sérieusement. Le tribunal destiné à juger les nouveaux coupables de violation de la discipline devint un « couche-couche », une simple menace de faire usage du bâton contre de futurs « excès » de la minorité. La volonté de collaboration disciplinée dans tous les domaines en dehors de la question des crédits et l'espoir d'une prochaine réconciliation apaisèrent les esprits, tant au sein de la majorité que dans la minorité.

Dès le 20 décembre, les hommes de décembre avaient commencé leur travail historique en essayant de s'opposer à l'action de leurs éléments les plus avancés, d'interdire toute critique à l'égard du ton mollasse de leurs représentants. S'ils n'y sont pas parvenus ce n'est pas à eux qu'en revient le mérite. Ce qui explique l'attitude des Geyer et consorts lors de la session de janvier du Reichstag, au cours de laquelle il fallait faire preuve d'énergie et de fermeté. Autant de séances, autant d'occasions perdues ! On n'appuya pas la tactique des questions orales, on la combattit au contraire sous des prétextes mesquins de correction parlementaire. On ne fit rien pour empêcher l'obstruction systématique et brutale dirigée au Reichstag contre un seul homme, non plus qu'à la violation honteuse du règlement grâce à laquelle on escamota la liberté de poser des questions orales. Par là, non seulement on rendit possible, mais on couvrit l'exclusion d'un député du groupe, exclusion contre laquelle on ne sut élever que des protestations de pure forme.

Mais le comble, c'est ce qui arriva le 15 janvier. A l'occasion de l'infâme manoeuvre d'excitation à la haine entre les peuples auquel se livra le Reichstag en prenant comme prétexte l'affaire du Baralong, l'un des hommes de décembre, Ledebour, prit la parole, mais sans prononcer un seul mot pour flétrir toute la bande d'énergumènes et dénoncer leurs buts, approuvant de façon à peine voilée le choeur d'indignation méprisable, la conduite scandaleuse de la guerre par l'Allemagne, le principe des représailles, tout cela avec de si timides réserves qu'elles lui valurent les louanges méritées de la presse bourgeoise réactionnaire. Et lorsque le député Örtel voulut constater l'accord unanime du Reichstag dans son indignation au sujet du « meurtre du Baralong », non encore prouvé, et de la note anglaise et qu'un seul contraria ce plan par un « non » vibrant, ce député le railla, aux applaudissements fougueux de l'Assemblée comme étant le seul opposant, sans soulever la moindre protestation dans le groupe de Geyer. Et pour le discours de Noske, contenant ce qu'il y avait de plus ignoble en fait de grossièreté et de trahison à l'égard du socialisme qui pût sortir de la bouche d'un « social-démocrate », la protestation de ce député resta aussi isolée que l'avait été le « non » jeté à la face d'Örtel.

Le 21 décembre peut-il être appelé une « délivrance » ? Non ! Ce fut, dans le meilleur des cas, une promesse - qui n'a pas été tenue. Ce pouvait être le passage du Rubicon, mais il ne fut suivi d'aucune bataille de Pharsale. Et il n'y en aura pas jusqu'à ce que la tempête de la volonté populaire ne dissipe en mars les fumées de la politique opportuniste et ne brise impitoyablement les branches pourries de l'indécision qui encombrent encore le chemin.

Spartakusbriefe (Lettres de Spartacus) 27 janvier 1916.

 

 

 


Berlin, Potsdamer Platz, 1er mai 1916

A bas la guerre ! A bas le gouvernement ! (Karl Liebknecht)


Montée de l'opposition à la guerre

Depuis août 1914, l'opposition à la guerre ne cesse de s'affirmer. Le 2 août 1914, lors de la réunion du groupe parlementaire social-démocrate, 14 députés – sur 92 présents – se prononcent contre le vote en faveur du budget de la guerre. Mais lors du vote le 4 août au Reichstag, ils se plient à la discipline du parti : les crédits militaires sont votés à l'unanimité. Le même jour, Rosa Luxemburg rassemble chez elle quelques personnalités social-démocrates de gauche pour envisager la façon de mener la lutte contre la guerre.

 

Le 2 décembre 1914, lors d'un vote sur une rallonge budgétaire pour le financement de la guerre, un seul député s'y oppose : Karl Liebknecht. L'exposé des motifs qu'il envoie au président du Reichstag (et que celui-ci refuse de publier) commence ainsi :

Cette guerre qu'aucun des peuples concernés n'a lui-même voulue n'a pas été déclenchée pour le bien-être du peuple allemand ou d'un autre peuple. C'est une guerre impérialiste, une guerre pour la domination capitaliste du marché international, pour la domination politique de régions importantes pour le capital industriel et financier.

Le 21 décembre 1915, 20 députés sociaux-démocrates votent contre les crédits militaires.

Dès 1915, la gauche du parti social-démocrate commence à s'organiser. Le groupe le plus fortement engagé contre la guerre est le Spartakus-Gruppe, qui se constitue autour de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht.

1er mai 1916 : Karl Liebknecht appelle à manifester contre la guerre et contre le gouvernement, Potsdamer Platz. Il est aussitôt arrêté, jugé à huis clos et condamné, en appel, en août 1916 à quatre ans et un mois de détention. Mais l'opposition à la guerre ne fera que s'amplifier – jusqu'à la révolution de 1918.

liebknecht

Tract de Karl Liebknecht : appel à manifester le 1er mai 1916

mai

[Conclusion du tract]

Ouvriers, camarades, femmes du peuple, ne laissez pas passer ce deuxième Premier Mai de la guerre mondiale sans en faire une manifestation du socialisme international, un acte de protestation contre la boucherie impérialiste !

En ce premier mai, nous tendons notre main fraternelle, par dessus les barrières de toutes les frontières, au peuple de France, de Belgique, de Russie, d'Angleterre, de Serbie, du monde entier. Le premier mai, nous crions à des milliers et des milliers de voix :

Halte au crime infâme du meurtre des peuples ! A bas les responsables – décideurs, provocateurs, profiteurs ! Nos ennemis ne sont pas le peuple français, russe ou anglais, ce sont les hobereaux allemands, les capitalistes allemands et leur comité exécutoire, le gouvernement allemand ! Luttons contre ces ennemis mortels de toute liberté, luttons pour tout ce que représente le bien-être et l'avenir de la cause ouvrière, de l'humanité et de la culture !

Halte à la guerre ! Nous voulons la paix !

Vive le socialisme ! Vive l'Internationale ouvrière !

Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !

 

 

Compte-rendu de la manifestation publié dans les Spartakus-Briefe 20, 15 mai 1916

Dès sept heures, la Potsdamer Platz et les rues qui y mènent étaient remplies de policiers à pied et à cheval. A huit heures précises se rassembla sur la place une foule si compacte de manifestants ouvriers (parmi lesquels les jeunes et les femmes étaient massivement représentés) que les escarmouches habituelles avec la police ne tardèrent pas. Les "bleus" et surtout leurs officiers furent bientôt saisis d'une extrême nervosité, et ils commencèrent à pousser la foule avec leurs poings.

A ce moment retentit la voix forte et sonore de Karl Liebknecht, qui était à la tête de la foule, au milieu de la Potsdamer Platz : "A bas la guerre ! A bas le gouvernement !" Aussitôt, un groupe de policiers s'empara de lui, ils firent une chaîne pour l'isoler de la foule et ils l'emmenèrent au poste de police de la gare de Potsdam. Derrière lui, on entendit retentir "Vive Liebknecht !" Les policiers se précipitèrent alors sur la foule et procédèrent à de nouvelles arrestations. Après que Karl Liebknecht eut été emmené, la police, excitée par les officiers qui se comportèrent de la façon la plus brutale, commença à repousser les masses de gens vers les rues adjacentes. C'est ainsi que se formèrent trois grands cortèges de manifestants, dans la Köthener Straße, la Linkstraße et la Königgrätzer Straße, qui avancèrent lentement en raison de heurts constants avec la police. A un moment, du brouhaha se détachèrent des mots d'ordre "A bas la guerre !", "Vive la paix !", "Vive l'Internationale !" et ils furent repris par des milliers de voix. Mais ce fut "Vive Liebknecht !" qui fut repris sans cesse le plus fortement. La nouvelle de son arrestation se répandit rapidement parmi les gens. Des milliers l'avaient vu à la tête de la manifestation et ils avaient entendu sa voix forte et stimulante. L'amertume et la douleur de voir le dirigeant bien aimé aux mains des sbires de la police emplissaient tous les cœurs, elles étaient sur toutes les lèvres. Les femmes, en particulier, poussèrent des gémissements et se répandirent en imprécations contre la police, contre la guerre, contre le gouvernement. La manifestation dura jusqu'à dix heures, la foule essayait sans cesse de pénétrer dans les rues adjacentes à partir des trois crotèges principaux, mais elle en était sans cesse empêchée par les policiers qui allaient en tous sens, sautaient et frappaient dans le tas. En alternance avec les slogans, on chantait la Marseillaise des ouvriers, la Marche des socialistes. Ce n'est que vers dix heures et demie, à certains endroits plus tard encore, que la foule des manifestants, tous animés d'une excellente humeur, se dispersa peu à peu. Selon une estimation modérée, le nombre des manifestants s'élevait à dix mille.

On peut mesurer quelle frayeur la manifestation avait faite au gouvernement au fait que, jusqu'à minuit, tout le quartier autour de la Potsdamer Platz est resté littéralement sumergé par la police montée et qu'au poste de la gare de Potsdam, où s'était établi le centre principal de commandement, les allées et venues de patrouilles nerveuses, les instructions et les rapports s'éternisèrent jusque près d'une heure du matin.

Rapport d'enquête figurant dans l'acte d'accusation contre Karl Liebknecht

Fin avril et le 1er mai, l'accusé Karl Liebknecht diffusa dans le Grand-Berlin autant qu'il en eut l'occasion des tracts intitulés "Tous à la fête du 1er mai !", ainsi que des papillons (Handzettel). Sur ces papillons, il appelait tous ceux qui étaient contre la guerre à se trouver Potsdamer Platz le premier mai à huit heures du soir. Sur ces papillons était aussi écrit comme slogan "Du pain ! La liberté ! La paix !" (souligné). Il se trouva lui-même en civil sur la Potsdamer Platz avec un certain nombre de ses camarades, à l'heure indiquée, pour participer à la fête et à la manifestation contre la guerre. Quelques centaines de personnes en tout, des jeunes pour la plupart, et également des femmes, se trouvèrent au même endroit avec les mêmes intentions. Comme il y a habituellement un trafic intense après huit heures du soir sur la Potsdamer Platz, en raison de la fermeture des magasins et de la proximité de plusieurs gares, la foule y devenait très dense, raison pour laquelle les policiers qui y avaient été dépêchés firent en sorte que les gens puissent gagner les rues latérales et ils dispersèrent de temps en temps les rassemblements qui se formaient sur les trottoirs. De temps à autre, il y eut des sifflements et des slogans lancés par la foule. Mais il n'y eut pas d'incident majeur, parce qu'il y avait sur place un fort déploiement policier et que les tentatives isolées de troubler l'ordre public purent être étouffées dans l'œuf. Juste au moment où un groupe de policiers cherchait à disperser les gens qui s'étaient attroupés sur le trottoir devant l'hôtel Fürstenhof, l'accusé, qui se trouvait dans un groupe de gens, s'écria d'une voix distinctement audible : "A bas la guerre ! A bas le gouvernement !" Les policiers qui se trouvaient à proximité, Becker et Rathke, s'emparèrent de l'individu, dont le nom leur était inconnu, pour l'emmener au poste. L'accusé y opposa de la résistance, en croisant les bras dans le dos, en penchant le buste en arrière et en appuyant les pieds contre le sol. Les deux fonctionnaires durent "littéralement soulever" le prisonnier pour le faire avancer. Pendant son transfert au poste de police, l'accusé continua de s'écrier : "A bas la guerre ! A bas le gouvernement !" Peu de temps après l'arrestation de l'accusé, le rassemblement se dispersa. Pendant tous ces événements, plusieurs centaines de soldats traversèrent la Potsdamer Platz, la plupart en provenance ou en direction d'une gare, sans toutefois participer à la manifestation. Quelques-uns, qui voulaient apparemment s'y attarder, furent invités par les patrouilles militaires à continuer leur chemin.


