alors que Fahrije et moi restions à la maison avec le petit Luan, Bahri, lui, sortait.
«Où va-t-il? demandai-je à ma sœur.
- Au club, me disait-elle, jouer aux échecs, et Gomme il joue bien, il gagne.»
Quant aux autres, je ne savais pas ce qu'ils faisaient. Je savais que seul le Sheh (Karbunara) ne jouait pas et que Muharrem Vllamasi, lui, pratiquait le poker, car j'entendais souvent ses amis lui demander:
«Tu as gagné quelque chose?»
Muhar rem Vllamasi se posait en membre du groupe de Bahri, du Sheh, etc., et il était très porté à la plaisanterie, avec quoi il couvrait son jeu politique. Il ne se déclarait pas fasciste, mais faisait ses critiques en plaisantant, prétendait être à la fois avec les nationalistes de Bahri Omari, Ali Këlcyra, Sejfi Vllamasi et Kol Tromara, mais. aussi un camarade et ami de Qamil Cela et de moi-même.. C'était un élément libéral, il était avec tout le monde.
Le capitaine Beqir Velo, un de ceux que j'ai connus. à l'époque, était un homme simple et bon. Il vivait modestement, on le trouvait toujours en mouvement, il prêtait ses services aux malades qui venaient d'Albanie pour se faire soigner, il connaissait les médecins, les magasins et leurs patrons. Il y conduisait ses compatriotes, les aidait dans leurs achats, et ceux-ci l'aidaient à leur tour. Il gagnait son pain à la sueur de son front. Il fut l'un des rares émigrés. à Bari, qui, à leur retour, s° rallièrent à la Lutte libération nationale et adoptèrent une attitude de patriote.
Qamil Cela, le «rougeaud», était le meilleur, le plus simple, le plus honnête et le plus démuni de tous. Que je sache, il ne recevait de subvention de personne, il était lié avec Halim Xhelo* *( Eminent patriote et révolutionnaire albanais.) et les communistes albanais de, Saint-Etienne, Gogo et Kozma Nushi, avec Ymer Dïshnica,. puis il se lia aussi avec moi. Qamil était communiste seulement de convictions, mais sans formation théorique ni comme un militant authentique. Il aimait l'Union soviétique et Staline, mais, à ce que je crois savoir, surtout en Italie, son activité effective se réduisait à rien. Il n'avait aucun lien avec qui que ce fût dans le pays, si ce n'est peut-être avec Demir Godelli ou Selim Shpuza. De toute façon, c'était un honnête homme. Il communiquait avec les Albanais d'Amérique, dont, comme on le sait, aucun n'était communiste, fût-ce d'appellation. Même après l'occupation du pays, il ne rentra pas comme les autres, mais resta en France où il ne déploya aucune sorte d'activité durant les années de la guerre. Il revint, que je sache, aussitôt après la Libération, et nous le respectâmes. Il fut même admis au Parti comme «vieux communiste», mais il ne connaissait ni ne comprenait le Parti. Il pensait que, puisque, en exil, on l'avait surnommé «le rougeaud», il devait, à son retour, se voir assigner un poste à la conduite des affaires et être traité comme Ali Kelmendi, alors que nous, les autres, nous étions, bien qu'il ne l'affirmât pas ouvertement, mais cela allait de soi, ses «élèves». Plus tard, il commença à manifester un certain mécontentement et à se quereller avec les camarades de l'organisation du Parti d'Elbasan. Nous leur conseillâmes de se montrer plus tolérants avec ce vieillard patriote et de le traiter comme un vieux communiste, car, sentimentalement, il l'avait effectivement été.
Tel était, dans les grandes lignes, le milieu des nationalistes émigrés antizoguistes à Bari. Ils se couchaient, comme ils s'étaient réveillés, sans avoir rien fait, sans aucune activité antizoguiste ni aucune autre action organisée. Ils ne lisaient que les titres de la «Gazetta del Mezzogiorno» et répandaient les cancans des Albanais qui venaient fréquemment à Bari avant l'occupation de notre pays par l'Italie.
Bari absorbait tous les produits du peuple albanais et nous livrait des loques et d'autres babioles que l'Italie vendait à la tonne. Des gens de tout acabit venaient à Bari d'Albanie, des espions de gros calibre, qui, naturelle ment, allaient manger aux plus riches auges de Rome, mais aussi de petits espions que le régime envoyait pour voir ce que faisaient ses adversaires. Des espions de ce genre, le «cousin du cousin d'Untel», donc une personne de confiance au dixième degré, apportaient aux émigrés «antizoguistes» des nouvelles «sensationnelles» concernant Zogu.
Une année, comme je venais d'arriver d'Albanie à Bari, le Sheh, Bahri Omari et d'autres se ruèrent vers moi, faire exalté, enthousiastes, et me demandèrent:
«Alors quoi de neuf en Albanie?
- Rien, à part la pauvre été et la misère, leur répondis-je. Tirana fourmille d'espions et les suceurs du sang du peuple vivent dans l'opulence ! »
Le Sheh sursauta, me regarda de ses yeux de chien enragé et dit d'un air mystérieux:
«Ils n'en ont plus pour longtemps, ils sont fichus.
-- Pourquoi, demandai-je, qu'est-ce qui s'est passé?
-- Tu ne sais rien? fit-il, étonné. Et il poursuivit: vous, étudiants, vous n'êtes jamais renseignés, mais c'est naturel, on ne dit rien aux jeunes.»
Je regardai le Sheh, à la fois surpris et irrité. Il reprit:
«Zogu s'en est allé!
- Et où ça? lui demandai-je.
- A l'enfer, il a un cancer! Deux ou trois fameux médecins viennois sont allés le soigner , mais c'est un mal qui ne pardonne pas!
- Une ignorante crapule comme lui peut bien crever, intervint Bahri.
- Qui vous a donné cette bonne nouvelle? demandaije.
- Ah non, répondit le Sheh, nous ne découvrons pas nos sources et nos secrets aux rougeauds!
- Alors, leur dis-je, commandez-moi une bonne «cassate» pour l'heureuse nouvelle que vous m'avez donnée, mais ce que je peux vous dire, moi, c'est que Zogu, comme les chats, a sept âmes. Il lui faut du plomb pour crever!»
En fait, l'histoire du cancer de Zogu avait fait son temps en Albanie. Zogu était rentré de Vienne en parfaite santé et, là-bas, non seulement le «cancer», mais pas même deux coups de revolver de deux aventuriers albanais, agents de l'étranger, n'avaient réussi à l'atteindre, lorsqu'ils avaient tire sur lui à sa sortie de l'Opera. Juste après ces événements, avait été éventé le fameux «mouvement de Vlora», qui n'était rien d'autre qu'un complot monté par les étrangers, mais voué à l'échec dès l'embryon, car, les «antizoguistes» émigrés, pas plus que les services d'espionnage étrangers liés a cette espèce de mouvement antizoguiste, ne reposaient pas sur la haine du peuple pour le tyran, ils avaient en vue leurs calculs mesquins de profits possibles, de changements de fauteuils et de nouveaux assujettissements à 1 égard de l'étranger. Les choses suivirent clone leur cours. Zogu prépara l'occupation, pilla l'or du peuple, se rendit en Egypte chez Farouk, pratiqua la contrebande, et alla mourir à Paris, alors que les fameux «patriotes antizoguistes» retournèrent en Albanie, se firent «ballistes», collaborèrent avec les italiens et les Allemands et nous combattirent par les armes, mais finirent entre nos mains, furent traduits en justice et condamnés pour crime de haute trahison envers la patrie et le peuple. Ainsi s'acheva leur histoire. Mais revenons aux moments ou je connus un certain nombre d'entre eux, donc, à l époque où, pour la première fois, je traversai l'Italie en route vers la France.
L'Italie que nous parcourions, et où nous nous arrêtions parfois pour quelques jours à Bari, nous semblait, comme elle l'était effectivement, un enfer, la prison du peuple italien, l'ennemie de notre peuple. Elle avait lié fortement à son char le bourreau du peuple albanais, Ahmet Zogu, qu'elle maintenait au pouvoir et, au moyen de prêts, de crédits, de concessions et de canaux divers, se préparait, d'une part, à dépouiller notre peuple, d'autre part à occuper à bref délai notre pays. Le peuple italien lui-même vivait dans la misère, les rues de Bari étaient remplies de mendiants. Si jamais on laissait ne fût-ce qu'un mégot sur une table du café «Stopani», il disparaissait aussitôt, car il se trouvait toujours un malheureux en train d'épier dans les parages, qui passait d'un air détaché et s'en emparait. Les cigarettes dans les bureaux de tabac s'achetaient à la pièce et, dans les rues, l'on voyait des gens, avec un chou ou un poireau à la main, même si leurs cheveux luisaient de brillantine. On observait aussi beaucoup d'officiers fort joliment vêtus, qui avaient Pair de soldats de plomb, la poitrine couver te de rubans de décorations qu'ils avaient obtenues sans aucune guerre, et, un peu partout, des hiérarques fascistes, dans leurs uniformes de drap noir et avec des bottes bien cirées, rondouillards et rubicons. Les trottoirs en étaient pleins.
Chaque fois que nous voyagions en train, nous le faisions en groupes de deux ou trois étudiants, car on risquait de se faire voler ses valises. Quand nous allons à la gare prendre nos billets pour Vintimille, aux guichetiers qui nous demandaient pour où et de quelle classe nous voulions nos billets, nous répondions dans notre italien baragouiné:
«In mancanza di una quarta, una terza!»
Le voyage en train en troisième était un enfer. On restait assis sur le plancher du couloir des dizaines d'heures avant de trouver une place. En outre, il fallait contrôler constamment ses valises, car on vous les raflait. A tout moment, les carabiniers vous demandaient vos papiers. Les wagons de troisième non seulement étaient bondés mais ils puaient; hiver comme été ils étaient dégoûtants de saleté.
Tout changeait dès qu'on entrait en France. On avait l'impression de sortir de prison, car, après la frontière française et jusqu'à Montpellier, on voyageait certes encore en troisième, mais les banquettes des wagons français étaient en peau, bourrées de crin, relativement molles, et on ne restait jamais debout. En Italie, par contre, nous étions contraints de prendre n'importe quel train, nous montions même sur des omnibus, qui s'arrêtaient dans les bourgs.
Dans les gares italiennes, le jour ou la nuit, on entendait un grand vacarme et surtout les vendeurs de cuscini (oreillers) cestini (sacs en papier contenant un petit pain, une tranche de mortadelle et un morceau de fromage) et les portabagagli (les porteurs). Pour notre compte, nous n'avions jamais recours aux services de ces derniers, nous ne pouvions nous permettre cette dépense supplémentaire. Nous suions sang et eau avec nos valises à la main, car il nous fallait parfois changer plusieurs fois de train, traverser des voies et des quais. A part cela, les trains étaient vieux et tombaient souvent en panne. Une fois nous voyagions dans le Nord d'Italie. C'était à l'entrée de l'hiver, il faisait froid, il neigeait, mais dans le wagon on avait chaud, car, outre les radiateurs, les souffles des nombreux voyageurs réchauffaient l'ambiance. A un moment, une fuite se produisit aux tubes des radiateurs et bien vite nous fûmes noyés dans la vapeur; dedans, il faisait une chaleur torride, alors que dehors il gelait à pierre fendre. Avec les fenêtres ouvertes on crevait de froid et quand on les refermait on éclatait de chaleur. Deux bonnes heures s'écoulèrent ainsi avec des alternances de chaleur insupportable et de froid sibérien.
Généralement, nous ne nous éloignions pas des gares, mais une fois, alors que je voyageais avec Enver Zazani, qui faisait ses études à Lyon, nous décidâmes de sortir pour visiter un peu Rome. Après être descendus dans la capitale, nous laissâmes nos valises à la consigne et sortîmes. Nous commençâmes notre promenade, mais, ne sachant pas trop où aller, nous errâmes au hasard. Nous débouchâmes sur une longue rue, au bout de laquelle se dressait un grand monument blanc qui bouchait la vue. Nous nous engageâmes dans cette rue qui nous semblait interminable. Nous finîmes par arriver sur une place, que nous traversâmes, et nous nous approchâmes du monument. Les grilles étaient fermées. Nous nous arrêtâmes devant à contempler cette énorme masse de pierre dépourvue de toute grâce. Mais, comme nous étions en train de regarder le monument, nous nous vîmes encerclés par six ou sept hommes, en habits civils. L'un d'eux nous demanda.
«Qu'est-ce que vous faites ici?
- Nous regardons le monument, lui répondîmes nous.
- Qui êtes-vous?
- Et vous qui nous interrogez, qui êtes-vous?
- Nous sommes de la police! dit l'un, sévèrement.
- Ah oui? Nous sommes des étudiants albanais!
- Vos papiers», nous dirent-ils rudement, et nous leur remîmes nos passeports, qu'ils regardèrent sous toutes les coutures et, en nous les rendant, ils ajoutèrent:
«Vous voyez cette rue?
- Oui, bien sûr.
- Alors, insista le premier. Mettez-vous en marche sans tourner la tête si vous ne voulez pas passer la nuit en, prison.
- Va bene!» fîmes-nous et nous nous éloignâmes.
Nous nous demandions: Qui diable doit habiter là-bas? Plus tard nous apprîmes que c'était «Piazza Venezia», où se trouvait le Palais de Mussolini. Sans le savoir, nous étions entrés dans la zone peuplée d'espions et nous contemplions le monument aux morts qui avaient opprimé les peuples!
Une autre année, nous nous arrêtâmes pendant quelques heures à Florence, ville magnifique, historique, lieu de naissance de grands hommes de la Renaissance italienne. Nous franchîmes l'Arno sur le «Ponte vecchio», visitâmes la «Piazza delle Signorie» et ses fameuses statues, puis, montâmes jusqu'aux jardins de Boboli. Dans cette ville nous pûmes visiter tous ces lieux sans tracas, nous ne fûmes pas arrêtés par la police ou les espions du fascisme, que nous croyions avoir constamment à nos trousses. Peutêtr e était-ce une impression suscitée par le mauvais renom que le régime fasciste en vigueur donnait à l'Italie, par l'histoir e des relations italo-albanaises et surtout par la politique antipopulaire et antinationale que le régime de Zogu poursuivait dans ses rapports avec l'Italie de Mussolini. Pour toutes ces raisons, partout où nous passions dans ce pays nous nous sentions entourés d'ennemis. Naturellement, ce sentiment d'inimitié concernait le régime et ses gens. Car, en général, le peuple italien a bon cœur et est travailleur. J'ai eu l'occasion, entre autres, de mieux l'observer dans une petite station thermale appelée Salsomaggiore. Quand je devins enseignant à Korça sous l'occupation italienne, j'eus un grave enflement du genou et les médecins me recommandèrent d'aller dans cette station y faire des bains d'une boue spéciaie. Fahr ije et Bahri n'étaient pus encore rentrés en Albanie. J'empruntai un peu d'argent et avec Fahrije nous fîmes un séjour d'une quinzaine de jours à Salsomaggiore. Je dois dire que les bains étaient excellents ainsi que le ser vice en général, si bien que l'état de mon genou s'améliora à tel point que mon mal ne se renouvela plus, pus même pendant les dures années de la Résistance. La pension où nous étions installés était simple, bon marché et les propriétaires, très cordiaux et affables. Nous ne parlâmes pus une seule fois du fascisme. Il n'y avait que dans les rues que je voyais des hiérarques en uniformes noirs et des bersaglieri avec leur plume de coq à leur chapeau.
Le chapitre des voyages à travers l'Italie, lorsque nous allions en France, prenait fin à Vintimille où nous nous étions soumis à un double contrôle, de la douane et du service des passeports. Le contrôle de la douane ne portait pus tant sur les quelques chemises ou chaussures que nous avions avec nous, que sur les livres que nous pouvions avoir caché dans nos valises. La question des livres était une histoire à part. Le douanier en avait une liste sur laquelle il jetait tour à tour un coup d’œil après avoir regardé les titres de quelques-uns d'entre eux, puis il feuilletait chaque ouvrage pour voir s'il n'y trouvait pus quelque papier clandestin et le jetait ensuite dans votre valise. Quand, d'autre part, on se présentait au guichet des visas des passeports, à l'entrée comme à la sortie, la parole appartenait au carabinier. Il contrôlait votre passeport sous toutes les coutures, usait de sa loupe. scrutait les timbres et, après avoir terminé cette opération laborieuse, sortait, de son tiroir deux albums de photos, dans mon cas l'un de la lettre E et l'autre de la lettre H pour voir si votre photo s'y trouvait. Il cherchait encore soigneusement dans l'album, regardait encore le passeport, puis votre visage et, s'il ne découvrait rien de suspect, prenait son sceau, l'appliquait par deux fois, une fois sur le tampon et une fois sur le passeport, alors que vous, de l'autre côté du guichet, où un carabinier, debout, montait la garde, vous faisiez deux fois ouf!
Telle était l'Italie fasciste de Mussolini, ennemie jurée de notre pays et de notre peuple, ennemie de l'Union soviétique, du socialisme et du communisme.
III
A MONTPELLIER
Quelques minutes à peine après que le traîne eut quitté Vintimille, la sirène de la locomotive annonçait que l'on était entré dans un autre pays. C'était la France, le pays des Gaulois, le berceau de la civilisation européenne, le pays de la liberté, du travail; de la culture et de la révolution. Notre émotion à ce moment était à son comble, nous regardions avec curiosité et avec joie le paysage qui nous entourait, tout nous semblait différent, plus vif, plus beau, plus brillant et en' même temps plus proche de nous.
De Vintimille à Montpellier nos voyages ont toujours été tranquilles, sans incidents. Quand nous roulions de jour, nous regardions avec avidité et sympathie ce pays de la révolution démocratique bourgeoise, ce pays qui avait, fait don au monde de philosophes, de savants, de médecins, d'écrivains, de poètes, de dramaturges et de comédiens illustres. Nous avions étudié la vie, les idées, les oeuvres de beaucoup d'entre eux déjà quand nous étions au lycée français, à celui de Gjirokastër comme à celui de Korça. Nous avions la tête emplie des événements historiques et sociaux dont la France avait été le théâtre, nous connaissions sa langue et maintenant que nous entrions pour la première fois sur la terre des Gaulois, nous avions l'impression d'en connaître aussi les gares, les villes ou les bourgs. Nous lisions avec joie les affiches de publicité, nous demandions en français «Où est la fontaine?», «Où se trouve le kiosque à journaux?», «Combien de temps s'arrête le train?», etc., et nous étions surpris de savoir nous exprimer si bien et si couramment en français. Les Français nous comprenaient et nous ne voyions sur leurs traits aucune surprise suscitée par notre accent.
Des fenêtres du train nous contemplions la vaste Provence et avions l'impression de converser avec Alphonse Daudet, qui avait si bien évoqué cette région, avec Mistral, l'autre Provençal de renom. Beaucoup de gens dans les gares nous paraissaient ressembler aux héros des livres que nous avions lus, comme Tartarin et Costecalde; les garçons et les filles nous faisaient penser à Calendan ou à Mireille. Pendant que le train roulait, nous avions I'impression de traverser la fameuse Camargue, qui s'étendait des deux côtés du Rhône, avec ses fameux chevaux et taureaux qui couraient dans les plaines et les prairies prospères; nous nous attendions à voir dressé sur une colline, comme dans ses beaux récits, le moulin de Daudet, les ailes immobiles, où le vieux meunier «attendait» et «attendait» toujours qu'on lui apporte du grain à moudre. Mais en vain, car les minoteries modernes avaient converti le moulin à vent en un musée en ruine.
Notre jeune imagination se représentait tout cela, par mi tant d'autres choses quand nous passions sur le pont d'Avignon où «l'on danse tout en rond».* *( En français dans le texte.)
Le train roulait et, bercés par son bruit monotone, nous nous ressouvenions de l'histoire des papes d'Avignon, du voyage de Richelieu arrivant, malade, du siège de la Rochelle et arrêtant en chemin Cinq-Mars et tous les favoris de son roi, Louis XIII, pour les faire décapiter à Lyon.
. Je pensais aussi à la croisade des Albigeois, cette secte des cathares hérétiques, massacrés en masse par l'Inquisition, et dont le Grand Inquisiteur disait: «Tuez tous ceux que vous pourrez, car au ciel Dieu séparera les bons des mauvais».
Dans le vacarme du train qui me conduisait à Montpellier, se mêlaient dans mon esprit les atrocités de Simon de Montfort et l'ultime résistance des cathares dans le château des aigles de Montségur.
Avec optimisme, je me disais que je me rendais dans une vieille ville, où, plusieurs siècles auparavant, avait enseigné Rabelais, où Bataillon et beaucoup d'autres professeurs illustres donnaient des leçons. Certaines, choses que j'avais apprises au lycée me revenaient maintenant à là mémoire, à foison et en détail, et j'avais, tout au fond de moi, le sentiment de ne pas me trouver en pays étranger, mais dans un pays ami, qui n'avait jamais fait de mal à notre peuple.
Nous entrâmes dans la gare de Montpellier une fois la nuit tombée. Comparée à celles á d’Italie c’était une gare modeste, tranquille, peu éclairée et intime. Tout autour, il y avait fort peu de gens et c'étaient nous, les voyageurs à peine arrivés, qui donnions à la petite place et aux rues avoisinantes cinq ou dix minutes d'animation. Ici personne ne vous ennuyait, il n'y avait pas de porteurs s'élançant sur vos valises, pas de marchands de journaux ou de vivres, et encore moins de coussins. Cette simplicité et ce calme m'étonnaient, car, au lycée, on avait entendu parler de l'exubérance des habitants de la Provence, de l'Hérault, de Nîmes entre autres. Mais iis étaient sympathiques, souriants et serviables. Nous mettions les pieds pour la première fois dans cette ville, mais au début nous n'avons demandé notre chemin à personne, car nous nous réjouissions de le trouver nous-mêmes, comme si nous connaissions déjà l'endroit.
A la sortie de la gare, nous débouchâmes sur une plac2, d'où partaient quelques rues bien éclairées. Tout près, nous aperçûmes l'enseigne d'un hôtel «Terminus». Je me dirigeai vers sa porte, la poussai et, m'adressant à l'hôtelier, qui attendait, debout, les clients, je lui demandai une chambre à un lit.
