BERTOLT BRECHT

10. 2. 1898 - 14. 8. 1956

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Eloge du communisme


 

"Il est raisonnable, à portée de tous. Il est facile.

Toi qui n'es pas un exploiteur, tu peux le comprendre.

Il est fait pour toi, renseigne-toi sur lui.

Les sots l'appellent sottise et les malpropres, saleté.

Il est contre la saleté et contre la sottise.

Les exploiteurs disent que c'est un crime,

Nous, nous savons :

Il est la fin des crimes.

Il n'est pas une absurdité,

Mais la fin de l'absurdité.

Il n'est pas le chaos.

Mais l'ordre.

Il est chose simple,

Difficile à faire."

 

 

Chanson de solidarité

(Version après la 2e guerre mondiale)

[Refrain:]

En avant, et ne jamais oublier
en quoi consiste notre force!
En étant affamé et en mangeant,
en avant, ne pas oublier
la solidarité!

Debout, vous, peuples de cette terre!
Unissez-vous en ce sens que
maintenant elle devienne la vôtre
et la grande nourricière.

[Refrain...]

Noir, Blanc, Basané, Jaune!
Mettez fin à leurs boucheries!
Dès que les peuples eux-mêmes parlent,
ils seront vite unis.

[Refrain...]

Si nous voulons y arriver vite,
nous avons besoin encore de toi et de toi.
Qui abandonne son semblable,
n'abandonne, il est vrai, seulement soi-même.

[Refrain...]

Nos maîtres, qui que ce soit,
voient d'un bon oeil notre désunion,
car tant qu'ils nous divisent,
c'est qu'ils restent nos maîtres.

[Refrain...]

Prolétaires de tous les pays,
unissez-vous et vous serez libres!
Vos grands régiments
brisent toute tyrannie.

En avant, et ne jamais oublier,
la question posée à chacun:
Veux-tu être affamé ou manger?
Le matin de qui est le matin?
Le monde de qui est le monde?

Chanson de solidarité

(Version créée par E. Busch en Espagne, 1937)

Combattants de la liberté de tous les pays,
louez la gloire de la solidarité!
Car elle est l'arme la plus forte,
à laquelle aucun adversaire ne résiste.

Chanson de solidarité

(Version de 1931)

Venez, sortez de vos décombres,
trainez-vous hors de votre détresse!
Seulement si nous-mêmes nous en occupons,
poussera alors de nouveau notre pain.

[Refrain:]

En avant, et ne jamais oublier
en quoi consiste notre force!
En étant affamé et en mangeant,
en avant, ne jamais oublier
la solidarité!

Que se dissipe la longue nuit
qui nos frappe tellement de cécité!
Que se lève pour tous les hommes
maintenant, ce que porte visage humain!

[Refrain...]

Nos maîtres, qui que ce soit,
voient d'un bon oeil notre désunion,
car tant qu'ils nous divisent,
c'est qu'ils restent nos maîtres.

[Refrain...]

Debout, vous, peuples de cette terre!
Unissez-vous, seule une chose a du sens:
Qu'elle devienne maintenant la vôtre
et la grande nourricière.

En avant, et ne jamais oublier,
et que la question soit posée concrètement.
En avant, ne jamais oublier:
La rue de qui est la rue?
Le monde de qui est le monde?

Chanson de solidarité

(Une version proche du film)

Venez, sortez de votre trou,
qu'on appelle un logement,
et après une semaine grise
suit un week-end rouge.

[Refrain:]

En avant, et ne pas oublier
en quoi consiste notre force!
En étant affamé et en mangeant,
en avant, ne pas oublier
la solidarité!

Primo, ici nous ne sommes pas tous,
secundo, ce n'est qu'un jour,
et s'allongent en effet sur la pelouse,
ceux qui autrement se trouvaient à la rue.

[Refrain...]

Car nous nous sommes seulement échappés
de la crasse qui nous arrivait jusqu'au cou,
et nous avons seulement flairé
la fleur et l'herbe.

[Refrain...]

Et nous savons, ce n'est qu'une
goutte sur la pierre chaude.
Mais avec cela l'affaire ne peut
être réglée pour nous.

En avant, et ne pas oublier,
notre rue et notre champ.
En avant, et ne pas oublier:
La rue de qui est la rue?
Le monde de qui est le monde?

Chanson de solidarité

(Strophes du film)

[Refrain:]

En avant, et ne pas oublier
en quoi consiste notre force!
En étant affamé et en mangeant,
en avant, ne pas oublier
la solidarité!

Primo, ici nous ne sommes pas tous,
secundo, ce n'est qu'un jour,
où le travail d'une semaine
nos pèse encore sur les os.

[Refrain...]

Primo, ici ce n'est pas nous tous,
secundo, ce n'est qu'un jour,
et s'allongent en effet sur la pelouse,
ceux qui autrement se trouvaient à la rue.

En avant, et ne pas oublier
notre rue et notre champ.
En avant, et ne pas oublier:
La rue de qui est la rue?
Le monde de qui est le monde?

[Refrain...]

Quand nous voyions le soleil briller
sur la rue, sur le champ,
pourtant jamais nous ne pouvions penser
que cela soit notre vrai monde.

[Refrain...]

Car nous savons, ce n'est qu'une
goutte sur la pierre chaude.
Mais avec cela l'affaire ne peut
être réglée pour nous.

En avant, et ne pas oublier
notre rue et notre champ.
En avant, et ne pas oublier:
La rue de qui est la rue?
Le monde de qui est le monde?

 

 

 

Résolution des Communards

1

Considérant notre faiblesse, vous avez fait
Des lois qui doivent nous asservir.
Que dans l'avenir les lois ne soient pas respectées!
Considérant que nous ne voulons plus être serfs.

[Refrain:]

Considérant que, alors, vous nous
Menacez avec fusils et canons
Nous avons décidé de craindre désormais
Une mauvaise vie plus que la mort.

2

Considérant que nous restons affamés
Si nous tolérons que vous nous volez
Nous allons donc consigner que seules des vitres
Nous séparent du bon pain qui nous manque.

[Refrain...]

3

Considérant que, là, s'élèvent des maisons
Tandis que vous nous laissez sans demeure
Nous avons décidé de nous y installer maintenant
Parce que dans nos trous, ça ne nous convient plus.

[Refrain...]

4

Considérant: il y a trop de charbon
Tandis que sans charbon nous avons froid
Nous avons décidé d'aller le chercher maintenant
Considérant que, alors, nous aurons chaud.

[Refrain...]

5

Considérant: vous n'arrivez pas
À établir un bon salaire pour nous
Nous reprenons maintenant nous-mêmes les usines
Considérant: sans vous il y a bien assez pour nous.

[Refrain...]

6

Considérant que nous ne faisons pas
Confiance au gouvernement, quoi qu'il promette
Nous avons décidé de construire désormais
Une belle vie sous notre propre direction.

 

Considérant: vous écoutez les canons -
Vous ne pouvez comprendre d'autre langage -
Nous devons donc - si, si, cela vaudra la peine -
Retourner les canons vers vous!

 

 

 

La chanson sur le front uni

Et parce que l'homme est un homme
voilà pourquoi il lui faut de quoi manger, eh oui!
Aucun bavardage ne le rassasie
ça ne ramène pas de bouffe.

[Refrain:]

Donc gauche, deux, trois!
Donc gauche, deux, trois!
Là où est ta place, camarade!
Range-toi dans le front uni des travailleurs
Car toi aussi es un travailleur

Et parce que l'homme est un homme
voilà pourquoi il lui faut aussi vêtements et chaussures.
Aucun bavardage ne le réchauffe
et pas de roulement de tambour, non plus

[Refrain...]

Et parce que l'homme est un homme
voilà pourquoi les bottes dans la figure ne lui plaisent pas.
Il ne veut voir parmi soi aucun esclave
et au-dessus de lui aucun maître.