Sources. – Texte de Liebknecht au président du Reichstag et premier compte-rendu : Spartakusbriefe. Institut für Marxismus-Leninismus beim ZK der SED. Berlin : Dietz-Verlag, 1958. – Deuxième compte-rendu : Liebknecht, Karl, 1971. Gesammelte Reden und Schriften. Band IX. Berlin : Dietz Verlag. – Photo de Liebknecht et tract : Zur Geschichte der Kommunistischen Partei Deutschlands. Eine Auswahl von Materialien und Dokumenten aus den Jahren 1914-1946. Berlin : Dietz Verlag, 1954. – Traductions : JP.

 

 

Les prochains buts de votre lutte

Ouvriers et Soldats !

Maintenant c'est votre heure. Après une longue tolérance et des journées de silence vous êtes passés à l'acte. Il n'est pas exagéré de dire que le monde entier pose son regard sur vous et que vous tenez le sort du monde entre vos mains.

Ouvriers et Soldats ! Maintenant que l'heure de l'action est venu, il ne doit plus y avoir de retour. Les mêmes Socialistes, qui durant quatre années ont rendu des services de proxénète au gouvernement, ceux qui vous ont fait patienter chaque jour pendant les dernières semaines avec le gouvernement

Ouvriers et Soldats ! Ce que vos camarades ont réussi à Kiel, Hamburg, Bremen, Lübeck, Rostock, Flensburg, Hannover, Magdeburg, Braunschweig, München et Stuttgart, vous devez le réussir aussi. Car de votre succès, de votre ténacité et du succès de votre lutte dépend aussi la victoire de vos frères, dépend la victoire du prolétariat du monde entier.

Soldats ! Agissez comme vos camarades de la marine, unissez vous avec vos frères des usines. Ne vous laissez pas utiliser contre vos frères, n'obéissez pas aux ordres des officiers, ne tirez pas sur les combattants de la liberté.

 

 

Conseil de Soldats

 

Ouvriers et Soldats ! Les prochains buts de votre lutte doivent être :

1. Libération de tous les prisonniers civils et militaires.

2. Abolition des états séparés et des dynasties en Allemagne.

3. Election de conseils d'ouvriers et soldats, pour cela élection de délégués dans toutes les usines et unités de l'armée.

4. Etablissment de contacts immédiatement avec les autres conseils d'ouvriers et soldats

5. Constitution du gouvernement par les mandatés des conseils d'ouvriers et soldats

6. Lien immédiat avec le Prolétariat international, en particulier avec la République Ouvrière Russe

Ouvriers et Soldats ! Maintenant prouvez que vous êtes forts, maintenant montrez que vous êtes intelligents pour utiliser le pouvoir.

Vive la République Socialiste !

Vive l'Internationale

Le Groupe « Internationale » (Groupe Spartakus)
Karl Liebknecht, Ernst Meyer

tract du Groupe « Internationale »
8/9 Novembre 1918

 

 

 

Que veut la Ligue Spartakus ?

En ce moment nous devons avoir des idées claires des objectifs de notre politique. Nous avons besoin d'une compréhension très nette de la marche de la révolution, de nous rendre compte de ce qui s'est passé jusqu'ici pour voir en quoi consistera notre tâche future.

Jusqu'ici la révolution allemande n'a été qu'une tentative en vue de mettre fin à la guerre et de surmonter ses conséquences. C'est pourquoi son premier acte a été de conclure un armistice avec les puissances ennemies et de renverser les leaders de l'ancien régime. La tâche de tous les révolutionnaires consiste maintenant à renforcer et à élargir ces conquêtes.

Nous voyons que l'armistice au sujet duquel le gouvernement actuel négocie avec les puissances adverses est utilisé par ces dernières pour étrangler l'Allemagne. Mais c'est contraire aux buts du prolétariat, car un tel traitement n'est pas compatible avec l'idéal d'une paix digne et durable.

Le but du prolétariat allemand, comme celui du prolétariat mondial, n'est pas une paix provisoire, fondée sur la violence mais une paix durable, fondée sur le droit. Ce n'est pas celui du gouvernement actuel qui, conformément à sa nature, s'efforce uniquement de conclure avec les gouvernements impérialistes des pays de l'Entente une paix provisoire : il ne veut pas toucher aux fondements du capital.

 

 

Remise d'une caserne au conseil des ouvriers et soldats
Remise d'une caserne au conseil des ouvriers et soldats

 

 

Aussi longtemps que le capitalisme se maintiendra, les guerres - tous les socialistes le savent fort bien - seront inévitables. Quelles sont les causes de la guerre mondiale ? La domination du capitalisme signifie l'exploitation du prolétariat, elle signifie une extension croissante du capitalisme sur le marché mondial. Ici s'opposent violemment les forces capitalistes des différents groupes nationaux, et ce conflit économique mène inéluctablement à un affrontement des forces politiques et militaires, à la guerre. On veut maintenant essayer de nous apaiser avec l'idée de la Société des nations, qui doit amener une paix durable entre les peuples. En tant que socialistes, nous savons parfaitement qu'un tel organisme n'est rien d'autre qu'une alliance entre les classes dirigeantes des différents pays, une alliance qui ne peut dissimuler son caractère capitaliste, qui est dirigée contre le prolétariat et incapable de garantir une paix durable.

La concurrence, qui est à la base du régime capitaliste, signifie pour nous socialistes un fratricide, nous voulons au contraire une communauté internationale des hommes. Seul le prolétariat aspire à une paix durable et digne ; jamais l'impérialisme de l'Entente ne pourra donner cette paix au prolétariat allemand, ce dernier l'obtiendra de ses frères en France, en Amérique et en Italie. Mettre fin à la guerre mondiale par une paix durable et digne cela n'est possible que grâce à l'action du prolétariat international. C'est ce que nous enseigne notre doctrine socialiste de base.

Maintenant, après cette immense tuerie, il s'agit en vérité de créer une oeuvre qui soit d'une seule coulée. L'humanité entière à été jetée dans le creuset brûlant de la guerre mondiale. Le prolétariat a le marteau en main pour forger un monde nouveau.

Ce n'est pas seulement de la guerre et des ravages que souffre le prolétariat, mais du régime capitaliste lui-même, qui est la vraie cause de la guerre. Supprimer le régime capitaliste, c'est la seule voie de salut pour le prolétariat, la seule qui lui permette d'échapper à son sombre destin.

Comment ce but peut-il être atteint ? Pour répondre à cette question, il est nécessaire de se rendre clairement compte que seul le prolétariat peut, par son action propre, se libérer de l'esclavage. On nous dit : l'Assemblée nationale est la voie qui mène à la liberté. Mais l'Assemblée nationale n'est rien d'autre qu'une démocratie politique formelle, non la démocratie que le socialisme a toujours exigée. Le bulletin de vote n'est sûrement pas le levier avec lequel on peut soulever et renverser le régime capitaliste. Nous savons qu'un grand nombre de pays, par exemple la France, l'Amérique, la Suisse, possèdent depuis longtemps cette démocratie formelle. Mais dans ces démocraties, c'est également le règne du capital.

Il est évident qu'aux élections à l'Assemblée nationale l'influence du capital, sa supériorité économique, se fera sentir au plus haut degré. De grandes masses de la population se mettront, sous la pression et l'influence de cette supériorité, en contradiction avec leurs véritables intérêts, et donneront leurs voix à leurs adversaires. Pour cette raison déjà, l'élection d'une Assemblée nationale ne sera jamais une victoire de la volonté socialiste. Il est tout à fait faux de croire que la démocratie parlementaire formelle crée les conditions propres à la réalisation du socialisme. C'est au contraire le socialisme réalisé qui est la condition fondamentale de l'existence d'une démocratie véritable. Le prolétariat révolutionnaire allemand ne peut rien espérer d'une résurrection de l'ancien Reichstag sous la forme nouvelle de l'Assemblée nationale, car celle-ci aura le même caractère que la vieille « boutique de bavardages » de la Koenigsplatz. Nous y retrouverons sûrement tous les vieux messieurs qui s'efforçaient, avant et pendant la guerre, de déterminer d'une façon aussi fatale le sort du peuple allemand. Et il est également probable que dans cette Assemblée nationale les partis bourgeois auront la majorité. Mais même si cela ne devait pas être le cas, même si l'Assemblée nationale devait, avec une majorité socialiste, décider la socialisation de l'économie allemande, une telle décision parlementaire restera un simple chiffon de papier et se heurtera à une résistance acharnée de la part des capitalistes. Ce n'est pas au Parlement et avec ses méthodes qu'on peut réaliser le socialisme ; ici le facteur déterminant, c'est la lutte révolutionnaire du prolétariat, qui, grâce à elle seule, sera en mesure de fonder une société selon ses désirs.

La société capitaliste n'est rien d'autre que la domination plus ou moins voilée de la violence. Elle tend maintenant à revenir à la légalité de l'ordre précèdent, à discréditer et à annuler la révolution que le prolétariat a faite, considérée comme une action illégale, une sorte de malentendu historique. Mais ce n'est pas en vain que le prolétariat a supporté les plus lourds sacrifices pendant la guerre : nous, les pionniers de la révolution, nous ne nous laisserons pas mettre à l'écart. Nous resterons à notre poste jusqu'à ce que nous ayons instauré le règne du socialisme.

Le pouvoir politique dont le prolétariat s'est emparé le 9 novembre lui a déjà été arraché en partie, et on lui a arraché avant tout le pouvoir de placer aux postes les plus élevés de l'administration les hommes jouissant de sa confiance. De même le militarisme, contre la domination duquel nous nous sommes élevés, est toujours en vie. Nous connaissons parfaitement les causes qui ont abouti à chasser le prolétariat de ses positions. Nous savons que les conseils de soldats, au début de la révolution, n'ont pas toujours clairement compris la situation. Il s'est glissé dans leurs rangs de nombreux calculateurs rusés, des révolutionnaires d'occasion, des lâches qui, après l'effondrement de l'ancien régime, pour sauver leur existence menacée se sont ralliés au nouveau. Dans de nombreux cas, les conseils de soldats ont confié à de tels individus des postes importants, faisant ainsi du renard le gardien du poulailler. D'autre part, le gouvernement actuel a rétabli l'ancien grand état-major et rendu ainsi le pouvoir aux officiers.