«Ce sera pour une nuit ou pour plusieurs?» me demanda-t-il.
Je lui dis que je comptais y rester deux ou trois jours. Comme il me demanda mon passeport, je lui dis que j'étais étudiant. Il me choisit une chambre, sonna, et quand vint le gardien de nuit, il lui dit : '
«Conduis monsieur au troisième étage à tel numéro!»
Le gardien saisit ma valise et nous montâmes l'escalier, car à l'époque les hôtels de cette catégorie étaient dépourvus d'ascenseur. J'entrai dans une chambre modeste, mais aux draps propres et pourvue d'un lavabo; quant aux toilettes, le gardien, de la main, m'en montra la porte au bout du couloir.
C'était la première nuit que je passais à Montpellier, où j'allais séjourner trois ans. Je devais connaître et aimer cette belle ville, ancienne et tranquille, pleine de verdure. Ville de province, disaient d'elle les Parisiens, mais pour moi elle était pleine de vie, car il y avait une foule d'étudiants, et de presque toutes les régions du monde. Ils la choisissaient pour le renom de son Université, pour la douceur de son climat, la gaieté et la vitalité de ses gens.
Le matin, je me levai, sortis sur la place de la gare, regardai avec étonnement, curiosité et satisfaction un petit parc planté de grands arbres qui séparait deux larges rues bordées de trottoirs et de hauts immeubles, mais non uniformes. A droite de la gare je vis l'enseigne d'un café «De la Gare», un panneau de publicité reproduisait une femme, avec à la main, un plateau sur lequel étaient posés des tasses de café au lait* *( En français dans le texte.) et des croissants* *( En français dans le texte.) fumants. Je savais ce qu'étaient les croissants, j'en avais vu aussi dans des livres illustrés, mais je ne pouvais imaginer que cette petite pâtisserie, que l'on servait avec du café au lait, était une sorte de petit pain en forme, précisément, de croissant, si friable, si bien cuite et d'une consistance quasi spongieuse. J'entrai dans ce café et commandai donc un café au lait avec des croissants. C'était mon petit déjeuner. La jeune serveuse m'apporta ce que j'avais demandé. Je bus ma tasse en y trempant mon petit pain recourbé comme une serpe à la cuisson dorée. Je payai le prix à la jeune fille et lui demandai:
«Comment fait-on pour arriver à l'Université?
- A quelle Faculté?
- A la Faculté des Sciences.
- Prenez cette grande rue, vous arriverez à la «Place de la Comédie», à «l'CEuf»», et, parlant vite comme les Français en ont l'habitude, alors que j'essayais d'imaginer ce qu'était cet «oeuf» sur lequel je devais déboucher, elle continuait de m'indiquer la suite de l'itinéraire: «Vous irez tout droit, prendrez telle rue, arriverez devant la poste, dépasserez la place et, sur la droite, en trouverez une autre entourée de librairies. De là, continuez tout droit, et vous trouverez sûrement la rue et la Faculté que vous cherchez, car vous verrez une foule de jeunes gens comme vous, un nid d'abeilles*». *( En français dans le texte)
Je la remerciai, mais pensai «c'est bien compliqué». De toute façon, à Gjirokastër ne disait-on pas qu'en se renseignant on peut arriver au bout du monde? Je m'engageai donc dans la rue qui montait et qui s'appelait, si je ne me trompe, «Rue Maguelone».
Lorsque le Théâtre municipal apparut à mes yeux, je me trouvai devant une large place, de bel aspect, dont le milieu était occupé par un espace surhaussé par r apport à la chaussée environnante. Cette plate-forme était le fameux «CEuf» historique de la ville. A l'époque, nous la considérions comme le cœur de la cité. Pour mieux voir la «Place de la Comédie» je traversai le trottoir et arrivai sur l'«CEuf ». Là, on ne craignait pas d'être renversé par une voiture. L'«CEuf» avait bien la forme de l'objet dont il portait le nom, il était pavé de dalles grises et, au milieu, sur un beau piédestal en pierre blanche, se dressait une statue, ou un ensemble superbe et harmonieusement composé de trois statues, qui s'appelait «Les trois Grâces». Je restai là un moment et contemplai avec admiration la première oeuvre de ce genre que je voyais en France. Par la suite, je devais en voir bien d'autres, mais ce monument me parut magnifique. De l'«CEuf», je regardai le Théâtre, qui lui aussi, me sembla très beau, «grandiose», car je n'en avais jamais vu de pareil, Plus tard, le comparant à d'autres, il ne me produisait plus la même irpression, sauf que sur la grande place de Montpellier il s'imposait au regard et dominait la vue de ce centre, d'où partaient de nombreuses rues. Je ne devais pas tarder non seulement à en apprendre les noms, mais aussi à me familiariser avec leur aspect en me rendant chaque jour à la Faculté, en allant et venant de la maison que j'habitais, et dans mes promenades. Autour de la place, l'attention était surtout attirée par des cafés aux terrasses remplies de tables et de chaises, par de grands cafés au bas d'importants immeubles de vieux style, baroque et autre, et je me mis à lire les enseignes: «Café du Commerce», «Café de France», en face, le «Café Riche»,plus loin, deux ou trois bars, un plus loin encore, un autre café identique au «Café de France».
A la droite du Théâtre municipal, au-delà de l'«CEuf», se trouvait un grand pare, l'«Esplanade», que j'évoquerai souvent par la suite. Sur la place il y avait aussi des bancs sur lesquels on pouvait s'asseoir; dans la rue qui la bordait d'un côté se dressaient les «Galeries Lafayette», un grand magasin de plusieurs étages, où nous allions acheter tout ce dont nous avions besoin, du savon à barbe aux lames de rasoir, mais aussi pour nous promener à chacun de ses quatre étages remplis d'articles des plus divers. Nous regardions les vitrines, les étalages, 1es nouveaux produits lancés sur le marché, car nous n'étions pas en mesure d'acheter quelque chose de cher. Nous y allions surtout regarder le rayon des livres. Je dois dire qu'à Montpellier, cette ville universitaire réputée, l'esprit de la population à l'époque était tout autre que libertin. qu'il était même plutôt conservateur. A l'«CEuf » on ne voyait pas d'autres boutiques ou magasins, à part un kiosque à journaux qui vendait aussi des livres dans la rue qui conduisait au cinéma. Mais j'aurais l'occasion de parler encore de ces lieux.
De l'«CEuf» je gagnai le trottoir du «Café Riche» et, suivant le trottoir de droite d'une rue qui s'appelait la «Rue de la Loge», je montai, montai et, ayant demandé mon chemin, atteignis une petite place entourée de librairies, où l'on vendait surtout des livres universitaires. L'une d'entre elles, que je fréquentais le plus souvent, était la librairie «Vidal». De là je me faufilai dans une ruelle étroite pavée, bordée de petites boutiques, dépourvue de trottoirs, où passait rarement quelque voiture et, subitement, j'eus une sensation de surprise: il me sembla me trouver dans les rues de ma Gjirokastër natale. Etroites et raides, entièrement pavées, avec leurs rangées de maisons hautes qui s'allongeaient l'une à la suite de l'autre, avec les vitrines de leurs magasins de chaque côté, et les femmes et les enfants penchés aux fenêtres ou debout devant le pas de leurs portes, j'étais tenté de me demander: «Suis-je dans le Varosh ou le Palorto?»* *( Quartiers de Gjirokastër.) Je fus soudain envahi de joie, mais aussi d'une forte nostalgie, je marchais lestement, car j'étais fils de ma Gjirokastër de pierres et de pavés, qui n'avait pas encore connu l'asphalte. Du reste toutes les rues que je parcourus le premier jour étaient pavées.
En descendant celle-ci, j'atteignis un grand édifice, avec une porte cintrée (étrangement semblable par sa forme aux portes de Gjirokastër) en face de laquelle se trouvait un café plein de jeunes gens et de jeunes filles. Je me dis: ce bâtiment doit être l'Université. J'entrai par la grande porte et débouchai dans une cour carré au sol couvert de gravier et par endroits planté de lauriers roses. La cour était entourée d'un portique. Je le parcourus comme un lieu familier, et, en passant, je lisais les écriteaux appliqués aux portes qui donnaient sur la galerie:
«Secrétariat», «Amphithéâtre de droit», «Faculté de zoologie», «Bibliothèque», «Faculté des lettres», «Faculté d'histoire», «Faculté de géographie». A droite, en entrant, au rez-de-chaussée, se trouvait une terrasse bordée d'un balcon et sur laquelle donnaient, comme je devais l'apprendre par la suite, la bibliothèque et les amphithéâtres d'histoire et de géographie. Toujours en face de l'entrée principale, à travers un passage dans le rez-de-chaussée, on débouchait sur une autre cour, pareille à la première, elle aussi couverte de gravier fin et plantée de lauriers roses, sur laquelle donnaient les amphithéâtres.
Pour moi, ce fut un jour de joie, un jour inoubliable, car je découvrais des choses qui m'étaient inconnues, qui excitaient ma curiosité, mais il me fallait aussi m'informer sur les formalités à accomplir pour m'inscrire à l'Université et à l'internat. J'entrai au secrétariat. J'y trouvai une file d'étudiants qui attendaient leur tour pour se faire inscrire. Je me mis en rang comme les autres. J'avais devant moi un grand garçon blond, d'aspect très sympathique. Il me salua, je répondis à son salut, nous nous serrâmes la main et nous présentâmes:
«Hoxha, dis-je.
- Roncant, fit-il et il me demanda: De quelle nationalité es-tu?
- Je suis Albanais!
- J'ai de la sympathie pour l'Albanie. Je suis inscrit à la Faculté d'Histoire et j'ai lu les exploits de votre fameux Skanderbeg. M'aiderais-tu à en apprendre davantage sur lui?
- Très volontiers, j'aimerais même bien que nous devenions amis!
- De tout cœur, me dit-il et il poursuivit: à quelle fac' es-tu?
- Sciences nat’.
- Fort bien.
- Je viens d'arriver de mon pays et je voudrais savoir ce que je dois faire pour prendre mes inscriptions.
- C'est fort simple. Qu'as-tu terminé? Le lycée?
- Oui, le lycée français de Korça.
- Maths ou philo?
- Philo.
- Bon, passe devant!
- Mais non, tu es venu avant!
- Allons allons, tu es un bleu,* *( en français dans le texte) je suis plus vieux que toi ici.»
On s'approcha du secrétaire, à qui je demandais des explications.
«Pour un étranger, me dit-il, tu ne parles pas mal francais.»
Roncant, qui le connaissait bien, lui dit en riant:
- Mais vous, pouvez-vous parler l'albanais comme Hoxha parle français?»
Le secrétaire, un homme mince, sympathique, sur la cinquantaine, rit et dit
«Salut, Roncant, c'est notre protégé.»'* *(en français dans le texte)
Il répondit
«Mais c'est un descendant de Georges Kastriote.
- Je ne connais pas ce nom, poursuivit le secrétaire, est-ce que ce Kastriote a étudié à notre université'~»
Nous rîmes tous deux.
«Non, lui dis-je, c'était un homme illustre, qui vécut au XVe siècle, mais Montaigne, Ronsard et d'autres poètes de la Pléiade, Voltaire et d'autres encore ont évoqué ses exploits.
- Alors à quoi te serviront les sciences? reprit le secrétaire en riant, inscris-toi plutôt en histoire, en lettres!»
Sa remarque, bien que plaisante, m'avait piqué au vif.
«C'est bien ce que je souhaitais, répondis-je, mais je ne peux pas, parce que je suis boursier de l'Etat et c'est à cette branche que j'ai été affecté. Vous ne pourriez pas me la changer?
- Impossible! me répondit le secrétaire, redevenu sérieux. Ici, pour les étrangers. on applique rigoureusement les décisions de leurs pays.»
Le secrétaire me fournit toutes les informations requises et me demanda de lui porter le lendemain mes papiers au complet. Je sortis de la file et attendis Roncant.
«Allons prendre un noir au bar, me dit mon nouveau camarade français. Tiens, envoie-toi aussi un croissant.
- Non, lui dis-je, j'ai déjà pris mon petit déjeuner.
Comme je mis ma main dans ma poche pour payer, il m'arrêta.
«Non, il n'en est pas question, tu es mon nouveau copain» et il paya mon café.
Je me liai à lui d'une amitié solide.
Maintenant il me fallait trouver mes camarades albanais, dont j'ignorais l'adresse, mais les plus anciens d'entre eux, comme Eqrem Hado, Niko Stralla et Selim Damani, m'avaient dit qu'après déjeuner ils allaient prendre le café au «Café Riche» ou au «Café de France».
Je déjeunai dans un petit restaurant proche de l'Université que me conseilla Roncant. C'était un endroit rempli d'étudiants et d'étudiantes joyeux, qui faisaient du chahut,* *( En français dans le texte.)comme disait la patronne, une brave vieille femme. Je m'assis à une table où étaient déjà installés trois garçons.
«Bouffe du boudin, vieux!»* *( En français dans le texte.)me dit l'un d'eux. Je ne compris pas ce que voulait dire «bouffe», mais je devinai que ça signifiait mange, quant au boudin j'ignorais quel mets c'était. Je n'en dis pas moins à la serveuse:
«Va pour le boudin!»* *( En français dans le texte.)
«Passe encore pour le boudin, me disais-je, mais pour-, quoi m'a-t-il appelé «vieux», je ne suis pourtant pas vieux». Plus tard, j'appris que les jeunes s'appelaient sans façon ainsi entre eux. Nous liâmes conversation et ils me demandèrent quelle «fac» je faisais. Je leur dis ce que j'allais étudier.
- Tu commenceras par le PCN, me dit l'un d'eux, on étudiera ensemble. Vivent les grenouilles de d'Hérouville et le jardin botanique! Je me souviens du prénom de cet étudiant, il s'appelait René.
Mon plat me fut servi. C'était une grosse saucisse remplie de sang figé, servie dans une assiette par ailleurs pleine de riz aux grains non pas détachés, comme le pilaf que nous préparait ma mère, mais en bouillie. Je le regardais et René me regardait aussi:
«Bouffe, me dit-il, c'est bath ! »* *( En français dans le texte.)
«Qu'est-ce que ce français?» me demandai-je un peu inquiet, car c'étaient des mots que j'ignorais. Je saisis mon couteau et ma fourchette et me mis à couper le boudin que je mêlais au riz. C'était très savoureux. Les camarades me demandèrent
«Tu as aimé ça?
- C'est bath,» répondis-je sans savoir ce que ça voulait dire. Qui terminait le premier payait pour soi, se levait, disait «Salut» et s'en allait. Des garçons cordiaux et simples.
Le déjeuner terminé, j'allai au «Café Riche», un grand café, aux murs couverts de miroirs, avec une estrade réservée à l'orchestre et bordé des deux côtés de banquettes en tissu rouge. En entrant, je fus comme étourdi, car je n'avais jamais vu de café pareil, si grand et avec tant de glaces. Il n'y avait pas beaucoup de clients à cette heure. Je regardai de-ci de-là pour chercher mes camarades, quand j'entendis, venant d'un coin du café, une voix:
«Enver, viens, nous sommes ici.»
Je tournai la tête et bondis presque de joie. C'étaient mes camarades de classe du lycée, qui étaient arrivés à Montpellier avant moi, et aussi d'autres amis qui étaient dans cette ville depuis deux ou trois ans, mais que je connaissais pour la plupart depuis Korça, car nous avions vécu ensemble à l'internat. Je m'élançai vers eux. Il y avait là toute une colonie d'Albanais. Par la suite, je devais en rencontrer d'autres encore. Nous nous embrassâmes, les questions fusèrent de part et d'autre, je leur racontai mes péripéties du premier jour.
«Très bien, me dit Sotir Angjeli, on sera à la même Faculté. Fais-toi inscrire, demain on ira ensemble écouter le cours à l'amphi de zoologie.»
Eqrem Hado me demanda dans quel hôtel j'étais descendu. Je lui dis que je m'étais installé provisoirement à l'hôtel proche de la gare.
«Prends ton café, me dit-il, ensuite on ira chez moi, on y restera un moment et l'après-midi on va aller voir un intermédiaire que je connais, qui s'occupe de trouver des chambres à lóuer.» C'est ce que nous fîmes.
Eqrem Hado était de Delvina, fils d'un avocat. Il avait fait de bonnes études au lycée de Korça et était venu à Montpellier un an avant moi. Il faisait sa deuxième année. de droit. C'était un garçon très gentil, un excellent étudiant. Gai, un peu vantard, il s'emportait facilement, mais ne gardait jamais rancune. Je l'aimais bien, le taquinais, plaisantais avec lui, mais il ne se fâchait jamais avec moi. Tant que nous vécûmes ensemble, nous n'eûmes entre nous aucune querelle d'étudiants.
«Je suis pour une république, mais autoritaire», disait-il.
Naturellement, je ne me ralliais pas à ses vues, j'étais contre la monarchie et contre Zogu, d'autant que j'étais attiré par le communisme. Plus tard, quand nous discutions de ces sujets-là, il devait me dire en confidence:
«Sois prudent, ne t'ouvre pas à tous, car il y a parmi nous des suspects, qui envoient sans doute des rapports à Tirana! Prends garde à Selim Damani et Foto Bala, car ils sont de ceux qui vous sourient, mais aussi vous torpillent, et peuvent vous faire supprimer votre bourse.»
Je connaissais Foto Bala, il était dans ma classe, c'était alors déjà un homme sans caractère. Quant à Selim Damani, je ne l'avais pas beaucoup fréquenté. A Montpellier, j'appris à bien les connaître et me persuadai qu'ils étaient veules. Le cours des ans, spécialement la période de la Lutte de libération nationale, fit ressortir plus clairement la faiblesse de leur caractère et de leur formation. Ils se lièrent à la réaction et finirent mal. Eqrem ne s'était pas trompé dans son jugement.
Nous allâmes chez l'intermédiaire, lui demandâmes de me trouver une chambre pas chère, avec le service, si possible avec un poêle et pas dans les faubourgs. Il nous dit
«J'ai ce qu'il vous faut. Justement hier on m'a parlé d'une chambre ici, tout près de l'«CEuf », dans une ruelle au deuxième étage, Rue Bruyas.
- A quel prix? lui demandâmes-nous.
- Trois cents francs par mois», répondit-il.
Eqrem et moi nous nous regardâmes. Pour moi c'était cher et Eqrem le lui dit, ajoutant que lui-même logeait dans une chambre avec salle de bains et qu'il ne payait que 250 francs.
«Venez, dit l'autre, allons toujours la voir, car moi-même je ne l'ai pas encore visitée, nous marchanderons sur place avec la maîtresse de maison. Je vous le dis tout de suite, vous n'y aurez pas «entrée libre»* *( En français dans le texte.) autrement dit vous ne pourrez pas emmener qui vous voulez; c'est une famille sérieuse.
- D'accord!»
Nous allâmes donc à la rue Bruyas; c'était une rue étroite, aux trottoirs bas et bordée des deux côtés de vieilles maisons de trois ou quatre étages. Elle était située très près de l'«CEuf», à près de 40 à 50 mètres de la grande place. Nous montâmes au deuxième, sonnâmes. Une vieille femme rondouillette, qui semblait septuagénaire, nous ouvrit. Elle parlait à moitié français, à moitié provençal, la langue de Mistral. Elle se mouvait avec peine, mais elle était avenante. L'intermédiaire lui dit:
«Je vous ai amené un client, c'est un étudiant étranger. Est-ce qu'il peut voir la chambre?
- Entrez!» fit la vieille et elle nous introduisit dans un petit salon. Elle nous demanda, en me toisant du regard et cela à plusieurs reprises:
«D'où êtes-vous?
- D'Albanie, lui dis-je.
- Albanie, Albanie. .. répéta la vieille à part elle, puis, pour ne plus se creuser la cervelle, elle demanda: c'est près de quel pays, l'Albanie? Je ne le sais pan.
- Près de l'Italie, lui répondis-je et j'ajoutai: près de la Grèce, de la Yougoslavie.
- Ah, dans les Balkans! s'écria-t-elle. C'est là que mon petit-fils a fait la guerre et est tombé. Il était avec le général Sarrail.
- Les troupes de Sarrail ont été aussi dans notre pays, précisai-je, et justement dans la ville où j'ai terminé mon lycée.
- Tu m'as l’air d'un brave garçon, me dit la vieille, viens voir la chambre.»
C'était une pièce très propre, avec deux balcons, car elle formait le coin de la rue, le lit était blanc comme neige, l'édredon couvert de dentelles, un fauteuil, une cuvette et un broc complétaient l'ameublement-.
Elle me plut et j'exprimai ma satisfaction à la maîtresse de maison.
«J'accepte les conditions que m'a indiquées Monsieur, seulement je ne peux pan payer plus de 200 francs!
- On ne va pan se brouiller pour autant! fit la vieille. Pour la mémoire de mon petit-fils, qui a peut-être été dans votre pays, j'accepte. Voici la clé.»
Je la pris et payais à la vieille le loyer de deux mois.
C'était une excellente femme. Elle me dit:
«Ne paie pas deux mais d'une fois, tu es étudiant et tu peux avoir besoin de cet argent.
- Non, lui répondis-je, je suis d'un pays pauvre, où les gens sont économes!
- J'aime les gens pareils, me répondit-elle avec satin-, faction et elle ajouta: De toute façon, si tu ne parviens pas à joindre les deux bouts à la fin du mois, tu peux me redemander une partie du loyer jusqu'à ce que te parviennes ce que tu attends.»
Je passai trois années dans la chambre de cette vieille au bon cœur, simple, affable et extrêmement propre. Je n'eus jamais à me plaindre d'elle et je crois qu'elle non plus de moi. Je trouvais toujours tout en ordre, laissais tout ouvert, lui portais quelquefois un gâteau ou des bananes, car elle n'avait plus de dents, et elle-même m'offrait souvent un verre à boire.
«peu, bonne mère, très peu, parce que je ne bois pas.
- Quel garçonnet* *( En français dans le texte.) pour ne pas même boire un petit verre ! » me répondait-elle, et elle me laissait le verre en main.
