-révolutionnaire, car il saigna la France sans compter. Ce fut un dictateur, un potentat bourgeois, qui voulait dominer non seulement son pays, mais toute l'Europe, bref instaurer partout le pouvoir de sa famille, le sien et celui de la bourgeoisie française.

En roulant en autocar sur la Chaussée d'Ixelles, me réapparaissait et se concrétisait dans mon esprit cet épisode de l'histoire. A Bruxelles, Wellington et son état-major avaient organise une soirée. L'alarme est donnée. L'ogre de Corse marchait sur Bruxelles avec son armée. C'est précisément ce chemin que Wellington parcourut en hâte pour prendre ses positions de combat à Waterloo au «Mont Saint-Jean». C'est ce même trajet que firent aussi Napoléon et ses troupes pour déboucher dans la plaine de Waterloo, où devait se livrer la bataille décisive qui vit sa défaite définitive après les cent jours de pouvoir qui suivirent son retour de l'île d'Elbe. Waterloo mit un point final à l'Empire.

Lorsque l'autocar eut atteint le haut du col, je receveur dit:

«Voilà Waterloo, nous descendrons au pied du lion qui a été érigé à l'endroit où fut blessé le prince d'Orange». L'autocar s'arrêta, nous mîmes pied à terre et vîmes devant nous une haute butte artificielle en forme de pyramide. La vue en était à la fois grandiose et émouvante. Cetre butte construite en terre et en pierres, dominait les plaines et les collines environnantes. Les questions commencèrent à fuser, mais notre cicerone nous dit que nous monterions, en gravissant quelque deux cents marches si je ne me trompe, jusqu'au sommet de la pyramide, à la plate-forme surmontée d'un grand lion en bronze qui regarde vers le «Mont Saint-Jean» où se trouvaient l'armée anglaise et l'état-major de Wellington.

«La base du lion, c'est-à-dire la plate-forme supérieure de la pyramide, représente l'endroit d'où il dirigeait les combats, nous dit le guide, alors que le lion est le symbole de Napoléon le Grand et non pas du prince d'Orange».

Sans être particulièrement curieux de savoir qui le lion symbolisait, nous attendions avec impatience d'atteindre 1e sommet de la butte.

La montée de cette multitude de marches était plutôt fatigante, mais devant l'émotion et l'exaltation que cette visite nous inspirait, personne n'hésita. Nous montâmes donc au sommet, sur la plate-forme, aux pieds du grand lion, d'où l'on pouvait contempler la plaine de Waterloo comme sur la paume de sa main. Dans ma mémoire se ranimèrent les vers immortels de Hugo consacrés à Waterloo. Au lycée nous avions appris tout le poème par cœur. Il était encore frais dans mon esprit, et il l'est même resté aujourd'hui. Je me souviens d'une foule de vers, dont je note quelques-uns. Comme le cicérone nous expliquait le déroulement de la bataille, je rattachai ses explications à ce poème dont lui-même nous citait des passages. Telle était la force de la plume, la force du «verbe» et des ides du grand Hugo



«Waterloo! Waterloo! Waterloo! morne plaine.

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine.

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons

La pale mort mêlas les sombres bataillons.

O Waterloo, je pleure et je m'arrête hélas!»





Nous vîmes la topographie «vivante» des lieux et, après nous avoir expliqué le déroulement de la bataille, en nous indiquant les positions de l'une et de l'autre armée ainsi que les directions de leurs attaques, les lieux où s'étaient installés les états-majors de chacune d'elles, etc., le guide nous dit

«Maintenant nous descendrons et regarderons le panorama de la fameuse bataille de Waterloo!»

Nous descendîmes et entrâmes dans une construction circulaire, éclairée de toutes parts, dans laquelle, par des moyens figuratifs et illustratifs, réalisés avec beaucoup d'art et de véridicité, étaient reproduites les scènes principales de la bataille de Waterloo, les positions des armées et de leurs états-majors, les directions des attaques, que nous avions imaginées dans la nature du haut de la pyramide du lion. En grandeur nature et en couleurs, étaient présentées, avec leurs uniformes de l'époque, les armées française, anglaise, prussienne, toutes les forces qui participèrent à la bataille. On discernait clairement Napoléon et son état-major avec le maréchal Ney, le brave des braves,* et sa garde dans la mêlée. Au fond se voyaient Wellington et ses troupes, et, à l'horizon, dans un nuage de poussière les forces du Prussien Blücher, s'engageant dans le champ de bataille. Je regardais tout cela avec émotion et les vers de Hugo me revenaient à l'esprit avec toute leur vie et leur force.



«Le soir tombait, la lutte était ardente et noire

Il avait l'offensive et presque la victoire

Il tenait Wellington acculé sur un bois

Sa lunette à la main il observait parfois

Le centre du combat, point obscur où tressaille

La mêlée, effroyable et vivante broussaille,

Et parfois l'horizon sombre comme la mer,

Soudain joyeux il dit: «Grouchy», c'était Blücher.»





Hugo, tout en étant un grand romantique, décrit, selon moi, la dernière bataille de l'empereur avec un réalisme d'une puissance exceptionnelle. Les peintres qui en avaient reproduit le panorama avaient dû, je p2nse, s'être inspirés non seulement de la réalité même des combats, mais aussi de cette fameuse description.

Nous visitâmes en autocar tous les points historiques du champ de bataille : «La Haie Sainte», «la belle Alliance», «Le Mont Saint-Jean». Nous nous rendîmes au puits historique de la ferme de Hougue mont, où, nous dit-on, avaient été jetés trois cents cadavres. Nous allâmes aussi voir sur place les positions d'où le maréchal Ney attaquait désespérément les Anglais de Wellington. Tous les Etats belligérants dans cette bataille ont érigé des monuments commémoratifs aux points stratégiques de leurs attaques ou sur les positions du gros de leurs forces. L'«Hôtel des Colonnes» aussi, sur le «Mont Saint-Jean», où séjourna Hugo et écrivit son célèbre poème, est demeuré un monument.

A proximité du «Panorama» se trouvait un musée que nous visitâmes, un magasin qui vendait des objet$ d'artisanat s'inspirant de motifs de la bataille, des uniformes des soldats, des bustes en miniature de Bonaparte, des personnages des «Misérables» de Hugo, et jusqu'à des bustes de Cambronne lançant son fameux mot, etc. Plus loin, dans un restaurant où nous déjeunâmes, tout, depuis les écriteaux jusqu'aux assiettes, portait des noms évoquant la bataille, les généraux, les maréchaux et surtout l'empereur.

Par ce passage je clos ces souvenirs condensés sur la Belgique, où, à part un bref congé passé en Albanie, je séjournai près d'un an et demi.

Mes impressions sur ce pays et sur ce peuple furent et sont restées bonnes, tout comme sont restés excellents et inoubliables mes souvenirs de Montpellier, de Paris et du peuple français dans son ensemble. A la mi-juin 1936s définitivement destitué de mon poste, je ramassai mes frusques et regagnai mon pays. Je ne voulus faire aucune tentative pour trouver quelque autre travail ou possibilité d'étude en France ou en Belgique. Mon avenir serait décidé en Albanie, au milieu de mon peuple et je vivrais avec lui le meilleur et le pire. J'avais quitté ma patrie depuis près de six ans et pendant ce temps, dans lei pays où j'avais vécu, étudié et travaillé, j'avais beaucoup appris, comme le dit Montaigne dans ses fameux «Essais», Les contacts, les visites, l'étude de la vie des gens, de la situation sociale et politique, de la vie artistique et culturelle des divers pays et des centres ouvriers que j'avais connus, avaient élargi mes connaissances et ma culture. Tout cela m'avait trempé politiquement, fortifié et cimenté idéologiquement dans mes vues progressistes et communistes, car partout je voyais des tableaux typiques des sociétés à classes antagonistes: le développement de la bourgeoisie suceuse de sang, d'une part, et la misère des ouvriers, de l'autre; je voyais comment les prolétaires étaient écrasés dans leurs grèves et leurs manifestations, mais, en même temps, comment s'accroissaient de façon éhontée les fortunes de la bourgeoisie colonialiste. Les funérailles de la reine Astrid, épouse de Léopold III, morte dans un accident, me sont restées gravées à la mémoire. Dans le cortège on voyait les visages durs des hommes du régime monarchique, leurs poitrines couvertes de décorations et; d'autre part, les ouvriers métallos et ceux des charbonnages, qui creusaient des centaines de kilomètres de galeries, mais n'avaient pas un pouce de terre à eux où se faire enterrer.

Je sentais s'accentuer ma haine des classes oppresse uses et exploiteuses et cela se muait en moi en une force que je devais mettre au service de ma patrie et de mon peuple, qui souffrait sous le régime tyrannique du féodal satrape Ahmet Zogu, et souffrirait sous la botte de l'Italie fasciste et de l'Allemagne nazie. Mais cette fois je me battrais contre eux en étant pétri de l'idéologie communiste,

puis en soldat fidèle du Parti communiste d'Albanie. C'était à ces idées et à ces sentiments que j'avais faits miens et que je défendais avec feu, que je devais d'avoir été licencié; mais je ne regrettais rien et ne fus nullement abattu. Je rentrerais dans mon pays et m'unirais à mes camarades de préoccupations et de convictions, à notre peuple valeureux pour trouver et ouvrir des voies sûres vers l'avenir. Aussi, de ce point de vue, la perte de mon emploi à Bruxelles ne m'affecta guère, au contraire, pas plus que ne devait me toucher mon licenciement de mon poste de professeur au lycée de Korça.