Si maintenant partout en Allemagne règne le chaos, la faute n'en incombe pas à la révolution, qui s'est efforcée de supprimer le pouvoir des classes dirigeantes, mais à ces classes dirigeantes elles-mêmes et à l'incendie de la guerre allumé par elles. « L'ordre et le calme doivent régner », nous crie la bourgeoisie, et elle pense que le prolétariat doit capituler pour que l'ordre et le calme soient rétablis, qu'il remette son pouvoir entre les mains de ceux qui sous le masque de la révolution, préparent maintenant la contre-révolution. Assurément un mouvement révolutionnaire ne peut se dérouler sur un parquet ciré, il y a des échardes et des copeaux dans la lutte pour une société nouvelle - pour une paix durable.

En rendant aux généraux le haut commandement de l'armée en vue de procéder à la démobilisation, le gouvernement a rendu celle-ci plus difficile. Elle se serait certainement déroulée de façon plus ordonnée si l'on s'en était remis à la libre discipline des soldats. En revanche, les généraux, armés de l'autorité du gouvernement du peuple, ont essayé par tous les moyens de susciter chez les soldats la haine du gouvernement. Ils ont, de leur propre autorité, dissout les conseils de soldats, interdit dès les premiers jours de la révolution le drapeau rouge et fait enlever ce drapeau des bâtiments publics. Tout cela doit être mis au compte du gouvernement qui, pour maintenir l' « ordre » de la bourgeoisie, étouffe la révolution, au besoin dans le sang.

Et l'on ose prétendre que c'est nous qui voulons la terreur, la guerre civile, l'effusion de sang, on ose nous suggérer de renoncer à notre tâche révolutionnaire afin que l'ordre de nos adversaires soit rétabli ! Ce n'est pas nous qui voulons l'effusion de sang. Mais il est certain que la réaction, dès qu'elle en aura la possibilité, n'hésitera pas un instant à étouffer la révolution dans le sang. Rappelons-nous la cruauté et l'infamie dont elle s'est rendue coupable il n'y a pas si longtemps encore. En Ukraine, elle s'est livrée à un travail de bourreau ; en Finlande, elle a assassiné des milliers d'ouvriers. Telles sont les taches de sang sur les mains de l'impérialisme allemand, dont les porte-parole nous accusent aujourd'hui dans leur presse mensongère, nous socialistes, de vouloir la terreur et la guerre civile.

Non ! Nous voulons que la transformation de la société et de l'économie s'accomplisse dans l'ordre. Et s'il devait y avoir désordre et guerre civile, la faute en incomberait uniquement à ceux qui ont toujours renforcé et élargi leur domination et leur profit par les armes et qui veulent aujourd'hui encore mettre le prolétariat sous leur joug.

Ainsi ce n'est pas à la violence et à l'effusion de sang que nous appelons le prolétariat, mais à l'action révolutionnaire énergique pour prendre en main la reconstruction du monde. Nous appelons les masses des soldats et des prolétaires à travailler vigoureusement à la formation des conseils de soldats et d'ouvriers. Nous les appelons à désarmer les classes dirigeantes et à s'armer elles-mêmes pour défendre la révolution et assurer la victoire du socialisme. C'est seulement ainsi que nous pourrons garantir le maintien et le développement de la révolution dans l'intérêt des classes opprimées. Le prolétariat révolutionnaire ne doit plus hésiter un seul instant à écarter les éléments bourgeois de toutes leurs positions politiques et sociales ; il doit prendre lui-même tout le pouvoir entre ses mains. Assurément nous aurons besoin, pour mener à bien la socialisation de la vie économique, de la collaboration des intellectuels bourgeois, des spécialistes, des ingénieurs, mais ils travailleront sous le contrôle du prolétariat.

De toutes ces tâches pressantes de la révolution, aucune n'a encore été entreprise par le gouvernement actuel. En revanche, il a tout fait pour freiner la révolution. Et maintenant nous apprenons qu'avec sa collaboration des conseils de paysans ont été formés dans les campagnes, dans cette couche de la population qui a toujours été l'adversaire le plus rétrograde et le plus acharné du prolétariat, en particulier du prolétariat rural. A toutes ces machinations les révolutionnaires doivent s'opposer énergiquement. Ils doivent faire usage de leur pouvoir et s'engager résolument dans la voie du socialisme.

Le premier pas dans ce sens consistera à mettre les dépôts d'armes et toute l'industrie des armements sous le contrôle du prolétariat. Ensuite, les grandes entreprises industrielles et agricoles devront être transférées à la collectivité. Il ne fait aucune doute que cette transformation socialiste de la production, étant donné le degré de centralisation de cette branche de l'économie en Allemagne, pourra être accomplie assez rapidement. Nous possédons en outre un système de coopératives très développé, auquel est intéressée également et avant tout la classe moyenne. Cela aussi constitue un facteur favorable à une réalisation efficace du socialisme.

Nous savons parfaitement que cette socialisation sera un processus de longue durée, nous ne nous dissimulons nullement les difficultés auxquelles nous nous heurterons dans cette tâche, surtout dans la situation dangereuse où notre peuple se trouve actuellement. Mais qui peut croire sérieusement que les hommes peuvent choisir à leur gré le moment propice à une révolution et à la réalisation du socialisme ? La marche de l'histoire, ce n'est vraiment pas cela ! Il ne s'agit pas de déclarer : pour aujourd'hui et demain la révolution socialiste ne nous convient pas, mais après-demain, quand nous y serons mieux préparés, quand nous aurons de nouveau du pain et des matières premières et que notre mode de production capitaliste sera de nouveau en pleine marche, alors nous serons prêts à discuter de la réalisation du socialisme. Non, c'est là une conception absolument fausse et ridicule de la nature de l'évolution historique.

On ne peut ni choisir le moment propice pour une révolution ni reporter cette révolution à la date qui nous convient. Car les révolutions ne sont au fond rien d'autre que de grandes crises sociales élémentaires, dont l'éclatement et le déroulement ne dépendent pas d'individus isolés et qui, passant par-dessus leur tête se déchargent comme de formidables orages ! Déjà Marx nous à enseigné que la révolution sociale doit venir au cours d'une crise du capitalisme. Eh bien, cette guerre est précisément une crise et c'est pourquoi l'heure du socialisme a sonné.

A la veille de la révolution, au cours de cette fameuse nuit de vendredi à samedi, les dirigeants des partis sociaux-démocrates ne se doutaient pas que la révolution était imminente. Ils ne voulaient pas croire que la fermentation révolutionnaire dans les masses des soldats et des ouvriers avait progressé à ce point. Mais lorsqu'ils apprirent que la grande bataille avait déjà commencé, ils accoururent tous : sinon, ils auraient couru le risque d'être débordés par le mouvement.

Le moment décisif est arrivé. Stupides et débiles sont ceux qui le considèrent comme inopportun et regrettent qu'il soit arrivé juste maintenant. Tout dépend de notre résolution, de notre volonté révolutionnaire. La grande tâche à laquelle nous nous sommes préparés si longtemps exige maintenant d'être accomplie. La révolution est là, elle doit être ! Il ne s'agit plus de se demander qui, mais seulement comment ? La question est posée et, du fait que la situation dans laquelle nous nous trouvons est difficile, il ne faut pas conclure que le moment n'est pas venu de faire la révolution.

Je répète que nous ne méconnaissons nullement les difficultés de l'heure présente. Avant tout, nous sommes conscients de ce que le peuple allemand ne possède encore aucune expérience, aucune tradition révolutionnaire. Mais d'autre part la tâche de la socialisation est essentiellement facilitée au prolétariat allemand par toutes sortes de circonstances. Les adversaires de notre programme nous objectent que, dans une situation aussi menaçante que celle d'aujourd'hui, où nous sommes aux prises avec le chômage, avec la pénurie de denrées alimentaires et de matières premières, il est impossible d'entreprendre la socialisation de l'économie. Mais le gouvernement de la classe capitaliste n'a-t-il pas, précisément au cours de la guerre, par conséquent dans une situation pour le moins aussi dangereuse, pris des mesures économiques extrêmement énergiques qui ont transformé de fond en comble la production et la consommation ? Et toutes ces mesures ont été prises pour servir les buts de guerre, dans l'intérêt des militaristes et des classes dirigeantes, pour leur permettre de se maintenir.

Les mesures d'économie de guerre n'ont pu être appliquées que grâce à l'autodiscipline du peuple allemand : à l'époque, cette autodiscipline était au service du génocide et contraire aux intérêts du peuple. Maintenant, où elle doit servir les intérêts du peuple, elle sera en mesure de réaliser des transformations beaucoup plus profondes que jamais auparavant. Au service du socialisme, elle créera la socialisation. Ce sont précisément les sociaux-patriotes qui ont qualifié ces mesures économiques de socialisme de guerre et Scheidemann, serviteur zélé de la dictature militaire, les défendit avec enthousiasme. Eh bien, nous devons en tout cas considérer ce socialisme de guerre comme une transformation de notre vie économique - qui préparera la voie à la réalisation de la véritable socialisation sous le signe du socialisme.

Celle-ci est inévitable : elle doit venir précisément parce qu'il nous faut surmonter le désordre dont on se plaint tant actuellement. Mais ce désordre est insurmontable aussi longtemps que les dirigeants d'hier, les forces économiques et politiques du capitalisme, resteront à la barre : ce sont eux qui ont provoqué ce chaos.

C'était le devoir du gouvernement d'intervenir et d'agir rapidement et énergiquement. Mais il n'a pas fait avancer d'un pas la socialisation. Qu'a-t-il fait pour résoudre le problème du ravitaillement ? Il dit au peuple : « Il faut que tu sois bien sage et que tu te conduises convenablement, alors Wilson t'enverra des denrées alimentaires. » C'est ce que nous dit jour après jour la bourgeoisie toute entière, et ceux qui, il y a quelques mois encore, ne trouvaient pas de termes assez injurieux pour couvrir de boue le président des Etats-Unis s'enthousiasment maintenant pour lui et tombent pleins d'admiration à ses pieds - afin de recevoir de lui des denrées alimentaires. Oui, certes, Wilson et ses amis nous aideront peut-être, mais seulement dans la mesure où cette aide correspondra aux intérêts du capitalisme de l'Entente. Maintenant, tous les ennemis déclarés ou dissimulés de la révolution prolétarienne s'empressent de glorifier Wilson comme un ami du peuple allemand ; or, c'est ce Wilson humanitaire qui a approuvé les cruelles conditions d'armistice imposées par Foch et contribué à accroître à l'infini la misère du peuple. Non, nous ne croyons pas un seul instant, nous, socialistes révolutionnaires, au mensonge de l'humanitarisme de Wilson, lequel ne fait et ne peut rien faire d'autre que de représenter de façon intelligente les intérêts du capital de l'Entente. A quoi sert, en vérité, ce mensonge que colportent maintenant la bourgeoisie et les sociaux-patriotes ? A persuader le prolétariat d'abandonner le pouvoir qu'il a conquis par la révolution.