[Refrain...]

Et parce que le prolétaire est un prolétaire
voilà pourquoi aucun autre le libérera,
la libération des travailleurs
ne peut être que l'oeuvre des travailleurs

[Refrain...]

 

 

 

La chanson sur l'ennemi de classe

1.

Quand j'étais petit, j'allais à l'école,
et j'appris: ça c'est à moi, et ça à toi.
Et une fois l'apprentissage accompli,
il me semblait que ce n'était pas tout.
Et je n'avais rien à manger au petit déjeuner,
et d'autres, si, en avaient:
Et ainsi j'ai fini par tout apprendre quand même
sur la nature de l'ennemi de classe.
Et j'appris le pourquoi et le comment
concernant la brèche qui traverse le monde.
Et elle perdure entre nous, parce que la pluie
tombe de haut en bas.

2.

Et ils me disaient: Si je suis sage,
alors je deviendrai leur semblable.
Mais je pensais: Si je suis leur mouton,
alors jamais je ne deviendrai boucher.
Et plus d'un de nous je vis,
qui mordit leur hameçon.
Et quand lui arriva ce qui nous arriva à toi et à moi,
alors il s'étonna.
Mais moi, cela ne m'étonnait pas,
très tôt je découvris leur jeu:
Le fait est que la pluie tombe vers le bas
et, c'est comme ça, il ne tombe pas vers le haut.

3.

Voilà que j'entendis battre le tambour,
et tous parlait de ça:
Maintenant nous devrions faire des guerres
pour une petite place au soleil.
Et des voix rauques nous promettaient
monts et merveilles.
Et des caïds aux ventres gavés
criaient: Ne flanchez pas maintenant!
Et nous pensions: Maintenant ce n'est plus
qu'une question d'heures,
puis nous aurons ceci et cela.
Mais la pluie de nouveau tombait vers le bas,
et durant quatre années nous bouffions de l'herbe.

4.

Et une fois, tout d'un coup, la parole était:
Maintenant, on va faire République!
Et là, cet homme-là est semblable à l'autre,
qu'il soit maigre ou gros.
Et ceux qui étaient affaiblis à force d'avoir faim
plus que jamais étaient animés d'espoir.
Mais ceux qui étaient repus de manger,
tenaient autant d'espoir.
Et je disais: Là, quelque chose cloche
et étais rempli de doutes troubles:
Ça cloche, ça, si la pluie
est censée tomber vers le haut.

5.

Ils nous donnèrent des bulletins pour voter,
nous rendîmes les armes.
Ils nous firent une promesse,
et nous donnâmes notre fusil.
Et nous entendions: Ceux qui savent faire,
ceux-là vont nous aider maintenant.
Nous devrions nous mettre au travail,
ils feraient le reste.
Alors je me laissai entraîner de nouveau
et, comme on le demandait, me tenais tranquille
et pensais: c'est gentil de la part de la pluie,
qu'il veuille tomber vers le haut.

6.

Et bientôt après j'entendis dire,
maintenant tout serait arrangé.
Si nous supportons le moindre mal
alors on nous épargnera le pire.
Et nous gobions le curé Brüning,
pour que ce ne soit pas le junker Papen.
Et nous gobions le junker Papen,
car sinon c'était le tour de Schleicher.
Et le curé passa le relais au junker,
et le junker passa le relais au général.
Et la pluie tombait vers le bas,
et elle tombait vachement drue.

7.

Pendant que nous courrions avec des bulletins de vote,
ils fermaient les usines.
Tant que nous dormions en face d'une agence pour l'emploi
où on nous tamponnait les attestations,
ils ne se sentaient pas inquiétés par nous.
Nous entendions des slogans comme ceux-là:
Du calme! Attendez juste un peu!
Après une crise majeure
viendra un boom majeur!
Et je dis à mes collègues:
C'est comme ça que parle l'ennemi de classe!
Quand celui-là parle de bon temps,
il est question de son temps.
La pluie ne peut pas aller vers le haut,
juste parce que tout d'un coup il voudrait être sympathique
avec nous.
Ce qu'il peut c'est ça: il peut cesser,
à savoir, quand le soleil brille.

8.

Un jour je les vis marcher
derrière de nouvelles banderoles.
Et beaucoup parmi nous disaient:
Il n'y a plus d'ennemi de classe.
Voilà, à leur tête, je vis
des gueules que je connaissait déjà,
et j'entendais des voix beugler
dans le vieux ton de sergent.
Et tranquillement, à travers les drapeaux et les fêtes
la pluie tombait nuit et jour.
Et tout le monde qui était couché dans la rue
pouvait la sentir.

9.

Ils s'exerçaient assidûment à tirer
et parlaient de l'ennemi à haute voix
et furieusement pointaient du doigt au-delà de la frontière.
Et c'est nous qu'ils visaient.
Car nous et eux, nous sommes ennemis
dans une guerre que seul l'un gagne.
Car ils vivent de nous et crèvent
si nous cessons d'être les coolies.
Et c'est pour cela aussi que
vous ne devez pas être étonnés,
s'ils se jettent sur nous, comme la pluie
se jette sur le sol.

10.

Et celui parmi nous qui fut achevé par la faim,
il tomba dans une bataille.
Et celui parmi nous qui mourut,
il fut supprimé.
Celui qu'ils vinrent chercher avec leurs soldats,
avoir faim ne l'enchantait pas.
Celui à qui ils enfoncèrent le mandibule,
il avait demandé du pain.
Celui à qui ils promirent le pain,
maintenant ils le prennent en chasse.
Et celui qu'ils amènent maintenant dans le cercueil de zinc,
il a dit la vérité.
Et celui qui, voilà, y croyait quand ils disaient
qu'ils étaient ses amis,
celui-là, c'est qu'il s'attendait
à ce que la pluie tombe vers le haut.

11.

Car nous sommes ennemis de classe,
quoi que jamais on nous dise:
Celui parmi nous qui n'osait pas lutter,
il s'est aventuré à mourir de faim.
Nous sommes des ennemis de classe, tambour!
Cela, ton tambourinement ne peut le masquer!
entrepreneur, général et junker -
notre ennemie, voilà ce que tu es!
De cela, rien ne sera bougé,
là, rien ne sera arrangé!
La pluie ne tombe pas vers le haut,
et d'ailleurs on lui en fait grâce, de ça!

12.

Que ton peintre badigeonne autant qu'il veuille,
il ne recouvrira pas la déchirure!
L'un reste et l'autre doit céder,
ou bien moi ou bien toi.
Et quoi que j'apprenne encore
voilà ce qui reste comme b-a-ba:
rien, jamais, je n'aurai en commun
avec la cause de l'ennemi de classe.
Le mot ne se trouvera pas
qui nous unisse un jour.
La pluie tombe de haut en bas.
Et tu es mon ennemi de classe.

 

La chanson sur l'homme de la SA

Quand mon estomac criait famine, je m'endormis
de faim
Voilà que je les entendais me crier
Allemagne réveille-toi! dans l'oreille.

Voilà que je les voyais nombreux marcher
Ils disaient: vers le troisième Reich.
Je n'avais rien à perdre
Je courrais avec eux, peu m'importait vers où.

Quand je marchait, à côté de moi
marchait une pense bien dodue
Et quand je criais "Du pain et du travail", voilà que
le ventru criait pareil

Je voulais marcher vers la gauche
Lui, marchait ver la droite
Voilà que je me laissait commander
et courus aveuglement derrière.

Et ceux qui avaient faim
marchaient blafards et pâles
ensemble avec les repus
Vers un quelconque troisième Reich.

Ils me donnèrent un révolver
Ils dirent: Tire sur notre ennemi!
Et quand je tirai sur leur ennemi
Voilà que c'était mon frère qui était désigné.

Maintenant je sais: là-bas se tient mon frère.
C'est la faim qui nous unit
Et je marche, marche
Avec son ennemi, le mien.