Lorsque je rentrais d'Albanie, je lui apportais en cadeau un petit objet de notre artisanat. Cela lui faisait un grand plaisir. Elle n'avait personne au monde. De temps à autre, un homme, plus âgé quelle, qui marchait en s'aidant d'une canne, venait lui rendre visite. Je l'ai rencontré maintes fois dans le petit salon de la maison. Lui aussi parlait en provençal.
«Nous ne pouvons pas oublier cette langue, monsieur, me disait-il, nous la trouvons très belle, elle nous rappelle les chants des cigales dans la campagne de Camargue, elle nous évoque les chevaux blancs à demi sauvages, les belles danses et les coutumes de nos paysans et de nos familles.
- Vous parlez comme un poète pris de nostalgie, lui disais-je, vous avez bien raison de préserver le dialecte et les bonnes coutumes de vos pères. Moi aussi, je respecte celles de mon peuple.
- Racontez-moi quelque chose de votre pays, monsieur Hoxha», me disait-il et moi, conscient de son âme poétique, je lui dis entre autres que notre peuple chante ses joies et ses peines non seulement dans des vers, mais aussi à voix haute. Un jour, il tira de sa poche une vieille carte des Balkans, chaussa ses lunettes et me demanda
«Voilà l'Albanie, mais vous, où êtes-vous né?»
Je posai ma main sur son épaule: «Tenez, c'est là. Vous pouvez lire? Argyrocastro.»
Je lui montrai sur la carte Korça et lui parlai de ce que l'on avait appelé la «République de Korça», qui avait été formée à l'époque. Je lui dis qu'à Korça le cimetière des Français est aménagé à part, qu'il est enceint d'une grille, que les tombes sont en marbre et que les gens vont y déposer des fleurs chaque année.
La vieille de la maison se ranima, émue, elle me passa son bras autour du cou et me dit:
«Monsieur Hoxha, mon enfant, vous ne pourriez pas vous intéresser pour savoir si la tombe de mon petit-fils s'y trouve aussi!
- Je le ferai sans faute, lui promis-je, j'irai visiter le cimetière et vous renseignerai à mon retour.»
La vieille me prit encore plus en affection et elle me disait
«Demandez-moi de l'eau chaude pour vous laver, pour vous raser, ne m'épargnez pas, vous êtes un peu comme un fils pour moi.»
C'était vraiment une excellente femme et je me souviens d'elle avec reconnaissance.
La rue où j'habitais était très tranquille et 1e soleil y donnait le matin pendant plusieurs heures. Par la suite, je devais acheter un petit poste de radio à galène, le premier de ma vie! Il ne captait que les émissions de Radio Montpellier, mais pendant les heures que je passais dans ma chambre, ce fut pour moi une grande distraction. Il m'avait coûté 25 francs. C'était beaucoup pour ma poche.
Le lendemain, j'allai prendre mes inscriptions et, suivant une coutume tacite que me révélèrent mes camarades, au moment de payer les droits je laissai au secrétaire 25 francs de gratification. Il me remercia, comme il le faisait avec tous. J'étais, dès lors, étudiant régulier de l'Université de Montpellier.
Je me fis inscrire à la Faculté des Sciences naturelles, au PCN, comme on l'appelait brièvement, à partir des trois initiales de physique, chimie et sciences naturelles. Après quoi, je m'intéressai aux amphithéâtres, aux laboratoires, etc. Ici les choses devenaient un peu plus difficiles. Pour suivre les cours il fallait se rendre dans trois bâtiments: les locaux et le laboratoire de zoologie se trouvaient au centre de l'Université, «Rue de l'Université», où se situaient également les Facultés de droit, de;; lettres, d'histoire ainsi que le rectorat. Ces années-là, si je ne me trompe, le recteur s'appelait Morin. C'était un grand juriste. Le fait que le rectorat était installé dans le bâtiment même où étaient dispensés les cours de zoologie et où avaient lieu les travaux pratiques de laboratoire, ne m'intéressait pas beaucoup. Il en allait différemment d'une autre circonstance: la présence dans le même édifice des Facultés de droit, d'histoire, etc. Souvent «j'oubliais», ou «me trompais», et, au lieu d'entrer dans les amphis de zoologie, je me glissais dans ceux d'histoires e et surtout de droit. J'écoutais les conférences avidement et cela ne faisait qu'augmenter mon envie de suivre les cours de ces Facultés et ma passion pour elles. Je m'étais dit à maintes reprises «c'est la dernière fois que je mets les pieds à la Faculté de droit», «je dois me faire une raison et ne pas négliger la zoologie et la chimie», mais, quatre ou cinq jours plus tard, j’oubliais ma résolution. En réalité, ce n'était pas un oubli, mais une nouvelle faiblesse devant mon goût profond, ma passion pour ces disciplines. Naturellement, je pavais l'injustice qu'on m'avait faite en Albanie, lorsque, d'autorité, on m'avait affecté à la branche des sciences naturelles au lieu des politiques et sociales. J'allais si souvent à ces cours que beaucoup d'étudiants des Facultés de droit ou d'histoire me croyaient inscrit à leur Faculté, cependant que, de temps en temps, je sentais les formules de chimie et de physique «protester»! Le jour viendrait même où celles-ci se vengeraient de l'«oubli» où je les laissais; mais j'évoquerai cela plus loin.
La Faculté de physique et de chimie se situait en dehors du bâtiment qui comprenait la Faculté de zoologie, celle de droit et le rectorat. Pour aller de la Faculté de zoologie à celle de chimie, il fallait gravir quelques ruelles et venelles étroites et pittoresques qui me donnaient parfois l'impression de me trouver dans les quartiers du Manalat ou du haut Dunavat à Gjirokastër. Mais ici, à Montpellier, dans ces quartiers caractériellement, il pouvait vous arriver aussi de revoir sur la tête un seau d'eau malpropre jetée d'une fenêtre. On pouvait crier tant qu'en voulait, tt lancer même quelque injure d'étudiant, personne ne vous répondait. Il ne vous restait qu'à remonter la ruelle, trempé comme s'il avait plu, même par temps sec.
Nous faisions aussi notre cours de botanique dans un des plus beaux endroits de la ville, le Jardin des Plantes (un établissement qui datait de plusieurs siècles et qui ne cessait de s'enrichir). Ce jardin n'~i:ait pas vaste. mais il était entouré de tous côtés de murs, de rues et de boulevards. Il commençait en pente douce et finissait par une étendue plate. La grande porte s'ouvrait au bas de la «Promenade du Pêyrou» dont je parlerai plus loin. A l'entrée, sur la droite, s'allongeait un autre boulevard et, devant le Jardin des Plantes, se dressait une vieille tour séculier, couverte de lierre et d'autres plantes grimpantes. Là commençait la fameuse Faculté. l'une des plus anciennes et des plus réputées d'Europe, celle de médecine. où avaient étudié et enseigné des Français célèbres, de Rabelais à Claude Bernard et beaucoup d'autres. De l'autre côté de l'entrée principale de cette Faculté, avec ses statues de savants devant la porte, se dressait, un peu plus bas, une des plus vieilles églises de Montpellier.
La Faculté de médecine était environnée d° maisons de type ancien, basses, très peu passées à la chaux ou mal peintes, bordant des rues étroites aux parapets en fer pas très propres et peu ensoleillées. Les chambres y étaient bon marché, mais elles étaient toutes louées par les étudiants de la Faculté de médecine. Au bout du boulevard qui séparait le Jardin des Plantes et 1'-<Ecole d2 méde,cine», se trouvait Lin hôpital imposant; tout au moins était-ce l'impression qu'il produisait. C'est là que faisaient leur stage les carabins.
Du côté de l'hôpital, le Jardin des Plantes é t-ait pourvu d'un autre grande entrée. Elle était ouverte chaque jour au public à des heures fixes. Dans ses ruelles an rencontrait des étudiants, des écoliers, des jeunes filles avec leurs soupirants, des mères poussant des voitures d'enfant. Des limites étaient fixées aux promenades des visiteurs. Ces lieux étaient agrémentés de belles fleurs, de grands arbres exotiques, ombreux et rares, d'arbres au feuillage touffu et il s'y trouvait aussi une pépinière. Chaque arbre, chaque pousse, chaque groupe de fleurs, avait son écriteau avec une appellation en latin et en français. Il était interdit de toucher aux arbres ou aux fleurs et en fait personne ne se hasardait à le faire. On avait seulement le droit d'étudier la fleur, d'en noter le nom et de la dessiner. Quant à nous, étudiants de cette Faculté, nous étions munis d'une autorisation particulière et avions aussi accès aux lieux interdits aux autres. Dans cet espace, qui était plat, de bel aspect et planté, comme je l'ai dit, d'arbres des plus variés, à feuilles persistantes, et d'autres plantes à feuilles caduques, il y avait aussi des serres chauffées en hiver, où croissaient d'autres plantes et fleurs, cultivées directement sur des parcelles ou dans la pépinière. Non seulement nous nous y promenions librement, mais y faisions aussi des heures de cours avec notre professeur, qui nous expliquait la végétation, l'herbe, les fleurs, les arbres sylvestres, décoratifs, les arbustes, les arbres fruitiers, les insectes, l'effet du gel, les espèces, les familles, et les classifications suivant Linné, suivant Buffon ou d'autres savants et botanistes éminents, français ou étrangers.
A toutes ces choses si attrayantes et pleines d'intérêt que l'on voyait dans ce Jardin des Plantes s'ajoutait le respect que l'on y témoignait pour les célèbres botanistes et autres illustres savants du règne végétal. Par endroits, près d'un bosquet, parfois au milieu d'un parterre de fleurs, tantôt au bord d'un chemin perdu dans la verdure, où près de la serre ou de l'entrée de la Faculté, étaient placés des bustes de botanistes illustres, depuis ceux des XVI' et XVII' siècles jusqu'aux grands botanistes de notre temps. Sur le piédestal, une plaque de marbre, de pierre ou de métal, portait gravé le nom de chacun d'eux, ainsi que les années de leur naissance et de leur mort. Tout en admirant la végétation, les arbres et les fleurs, on était naturellement porté à éprouver du respect pour ceux qui avaient consacré leur vie à ce domaine de la vie et de la science. A part nous, bien sûr, qui étions des étudiants de cette branche, les simples visiteurs qui venaient là pour se promener ou se délasser, même les amoureux, tout en regardant les fleurs et les arbres. s'arrêtaient bon gré, mal gré, devant les statues. devenaient curieux, lisaient en silence ou à haute voix les noms des botanistes morts depuis des centaines d'années, et précisément cette lecture de leurs noms était un grand honneur qui leur était fait, une des formes que revêtait leur immortalité. Cette bonne coutume, je l'ai constatée ensuite dans presque toutes les autres Facultés de l'Université de Montpellier, comme je l'ai observée aussi dans d'autres universités et écoles de Paris. Partout les figures et les noms des grands savants qui avaient fait leurs études ou avaient enseigné dans telle ou telle Faculté ou grande école figuraient dans les cours, devant les portes, dans les salles ou sur les murs, certains (les plus célèbres) étaient évoqués par des statues, d'autres par des plaques commémoratives.
Au Jardin des Plantes, j'enrichis mes connaissances en matière de semences, j'appris leurs différentes espèces, la nature de la croissance des cotylédons, des monocotylédones, les théories de Mendel qui hybrida des variétés de petits pois.* *( En français dans le texte.) J'accrus mon savoir sur les fleurs et leurs noms, que je connais aujourd'hui encore en plus grand nombre en français qu'en albanais. J'appris à connaître beaucoup de sortes d'arbres qui croissent dans diverses régions de France et d'autres pays, particulièrement ceux qui poussent dans les anciennes colonies françaises, de l'Algérie au Sénégal, au Sahara et dans le Hoggar. De mon côté, j'indiquais à notre professeur quels arbres, quelles plantes ou fleurs étaient cultivés dans notre pays. En général, il en prenait note, mais il demandait des détails sur les dimensions de la tige et de la fleur de la violette, ce que je n'étais pas en mesure de lui donner, parce que j'étais un fils de citadin et non de campagnard, et puis, comme je l'ai dit, je n'avais jamais eu envie de devenir botaniste, par conséquent, ce que je ne savais pas, je devais l'apprendre alors pour la première fois.
Au milieu de cette zone se trouvaient les bâtiments, de la Faculté de botanique, l'amphithéâtre, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, avec les salles d'étude, la salle de la bibliothèque remplie de livres, d'herbiers de fleurs, de feuilles, mais aussi avec des salles pleines de troncs divers. coupés en tranches comme des livres. Une place particulière était réservée aux laboratoires où chaque étudiant avait son microscope. C'était l'endroit le plus agréable, le plus plaisant et le mieux équipé de toutes les autres Facultés.
Un des professeurs de cette Faculté s'appelait Bataillon, un homme tranquille, affable, âgé. Il était célèbre dans. toute la France. Souvent dans l'amphithéâtre où il faisait son cours, on voyait des inconnus, non seulement des étudiants de notre âge, mais aussi des personnes âgées. C'étaient des botanistes diplômés, des professeurs de lycée ou d'Université, qui venaient de divers lieux de France pour entendre telle ou telle leçon du professeur Bataillon. Nous les voyions aussi après les cours, s'enfermer pendant des heures dans son bureau, puis disparaître, chacun regagnant ses occupations.
Je trouvais très intéressantes les sections que nous faisions aux plantes, à la tige, aux feuilles, à la fleur, à la gr aine, au pistil, à l'ovaire, des sections tr ès menues. Après leur avoir versé dessus, à l’aide d'une pipette, une solution chimique particulière que nous devions préparer nous-mêmes, nous les placions avec le plus grand soin sur la platine de nos microscopes. Alors commençait l'étude des cellules. Nous découvrions leurs divisions, que la nature avait conçues avec tant d'art, leur contenu, les chromosomes, les protozoaires et un monde fascinant, agrandi, coloré apparaissait à nos yeux. Près de son microscope, chacun de nous tenait toujours une feuille de papier à dessin, sur laquelle il avait préalablement fait un croquis de la plante, de la fleur ou d'une partie de cette dernière, dont il étudierait les cellules au microscope. Nous devions les dessiner avec goût proprement, et écrire dessus le nom de chacun de ses composants. Puis nous transcririons sur cette même feuille la composition et les contours exacts des cellules que nous étudiions au microscope et écririons d'une belle écriture en caractères petits mais bien lisibles, non seulement la composition de la cellule, mais les appellations de chacune de ses parti, s, le nombre des éléments que l'on voyait, les formes des filaments et des grains invisibles à l’œil nu, mais aussi les fonctions de chacun d'eux, la composition des parois des cellules, la manière dont s'accomplissait l'osmose, se renouvelait la vie, les transformations que connaissait le pollen qui se collait au pistil, la façon dont il passait dans l'ovaire, et les métamorphoses que subissait ce grain jusqu'à ce qu'il parvînt au cotylédon, etc. C'était un monde fascinant que je me mis à aimer plus que les autres branches que j'étudiais. Celles-ci me semblaient plus rébarbatives, aussi n'y eus-je pas de succès, surtout en chimie.
L'amphithéâtre de chimie et de physique se trouvait, comme je l'ai dit, sur une «colline» de vieilles maisonnettes, où l'on montait par des ruelles semblables â celles de Manalat, quartier de Gjirokastêr. A l'amphithéâtre nous écoutions le cours du professeur de chimie et le regardions écrire au tableau des formules qui tantôt s'alignaient comme des vers, au reste pour moi incompréhensibles, et tantôt prenaient des formes géométriques suivant leurs combinaisons et les résultats de leurs combinaisons. Chaque formule ou grosse lettre était rarement dépourvue, en haut à un coin, d'un chiffre qui me rappelait la toque de Riza Beshtika, qu'il rabaissait sur ses yeux lorsq,u'il contrôlait soi-disant les acacias de la grande route à Gjirokastër. Mais le père Riza de la mairie de la ville n'entendait rien aux acacias. Moi non plus, je dois l'avouer, je ne comprenais rien à ces formules latines, coiffées de chiffres arabes. C'était une lacune de ma part, mais, je n’y pouvais rien, cette matière me rebutait. J'étais conscient de l'importance de la chimie, de l'intérêt qu'elle présentait, je savais que, directement ou indirectement, elle se rattachait aux autres matières des sciences de la nature, mais au lieu d'être captivé par la composition ou la décomposition des corps, par les lois de ces processus, pourtant si intéressants, je me sentais attiré comme par un aimant par d'autres problèmes, par d'autres lois.
Quand venait le moment des travaux pratiques au labo de chimie, les choses changeaient un peu, car c'était, si j e puis dire, la théorie mise en pratique. Dans la pratique, je comprenais les choses un peu mieux; la théorie, par contre, était pour moi ténébreuse. Le laboratoire de la Faculté chimie était très pauvre, et ne parlons pas de l'atmosphère glaciale de la grande salle, pourvue seulement de quelques lavabos, surmontés de robinets rouillés par le temps et d'où coulait de l'eau froide. Mais les lavabos eux-mêmes étaient fêlés, noircis par les acides et semblaient être là depuis le temps de Lavoisier ou de Gay Lussac.. Dans ce laboratoire, un assistant, qui se tenait près des bancs avec des éprouvettes devant lui, vous en remettait deux ou trois, suivant le travail pratique de la journée, et versait dans chacune d'elles plusieurs sortes d'acides, vous passait une feuille de papier au tournesol et vous abandonnait à votre sort. On se mettait devant un lavabo, on regardait le problème avec les formules inscrites au tableau noir et on mélangeait les acides avec les diverses substances dans l'éprouvette, observait les couleurs qui apparaissaient et concluait sur la nature de la matière. A dire vrai, les chos2s étaient plus faciles quand maman teignait de la laine pour les chaussettes qu'elle nous tricotait pour l'hiver, ou qu'elle nous colorait des oeufs. Cela, je peux vous l'assurer, mais il n'est pas nécessaire que je vous assure que ce travail me semblait fort ardu. Je faisais bien un effort, mais bas fort grand, et c'est pourquoi les résultats que j'obtins furent médiocres.
Il en allait différemment avec la zoologie, les cours théoriques et les dissections en laboratoire. Les professeurs de zoologie accompagnaient leurs cours de photos en couleur des animaux, de leurs membres, de leurs organes. Ils nous faisaient des comparaisons avec les organes humains, nous indiquaient les différences et les transformations millénaires qui s'étaient produites en eux et dans les divers organes de leur corps, dans leurs fonctions, etc. Cette matière me passionnait.
Le laboratoire de zoologie était lui aussi intéressant, on y trouvait toujours des animaux en vie, ou morts, conservés dans du phénol. Je me souviens qu'à l'époque notre professeur était un vieil homme riche d'expérience, boiteux, qui marchait en s'aidant d'une canne qu'il gardait toujours près de lui. Il avait aussi à son côté un récipient plein de petites et de grosses grenouilles. Sous la surveillance du professeur d'Hérouville, on y plongeait la main et pêchait une grenouille que l'on devait lui r apporter ensuite disséquée avec soin, non pas comme le faisaient les bouchers du pont de la rivière de Gjirokasttr, qui égorgeaient les béliers pour une partie de campagne; il fallait la lui présenter sur un plateau en fer blanc avec une note explicative ouverte. Il regardait la dissection, les dessins, vous posait quelques questions et, s'il était satisfait de votre réponse, levait sa canne et vous en administrait un coup sur les jambes si vous étiez grand, sur les hanches si vous étiez de petite taille, en ajoutant: «c'est bon!». Dans le cas contraire, il ne vous frappait pas. S'il vous frappait, c'était bon signe, s'il ne vous frappait pas, c'était mauvais signe. C'était sa nature. Nous jetions les lambeaux de grenouille dans une grande boîte en fer blanc qui puait le phénol. Je demandai à un camarade
«Qu'est-ce qu'on fait de cela?
- C'est nous qui les mangerons sous forme de carottes ou de choux-fleurs,* *( En français dans le texte.) parce qu'on en fait des engrais, vieux, me dit-il. Tu ne t'entends pas en agriculture, alors que mon paternel à moi est vigneron»* *( En français dans le texte.)
Quand nous procédions à la dissection d'un chien ou d'un chat crevés, les camarades étudiantes sortaient et nous laissaient le champ libre.
«C'est le combat sans infirmières!* *( En français dans le texte.) disait notre professeur. Elles ont déserté le champ de bataille.»* *( En français dans le texte.)
Comme si nous, les garçons, avions plaisir à manipuler les chats crevés, que les gardes de la mairie ramassaient dans les rues. Parfois aussi le laboratoire chômait,* *( En français dans le texte.) car, apparemment, la gent animale* *( En français dans le texte.) se montrait prudente et se gardait des bistouris des étudiants.
Je suivais donc, ici avec zèle, là sans enthousiasme, ces disciplines des sciences de la nature, pour lesquelles j'avais obtenu ma bourse, mais ma passion pour les lettres, l'histoire et la géographie demeurait inchangée. Aussi, de temps à autre, suivais-je en auditeur libre les cours de ces matières et surtout je continuais de lire pour étendre le plus possible ma culture. Naturellement, cela me prenait du temps et m'empêchait de me concentrer comme j'aurais dû dans la branche qui m'avait été assignée, si bien que mon succès à tous mes examens était compromis. Je les passais avec quelque accident de parcours, car quand je réussissais à l'écrit, j'étais parfois recalé à l'oral. Dans certaines matières, la botanique par exemple, j'avais de bons résultats, en zoologie j'étais passable, en physique et chimie plutôt faible.
En France les cours dans les amphis des Facultés pouvaient être suivis par n'importe quel étudiant qui en avait envie, même s'il n'y était pas inscrit. A diverses fins et pour différents intérêts, quiconque, même sans être étudiant, pouvait y assister en auditeur.