Nous ne tomberons pas dans le piège. Nous plaçons notre politique socialiste sur le sol de granit du prolétariat allemand, sur le sol de granit du socialisme international. Il ne convient ni à la dignité ni à la tâche révolutionnaire du prolétariat que nous, qui avons commencé la révolution sociale, nous fassions appel à la bienveillance du capital de l'Entente : nous comptons sur la solidarité révolutionnaire et la combativité des prolétaires de France, d'Angleterre, d'Italie et d'Amérique. Les pusillanimes et les incrédules, qui sont dénués de tout esprit socialiste, nous disent que nous sommes fous d'attendre qu'une révolution socialiste éclate dans les pays sortis vainqueurs de la guerre. Qu'en est-il exactement ? Bien entendu, il serait stupide de penser qu'à l'instant, comme sur un mot d'ordre, la révolution va éclater dans les pays de l'Entente. La révolution mondiale, notre but et notre espoir, est un processus historique bien trop vaste pour qu'il éclate, coup sur coup, en quelques jours ou en quelques semaines. Les socialistes russes ont prédit la révolution allemande comme conséquence nécessaire de la révolution russe. Mais un an encore après que cette révolution eut éclaté, tout était calme chez nous, jusqu'à ce qu'enfin l'heure sonne.

Il est compréhensible que règne en ce moment chez les peuples de l'Entente une certaine ivresse de la victoire. La joie causée par l'écrasement du militarisme allemand, par la libération de la France et de la Belgique est si grande que nous ne devons pas attendre, pour le moment, un écho révolutionnaire du côté de la classe ouvrière de nos anciens ennemis. En outre, la censure qui règne encore dans les pays de l'Entente imposera brutalement silence à quiconque appellera à se rallier au prolétariat révolutionnaire. De même il ne faut pas oublier que la politique de trahison criminelle des sociaux-patriotes a eu pour résultat de briser pendant la guerre les liens internationaux du prolétariat.

En fait, quelle révolution attendons-nous des socialistes français, anglais, italiens et américains ? Quel but et quel caractère cette révolution doit-elle avoir ? Celle du 9 novembre s'est donné pour tâche, dans son premier stade, l'établissement d'une république démocratique, elle avait un programme bourgeois, et nous savons très bien qu'en réalité elle n'est pas allée plus loin, au stade actuel de son développement. Mais ce n'est nullement une révolution de ce genre que nous attendons du prolétariat des pays de l'Entente, pour cette bonne raison que la France, l'Angleterre, l'Amérique et l'Italie jouissent, depuis longtemps déjà, depuis des décennies et même des siècles, de ces libertés démocratiques pour lesquelles nous nous sommes battus le 9 novembre. Ces pays ont une constitution républicaine, précisément ce que l'Assemblée nationale tant vantée doit d'abord nous accorder, car la royauté en Angleterre, en Italie, n'est plus qu'un décor sans importance, une simple façade. Ainsi nous ne pouvons attendre du prolétariat des pays de l'Entente aucune autre révolution que sociale, mais, même si cette attente est justifiée, pouvons-nous demander au prolétariat des autres pays qu'il fasse la révolution sociale, aussi longtemps que nous ne l'aurons pas faite nous-mêmes ? C'est à nous de faire le premier pas dans ce sens. Plus vite et plus énergiquement le prolétariat allemand donnera le bon exemple, plus vite et plus énergiquement notre révolution évoluera vers le socialisme, et plus vite le prolétariat des pays de l'Entente nous suivra.

Mais pour que ce grand projet du socialisme aboutisse, il est indispensable que le prolétariat conserve le pouvoir politique. Maintenant il n'y a plus à hésiter, c'est l'un ou l'autre : ou le capitalisme bourgeois se maintient et continue de faire le bonheur de l'humanité avec son exploitation et son esclavage salarial et le danger de guerre qu'il fait régner en permanence, ou le prolétariat prend conscience de sa tâche historique et de son intérêt de classe qui le pousse à abolir définitivement toute domination de classe.

Maintenant, on s'efforce, du côté social-patriote et bourgeois, de détourner le peuple de cette mission historique qui est la sienne en lui faisant un tableau horrible des dangers de la révolution, en lui dépeignant sous les couleurs les plus sombres la misère et la ruine, les bouleversements dont serait accompagnée la transformation des conditions sociales. Mais cette peinture en noir est peine perdue ! Ces conditions elles-mêmes, l'incapacité où se trouve le capitalisme de rétablir la vie économique, qu'il a lui-même détruite, c'est cela qui pousse le peuple inéluctablement dans la voie de la révolution sociale. Si nous considérons les grands mouvements de grève de ces derniers jours, nous voyons clairement que, même en pleine révolution, le conflit entre le patronat et le salariat est toujours vivant. La lutte de classe prolétarienne se poursuivra aussi longtemps que la bourgeoisie se maintiendra sur les ruines de son ancienne domination et elle ne s'arrêtera que lorsque la révolution sociale aura triomphé.

C'est ce que veut la Ligue Spartakus.

Maintenant, on attaque les gens de Spartakus par tous les moyens imaginables. La presse de la bourgeoisie et des sociaux-patriotes, du Vorwärts à la Kreuzzeitung, regorge des mensonges les plus éhontés, des déformations les plus scandaleuses et des pires calomnies. De quoi ne nous accuse-t-on pas ? De proclamer la terreur, de vouloir déclencher une affreuse guerre civile, de nous préparer à l'insurrection armée ; en un mot, d'être les chiens sanglants les plus dangereux et les plus dénués de conscience qu'il y ait au monde, mensonges faciles à percer. Lorsqu'au début du conflit mondial je groupai autour de moi une petite poignée de révolutionnaires courageux et dévoués pour lutter contre la guerre et l'ivresse guerrière, on nous attaqua de tous côtés, on nous traqua et on nous jeta au cachot. Et lorsque je déclarai ouvertement et à haute voix ce qu'à l'époque personne n'osait dire et que très peu de gens voulaient admettre, à savoir que l'Allemagne et ses chefs politiques et militaires étaient responsables de la guerre, on m'accusa d'être un vulgaire traître, un agent payé par l'Entente, un sans-patrie qui voulait la ruine de l'Allemagne. Il eût été plus commode pour nous de nous taire ou de faire chorus avec le chauvinisme et le militarisme. Mais nous avons préféré dire la vérité, sans nous soucier du danger auquel nous nous exposions. Maintenant, tous, et même ceux qui à l'époque se sont déchaînés contre nous, se rendent compte que nous avions raison. Maintenant après la défaite et les premiers jours de la révolution, les yeux du peuple se sont dessillés, de sorte qu'il comprend qu'il a été précipité dans le malheur par ses princes, ses pangermanistes, ses impérialistes et ses sociaux-patriotes. Et maintenant que nous élevons à nouveau la voix pour montrer au peuple allemand la seule voie qui puisse le mener à la vraie liberté et à une paix durable, les mêmes hommes qui à l'époque nous décrièrent, nous et la vérité, reprennent leur vieille campagne de mensonges et de calomnies. Mais ils pourront baver et hurler tant qu'ils voudront et nous courir après comme des chiens qui aboient, nous suivrons imperturbablement notre voie droite, celle de la révolution et du socialisme, en nous disant : « Beaucoup d'ennemis, beaucoup d'honneur ! » Car nous ne savons que trop bien que les mêmes traîtres et criminels qui, en 1914, ont trompé le prolétariat allemand, lui promettant la victoire et la conquête, lui demandant de « tenir jusqu'au bout » et concluant la honteuse union sacrée entre le capital et le travail ceux-là mêmes qui ont essayé d'étouffer la lutte révolutionnaire du prolétariat et réprimé chaque grève comme grève sauvage avec l'aide de leur appareil syndical et des autorités, ce sont eux qui maintenant, en 1918, parlent de nouveau de trêve nationale et proclament la solidarité de tous les partis en vue de la reconstruction de notre Etat.

C'est à cette nouvelle union du prolétariat et de la bourgeoisie à cette continuation traîtresse du mensonge de 1914 que doit servir l'Assemblée nationale. Voilà ce que doit être sa véritable tâche. C'est avec son aide qu'on se propose d'étouffer pour la seconde fois la lutte de classe révolutionnaire du prolétariat. Mais nous comprenons qu'en vérité derrière l'Assemblée nationale se tient le vieil impérialisme allemand qui, malgré la défaite de l'Allemagne n'est pas mort. Non, il n'est pas mort, et s'il reste en vie le prolétariat sera frustré des fruits de sa révolution.

Cela ne doit pas être. Le fer est encore chaud, il nous faut le battre. Maintenant ou jamais ! Ou bien nous retombons dans le vieux marais du passé, dont nous avons essayé de nous échapper dans un sursaut révolutionnaire, ou bien nous poursuivons la lutte jusqu'à la victoire, jusqu'à la libération de toute l'humanité de la malédiction de l'esclavage. Pour que nous puissions achever victorieusement cette grande oeuvre - la tâche la plus importante et la plus noble qui se soit jamais posée à la civilisation humaine - le prolétariat allemand doit instaurer sa dictature.

Discours prononcé lors d'un rassemblement dans la « Hasenheide » à Berlin
23 Décembre 1918

Karl Liebknecht

(Ligue Spartacus)


Proclamation de la République socialiste libre


9 Novembre 1918


Le jour de la révolution est venu. Nous avons appliqué la paix. Paix est fermée pour le moment. Le vieil homme n’est plus. La règle des Hohenzollern, qui ont vécu pendant des siècles dans ce château est terminée. Dans cette leçon, nous proclamons la République socialiste gratuit de l'Allemagne. Nous saluons nos frères russes qui ont été chassés il y a honteusement quatre jours. [...]


Le jour de la liberté a commencé. Jamais plus un Hohenzollern entrera ce lieu. Il y a 70 ans, était ici au même endroit Friedrich Wilhelm IV., Et a dû enlever les barricades de Berlin pour la cause de la liberté Fallen, avant que les cadavres ensanglantés, cinquante, sa casquette devant le train. Un autre train se déplace sur ici aujourd'hui. Ils sont des esprits de millions de personnes qui ont donné leur vie pour la cause sacrée du prolétariat. Baignés dans le balancement du sang sur ces victimes de la tyrannie, et ils sont suivis par les esprits de millions de femmes et d'enfants qui ont dégénéré à la cause du prolétariat dans la douleur et la misère. Et des millions de victimes du sang Guerre mondiale attirent après eux. Aujourd'hui, c’est une immense masse de prolétaires enthousiastes dans le même lieu, pour rendre hommage à la nouvelle liberté. Camarades du Parti, je proclame la République socialiste gratuit de l'Allemagne, qui comprendra toutes les tribus dans lequel il n'y aura pas plus de fonctionnaires, dans lequel chaque travailleur honnête trouver la récompense de son travail honnête. La règle du capitalisme qui a fait de l'Europe dans un charnier est cassée. [...]


Nous devons mobiliser toutes les forces pour établir le gouvernement des travailleurs et des soldats et


pour créer un nouvel ordre politique du prolétariat,


un ordre de paix, le bonheur de la liberté de nos frères Allemands


et nos frères dans le monde.


Nous adressons nos mains sur eux et les appeler


pour terminer la révolution mondiale.

 

Karl Liebknecht, 1919-1920, Käthe Kollwitz

 

 

 

Rosa Luxemburg

Karl Liebknecht.