VI

RETOUR DEFINITIF

EN ALBENIE



Vers la fin de juin ou au début de juillet 1936 je revins définitivement de l'étranger dans mon pays, au milieu de mon peuple et de mes proches. Je ne mourrais pas de faim, je trouverais bien un moyen de subsister. A l'étranger, j'étais un peu perdu, sans soutien et dans une incertitude permanente, comme cela s'avéra avec la suppression de ma bourse et mon licenciement du consulat. J'y vivais dans une insécurité totale car, d'une part, mes positions politiques étaient antizoguistes et, en plus, l'idéologie qui m'inspirait était le marxisme-léninisme. Durant mon séjour à l'étranger je m'étais efforcé de ne pas faire remarquer aux yeux des éléments douteux l'attachement que je portais au communisme, à l'Union soviétique eta Staline, mon intérêt pour la presse du Parti communiste français, en général pour les brochures et les journaux communistes que je lisais, etc. Mais cette attitude ne pouvait rester secrète. A Bari, les émigrés m'appelaient le «rougeaud», comme le faisaient aussi Ali Këlcyra et Sejfi Vllamasi en France. Qemal Karagjozi, lui aussi, connaissait bien mes convictions, car nous nous fréquentions et il m'aidait quand je n'avais pas à manger ou même de quoi prendre un café crème. Quoique appartenant, comme je l'ai dit, à une famille riche, il me parlait avec admiration du communisme et le faisait même à voix haute, car il ne craignait pas, lui, de se voir ôter sa bourse, puisqu'il faisait ses études avec l'argent de son père.

Je ne sais si l'explication des motifs de mon licenciement était arrivée à Tirana, mais je pensais que je ferais front aussi à ce coup du sort, en ayant soin de ne pas trop afficher mes convictions. _

Ce qui était maintenant important pour moi, c'était de gagner de quoi vivre en obtenant un emploi adéquat, d'envoyer un peu d'argent à mon père et à ma mère qui vivaient dans la gêne, de connaître la situation économique et politique du pays et de nouer des liens avec les éléments communistes et patriotes. A ce dernier égard, je pensais agir avec beaucoup de précaution et de vigilance, jusqu'à ce que se fût tant soit peu estompée la mauvaise impression ou opinion sur mon compte qui pouvait avoir été communiquée par notre légation à Paris. Au début, je me rendis à Gjirokastër pour assouvir la nostalgie que j'avais de mes parents et de mes proches. Les premiers jours, je jouais bien le rôle du «bon garçon» quant à mes positions eta mes vues politiques. Mais cela ne dura pas longtemps. Justement ces jours-là on avait fait venir à Gjirokastër, comme interné, notre grand révolutionnaire Ali Kelmendi. Je ne savais pas grand'chose de lui. Mais dès que Skënder Topulli m'eut dit qui était le «Montagnard», comme on l'appelait, et pourquoi on l'avait amené à Gjirokastër, je fis une croix sur ma décision de rester quelque temps «dans l'ombre». Il aurait été inadmissible et impardonnable pour moi, non seulement comme f ils de Gjirokastër, mais surtout pour faire honneur à mes convictions politiques, aux idées communistes qui s'étaient ancrées en moi, de ne pas chercher à le contacter, de ne pas le voir, de ne pas écouter cet homme, qui, selon les informations que Skënder avait reçues de Korça et dont il me fit part, était une des figures principales, sinon la toute première, du mouvement communiste de l'époque en Albanie. Nous nous mîmes donc à la recherche du «Montagnard» et, comme je l'ai déjà raconté en détail ailleurs, nous le trouvâmes, passâmes de longues heures avec lui, nous instruisîmes à son contact et mîmes tout en oeuvre pour arranger les choses de manière qu'il pût quitter le pays.

Justement un de ces jours-là je fus appelé par le vieil instituteur de mon enfance, le patriote et démocrate Thoma Papapano, qui me parla des préparatifs que faisaient un groupe de patriotes de Gjirokastër en vue d'un acte marquant: le transfert des cendres de Bajo Topulli de Saranda à Gjirokastër afin que Bajo «repose là où sa tête est tombée», comme il me le dit, paraphrasant notre grand poète Andon Zako Çajupi.

«J'ai pensé, et je l'ai suggéré aux autres, poursuivit-il, que ce soit toi qui prononces le discours principal à la cérémonie de l'arrivée des cendres. . . ».

Je fus touché et ému outre mesure du grand honneur qui m'était fait, mais j'objectai que peut-être cet honneur revenait à quelqu'un d'autre, de plus connu, de plus âgé, que j'étais encore jeune, etc.

«Justement parce que tu es jeune, c'est toi qui dois parler, insista l'inoubliable Thoma Papapano. Nous, les anciens, avons fait ce que nous avions à faire, maintenant c'est à votre tour, à vous les jeunes, d'agir.»

Il me fixa de ses yeux embués, puis, après un court silence, dressa un doigt et me dit en riant:

«Pour ce qui est du contenu, je suis sûr de toi, car je me souviens de tes compositions d'enfance. Mais attention à l'orthographe! N'enfreins pas les règles de la langue!»

Je connaissais bien le souci de ce si bon maître pour la correction de l'albanais parlé et écrit, mais, voulant le taquiner, je lui dis en riant:

«Je tâcherai de respecter les règles de l'orthographe,. mais peut-être, cette fois, en violerai-je quelque autre.»

Il saisit mon allusion et me répondit d'un ton mi plaisant, mi-sérieux:

«Je suis prêt à répondre de toute violation de la langue; quant aux infractions d'une autre nature, tu auras affaire avec Xhevat Kallajxhi, le directeur du journal «La Démocratie».»

Je vécus ces journées avec l'émotion de cet événement tant attendu. La préparation du discours que je prononcerais me préoccupait surtout quant à la mesure dans laquelle je pouvais exprimer librement et ouvertement ce qui bouillonnait dans mon esprit comme dans celui de toute la jeunesse progressiste de l'époque. La cérémonie serait publique, le peuple y participerait, mais, bon gré mal gré, viendraient aussi les autorités locales, depuis le préfet et le maire jusqu'aux chefs de la gendarmerie.

Il s'agissait donc de trouver une langue et un mode d'expression tels que le discours sur cet illustre patriote résonnât tout à la fois comme un témoignage de profond respect et de reconnaissance envers les autres patriotes qui avaient sacrifié leur vie pour le pays, et comme un serment de la jeunesse et du peuple de soutenir et de mener à bien la cause sacrée de l'Albanie, de son progrès et de sa transformation. Et c'est ce que je fis. La cérémonie de l'apport et de l'inhumation des cendres de Bajo Topulli fut grandiose, émouvante. En honorant et commémorant un patriote du passé, que le régime zoguiste avait laissé dans l'oubli. le peuple de Gjirokastër, par sa large participation à la cérémonie, par ses discussions et commentaires publics, trouvait l'occasion d'exprimer sa rancœur à l'encontre du régime abhorré en vigueur, évoquait le passé pour se fonder sur lui dans les affrontements et les batailles à venir. Le discours que je prononçai fut bien accueilli. Certains passages piquèrent au vif les gens du régime, mais j'avais choisi mes mots avec soin et tout était justifié par le fait que nous étions réunis pour rendre hommage à un patriote qui avait fait don de sa vie à l'Albanie et non pas pour chanter un hosanna su roi.

Quelques jours s’étaient peine écoulés que, encore sous l'impression de la cérémonie en l'honneur de Bajo, il fut décidé de constituer un groupe de patriotes et d'autre s éléments progressistes pour aller à Shkodër trouver le lieu où étaient inhumés, quelque part à Shtoj, les patriotes Çerçiz Topulli et Muço Qulli, et apporter leurs cendres afin qu'elles reposent à Gjirokastër, sur la même colline, à l'entrée de la ville, où gisaient désormais les restes de Bajo. Je faisais aussi partie du groupe initiateur. Nous nous préparâmes, nous rendîmes á Shkodër et je ne peux pas oublier l'accueil chaleureux et l'ardent esprit patriotique que nous trouvâmes chez les habitants de cette ville, vaillants et patriotes. Là aussi, à la cérémonie que le peuple de Shkodër organisa pour accompagner les cendres de Çerçiz Topulli et de Muço Qulli, m'échut le grand honneur de prendre la parole, au nom de la délégation de Gjirokastër.

Toutes ces activités que je déployais à peine de retour de l'étranger, révoqué pour un motif très scabreux pour l'époque, me procuraient, certes, une satisfaction et accentuaient ma détermination de poursuivre plus avant, mais m'exposaient toujours davantage: j'affichais ouvertement aux yeux du régime mes tendances et mes convictions. Malgré tout, en me gardant bien de sortir, en public, de mon rôle de démocrate progressiste, en ne participant et en ne m'exprimant qu'aux événements et aux occasions que le régime zoguiste, bon gré mal gré, était contraint de tolérer, je pensai ne pas fournir de sujet de récriminations au pouvoir. Cependant, à travers cette activité légale, dans le cadre des possibilités qu'offrait cette époque, non seulement j'allais apprendre à mieux connaître les événements, les soucis des gens et les gens eux-mêmes, mais je me verrais créer des occasions et des possibilités de me lier avec les éléments et les groupes communistes qui opéraient en Albanie. Les rencontres et les entretiens que j'avais eus avec Ali Kelmendi m'avaient donné, sous cet aspect, une vision plus claire de la situation.