De temps en temps, j'allais surtout à l'amphi de droit écouter des cours de droit romain, de droit civil, sur les problèmes de la propriété et une série d'autres questions que me recommandaient mes camarades albanais inscrits à cette Faculté. Dans ces amphithéâtres on assistait aussi quelquefois à de grosses blagues. Il n'y avait pas de registre, personne ne vous demandait qui vous étiez ni d'où vous veniez. On entrait, prenait place, le professeur arrivait, certains se levaient, d'autres non, quelques-uns applaudissaient, quelques autres sifflaient ou tapaient du poing sur leurs bancs. Le professeur ne se décontenançait pas, il se mettait à parler et ne s'arrêtait pas, même en cas de vacarme. Dans l'amphi on entendait parfois des gens tousser en cadence, mais le professeur restait indifférent et poursuivait son cours. Certains, qui s'ennuyaient, sortaient, seuls ou en compagnie de camarades, garçons ou filles, en plein cours. Même dans de pareils cas, le professeur ne perdait pas son calme, il continuait de parler, faisait un signe de salut à ceux qui s'en allaient et la seule chose qu'il lui arrivait de leur dire était de ne pas faire claquer la porte. Il restait imperturbable jusqu'à la fin de son cours. Quand il entendait la sonnerie, il coiffait sa toque qui accompagnait sa toge et sortait. Que l'on applaudit ou pas, cela lui était égal. Le cours ne comportait ni questions, ni réponses, c'est-à-dire pas de «travaux pratiques», comme nous les appelons aujourd'hui; il ne restait donc que ce que vous appreniez vous-mêmes dans les ouvrages des professeurs de la matière ou d'autres, que l'on trouvait à la bibliothèque.
A la Faculté des lettres et à celle d'histoire et de géographie les choses étaient différentes. A leurs cours, comme à ceux de la Faculté de droit, pouvaient assister aussi des étudiants des autres facultés, mais on leur demandait leurs cartes. Généralement ces cours, surtout ceux de géographie, n'étaient pas fréquentés par beaucoup d'auditeurs libres. Un dicton populaire français dit bien que «les Français ne connaissent pas la géographie».
Je fréquentais avec goût et intérêt des cours et des conférences de littérature, de philosophie et d'histoire. Bien que je n'eusse pas d'examens à passer dans ces matières, j'écoutais attentivement ces leçons, je les comprenais et je peux dire avec conviction que, sans viser à un diplôme, j'acquis de vastes et précieuses connaissances sur l'évolution de la culture universelle, particulièrement française, et sur les diverses époques de l'histoire de la France et du monde. Ces connaissances, accumulées à ces cours que je suivais spontanément, mais qui absorbaient le temps que j'aurais dû consacrer aux sciences de la nature que m'avait assignées notre ministère, me furent d'une grande aide à l'époque déjà, mais surtout dans ma vie de révolutionnaire.
Les analyses qui étaient faites des diverses époques, des événements, des auteurs, des insurrections, des idées, des programmes et, dans l'ensemble, de leur philosophie, soit à la Faculté des lettres, soit à celle d'histoire, avaient, certes, un caractère bourgeois, mais souvent ces analyses étaient effectuées dans une optique progressiste. Les commentaires avaient un fond authentique et l'on ne déformait le caractère ni de la littérature classique, ni de l'époque des Lumières et de la révolution, ni de l'époque romantique, parnassienne, ni des divers courants, comme ceux de Rimbaud, Mallarmé, France, Gide, etc.
En philosophie, que ce fût la philosophie française, anglaise ou allemande, dominaient les conceptions métaphysiques, idéalistes. Marx et le marxisme étaient ignorés devant Fichte, Klopstock, Durkheim, Hegel, Nietzsche, Bergson, etc., ou n'étaient analysés que sommairement et juste pour pouvoir être réfutés. Mais dans des groupes d'étudiants, la question du marxisme était posée différemment. Dans des débats organisés, des conférences, des rneetings, et dans des cafés et des clubs d'ouvriers, nous allions écouter des orateurs, communistes et ouvriers, au cours de leurs discussions avec des adversaires du marxisme. Ce genre de débats et de polémiques étaient des plus intéressants, car tous pouvaient y poser des questions, y intervenir, applaudir, siffler, en buvant de la bière ou du vin à la fumée des cigarettes qui formait un brouillard épais. Parfois, nous avons assisté aussi à des descentes de police, car on en venait aux mains. La police vous demandait vos papiers, fourrait dans ses fourgons ceux qui s'étaient bagarrés et les conduisait au commissariat. Aussi, chaude fois que nous allions à des réunions de ce genre en dehors de l'Université, avions-nous soin de prendre avec nous notre passeport et notre carte d'étudiant.
La police intervenait dans divers locaux mais pas à l'Université, cela étant interdit par la loi. Dans les seuls cas de délits graves, avec l'autorisation du recteur, les autorités de la justice pouvaient y entrer pour mener leur enquête, alors que dans le cas de manifestations, de rixes et de conférences qui avaient lieu à l'intérieur de l'Université, la police ne pouvait jamais intervenir. Il advenait que des affrontements aient lieu dans la rue entre la police et les étudiants; après une bonne bagarre, les étudiants s'enfermaient dans la cour de l'Université, alors que les policiers ne pouvaient que les regarder de dehors. Ils ne pouvaient rien contre eux, il leur était interdit d'entrer.
Nous étions contraints d'acheter les manuels scolaires .avec notre propre argent, ce qui appauvrissait notre budget déjà fort précaire. Je fréquentais deux bibliothèques et je ne me souviens pus qu'il y en ait eu d'autres dans toute la cité universitaire. L'une était la bibliothèque même de l'Université, comprise dans les bâtiments de cette dernière. Quant à l'autre, la bibliothèque municipale, assez éloignée de celle-ci, elle se situait face à l'Esplanade. Il fallait, pour y arriver, suivre une longue artère, comme une espèce de ceinture, qui longeait l'Hôpital, remontait l'avenue séparant le Jardin des Plantes de l'Ecole de médecine, débouchait sur la «Promenade du Peyrou», passait l'Arc de Triomphe, construit à la gloire de Louis XIV, descendait la rue Foch, la rue de la Loge et aboutissait à l'«CEuf ». C'était une construction de style du XIXe siècle, avec une grande grille, un large escalier, aux rampes de fer joliment forgé par les artisans locaux. La grande porte franchie, on pénétrait dans un vestibule, aux murs couverts de livres enfermés dans des armoires vitrées, d'où l'on entrait dans la salle de lecture, elle-même pleine de tables occupées et où régnait un silence complet. Au milieu, comme dans les Facultés, se dressait une chaire, derrière laquelle était assis un érudit toujours en train de lire. Au fond de la salle se trouvaient les bibliothécaires. S'étant fait remettre son livre, l'étudiant s'installait en silence dans la salle et commençait sa lecture. Si quelqu'un avait besoin d'une explication, il se levait et allait se renseigner auprès de l'érudit. Quand celui-ci était en mesure de répondre à la question, il le faisait à l'instant, dans le cas contraire, il vous inscrivait le nom d'un professeur et vous montrait une porte sur un côté de la salle et vous disait d'aller vous adresser là ! On entrait dans un salon, où l'on trouvait ce monsieur, qui vous donnait toutes les explications requises. Je me souviendrais de cette bibliothèque pour son ordre, sa tranquillité et ses professeurs très affables, savants et toujours prêts à vous aider.
Nous y allions très souvent avec Sotir Angjeli, un excellent camarade à moi, placide, honnête et studieux. Il avait un goût particulier pour les sciences de la nature, mais ne s'intéressait quasiment à rien d'autre. C'était même moi qui lui lisais les nouvelles dans les journaux et les lui commentais. Un vrai «homme des sciences d'observation», comme nous le pensions alors. Or si quelqu'un qui s'adonne aux sciences humaines a besoin d’une connaissance, fût-ce sommaire, des sciences de la nature, à plus forte raison un homme des sciences d'observation doit-il être doté d'une culture suffisante dans les sciences humaines, politiques, etc. Sotir et moi avions été dans la même classe au lycée, nous l'avions termine ensemble, nous étions allés ensemble à Montpellier où notre amitié ne fit que se renforcer. Nous retournâmes à des époques différentes dans notre pays et prîmes, plus ou moins, des orientations différentes dans la vie. 11 devint professeur, et l'un des meilleurs, du gymnase de Tirana, moi, je fus d'abord nommé instituteur à Tirana. puis à Korça. La Résistance commença et je m'engageai dans la lutte. Sotir ne s'y lança pas, mais resta malgré tout du côté du peuple, toujours honnête, simple, antifasciste. Après la Libération, il devait devenir professeur, et toujours l'un des meilleurs, de l'Université de Tirana. Il était si modeste et timide qu'il ne sollicita jamais une faveur de ma part, ni même ne demanda à me voir. Je le fis demander à deux ou trois reprises, il vint me voir; nous nous embrassâmes. Je l'interrogeai, lui demandai son avis sur l'essor ultérieur de notre Université, m'intéressai beaucoup à lui lorsque j'appris qu'il était atteint d'une maladie grave, et fus consterné d'apprendre sa mort prématurée. 1Vlais je parlais des années où nous étions ensemble étudiants à Montpellier. Il logeait alors dans une chambre proche de la bibliothèque municipale. D'habitude, j'allais le chercher chez lui et nous nous rendions ensemble à la bibliothèque.
Nous nous fréquentions beaucoup, nous nous prêtions jusqu'à notre dernier franc, nous étudiions ensemble et prîmes ensemble cinq ou sept leçons de danse ! Il était petit de taille et nous riions lorsqu'il lui arrivait de danser avec une «dame» plus grande que lui.
Une fois il nous arriva un, histoire, dont le début fait rire, mais dont la fin fut amère.
Sotir et moi décidâmes un soir d'aller au Théâtre municipal, voir «Les Cloches de Corneille». C'était la première fois de notre vie que nous allions à l'opéra. Nous entrâmes dans l'édifice et nous regardions avec curiosité le grand escalier en fer à cheval, les murs tendus de miroirs, le sol couvert de tapis rouge, les fauteuils en velours pourpre, etc., le tout dans le genre des théâtres du XIXe siècle. Le premier acte terminé, nous nous levâmes et gagnâmes le foyer. Nous allumâmes chacun une cigarette et nous nous promenions en regardant les tableaux et les ornements des murs, mais nous étions frappés du fait que beaucoup de gens semblaient nous fixer.
«Qu'est-ce qu'ils ont à nous reluquer comme ca, courtaud comme tu es! dis-je à Sotir, d'un ton mi--plaisant, mais aussi mi-soucieux de toute cette attention que nous semblions attirer.
- T'occupe pas d'eux, me répondit S;,tir, s'ils ont envie de nous regarder, ils n'ont qu'à le faire!»
Il n'avait pas fini de parler qu'un agent de police se présenta devant nous et nous dit:
«Eteignez vos cigarettes, vous ne savez pas qu'il est interdit de fumer au foyer?»
Je jetais ma cigarette et l'éteignis. Sotir tarda un peu à faire le même geste et dit à l'agent:
«Ça va, ça va»,* *( En français dans le texte.) mais avec une certaine indifférence. L'autre, offensé, revint à la charge:
« Votre passeport !»
Il sortit son carnet et prit note du nom, de l'adresse et de la profession de Sotir. Contravention. J'intervins et lui dis
«Monsieur l'agent, vous devez nous excuser, c'est la première fois que nous venons dans ce théâtre et nous n'en connaissions pas les règles!
- On n'outrage pas la police française comme l'a fait cet individu», me répondit-il en me regardant durement.
Sotir protesta
«Je ne vous ai rien dit d'outrageant.
- Je te ferai voir si tu m'as outragé ou pas», répliqua l'agent. Et il s'en fut.
«Mort aux vaches!»* *( En français dans le texte.) dis-je en riant à Sotir pour lui donner courage, me rappelant le cri de Crainquebille dans la fameuse nouvelle d'Anatole France.
Nous avions complètement oublié cet incident, quand, dix jours plus tard, Sotir reçut une citation pour outrage à la force publique. Nous nous mîmes tous deux au travail pour préparer sa défense, trois pages tapées à la machine. Le jour fixé, Sotir avec sa «plaidoirie» dans la poche et moi comme témoin, si l'on m'acceptait, nous nous rendîmes au tribunal. L'antichambre précédant la salle était pleine, sûrement d'accusés comme Sotir. De la salle on entendait appeler les noms. Vint son tour, nous nous levâmes tous deux pour entrer. Un des juges demanda:
«Qui est Sotir Angjeli?
- Moi, répondit Sotir.
-- Et toi? fit-il se tournant vers moi. Attends ton tour.
- Je suis son témoin! lui expliquai-je.
- Fiche le camp! On n'a pas besoin de témoin!» dit-il en me regardant de travers et, du doigt, il me montra la porte.
Au bout de cinq minutes à peine réapparut Sotir. Jugement expéditif. Je l'interrogeai:
«Comment ça s'est passé?
- Le juge m'a demandé mon identité. Il m'a dit que j'avais outragé un officier de la force publique. J'ai sorti de ma poche les feuillets que nous avions préparés, et dès que j'ai commencé à en lire les premiers mots, il m'a demandé
«Qu'est ce que c'est que ça?
- Ma défense, lui ai-je répondu.
- Remets-la dans ta poche, on n'a pas le temps d'entendre tes histoires. Cinq francs d'amende!» et il cria: «Au suivant!» Voilà tout le procès!»» fit Sotir, concluant son récit, puis, apparemment offensé qu'on n'ait pas écouté sa plaidoirie, il prit courage:
«Cinq francs d'amende! Ils nous ont fait venir jusqu'ici pour si peu! Je vais retourner au théâtre, allumer de nouveau une cigarette et je referai le même truc à cet agent ! »
Mais l'affaire eut une suite. Quelques jours plus tard, un agent de police frappa à la porte de Sotir et lui tendit la facture des frais du procès: cent francs! l'amende, c'était vrai, n'avait été que de 5 francs, mais à cette somme s'ajoutaient 95 francs pour les frais de justice qu'il devait absolument payer, s'il ne voulait pas être envoyé en prison! Le malheureux Sotir fut contraint de verser cette somme. Pourquoi? Simplement parce qu'il avait dit à un agent «Ça va, ça va».
Nous étions abonnés à un restaurant situé dans la rue qui conduisait à la gare, la rue Maguelone, si je m'en souviens bien, et nous y prenions nos repas, à midi et le soir. C'était un petit restaurant à la salle oblongue, simple et avec quelque huit tables pour quatre clients chacune, séparées au milieu par un étroit couloir. Un seul garçon faisait le service pour tous. Le patron était un très brave homme, placide et honnête. Il cherchait à nous satisfaire et nous le payions régulièrement dès que nous recevions notre bourse. Nous étions quatre ou cinq Albanais à y prendre nos repas. A part nous, il était fréquenté par des étudiants syriens, irakiens, d'Arabie saoudite. Je me souviens des noms de certains d'entre eux, Nesim, Kamel, Ahmet, Teufik. Il y en avait aussi du Liban et de Palestine, des Syriens, comme Fuad, Namik et d'autres. Nous étions là comme en famille, de très proches camarades, à l'université et dans la vie extra-scolaire. A part nous, étudiants, y venait de temps à autre quelque voyageur qui voulait se restaurer à bon marché. Nous allions souvent avec les étudiants étrangers faire une belote dans un café et, si nous n'avions pas d'argent, c'étaient eux qui nous offraient le café; quand c'étaient eux qui étaient raides, ce qui était moins fréquent (car ils recevaient une bien plus grosse somme, presque le double de la nôtre) c'étaient nous qui payions. Ils étaient tous très gentils, honnêtes et simples, même si c'étaient peut-être des fils de marchands ou de propriétaires terriens. Il leur arrivait du Liban. de Syrie, d'Arabie saoudite, des caisses pleines d'oranges, de figues et de dattes empaquetées. Ils ne manquaient jamais de nous offrir un paquet de dattes, de figues ou de ces grosses oranges de Palestine ou du Liban. Nous connaissions aussi des étudiants d'Egypte, d'Algérie et d'autres nations arabes, mais ne communiquions pas aussi bien avec eux et les fréquentions moins. Qui sait ce que sont devenus tous ces garçons. quel chemin ils ont pris et quelle idéologie ils ont embrassée !
Les Français, généralement, ne boivent pas d'eau à table, mais du vin, du «pinard», comme certains disaient, alors que nous, «Albanoches», nous buvions surtout de l'eau. Seulement quand nous recevions notre bourse nous prenions une bouteille de vin et invitions aussi le patron et le garçon. Les Français en général mangent peu de pain, alors que nous, Albanais, en mangions beaucoup. Le patron du restaurant avait appris à connaître nos habitudes et il réglait no; portions en conséquence.
Toujours, à midi, nous riions avec le garçon qui était devenu comme notre camarade. Avant que nous n'arrivions pour déjeuner, il mettait les couverts, plaçait au milieu des tables une corbeille pleine de pain blanc. A peine assis, arrivait François, le garçon, qui nous demandait ce que nous allions prendre, et, le temps pour lui d'aller à la cuisine chercher les plats, le pain avait disparu de la corbeille. Lorsqu'il plaçait les assiettes devant nous, nous le tirions par sa veste blanche et lui disions
«François, tu es jeune, comment as-tu perdu la mémoire? Tu as oublié de nous apporter du pain!»
En riant, il nous répondait:
«Et ici, dans cette corbeille, qu'est-ce qu'il y avait? Des marrons?» et il allait quand même nous rapporter une nouvelle corbeille de pain.
Pendant tout le temps que je passai à Montpellier, je prenais mes repas dans ce petit restaurant; je ne pouvais le quitter, et il n'y avait aucune raison à cela : nous ne mangions pas mal et le patron nous faisait crédit, car parfois nos bourses tardaient deux ou trois mois à arriver. C'était l'époque où, en Albanie, les fonctionnaires de l'Etat restaient parfois jusqu'à huit mois sans recevoir leur traitement. Nous touchions nos chèques dans une petite banque qui nous retenait de 10 à 15 francs sur 1 000 francs.
Je n'allai au théâtre que deux ou trois fois, mais beaucoup d'autres camarades ne le fréquentaient pas souvent, car les billets coûtaient cher. En revanche, nous allions voir chaque nouveau film qui sortait. La ville ne comptait que trois cinémas, du moins à ma connaissance, et ils étaient tous situés au centre. L'un d'eux était plus grand et les billets y coûtaient un peu plus cher. Là, naturellement, nous prenions des billets pour les tout premiers rangs, alors que dans les deux autres cinés, qui se trouvaient dans la même rue, les prix des places étaient plus abordables. Pour ces deux derniers, les camarades nous trouvaient parfois aussi une carte d'entrée spéciale que donnaient les magasins, grâce à laquelle on ne payait que la moitié du prix, mais seulement le deuxième ou le cinquième jour de la représentation et aux premières heures de l'après-midi, quand il n'y avait pas beaucoup de spectateurs. Les cinémas à Montpellier étaient toujours combles, mais les séances préférées étaient celles de huit heures du soir. En sortant du cinéma, ceux qui avaient de l'argent allaient souper dans des restaurants qui servaient des mets de choix; quant à nous, étudiants pauvres, nous faisions un tour à pied avant de rentrer nous coucher.
Je suivais aussi les parties de football, mais pas très régulièrement. Quand j'allais à un match, c'était un footballeur hongrois, avant-centre de l'équipe de Montpellier, qui me passait un billet. Un des meilleurs joueurs de l'équipe, il s'appelait Pishta. Il logeait dans le même immeuble que moi. Nous nous connûmes, nous liâmes d'amitié et, pour chaque rencontre, il ne manquait pas de me mettre dans une enveloppe un billet que lui donnait son club et de la glisser dans ma boîte postale au pied de l'escalier. Il n'oubliait jamais de le faire. Je n'étais pas un mordu de football, mais je soutenais de tout cœur Montpellier et quand Pishta marquait un but, et il en marquait beaucoup, j'applaudissais à tout rompre.
Lorsque le temps se réchauffait, c'est-à dire en juin, avant de rentrer en Albanie pour les vacances, les dimanches, par beau temps, nous allions avec des camarades à la plage de Palavas. Elle était assez proche de Montpellier, à moins de trois quarts d'heure, et reliée à la ville par un tortillard qui ne roulait pas à plus de 20 à 25 à l'heure. Il démarrait comme une tortue, débouchait sur la plaine, traversait quelques petits villages et arrivait enfin à. Palavas, dont la gare ressemblait à un hangar en tôle, où l'on pouvait juste s'abriter quand il se mettait à pleuvoir. Le sable n'y était pas mauvais, mais sans comparaison avec le sable doré de nos plages, que je n'avais jusqu'alors jamais vues de mes yeux. J'avais été à Vlora et à Durrës quand j'étais à l'école, mais pas à la plage. Celle de Palavas était environnée de quelques cabanons, dans le genre des maisonnettes qu'avaient fait construire les commerçants de Tirana sur la plage de Durrës. Seulement, à Palavas, il y avait un casino et, audessous du bâtiment, une piste de danse, où nous allions, après avoir pris un bain, boire une orangeade et danser jusqu'à l'heure du train, car il n'y avait pas d'hôtel où passer la nuit. Palavas comprenait en tout et pour tout deux rues. Entre les deux s'allongeait un canal d'environ un mètre cinquante de large qui se remplissait de l'eau de la mer et où pénétraient les barques de pêche et quelques embarcations à repeindre. C'est là où j'entrais pour la première fois dans l'eau, naturellement en battant des pieds et des mains et en faisant flic-flac comme les oies, avec mes camarades, parce que nous ne savions pas nager. Nous ne nous éloignions donc pas du bord, nous avancions aussi loin que nous avions pied et revenions bien vite sur nos pas de crainte de nous noyer. La deuxième année nous apprîmes à flotter tant bien que mal. Mais je me souviens qu'un jour, où, par malheur, la mer était agitée, je dépassai un peu la limite et, malgré mes efforts pour regagner le bord, l'eau m'entraînait vers les profondeurs. J'appelai au secours un camarade français qui se trouvait là et c'est lui qui vint me tirer de cette situation.