 

ROSA LUXEMBURG

 

1871 - 1919

Arrêts et progrès du marxisme


Rosa Luxemburg


1903

 


Dans ses entretiens, bien superficiels mais parfois intéressants, sur les conditions sociales en France et en Belgique, Karl Grün fait entre autres la remarque fort juste que les théories de Fourier et de Saint-Simon ont eu sur leurs disciples une action tout à fait différente. Le second a été le père spirituel de toute une génération de talents étincelants, dans tous les domaines de l’esprit. Le premier n’a eu, à quelques exceptions près, qu’une secte fermée de fanatiques, qui nulle part n’ont occupé une place de premier plan. Grün explique cette différence par le fait que Fourier apporta un système achevé, élaboré dans tous ses détails, tandis que Saint-Simon ne donna à ses disciples qu’un faisceau très lâche de grandes idées. Bien que Grün en l’occurrence paraisse négliger un peu trop les différences internes, les différences de contenu, entre les théories des deux classiques du socialisme utopique, sa remarque est en somme exacte. Il n’est pas douteux qu’un système d’idées dont seules les grandes lignes sont tracées à une action beaucoup plus féconde qu’une construction achevée et symétrique, où il n’y a rien à ajouter, où un esprit audacieux ne peut trouver à déployer son originalité.

Serait-ce la raison pour laquelle nous voyons les théories de Marx marquer un tel arrêt depuis des années ? Car, en fait, si l’on excepte une ou deux productions originales pouvant être considérées comme des progrès au point de vue théorique, nous avons bien eu, depuis la parution du dernier volume du Capital et les dernier travaux d’Engels, quelques belles popularisations, des explications de la théorie marxiste, mais, au fond, nous en sommes encore en théorie à peu près au point où nous ont laissés les deux créateurs du socialisme scientifique.

Serait-ce que le système de Marx ait enfermé les initiatives originales de l’esprit dans des cadres trop rigides ? On ne saurait nier que Marx ait exercé une influence écrasante sur la liberté du mouvement théorique de plus d’un de ses disciples. Marx et Engels ont pourtant décliné toute responsabilité pour les élucubrations éventuelles de certains « marxistes ». Et celui qu’étreint l’angoisse de dévier, dans ses théories, du « terrain du marxisme » voit dans certains cas le travail de sa pensée tout aussi influencé que l’autre extrême, celui qui sue à grosses gouttes et rejette complètement la méthode de pensée marxiste, afin de prouver à tout prix qu’il conserve l’ « originalité de sa propre pensée ».

Au reste, c’est seulement dans le domaine économique qu’il peut être plus ou moins question chez Marx d’une construction parfaitement achevée. Pour ce qui est, au contraire, de la partie de ses écrits qui présente la plus haute valeur, la conception matérialiste, dialectique de l’histoire, elle reste qu’une méthode d’enquête, un couple d’idées directrices générales, qui permettent d’apercevoir un monde nouveau, qui ouvrent aux initiatives individuelles des perspectives infinies, qui offrent à l’esprit des ailes pour les incursions les plus audacieuses dans des domaines inexplorés.

Et pourtant, sur ce terrain aussi, à part quelques petites recherches, l’héritage de Marx est resté en friche. On laisse rouiller cette arme merveilleuse. La théorie même du matérialisme historique est encore aujourd’hui aussi schématique, aussi peu fouillée que lorsqu’elle nous est venue des mains de son créateur.

Si l’on n’ajoute rien à l’édifice construit par Marx, cela ne tient donc ni à ce que le cadre est trop rigide, ni à ce qu’il est complètement achevé.

On se plaint souvent que notre mouvement manque de forces intellectuelles capables de continuer les théories de Marx. Il est exact que nous souffrons depuis longtemps de ce manque de forces. Ce phénomène a besoin d’être éclairci et ne peut lui-même expliquer notre autre question. Chaque période forge elle-même son matériel humain, et si notre époque avait vraiment besoin de travaux théoriques, elle créerait elle-même les forces nécessaires à sa satisfaction.

Mais avons-nous vraiment besoin qu’on continue les travaux théoriques plus loin que Marx les a poussés ?

Dans un article sur la controverse entre l’école de Marx et l’école de Jevons en Angleterre, Bernard Shaw, le très spirituel représentant du demi-socialisme des Fabiens, se moque de Hyndman, qui prétendait, après la lecture du premier volume du Capital, connaître « tout » Marx, et ne sentait aucun trou dans la théorie de Marx, tandis qu’après lui, Frédéric Engels, dans la préface au second volume, déclarait que le premier tome, avec sa théorie de la valeur, posait une véritable énigme économique, dont seul le troisième volume viendrait donner la solution. Shaw surprenait évidemment Hyndman dans une situation vraiment comique, mais celui-ci pouvait toujours se consoler en pensant que la presque totalité des socialistes était dans la même situation que lui.

En fait, le troisième volume du Capital, avec la solution du problème du taux de profit, problème fondamental de la théorie économique de Marx, n’est paru qu’en 1893. Or, auparavant, en Allemagne comme dans tous les autres pays, on se basait uniquement sur le matériel inachevé qu’offrait le premier volume ; on popularisait et on adoptait la théorie de Marx comme un tout, rien qu’avec ce premier volume, et nulle part on ne soupçonnait qu’il y eût une lacune théorique. Bien mieux, lorsque parut enfin le tome III, il éveilla naturellement quelque intérêt dans le cercle très étroit des gens de science, on lui consacra quelques commentaires et quelques critiques, mais pour ce qui est de l’ensemble du mouvement socialiste, le tome III ne trouva, à vrai dire, aucun écho auprès des larges milieux où régnait précisément la pensée du premier tome. Alors que les conclusions théoriques de ce troisième tome n’ont suscité encore aucune tentative de popularisation et n’ont pas encore réellement pénétré dans les cercles plus larges, on entend au contraire depuis quelque temps des voix isolées qui, dans la social-démocratie, se font l’écho fidèle de la « déception » éprouvée par les économistes bourgeois à la lecture de ce troisième tome et montrent ainsi à quel point on s’est accoutumé chez nous à considérer comme définitive l’exposition « inachevée » de théorie de la valeur, telle qu’on la trouve dans le tome premier.

Comment expliquer ce remarquable phénomène ?

Shaw, qui, selon sa propre expression, « rigole » volontiers d’autrui, aurait ici l’occasion de plaisanter sur l’ensemble du mouvement socialiste, dans la mesure où celui-ci s’appuie sur Marx. Seulement, il « rigolerait » là d’un phénomène très sérieux de notre vie sociale. L’aventure merveilleuse du premier et du troisième tome nous paraît être un document probant pour l’avenir des recherches théoriques dans notre mouvement.

Le tome III du Capital est certainement, du point de vue scientifique, le point final de la critique marxiste du capitalisme. Sans le troisième tome, impossible de comprendre la loi décisive du taux de profit, la division de la plus-value en profit, intérêt et rente, non plus que les répercussions de la loi de la valeur sur la concurrence. Mais, et c’est la chose principale, tous ces problèmes, si importants qu’ils soient du point de vue théorique, sont à peu près sans valeur au point de vue pratique de la lutte de classe. De ce point de vue le grand problème théorique, c’était la formation de la plus-value, c’est-à-dire l’explication scientifique de l’exploitation ainsi que de la tendance à la socialisation de la production, autrement dit, l’explication scientifique des bases objectives de la révolution socialiste.

Le tome premier, en donnant « l’expropriation des expropriateurs » comme le résultat inéluctable de la production de la plus-value et de la concentration progressive du capital, répond à ces deux questions. Avec cela, les besoins théoriques du mouvement ouvrier reçoivent en gros satisfaction. La façon dont la plus-value se répartit entre les différentes groupes capitalistes, et les vols que la concurrence occasionne dans la production pour cette répartition, tout cela n’a pas un intérêt immédiat pour la lutte de classe du prolétariat.

Et c’est pourquoi le troisième volume du Capital est resté jusqu’à présent un chapitre que le socialisme ne lit pas.

Mais dans notre mouvement, il en est des recherches théoriques en général comme des théories économiques de Marx. Penser que la classe ouvrière, en pleine lutte, pourrait, grâce au contenu même de sa lutte de classe, exercer à l’infini son activité créatrice dans le domaine théorique, serait se faire illusion. La classe ouvrière seule, comme l’a dit Engels, a conservé le sens et l’intérêt de la théorie. La soif de savoir qui tient la classe ouvrière est l’un des phénomènes intellectuels les plus importants du temps présent. Au point de vue moral, la lutte ouvrière renouvellera la culture de la société. Mais les répercussions immédiates de la lutte du prolétariat sur les progrès de la science sont liées à des conditions sociales tout à fait précises.

Dans toute société divisée en classes, la culture intellectuelle, l’art, la science, sont des créations de la classe dirigeante et ont pour but, en partie de satisfaire directement les besoins du développement social, en partie de satisfaire les besoins intellectuels des membres de la classe dirigeante.

Dans l’histoire des anciennes luttes de classes, les classes montantes purent quelquefois – par exemple le tiers état dans les temps modernes – faire précéder leur domination politique de leur domination intellectuelle. Elles arrivèrent, étant encore opprimées, à remplacer la culture désuète de la période qui s’écroulait par une science et un art nouveaux leur appartenant en propre.

Le prolétariat est dans une tout autre situation. Ne possédant rien, il ne peut, dans sa marche en avant, créer de toutes pièces une culture intellectuelle tant qu’il restera dans le cadre de la société bourgeoise. Dans cette société, tant que subsisteront ses bases économiques, il ne peut y avoir d’autre culture que la culture bourgeoise. La classe ouvrière, en tant que classe, est mise hors de la culture actuelle, même si certains professeurs « sociaux » estiment que l’usage des cravates, des cartes de visites et des bicyclettes qui commence à se répandre chez les prolétaires constitue une participation de premier ordre au progrès de la civilisation. Bien que les prolétaires créent de leurs propres mains le contenu matériel et toute la base sociale de cette culture, on ne les en laisse jouir que dans la mesure où c’est nécessaire pour qu’ils accomplissent pacifiquement leurs fonctions dans la marche économique et sociale de la société bourgeoise.

La classe ouvrière ne pourra créer son art et sa science à elle qu’après s’être complètement affranchie de sa situation de classe actuelle.

Tout ce qu’elle peut faire aujourd’hui, c’est de protéger la culture de la bourgeoisie contre le vandalisme de la réaction bourgeoise et de créer les conditions sociales nécessaires au libre développement de la culture. Dans la société actuelle, elle ne peut faire œuvre active dans ce domaine qu’en forgeant les armes intellectuelles nécessaires à sa lutte émancipatrice.

Tout cela fixe par avance des limites assez étroites à l’activité intellectuelle de la classe ouvrière, c’est-à-dire de ses chefs idéologiques. Le domaine de leur activité créatrice ne peut être qu’une partie bien définie de la science : la science sociale. Et comme justement « les rapports particuliers de l’idée d’un quatrième état avec notre période historique » rendaient nécessaires l’explication des lois du développement social pour la lutte de classe du prolétariat, cette idée a eu une influence féconde dans le domaine des sciences sociales. Le mouvement de cette culture prolétarienne, c’est l’œuvre de Marx.

Mais déjà l’œuvre de Marx, qui constitue en tant que découverte scientifique un tout gigantesque, dépasse les besoins directs de la lutte de classe du prolétariat pour lesquels elle fut créée. Dans l’analyse complète et détaillée de l’économie capitaliste, aussi bien que dans la méthode de recherche historique, avec ses possibilités d’application infinie, Marx nous a donné beaucoup plus qu’il n’était nécessaire pour la pratique de la lutte de classe.

Nous ne puisons au grand dépôt d’idées de Marx pour travailler et mettre en valeur quelque parcelle de sa doctrine, qu’au fur et à mesure que notre mouvement progresse de stade en stade et se trouve en face de nouvelles questions pratiques. Mais notre mouvement, comme toute véritable lutte, se contente encore des vieilles idées directrices, longtemps après qu’elles ont perdu leur valeur. Aussi, l’utilisation théorique des leçons de Marx ne progresse-t-elle qu’avec une extrême lenteur.