Mais, pour moi, l'essentiel et le plus urgent était de trouver un emploi. Vers le début de l'automne j'allai à Tirana, pris contact avec des amis et des camarades. Syrja Selfo et quelque autre ami me prêtèrent un peu d'argent et je prenais mes repas tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Tirana abondait en originaires de Gjirokastër, mais la plupart d'entre eux étaient des commerçants et je n'avais ni ne voulais avoir de liens avec eux. Parfois, j'allais aussi déjeuner chez Hivzi Kokalari, à la famille duquel nous étions liés par alliance, du côté de ma sœur Fahrije. Hivzi, qui travaillait à la banque, était un «âne bâté», tout comme son père Sami, qui était déjà mort, si je ne m'abuse. Son frère Isa, un autre âne, devint officier. Tous deux se posaient en rodomonts, ma présence semblait leur peser et, en fait, j'espaçai mes visites chez eux. Leurs seuls sujets de conversation étaient l'argent et Zogu, qu'ils appréciaient au même titre. Durant la Lutte, ils se déclarèrent en faveur des Italiens, devinrent plus tard «ballistes» et, à la libération de l'Albanie, chacun d'eux rendit des comptes pour ses méfaits.

En cette époque de misère et de désœuvrement à Tirana, je fus surtout aidé par Syrja Selfo et Nexhat Peshkëpia. Syrja me passait de temps en temps trente ou cinquante francs albanais, m'invitait aussi à déjeuner, non pas chez lui mais au restaurant. Il n'aimait pas beaucoup me recevoir chez les siens et, moi-même ne tenais pas à y aller, car ses frères, à l'exception d'Halit, étaient des réactionnaires, anticommunistes, prétentieux et arrogants.

Nexhat m'invitait souvent à déjeuner et à dîner chez lui. Il était professeur et son frère, Manush, employé de banque. L'épouse de Nexhat était de notre famille et ce lien de parenté me permettait d'aller chez lui sans façon. Manush lui-même, à l'époque, était progressiste.

Nexhat, je ne sais si je l'ai déjà noté quelque part, était antizoguiste et anti-italien à pleine bouche, une bouche qu'il ne fermait jamais. Mais lorsque vint l'Italie et que commença la Lutte, aussi bien lui que Manush se rallièrent au «Balli Kombëtar», aux traîtres au peuple, et aux quislings, ils combattirent notre Parti, le Front de libération nationale et moi-même. Par la suite, Manush devait recevoir le châtiment qu'il méritait, alors que Nexhat s'enfuit avec les Anglais à la veille de la Libération, passa aux Etats-Unis, où il continua de nous combattre en participant à des organisations d'agents de subversion et par la propagande. Il y a quelques années, lui aussi a crevé à New York comme un traître et un ennemi de l'Albanie socialiste et du communisme.

La recherche d'un emploi devenait pour moi une véritable odyssée. Je ne possédais aucun métier pour pouvoir être embauché comme apprenti dans quelque atelier, et l'on ne trouvait de travail chez aucun commerçant, pas même chez les Selfo, qui étaient, comme moi, de Gjirokastër; et, bien entendu, encore moins chez les autres. J'adressai une demande au ministère de l'Instruction publique pour obtenir une nomination quelque part comme instituteur d'albanais ou de français, mais, comme à mes autres demandes, il y je pouvais enseigner aussi la biologie (la botanique ou la zoologie), même si je n'étais pas diplômé, car j'avais étudié ces branches, mais là-dessus aussi le ministère fit la sourde oreille. En même temps, je frappai au ministère de la Justice, en pensant que, compte tenu clés connaissances que j'avais acquises dans les cours que j'avais suivis en France et en Belgique, on pourrait prendre ma demande en considération. A l'époque, le secrétaire général du ministère de la Justice était un certain Emin Toro, de Gjirokastër, que je connaissais et à qui je soumis mon cas. Je lui demandai s'il pouvait me nommer secrétaire d'un tribunal quelconque, en lui faisant ressortir que beaucoup des fonctionnaires en poste n'avaient aucun diplôme et n'avaient même pas terminé leurs études primaires.

«Ils n'ont pas de diplôme et n'ont pas fait d'études, mais ont le droit d'administrer la justice, me disait Emin en un moment de confidence.

- Et moi je suis exclu de ce droit? dis-je ironique ment. Ou bien le droit est sous la protection de ceux qui le violent et qui ignorent ce qu'est la justice?!»

A mes mots Emin se rembrunit et me répondit sèchement

«Nous n'avons pas de travail!»

J'usai mes semelles à aller d'un ministère à l'autre, mais je retrouvais toujours le même refrain «Nous n'avons pas de travail».

«Insiste auprès du ministère de l'Instruction publique!» me conseillaient les professeurs au gymnase de Tirana, et c'était ce que je faisais, mais toujours sans résultat. Souvent, on m'invoquait comme prétexte mon manque de diplôme, mais il y avait des jeunes en Albanie qui étaient diplômés et qui ne trouvaient quand même pas de travail. Le régime redoutait les gens instruits; l'ignorance et l'analphabétisme régnaient en maîtres, alors que Fejzi Alizoti, ministre et député de Zogu, valet des Italiens, clamait: «Nous n'avons pas besoin de tous ces diplômés».

Quand, devant cette situation préoccupante et sans perspective, je traversais un moment d'abattement, Nexhat et Syrja vinrent me dire:

«Nous avons appris que la Croix-Rouge albanaise accorde deux bourses pour l'étranger. Tente encore ta chance!

- C'est inutile, leur dis-je, je ne veux pas aller à l'étranger. J'ai appris et vu autant de choses que j'ai pu, maintenant je veux travailler dans mon pays et gagner un morceau de pain pour moi et mes vieux!

- Tu ne vois donc pas que personne ne te donne un emploi? insista Syrja. Présente toujours une demande, tu n'y perdras rien. Si on te répond, tant mieux.

- Bon, acquiesçai-je, je le fais pour ne pas vous contrarier.»

Je rédigeai une demande, nous l'envoyâmes, mais il n'en sortit rien; apparemment on l'avait jetée au panier. J'étais plus que certain que les choses se passeraient ainsi, et c'est pourquoi j'insistai auprès de Nexhat et de Syrja pour qu'ils continuent à faire bouger certains de leurs. amis haut placés au ministère de l'Instruction publique, en vue de ma nomination.

Finalement, après beaucoup d'efforts, de peine et de souffrances de ma part, le ministère consentit à ce que je donne des cours à l'heure quand un enseignant était absent au gymnase de Tirana. Je m'en réjouis beaucoup, car dès lors je travaillerais auprès de la jeunesse, je lui apprendrais ouvertement et de tout mon cœur ce que je savais de la matière que j'enseignerais et, indirectement, leur insufflerais la haine du régime. Je commençai donc mon travail d'enseignant «prolétaire»: je ne pouvais me permettre de tomber malade ni de prendre un congé comme tous les autres, car j'étais payé à l'heure, autrement dit mon salaire était proportionnel aux heures de cours que je donnais! Cette situation se poursuivit durant les quatre ou cinq mois que je travaillai au gymnase de Tirana.

Le début de mes fonctions au gymnase, indépendamment du faible montant de ma rémunération, constituait pour moi une sorte de légalisation officielle. Maintenant j'étais économiquement plus ou moins couvert et n'aurais plus à recourir à la générosité d'autrui. Cela m'avait jusqu'alors péniblement affecté. Il faut avoir connu la faim pour comprendre ce qu'il en coûte d'être réduit à solliciter l'aide d'autrui, même s'il s'agit, comme dans mon cas, à l'époque, d'amis et de camarades. J'avais l'impression de mendier, je considérais cela comme une mutilation de ma personnalité. Mais, que ce fût dans la pauvreté et la misère, je n'ai jamais baissé la tête mène devant mes amis et camarades. Certes, des proches, comme Syrja et Nexhat, m'ont aidé et se sont montrés généreux avec moi, mais, même aux moments les plus pénibles, j'aurais refusé toute aide si nous n'avions concordé, tout au moins comme Albanais patriotes, dans 'nos idées et dans nos convictions. La vérité est qu'avec ces deux amis je parlais ouvertement politique contre le régime de Zogu,. car tous deux à l'époque étaient antizoguistes.

Maintenant que j'avais été affecté au gymnase, il me fallait entamer mon action et ma lutte clandestines, prendre d'abord contact avec des camarades et des éléments communistes. Mais à Tirana, pour moi, à ces moments-là, ce n'était pas chose facile, surtout parce que je n'avais jamais séjourné longuement dans la capitale, que j'y avais peu de connaissances parmi les éléments démocrates et révolutionnaires et aucune sorte de liaison ou d'information sûre quant aux éléments que je pouvais contacter pour pénétrer dans les «structures» du mouvement communiste d'alors. Je fis de gros efforts dans ce sens, mais n'arrivais pas à trouver le fil d'Ariane, s'il existait du moins un pareil fil du mouvement communiste organisé à Tirana. Il y avait bien quelqu'un, Tahir Kadaré, sorti ces années-là de l'école des officiers de réserve de Tirana, qui me parlait de temps à autres des «communistes» et du mouvement communiste, mais il était difficile de croire sérieusement à ses discours et à ses histoires. Je l'avais connu à Gjirokastër depuis mon enfance et quand j'arrivai à Tirana, je couchais quelquefois dans le hangar où il s'était établi. On pouvait discuter librement avec lui de tout ce qu'on voulait, dire du mal de Zogu, de l'Italie fasciste, parler du communisme, etc., et je me persuadai que ,cette attitude de sa part n'était pas une pose de progressiste. Indépendamment des idées et des vues avancées qu'il exprimait, je lui demandai une fois si ces opinions étaient seulement les siennes et de deux ou trois autres, ou bien s'il existait quelque chose de plus organisé, de plus sérieux, sous cet aspect.