Ainsi meurt maintenant mon frère
Moi-même, je l'abats
Et ne sais pas, que, s'il est vaincu
Moi-même je suis perdu.

 

 

 

17e Juin 1953 (Allemagne de l'Est)

« Après l’insurrection du 17 juin,

Le secrétaire de l’Union des Ecrivains

Fit distribuer des tracts dans la Stalinallee.

Le peuple, y lisait-on, a par sa faute

Perdu la confiance du gouvernement

Et ce n’est qu’en redoublant d’efforts

Qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas

Plus simple alors pour le gouvernement

De dissoudre le peuple

Et d’en élire un autre ? »

(Traduction de Maurice Regnault)

 

Le Front ouvrier

Paroles : Bertold Brecht
Musique : Hans Eisler

Chant du Parti Communiste Allemand.

L’homme veut avoir du pain, oui,
Il veut avoir du pain tous les jours.
Du pain et pas de mots ronflants,
Du pain et pas de discours.

Refrain
Marchons au pas (bis)
Camarade, vers notre front,
Range-toi dans le front de tous les ouvriers,
Avec tous tes frères étrangers.

L’homme veut avoir des bottes, oui,
Il veut avoir bien chaud tous les jours.
Des bottes aux pieds en bon gros cuir,
Des bottes et pas de discours.

Refrain

L’homme veut avoir des frères, oui,
Il ne veut pas de coups d’poings ni d’épron,
Il veut des frères et pas d’messieurs,
Des frères et pas de patrons.

Refrain

Tu es un ouvrier, oui,
Viens avec nous ami, n’aie pas peur,
Nous allons vers la grande union
De tous les vrais travailleurs.

 


 

Bertolt Brecht
Homme pour homme



Le communisme est-il une exclusivité ?

 

De nombreux critiques de La Mère, à la vérité presque tous, nous ont dit que cette pièce était l’affaire des seuls communistes.

De cette affaire, ils parlaient comme d’une affaire d’éleveurs de lapins ou de joueurs d’échecs, et qui par conséquent concernerait peu de gens et se soustrairait à l’appréciation de ceux qui ne sont pas experts en matière de lapins ou d’échecs.

Or, s’il n’est pas vrai que le monde entier considère le communisme comme son affaire personnelle, l’affaire du communisme n’en est pas moins le monde entier.

Le communisme n’est pas une manière de jouer parmi d’autres.

Ayant pour objectif l’abolition de la propriété privée des moyens de production, il s’oppose à toutes les tendances qui, au-delà de tout ce qui les différencie, s’accordent à vouloir conserver la propriété privée, comme à une seule tendance.

Il prétend être le prolongement unique et direct de la grande philosophie occidentale, et dans cette mesure transformer radicalement la fonction de cette philosophie – de même qu’étant l’unique prolongement pratique de l’évolution (capitaliste) occidentale, il transforme radicalement la fonction de cette économie évoluée.

Nous pouvons et devons indiquer que ce que nous disons n’a pas une valeur limitée et subjective, mais objective et générale.

Nous ne parlons pas en notre nom, au nom d’une toute petite partie de l’humanité, mais au nom de l’humanité tout entière, étant d’elle la partie qui représente non pas ses intérêts particuliers mais ceux de l’humanité tout entière.

Nul n’a le droit, sous prétexte que nous luttons, de nier notre objectivité. Si, de nos jours, quelqu’un tente de passer pour objectif en donnant l’impression d’être à l’écart de la lutte, il suffira d’y regarder d’un peu plus près pour le prendre en flagrant délit de subjectivisme incurable : ce sont les intérêts d’une fraction infime de l’humanité qu’il défend ; il trahit objectivement les intérêts de l’humanité tout entière en défendant les rapports de propriété et de production capitalistes.

Le bourgeois de gauche, avec son scepticisme pseudo-objectif, ne reconnaît pas ou ne veut pas qu’on reconnaisse qu’en ce grand combat il est lui aussi engagé, dans la mesure où il refuse d’appeler combat cette violence qu’exerce en permanence une minorité, mais que la consécration des siècles empêche de percevoir consciemment comme un combat.

Il est nécessaire de déposséder cette classe possédante, cette clique dégénérée, répugnante, objectivement et subjectivement inhumaine, de tous les « biens de nature idéelle », sans se soucier de ce qu’en veut faire une humanité exploitée, mise hors d’état de produire, luttant pour ne pas sombrer dans l’avilissement.

Avant tout, il importe de s’opposer à la prétention qu’ont ces gens de faire partie de l’humanité. Quelle que soit la signification de mots tels que « liberté », « équité », « humanité », « instruction », « productivité », « audace », « régularité » – nous nous interdirons de les employer jusqu’à ce qu’ils aient été purifiés de tout ce dont, en s’en servant, la société bourgeoise les a maculés.

Nos adversaires sont ceux de l’humanité.

Ils n’ont pas « raison » de leur point de vue : c’est leur point de vue qui est leur tort.

Sans doute ne peuvent-ils être autrement qu’ils ne sont.

Mais ils peuvent ne pas être.

Il est compréhensible qu’ils se défendent, mais ils défendent le vol et les privilèges, et on peut les comprendre, non leur pardonner.

Celui qui est un loup pour l’homme n’est pas un homme, mais un loup.

Être bon, en ce temps où des masses gigantesques ne peuvent assurer leur légitime défense qu’en s’emparant de haute lutte des postes de commandement, c’est anéantir ceux qui rendent impossible la bonté.

1932






Ordre mauvais

Que veut-on dire quand on se plaint du comportement des gens dans nos villes telles qu’elles sont ?

Lorsque dans un pays on peut tirer de la bassesse, des vices, de l’ignorance et d’un comportement asocial plus de profit que d’un comportement meilleur, c’est que l’ordre y est mauvais.

Lorsque dans un pays les négociants créent la famine pour la rançonner, que les fonctionnaires méprisent la légalité, que les juges appliquent les lois pour trahir le droit, que des journalistes payés à la ligne détruisent des existences pour produire de la copie, que les politiciens trahissent leurs électeurs, que les ingénieurs se laissent acheter pour ne pas divulguer leurs découvertes, que les médecins, alors qu’il existe de bons remèdes, en prescrivent de mauvais, que chacun s’efforce de prendre à l’autre son emploi, même s’il est mal payé, il est tentant de parler de négociants stupides, de fonctionnaires enclins à l’arbitraire, de juges cruels, de journalistes sans aveu, de politiciens sans conscience, d’ingénieurs et de médecins sans caractère et d’un monde sans charité. Au demeurant, il se peut que tous ces défauts soient réels, j’admets qu’il soit licite, voire indispensable de les dénoncer.

Pourtant, il peut être dangereux de ne parler que d’eux, comme si seules les terribles et incurables passions des hommes avaient mis le pays dans cet état pitoyable.






Sur les scandales judiciaires

 

La bourgeoisie est mécontente de sa justice. Seuls en prennent la défense les rares citoyens qui se bornent à lui reprocher de ne pas fourrer en prison les deux tiers de la population.

À la veille d’une révolution, les scandales judiciaires se multiplient, parce que les tribunaux, pour affermir leur autorité chancelante, exagèrent leurs injustices.

Or le peuple ne tolère qu’une certaine dose d’injustice.

Le souci de la bourgeoisie est d’éliminer les injustices criantes pour préserver l’injustice permanente, séculaire et par conséquent familière.

Le juge fut déclaré inamovible alors qu’on craignait que le gouvernement ou le peuple pussent être tentés de le révoquer s’il était juste.

Pourquoi veut-on que cinquante personnes soient capables de veiller à la justice mieux que cinquante millions ?

C’est un bon principe de ne pas vouloir mêler les juges à la politique.

On y parvient en disjoignant les crimes liés à la politique.

Seul, un juge inamovible peut être influencé par les préjugés politiques.