Si nous sentons maintenant dans notre mouvement un certain arrêt des recherches théoriques, ce n’est donc pas parce que la théorie de Marx, dont nous sommes les disciples, ne peut se développer, ni parce qu’elle a « vieilli », mais au contraire parce que nous avons pris toutes les armes intellectuelles les plus importantes dont nous avions besoin jusqu’ici pour notre lutte à l’arsenal marxiste, sans pour cela l’épuiser. Nous n’avons pas « dépassé » Marx au cours de notre lutte pratique ; au contraire, Marx, dans ses créations scientifiques, nous a dépassés en tant que parti de combat. Non seulement Marx a produit assez pour nos besoins, mais nos besoins n’ont pas encore été assez grands pour que nous utilisions toutes les idées de Marx.

Les conditions d’existence du prolétariat dans la société actuelle, conditions découvertes théoriquement par Marx, se vengent ainsi par le sort qu’elles font à la théorie même de Marx. Instrument incomparable de culture intellectuelle, elle reste en friche, parce qu’elle est incompatible avec la culture bourgeoise, culture de classe, et parce qu’elle dépasse largement les besoins du prolétariat en armes pour sa lutte. Seule la classe ouvrière, en se libérant des conditions actuelles d’existence, socialisera, avec tous les autres moyens de production, la méthode de recherche de Marx, afin de lui donner son plein usage, son plein rendement pour le bien de toute l’humanité.

 

 

 

 

L’unification des socialistes français

( 1905)

 

Article de Rosa Luxemburg paru dans Czervony Sztandar (« Le Drapeau rouge ») V. N°26, mai 1905

Trois jours durant, les 23, 24 et 25 avril derniers, s’est tenu à Paris le congrès de toutes les organisations socialistes de France: du Parti socialiste français (les jaurésistes), du Parti ouvrier français (les partisans de Guesde et de Vaillant, c’est-à-dire les guesdistes et les blanquistes), du Parti ouvrier socialiste-révolutionnaire (les allemanistes), ainsi que de quelques organisations indépendantes de province, d’importance moindre. Au cours de ce congrès a été décidée, à la majorité écrasante des voix, l’unification de toutes ces organisations en un seul parti appelé Parti socialiste (Section Française de l’Internationale ouvrière). Le congrès a adopté comme organe officiel du Parti le journal Le Socialiste, ancien organe du Parti ouvrier français.

Afin de mieux saisir toute la signification internationale de cet événement, il importe d’examiner les causes qui étaient à l’origine de la scission parmi les socialistes français et de l’affaiblissement du mouvement socialiste en France. Par ailleurs, ces mêmes causes suscitèrent la méfiance des masses ouvrière quant à l’efficacité de la lutte politique parlementaire contre les gouvernements de la bourgeoisie.

Une première unification, bien qu’encore très lâche, des différentes organisations socialistes existant en France depuis longtemps avait eu lieu en 1899. Mais, la même année, l’un des députés socialistes, Millerand, accepta le portefeuille de ministre du Commerce dans le gouvernement bourgeois de Waldeck-Rousseau. Le motif invoqué était que la République française aurait été menacée par les cléricaux et les conservateurs visant à restaurer la monarchie en France et que, partant, tous les républicains sincères devaient s’unir pour défendre solidairement la République contre les attaques des monarchistes. Une partie des socialistes – les partisans de Jaurès -décida de soutenir le gouvernement « républicain » de Waldeck-Rousseau dans lequel, à côté du socialiste Millerand, prit place, en tant que ministre de la Guerre, le général de Galliffet, un de ceux qui, de la manière la plus sauvage et la plus cruelle, avaient écrasé, en 1871, la glorieuse insurrection des ouvriers: la Commune de Paris. Ces socialistes conclurent une alliance (dite « Bloc Républicain ») avec divers partis bourgeois radicaux, donc avec des ennemis de la classe ouvrière, et ils consentirent à la participation de Millerand au gouvernement bourgeois.

C’est alors que tous les socialistes révolutionnaires avec Guesde en tête, ayant compris le danger d’une pareille trahison des principes du socialisme, lesquels exigent une lutte de classe impitoyable et irréconciliable contre tout gouvernement bourgeois, même démocratique, rompirent leur alliance avec les partisans de Jaurès, alliance qui au départ était censée aboutir à la fusion totale des différentes fractions socialistes. Quelque temps après, les blanquistes dirigés par Vaillant rompirent également avec les jaurésistes et, en commun avec les guesdistes, créèrent le Parti socialiste de France. Ils déclarèrent une lutte sans merci aux fondateurs du Parti socialiste français dirigé par Jaurès et Millerand, partisans de la collusion avec les partis bourgeois et du « ministérialisme » – c’est-à-dire de la participation d’un socialiste à un gouvernement bourgeois.

Le danger majeur d’une telle participation était qu’elle engageait la responsabilité des socialistes dans les agissements de ce gouvernement. Quant à ce dernier, le fait qu’il comprenait un socialiste ne l’empêchait nullement de demeurer un gouvernement de domination de classe, l’organisation politico-policière de la bourgeoisie contre le prolétariat révolutionnaire, et il continua de servir fidèlement les intérêts de la classe capitaliste dans tous les domaines de la vie sociale. C’était précisément cette circonstance – la participation d’un socialiste au gouvernement – qui encourageait davantage le gouvernement bourgeois à agir de la manière la plus brutale contre les ouvriers en grève et de recourir en toute occasion à la force armée. Ironie du sort, le sang des ouvriers français n’avait peut-être jamais coulé aussi souvent que du temps du gouvernement « socialiste » de Waldeck-Rousseau.

Dans la période antérieure au récent congrès qui décida l’unification, Millerand n’était plus depuis longtemps au gouvernement, mais les partisans de Jaurès restaient toujours alliés avec les partis bourgeois pour une prétendue « défense » de la République: c’est alors qu’à Limoges coula à flot le sang des ouvriers français qui revendiquaient d’être mieux traités par leurs contremaîtres. En devenant un parti qui soutenait toujours et partout la politique du gouvernement, les jaurésistes étaient obligés de voter un budget dont les plus beaux fleurons étaient les fonds secrets (aux fins de rétribuer les mouchards), des dépenses sans cesse accrues pour la marine et l’armée – cet instrument le plus puissant de la bourgeoisie dans sa lutte contre les revendications ouvrières – , un budget fondé dans sa quasi-totalité sur les impôts indirects et qui pèse donc de tout son poids sur les épaules des couches sociales les plus pauvres. Pris dans cet engrenage, les partisans de Jaurès durent également soutenir l’alliance franco-russe, en tant que prétendue « garantie » de la paix européenne. Tant et si bien que pendant l’Exposition universelle de Paris en 1900, Millerand s’abstint d’assister au congrès socialiste international qui se tenait au même moment, afin de ne pas se compromettre aux yeux de ses collègues bourgeois du ministère, tandis que ses convictions « socialistes » ne l’empêchaient pas d’accueillir à l’Exposition le tsar sanglant et même de laisser orner sa propre poitrine d’une décoration impériale.

Il faut également noter que la police parisienne interdit à l’époque tout discours et se comporta d’une manière particulièrement insolente et provocatrice envers les congressistes quand ceux-ci se rendirent au cimetière où reposent les dépouilles des héros de la Commune, afin de rendre hommage à leur mémoire. Et ceci malgré la présence de Millerand dans le gouvernement républicain.

Au congrès international qui examina notamment la question de la participation d’un socialiste au gouvernement, cette tactique de collusion avec les partis bourgeois fut rejetée. Une résolution fut adoptée sur la proposition de Karl Kautsky qui précisait les cas exceptionnels où un danger réel menacerait le régime démocratique et où pourrait être tolérée temporairement la participation d’un socialiste au gouvernement pour la défense des libertés publiques mais, même alors, à la seule condition de l’accord du prolétariat organisé et sous son contrôle.

Cependant, bien que le congrès international se fût ainsi prononcé, le parti de Jaurès continua à persévérer dans sa tactique opportuniste, sapant ainsi la confiance des larges masses ouvrières dans le socialisme, leur inspirant de la méfiance et même de l’hostilité envers la lutte politique parlementaire, tandis que se propageait rapidement le courant syndicaliste qui préconisait la grève générale comme l’unique moyen d’abolir l’ordre capitaliste et d’instaurer le socialisme, comme le seul remède à toute injustice sociale.

Les partisans de Guesde et de Vaillant eurent alors à assumer la tâche dure mais méritoire de combattre dans le socialisme français, d’une part, le courant opportuniste de Jaurès qui, en échange de concessions misérables et souvent rien moins qu’illusoires de la part du gouvernement bourgeois, reniait toute aspiration à un régime socialiste, et d’autre part les tendances anarchistes des ouvriers français qui, faute d’une conscience suffisante, voyaient dans le parlementarisme la source de tout le mal et se réfugiaient dans une conception fausse et abusive de la grève générale excluant tout autre moyen d’action.

En même temps, les guesdistes et les blanquistes poursuivaient sans répit leurs efforts socialistes en vue de frayer la voie à la lutte de classes du prolétariat contre la bourgeoisie. Ces efforts associaient l’action législative au parlement dans le but d’arracher à la classe dominante le maximum de lois favorables à la classe ouvrière avec l’éducation et l’organisation du prolétariat en vue de conquérir, à la longue et par des moyens révolutionnaires, le pouvoir politique et de mettre ainsi fin à la domination capitaliste.

Fidèle à l’esprit de l’enseignement de Marx, le Parti socialiste de France (formé par des guesdistes et des blanquistes) ne s’est jamais laissé abuser par une quelconque phraséologie démocratique ou nationaliste; il est toujours demeuré en opposition absolue envers les gouvernements bourgeois et républicains en France, défendant ainsi les intérêts des ouvriers.

Au congrès international d’Amsterdam en 1904, ce Parti avait présenté une résolution entièrement élaborée et adoptée par la social-démocratie allemande, qui concernait la presse socialiste. Cette résolution autorise, bien entendu, une entière liberté dans les discussions sur les questions fondamentales de la pratique et de la théorie socialiste, mais elle ne permet pas d’introduire en fraude des théories bourgeoises sous le couvert de « la critique » des principes du socialisme, ni d’obscurcir la conscience de classe du prolétariat.

Comme on le voit, les travaux de ce congrès ont été extrêmement fructueux et l’Internationale ouvrière a retrouvé dans le prolétariat français son ancien et héroïque combattant pour les idéaux socialistes.

 

 

 

 

Compte rendu analytique des 1° et 2° Congrès de la SFIO (1905).pdf

 

 

 

Marxisme contre dictature

1946

 

 

 

 

 

 

La Révolution Russe

1946

 

 

 

 

Que Veut la Ligue Spartakiste ?


R. Luxemburg


Programme du Parti Communiste Allemand

 

 

1


Le 9 novembre, en Allemagne, les ouvriers et soldats ont mis en pièces l'ancien régime. Sur les champs de bataille de France s'était dissipée l'illusion sanglante que le sabre prussien régnait en maître sur le monde. La bande de criminels qui avait allumé l'incendie mondial et précipité l'Allemagne dans une mer de sang était arrivée au bout de son latin. Trompé pendant quatre ans le peuple qui, au service de ce Moloch, avait oublié les devoirs qu'impose la civilisation, le sentiment de l'honneur et l'humanité, qui s'était laissé utilisé pour n'importe quelle infamie, ce peuple se réveillait de son sommeil de quatre années -- et devant lui béait un gouffre.