«Nous avions un fameux groupe! me dit-il. Nous allions vers la création du Parti, mais Zogu nous a frappés juste au moment où nous allions le liquider!

- Comment'? De quelle manière?

- Tu n'as pas entendu parler de ce qui s'est passé l'an dernier ici, en été? me dit-il étonné. Nous avons presque pris le pouvoir. Nous avions tout préparé dans les moindres détails, et deux ou trois jours plus tard, à la veille ,du grand chambardement, juste quand nous allions déclencher l'insurrection, quelqu'un nous a trahis et on s'est fait cueillir.

- Qu'est-ce que tu me racontes! lui répondis-je avec une sorte de regret mêlé de moquerie. L'oiseau vous a échappé des mains! Vous avez trempé dans l'affaire de Fier?

- Justement! s'exclama-t-il. C'est bien ça! Nous avions gagné à nous les principales formations de l'armée à Tirana. La gendarmerie aussi était avec nous. On avait même désigné les canons qui devaient faire feu sur le palais du roi. Mais on a été pincés.»

Il me parla en détail, mêlant les déformations à la réalité pour rendre les choses plus tragiques et troublantes, mais tout ce qu'il me raconta me convainquit encore plus que non seulement le «mouvement de Fier» n'avait pas été bien organisé par un centre solide, mais que même dans sa préparation et dans son «déclenchement», comme je devais l'apprendre par la suite, les éléments et les groupes communistes n'avaient pas été à la tête de l'action. Tahir me parla un peu à tort et à travers; il ne me cacha rien, mais de toutes ces conversations je recueillis l'impression qu'il était très peu informé de la situation exacte, de l'organisation et de l'extension du mouvement communiste de l'époque à Tirana, ou alors que Tirana était demeurée à la traîne dans ce sens. En ce qui concernait les «officiers communistes», dont Tahir me parla avec feu, surtout après le «mouvement de Fier» ils avaient été réduits à la plus simple expression: dispersés en Albanie, certains condamnés, d'autres renvoyés à la vie civile, d'autres encore terrés dans un coin. Mais ce «groupe communiste d'officiers» pouvait difficilement être qualifié de tel, même avant d'être démantelé, car il était trop clandestin et réduit à un nombre limité de jeunes officiers, il ne possédait aucune Mate-forme politique claire, ni forme d'organisation définie, et il ne déployait pas non plus une quelconque activité qui se fît sentir parmi le peuple. Je demandai à Tahir s'il savait ce qui se faisait dans les différentes préfectures et régions quant au mouvement communiste, il me répondit vaguement quelque chose à propos de Korça, mais je vis qu'il n'était au courant de rien de concret. Je n'acceptai pas de rencontrer certains éléments de Tirana, car, comme il mêle dit lui-même, ils ne savaient rien de plus que ce que leur disait Tahir. Il restait «en liaison» avec eux plus pour faire la causette et une partie de cartes que pour une véritable activité clandestine. Ainsi passèrent plusieurs mois et je ne trouvais toujours pas le moyen ni la possibilité de me lier avec d: s éléments vraiment communistes.

Partant aussi du fait que mon emploi à Tirana était plus ou moins un pis-aller, je me mis à chercher du travail comme enseignant à Korça, si possible au lycée. Je connaissais bien la ville et ses gens, je connaissais le lycée et j'y avais des camarades et des amis. L'essentiel était que je savais, surtout de la bouche d'Ali Kelmendi, que le mouvement communiste y était mieux organisé et plus affirmé. Les ouvriers de Korça, les communistes de la ville, pensais-je, me découvriront eux-mêmes, indépendamment des efforts que je ferais moi-même dans ce sens. Je me plaignis quelquefois à la direction du gymnase de Tirana et au ministère de mon statut de mi-employé, mi chômeur, j'insistai auprès d'eux, et, en même temps, mis en mouvement mes collègues du gymnase pou,r qu'ils m'aident à trouver un emploi fixe dans l'enseignement, même en dehors de Tirana.

Finalement, vers le mois de mars 19371, on P1'arnnonça que j'étais nommé enseignant au lycée de Korça. C'était pour moi un grand succès, un événement lui devait in-auer beaucoup sur mon avenir. Je n'attendis pas longtemps, je ramassai le peu d'effets que j'avais et partis dans les premiers jours d'avril pour Korça. Ici tOut n'était connu et cher: les rues et les ruelles, les maisons cours entourées de grilles; les femmes laborieuses et si propres, cultivées, intelligentes et qui gardaient la tête haute devant la vie, les hommes et les jeunes gens travailleurs et sérieux, courageux et épris de progrès. J'avais l'impression que connus et inconnus me saluaient et me souhaitaient la bienvenue, et ce sentiment était sans douée provoqué par la' foule de souvenirs que j'avais de cette ville et de ces gens.

Les formalités au lycée furent relativement simples, on me dit que je serais chargé d'un cours de français et d'un cours de morale, puis, comme pour ne pas me satisfaire entièrement, on me fit savoir que je n'arriverais pas, ici non plus, à compléter l’ombre d'heures de cours prévu pour le traitement complet, de telle sorte que serais payé à raison des heures que je donnerais!

«Et pourquoi? demandai-je. Au ministère on m'a dit que j'étais nommé définitivement.

- Nous n'avons pas assez d'heures de cours à pourvoir, me répondit-on. S'il s'en crée d'autres, nous vous les affecterons.»

Je ne m'étendis pas trop. J'acceptai, demandai un jour de congé, le temps de trouver une chambre et de m'installer. Ainsi commença la deuxième phase de ma vie à Korça, maintenant comme enseignant au lycée. Je travaillai là trois ans de suite comme instituteur et je garde toujours de ces années les impressions les meilleures. Le processus didactique ne présentait pas pour moi de difficultés non seulement parce que j'avais une expérience de trois ou quatre mois de travail au gymnase de Tirana, mais, et c'était l'essentiel, dans les deux matières que je donnais, le français et la morale, je tâchais de faire mes cours le plus librement possible, en dehors des règles dé la pédagogie pédante, en m'efforçant de convertir mon heure en une sorte de conversation avec mes élèves. Cette fa.;on de procéder me semblait appropriée, à la fois pour une meilleure assimilation de la matière par les Joncs, et pour les multiples possibilités qu'elle créait de passer d'un sujet, d'un thème ou d'un problème à un autre. Avec le temps, ces causeries didactiques s'approfondirent. Les élèves eux-mêmes s'habituèrent, soit pour donner des exemples durant la causerie en français, soit pour expliquer des points «obscurs» durant le cours de morale, à exprimer des idées et des vues et à soulever des problèmes qui étaient très avancés pour l'époque, et bienvenue, et ce sentiment était sans douée provoqué par la' foule de souvenirs que j'avais de cette ville et de ces gens.

Les formalités au lycée furent relativement simples, on me dit que je serais chargé d'un cours de français et d'un cours de morale, puis, comme pour ne pas me satisfaire entièrement, on me fit savoir que je n'arriverais pas,. ici non plus, à compléter nombre d'heures de cours prévu pour le traitement complet, de telle sorte que serais payé à raison des heures que je donnerais!

«Et pourquoi? demandai-je. Au ministère on m'a dit que j'étais nommé définitivement.

- Nous n'avons pas assez d'heures de cours à pourvoir, me répondit-on. S'il s'en crée d'autres, nous vous les affecterons.»

Je ne m'étendis pas trop. J'acceptai, demandai un jour de congé, le temps de trouver une chambre et de m'installer. Ainsi commença la deuxième phase de ma vie à Korça, maintenant comme enseignant au lycée. Je travaillai là trois ans de suite comme instituteur et je garde toujours de ces années les impressions les meilleures. Le processus didactique ne présentait pas pour moi de difficultés non seulement parce que j'avais une expérience de trois ou quatre mois de travail au gymnase de Tirana, mais, et c'était l'essentiel, dans les deux matières que je donnais, le français et la morale, je tâchais de faire mes cours le plus librement possible, en dehors des règles dé la pédagogie pédante, en m'efforçant de convertir mon heure en une sorte de conversation avec mes élèves. Cette fa.;on de procéder me semblait appropriée, à la fois pour une meilleure assimilation de la matière par les jeunes, et pour les multiples possibilités qu'elle créait de passer d'un sujet, d'un thème ou d'un problème à un autre. Avec le temps, ces causeries didactiques s'approfondirent. Les élèves eux-mêmes s'habituèrent, soit pour donner des exemples durant la causerie en français, soit pour expliquer des points «obscurs» durant le cours de morale, à exprimer des idées et des vues et à soulever des problèmes qui étaient très avancés pour l'époque, et bienvenue, et ce sentiment était sans doue provoqué par la foula de souvenirs que j'avais de cette ville et de ces gens.

Les formalités au lycée furent relativement simples, on me dit que je serais chargé d'un cours de français et d'un cours de morale, puis, comme pour ne pas me satisfaire e entièrement, on me fit savoir qua je n'arriverais pas, ici non plus, à compléter le nombre d'heures de cours prévu pour le traitement complet, de telle sorte que serais payé à raison des heures que je donnerais!