Car un juge amovible est forcé de s’en tenir à la pure justice établie, sous peine d’être emporté par la constante inconstance de la politique.

Si le gouvernement est l’organe exécutif de l’opinion publique et qu’il révoque un juge parce qu’il a jugé équitablement, c’est là une affaire publique, et si la chose est vérifiable, la justice est alors une chose dont on doit parler publiquement.

Elle ne peut qu’y gagner.

Si le juge agit contrairement aux principes de la justice établie, il faut quand même qu’on puisse le révoquer.

S’il peut rendre au contraire des jugements iniques en s’appuyant sur cette justice établie, alors c’est elle qu’il faut changer – et c’est extrêmement nécessaire.

Les scandales judiciaires sont, d’un point de vue révolutionnaire, indifférents, voire nuisibles, dans la mesure où ils détournent l’attention du scandale généralisé, monstrueux et consacré, qu’est aujourd’hui la justice établie.

Car c’est une erreur monstrueuse de croire que la Justice d’aujourd’hui est une chose saine, un organisme en bon état, affecté passagèrement par quelques malaises qu’il s’agit de guérir pour préserver ce précieux organisme.

Ces malaises sont ceux d’un criminel condamné à mort, et les guérir serait le sauver d’une mort méritée.

Les juges en Allemagne commettent infiniment plus d’iniquités en appliquant les lois qu’en les transgressant.

 






Pour la défense de la culture, contre la barbarie

 

Précision indispensable à toute lutte contre la barbarie

Camarades, sans prétendre apporter beaucoup de nouveauté, j’aimerais dire quelque chose sur la lutte contre ces forces qui s’apprêtent, aujourd’hui, à étouffer la culture dans le sang et l’ordure, ou plutôt les restes de culture qu’a laissé subsister un siècle d’exploitation.

Je voudrais attirer votre attention sur un seul point, sur lequel la clarté devrait, à mon avis, être faite, si vraiment l’on veut mener contre ces puissances une lutte efficace, et surtout si l’on veut la mener jusqu’à sa conclusion finale.

Les écrivains qui éprouvent les horreurs du fascisme, dans leur chair ou dans celle des autres, et en demeurent épouvantés, ne sont pas pour autant, avec cette expérience vécue ou cette épouvante, en état de combattre ces horreurs.

Beaucoup peuvent croire qu’il suffit de les décrire, surtout lorsqu’un grand talent littéraire et une sincère indignation rendent la description prenante.

De fait, ces descriptions sont d’une grande importance.

Voilà qu’on commet des horreurs.

Cela ne doit pas être.

Voilà qu’on bat des êtres humains.

Il ne faut pas que cela soit.

À quoi bon de longs commentaires ?

Les gens bondiront, et ils arrêteront le bras des bourreaux.

Camarades, il faut des commentaires.

Les gens bondiront, peut-être, c’est relativement facile.

Mais pour ce qui est d’arrêter le bras des bourreaux, c’est déjà plus difficile. L’indignation existe, l’adversaire est désigné.

Mais comment le vaincre ?

L’écrivain peut dire : ma tâche est de dénoncer l’injustice, et il abandonne au lecteur le soin d’en finir avec elle.

Mais alors, l’écrivain va faire une expérience singulière.

Il va s’apercevoir que la colère comme la pitié sont des phénomènes de masse, des sentiments qui quittent les foules comme ils y sont entrés.

Et le pire est qu’ils les quittent d’autant plus qu’ils deviennent plus nécessaires.

Des camarades me disaient : la première fois que nous avons annoncé que des amis étaient massacrés, il y a eu un cri d’horreur, et l’aide est venue, en quantité.

Puis on en a massacré cent. Et lorsqu’on en eut tué mille et que le massacre ne sembla plus devoir finir, le silence recouvrit tout, et l’aide se fit rare.

C’est ainsi : « Lorsque les crimes s’accumulent, ils passent inaperçus. Lorsque les souffrances deviennent intolérables, on n’entend plus les cris. Un homme est frappé à mort, et celui qui assiste est frappé d’impuissance.

Rien là que de normal.

Lorsque les forfaits s’abattent comme la pluie, il n’y a plus personne pour crier qu’on les arrête. »

Voilà ce qu’il en est.

Comment y parer ? N’y a-t-il donc aucun moyen d’empêcher les hommes de se détourner de l’horreur ? Pourquoi s’en détournent-ils ?

Parce qu’ils ne voient pas la possibilité d’intervenir.

S’il n’a pas la possibilité de les aider, l’homme ne s’attarde pas sur la douleur des autres. On peut retenir le coup lorsqu’on sait où, quand, pour quelle raison, dans quel but il est donné.

Et lorsqu’on peut arrêter le coup, lorsqu’il subsiste pour cela une possibilité, fût-ce la plus mince, alors on peut avoir pitié de la victime.

On le peut aussi dans le cas contraire, mais pas longtemps, en tout cas pas au-delà du moment où les coups commencent à s’abattre sur la victime comme la grêle.

Alors, pourquoi les coups tombent-ils ? Pourquoi la culture, ou ces restes de culture qu’on nous a laissés, pourquoi est-ce jeté par-dessus bord comme un poids mort et encombrant ?

Pourquoi la vie de millions d’hommes, de la grande majorité des hommes, est-elle à ce point appauvrie, dénudée, à moitié ou complètement détruite ?

Il y en a parmi nous qui ont une réponse.

Ils disent : c’est la sauvagerie.

Ils croient assister chez une part, et une part de plus en plus grande, de l’humanité, à un déchaînement effrayant, un déchaînement soudain, sans cause décelable, et qui disparaîtra peut-être, du moins ils l’espèrent, aussi vite qu’il est survenu ; à l’irrésistible remontée au grand jour d’une barbarie longtemps réprimée ou en sommeil, et de nature instinctuelle.

Ceux qui répondent de la sorte sentent évidemment eux-mêmes qu’une telle réponse ne porte pas très loin.

Et ils sentent également eux-mêmes qu’il n’est pas juste d’attribuer à la sauvagerie l’apparence d’une force naturelle, d’une invincible puissance infernale.

Aussi disent-ils qu’on a négligé l’éducation du genre humain.

Il y a un devoir dans ce domaine auquel on a manqué, ou bien c’est le temps qui a manqué. Il faut rattraper cela, réparer cette négligence, et mobiliser contre la barbarie – la bonté.

Il faut faire appel aux grands mots, conjurer les grandes et impérissables idées qui nous ont déjà sauvés une fois : liberté, dignité, justice, dont l’histoire passée est là pour garantir l’efficacité.

Et les voilà tout à leurs grandes incantations.

Que se passe-t-il alors ? Lui fait-on reproche d’être sauvage, le fascisme répond par un éloge fanatique de la sauvagerie.

Accusé d’être fanatique, il répond par l’apologie du fanatisme.

Le convainc-t-on de violation, de destruction de la raison, il franchit le pas allègrement, et il condamne la raison.

C’est que le fascisme trouve, lui aussi, qu’on a négligé l’éducation des masses. Il attend beaucoup de la suggestion des esprits et de l’endurcissement des cœurs.

À la barbarie de ses chambres de torture, il ajoute celle de ses écoles, de ses journaux, de ses théâtres.

Il éduque l’ensemble de la nation, il ne fait même que cela du matin au soir. Il n’a pas grand-chose d’autre à distribuer aux masses : d’où un gros travail d’éducation.

Comme il ne donne pas aux gens de quoi manger, il leur apprend comment se discipliner.

Il n’arrive pas à mettre de l’ordre dans son système de production, il lui faut pour cela des guerres, il développera donc l’éducation et le courage physiques.

Il lui faut sacrifier des victimes, il développera donc le sens du sacrifice.

Cela aussi, c’est exiger beaucoup des hommes, cela aussi, ce sont bel et bien des idéaux, parfois même des exigences très hautes, des idéaux élevés.