La gare de Palavas à Montpellier était un petit bâtiment, mais d'aspect riant, à l'entrée d'une avenue débouchant sur l'Esplanade. Celle-ci était sillonnée d'allées bordées d'arbres, avec des bancs. De chaque côté partaient des chemins adjacents. On y trouvait des étudiants, des gens du peuple, des amoureux, des femmes promenant leurs bébés dans des voitures, et cela en toute saison. L'Esplanade et la Promenade du Peyrou étaient les seuls beaux parcs de la ville, mais sans beaucoup de fleurs, avec de petits buis et surtout de grands arbres. Quoi qu'il en fût, c'étaient les lieux préférés des citadins. Les étudiants, après avoir fait deux ou trois tours à l'«CEuf», passaient à l'Esplanade qui n'était pas très éloignée. Là, au printemps et au début de l'été, avait lieu une foire. D'un côté de la large allée étaient mises sur pied des baraques en planches ornées d'enseignes lumineuses, et où se vendaient des gâteaux, des jouets, de menus articles d'artisanat. On y trouvait aussi quelque stand de tir où l'on pouvait gagner un ballon, un? bouteille de liqueur, où quelque autre objet. Nous tirions aussi, et il faut dire que nous étions parmi les meilleurs, nous ne nous en allions jamais sans une bouteille de vin, un paquet de biscuits ou de bonbons. Chaque stand avait sa musique, sa radio ou son gramophone, et tous ces sons retentissaient en même temps. A l'époque, cela nous semblait attrayant, mais de toute façon il se créait une cacophonie et un vacarme inouïs. Malgré tout, nous nous promenions avec plaisir au milieu des lumières, de la foule, nous regardions les stands avec leurs ornements, nous entendions les chansons de films reproduites sur des disques. nous riions et faisions quelque plaisanterie. Cette foire, si je ne me trompe, durait une quinzaine de jours et. pour la ville comme pour nous, les étudiants, c'était un événement.
A une extrémité de l'Esplanade se dressait un mur qui la limitait et d'où l'on pouvait descendre, si l'on voulait, en empruntant un escalier de pierre et déboucher sur une autre rue longeant un torrent qui s'appelait «Verdanson». Ce détail m'est resté fixé à la mémoire car nous passions par là pour gagner une ruelle où habitait, dans une chambre meublée, un vieil ami à moi du lycée, Shefqet Shkupi de Kosova. C'était un excellent camarade, tranquille, honnête, plus âgé que moi. J'aimais beaucoup sa compagnie. Quoi qu'il fît, des dizaines de fois par jour il relevait ses lunettes qui lui descendaient sur le bout du nez.
«Relève tes lunettes, Shefqet, lui disais-je, car elles vont tomber par terre et tu n'as pas de quoi t'en acheter d'autres!»
Tout, à l'époque, sui-tout pour nous, étudiants, était cher, mais, par bonheur, nous étions jeunes et nous n'eûmes pas à dépenser un sou pour un docteur. Mme quand nous avions mal à la tête, des camarades français comme Roncant ou le Grec Thano oui faisaient leur médecine, venaient nous voir. Shefqet, lui, faisait des études de droit et, à son retour en Albanie, il fut nommé juge. Il ne participa pas à la Lutte de libération nationale, mais se rangea aux côtés du peuple et, jusqu'à son passage à la retraite, travailla au tribunal de Vlora. Il m'envoie chaque année ses vœux pour mon anniversaire.
De l'escalier de pierre de l'Esplanade nous nous rendions à pied, à travers une étendue plate, vers une petite rivière ou un petit étang. Au bord de l'eau se dressait un café avec un phono ; il y avait aussi des barques à rames à louer. A deux ou trois, nous en prenions une et faisions quelques tours en ramant.
Tels étaient nos «amusements et distractions» à Montpellier. La Promenade du Peyrou aménagée au XVIIe siècle y jouait un rôle important. C'était vraiment une promenade splendide, conçue avec goût, aux murs blancs faits de belles pierres, et une grande porte aux grilles de fer ciselées avec art. Au milieu de l'allée centrale, sur un grand piédestal, se dresse la statue de Louis XIV. D'après ce que me dirent les étudiants, l'auteur de cette oeuvre s'était suicidé après l'inauguration, parce qu'il avait oublié de munir le cheval d'étriers si bien que les jambes du roi pendaient comme celles de Sancho Pança.
A l'entrée de la Promenade se dressait, telle une tour de garde, un très beau monument, plein de grâce, auquel on accédait par un escalier en pierres blanches et monumentales. C'était un château d'eau.* *( En français dans le texte.) L'eau y était conduite par un imposant aqueduc, long de 800 à 900 mètres, construit lui aussi en pierres blanches, à deux étages d'arcades superposées plusieurs siècles auparavant par des gens qui semblaient être passés maîtres dans des constructions de ce ,genre, que l'on trouve aussi dans d'autres lieux du Languedoc, comme à Sète, à Nimes, etc. Dans cette promenade remplie de grands platanes séculaires le château d'eau et l'aqueduc formaient un ensemble superbe. De pareils platanes étaient plantés non seulement sur la grande promenade, mais aussi sur les deux bords de la rue qui descendait vers le bas.
Nous fréquentions la Promenade du Pêyrou, non seulement pour nous y promener, nous allions aussi y étudier à l'ombre des arbres et au bord des jardins enceints de grilles de faible hauteur forgées avec art.
A la Faculté de médecine, chaque année, au début des cours, était organisé le fameux monôme* *() des étudiants, qui traversait la «Tour des Pins», la grande porte du Peyrou et parcourait les rues qui conduisaient à l'Arc de Triomphe. C'était une manifestation joyeuse, curieuse, faite de chants, de danses, d'orchestres, de sifflements, de vieilles chansons traditionnelles, de chansons de la révolution bourgeoise, comme «Ça ira, ça ira, les aristos à la lanterne»*, *( En français dans le texte.) de chansons grivoises* *( En français dans le texte.) d'étudiants pleines d'esprit et de saveur, émaillées d'injures à l'adresse de la police et des autorités. Le joyeux brouhaha qui remplissait la rue Foch, descendait dans la rue de la Loge et le cortège s'arrêtait là, à la maison de Roudelet, où vécut Rabelais, figure illustre de l'Ecole de médecine de la ville. De la rue de la Loge, le monôme se déployait sur la place de la Comédie où commençaient les danses, les farandoles, les tours d'adresse. Les loustics grimpaient au monument des Trois Grâces et c'était à qui les embrasserait, les caresserait ou ébaucherait d'autres gestes plus scabreux. Cela continuait Jusqu'à tar d dans la nuit. La police n'intervenait jamais, cette manifestation étant une tradition séculaire et sacrée des étudiants. Ceux des cour s supérieurs prétendaient qu'ils organisaient le monôme pour les bleus*, *( En français dans le texte.) afin de les initier à la tradition et dé les encourager:
Dans cette vieille ville universitaire étaient nés et avaient vécu le philosophe Auguste Comte, fondateur du positivisme, Cambacérès, législateur de Napoléon, un des principaux rédacteurs du Code civil français, le poète Valéry, qui, lui, était né à Sète, où il avait rencontré pour la première fois André Gide et d'autres écrivains célèbres.
J'aimais beaucoup la peinture, et j'allais souvent visiter le musée qui tenait son nom du peintre montpelliérain du siècle passé, François Xavier Fabre. Il s'y trouvait des tableaux célèbres. J'avais un faible pour Corot et le brillant de son coloris, la simplicité de son style, pur et riche de sentiment tant dans les paysages que dans les portraits. J'aimais aussi les tableaux si chaleureux de Gustave Courbet, pour ses plaines avec leurs meules de foin et leurs ombres d'où semblait s'exhaler le parfum de l'herbe des prés, avec leurs paysannes laborieuses. Je goûtais beaucoup son tableau réaliste, où le mécène donne un coup de chapeau au peintre, en lui disant Bonjour, Monsieur Courbet*. *( En français dans le texte.) J'admirais les oeuvres de ce peintre réaliste, d'abord, naturellement, parce qu'elles étaient d'une grande beauté, mais aussi parce que Courbet avait été un révolutionnaire, et même poursuivi et interné par le gouvernement réactionnaire de Thiers pour avoir participé à la Commune de Paris. Je contemplais avec ravissement ses belles oeuvres que sont les Baigneuses et Baudelaire.
Ce musée contenait aussi de nombreux tableaux et et sculpture célèbres, notamment les Femmes d'Alger de Delacroix. On y trouvait des peintures hollandaises de l'école flamande, des bustes de Houdon, l'auteur du célèbre buste de Voltaire.
Chaque fois que s'ouvraient à Montpellier des expositions de peintures et de sculptures, j'allais les visiter et m'instruisais à les observer. Elles élargissaient mon horizon, développaient mes sentiments et m'aidaient à mieux comprendre et à goûter la vie sociale et culturelle d'un peuple à la civilisation si riche et si variée.
Une fois, je visitai les vestiges de Maguelone détruite par les Francs de Charles Martel. Je restai là sur les ruines, au bord de la mer, au sud de Montpellier, ville importante du Moyen Age, construite sur les ruines d'une vieille cathédrale et, à ces moments, je m'efforçais d'imaginer les guerres de Charles Martel, de Pépin et Bref, le refoulement des Sarrasins et, tour à tour, d'autres épisodes du Moyen Age français. Je vis Aigues-Mortes, cité port du haut Moyen Age, entièrement entourée de remparts. C'est là, si je ne m'abuse, que Saint-Louis s'embarqua pour l'Egypte et Tunis, où il fut fait prisonnier par les Arabes au cours d'une de ses expéditions.
Je visitai aussi en à peine vingt-quatre heures Nîmes, lieu de naissance d'Alphonse Daudet, la «Maison carrée» et les arènes, deux ouvrages construits par les Romains, quand ils occupèrent la Gaule. Ce sont des monuments fort bien conservés. Aux arènes, j'assistai à une course de taureaux avec mise à mort*. *( En français dans le texte.) C'était la première fois que je voyais de mes yeux un pareil combat et j'y avais été incité par la lecture d'un récent roman «Arènes sanglantes»*. *( Roman de Blasco Ibañez.)
Mais j'étais très intéressé par la littérature et je dépensais pour l'achat de livres une partie de ma bourse. Je m'efforçais de lire des romans que la critique qualifiait de progressistes, mais je lisais et relisais aussi les grands classiques à la bibliothèque de l'Université. On y trouvait également la littérature récente. J'achetais chaque jour «l'Humanité», et chaque semaine «Le Canard enchaîné». Je lisais les autres journaux au café, notamment la «Dépêche de Toulouse», «le Temps» etc. Dans les autres organes de presse, de toutes sortes, de tous courants, de chaque province et pour chaque branche de l'économie, qui abondaient en France, je jetais un coup d’œil sur les événements «flash» de la politique extérieure ou sur quelque fait sensationnel de la vie du pays. J'achetais quelquefois «Les Nouvelles littéraires», une revue hebdomadaire mais qui coûtait cher.
Il y avait à Montpellier une librairie qui louait des livres à de très bas prix à condition qu'on les conservât bien. J'avais le souci de la bonne garde des livres et je l'ai toujours. J'ai dans ma bibliothèque de vieux livres et de nouveaux, que j'ai passés et passe tant de fois entre mes mains. Malgré tout, ils sont en parfait état, comme neufs, sauf que les pages de certains d'entre eux sont jaunies par le temps.
Je profitai donc beaucoup de mes lectures. Je jugeais, avec maturité, je crois, pour mon âge, les importants événements internationaux, je pris conscience de la férocité de la bourgeoisie à l'encontre du prolétariat et de l'oppression qu'elle faisait peser sur lui. Je me trouvai en France lorsque Hitler s'empara du pouvoir. C'étaient des moments graves que nous aussi, étudiants là-bas, jugions tels. Nous suivions la presse et voyions bien que le fascisme et le nazisme s'armaient, qu'ils préparaient la guerre, qu'ils se livraient à des provocations. Les ligues fascistes françaises relevaient la tête, les gouvernements de l'époque les finançaient, les soutenaient, lès poussaient contre le Parti communiste français et les éléments progressistes. Dans la presse se découvraient les hypocrisies et les desseins des gouvernements pseudo-démocratiques français, britannique et américain. Les déclarations du Premier ministre français d'alors, Albert Sarraut, selon lesquelles la France ne permettrait pas que Strasbourg fût exposée à la menace des forces allemandes, lorsque Hitler occupa sans coup férir la Rhénanie, déchirant ainsi le Traité de Versailles, n'étaient que de la frime.
Les «démocraties» occidentales et les Etats-Unis d'Amérique avaient financé l'Allemagne revancharde, remis sur pied les Krupp, aidé à l'instauration de la dictature fasciste de Hitler, pour le lancer dans une guerre contre l'Union soviétique.
En France, et concrètement à Montpellier, le champ m'était librement et largement ouvert pour m'initier au marxisme-léninisme, pour mieux connaître la lutte et la vie dans l'Union soviétique de Lénine et de Staline. La section du Parti communiste français à Montpellier possédait un kiosque particulier où étaient vendus des livres et des brochures sur Marx, Engels, Lénine, des discours de Staline, etc. On y trouvait, en brochures, des commentaires que le Parti rédigeait lui-même de façon très compréhensible, car il les préparait à l'intention des ouvriers et des simples communistes, et, nécessairement, ils étaient tout aussi utiles, indispensables même, pour moi, jeune étudiant au cœur communiste. J'achetais généralement ces publications, car le parti les vendait bon marché, et, en outre, lorsque je parvins à fréquenter les clubs d'ouvriers que dirigeait le PCF, beaucoup d'autres écrits relativement courts m'étaient remis gratuitement et je les étudiais avec zèle. Lorsque je tombais sur des problèmes que je ne comprenais pas, j'allais demander des explications au kiosque. Le marchand de journaux n'avait pas le temps de me les fournir, mais il me donnait l'adresse d'un café perdu dans les faubourgs et me disait:
«Va là-bas, demande à voir le camarade Marcel et prie-le de t'expliquer, c'est un propagandiste du Parti!»
Je finis ainsi par lire régulièrement ce genre de publications, par fréquenter les clubs d'ouvriers, les débats qui s'y déroulaient et, grâce à tout cela, de jour en jour je m'initiais mieux à cette science qui devait devenir pour moi un but dans la vie et que je plaçais au-dessus des autres sciences de l'université. Je commençai ainsi à me saisir de l'arme tranchante de la lutte révolutionnaire. Je pris contact, comme lecteur, avec beaucoup de membres du Parti communiste français. Un jour, Marcel me dit:
«Demain sera mis en vente le livre de Politzer, le fameux philosophe, professeur à l'Université ouvrière ouverte par le Parti à Paris.
- Et vous ici, lui demandai-je, vous n'en avez pas une branche?
- Non», me répondit-il.
Peut-être ne s'avança-t-il pas, parce qu'il ne me connaissait pas bien, mais il me recommanda quand même de me procurer les «Principes élémentaires de philosophie» de Politzer, ajoutant: «Tu m'en diras des nouvelles»,* *( En français dans le texte.) par quoi il voulait dire, «tu verras combien il est riche, simple et compréhensible».
Il me donna aussi un autre conseil:
«A la fin de chaque chapitre Politzer pose des questions auxquelles le lecteur doit répondre lui-même. Si elles sont demandées par écrit, on n'a que plus de profita se préparer pour y répondre de la même manière.»
Le lendemain, j'allai acheter le «Politzer », au kiosque du Parti communiste. Je me mis à en lire et à en relire chaque chapitre. Quelle merveille! J'avais acquis pas mal de connaissances en philosophie marxiste, mais je peux dire que la présentation systématique, claire et compréhensible que Politzer faisait des lois et de la théorie marxistes dans leur ensemble me dessilla encore mieux les yeux, me fit comprendre plus à fond la lutte de Marx contre les Owen, les théories de Ricardo et les autres philosophes et économistes idéalistes, dont j'entendais parler différemment au cours des conférences tenues dans les amphis de l'Université. Je compris plus clairement les mensonges, les déformations, les falsifications auxquelles se livraient la bourgeoisie et ses gens pour tromper la classe ouvrière et défendre l'ordre d'oppression et d'exploitation.
J'étudiai plus sérieusement et en détail le «Manifeste» et «la Guerre civile en France» de Marx. Je m'instruisis encore davantage sur les férocités de la bourgeoisie, sur les horreurs de Thiers et du maréchal Galliffet, les assassins des Communards, je compris mieux ce qu'avaient été la Commune de Paris et les Communards, qui se lançaient à l'assaut des cieux. Tout ce que j'apprenais, je le rattachais à ma patrie, à mon peuple malheureux, mais jamais subjugué. A moi qui aimais tant l'histoire, les lectures sur Marx, Engels, Lénine, les discours de Staline et les brochures du Parti communiste français m'en rendaient l'interprétation et l'étude plus sérieuses, la clarifiaient dans mon esprit. Maintenant non seulement m'apparaissait plus nettement l'hostilité que nous devions éprouver pour la monarchie et Zogu, mais encore mes yeux et mon esprit se débarrassaient de certaines taches qui m'avaient voilé la vue sur ce que nous devrions faire, sur la manière dont nous devrions combattre et agir quand nous l'emporterions.
Particulièrement en 1932 et en 1933 ma passion pour les sciences .humaines se convertit en une nécessité et un devoir permanents. Au cours de cette phase, l'activité publique du PCF elle-même s'animait toujours plus et, en même temps que je suivais cette action, j'enrichissais sans cesse le bagage qui m'aiderait à mieux connaître et à assimiler la théorie marxiste.
Ces études détournèrent encore plus mon attention de celles qui m'avaient été formellement assignées. Je ne veux pas dire par là que je les sous-estimais, je poursuivais mes efforts et passai bien quelques examens, mais f us recalé à certains autres. En fin de compte, dans mon for intérieur, j'avais pris une décision: j'étudierais plus à fond les matières pour lesquelles j'avais le plus d'aptitudes. Ainsi je servirais ma patrie, et peut-être même la servirais-je mieux. L'Albanie de l'époque avait besoin de lumière, de progrès et d'une claire vision de son avenir dans tous les domaines, dans toutes les branches des sciences et toutes les autres activités. Mais par-dessus tout, pensai-je, elle avait un besoin urgent et indispensable de trouver la juste voie à suivre pour régler les questions essentielles de son développement politique et social. Je ne peux pas dire que, dès lors, je définis l'action politique comme devant être le but principal de ma vie, et je ne voyais pas non plus très nettement ce que je ferais et comment je le ferais à l'avenir. Ce qui, par contre, me paraissait plus qu'évident était le fait que ma patrie languissait sous un régime abhorré et que ce régime devait être aboli. Je savais bien que la chaudière en Albanie avait commencé à bouillir, que de nouvelles forces de progrès et de développement social, les ouvriers et les communistes révolutionnaires, se préparaient, s'organisaient. Avec les connaissances que j'avais acquises, pensais-je, je saurais me ranger à leurs côtés, militer avec eux et les aider de toutes mes capacités et de toutes mes forces. J'arrivais à cette conclusion surtout lorsque, au début de 1934, ma bourse me fut définitivement annulée: C'était un coup rude, car je n'avais aucun moyen de subsistance. Mais même après cela, j'étais résolu à poursuivre mes efforts pour trouver quelque manière de terminer mes études supérieures. Ce pendant, il était un point sur lequel j'étais plus que décidé: mon diplôme, si j'y parvenais, je ne chercherais plus à l'obtenir dans les sciences naturelles que l'on m'avait attribuées de force.
De toute façon, durant ces trois années d'étude à Montpellier, j'appris beaucoup de choses à l'Université et en dehors de celle-ci, et je considérais tout cela comme mes diplômes. A l'insu de mes camarades, mais pas de Sotir Angjeli, j'allais deux ou trois fois par semaine au bar de Marcel, dont je devins un client régulier. Il y venait des ouvriers du bâtiment ou d'autres branches de l'industrie, et la discussion allait bon train et sans réticence contre le patronat. Marcel commentait l'éditorial de «l'Humanité», et ~répondait aux questions qui lui étaient posées. J'appris là quand et où avaient lieu des débats contradictoires avec des délégués du Parti communiste français et des autres partis. Je suivais ces débats qui se déroulaient généralement dans des clubs d'ouvriers. Ils étaient remplis d'auditeurs des deux camps et de fumée de tabac, qui, elle, ne connaissait pas d'idéologie. C'étaient des conférences et des débats très intéressants. J'y fus initié à la manière de poser les problèmes, je vis comment se déroulait la joute oratoire des intervenants et comment leurs discours étaient accompagnés, selon l'approbation ou la désapprobation qu'ils suscitaient, d'applaudissements, de sifflements, de coups sur les bancs, de coups de poings, etc. Un chahut* *( En français dans le texte.) et un tintamarre* *( En français dans le texte.) que je n'aurais jamais imaginés. Parfois, comme je l'ai déjà dit, la réunion dégénérait en une véritable empoignade. J'assistai à certaines d'entre elles. Mais je m'instruisais et tout à la fois m'étonnais de l'éloquence de ces orateurs qui n'avaient pas de papier devant eux, de leur facilité d'élocution. L'un d'eux parlait, un autre l'interrompait, un autre encore posait une question et le premier, avec une étonnante présence d'esprit, répondait sans se troubler et retrouvait le fil de son discours juste au point où on le lui avait coupé.
«Comme ils sont forts!» me disais-je et je les admirais pour tout ce qu'ils savaient et disaient, mais parfois je me demandais: «Est-ce qu'ils ne parlent pas trop? Tout ce travail doit-il se limiter à des discours et à des débats? Et l'action?»
«Ça viendra!* *() me dit un jour un maçon, qui était près de moi au cours d'un de ces débats. L'essentiel est de connaître le marxisme, sa dialectique, puis le reste ira comme sur des roulettes».* *( En français dans le texte.)
A deux ou trois reprises un groupe d'étudiants bulgares prirent l'initiative d'organiser quelques réunions avec nous tous, étudiants balkaniques. Je demandai à quelques camarades
«Alors on y va?
- Tu es fou! me répondirent-ils. Au ministère de l'Instruction publique on nous accusera d'être des communistes.
- Bon, leur dis-je, alors on n'y va pas.»
Mais moi, j'y allai. Les réunions se passèrent fort bien, nous intervînmes tous sur les problèmes de nos pays. Je pris aussi la parole. Les interventions étaient empreintes d'un esprit de progrès, mais n'étaient pas de teinte nettement communiste. Malgré tout, ces réunions cessèrent, car il fallait obtenir l’autorisation de la police, et cela, nous nous y refusâmes.
J'y connus entre autres deux étudiants grecs, qui faisaient leur médecine. L'un d'entre eux, qui s'appelait Thano (ou Thanas), était en cinquième année et interne des hôpitaux* *( En français dans le texte.) au pavillon de psychiatrie. Je me liais à lui. Blond, de petite taille, il était gentil et franc. Je l'aimais bien et il me rendait cette amitié que j'avais pour lui.