Et pourquoi? demandai-je. Au ministère on m'a dit que j'étais nommé définitivement.

- Nous n'avons pas assez d'heures de cours à pourvoir, me répondit-on. S'il s'en crée d'autres, nous vous les, affecterons.»

Je ne m'étendis pas trop. J'acceptai, demandai un jour de congé, le temps de trouver une chambre et de m'installer. Ainsi commença la deuxième phase de ma vie à Korça, maintenant comme enseignant au lycée. Je travaillai là trois ans de suite comme instituteur et je garde toujours de ces années les impressions les meilleures. Le processus didactique ne présentait pas pour moi de difficultés non seulement parce que j'avais une expérience de trois ou quatre mois de travail au gymnase de Tirana, mais, et c'était l'essentiel, dans les deux matières que je donnais, le français et la morale, je tâchais de faire mes cours le plus librement possible, en dehors des règles dé la pédagogie pédante, en m'efforçant de convertir mon heure en une sorte de conversation avec mes élèves. Cette façon de procéder me semblait appropriée, à la fois pour une meilleure assimilation de la matière par les jeunes, et pour les multiples possibilités qu'elle créait de passer d'un sujet, d'un thème ou d'un problème à un autre. Avec le temps, ces causeries didactiques s'approfondirent. Les élèves eux-mêmes s'habituèrent, soit pour donner des exemples durant la causerie en français, soit pour expliquer des points «obscurs» durant le cours de morale, à exprimer des idées et des vues et à soulever des problèmes qui étaient tr ès avancés pour l'époque, et bien sûr, encore plus pour le programme officiel de l'école. Naturellement, je tâchais de ne pas dépasser la mesure, car en aucune façon je ne souhaitais ni ne me permis, pour une «satisfaction» ou une «audace» d'un moment, de susciter des soupçons et de faire découvrir ce qui se déroulait en dehors de l'heure de cour s. Car, pratiquement, durant .mes trois années de travail à Korça, le fait d'être professeur au lycée et de donner des leçons finit par devenir un écran, une couverture de l'activité que je commençai à déployer dans les rangs du Groupe communiste «Puna».

Renouer mes liens avec les communistes de Korça ne me fut pas difficile. Quelques jours après mon arrivée, je me rendis à ma vieille base, la pâtisserie de Koci Bako, pour y rencontrer mon vieil ami, et assouvir mon envie des «pâtisseries» du temps où j'étais étudiant. Koci se jeta à mon cou dès que je franchis le seuil de sa porte et je fus étonné d'apprendre qu'il savait que j'avais été muté au lycée.

«Quand on m'a dit que tu avais été nommé professeur au lycée d'ici, me raconta-t-il, je me suis réjoui, mais en même temps j'ai pensé que tu ne serais plus venu dans ma baraque.

- Comment as-tu pu penser ça! lui répondis-je. C'est ainsi que tu me juges?

- Eh bien, que veux-tu! Quand tu étais un étudiant pauvre, les gâteaux de Koci étaient un grand luxe ! Maintenant que tu es professeur, j'ai pensé que tu ferais comme les autres, que tu te transférerais au «Kristal».. .

- Alors tu as mal fait de me servir ces gâteaux, lui dis-je pour le taquiner en lui clignant de l’œil. C'est ce que tu penses de moi?

- Mais non, mon vieil Enver, mais les choses changent et avec elles les hommes. J'ai pensé: «11 a été en Europe, à Paris, comment peut-il encore goûter mes gâteaux!» Mais je me suis trompé. Tu as bien fait de venir! Qu'est-ce que tu veux de ton Koci?

- De ces gâteaux d'alors, de ceux que j'aimais le plus!» lui dis-je en regardant tout autour deux ou trois clients qui étaient assis sur un banc et nous observaient d'un air un peu étonné.

«Tiens, tiens, le professeur ! » disait Koci, et il me regardait avec un sourire plein de sous-entendus. Il s'assit lui aussi un moment, nous causâmes à bâtons rompus, ii me demanda des nouvelles de ma famille et de mes affaires, je lui en demandai des siennes, nous évoquâmes les camarades connus des années écoulées. Nous ne dîmes rien de «suspect», ni moi ni lui, mais nous nous comprenions.

Peu de jours après cette rencontre, un soir, dans la maison où je m'étais logé, il m'arriva un épisode plutôt particulier. Aussitôt après mon arrivée à Korça, je m'étais installé dans une maison où je séjournai quelques mois avant de m'établir chez André, le fils de Thulla, où je restai jusqu'à la fin de 1939. Cette seconde demeure, qui s'appelle maintenant la «maison de Polikseni», selon le nom de la maîtresse de maison, une femme intelligente et active, de ces parfaites maîtresses de maison de Korça affables et généreuses, est connue et considérée comme le lieu où j'habitais ces années-là à Korça. La vérité est que chez André et sa femme Polikseni, je me sentis comme chez moi, qu'ils me traitaient et m'aimaient comme leur enfant, mais je dois dire que, de la première maison ,où jé ne séjournai en effet que quelques mois, je garde aussi le~s impressions et les souvenirs les meilleurs.

Je me trouvais donc dans ce premier logement, lorsque, quelques jours après la visite que je fis à la pâtisserie de Koci, un après-midi, alors que je me préparais pour mon cour s du lendemain, le maître de maison entra dans m;~ chambre et me dit

«Ecoute, Enver , pourquoi ne nous as-tu pas dit que ta cheminée ne tire pas bien? Nous aurions trouvé un ramoneur, mon garçon, pourquoi te fatigues-tu toi-même?»

Je ne comprenais pas de quoi il s'agissait, et comme je lui disais que je n'avais aucune idée de cette affaire; à la porte je vis pointer la tête d'un inconnu, qui me dit :

«Monsieur le professeur, mon maître m'a envoyé nettoyer votre cheminée selon votre commande!. . . »

Je me ressaisis vite en devinant que ce «servire» inattendu cachait quelque chose et me vis contraint de me justifier auprès du maître de maison en prétendant qu'effectivement je m'étais plaint auprès de quelques camarades de la fumée que faisait mon poêle.

Le «ramoneur» entra, posa sur le plancher un sac avec une corde, des marteaux et des torchons et se rait à s'affairer autour des tuyaux du poêle. Je voyais qu'il n'entendait rien à ce métier, et marne qu'il les martelait si 'fort qu'il risquait de les déformer et de les faire tombe? tout à fait.

«Quel est ton maître? lui demanda mon hôte.

- Le meilleur de Korça! lui répondit le «ramoneur».

- Mais comment s'appelle-t-il?

- Le temps de terminer mon travail et je vous le dirai», s'esquiva le «ramoneur» et il continuait de frapper sur le tuyau, au bord du mur, là où celui-ci pénétrait dans la cheminée. «Mais vous, pourquoi vous tracassez vous? s'en prit-il ensuite au maître de maison; allez dire à votre femme de nous préparer le caféet du raki. Nous viendrons avec le professeur le prendre en bas, dans le salon.»

L'autre descendit et, alors que je m'efforçais de percer le secret de cette histoire, le «ramoneur» se mit à me raconter:

«Koci Bako est venu chez mon maître et il faisait ton éloge, te portait aux nues». «C'est un professeur de lycée, mais son cœur bat pour le prolétariat», c'est ce qu'il lui a dit.

«Il t'aime peut-être pour tes gâteaux», lui disait maître Pilo, mais Koci ne jure que par toi. «Mais non, «mais non, répondit-il, tu le connaîtras et tu verras qu'il «aimera aussi ton enclume, et même la boutique de rapié-«cages de Miha». Car, tu le-sais peut-être e, professeur, on est des ouvriers et plutôt démunis, on travaille, qui dans une boutique, qui dans un atelier, mais on s'entend et on s'aime bien entre nous. Quant à lire, nous, on lit un peu, et on aime les gens intelligents. Des gens instruits, bien sûr, Korça en est pleine, mais il y a instruction et instruction. Eh bien, tu as fait la joie de Koci, tu l'as conquis. Maître Pilo m'a dit lui-même: «Raqi, car je m'ap«pelle Raqi Themeli, va chez le professeur voir comme «monte sa fumée». «De quelle fumée parles-tu? lui ai-je «répondu, moi je suis ferblantier, je n'entends rien aux «cheminée». «Mais vas-y donc et fourre ton nez dans sa «chambre, m'a répondu maître Pilo. Regarde un peu corn«ment fonctionne son poêle, s'il a quelque tracas, car bien «sûr, il vient d'arriver!» «Voilà, c'est pour cela que je suis venu, monsieur le professeur, j'ai sali un peu et mis du désordre, mais j'y ai gagné quelque chose: je vais prendre un raki et un café chez la maîtresse de maison.»

Je ne pouvais m'empêcher de rire pendant qu'il me racontait cette histoire, mais je compris bien le message et, à la fin, pour le taquiner, je lui dis:

«Merci de tout, mais dis-moi, comment trouves-tu que monte ma fumée? !

- On ne peut mieux, professeur, à mon avis, du moins! Selon ma jugeote à moi, car chacun a sa petite tête, moi j'ai la mienne, Koci la sienne et maître Pilo la sienne aussi!»