Le 9 novembre, le prolétariat allemand s'est dressé pour se débarrasser du joug honteux qui l'accablait. Les Hohenzollern furent chassés, des conseils d'ouvriers et de soldats, élus.

Mais les Hohenzollern n'ont jamais été que les gérants de la bourgeoisie impérialiste et des Junkers. La bourgeoisie et sa domination de classe, tel est le véritable responsable de la guerre mondiale en Allemagne aussi bien qu'en France, en Russie comme en Angleterre, en Europe comme en Amérique. Ce sont les capitalistes de tous les pays qui ont donné le signal du massacre des peuples. Le capital international est ce Baal insatiable dans la gueule sanglante duquel ont été jetés des millions et des millions de victimes humaines.

La guerre mondiale a placé la société devant l'alternative suivante : ou bien maintien du capitalisme, avec de nouvelles guerres et un rapide effondrement dans le chaos et l'anarchie ou bien abolition de l'exploitation capitaliste.

Avec la fin de la guerre mondiale, la bourgeoisie et sa domination de classe ont perdu tout droit à l'existence. La bourgeoisie n'est plus en mesure de tirer la société du terrible chaos économique que l'orgie impérialiste a laissé après elle.

Dans des proportions énormes, des moyens de production ont été anéantis ; des millions d'ouvriers, les meilleures cohortes et les plus actives de la classe ouvrière, ont été massacrés. Lorsque ceux qui sont restés en vie rentrent dans leurs foyers, ils voient devant eux le visage grimaçant du chômage, de la famine et des maladies qui menacent d'anéantir jusqu'à la racine la force populaire. Le fardeau énorme des dettes de guerre rend inéluctable la banqueroute financière de l'Etat.

Pour échapper à cette confusion sanglante, pour ne pas choir dans cet abîme béant, il n'existe d'autre recours, d'autre issue, d'autre salut que le socialisme. Seule la révolution mondiale du prolétariat peut mettre de l'ordre dans ce chaos, donner à tous du travail et du pain, mettre un terme au déchirement réciproque des peuples, apporter à l'humanité écorchée la paix, la liberté et une civilisation véritable ; A bas le salariat ! Tel est le mot, d'ordre de l'heure : au travail salarié et à la domination de classe doit se substituer le travail coopérateur, les moyens de travail ne doivent plus être le monopole d'une classe, mais devenir le bien commun de tous. Plus d'exploiteurs ni d'exploités ! Réglementation de la production et répartition des produits dans l'intérêt de tous ; suppression à la fois du mode de production actuel, de l'exploitation et du pillage et aussi du commerce actuel qui n'est qu'escroquerie.

A la place des patrons et de leurs esclaves salariés, des travailleurs coopérateurs libres. Le travail cesse d'être un tourment pour quiconque, parce qu'il est le devoir de tous ! Une existence digne et humaine pour quiconque remplit ses obligations envers la société. Dès lors la faim n'est plus la malédiction qui pèse sur le travail, mais la sanction de l'oisiveté.

C'est seulement dans une telle société que sont extirpées les racines de la haine chauvine et de l'asservissement des peuples. C'est alors seulement que la terre ne sera plus souillée par l'holocauste d'être humains, c'est alors seulement qu'on pourra dire : cette guerre a été la dernière !

A l'heure présente le socialisme est l'ultime planche de salut de l'humanité. Au-dessus des remparts croulants de la société capitalistes on voit briller en lettres de feu, le dilemme prophétique du Manifeste du Parti communiste :

 

Socialisme ou retombée dans la barbarie !

 

 

2

 

 

La réalisation du régime socialiste est la tâche la plus grandiose qui ait jamais incombé dans l'histoire du monde à une classe et à une révolution. Cette tâche requiert une transformation totale de l'Etat et un bouleversement complet des fondements économiques et sociaux de la société.

Cette transformation, ce bouleversement ne sauraient être décrétés par quelque autorité, commission ou Parlement : seules les masses peuvent les entreprendre et les réaliser.

Dans toutes les révolutions antérieures, c'était une toute petite minorité de la population qui menait la lutte, en fixait les objectifs et l'orientation, n'utilisant la masse que comme un instrument pour faire triompher ses propres intérêts, les intérêts de la minorité. La révolution socialiste est la première qui ne puisse triompher que dans l'intérêt de la grande majorité et grâce à la grande majorité des travailleurs.

La masse du prolétariat est appelée non seulement à fixer consciemment l'objectif et l'orientation de la révolution, mais elle doit nécessairement faire entrer elle-même dans la vie, pas à pas, par son activité propre, le socialisme.

L'essence de la société socialiste réside en ceci : la masse laborieuse cesse d'être une masse que l'on gouverne, pour vivre elle-même la vie politique et économique dans sa totalité et pour l'orienter par une détermination consciente et libre.

Aussi du sommet de l'Etat à la plus petite commune, la masse prolétarienne doit-elle substituer aux organes de la domination bourgeoise dont elle a hérité : Bundesrat (Conseil fédéral), parlements, conseils municipaux, ses propres organes de classe : les conseils d'ouvriers et de soldats. Il lui faut occuper tous les postes, contrôler toutes les fonctions, mesurer tous les besoins de l'Etat à l'aune de ses propres intérêts de classe et à l'aune des tâches socialistes. Et ce n'est que par une osmose permanente, vivante, entre les masses populaires et leurs organismes, les conseils d'ouvriers et de soldats, que pourra être insufflé à l'Etat un esprit socialiste.

A son tour, la révolution économique ne peut s'accomplir que sous la forme d'un procès dont la masse prolétarienne sera l'agent. S'agissant de la socialisation, les décrets pris par les autorités révolutionnaires suprêmes ne sont que phrases vides, si l'on en reste là. Seule la classe ouvrière peut, par son action, leur donner vie. Dans une lutte tenace contre le capital, dans un corps à corps livré dans chaque entreprise, grâce à la pression directe des masses, aux grèves, grâce à la mise sur pieds de leurs organismes représentatifs permanents, les ouvriers peuvent s'assurer le contrôle et en fin de compte la direction effective de la production.

Les masses de prolétaires doivent apprendre à n'être plus ces machines inertes que le capitaliste installe tout au long du procès de production, mais à devenir des hommes qui, par leurs pensées, leurs activités libres, guident ce procès. Ils doivent acquérir le sentiment des responsabilités propre à des membres agissants de la communauté, unique propriétaire de la totalité de la richesse sociale. Il leur faut faire preuve de zèle, sans le fouet du patron ; développer la productivité, sans garde-chiourme capitaliste ; faire preuve de discipline, sans que pèse sur eux le moindre joug, et d'ordre, sans maître pour les commander. L'idéalisme le plus élevé dans l'intérêt de la communauté, l'autodiscipline la plus stricte, un sens civique véritable constituent le fondement moral de la société socialiste [1], tout comme la passivité, l'égoïsme et la corruption constituent le fondement moral de la société capitaliste.

Toutes ces vertus civiques socialistes, ainsi que les connaissances et les capacités nécessaires à la direction des entreprises socialistes, la classe ouvrière ne saurait les acquérir que par son activité propre, en faisant elle-même sa propre expérience.

La socialisation de la société ne saurait être réalisée dans toute son ampleur que par une lutte opiniâtre, infatigable de la masse des ouvriers sur tous les points où le travail affronte le capital, où le peuple et la bourgeoisie, avec sa domination de classe, se regardent les yeux dans les yeux. La libération de la classe ouvrière doit être nécessairement l'œuvre de la classe ouvrière elle-même.

 

3

 

 

Dans les révolutions bourgeoises, l'effusion de sang, la terreur, le crime politique étaient des armes indispensables entre les mains des classes montantes. La révolution prolétarienne n'a nul besoin de la terreur pour réaliser ses objectifs. Elle hait et abhorre l'assassinat. Elle n'a pas besoin de recourir à ces moyens de lutte parce qu'elle ne combat pas des individus, mais des institutions, parce qu'elle n'entre pas dans l'arène avec des illusions naïves qui, déçues, entraîneraient une vengeance sanglante. Ce n'est pas la tentative désespérée d'une minorité pour modeler par la force le monde selon son idéal, c'est l'action de la grande masse des millions d'hommes qui composent le peuple, appelés à remplir leur mission historique et à faire de la nécessité historique une réalité.

Mais la révolution prolétarienne sonne en même temps le glas de toute servitude et de toute oppression ; voilà pourquoi se dressent contre elle dans une lutte à mort, comme un seul homme, tous les capitalistes, les Junkers, les petits-bourgeois, les officiers, bref tous les profiteurs ou les parasites de l'exploitation et de la domination de classe.

C'est pure folie que de s'imaginer que les capitalistes pourraient se plier de bon gré au verdict socialiste d'un Parlement, d'une Assemblée nationale, qu'ils renonceraient tranquillement à la propriété, au profit, aux privilèges de l'exploitation. Toutes les classes dominantes ont lutté jusqu'au bout pour leurs privilèges, avec l'énergie la plus tenace. Les patriciens de Rome tout comme les barons féodaux du moyen âge, les gentlemen anglais, tout comme les marchands d'esclaves américains, les boyards de Valachie, tout comme les soyeux lyonnais -- tous ont versé des torrents de sang, ont marché sur des cadavres, au milieu des incendies et des crimes, ils ont déchaîné la guerre civile et trahi leur pays, pour défendre leur pouvoir et leurs privilèges.

Dernier rejeton de la caste des exploiteurs, la classe capitaliste impérialiste surpasse en brutalité, en cynisme, la bassesse de toutes celles qui l'ont précédée. Elle défendra ce qu'elle a de plus sacré : le profit et le privilège de l'exploitation avec ses dents et ses ongles. Elle emploiera les méthodes sadiques dont elle a fait montre dans toute sa politique coloniale et au cours de la dernière guerre. Contre le prolétariat elle mettra en mouvement le ciel et l'enfer ; elle mobilisera la paysannerie contre les villes, excitera des couches ouvrières rétrogrades contre l'avant-garde socialiste, elle se servira d'officiers pour organiser des massacres [2], tentera de paralyser toute mesure socialiste par les mille moyens de résistance passive, elle suscitera contre la révolution vingt Vendées, elle appellera à son secours l'ennemi de l'extérieur, les Clemenceau, les Lloyd George et les Wilson avec leurs armes, préférant transformer l'Allemagne en un tas de décombres fumants plutôt que de renoncer de plein gré à l'esclavage du salariat.

Toutes ces résistances, il faudra les briser pas à pas d'une main de fer en faisant preuve d'une énergie sans défaillance [3]. A la violence de la contre-révolution bourgeoise, il faut opposer le pouvoir révolutionnaire du prolétariat, aux attentats, aux intrigues ourdies par la bourgeoisie, la lucidité inébranlable, la vigilance et l'activité jamais en défaut de la masse prolétarienne. Aux menaces de la contre-révolution, l'armement du peuple et le désarmement des classes dominantes. Aux manœuvres d'obstruction parlementaire de la bourgeoisie, l'organisation inventive et active de la masse des ouvriers et des soldats. A l'omniprésence et aux mille moyens dont dispose la société bourgeoise, il faudra opposer le pouvoir de la classe ouvrière décuplé par l'union et la concentration. Seul le front uni de l'ensemble du prolétariat allemand, rassemblant le prolétariat du Sud de l'Allemagne et celui du Nord de l'Allemagne, le prolétariat urbain et le prolétariat agricole, seul le front des ouvriers et des soldats, les contacts idéologiques vivants entre la révolution allemande et l'Internationale, l'élargissement de la révolution allemande aux dimensions de la révolution mondiale du prolétariat, permettront de créer le soubassement de granit sur lequel on construira 1'édifice de l'avenir.