«Thano, lui disais-je, si tu n'étais pas blond, mais noiraud et un peu plus grand, je dirais que tu es un de ces Albanais de Souli et de Foto Djavella, de Collocotron et de Bouboulina, qui soutinrent avec héroïsme votre révolution à l'époque d'Ypsilanti.»
Thano riait et me répondait par les vers:
«Vous, Albanais, toujours si fiers, Avec vos sabres et cimeterres, Vous, Albanais, de souche ancienne, Qu'avez-vous fait dans votre peine D'Ali pacha de Tépélène?»
Il m'avait invité deux ou trois fois à dîner à l'hôpital de psychiatrie. Lorsqu'il venait au café, Thano amenait aussi avec lui un malade mental «guéri», mais qui ne devait pas boire de vin, car l'alcool lui montait à la tête. Après avoir pris son café, un jour il dit à Thano:
«Si je sortais prendre un peu l’air, là, jusqu'au kiosque à journaux?»
Thano le laissa sortir, mais tout près il y avait un bar, et l'ami, à peine sorti, alla boire deux demis qui le grisèrent. On entendit un grand vacarme
«Ce doit être Maurice! s'écria Thano. Viens. Enver, il est en train de faire un malheur, il a bu!» On se précipita, rassura le barman, paya les verres, et lui fit nos excuses en lui expliquant que Maurice était malade.
Entre nous, étudiants albanais, il n'y avait ni querelles, ni animosité; malgré tout, nous nous regroupions suivant nos sympathies. Eqrem Hado, deux camarades de Shkodër et moi, nous nous fréquentions et goûtions cette amitié. Il y avait ensuite le clan des Korçois, les aristos et les richards, comme Aleko Turtulli, Thimaq Ballauri et d'autres, qui nous regardaient un peu de haut et jouaient au poker. Niko Gliozheni, lui, était plus simple et plus démocrate. Il restait tantôt avec les Korçois, tantôt avec nous. Nous appelions Thimaq Ballauri monsieur le baron,* *( En français dans le texte.) et ça le flattait, car les Français et Françaises nous entendaient et se retournaient pour le regarder. C'était un grand échalas avec une tête chevaline et un nez en tête de massue, il s'habillait bien et faisait le beau.* *( En francais dans le texte.) Quand venait Foto Bala, on se taisait, on cessait de parler de politique.
La troisième année que je passai à Montpellier, en mai ou en juin 1933, si je ne me trompe, vint d'Albanie un inspecteur de notre ministère de l'Instruction publique, nommé Kromiqi (pas son frère, le professeur Kurrizo). Il nous dit qu'il avait été à l'Université, s'était renseigné sur les étudiants albanais et que ce qu'on lui avait dit de nous était dans l'ensemble satisfaisant.
Il y avait trois mois que nous n'avions pas reçu nos bourses et nous mangions et buvions à crédit. Nous étions criblés de dettes. Un après-midi, cet inspecteur de l'enseignement, avec madame son épouse, nous invita nous, étudiants albanais, au «Café Riche» en prétendant vouloir nous connaître et s'entretenir avec nous. Nous nous en réjouîmes, car nous étions persuadés . qu'il avait apporté avec lui les chèques correspondant à nos bourses. Nous le saluâmes, lui serrâmes la main et nous assîmes autour de lui pour écouter ce qu'il allait nous dire. Il nous répéta éni fait les quelques mots que -j'ai rapportés plus haut. Après en avoir fini avec ce sujet, il se mit à nous faire de-la propagande pour Zogu: «Vous devez lui être fidèle, car il est ceci, il est cela, vous devez haïr et combattre le communisme, sinon vous risquez non seulement de voir votre bourse supprimée, mais même de finir en prison», etc. L'inspecteur de Zogu nous menaçait même de prison; mais ses mots nous entraient par. une oreille et sortaient par l'autre. Un peu après que nous fûmes assis, vint le garçon pour nous demander ce que nous prendrions. Nous regardâmes l'inspecteur et madame, son épouse qui avaient commandé des glaces et, après avoir hésité un moment à la pensée qu'elles coûtaient cher, mais en nous disant qu'au fond c'était lui qui nous avait invités et qu'il allait donc nous les offrir, nous en commandâmes tous.
Une fois que l'inspecteur eut terminé son petit .laïus, Eqrem Hado se leva et dit:
«Monsieur Kromiqi, ça fait trois mois que vous ne nous envoyez pas nos bourses et nous n'avons pas de quoi manger, on peut même nous sortir de nos chambres, nous espérons donc que si vous êtes venus ici du ministère, vous devez nous avoir apporté aussi le montant de nos bourses.»
Le fameux inspecteur, sans se décontenancer , lui répondit
«Je ne vous ai pas apporté vos bourses parce que ce n'est pas ma fonction. Ma fonction est d'aller à Paris, à Toulouse, à Lyon et ailleurs, là où se trouvent des étudiants albanais et de faire mon travail d'inspection.»
«La moutarde nous monta au nez», comme disent les Français, et je pris la parole:
«Monsieur l'inspecteur, alors, selon vous, notre situation économique dans un pays étranger est un sujet qui n'intéresse pas l'inspection itinérante de votre personne? A qui d'autre de plus compétent que vous, inspecteur du ministère de l'Instruction publique, pouvons-nous nous adresser?
- Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous adresser directement au ministère. J'ai pour seule mission de rendre compte de la situation que je vous ai évoquée», répondit l'inspecteur sans la moindre gêne.
Un autre camarade, qui était un excellent étudiant et devait terminer ses études cette année-là, - on ne pouvait donc rien lui faire, - intervint:
«Messieurs les ministres et députés reçoivent régulièrement, eux, leurs copieux traitements, alors qu'ils nous laissent sans manger.»
L'inspecteur, que nous avions poussé à ses derniers retranchements et que nous regardions avec colère, répondit
«Mon garçon, pèse un peu tes jugements quand tu parles des ministres et des députés, tu risquerais de voir supprimer ta bourse.
- Vous n'avez qu'à le faine tout de suite, le coupa l'autre, du reste c'est comme si vous l'aviez fait. du moment que vous ne nous les envoyez pas».
L'atmosphère s'envenima, et l'inspecteur, pour sortir de cette situation, recourut aux menaces:
«Je rendrai compte à Tirana de votre esprit d'indiscipline.
- Pourquoi? intervins-je, vous considérez le fait que nous réclamions notre dû comme de l'indiscipline de notre part?
- Garçon! appela l'inspecteur, combien font deux glaces?» (autrement dit la sienne et celle de sa femme) et il tendit au garçon un billet de cent francs.
Eqrem Hado s'entremit et dit au garçon:
«Non, pas deux glaces, monsieur paiera pour nous tous».
Cet homme méprisable, nous sachant sans le sou, venait d'Albanie et, non content de ne pas nous apporter nos bourses, nous invitait au café et ne nous payait pas même nos glaces. Nous connaissions bien le garçon et celui-ci lui rendit seulement cinq francs sur les cent qu'il avait reçus. Kromiqi écarquilla les yeux et demanda:
«Comment cela? Nos deux glaces coûtent quatre-vingt-quinze francs?
- C'est le prix de toutes les consommations de la table, répondit l'autre.
- Je ne paie que deux glaces, la mienne et celle de ma femme.
- Et les autres, qui est-ce qui les paiera? lui demanda le garçon.
- Ceux qui les ont consommées, répondit le représentant du roi.
- Moi, dit le garçon, je connais ces étudiants, ce sont d'honnêtes jeunes gens, mais ils n'ont pas d'argent. Arrangez-vous entre vous», et il s'éloigna.
L'inspecteur, furibond, devint tout rouge et dit à sa femme:
«Viens, allons-nous-en!»
Il ne nous tendit même pas la main, nous fit un simple signe de la tête et sortit du café. Nous ne devions jamais plus le revoir. Nous allâmes serrer la main au garçon, qui nous dit:
«J'ai tout de suite compris que c'était un salaud, le mec»* *( En français dans le texte.)
Oui, mais le compte arriva plus tard. En ce qui me concerne, ma bourse fut annulée, car je n'avais pas passé certains examens de sciences naturelles et, contraire-. ment à l'ordre du ministère, j'avais suivi cette année-là les, cours de la Faculté de Droit et non pas de celle à laquelle j'avais été assigné. Les bourses nous arrivèrent vers la fin de 1933 et, après que l'on m'eut annoncé que la mienne était supprimée, je me mis à penser à faire des économies. Je mangeais moins, je n'allais plus au café, très rarement au cinéma et, quant aux journaux, c'étaient mes camarades qui me les prêtaient. Entre-temps, je pensai à chercher un travail pour pouvoir continuer mes études et j'usai mes semelles à courir à gauche et droite, mais sans succès. Alors,, avec les petites économies que j'entendais faire et après que j'aurais touché ma bourse du dernier mois, je décidai de partir pour Paris. Là, j'avais des camarades albanais et je pensais qu'ils m'aideraient à trouver un emploi, juste pour pouvoir vivre et poursuivre mes études à la Sorbonne.
Je retirai les certificats de certains examens où j'avais réussi, une attestation que j'avais fréquenté régulièrement les cours de première année de la Faculté de droit et partis ainsi de Montpellier pour Paris avec 1500 francs en poche. J'allais à Paris dans l'espoir d'y trouver un travail quelconque et de continuer d'étudier et d'élargir mon horizon. Je quittai donc Montpellier, que j'ai beaucoup aimé et dont je me souviens avec attachement aujourd'hui encore; je partis, le cœur gros, déçu et soucieux de mon avenir immédiat, mais aussi avec quelque faible espoir de trouver un travail et d'achever mes études. Si je rentrais en Albanie sans diplôme, je n'obtiendrais aucun emploi et souffrirais la faim. Souffrir pour souffrir, je décidai de faire une dernière tentative.
IV
A PARIS
Javais déjà été à Paris la première année de mon arrivée en France, invité pour quelques jours par des camarades qui y faisaient leurs études. A cette occasion, je visitai avec eux l'Exposition coloniale et quelques lieux célèbres, comme Versailles, le Louvre, les Invalides et le Panthéon, quelques artères ou places fameuses, les Champs-Élysées et le boulevard Saint Michel, la Concorde, le Quartier latin et 1e Montparnasse. Ces jours-là j'habitais chez Abaz Omari, le fils de ma cousine germaine, lequel faisait alors ses études à Paris. Plus tard, lorsque commença la Lutte de libération, nous devions l'appeler à s'unir à nous dans la lutte contre l'occupant, mais il se rallia au «Balli», se battit contre le peuple et finit par être capturé par nos forces et subir le châtiment qu'il méritait.
Mais cette fois je me rendais à Paris dans d'autres conditions, je n'étais plus un étudiant invité par des amis pour une visite, mais un jeune Albanais contraint par les circonstances à aller dans la capitale française à la recherche des voies et des possibilités de vivre et d'étudier. Maintenant, j'étais plus mûr, doté d'un horizon plus large, mais les poches vides! J'espérais que mes camarades m'ai déraient à trouver un emploi dans une usine ou n'importe où ailleurs pour que je puisse continuer mes études de droit et suivre un cours de sciences historiques et sociales à la Sorbonne. Je descendis de très bonne heure à la Gare de Lyon, déposai ma valise à la consigne et pris le métro pour déboucher au Boulevard Saint-Michel, au Quartier latin. Là je devais trouver des camarades, surtout Qemal Karagjozi et Remzi Fico. J'avais l'adresse de Qemal, il habitait à l'Hôtel Monsieur le Prince.
Comme il était tôt, je m'assis chez «Dupont» au boulevard Saint-Michel et commandai un café crème et des croissants, en me disant
«Vas-y doucement dans tes dépenses, car tu vas rester sans le sou.» Mais j'avais la fringale. De Montpellier à Paris je n'avais mangé qu'une demi-livre de pain et un morceau de camembert que j'avais acheté à mon départ.
Le boulevard commença à s'animer, les étudiants sortaient, je me levai donc et me dirigeai vers l'Hôtel Monsieur le Prince. Un bel hôtel, ma foi! Il tenait son nom imposant de la rue où il était situé, mais son aspect à l'extérieur comme à l'intérieur était misérable.
J'entrai dans la petite loge où se tenait la patronne, une vieille grosse femme, au visage bouffi et aux cheveux grisonnants.
«Qui demandez-vous? me dit-elle.
- Un étudiant qui habite ici, il s'appelle Qemal Karagjozi».
Elle jeta un coup d’œil sur le tableau où étaient accrochées les clés et me répondit
«Montez au quatrième, à tel numéro, il doit être là.»
Je gravis l'escalier quatre à quatre, tout joyeux, frappai à 1a porte de Qemal et entendis immédiatement sa voix que je connaissais bien. Il cria en français:
«Que voulez-vous, qui êtes-vous?»
Je lui répondis en albanais:
«Ouvre, Qemal, c'est moi, Enver.»
J'entendis sa voix de l'intérieur.
«Eh! quel bon vent t'amène», puis il ouvrit la porte et nous nous embrassâmes.
Je m'assis sur son lit et lui racontai mon histoire.
«T'en fais pas, me dit-il, on s'arrangera d'une façon ou d'une autre.»
Qemal était le fils de Halim Karagjozi. Son père et son oncle étaient de riches éleveurs. Plus jeune que moi, il avait été au Lycée de Gjirokastër, puis à celui de Korça, où nous nous étions liés d'amitié. Qemal était non seulement un bon camarade, très modeste, mais aussi animé d'idées progressistes, et même communistes.
«Tu as pris ton petit déjeuner?
- Oui, lui dis-je, mais habille-toi et on va discuter le coup pour trouver comment je vais m'arranger avec seulement les 1500 francs que j'ai en poche. Quand j'aurais dépensé cette somme je crèverai de faim!
- Ah, mon pauvre gars! lança Qemal. C'est une chance qu'on ait maintenant tes 1500 balles, car je suis sans le rond et je meurs d'envie d'une cibiche. Maintenant on est riches. La semaine prochaine je reçois mon fric et on l'aura ensemble.
- Tu y perdras, lui dis-je, car je n'ai aucune autre ressource, à moins que je ne trouve un boulot. Mais habille toi, on va aller s'acheter un paquet de «jaunes» (c'étaient les cigarettes les moins chères) et prendre un crème et des croissants, car, à ce que je vois, tu es resté sans un.
- Tu m'as trouvé à sec, m'interrompit-il et, comme je lui passai cent francs, il s'écria: «Maintenant j'ai l'impression d'avoir chargé mon pistolet de 100 balles, c'est quelque chose, vieux,* *( En français dans le texte.) conclut-il.
- Avant tout, nous devons régler la question de mon gîte et de ma bouffetance, lui dis-je. Je t'ai donné une idée de mon budget?
- Va donc au diable, tu es devenu radin comme ton. père Halil.
- Je ne veux pas me faire honte! me défendis-je.
- Tu coucheras ici dans ma chambre, jusqu'à ce que la vieille de l'hôtel me dise: «Pourquoi y dormez-vous à deux?» et il continua d'imiter la vieille: «Je l'ai donnée pour un seul client, votre ami ou cousin doit payer». Mais comme je sais que c'est une brave femme, elle ne soulèvera cette question que dans une vingtaine de jours. Alors, on lui dira qu'on est prêts à lui refiler quelque chose en plus, jusqu'à ce qu'une autre chambre soit libre, là-haut, une mansarde de deux mètres sur un cinquante. Tu devras te courber pour y entrer, tu n'auras qu'un lit et la lucarne, d'où tu auras une vue sur les toits des maisons de tous les environs. »
Je me souvins de «la vie de bohème» de Mürger, mais la proposition de Qemal était la meilleure solution possible à ma situation.
«Pif, lui dis-je (nous l'appelions comme ça à cause de son nez énorme, et de travers), tu as vraiment appris à te démerder.
- Ici à Paris il faut tout apprendre. Quant à la bouffetance, dit Qemal, on ira becqueter là où les autres copains et moi allons, «Chez Lazare».
- Qu'est-ce que c'est que cet endroit? demandai-je, parce que je pensais aussi aux jours difficiles qui pouvaient venir.
- C'est un «Albanoche» de Përmet, il parle français comme les bicots,* *( En français dans le texte.) mais il n'a pas mauvais cœur. Si on tarde à le payer, il ne te force pas; si tu dépasses un mois ou un mois et demi, il te sert seulement une soupe et un morceau de pain, si tu tardes deux mois, il te dit: «Fourretoi un peu dans la cuisine et fais la vaisselle, tu boufferas ensuite».
- Il n'a pas si tort, lui dis-je, ce doit être un brave type».
Nous allâmes donc dès ce jour-là déjeuner chez «Lazare», nous y rencontrâmes le docteur Remzi Fico, Sinan Imami, etc. Nous serrâmes la main de Lazare, qui me demanda
« T u viens d'arriver à Paris? D'où es-tu?
- De Gjirokastër, étudiant! lui répondis-je.
- Nous sommes tous des «pays». Il y a ici un tas de garçons de Gjirokastër!»
Comme Remzi Fico,dont j'étais parent par sa mère, et moi nous étions embrassés chaleureusement, mon crédit aupr ès de Lazare en f ut immédiatement accru.
«Lazo, l'appela Remzi, tu mettras le déjeuner d'Enver sur mon compte.
- Entendu! acquiesça Lazare, et, au moment où nous sortions, il trouva l'occasion de me demander:
«Quels rapports as-tu avec le docteur Remzi?
- Je suis un neveu à lui par sa mère.
- Très bien, viens prendre tes repas ici, abonne-toi, ne va pas chez ce ruffian de Mulleti!
- Mais non, lui répondis-je, pourquoi me séparerais-je de mon cousin de Gjirokastër pour aller ailleurs?» Je ne savais même pas qui était ce «ruffian» de Mulleti; plus tard, je devais apprendre qu'il s'agissait de Qazim Mulleti, un politicien de triste renom, mais le restaurant était tenu par son frère. «Lazo, poursuivis-je, en lui versant un acompte de 400 francs, il se peut que parfois je tarde à te payer. tu me feras quelquefois un peu crédit.
- Tu n'es ni le premier ni le dernier, me répliqua-t-il et, en riant. il ajouta: Le vieux Lazare en a vu de toutes les couleurs avec les étudiants.» Ainsi ce problème aussi avait été réglé.
Je m'habituais bien vite à l'ambiance du quartier et dés ces jours-là j’assistais à quelques conférences dans les amphithéâtres de la Sorbonne. Je passais une bonne partie de mon temps dans les jardins du Luxembourg, je m’installais sur un banc au soleil et lisais «l'Humanité» ou les petites annonces dans quelque autre journal pour trouver un emploi. Je les parcourais une à une, chaque jour à midi, car je me disais qu'il s'y trouvait peut-être mon destin. Mais j'attendais en vain, car généralement on demandait des gens diplômés, ce qui n'était pas mon cas, ou l'on exigeait d'autres conditions que je ne remplissais pas. Après avoir lu le journal, je le fourrais dans ma poche et allais me laver les mains dans le bassin de la «Fontaine de Médicis». En face, se dressait le Palais du Luxembourg, le grand bâtiment du Sénat. Tout dans cet édifice et à l'entour était majestueux, imposant et d'une grande beauté. Dans ma situation de désœuvré, animé de peu d'espoirs, ces impressions ne faisaient qu'accroître mon abattement et mon souci. Comment aurais-je pu imaginer alors qu'un jour, quelque dix ou onze années plus tard, après notre victoire sur le fascisme, je viendrais en ce même lieu, cette fois à titre de Premier ministre de l'Albanie nouvelle, démocratique et populaire, que je monterais à la tribune et parlerais de la lutte héroïque de notre peuple glorieux !
Je n'oublierai jamais ces jours d'août et. de septembre 1946 remplis de travail, de rencontres, de conférences de presse et. de débats. Les milieux réactionnaires et chauvins, en particulier 1a réaction anglo-américaine, mirent tout en oeuvre pour que l'Albanie nouvelle, pourtant sortie victorieuse d'une guerre sanglante, fût privée de la place qui lui revenait au sein des nations et des pays qui avaient apporté une grande contrihui1 ,n à la guerre contre le nazi-fascisme; ils ne ménagèrent aucun effort pour démembrer notre pays encore plus qu'il ne l'avait été au début du siècle. Mais maintenant les peuple était au pouvoir, il avait créé, dans le cours même de la lutte, son propre pouvoir, il avait son propre gouvernement démocratique issu de la lutte, et le peuple et le Parti m'avaient chargé d'aller à Paris, à la Conférence de la Paix soutenir et affirmer les droits légitimes de l'Albanie dans l'arène internationale. A peine entré dans la grande salle resplendissante, qui bouillonnait, depuis des semaines, de discours, de débats, de querelles, de revendications, d'appels, de déclarations et de contre-déclarations des délégations de divers pays, je sentis encore plus clairement que désormais l'Albanie, avec ou sans le bon vouloir de la réaction internationale, était devenue un puissant facteur dont on devait nécessairement tenir compte. Cette vérité, je l'avais entendue de la bouche d'Hysni Kapo et d'autres camarades de notre délégation qui participaient depuis plusieurs jours à la Conférence; j'avais lu dans la presse française et dans d'autres écrits les appréciations et les commentaires que l'on faisait alors sur l'Albanie; Vichinsky et Mosha Pijade, Maurice Thorez et d’autresme parlèrent de la question albanaise. Mais je m’en convainquis plus clairement les jours où je participais directement aux travaux de la Conférence. J'y pris la parole au nom d'une juste cause, au nom de notre pays et de notre peuple valeureux et combattant; ma voix était celle de l'Albanie nouvelle, qui avait conquis les droits qui lui revenaient au prix de son sang versé et de ses sacrifices, qui possédait de facto ces droits et qui demandait maintenant non seulement qu'il ne leur fût porté atteinte par personne, mais aussi qu'ils lui fussent reconnus et affirmés dans l'arène internationale.