Le lendemain ou le surlendemain j'allai à la forge de Pilo Peristeri, on eut vite fait de se connaître et depuis lors commença mon activité, désormais organisée, au sein du Groupe communiste «Puna» de Korça. J'étais heureux et je tenais à honneur de militer ces années-là tant que je pus et sans épargner mes forces dans les rangs de ce groupe, aux côtés des prolétaires communistes Miha Lako, Pilo Peristeri, Koci Bako, Sotir Gurra, Petro Papi, Nesti Titani, Petraq Titani, Raqi Themeli, Foni Thano, Llambi Dishnica, Stefo Grabocka et de dizaines d'autres.

Je les ai toujours estimés et respectés pour avoir su, en ces temps si difficiles, êtres les premiers à s'élever au-dessus de la misère et du marasme, à regarder en avant, à s'organiser et à jeter les fondements du mouvement communiste et ouvrier en Albanie. L'activité et les formes organisationnelles du mouvement communiste durant cette phase comportaient aussi des erreurs et des lacunes, des faiblesses et des imperfections, de plus ou moins grande importance, conscientes ou inconscientes, mais l'essentiel était que les idées et le mouvement communistes en Albanie allaient de l'avant, s'étendaient et plongeaient leurs racines à Korça et à Shkodër, à Tirana et à Elbasan, à Vlora età Gjirokastër, préparant graduellement, à travers la lutte et les combats, le terrain sur lequel serait fondé plus tard le glorieux Parti communiste d'Albanie. Dans tout ce processus révolutionnaire postérieur où nous conduirait le Parti, la place et le rôle des ouvriers communistes de Korça ont été des plus importants et déterminants. C'est pour moi un sujet de satisfaction et de fierté que d'avoir eu la chance de me préparer comme fidèle soldat du Parti dans les rangs du groupe «Puna» de Korça. Dans des causeries et des rencontres, ouvertes ou clandestines, les ouvriers de Korça se montraient désireux et avides de poser des questions incessantes, d'apprendre la manière de développer un thème et de résoudre un problème. Mais je dois dire qu'eux-mêmes, même s'ils étaient pour la plupart dépourvus d'une formation scolaire d'un certain niveau, se caractérisaient par un sens politique et idéologique développé, qu'ils étaient mûrs et sérieux, et de tout cela j'appris beaucoup.

Le «secteur» qui me f ut assigné fut la propagation des idées communistes et la réalisation des objectifs fixés par le groupe au lycée, dans les rangs des intellectuels progressistes et de la jeunesse extrascolaire de Korça. A cette fin, sur la recommandation de la direction du groupe, je devins aussi membre de la société «la Jeunesse extrascolaire de Korça» et je participais régulièrement à toutes ses activités, qui, il faut le dire, étaient, ces années-là, des plus multiples et d'un caractère politique marqué.

Quand j'entamai mon action dans le Groupe «Puna», venaient d'arriver chez nous les nouvelles directives du Kominterm relatives au mouvement communiste en Albanie, élaborées au cours d'une réunion tenue à Moscou en décembre 1935-janvier 1936, dans l'esprit des directives du VII' Congrès du Kominterm. Comme on le sait, le Groupe de Korça prit connaissance de ces directives dès l'été 1936 et fut l'un des rares à y souscrire, et cela depuis la première exigence, la dissolution des cellules «sectaires» et la pénétration des communistes dans les masses d'ouvriers, de paysans, d'intellectuels et de jeunes, etc. De telle sorte que, s'il est vrai que je ne participai à aucune cellule sous la forme d'organisation antérieure, je n'en avais pas moins des contacts permanents avec des camarades communistes du lycée, et encore plus avec des ouvriers et artisans communistes. Stefo Grabocka, Sotir Gurr a, Llambi Dishnica et Nesti Titani étaient au nombre de ceux que je rencontrais le plus souvent et régulièrernent, sans parler ici de Miha, Pilo, Koci Xoxe, Sotir Vullkani, etc., avec lesquels, en leur qualité de camarades dirigeants du groupe, mes contacts étaient incessants.

Je me liai avec Sotir Gurra d'une amitié et d'une camaraderie particulières, j'allais souvent chez lui, j'y couchai même quelquefois lorsque nos conversations se prolongeaient fort tard.

«Vous avez aussi rallié à vous le professeur! dit un jour son frère Milto à Sotir .

- Pourquoi, nous avons mal fait?

- Bien ou mal, je ne sais pas. Mais faites attention car, si l'on vous pince, vous ne perdrez pas grand' chose, alors que le professeur, lui, restera Gros-Jean comme devant. Il n'a pas d'autre métier. Il perdra tout!

- Mais non, on gagnera sur tous les tableaux!

- Bon, bon, on verra», dit Milto, qui, ayant pris sous son bras un livre ou un cahier, se fourra dans une pièce voisine. C'était un homme instruit, un intellectuel, patriote et démocrate, progressiste, il ne fut pas conquis par les idées communistes, mais ne fit jamais rien ni contre son frère, ni contre nous, au contraire il nous soutint et nous aida.

Au cours de cette période, je connus, entre autres, Koço Tashko. Le fait qu'il était arrivé de Moscou, du Komintern, était un important élément positif qui venait s'ajouter au bon renom qu'il avait hérité, comme rejeton de la famille honorée et réputée des Tashko et comme ex-étudiant de la fameuse Université d'Harvard. Notamment, parmi les intellectuels progressistes de l'époque, il jouissait d'une réputation particulière, qu'il s'efforçait de raffermir encore par ses comportements d'«intellectuel révolutionnaire»! C'est ainsi qu'on me le présenta au début, et, bien que son air prétentieux et son arrogance apparussent à l'évidence, je l'écoutais et le respectais. Je voyais que les communistes ouvriers comme Miha, Pilote d'autres le jugeaient différemment, avec plus de réalisme. Avec le temps, lorsque ma collaboration avec Koço se resserra, je donnai toujours plus raison aux camarades ouvriers pour leur appréciation et leur considération à son égard.

Juste à ce moment, avant tout pour ses précieuses qualités et vertus, mais aussi grâce au travail de Koço, une des intellectuelles les plus méritantes et les plus réputées d'Albanie, l'artiste talentueuse et virtuose, Tefta Tashko Koço, se rapprocha du Groupe de Korça et f ut encadrée dans les activités légales qu'il dirigeait. Je me liai avec elle d'une grande amitié, qui alla se raffermissant et fut mise à l'épreuve dans les années difficiles de la Lutte, surtout à l'époque de ma profonde clandestinité à Tirana. Tefta Tashko n'était pas membre du Groupe de Korça, et elle ne devint pas non plus par la suite membre de notre Parti communiste, mais durant tout ce temps-là elle fut et demeura pour nous une vraie camarade de travail et d'idéal. Elle mit sa voix merveilleuse au service de la cause du peuple et, après la Libération, consacra son talent et sa vie au peuple, à la cause du Parti.

Parmi les intellectuels avec lesquels je collaborais ces années-là, sur l'instruction du groupe communiste, se trouvaient aussi Raqi Qirinxhi et Manol Konomi, qui .étaient membres du groupe communiste. Nous maintenions des liaisons aussi avec d'autres, comme mes amis Vangjush Mio et Kristo Kono, qui, c'est vrai, ne devinrent pas communistes, mais soutinrent sans réserve notre ligne et nos directives, sans parler ici d'autres, que nous cherchâmes, en nous acquittant envers eux, à gagner à notre cause, mais qui, l'heure venue, s'opposèrent à la Lutte de libération nationale, au Parti et au peuple.

Ces éléments, cependant, étaient peu nombreux et je les ai effacés de ma mémoire, confrontés à la garde saine et révolutionnaire que constituaient les fils et les filles les meilleurs de Korça, dont je conserve les noms et les qualités indélébile ment gravés dans mon esprit et dans mon cœur.





Ce sont là les principaux souvenirs de la période qui précéda et qui suivit mon retour au pays pendant l'été 1936. Naturellement, la vie est remplie d'événements, petits et grands, et tous ne restent ni ne méritent de rester dans la mémoire. Je me suis beaucoup efforcé d'être le plus exact possible dans tout ce que j'ai écrit, mais il se peut que sur certains points je n'aie pas été très précis, car pour toute la période qui précéda ma liaison avec les camarades du Groupe de Korça je n'ai pris aucune note. Même durant la Lutte je n'ai pas tenu régulièrement de journal, pour des raisons de secret et à cause des affrontements incessants avec les ennemis occupants et leurs instruments. Par contre, pour ce qui concerne les documenta extrêmement importants et officiels du temps de guerre, je les ai conservés somme la prunelle de mea yeux et aujourd'hui le Parti et le peuple en disposent. C'est pourquoi j'ai tâché de jeter sur le papier ces notes sur mea années de jeunesse en me fondant essentiellement sur ma mémoire. Ce sont des souvenirs destinés à Nexhmije, à mea enfants et par-dessus tout, tels qu'ils sont et pour ce qu'ils valent, ils appartiennent à mon Parti bien-aimé. A travers ces souvenirs ,je désire que mon grand Parti, qui m'a élevé, m'a éduqué et m'a instruit, connaisse ma vie jusque dans ses détails, avec ses bons côtés et ses faiblesses. Quant à la valeur qu'auront ces souvenirs à cette fin, c'est une autre affaire, mais maintenant que mes cheveux blanchissent, je peux affirmer une chose avec fierté et une entière conviction: c'est une vie que j'ai mise jusqu'à sa fin au service de mon Parti bien-aimé, de mon peuple bien-aimé, du communisme et de la révolution prolétarienne!