Seulement, nous savons à quoi servent ces idéaux, qui est ici l’éducateur, et au service de qui cette éducation est mise : sûrement pas au service des éduqués.

Qu’en est-il de nos idéaux à nous ?

Même ceux d’entre nous qui aperçoivent dans la barbarie la racine du mal ne parlent, on l’a vu, que d’éduquer, d’influencer les esprits – sans rien influencer d’autre.

Ils parlent d’apprendre aux gens la bonté. Mais on n’arrivera pas à la bonté par l’exigence de bonté, de bonté sous n’importe quelles conditions, même les pires ; pas plus que la barbarie ne résulte de la barbarie.

Pour ma part, je ne crois pas à la barbarie pour la barbarie. Il faut défendre l’humanité quand on prétend qu’elle serait barbare même si la barbarie n’était pas une bonne affaire.

Mon ami Feutchwanger parodie avec esprit les Nazis lorsqu’il dit : la bassesse générale prime l’intérêt particulier1 ; mais il n’a pas raison. La barbarie ne provient pas de la barbarie, mais des affaires ; elle apparaît lorsque les gens d’affaires ne peuvent plus faire d’affaires sans elle.

Dans le petit pays d’où je viens2, le régime est moins terrible que dans bien d’autres. Et pourtant, chaque semaine, on y détruit cinq mille têtes du meilleur bétail. C’est un malheur, mais ce n’est pas le déchaînement subit d’instincts sanguinaires.

S’il en était ainsi, ce serait moins grave. La cause commune à la destruction du bétail et à la destruction des biens culturels, ce ne sont pas des instincts barbares. Dans un cas comme dans l’autre, on détruit une partie de ces biens qui ont coûté beaucoup de peines, parce qu’elle est devenue une gêne et une charge.

Quand on sait que les cinq continents souffrent de la faim, ces mesures sont à n’en pas douter des crimes, mais ils n’ont rien, absolument rien d’actes gratuits commis par malignité pure.

Dans le régime social en vigueur actuellement dans la plupart des pays du globe, les crimes en tous genres sont largement récompensés et les vertus coûtent très cher. « L’homme bon est sans défense et l’homme sans défense se fait matraquer : mais avec de la bassesse on obtient tout.

La bassesse s’installe pour dix mille ans.

La bonté, elle, a besoin de gardes du corps, et elle n’en trouve pas. »

Gardons-nous d’exiger des hommes la bonté, sans autre précision !

Puissions-nous, nous aussi, ne rien demander d’impossible !

Ne nous exposons pas, nous aussi, au reproche d’exhorter l’homme à des performances surhumaines, comme de supporter un régime effroyable grâce à de hautes vertus, un régime dont on dit qu’il pourrait sans doute être changé, mais non pas qu’il doit l’être ! Ne défendons pas que la culture !

Ayons pitié de la culture, mais ayons d’abord pitié des hommes !

La culture sera sauvée quand les hommes seront sauvés.

Ne nous laissons pas entraîner à dire que les hommes sont faits pour la culture et non la culture pour les hommes ! Cela rappellerait trop la pratique des foires où les hommes sont là pour les bêtes de boucherie, et non l’inverse !

Camarades, réfléchissons aux racines du mal !

Voici qu’une grande doctrine, qui s’empare de masses de plus en plus grandes sur notre planète (laquelle est encore très jeune), dit que la racine de tous nos maux est dans les rapports de propriété.

Cette doctrine, simple comme toutes les grandes doctrines, s’est emparée des masses qui ont le plus à souffrir des rapports de propriété existants et des méthodes barbares par lesquelles ils sont défendus.

Elle devient réalité dans un pays qui couvre le sixième du globe, où les opprimés et les non-propriétaires ont pris le pouvoir.

Là-bas on ne détruit pas les denrées alimentaires, on ne détruit pas les biens culturels.

Beaucoup d’entre nous, écrivains, qui apprenons et réprouvons les horreurs du fascisme, n’ont pas encore compris cette doctrine et n’ont pas décelé les racines de la barbarie.

Ils courent toujours, comme avant, le danger de considérer les cruautés du fascisme comme des cruautés gratuites.

Ils demeurent attachés aux rapports de propriété parce qu’ils croient que les cruautés du fascisme ne sont pas nécessaires pour les défendre.

Mais ces cruautés sont nécessaires à la préservation des rapports de propriété existants.

En cela les fascistes ne mentent pas, ils disent la vérité.

Ceux d’entre nos amis que les cruautés du fascisme indignent autant que nous, mais qui tiennent aux rapports de propriété existants, ou que la question de leur maintien ou de leur renversement laisse indifférents, ne peuvent mener le combat contre une barbarie qui submerge tout avec suffisamment d’énergie et de persévérance, parce qu’ils ne peuvent nommer, et aider à instaurer, les rapports sociaux qui devraient rendre la barbarie superflue.

Par contre, ceux qui, à la recherche des sources de nos maux, sont tombés sur les rapports de propriété, ont plongé toujours plus bas, à travers un enfer d’atrocités de plus en plus profondément enracinées, pour en arriver au point d’ancrage qui a permis à une petite minorité d’hommes d’assurer son impitoyable domination.

Ce point d’ancrage, c’est la propriété individuelle, qui sert à exploiter d’autres hommes, et que l’on défend du bec et des dents, en sacrifiant une culture qui ne se prête plus à cette défense ou refuse désormais de s’y prêter, en sacrifiant les lois de toute société humaine, pour lesquelles l’humanité a combattu si longtemps et avec l’énergie du désespoir.

Camarades, parlons des rapports de propriété !

Voilà ce que je voulais dire au sujet de la lutte contre la barbarie montante, afin que cela fût dit ici aussi, ou que moi aussi je l’aie dit.

Juin 1935

Notes

* Bertolt Brecht, « Précision indispensable à toute lutte contre la barbarie », Discours au Premier Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, juin 1935, dans Sur le réalisme, Éd. L’Arche, Paris, 1970, pp. 31-37.

1. Calembour. Le slogan démagogique des nazis qui est ainsi parodié (« Gemeinnutz geht vor Eigennutz ») signifie : « L’intérêt général prime l’intérêt particulier ».

2. Le Danemark.






Si l’humanité est détruite, l’art cesse d’exister

 

Je comprends votre question. Vous me voyez là, assis, à regarder par la fenêtre le Sund, qui n’a rien de guerrier. Qu’est-ce donc qui me pousse à m’occuper de la lutte du peuple espagnol contre ses généraux ?

Mais demandez-vous pourquoi je suis là ? Comment pourrais-je éliminer de mes écrits ce qui a tant influencé ma vie, et aussi mes écrits ?

Car enfin, si je suis là, c’est comme proscrit, et avant toute chose on m’a pris mes lecteurs et mes spectateurs, dans la langue desquels j’écris ; et ce ne sont pas là seulement des hommes que j’ai ravitaillés en œuvres littéraires, ce sont des hommes auxquels je m’intéresse du plus profond de moi-même. Je ne peux écrire que pour des hommes qui m’intéressent ; il en va pour cela des œuvres littéraires comme de la correspondance.

Or ces hommes endurent présentement des souffrances indicibles.

Comment pourrais-je m’en abstraire dans mes écrits ?

Pour peu que je porte mes regards au-delà de l’endroit où cesse ce détroit du Sund, je ne vois que des hommes endurant ces souffrances.

Or, si l’humanité est détruite, l’art cesse d’exister.

Comment l’art pourrait-il émouvoir les hommes s’il ne se laisse plus lui-même émouvoir par leurs destinées ? L’art, ce n’est pas assembler des mots qui sonnent bien.

Si moi-même je m’endurcis contre les souffrances des hommes, comment espérer que mes écrits vont leur dilater le cœur ?

Et si je ne m’efforce pas de trouver une issue à leurs souffrances, comment trouveraient-ils l’issue qui mène à mes livres ?