La lutte pour le socialisme est la guerre civile la plus fantastique que l'histoire du monde ait jamais connue, et la révolution prolétarienne doit se doter des moyens nécessaires, elle doit apprendre à les utiliser pour lutter et vaincre.

Doter de la sorte la masse compacte de la population laborieuse de la totalité du pouvoir politique pour qu'elle accomplisse les tâches révolutionnaires, c'est ce qu'on appelle la dictature du prolétariat : la démocratie véritable. Il n'y a pas démocratie, lorsque l'esclave salarié siège à côté du capitaliste, le prolétaire agricole à côté du Junker dans une égalité fallacieuse pour débattre de concert, parlementairement, de leurs problèmes vitaux. Mais lorsque la masse des millions de prolétaires empoigne de ses mains calleuses la totalité du pouvoir d'Etat, tel le dieu Thor brandissant son marteau, pour l'abattre sur la tête des classes dominantes, alors seulement existe une démocratie qui ne soit pas une duperie.

Pour permettre au prolétariat d'accomplir ses tâches la Ligue spartakiste exige :

Mesures immédiates pour assurer le triomphe de la révolution

  1. Désarmement de toute la police, de tous les officiers ainsi que des soldats d'origine non prolétarienne, désarmement de tous ceux qui font partie des classes dominantes.

  2. Réquisition de tous les stocks d'armes et de munitions ainsi que des usines d'armement par les soins des conseils d'ouvriers et de soldats.

  3. Armement de l'ensemble du prolétariat masculin adulte qui constituera une milice ouvrière. Constitution d une garde rouge composée de prolétaires qui sera le noyau actif de la milice et aura pour mission de protéger en permanence la révolution contre les attentats et les intrigues contre-révolutionnaires.

  4. Suppression du pouvoir de commandement des officiers et des sous-officiers ; substitution d'une discipline librement consentie par les soldats à l'obéissance passive à la prussienne. Election de tous les supérieurs par les hommes de troupe avec droit permanent de les révoquer, abolition de la juridiction militaire.

  5. Eviction des officiers et des capitulards de tous les conseils de soldats.

  6. Remplacement de tous les organes politiques et de toutes les autorités de l'ancien régime par des hommes de confiance délégués par les conseils d'ouvriers et de soldats.

  7. Mise en place d'un tribunal révolutionnaire devant lequel comparaîtront les principaux responsables de la guerre et de sa prolongation : les Hohenzollern, Ludendorff, Hindenburg, Tirpitz et leurs complices, ainsi que tous les conjurés de la contre-révolution.

  8. Réquisition immédiate de tous les stocks de vivres en vue d'assurer le ravitaillement de la population.

Mesures politiques et sociales

  1. Abolition de tous les Etats particuliers : création d'une République allemande socialiste unifiée.

  2. Elimination de tous les parlements et de tous les conseils municipaux, leurs fonctions étant dévolues aux conseils d'ouvriers et de soldats et aux comités que ceux ci désigneraient.

  3. Election de conseils d'ouvriers dans toute l'Allemagne par les soins de la classe ouvrière adulte des deux sexes, à la ville et à la campagne, par entreprise ; élection de conseils de soldats par les hommes de troupe à l'exclusion des officiers et des capitulards ; les ouvriers et les soldats ont le droit à tout instant de révoquer leurs représentants.

  4. Election de délégués des conseils d'ouvriers et de soldats dans tout le Reich en vue de constituer le Conseil central des conseils d'ouvriers et de soldats qui élira à son tour un Comité exécutif ; celui-ci sera l'organisme suprême du pouvoir législatif et exécutif.

  5. Le Conseil central se réunira au minimum une fois tous les trois mois avec chaque fois réélection des délégués. Le Conseil aura pour mission d'exercer un contrôle permanent sur l'activité du Comité exécutif et d'établir un contact vivant entre la masse des conseils d'ouvriers et de soldats de tout le Reich, et l'organisme gouvernemental suprême qui les représente. Les conseils d'ouvriers et de soldats locaux ont le droit à tout instant de révoquer et de remplacer leurs délégués au Conseil central au cas où ceux-ci n'agiraient pas conformément au mandat qui leur a été donné. Le Comité exécutif a le droit de nommer les commissaires du peuple, ainsi que les autorités centrales du Reich et les fonctionnaires ; il peut également les révoquer.

  6. Suppression de toutes les différences de caste, de tous les ordres et de tous les titres ; hommes et femmes ont même droits et la même position sociale.

  7. Mesures sociales importantes : réduction du temps de travail pour lutter contre le chômage et pour tenir compte de la faiblesse physique de la classe ouvrière, conséquence de la guerre mondiale ; fixation de la journée de travail à six heures au maximum.

  8. Le système de ravitaillement, de logement, les services de santé et l'éducation nationale seront réorganisés de fond en comble dans le sens et dans l'esprit de la révolution prolétarienne.

Mesures économique immédiates

  1. Confiscation de tous les biens dynastiques et de tous les revenus dynastiques au profit de la communauté.

  2. Annulation des dettes de l'Etat et de toutes autres dettes publiques, ainsi que de tous les emprunts de guerre à l'exclusion des souscriptions au-dessous d'un certain taux, qui sera fixé par le Conseil central des conseils d'ouvriers et de soldats.

  3. Expropriation de toutes exploitations agricoles grandes et moyennes, constitution de coopératives agricoles socialistes dépendant d'une direction centrale à l'échelle du Reich ; les petites exploitations paysannes demeureront la propriété de leurs détenteurs actuels jusqu'à ce que ceux-ci adhèrent librement aux coopératives socialistes.

  4. La République des Conseils procédera à l'expropriation de toutes les banques, mines, usines sidérurgiques ainsi que de toutes les grandes entreprises industrielles et commerciales.

  5. Confiscation de toutes les fortunes au-dessus d'un niveau qui sera fixé par le Conseil central.

  6. Prise en main de l'ensemble des transports publics par la République des Conseils.

  7. Elections dans toutes les usines de conseils d'entreprise qui, en accord avec les conseils ouvriers, auront à régler toutes les affaires intérieures de l'entreprise, les conditions de travail, à contrôler la production, et, finalement, à prendre en main la direction de l'usine.

  8. Mise en place d'une Commission centrale de grève qui, en collaboration permanente avec les conseils d'entreprise, aura pour tâche de coordonner le mouvement de grève qui s'amorce dans l'ensemble du Reich et d'en assurer l'orientation socialiste en lui garantissant l'appui sans défaillance du pouvoir politique des conseils d'ouvriers et de soldats.

Tâches internationales

  • Rétablissement immédiat des relations avec les partis frères des pays étrangers afin de donner à la révolution socialiste une base internationale et d'établir et de garantir la paix par la fraternisation internationale et le soulèvement révolutionnaire du prolétariat du monde entier.

Voilà ce que veut la Ligue spartakiste !

Et parce que Spartacus veut cela, parce qu'il est celui qui exhorte les révolutionnaires et les pousse à agir, parce qu'il est la conscience socialiste de la révolution, il est haï, calomnié, persécuté par tous les ennemis secrets ou avérés de la révolution et du prolétariat.

Clouez Spartacus sur la croix ! crient les capitalistes tremblant pour leurs coffres-forts.

Clouez-le sur la croix ! crient les petits-bourgeois, les officiers, les antisémites, les laquais de la presse bourgeoise qui tremblent pour les bifteaks que leur vaut la domination de classe de la bourgeoisie.

Clouez-le sur la croix ! s'écrient les Scheidemann qui, tel Judas Iscariote, ont vendu les ouvriers à la bourgeoisie et qui tremblent pour les petits profits de la domination politique.

Clouez-le sur la croix ! répètent encore, comme un écho, des couches de la classe ouvrière qu'on trompe et qu'on abuse, des soldats qui ne savent pas qu'ils s'en prennent à leur propre chair et à leur propre sang quand ils s'en prennent à la Ligue spartakiste.

Dans ces cris de haine, dans ces calomnies, se mêlent les voix de tous les éléments contre-révolutionnaires, hostiles au peuple et au socialisme, de tous les éléments troubles, suspects, et que le grand jour effraie. Et cette haine confirme que Spartacus est le cœur de la révolution et que l'avenir lui appartient.

La Ligue spartakiste n'est pas un parti qui veuille parvenir au pouvoir en passant par-dessus la classe ouvrière ou en se servant de la masse des ouvriers.

La Ligue spartakiste n'est que la fraction la plus consciente du prolétariat qui indique à chaque pas aux larges masses de la classe ouvrière leurs tâches historiques, qui, à chaque étape particulière de la révolution, représente le but final socialiste et qui, dans toutes les questions nationales, défend les intérêts de la révolution prolétarienne mondiale.

La Ligue spartakiste refuse de partager le pouvoir avec les Scheidemann, les Ebert, avec ces hommes de main de la bourgeoisie parce qu'elle considère que collaborer avec eux, c'est trahir les principes fondamentaux du socialisme, renforcer la contre-révolution et paralyser la révolution.

La Ligue spartakiste refusera également de prendre le pouvoir uniquement parce que les Scheidemann-Ebert se seraient usés au pouvoir et que les indépendants auraient abouti à une impasse en collaborant avec eux.

La Ligue spartakiste ne prendra jamais le pouvoir que par la volonté claire et sans équivoque de la grande majorité des masses prolétariennes dans l'ensemble de l'Allemagne. Elle ne le prendra que si ces masses approuvent consciemment ses vues, les buts et les méthodes de lutte de la Ligue spartakiste.

La révolution prolétarienne ne peut accéder à une totale lucidité et maturité qu'en gravissant pas à pas, par degrés, l'amer Golgotha de ses propres expériences, en passant par bien des défaites et des victoires.

La victoire de la Ligue spartakiste ne se situe pas au début mais à la fin de la révolution : elle s'identifie à la victoire des millions d'hommes qui constituent la masse du prolétariat socialiste.

Debout prolétaires ! Au combat ! Il s'agit de conquérir tout un monde et de se battre contre tout un monde. Dans cette ultime lutte de classes de l'histoire mondiale où il y va des objectifs les plus nobles de l'humanité, nous lançons à nos ennemis ces mots : sur leur face, nos poings, notre genou sur leur poitrine !

La Ligue spartakiste.

 

 

____

Notes

 

[1]La fin des Dialogues d'exilés, de Bertolt Brecht, rappelle ces lignes.

[2]On notera au passage le caractère prophétique de ces paroles, Rosa Luxemburg devait quelques semaines plus tard être la victime de soldats et d'officiers.

[3]Ceci restreint la portée du premier paragraphe de ce chapitre.


 

 

25 janvier 1919

 

 

Karl Liebknecht

 

Rosa Luxemburg



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KARL LIEBKNECHT - ROSA LUXEMBURG