VII.

QUAND JE RE VIENS A KORÇA*

*( Extrait du Journal du camarade Enver Hoxha;notes des 18-20 août 1975.)



Août 1975





Le 18 août, nous sommes partis avec Nexhmije pour Korça. Le voyage a été un véritable plaisir. La belle plaine de Starova verdoyait et verdoyaient aussi le maïs et la betterave, le houblon haut en herbe. Plus loin, s'est découverte à nous Zervaska avec ses belles maisons, dominée par sa forêt de châtaigniers et bordée de vastes plantations d'arbres fruitiers, pommiers, poiriers, pruniers, etc. Quelle agriculture avancée! Nous avons dépassé Plloça, dans la région de Çërrava, et partout le regard se noyait dans la verdure, les versants boisés, les maisons et les villages riants, hérissés d'arbres. J'ai visité et je connais ces villages depuis l'époque de la guerre, et ils embellissent d'année en année. J'ai dit à Nexhmije:

«Ah! Si nous pouvions redevenir jeunes, nous viendrions vivre et travailler dans un de ces villages. Regarde quelle merveille!»

Et le paysage conserve cette beauté jusqu'à Korça.

Quand je viens ici, je retrouve les souvenirs de ma jeunesse, de ma lutte pour le communisme dans les rangs du Groupe de Korça, j'éprouve une satisfaction particulière, car, entre autres, j'ai gai- dé des souvenirs vivaces, quasi indélébiles, de l'époque où j'étais enseignant au lycée, des étroites relations d'amitié que j'avais avec mes cher s élèves, qui se dressèrent dans des manifestations, s'engagèrent dans le combat contre l'occupant e t se bat tirent avec bravoure. Quand j e viens à Korça, je rencontre de vieux camarades mais aussi de plus jeunes, des ouvriers et des communistes. Cela m'insuffle comme un surcroît de vie, me procure une grande joie, me ranime. Je me rappelle mes causettes avec Miha Lako, dans son échoppe, qui frappait sur les semelles à tour de bras pour qu'on ne nous entende pas quand nous parlions de la manière d'organiser la dénonciation des trotskistes, des archéomarxistes, comme Niko Xoxi, Ar istid h Qendro et Zef Mala. J e me souviens de la forge de Pilo face au café «Afrika», où nous nous réunissions et nous éduquions pour l'action. Je garde le souvenir de Koci Bako, de sa petite boutique où nous allions prendre un gâteau et écouter l'«Internationale» de la Moscou de Staline. Je me rappelle mon ami Sotir Gurra, nos réunions à la maison de Kori, dans le petit café derrière le «Merkur», et chez le bougnat Hamit Baçi, qu'avait fréquenté naguère Ali Kelmendi, lorsqu'il était interné à Korça. J'ai aussi des souvenirs de mon maître, Vangjush Mio, devenu ensuite mon_ collègue. Quand j'étais encore lycéen, il rti appe.lait «poupard», mais, méme quand nous devînmes collègues, il ne m'ôta pas ce sur nom. Nous allions ensemble dans les environs de Korça, au pied de la Morava, à Boboshtica, à Drenova; il dressait son chevalet et se mettait à peindre, je le regardais et passais parfois le temps à lire.

«Quand j'aurai fini, me disait-il, tu me donneras ton avis.

- Qu'est-ce que je peux bien te dire, lui répondais-je. Comme peintre tu n'as pas ton égal, il n'y a pas de paysagiste plus fidèle que toi!

- Pas de flatteries!

- Ce n'est pas mon genre!>> lui répliquais-je en admirant son travail.

Parfois nous allions ensemble au studio de Sortir le photographe, un artiste issu du peuple et plein de talent. On se mettait à discuter. Souvent je leur disais à tous deux:

«Ces chiens qui nous gouvernent ont tout étouffé chez nous, même l'art. Mais le peuple apprécie vos oeuvres. Vous êtes tous deux des artistes remarquables.

- Zogu et ses sbires, disait Vangjush, sont d'infâmes ordures!

- Que veux-tu, soupirait Sortir, on ne peut pas leur bouffer la tête!

- On la leur bouffera! disais-je.

- Mais comment? demandait Sotir, avec mes photos et les paysages de Vangjush?

- Avec cela aussi. Le vrai art également, et vos oeuvres en sont, est une arme dans la lutte pour le progrès et la justice.

- Tu sais, Sotir, lui disait Mio, le «poupard» est communiste.

- Tant mieux pour lui, et nous, nous ne le sommes pas? Au fond, Vangjush, disait Sotir, comme si nous aimons Selim et Tefik Mborja, les Turtulli, les Lalzo et toute leur engeance! Non seulement on les exècre, mais, sauf ton respect, on les a ici!» et Sotir levait la jambe et se donnait une tape sur la fesse. On se mettait à rire.

«Ces ruffians-là méritent qu'on se comporte avec eux comme le fait Karaînanka, qui les engueule en pleine rue.»

Quand je viens à Korça, je me souviens de tout cela et de tant d'autres choses. En prenant contact avec les ouvriers, les coopérateurs, je me sens revivre. J'ai une profonde nostalgie de leurs ateliers d'antan, tout petits, d'où nous sortions pour nous déployer dans les manifestations contre les occupants, je pense avec émotion à leurs villages et à leurs maisons, aux camarades partisans de Vithkuq, de Gjanç, de Voskopoje, de Panarit, de Shipske, aux baraques de Zvarisht, de Progr, de Dushar et à tant d'autres lieux où je me suis battu comme soldat de notre grand Parti et de notre peuple merveilleux.

Je songe avec tendresse aux vieilles rues et maisons de Korca.

«Je vous en prie, conservez-les, disais-je aux camarades, restaurez-les, gardez-les en bon état, car ce sont les oeuvres de notre peuple génial!»

Cette fois je parcourais en auto les rues de Korça dans tous les sens. J'ai vieilli, mais quand j'étais jeune je les arpentais à pied. Et je suis heureux de voir qu'alors comme maintenant j'apprécie et je sens avec une âme d'artiste la culture matérielle et spirituelle de mon peuple. A présent même, et mon goût, et mon jugement sont plus mûrs que quand j'étais jeune, et je crois apprécier encore mieux les belles oeuvres, les joyaux du génie de notre peuple.

Je suis allé visiter le vieux marché de Korça, l'ancien foyer des ouvriers. J'ai voulu qu'il fût conserve, restauré et restât tel qu'il avait été, un monument, et cela à un double titre, comme monument de culture et comme monument politique, idéologique, berceau des ouvriers de Korca. Le Parti exauce mon vœu.

J'ai visite les ruelles, les Mica, comme on les appelle à Korça, tortueuses et serpentines, et les vieilles maisons que l'on restaure avec tant de goût. Partout j'ai trouvé les rues pleines de gens chez lesquels je lisais l'affection et l'enthousiasme. Ils connaissent mon habitude. Quand je viens à Korça, je parcours les rues où, dans ma jeunesse, j'usais mes semelles, et tous sortent me voir et me rencontrer. Comme j'aimerais aller à pied parmi tous ces gens, les embrasser, leur donner l'accolade, entrer dans leurs chambres si bien chauffées d'un grand poêle en hiver! Mais je ne puis le faire maintenant, car j'ai envie de voir toute Korça et le temps dont je dispose ne me le permet pas. Je roulais lentement en auto, les saluais, mais ni eux ni moi n'étions satisfaits de si peu.

Je suis allé à la maison de repos des travailleurs, un bâtiment neuf construit sur les hauteurs de Shëndëlli. Une belle oeuvre! De là-haut on contemple Korça comme sur la paume de sa main. Des jeunes et des moins jeunes de toute l'Albanie y étaient venus se reposer, et ils étaient heureux comme moi. J'y ai rencontré de vieilles connaissances, des enseignants, des ouvriers, des artistes qui ont improvisé sur-le-champ un concert original et a tâchant. Sur un paysage grandiose, avec Korça pour toile de fond, sont apparues les petites chanteuses à la voix pure, douce et cristalline, qui ont chanté des airs qui vous rajeunissent, qui semblent vous donner des ailes. Nous étions assis sur des bancs avec mes vieux amis, les chanteurs du «Chœur des Anciens», Jorganxhi (basse), Toli (ténor), Xherah, le joueur de mandoline Duro et d'autres.

«J'aime vous appeler le «Chœur des Anciens», leur ai-je dit, mais vous êtes jeunes, parce que les chansons que vous chantez sont celles qu'aime tellement notre jeunesse, les chants patriotiques, les chansons qui chantaient et chantent toujours la beauté de la nature, la pureté des sentiments, l'amour juvénile et romantique. Votre art se renouvelle, se rajeunit, et tant les vieilles chansons que les chansons nouvelles des fillettes que nous avons devant nous, nous raniment et nous revigorent.

- Oh, camarade Enver, m'ont-ils répondu, quel miracle notre Parti a-t-il donc accompli! Nous sommes toujours jeunes; le Parti et le peuple nous aiment, nous respectent.