La petite pièce en question traite de la lutte d’une femme de pêcheur andalouse contre les généraux franquistes1. J’essaie de montrer comme il lui est difficile de se résoudre à cette lutte, comment elle ne recourt au fusil qu’au plus profond de la détresse.

C’est un appel aux opprimés, pour qu’ils se soulèvent contre leurs oppresseurs au nom de l’humanité.

Car, par les temps qui courent, l’humanité doit se faire guerrière, si elle ne veut pas être exterminée.

En même temps, c’est une lettre adressée à la femme de pêcheur, pour l’assurer que tous ceux qui parlent la langue allemande ne sont pas pour les généraux et l’envoi des tanks et des bombes dans son pays.

Et cette lettre, je l’écris au nom d’un grand nombre d’Allemands, à l’intérieur et à l’extérieur des frontières allemandes, et même, j’en suis certain, du plus grand nombre.

Février 1938

 






Le fascisme est une forme du capitalisme

 

Que le capitalisme veuille maintenir sa puissance économique en mobilisant derrière lui les couches moyennes, ou que les couches moyennes, dans le cadre du national-socialisme, aient érigé leur État sur une base capitaliste, en se glissant pour ainsi dire entre les deux classes économiquement antagonistes, à la faveur de la question paysanne insoluble à l’intérieur du système (les deux hypothèses ne sont pas contradictoires), dans les deux cas, de toute façon, on ne pourra combattre le national-socialisme qu’en combattant le capitalisme.

Il n’y a donc pas d’autre allié dans cette lutte que la classe ouvrière.

Il est exclu de combattre le national-socialisme en prétendant conserver le capitalisme, car on aboutirait à renvoyer ce dernier sur une position de faiblesse, précédemment abandonnée parce qu’elle était devenue intenable.

Le capitalisme ne peut plus essayer de se maintenir contre sa crise, désormais stabilisée, sous la forme d’un libéralisme craintif, cédant à toutes les « pressions » de son prolétariat, mais uniquement sous sa forme la plus pure, en recourant aux pires brutalités.

Dans un bref délai, la bourgeoisie entière aura compris que le fascisme est le meilleur type d’État capitaliste à l’époque présente, comme le libéralisme était le meilleur type d’État capitaliste à l’époque antérieure.

On ne peut combattre le fascisme qu’en renonçant à la propriété privée des moyens de production et à tout ce qui en découle, et en rejoignant la classe qui combat le plus violemment cette propriété privée.

 






Sur la liberté en Union soviétique

 

Beaucoup d’intellectuels combattent l’Union soviétique au nom de la liberté.

On dénonce la prétendue servitude où vivraient là-bas aussi bien l’individu que la masse des ouvriers et des paysans.

Cette servitude serait le fait d’un certain nombre d’hommes puissants et violents dirigés par un seul homme, Joseph Staline.

Ce mot d’ordre n’est pas lancé, ce tableau de la situation n’est pas brossé seulement par les fascistes, les démocrates bourgeois et les sociaux-démocrates, mais aussi par des théoriciens marxistes qui luttent honnêtement contre les fascistes, les démocrates bourgeois et les sociaux-démocrates.

Ces théoriciens expriment ce que pensent et ressentent de nombreux intellectuels.

Si leurs adversaires, les fascistes, les démocrates bourgeois et les sociaux-démocrates les traitaient en alliés, ils se récrieraient : ils ne luttent pas contre l’Union soviétique, ils sont seulement opposés à « l’état où elle se trouve présentement », à un certain nombre d’hommes puissants là-bas, à un individu : Joseph Staline.

Mais si l’Union soviétique était impliquée dans une guerre, ce distinguo les mettrait en difficulté, car ils ne pourraient prendre sa défense que conditionnellement, que si elle se séparait de Staline, et ils ne pourraient approuver une victoire acquise sous Staline, où ils verraient par conséquent une victoire de Staline.

Et ils ne peuvent nier que leur argumentation « contre Staline seulement » facilite les préparatifs de guerre contre l’Union soviétique.

Si leur argumentation facilite la préparation de cette guerre, c’est principalement parce qu’elle permet aux adversaires de l’Union soviétique de dire : ce que vous voulez, vous, les socialistes, a été réalisé en Russie. Vous avez réclamé la liberté, vous avez dit ce qu’il fallait faire pour que la liberté fût.

Cela fut fait et vous reconnaissez vous-mêmes que la liberté n’est pas.

Là où a été fait ce que vous proposez, il n’y a pas de liberté.

Vous avez bouleversé toute l’économie, changé les rapports de propriété.

Vous avez toujours prêché qu’il n’y a de liberté qu’une fois l’économie bouleversée, la propriété privée abolie ; cela a été fait, et il n’y a pas de liberté.

À cela les antistaliniens ne répondent pas directement, mais en se retournant furieux contre les « staliniens » (car pour eux, tous ceux qui sont aujourd’hui pour l’Union soviétique sont des staliniens, c’est-à-dire des gens stipendiés ou opprimés par Joseph Staline) et disent : « Vous voyez bien. »

Inachevé

 






Sur les procès de Moscou

 

Voici mon opinion au sujet de ces procès. Dans mon isolement de Svendborg, je n’en fais part qu’à vous seul, et je vous serais obligé de me dire si une argumentation de cette sorte vous parait, la situation étant ce qu’elle est, politiquement juste ou non.

Pour ce qui est des procès, il serait parfaitement déplacé d’adopter pour en parler une attitude hostile au gouvernement de l’Union, qui les organise, ne fût-ce que parce qu’une telle attitude aurait tôt fait de se muer, automatiquement et nécessairement, en une attitude d’hostilité au prolétariat russe menacé de guerre par le fascisme mondial et au socialisme qu’il est en train d’édifier.

Même des adversaires acharnés de l’Union soviétique et de son gouvernement estiment que ces procès ont prouvé sans ambiguïté l’existence de conspirations actives contre le régime et que les conspirateurs avaient non seulement perpétré des actes de sabotage à l’intérieur, mais aussi engagé des pourparlers avec des diplomates fascistes sur l’attitude de leurs gouvernements au cas d’un changement de régime en Union soviétique.

Leur politique avait pour fondement le défaitisme et pour objectif sa propagation.

Tous les accusés, pour autant qu’ils argumentent en termes de politique, reconnaissent avoir douté de la possibilité d’édifier le socialisme dans un seul pays, avoir été convaincu de la longévité du fascisme dans les autres pays, avoir cru à la théorie de l’impossibilité d’un développement économique des zones périphériques sous-développées sans passer par la phase capitaliste.

L’aspect psychologique du procès est devenu entre-temps de plus en plus une affaire politique.

Les intellectuels sympathisants sont sincèrement effrayés par les aveux.

Ils ne croient pas possible que des accusés connus comme des héros de la révolution avouent des délits tels que le sabotage économique, l’espionnage (stipendié par surcroît) et l’assassinat (et qui plus est, celui de Gorki), sans quelque pression inhumaine de la part des magistrats instructeurs.

D’autant plus qu’on ne sait pas grand-chose du passé révolutionnaire de ceux-ci.

Mais l’existence de telles pressions est aussi peu prouvée que leur non-existence.

À l’appui de la thèse de leur existence, on observe que les crimes avoués dépassent ce qui est raisonnablement imaginable et que leur aveu présuppose un repentir qui présupposerait à son tour chez les inculpés une totale prise de conscience de leur erreur.

On commencera donc par se demander si une conception politique est imaginable qui puisse motiver les actes des accusés.

Une telle conception est imaginable.

Elle ne peut reposer que sur le postulat d’une coupure insurmontable entre le régime et les masses, et cette coupure devrait, pour motiver une politique telle que celle des accusés, leur être apparue non seulement comme une coupure entre un groupe de militants haut placés et les masses des ouvriers et des paysans, mais comme une coupure entre le parti communiste dans son ensemble et ces masses (car il est peu probable qu’à lui seul l’appareil puisse faire perdre toutes les guerres) ; un tel phénomène à son tour ne serait imaginable que dans la mesure où éclaterait une incompatibilité d’intérêts entre la classe ouvrière et la paysannerie.