Au cours des journées que je passai à Paris en 1946, pendant quelques moments de libres, je trouvai l'occasion d'aller voir ces lieux, les places et les rues où je m'étais promené dix ou douze ans auparavant. J'ai encore devant les yeux ces émigrants albanais qui nous entourèrent de leur amour et de leur sollicitude dès que nous mîmes pied sur le sol de France. Eux aussi étaient heureux et fiers de voir que des représentants de leur peuple venaient maintenant défendre avec force et dignité les droits légitimes de leur pays.
Mais tout cela devait se produire bien plus tard. Revenons à ces jours de 1934 et 1935, lorsque j'errais dans Paris à la recherche d'un emploi et du minimum nécessaire à ma subsistance, à ces journées difficiles où je passais des heures entières sur les bancs du Jardin du Luxembourg. Dans mon dénuement d'étudiant pauvre, qui ne prenait en tout et pour tout, durant toute la journée, qu'un repas, celui de midi, pour pas plus de cinq francs, et lisait chaque jour les annonces pour trouver un emploi, je me souvenais de ces phrases de la biographie d'Anatole France: «. . . Petit bonhomme, la casquette sur la tête, les mains dans les poches et gibecière au dos, je fendais l'air froid du Luxembourg et je regardais les feuilles jaunies tomber une à une sur les blanches épaules des statues. . . »
Il se peut que je ne cite pas exactement les termes de France, mais quant au fond et même quant à la forme, je ne dois pas me tromper de beaucoup. France était un de mes auteurs préférés, j'avais lu beaucoup de ses puissants et captivants romans sociaux et politiques; j'éprouvais aussi pour lui une grande admiration parce que, étant un grand écrivain de renommée mondiale, il avait adhéré au Parti communiste français et en était resté membre jusqu'à sa mort.
Les mois passaient, j'étais financièrement très à l'étroit, je marchais de longues heures et, lorsque, éreinté, je m'asseyais dans quelque café pour lire les journaux qui s'y trouvaient, le garçon passait trois ou quatre fois et, avec sa serviette, faisait semblant de nettoyer la table, par quoi il entendait me dire que je devais de nouveau commander quelque chose, si bien que j'étais contraint de me lever. Qemal m'aidait, Remzi me prêtait un peu d'argent, ils me payaient quelquefois mon billet de cinéma. De toute façon, je m'épuisais à chercher du travail. Je me rendis aussi dans quelques imprimeries voir si on embauchait; on m'y demandait quelles études j'avais faites et je racontais mon histoire.
«Tu es syndiqué, tu as ta carte?
- Non, je suis étudiant.»
Les questions et les réponses se succédaient, parfois par simple politesse ou correction, car, pour finir, je recevais partout la même réponse
«Ici il n'y a pas de travail pour les Français, pense donc un peu pour des étrangers!»
Une fois, sur une annonce dans un journal, je lus que l'on cherchait quelqu'un pour recopier des adresses. Je me présentai, c'était un magasin d'une maison de vins. La personne qui me reçut me remit une feuille de papier pour voir mon écriture. Apparemment elle lui plut et me dit:
«Vingt mille adresses pour 30 francs. Ça vous va?
- Bien sûr que j'accepte!» lui dis-je, sans bien me rendre compte de la condition qui m'était posée. Plus tard, je sentis la fatigue que ça demandait, car il fallait deux ou trois jours pour écrire 20 000 adresses sur des enveloppes et les écrire d'une belle écriture, sans erreurs. Mais je n'avais pas le choix, il s'agissait de 30 francs!
Je parlai aux camarades du travail que j'avais trouvé. Ils ne m'approuvèrent pas.
«Ce n'est pas un travail qui te convient! dit Remzi. Fais-le pour le moment, mais je te conseille d'aller à notre légation: Noçka te recevra sûrement. Je le connais, demande. insiste, pour qu'on te redonne ta bourse.
- £on, Je vais y aller, mais il n'en sortira rie n». répondis-je.
J'allai á notre légation, j'y fus reçu par ce Noçka, qui était premier secrétaire de notre légation à Paris. C'était un homme d'âge moyen; il me reçut avec une certaine courtoisie, me fit asseoir, m'offrit une cigarette. Je lui racontai mon affaire, lui dis que j'étais venu à Paris exprès pour réclamer mon droit, etc. Je m'efforçai de lui parler très pondéré ment.
«Ft qui est-ce qui t'aide ici?» me demanda-t-il.
Je lui répondis que je copiais des adresses et que j'étais un peu aidé par Remzi Fico.
«Vous avez un lien de parenté?»
C'était où je voulais l'amener, et je lui dis que nous étions cousins.
«Bon, me promit Noçka, je rendrai compte de ton cas à Tiran-2 et dès que j'aurai quelque nouvelle, je te ferai appeler. Où habites-tu?»
Je lui donnai mon adresse et, je lui demandai de m’avertir par i'intermédiaire de Remzi.
J'attendis quelque semaine et finalement le docteur me fit savoir que Tirana avait répondu à ma demande par une fin de non-recevoir.
«J'ai débité au secrétaire un tas de bonnes choses sur ton compte, précisa Remzi, et il m'a alors dit: «Qu'il revienne me voir, peut-être lui trouverons-nous un emploi provisoire.»
J'allais à la légation, où Noçka me notifia la réponse de Tirana, ajoutant qu'il y était également spécifique j'étais le beau-frère de Bahri Omari, c'est-à-dire d'un émigré politique. (due pouvais-je bien lui dire? De toute façon, je vis qu'il attendait une réponse et ;!e lui dis:
«Rien ne me lie à lui, à part ma sœur. Et puis le ministère en était au courant quand il m'a accordé ma bourse.
- N'y compte plus, m'indiqua Noçka, il n'en sortira rien. Mais j'ai une autre offre pour toi: nous allons bientôt créer un consulat honoraire à Bruxelles. Le consul sera un certain Maroth, un conte. En plus, il est riche. Il paiera le loyer du siège, le traitement du secrétaire et nous lui enverrons les sceaux, les timbres consulaires, etc. Je peux te recommander pour que tu y ailles comme secrétaire ou chancelier.»
Sans m'étendre davantage, je remerciai Noçka en lui indiquant qu'il me faisait une grande faveur.
Il me dit de ne pas me hâter.
«Avant l'ouverture du consulat, m'expliqua-t-il, l'attaché de presse et le consul veulent apprendre un peu d'albanais. Pour cela, ils comptent prendre deux heu r es de leçon par semaine et ils sont disposés à payer 20 francs pour une heure ou une heure et demie.
- D'accord, dis-je, je suis prêt des demain!»
Je m'en allai, satisfait, car ces quarante francs de ces leçons d'albanais, ajoutés aux soixante francs que je touchais par semaine pour les enveloppes, me feraient cent francs. Pour moi c'était une fortune, même si, pratiquement, ce n'était qu'une misère. Je réglai mes horaires de travail au bureau des enveloppes et partis pour la résidence du consul.
Le consul honoraire était un homme courtois, il paraissait aisé et, comme je devais l'apprendre par la suite, il s'occupait d'affaires dans le commerce et l'industrie. Il avait aussi une certaine influence, des relations en Belgique et en Hollande, mais, comme on dit, les riches visent haut. Monsieur Maroth, industriel et homme d'affaires, convoitait ne fût-ce qu'un petit titre honorifique! Il voulait affirmer sa présence non seulement dans les banques et à la Bourse, mais aussi dans les milieux diplomatiques, être invité aux réceptions et en organiser lui-même à l'occasion. Y tenait-il seulement pour le décorum ou par snobisme, ou visait-il, à travers la diplomatie, à se créer de nouvelles possibilités pour étendre son activité d'affaires, cela je ne le tirai jamais au clair, car je n'étais pas curieux de le savoir et n'eus pas l'occasion d'être éclairé là-dessus. La seule chose dont je me persuadai était son désir d'entrer aussi de jure dans les milieux diplomatiques et, à l'époque, la réalisation d'un pareil vœu, surtout pour des personnes fortunées et habiles, n'était guère malaisée. Ces gens-là prenaient contact avec de petits Etats ou des gouvernements sans appui, comme l'était alors le régime zoguiste, et leur demandaient d'ouvrir des consulats honoraires, pour y être accrédités comme consuls, dans les pays ou l'Etat concerné n'était pas en mesure d'en créer et d'en entretenir un lui-même. C'est ce que fit Maroth avec le régime zoguiste. Il demanda l'autorisation d'ouvrir à Bruxelles un consulat albanais, dont il serait lui-même consul honoraire. Tous les frais, depuis le loyer du siège, le personnel et l'activité du consulat étaient couverts par lui. Zogu, comme je devais l'apprendre, donna son approbation, et par la suite émit même un décret spécial nommant Maroth Marothi, citoyen français, d'origine hongroise, consul d'Albanie à Bruxelles. Une véritable salade d'Etats et de titres dont je ne m'expliquai jamais l'avantage qu'en tira une partie ou l'autre. Mais de tout cela, moi, étudiant pauvre, tirai un profit non négligeable: je trouvai un emploi, qui, comme je le préciserai plus loin, ne représentait vraiment rien du point de vue diplomatique, mais ne m'en fut pas moins d'une aide réelle sous d'autres aspects.
Au début de mon travail j'étais payé à l'heure pour les leçons que je donnais au consul et au responsable de la presse (lui aussi français). Je me servais d'un manuel que l'on me prêta à la légation. Les premiers jours, je pris mon travail au sérieux et m'efforçai de bien expliquer les leçons à mes élèves, mais, pour eux, ces leçons n'étaient que de la poudre jetée aux yeux de notre gouvernement pour lui faire croire qu'ils s'intéressaient vraiment à l'Albanie! Bien vite je me persuadais que non seulement ils n'apprendraient jamais notre langue, mais pas même l'histoire de l'Albanie, sa vie et ses problèmes. Ils me demandèrent quelles étaient nos fêtes nationales, à quelles dates elles tombaient, en prirent note sur des carnets pour ne pas se fatiguer à se les remémorer, et entre-temps ils poursuivaient leurs affaires. Mais ils n'interrompirent pas l'aspect formel de leurs leçons d'albanais, car, apparemment, ils attendaient le décret de leur nomination.
Plusieurs mois s'écoulèrent ainsi. J'allais et venais pour donner mes leçons, j'en avais plein les jambes, et de tout cela, à part les 40 francs par semaine, j'avais aussi d'autres avantages. J'appris à connaître une foule de rues, de places et de monuments de Paris, je regardais tout très attentivement, je me rappelais les noms des lieux, les statues dont j'avais entendu parler à l'école ou avais vu la reproduction dans des livres. Je voyais maintenant vivants, mais en partie aussi modifiés, des fragments de l'histoire et des romans que j'avais lus. En lisant les noms des rues, je me rappelais les hommes illustres de l'histoire et de la littérature françaises, les guerres conduites par des généraux et des maréchaux dont les noms, ou bien étaient restés écrits dans l'histoire ou sur une plaque commémorative, ou bien avaient disparu sans laisser de traces. Je passais souvent sur les quais de la Seine, visitais les bouquinistes, car j'aimais les livres, et de temps en temps j'en achetais d'usagés et à très bon marché. Il n'y avant que là du reste où je pouvais en acheter. En lisant «la Guerre civile en France», je m'efforçais de trouver les rues et les boulevards où s'étaient déroulés les combats et dressées les barricades; j'en retrouvais certains, d'autres avaient changé. J'allai au Père Lachaise où je vis le mur des Fédérés héroïques fusillés. Une autre fois, je visitai Notre Dame. Pendant tout le temps que je contemplais les statues, les vitraux, les chimères, je me remémorais le roman de Hugo, les histoires de Quasimodo, d'Esméralda et de sa chèvre, les passions, la révolte et le gibet de Montfaucon.
Parmi les lieux que je fréquentais souvent et avec une admiration particulière j'avais un faible pour la rue de Rivoli, où se trouvait l'Hôtel Continental, en plein cœur de Paris, là où quinze ans auparavant, un vaillant garçon d'Albanie, l'éminent patriote et démocrate Avni Rustemi, abattit le traître fieffé Esad pacha Toptani. Je m'efforçai d'imaginer avec le plus de précision possible le chemin qu'avait suivi Avni pour trouver la meilleure position et tirer sur ce traître et gredin de général, le moment où Esad pacha était sorti de l'hôtel, le désarroi et la confusion qui s'étaient emparés des passants lorsqu'ils avaient entendu les coups de feu et vu étendu par terre de tout son long le Turcomane, l'homme aux cent drapeaux, la surprise de tous, lorsque l'auteur de l'attentat, un jeune homme, de petite taille, pâle et au regard tranquille et résolu, sans hésitation, avec à la main un revolver au canon encore fumant, se rendit lui-même à la police française. Les coups d'Avni Rustemi n'avaient pas. eu pour seul effet de supprimer un traître. Par leur retentissement, ils rehaussèrent dans l'opinion française et dans celle des autres pays le renom de la petite et vaillante Albanie, la détermination de ses fils de défendre les droits et les intérêts de la patrie au prix même de leur vie. A Paris, bien qu'il soit difficile de trouver une figure ou un événement historique qui ne soit pas commémoré ou honoré par une plaque, un buste ou un monument, il va sans dire qu'il n'y avait rien de tel, ni aucun signe, pour rappeler le noble acte d'Avni Rustemi. Mais pour tout Albanais qui met les pieds à Paris, le lieu où Avni Rustemi accomplit cet acte est et doit être un lieu de pèlerinage sacré, un lieu où chacun doit aller s'incliner avec respect, un lieu (lù s'alimentent le patriotisme et le courage révolutionnaire pour ne s'incliner devant aucun oppresseur, pour mettre au-dessus de tout les intérêts supérieurs de la patrie. C'est, animé de pareils sentiments et émotions, que je me rendis moi-même sur ces lieux, dans les jours difficiles de ma vie d'étudiant.
A Paris, je connus aussi des réfugiés politiques, somme Kol Tromara, Qazim Koculi, Sejfi Vllamasi, Ali Këlcyra, Beqir Valteri, etc. Tous, à l'exception de Sejfi Vllamasi et de Rexhep Mitrovica, jouaient aux cartes, au poker, allaient aux courses. C'est Remzi, Qemal ou quelqu'un d'autre qui me fit faire leur connaissance. J'étais présenté à eux somme le beau-frère de Bahri Omari et, à ce titre, ils me tendaient toujours la main et me saluaient. Ils ne s'occupaient pas du tout de politique, ne se souciaient guère du sort de l'Albanie, car ils étaient loin du pays, et les nouvelles et les gens n'arrivaient pas à Paris comme à Bari. Cette espèce de politiciens n'avaient pas, même entre eux, une certaine entente dans leurs rapports sociaux, i_ls jouaient seulement aux cartes et cherchaient à se plumer les uns les autres. Ils recevaient de l'argent en abondance qui sait à quelle auge ils mangeaient - car non seulement ils vivaient dans des appartements aux loyers coûteux, mais tous fréquentaient les grands cafés, notamment «La Coupole», à Montparnasse. On les voyait rarement dans des cafés populaires, comme chez «Dupont», qui se trouvaient à chaque coin de rue.
Tous ces individus, soi-disant antizoguistes. furent ramenés par l'Italie lors de son occupation de l'Albanie, elle les organisa dans la lutte contre le peuple et le mouvement de libération nationale. Nous mîmes tout en oeuvre pour faire en sorte que, même s'ils ne se ralliaient pas au peuple et au mouvement de libération, tout au moins ils ne se dressent pas contre. Mais ils avaient délibérément choisi la voie de la trahison, ils prirent la tête du «Balli Kombëtar», nous frappèrent ouvertement par les armes.
Nous ne pouvions donc que les condamner comme des criminels de guerre, ainsi qu'ils le méritaient; nous en envoyâmes d'autres en prison, cependant qu'une partie d'entre eux parvinrent à s'enfuir sur des embarcations anglaises et crevèrent quand même comme des traîtres exécrés en exil, comme des agents et espions des ennemis impérialistes de l'Albanie.
Le Parti communiste français avait créé, dans les quartier s ouvriers, un certain nombre de centres de lecture, où j'allais lire sa presse. J'y lus aussi l'«Anti-Dühring» d'Engels, des passages et des commentaires du «Capital», j'écoutai des conférences sur Lénine et Staline. Cela m'aida considérablement à la formation de ma conception marxiste-léniniste du monde. Les idées du communisme scientifique s'inculquaient profondément dans mon esprit, je pensais à mon pays malheureux, à mes camarades du lycée de Korça, aux ouvriers, j'assistais à la misère du prolétariat français regardais aussi ma misère personnelle et pourrtant. j'avals la sensation de me fortifier. Je participais aux meetings ouverts que le PCF organisait sur les places et dans les stades et j'y voyais la force des prolétaires, la force des idées immortelles de Marx.
«Nous vaincrons, me disais-je, mais nous vaincrons en luttant.»
La vie m’instruisit, les souffrances me trempèrent, car, tant que je restai à Paris, une dizaine de mois ou un peu plus, je ne me rassasiai jamais de pain, et encore moins d'autres aliments. Le soir, je mangeais souvent une brioche, à déjeuner, un peu de cervelle bouillie avec quelques pommes de terre comme garniture et un peu de pain. Parfois je restais vingt-quatre heures sans manger, avant de toucher ces quelques francs pour le travail que je faisais.
Mes chaussures s'étalent déchirées, et je demandai à ma sœur Fahrije de m'envoyer deux cents francs. Ce qu'elle fit. Je m'achetai une paire de chaussures, des chaussettes et une chemise bleue, car les blanches devaient être lavées chaque jour et se déchiraient. Je réservais la seule chemise blanche que j'avais, pour mes visites à Maroth, quand je lui donnais la leçon d'albanais
Finalement un jour il me dit:
«Tout est prêt pour le consulat de Bruxelles! A la fin de la semaine venez toucher deux mensualités d'avance et le prix du voyage en train en deuxième classe. Nous avons averti l'ambassade de Belgique à Paris pour que vous alliez y chercher votre visa d'entrée. Votre traitement sera de 600 francs belges et vous coucherez au consulat, de telle sorte que vous n'aurez pas de loyer à payer.»
Je fus très satisfait et courus chez Qemal et Remzi pour leur annoncer la bonne nouvelle.
Puis je me rendis au centre de lecture du Parti communiste français et demandai au responsable s'il pouvait me ménager une entrevue avec le camarade Paul Vaillant-Couturier, car j'avais une communication à lui faire. Il me dit de revenir le lendemain recevoir la réponse. Lorsque j'y retournai il m'engagea à aller aux bureaux de l'«Huma», où j'allais être reçu par Vaillant ou un notre camarade. Je m'y rendis et eus la chance d'être reçu par Vaillant lui-même. C'était un homme de taille moyenne, au visage souriant, au regard doux, qui se durcissait brusquement lorsqu'il parlait du fascisme et de la bourgeoisie. II me tendit la main et m'invita à m'asseoir . Je lui contai brièvement mon histoire.
«Maintenant, finalement, lui dis-je, m'a été offerte l'occasion de travailler à Bruxelles comme secrétaire privé au consulat qu'ouvrira le royaume albanais avec pour consul honoraire un étranger. Je m'occuperai aussi de la presse. J'aurais une prière à vous faire. Je suis communiste de toute mon âme, votre presse et les souffrances de mon peuple se sont conjuguées pour m'inculquer ces convictions. Pourrais-je parfois, en me fondant sur les nouvelles que je recevrais d'Albanie, envoyer à «l'Humanité» quelque court article pour démasquer le régime féodal de Zogu?»
Vaillant me regarda encore avec ces mêmes yeux sereins et me dit :
«Mais bien sûr, camarade, vous pouvez nous en envoyer, nous les publierons volontiers».
Je fus ravi, j'étais aux anges et je me levai. Vaillant-Couturier me proposa de rester encore un moment et m'interrogea:
«Pouvez-vous nous parler un peu de l'Albanie, de la situation sociale, de la classe ouvrière, de la paysannerie, nous savons bien certaines choses sur votre pays, mais, nous devons l'avouer, pas beaucoup.
- Très volontiers», acquiesçai-je et je commençai à lui décrire la situation, en ayant soin de ne pas trop m'étendre, car je lui prenais du temps, et d'être le plus clair possible sur ce qui l'intéressait. Je restai là une heure et demie. J'eus l'impression d'avoir éveillé son intérêt, car il prenait des notes et, lorsqu'il me tendit la main, il me la serra et me dit
«Vous parlez bien français, vous devez aussi l'écrire. Pour chaque article que vous nous enverrez, mettez votre pseudonyme. Nous comprendrons que les articles qui nous viennent de Bruxelles et traitent de l'Albanie sont de votre main, camarade Hoxha.»
Au moment où je prenais congé, Vaillant me souligna:
«Aime le communisme et bats-toi pour lui!
- Je me battrai jusqu'à la mort», lui dis-je.
Telle fut plus ou moins en substance ma rencontre avec ce grand communiste, avec lequel, tout en n'étant qu'un jeune étudiant, j'eus la grande chance de converser pendant une heure et demie, et qui m'écouta lui décrire les souffrances, la lutte et les espérances de mon peuple.
Au jour fixé par le consul, j'emportai le peu de bagages que j'avais, quelques vêtements et surtout des livres, montai dans le train de Bruxelles et partis. Ainsi fut close une page de ma vie en France, à Montpellier et à Par is, où j'avais séjourné près de quatre ans. Je l'arde de ce pays et de son peuple les impressions et le souvenir les meilleurs. Je les avais connus et les avais déjà aimés à travers mes études et les livres que j'avais lus, mais aussi par contacts directs avec eux au cours de ces quatre ans. Ce pays avait un passé riche de grands combattants de la plume et de la pensée, de luttes incessantes pour la liberté et le progrès. Il pouvait surtout se vanter de sa révolution bourgeoise, qui influa tellement sur le destin de l'Europe et du monde. Mais, comme des milliers et des milliers d'autres qui ont eu l'occasion de la connaître de près, j'admirais la France et son peuple pour ce qui appartenait d'eux à l'histoire. J'appréciais et je respectais ses hommes de lettres, ses érudits et ses savants, pour la fie réé que leur inspiraient leurs prédécesseurs, pour leur esprit scrupuleux et leur persévérance dans le travail, pour leur sensibilité au destin de leur pays. Naturellement, il y avait aussi dans la France de cette époque bien des choses qui ne marchaient pas à souhait. Il s'y trouvait une bourgeoisie riche, consolidée,. ambitieuse et répressive à l'encontre des masses, il y avait un puissant appareil d'Etat qui était prêt à étouffer, pour assurer la tranquillité et le respect de la loi, toute atteinte éventuelle à l'ordre public officiel, et surtout, en ces années pénibles et grosses de secousses politiques et sociales, des politiciens qui, pour mille et une raisons, devaient,. quelques années plus tard, conduire la France à la défaite et à une capitulation honteuse. Mais moi-même, en ces années-là, je n'avais ni ne souhaitais avoir affaire à ces, «aspects» de la France. J'y étais allé pour étudier, et il y avait et il y a dans ce pays beaucoup à apprendre. Toutefois, même dans l'activité intellectuelle, dans la littérature, la culture et la science, on observait, à coté des merveilles de la pensée et de l'esprit créateur des hommes, beaucoup d'excès, de fausses étoiles qui scintillaient pour un temps et s'éteignaient, mais tout cela, dans un pays comme la France, était inévitable. L'important était de se tenir à l'écart de ces aspects négatifs, l'important était d'apprendre de la France ce qu'elle avait de bon et d'édifiant.