- Je n'oublie pas ta boutique, Jorganxhi, lui ai-je dit, là-bas, dans la rue de l'église métropolitaine. J'allais te regarder de derrière la vitre quand tu travaillais et je disais à mes camarades lycéens, en te montrant du doigt: «Regardez celui-là, là-bas, il chante à merveille». Je vous ai entendus de nouveau ce soir, à la maison de repos des travailleurs. Après les petits chanteurs, ç'a été votre tour, avec votre animateur et votre dirigeant inlassable et talentueux. Cette fois vous étiez nombreux, vous aviez enrichi votre chœur de jeunes éléments. Vous avez fort bien fait. Notre vie a précisément pour trait le rencu-veau. Le vieux Mosko est mort, mais quinze autres sent venus le remplacer. Vous avez chanté en mon honneur des chants patriotiques de notre Renaissance et des manifestations contre le fascisme. Je vous remercie, je n'oublierai pas ce que avez fait pour moi.

«(quelle chanson voulez-vous que nous vous chantions, camarade Enver? m'ont-ils demandé ensuite.

- Vous savez bien quel est le chant que je préfère et moi-même je sais celui qui vous plaît, leur ai-je dit et je me suis écrié: «Le Moulin».»

Alors a retenti la voix de basse de Jorganxhi, à laquelle, un moment après, s'est jointe celle du ténor, Toli, puis le chœur entier; a entonné cette belle chanson, la ballade du «Moulin», dans la douce fraîcheur de la soirée.

Mes cher s vieux amis de Korça, vous m'avez ré évoqué et fait revoir, loin dans les ans, les beautés de mon pays, rappelé les souffrances de notre peuple héroïque, qui se battait et travaillait, et qui, dans son combat et sa misère, a toujours eu le chant aux lèvres! Maintenant ce peuple détient le pouvoir. Le Parti lui a apporté la ;oie et le bonheur, le chant est devenu pour lui un compagnon de route permanent, une composante de son existence.

Je demeurai si enthousiaste de cette rencontre que lorsque nous rentrâmes chez nous, avec les dirigeants du Parti et du pouvoir nous nous mîmes à discuter des maquettes de la ville. Les architectes me rendirent compte de leur travail. Je constatai qu'ils étaient passionnément attachés à leur ville. Nexhmije et moi fûmes très satisfaits de leurs idées et de leur goût. Je ne leur fis moi-même que de suggestions, car ils avaient tout fort bien prévu, et même Nexhmije, qui a la passion de l'architecture, n'émit guère de critiques et d'observations. Son jugement me raffermit dans ma conviction que tout là-bas avait été projeté de la meilleure façon.

Nexhmije, les camarades et moi ne manquâmes pas d'aller voir au théâtre «Çajupi» la comédie de Ruzhdi Pulalia «ha dame de la ville. Pièce réussie, d'un excellent contenu politique et social, comédie réaliste et actuelle, qui évitait de tourner au sketch de variétés, mais reflétait et stigmatisait de manière éducative les vestiges petits-bourgeois. Le sujet est très actuel, une mutation à la suite d'une nomination de la ville à la campagne. Je ris, je me réjouis, car la pièce est empreinte d'un humour très fin et, si l'on connaît Korça, on goûte encore plus la pièce. Toute la troupe était excellente, particulièrement Dhora Orgocka, qui tenait les spectateurs en haleine pendant plus de deux heures. (quel merveilleux talent! Je dois citer aussi l'excellente interprétation du remarquable acteur qu'est Pandi Raidhi. A la fin je félicitai 1, s' artistes et, à la sortie, qu'est--ce que je d:,vais voir sur là place ! Le si bon peuple de Korça m'attendait. Je me devais de lui témoigner mon profond respect, je fis donc le tour de la place à la lumière des lampadaires fluorescents.

Une fois rentrés, je confiai à Nexhmije mes impressions. Elle les partageait et me fit, il me semble, une bonne suggestion : cette comédie pouvait être adaptée avec de légères modifications, à quelques autres grandes villes. comme Tirana, Shokodër etc., et être jouée partout, car elle est très éducative.

Mes rencontre s et mes causeries de travail avec les cadres, les ouvriers, les coopérateurs et l'intelligentsia de la ville me procurèrent une grande satisfaction. Je me sentais ranimé. enrichi de nouvelles et grandes forces. Il n'est rien de plus instructif, de plus salutaire que les contacts avec l:1. base. C,'est la que se trouvent la vie, la lutte intense, révolutionnaire, les efforts, les idées créatrices, les suggestion les meilleures, c'est là que se trouve l'expérience des plus avancés. Qui sait faire son profit de toute cette richesse de la classe ouvrière et du peuple, celui-là sert comme il se doit le Parti et le socialisme.

C'est en cela que réside la force du communisme, de notre idéologie, c'est cette flamme qui doit animer la vin active, c'est ce feu qui doit vivifier les contacts avec ia base, les rapports, les conférences, les discours.

Loin de nous le formalisme, le stéréotype, la routine, le travail conçu comme une corvée, juste pour être en règle! Seuls la classe ouvrière, le peuple, la vie active, le travail et la lutte révolutionnaire vous instruisent, vous donnent des idées nouvelles, vous ouvrent des perspectives. Quand on les écoute parler et que le Parti élabore leurs idées et les leur renvoie comme il se doit, la classe ouvrière et les masses les absorbent, les assimilent., les appliquent de façon révolutionnaire, ce qui, à son tour, conduit à des idées nouvelles, à des actions nouvelles, à des trésors nouveaux. Notre théorie est révolutionnaire, elle n'est pas statique, elle n'est pas léthargique; elle constitue une force colossale qui crée, qui fouille jusqu'au plus profond dans la matière, et pour cela elle étudie les lois du développement et sait les mettre en oeuvre dans les conditions les plus adéquates, en effaçant la rouille des vieilleries idéalistes et réactionnaires.

Quel enthousiasme vous insufflent les ouvriers et les coopérateurs ! Lorsqu'on va chez eux, on se demande parfois ce qu'on leur dira, car ils savent déjà beaucoup de choses. Oui, il vaut mieux commencer par les écouter, créer une ambiance qui les persuade que vous êtes là parmi eux en simple camarade, que vous n'êtes pas allé les voir pour leur faire un laïus, mais avant tout pour vous instruire auprès d'eux. Alors vous constaterez que naîtront en vous des idées originales, de nouvelles formes d'expression. que vous reviendront à l'esprit une foule de choses puisées dans la grande expérience du Parti, et vous combinerez tout cela de vous-même, vous l'illustrerez de faits, d'exemples nouveaux ou de votre propre expérience. Ainsi vous rendrez votre causerie plus intéressante, et n'oubliez pas que cette situation vous a été créée par les ouvriers, les coopérateurs, les écrivains, les artistes eux-mêmes avec lesquels vous avez parlé, que vous avez écoutés et qui vous ont écoutés. Ainsi se réalise une osmose étonnante entre les enseignements de la base et les généralisations du Parti.

Cette osmose est féconde, c'est la méthode que je m'efforce d'appliquer, mais c'est une méthode qu'il convient de perfectionner chaque jour. Parlez toujours ouvertement à la classe ouvrière, aux masses, dites-leur toujours la vérité, ne leur cachez rien. Il y aura certes aussi des choses dont, au nom de l'intérêt général, il faut avoir la patience de retarder l'évocation, mais trouvez la façon de le faire, par des allusions lointaines. La classe ouvrière, les masses, vous comprendront, car elles comprennent et appliquent la tactique et la stratégie révolutionnaires.

J'ai appris beaucoup de choses de mes contacts avec les habitants de Korça. Ils m'ont fait beaucoup de suggestions et nombre d'entre elles m'aideront dans mon travail. 1ous avons causé ensemble, mais avant tout ils m'ont communiqué leur grand enthousiasme, leur conviction qu'ils iront de l'avant, qu'ils battront les records établis. Mais surtout mon enthousiasme se fonde sur l'homme merveilleux que trempe le Parti, sur notre peuple merveilleux si étroitement lié à celui-ci. C'est là notre victoire la plus considérable. Cette unité d'acier de la classe ouvrière et du peuple avec le Parti est, comme le mont Tomor, forte et inébranlable dans les siècles. Cette unité ne mourra jamais, il suffit pour nous de préserver la pureté de l'idéologie marxiste-léniniste, d'en faire le sang, la chair et les os de la classe ouvrière et des masses, la base et le guide de toute action.

Je jette toutes ces impressions et ces idées sur le papier ici, à Korça, et je sens croître encore en moi le respect, l'admiration et l'amour que j'éprouve pour cette ville, pour ses gens laborieux, progressistes et révolutionnaires. Dans tout ce que nous avons accompli dans les années du Parti, dans toutes les transformations et les conquêtes historiques réalisées en Albanie, Korça a un rôle et une place particulières, en tant que premier berceau du mouvement ouvrier et communiste, en tant que terroir où, pour la première fois, a poussé racine l'idéologie communiste. le marxisme-léninisme, qui est devenue l’idéologie dominante dans notre pays. Et je me réjouis et m'enorgueillis d'avoir eu l'honneur et la chance d'être, moi aussi, aux côtés de la vieille garde des ouvriers communistes de Korça, au nombre de ceux qui, dés le début, ont été allaités et élevés dans ce berceau de la r évolution. Je considère comme une chance et un honneur particuliers que Korça m'ait offert la possibilité et m'ait créé les conditions pour, connaître et parcourir le grand processus de développement de la révolution en Albanie dès ses premiers pas, dès les moments où le «spectre du communisme» de Marx commença à apparaître aussi en Albanie et jusqu'à ce jour, où il est devenu l'idéologie dominante, un guide pour l'action. De tout cela je suis et je serai reconnaissant jusqu'à ma mort à Korça, à son peuple, aux prolétaires de Korça, à mes premiers maîtres et camarades du communisme.



FIN