Ce qui supposerait la totale impossibilité pour la classe ouvrière de dominer la production et subséquemment de dominer l’armée.

Une fois admise, cette impossibilité peut faire naître la tentation de saboter l’expérience en cours, d’en dévoiler le caractère utopiste avant le total affaiblissement du prolétariat.

En politique extérieure, on devrait se préparer à des concessions du genre de celles dont il a été question au cours des procès.

Tout cela formant une conception contre laquelle aucun social-démocrate n’est immunisé.

Mais s’il est imaginable qu’on fasse ce raisonnement, il est imaginable aussi qu’on en découvre le caractère erroné.

D’autant plus que l’expansion forcenée de la production modifie très rapidement les conditions de la vie sociale.

La collaboration avec les états-majors capitalistes, inavouable pour des révolutionnaires, pourrait aussi être « simplement » une coopération avec des individus payés par ces organes étrangers.

Ce qui ne change rien au fond des choses, ni pour l’accusation, ni pour les accusés.

Leur malheur fut d’être cernés par toute la fripouillerie qui trouve son intérêt à ces conceptions défaitistes.

Il est parfaitement vain de se demander si l’Union soviétique, dans sa situation présente, est en mesure de combattre et de dénoncer ces menées contre-révolutionnaires, dangereuses pour son existence, en respectant les exigences d’un humanisme bourgeois. Lénine a lui-même, au cours de la grande révolution, alors qu’il réclamait la terreur, constamment protesté contre l’exigence purement formaliste d’un humanisme en contradiction avec les conditions sociales réelles et en fait contre-révolutionnaire.

Cela ne prétend pas excuser la torture ; il est impossible de supposer qu’elle ait été appliquée et il n’y a d’ailleurs pas lieu de le supposer.

Voici comment les gens réagissent : si j’entends dire que le pape a été arrêté pour le vol d’une saucisse et Albert Einstein pour le meurtre de sa belle-mère et l’invention de la relativité, j’attends de ces deux messieurs qu’ils nient les faits. S’ils avouent ces forfaits, je suppose qu’on les a torturés.

Je ne veux nullement dire que l’accusation [de Moscou] ressemble à ma caricature, mais elle fait, vue d’ici, un effet analogue.

Notre tâche est de la faire comprendre. Si les politiciens accusés lors des procès se sont abaissés à des crimes de droit commun, il faut que l’Europe occidentale comprenne que cette déchéance a été d’essence politique.

Il faut montrer que leur ligne politique aboutissait à des crimes de droit commun.

Il faut faire apparaître, derrière les agissements des accusés, quelle conception politique qu’ils aient été capables d’imaginer les a conduits dans la fange des crimes de droit commun.

Il est naturellement aisé de décrire cette conception : elle est défaitiste de bout en bout ; elle est, pour employer une image, le suicide par peur de la mort.

On n’a pourtant nulle difficulté à comprendre comment elle a pu naître dans ces cerveaux – y naître de la panique qu’ont suscitée les immenses difficultés naturelles parmi lesquelles s’accomplissait l’édification du socialisme, alors que dans quelques États européens se détériorait rapidement la situation du prolétariat.

Cette panique est conditionnée idéologiquement par une attitude apparentée à celle que nous a révélée l’histoire des bolcheviks.

Je pense à l’attitude de Lénine dans les questions de Brest-Litovsk et de la Nouvelle Politique Économique. Évidemment, ces attitudes, aussi justifiées qu’elles aient pu être en 1918 ou 1922, sont aujourd’hui parfaitement anachroniques, contre-révolutionnaires et criminelles.

Elles ne sont plus ni nécessaires, ni possibles.

Les quelques années qui nous séparent de l’apparition de cette conception ont suffi à révéler son caractère anachronique à ceux-là mêmes qui l’ont inventée. Eux-mêmes ne peuvent plus s’en tenir à leurs opinions, les ressentent comme une faiblesse criminelle, comme une trahison impardonnable.

La fausseté de leur conception politique les a enfoncés dans l’isolement et la criminalité de droit commun.

Tout ce qu’il y avait en Russie et ailleurs de vermine, de parasites, de professionnels du crime, d’indicateurs est venu se nicher autour d’eux : ils avaient les mêmes objectifs que toutes ces fripouilles. Je suis convaincu que c’est la vérité, et je suis convaincu que cette vérité doit avoir un accent de vraisemblance, même en Europe occidentale, même pour des lecteurs hostiles. Le vautour n’est pas un pacifiste.

Celui qui rachète les affaires en faillite est pour la faillite.

Le politicien qui ne peut accéder au pouvoir qu’à la faveur de la défaite est pour la défaite.

Celui qui veut être le « sauveur » provoque une situation où il ait quelque chose à sauver, donc une situation mauvaise.

À l’opposé, il n’y a aucune vraisemblance dans l’interprétation selon laquelle, dès la période de la révolution, des agents à la solde du capitalisme se seraient infiltrés dans le gouvernement soviétique avec l’intention de ressusciter le capitalisme en Russie par tous les moyens.

Cette interprétation n’a pas l’accent de la vraisemblance parce qu’elle néglige le moment de l’évolution, parce qu’elle est mécaniste, non dialectique, rigide. (...)

Les procès sont un acte de préparation à la guerre.

L’élimination des oppositions ne prouve pas que le parti veuille retourner au capitalisme comme le supposent des feuilles bourgeoises (de tendance libérale : Times, Basler Nationalzeitung, Manchester Guardian, vraisemblablement aussi Le Temps), mais que d’ores et déjà tout retour en arrière, toute hésitation, tout arrêt, tout détour tactique sont devenus impossibles.

Mais les oppositions sont sans racine, leurs projets ne peuvent être que contre-révolutionnaires, défaitistes, marécageux.

Même si naturellement l’immensité de la tension accroît les difficultés intérieures.

Trotski avait, à l’origine, considéré comme un danger l’effondrement de l’État ouvrier lors d’une guerre, mais de plus en plus il y vit la condition d’une action pratique.

Si la guerre vient, l’édification qui a été « précipitée » s’effondrera, l’appareil s’isolera des masses ; à l’extérieur, il faudra abandonner l’Ukraine, la Sibérie orientale, etc. ; à l’intérieur, il faudra faire des concessions, revenir à des formes capitalistes, renforcer les koulaks ou les laisser reprendre des forces – tout cela étant en même temps la condition préalable de la nouvelle politique, du retour de Trotski.

Les centres antistaliniens qui viennent d’être neutralisés n’ont pas la force morale d’en appeler au prolétariat, non que leurs membres soient des mauviettes, mais ils n’ont vraiment aucune base organisationnelle dans les masses, ils n’ont rien à offrir, aucune tâche à proposer aux forces productives du pays.

Ils avouent.

On est tout aussi tenté de croire ces aveux excessifs que de les croire insuffisants.

Ces hommes sont peut-être des instruments qui ont seulement changé de mains.

Voir d’un côté un appareil mécanique « d’une adresse diabolique », de l’autre des personnalités héroïques de l’époque révolutionnaire aboutit à faire des aveux des énigmes psychologiques.




Pour la paix et la compréhension entre les peuples

C’est un des étonnants usages de l’Union soviétique, cet État hautement étonnant, que de distinguer chaque année quelques personnes pour leurs efforts en faveur de la paix mondiale.

Le prix remis à cette occasion me semble le plus noble et le plus désirable de tous les prix aujourd’hui décernés.

Quoi qu’on cherche à leur faire accroire, les peuples le savent bien : la paix est l’alpha et l’oméga de toutes les activités sociales, de toute production, de tous les arts, y compris l’art de vivre.

J’avais dix-neuf ans quand j’entendis parler de votre grande révolution, vingt quand j’aperçus dans mon pays les reflets de ce grand feu. J’étais infirmier militaire dans un hôpital d’Augsbourg.

Les casernes et même les hôpitaux se vidèrent, la vieille cité se remplit soudain d’une foule nouvelle, arrivant en cortèges des faubourgs, créant une animation que les rues des riches, des bureaux et des commerçants n’avaient jamais connue.

Pendant quelques jours, des femmes d’ouvriers prirent la parole dans les Conseils rapidement improvisés et lavèrent la tête à de jeunes travailleurs en vareuse militaire, tandis que les usines résonnèrent des ordres des ouvriers.

Quelques jours, mais quels jours !

Partout des combattants, mais en même temps des gens pacifiques, constructifs !

Les combats, vous le savez, n’ont pas conduit à la victoire, et vous savez aussi pourquoi.

Dans les années qui suivirent, sous la République de Weimar, la lecture des classiques du socialisme, revivifiés par le grand Octobre, et les relations sur la nouvelle société que vous aviez audacieusement entrepris d’édifier, m’ont lié envers ces idéaux et enrichi de savoir.

La plus importante de ces leçons disait que l’avenir de l’humanité n’était visible que « d’en bas », de la perspective des opprimés et des exploités.

C’est seulement en partageant leur combat que l’on combat pour l’humanité.

Une guerre gigantesque venait d’avoir lieu, une autre plus gigantesque encore se préparait.

D’ici, d’en bas, les causes dissimulées de ces guerres se dévoilaient.

C’était la même classe qui devait tout payer, les défaites comme les victoires. Ici, dans les profondeurs, la paix aussi avait l’aspect d’une guerre.

Au cœur de la sphère productive et partout dans cette sphère de la production régnait la violence, violence ouverte du fleuve qui rompt ses digues, violence secrète des digues qui le retiennent.

La question n’était pas seulement de savoir si l’on fabriquait des canons ou des charrues – dans les guerres pour le prix du pain, les charrues sont les canons.

Et dans la perpétuelle et inexpiable lutte des classes pour la propriété des moyens de production, les époques de paix relative ne sont que des époques d’épuisement.

La réalité n’est pas qu’un élément guerrier destructeur interrompe sans cesse la production, mais que la production elle-même se fonde sur un élément destructeur et guerrier.

Toute leur vie, les hommes luttent sous le capitalisme pour l’existence – les uns contre les autres.

Les parents luttent pour leurs enfants, les enfants pour l’héritage, le petit commerçant pour sa boutique contre l’autre petit commerçant, et tous contre le gros commerçant.

Le paysan lutte contre le citadin, les élèves contre le professeur, le peuple contre les autorités, les usines contre les banques, les trusts contre les trusts. Comment à la fin les peuples n’en viendraient-ils pas à lutter contre les peuples ?

Les peuples qui ont conquis de haute lutte une économie socialiste occupent une position merveilleuse en ce qui concerne la paix.

L’énergie des hommes devient pacifique ; le combat de tous contre tous, le combat de tous pour tous.

Qui sert la société sert ses propres intérêts. Qui sert ses intérêts sert la société.

Ceux qui se rendent utiles sont heureux, et non plus ceux qui se rendent nuisibles.

Le progrès cesse de se présenter comme un avantage sur autrui et les connaissances, loin d’être refusées à quiconque, sont rendues accessibles à tous. Les nouvelles inventions peuvent être accueillies avec espoir et joie, et non plus dans la crainte et l’épouvante.

J’ai moi-même vécu deux guerres mondiales.

Aujourd’hui, au seuil de la vieillesse, je sais qu’à nouveau un conflit monstrueux se prépare. Cependant, un quart du monde est maintenant pacifié.

Et dans d’autres régions, les idées socialistes sont en marche.

Le désir de paix des hommes simples est partout profond.

Dans les professions intellectuelles, beaucoup luttent pour la paix, également dans les pays capitalistes, avec différents degrés de connaissance.

Mais notre meilleur espoir de paix repose sur les ouvriers et les paysans des États dont ils sont maîtres aussi bien que de ceux qui appartiennent au capitalisme.

Vive la paix ! Vive votre grand État pacifique, l’État des ouvriers et des paysans !

Mai 1955



 

Un des derniers textes écrits par Bertolt BRECHT :

Le poème aux jeunes.


Vraiment, je vis en de sombre temps ! Un langage sans malice est signe De sottise, un front lisse D’insensibilité. Celui qui rit N’a pas encore reçu la terrible nouvelle.
Que sont donc ces temps, où Parler des arbres est presque un crime Puisque c’est faire silence sur tant de forfaits ! Celui qui là-bas traverse tranquillement la rue N’est-il donc plus accessible à ses amis Qui sont dans la détresse ?
C’est vrai : je gagne encore de quoi vivre. Mais croyez-moi : c’est pur hasard. Manger à ma faim, Rien de ce que je fais ne m’en donne le droit. Par hasard je suis épargné. (Que ma chance me quitte et je suis perdu.)
On me dit : mange, toi, et bois ! Sois heureux d’avoir ce que tu as ! Mais comment puis-je manger et boire, alors Que j’enlève ce que je mange à l’affamé, Que mon verre d’eau manque à celui qui meurt de soif ? Et pourtant je mange et je bois.
J’aimerais aussi être un sage. Dans les livres anciens il est dit ce qu’est la sagesse : Se tenir à l’écart des querelles du monde Et sans crainte passer son peu de temps sur terre. Aller son chemin sans violence Rendre le bien pour le mal Ne pas satisfaire ses désirs mais les oublier Est aussi tenu pour sage. Tout cela m’est impossible : Vraiment, je vis en de sombre temps !

II
Je vins dans les villes au temps du désordre Quand la famine y régnait. Je vins parmi les hommes au temps de l’émeute Et je m’insurgeai avec eux. Ainsi se passa le temps Qui me fut donné sur terre.
Mon pain, je le mangeais entre les batailles, Pour dormir je m’étendais parmi les assassins. L’amour, je m’y adonnais sans plus d’égards Et devant la nature j’étais sans indulgence. Ainsi se passa le temps Qui me fut donné sur terre.
De mon temps, les rues menaient au marécage. Le langage me dénonçait au bourreau. Je n’avais que peu de pouvoir. Mais celui des maîtres Etait sans moi plus assuré, du moins je l’espérais. Ainsi se passa le temps Qui me fut donné sur terre.
Les forces étaient limitées. Le but Restait dans le lointain. Nettement visible, bien que pour moi Presque hors d’atteinte. Ainsi se passa le temps Qui me fut donné sur terre.

III
Vous, qui émergerez du flot Où nous avons sombré Pensez Quand vous parlez de nos faiblesses Au sombre temps aussi Dont vous êtes saufs.
Nous allions, changeant de pays plus souvent que de souliers, A travers les guerres de classes, désespérés Là où il n’y avait qu’injustice et pas de révolte.
Nous le savons : La haine contre la bassesse, elle aussi Tord les traits. La colère contre l’injustice Rend rauque la voix. Hélas, nous Qui voulions préparer le terrain à l’amitié Nous ne pouvions être nous-mêmes amicaux.
Mais vous, quand le temps sera venu Où l’homme aide l’homme, Pensez à nous Avec indulgence.

 


 

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MUTTER COURAGE

 

 

 

Bertolt Brecht - An die Nachgeborenen

(Aufnahme 1939)

 

 

Bertolt Brecht singt sein

'Lied von der Unzulänglichkeit menschlichen Strebens'

- Kurt Weill

 

The Brecht Document 1

 

 

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ÜBER BERTOLT BRECHT

 

 

Biographische und bibliographische Daten

 

 

 

Über Bertolt Brecht

(zum 80. Geburtstag)

RADIO TIRANA

vom 10. 2. 1978