Je quittais ce pays avec les jugements et les impressions les meilleurs sur le peuple français, sur ses gens, simples, travailleurs et dignes, avec lesquels je ne me souviens d'avoir jamais eu le moindre conflit ou la moindre querelle. Je m'en allais dans les années où croissaient comme jamais auparavant l'ampleur et les dimensions de la lutte de classes, alors que le prolétariat français se dressait dans de puissantes manifestations et dans des meetings pour la défense de ses droits, pour la défense de la patrie et du monde, contre le péril menaçant de la peste fasciste. J'eus maintes et maintes fois l'occasion de me ranger moi aussi, étudiant prolétarien, aux côtés des prolétaires des usines et des mines dans les meetings organisés par les syndicats ou le Parti communiste français. Je quittais ce pays, plus mûr, plus instruit, mieux trempé, même si je n'avais pas obtenu de diplômes. Je me sentais plus fort, car ce que j'y avais lu, entendu et vu, ainsi que les moments spirituellement et économiquement difficiles que j'y avais vécus constituaient pour moi un diplôme qui devait me servir, comme il le fit effectivement, bien plus qu'un parchemin avec l'en-tête d'une Faculté. Au fond, le diplôme ne dépendait que de «la réussite à un examen». Or, je sentais que je m'étais, certes, instruit dans les Facultés. mais bien davantage dans la vie et en autodidacte.
V
A BRUXELLES
Le voyage en train de Paris à Bruxelles était bien plus court que celui de Montpellier à Paris et, en plus, j'avais le moral relativement plus haut. Maintenant, j'étais assuré, tout au moins pour un temps, de ma subsistance; j'avais un emploi, dont, en fait, je n'imaginais pas en quoi il consisterait ni comment je m'en acquitterais, mais au fond de moi cela ne me préoccupait pas trop. En fin de compte, même si tout marchait bien pour moi au consulat, je n'entendais pas devenir diplomate. Je fus très heureux d'apprendre qu'il y avait à Bruxelles une bonne université de vieille tradition; j'avais en outre reçu du consul la promesse qu'il m'aiderait à prendre mes inscriptions à la Faculté de droit de l'Université de Bruxelles. Les choses, donc, semblaient se présenter plutôt bien et cela, naturellement, me rendit les heures du voyage plus agréables. De mon wagon, je voyais se déployer le paysage, des champs et des prairies sans fin, une terre prospère, cultivée et entretenue avec soin, des troupeaux de moutons et de chevaux dans les pâturages qui bordaient les routes et les canaux, des villages et de petites villes de bel aspect et ordonnées, aux toits caractéristiques en tuiles rouges ou en ardoise. Après avoir franchi la frontière, en Belgique je trouvais un paysage presque identique à celui que j'avais laissé en France.
Et voilà, finalement, Bruxelles. C'était une grande ville, mais, cela va de soi, sans la majesté ni la magnificence de Paris. Je mis pied à terre, sortis de la gare et pris un taxi. Je lui donnai l'adresse: «155, rue de la Loi». Nous parcourûmes quelques rues en montée, dépassâmes une cathédrale et débouchâmes sur une grande rue, qui ne finissait jamais. La première chose qui me frappa furent les tramways. Dans cette ville il y en avait une multitude qui sillonnaient les quartiers dans tous les sens. On n'y voyait pas beaucoup d'autos, ni autant d'autobus qu'à Paris. Cette longue rue interminable était, tout entière, la rue de la Loi.
Nous entrâmes par une grande porte grillée, s'ouvrant elle-même dans une grande enceinte, elle aussi grillée, qui entourait un emplacement contenant plusieurs grands immeubles de dix à onze étages. Sur l'adresse que l'on m'avait donnée était noté aussi le numéro de l'immeuble et de l'étage, je crois que c'était le quatrième.
Je pris ma valise, payai le prix de la course au chauffeur et me dirigeai vers l'ascenseur. Avant d'y entrer, je fus arrêté par le concierge, qui me demanda qui j'étais et où j'allais.
Je lui tendis mon passeport et me présentai comme le secrétaire du consulat.
Il regarda mon document et me répondit:
«J'ai été prévenu de votre arrivée, prenez l'ascenseur et vous vous retrouverez à l'étage du consulat, c'est la porte en face».
Je montai et, arrivé sur le palier, je sonnai. Un moment après, la porte me fut ouverte par une femme d'un certain âge, aux cheveux gris, qui me regarda, jeta un coup d'oeil sur ma valise et me demanda:
«Vous êtes monsieur Hoxha?
- Oui,
- Entrez, me dit-elle et elle voulut porter mon bagage.
- Non, m'y opposai-je, je le porterai moi-même.
- Alors, suivez-moi, dit-elle, je vous conduirai à votre appartement».
«Tiens, me disais-je en regardant les couloirs et les pièces aux portes ouvertes, pleines de canapés, de fauteuils et de lustres, j'ai même un appartement pour moi seul». Mon appartement consistai en une chambre à un lit, avec un fauteuil, une table et une chaise. Dans l'un des murs s'ouvrait une porte qui conduisait à une petite salle de bains.
«Vous habiterez ici, me dit la femme. Reposez-vous et cet après-midi à six heures vous êtes attendu par l'attaché de presse dans son bureau qui est là, plus loin.»
Plus tard, j'appris que cette dame était la femme de chambre de l'épouse de l'attaché de presse, une vieille Hongroise, et que son mari était moins âgé quelle. Il devait avoir dans les soixante ans. elle soixante-dix.
Comme je l'ai dit, et le consul, et l'attaché de presse étaient riches et ils recherchaient des fonctions de ce genre comme titres honorifiques pour pouvoir s'introduire dans le corps diplomatique et se parer de quelque décoration. Du reste Zogu, comme je devais l'apprendre par la suite, leur avait déjà accroché une breloque à tous deux. En fait, tant que je séjournai en Belgique, je ne vis pas le consul plus de trois ou quatre fois, et guère plus souvent l'attaché de presse qui avait un appartement à part, dans l'immeuble même du consulat. Quand ils venaient en Belgique, ce n'était pas du tout pour les affaires du consulat, en fait le dernier de leurs soucis, mais, les jours marquants, pour les cérémonies et banquets offerts pour le corps diplomatique, à l'occasion de la fête nationale belge, celles du roi, de la reine ou pour le Nouvel An. Voilà ce qu'étaient ces prétendues personnalités étrangères cosmopolites, qui représentaient l'odieuse monarchie de notre pays. Comme je l'ai indiqué, ils ne connaissaient pour ainsi dire pas l'Albanie. Ils avaient quelque idée de la biographie de Zogu et de certaines personnalités du régime et l'Albanie, pour eux, n'était rien de plus. Je les mis tant soit peu au courant, mais je voyais que ce que je leur disais sur l'histoire de mon pays leur entrait par une oreille et leur sortait par l'autre. Il en alla de même de ces premières notions de notre langue que je leur avais enseignées, elles furent vite emportées par le vent.
A l'heure fixée, arriva dans mon logement mon femme en question, qui faisait aussi fonction, comme je l'ai dit, de maîtresse de maison en dehors de l'appartement de la vieille, que je ne vis que trois ou quatre fois. Elle m'annonça que j'étais attendu au bureau.
J'étais habillé et je me présentai. Je tendis la main au consul et à l'attaché de presse, et m'assis près de la table de travail. Eux étaient installés dans des fauteuils. Apparemment cette pièce devait être mon bureau. Elle était éclairée par de grandes fenêtres d'où le soleil entrait à flots et l'on pouvait contempler Bruxelles et les parcs environnant l'immeuble. Une seule chose me déplut: au-dessus de leurs têtes, en face de moi était accroché au mur le portrait de Zogu et, quand je relevais la tête, j'étai -, contraint de voir le bourreau de notre peuple. Leur bureau commun ou plutôt le salon, avec de grands fauteuils, un beau tapis, des lustres et de grands abat-jours, était en face. A ce que je crus comprendre, ils n'entendaient pas travailler le moins du monde au consulat; ce qu'il leur aurait appartenu de faire, c'était moi qui m'en chargerais et ils n° viendraient à Bruxelles que pour faire acte de présence* *( En français dans le texte.) et repartir quelques jours plus tard. Au reste, cela me convenait fort bien.
Le consul prit le premier la parole et m'énonça mes devoirs «Vous devez vous présenter au ministère des Affaires étrangères et demander à être inscrit comme chancelier du consulat. Je vous donnerai une lettre signée par moi-même et. quand vous vous y présenterez, on vous inscrira dans l'Annuaire diplomatique et consulaire. Vous devez veiller à votre comportement, car vous représenterez votre pays», etc., etc., poursuivit cet hungaro-franco-belge qui me fit la leçon pendant cinq minutes sur mes devoirs envers ma patrie. («Radote toujours, me disais-je, c'est toi qui vas me donner des leçons sur ma patrie ! ») Et il poursuivit
«Vous accorderez le visa à ceux qui demanderont à se rendre en Albanie, à l'exception des communistes, qui sont nos ennemis!» («Cause toujours, me disais-je, toi, ton ennemi, tu l'as chez toi et en face de toi»). «Ceux qui sollicitent un visa doivent remplir un formulaire, à part ceux qui sont prescrits par le ministère belge des Affaires étrangères. Accordez le visa aux commerçants, aux hommes d'affaires qui demandent à se rendre en Albanie. Vous leur donnerez les explications qu'ils demandent sur leurs opérations d'achat ou de vente et à ce propos vous consulterez la légation à Paris, qui vous fournira des explications et à laquelle vous devrez rendre compte.»
Après cette leçon de «diplomatie», il se leva, ouvrit deux tiroirs de ma table de travail et poursuivit:
«Voilà les sceaux, les timbres, les formulaires, les registres. Vous devez les garder en ordre et bien propres. Vous inscrirez ce que vous dépenserez pour les timbres ainsi que les taxes que vous percevrez de telle et telle façon. Vous avez tout bien compris?
- Oui, fort bien, monsieur le consul.
- Vous devrez me rendre compte de tout cela à moi.
- Très bien, monsieur le consul!
- C'est tout ce que j'avais à vous dire, maintenant c'est vous qui êtes responsable.
- D'accord», lui répondis-je.
Puis prit la parole l'attaché de presse de notre légation à Paris, qui me dit plus ou moins
«En ce qui concerne la presse, une agence vous fera parvenir ici au consulat des coupures de tout journal qui publiera ne fût-ce qu'une petite nouvelle sur l'Albanie. Nous serons abonnés à cette agence. Vous aurez pour cela un fonds spécial. A peine les coupures reçues, vous achèterez cinq numéros du journal qui cite l'Albanie et y couperez l'article ou la nouvelle; vous le collerez sur une feuille blanche; vous y écrirez en tête le titre du journal et la date de son numéro. Tout cela, bien entendu, doit être fait très proprement; vous en enverrez deux copies au ministère des Affaires étrangères à Tirana, deux à la légation à Paris et en garderez une à notre bureau. Si l'article a paru dans une revue illustrée, vous enverrez la revue complète aux adresses que je vous ai indiquées, en tout autant de copies que les coupures de journaux. C'est clair?
- Très clair, répondis-je à celui-ci également (Comme si c'était compliqué!).
- Alors nous en avons terminé! me dirent-ils. Dans la matinée vous devrez être présent jusqu'à treize heures, c'est l'horaire de la chancellerie, ensuite vous êtes libre».
Je les remerciai, mais ils me demandèrent d'aller chez le gérant de l'immeuble, dont les bureaux se trouvaient un peu au delà dans la cour, et de le prier de me donner l'adresse d'un atelier ou d'un graveur pour commander une plaque en bronze pour le consulat. Je me chargeai aussi de cette tâche et pris congé.
Ils restèrent à Bruxelles encore trois ou quatre jours, me rencontrèrent tout au plus dix autres minutes et se préparèrent à repartir pour Paris où ils étaient domiciliés. Je trouvai l'occasion de rappeler au consul la promesse qu'il m'avait faite de me recommander pour mon inscription à la Faculté de droit de l'Université libre de Bruxelles.
«Ah oui, dit-il. Je m'en occuperai. Rédigez une lettre sous forme de demande de ma part, écrivez ce qui vous semblera judicieux, tapez-la et apportez-la-moi pour que je la signe, vous y apposerez ensuite le sceau du consulat.
- Merci, lui dis-je, je vous serais. . .
Mais il m'interrompit:
Ne laissez pas traîner la chose, car nous devons partir pour Paris».
Je passai dans l'autre pièce, rédigeai la lettre. la portai au consul et, en deux ou trois secondes, le Consulat albanais à Bruxelles scella le premier acte de son activité; une lettre de recommandation adressée au Rectorat de l'Université libre de Bruxelles journal et la date de son numéro. Tout cela, bien entendu, doit être fait très proprement; vous en enverrez deux copies au ministère des Affaires étrangères à Tirana, deux à la légation à Paris et en garderez une à notre bureau. Si l'article a paru dans une revue illustrée, vous enverrez la revue complète aux adresses que je vous ai indiquées, en tout autant de copies que les coupures de journaux. C'est clair?
- Très clair, répondis-je à celui-ci également (Comme si c'était compliqué!).
- Alors nous en avons terminé! me dirent-ils. Dans la matinée vous devrez être présent jusqu'à treize heures, c'est l'horaire de la chancellerie, ensuite vous êtes libre».
Je les remerciai, mais ils me demandèrent d'aller chez le gérant de l'immeuble, dont les bureaux se trouvaient un peu au delà dans la cour, et de le prier de me donner l'adresse d'un atelier ou d'un graveur pour commander une plaque en bronze pour le consulat. Je me chargeai aussi de cette tâche et pris congé.
Ils restèrent à Bruxelles encore trois ou quatre jours, me rencontrèrent tout au plus dix autres minutes et se préparèrent à repartir pour Paris où ils étaient domiciliés. Je trouvai l'occasion de rappeler au consul la promesse qu'il m'avait faite de me recommander pour mon inscription à la Faculté de droit de l'Université libre de Bruxelles.
«Ah oui, dit-il. Je m'en occuperai. Rédigez une lettre sous forme de demande de ma part, écrivez ce qui vous semblera judicieux, tapez-la et apportez-la-moi pour que je la signe, vous y apposerez ensuite le sceau du consulat.
- Merci, lui dis-je, je vous serais. . .
Mais il m'interrompit:
Ne laissez pas traîner la chose, car nous devons partir pour Paris».
Je passai dans l'autre pièce, rédigeai la lettre. la portai au consul et, en deux ou trois secondes, le Consulat albanais à Bruxelles scella le premier acte de son activité; une lettre de recommandation adressée au Rectorat de l'Université libre de Bruxelles.
Après quoi, le consul et l'attaché de presse s'en allèrent, et je restai seul. Ils fermèrent leur appartement à clé et repartirent, leurs valises à la main, comme ils étaient venus. Il me resta les clés de notre consulat, qui comprenait mon bureau, la salle d'attente, ma chambre à coucher et une petite cuisine.
Je remis de l'ordre dans les tiroirs puis, me tournant vers le portrait de Zogu qui était accroché au mur: «O fils de chien, lui criai-je, descends de ce mur, car je ne peux pas te voir, allez ouste!» et je le saisis et le flanquai derrière l'armoire, dans la cuisine. Si quelqu'un me prévenait de sa visite, je le remettrais naturellement dans le salon, et si le consul ou quelqu'un d'autre devaient venir à Improviste, je me hâterais de le replacer, en trouvant un prétexte pour l'avoir ôté. Mais le consul et l'attaché, même les rares fois où ils étaient venus, avaient annoncé leur venue deux ou trois jours à 1 avance, de telle sorte que je dormis sur mes deux oreilles. J'étais convaincu qu'ils m'avertiraient toujours avant de venir, mais, comme on le verra plus loin, cette conviction devait me coûter cher.
Le lendemain et le surlendemain, je rencontrai le gérant des immeubles, un Somme sur la cinquantaine, portant des lunettes, qui me reçut courtoisement, me demanda si je m'étais bien installé, me donna son numéro de téléphone. afin que je l'appelle si j'avais besoin de quelque chose. Puis il me dit :
«Nous avons aussi des gens de service à la disposition de l'appartement pour nettoyer les bureaux et faire les chambres. Tout est compris dans le loyer de l'étage du, consulat».
Je le remerciai et lui demandai de me faire faire la plaque du consulat; je lui en donnai le modèle avec au milieu les Armes du Royaume, etc.
«Sans faute, nous nous occuperons nous-mêmes de tout». me dit-il.
Je n'avais donc plus à me faire de souci pour la plaque.
Quand au gîte. j'étais installé comme je ne l'avais jamais été de ma vie. Il me restait maintenant à regarder dehors comment était la vie, quel en était le coût, surtout celui des aliments, car j'avais été trop vite impressionné par les 600 francs par mois qu'on m'avait promis. De toute façon, il me fallait voir les choses de près, car j'en avais bavé en France, et surtout à Paris, où j'étais resté et .avais dû même me coucher sans manger. «Donc, Enver, me dis-je au début, attention, fais des économies, règle ta vie de façon à ne pas souffrir». Entre-temps, mes vêtements étant plutôt mal en point, je devais mettre un peu d'argent de côté pour m'acheter un complet noir et avoir l'air d'un fonctionnaire; il me fallait aussi m'inscrire à l'Université libre de Bruxelles.
Je décidai donc de visiter et de connaître la ville en commençant par le centre. Je devais descendre la rue de la Loi, qui était longue à n'en plus finir. Je la parcourus la première fois à pied, par endroits elle était plana, par endroits en descente. Je fus trempé de sueur, mais j'étais curieux de voir les maisons et les magasins sur les deux côtés. Les immeubles n'y étaient pas très hauts, c'était un quartier résidentiel style 1900 ". Par endroits, il y avait des boutiques surtout de produits alimentaires, et quelque grand magasin. C'est dans cette rue qu'avaient leurs sièges le ministère des Affaires étrangères, le Centre administratif, et, si je ne me trompe, le Théâtre de la Monnaie, etc. Après cette sortie de reconnaissance, je me fis une rég1P de descendre la rue de la Loi à pied et de la remonter en tramway, car la montée était très fatigante.
Le travail que j'avais au consulat était une sinécure,* *( En français dans le texte.) rien de fatigant, ni de compliqué, car la presse belge n'écrivait pas souvent sur l'Albanie, elle l'ignorait presque. L'agence à laquelle nous étions abonnés me signalait très rarement de longs articles et, dans ces cas-là, j'exécutais les recommandations qui m'avaient été faites. De courtes nouvelles sur un événement qui se produisait en Albanie étaient plus fréquentes, elles étaient transmises par les agences de Rome, et par la «Reuter» ou une autre, puis reprises par l'agence belge et publiées dans les journaux. Qu'étaient ces nouvelles? Elles concernaient la visite de quelque ministre italien en Albanie ou d'une personnalité gouvernementale albanaise à Rome, la réception d'un personnage par Zogu, l'octroi d'un crédit ou d'un prêt par l'Italie à l'Albanie, etc. Des nouvelles de cet ordre étaient publiées dans un coin du journal et n'occupaient pas plus de trois ou quatre lignes.
A un moment, vers la seconde moitié d'août 1935, parvinrent des nouvelles faisant état d'une «insurrection en Albanie contre Zogu». Aussitôt je me réjouis, m'habillai, allai à la cuisine et, m'adressant à la photo de Zogu, que j'avais fourrée dans un coin, je lui dis: «Ah, canaille, ta fin est venue, tu trouveras la mort et paieras tes crimes contre le peuple». Mais les premiers flashes ne disaient rien sur le lieu où avait éclaté l'«insurrection» ni sur qui en avait pris la tête.
Je descendis, achetai un paquet de journaux, leur jetai sur-le-champ un coup d’œil et vis que tous donnaient la nouvelle selon la même formule. Certains s'étendaient sur la vie de Zogu, sur ses liens avec l'Italie, etc. Il 5= en avait qui publiaient une photo de lui avec les princesses, où ils avaient été fixés se pavanant à l'occasion de qui sait quelle visite ou cérémonie, mais les titres et les nouvelles sur l'«insurrection» au-dessus des photos rendaient leur attitude hautaine encore plus ridicule. Comme d'habitude, je découpai les coupures, les collai sur des feuilles de papier et les mis en liasses. Le lendemain, dès le matin, je ressortis et, au kiosque le plus proche, achetai «Le Soir», «L'Indépendance belge» et deux ou trois autres journaux. Je les lus avec une vive curiosité pour apprendre ce qui se passait dans mon pays. Le second jour, les journaux mandaient que l'«insurrection» avait éclaté dans le Sud de l'Albanie, à Fier, et qu'elle s'étendait aussi à d'autres régions. Dans les jours qui suivirent, les nouvelles se multiplièrent. Il était annoncé que «le soulèvement est organisé par les forces d'opposition», que «l'armée et la gendarmerie se sont rangées contre Zogu», etc., mais justement ces nouvelles qui produisaient une impression sur le lecteur occidental, me décourageaient. Je savais que les «forces d'opposition» affichées comprenaient les proches et amis d'Ali bey Kelcyra et de quelque Vrioni, qui pouvaient avoir un tas de sujets de mécontentement et de querelles avec Zogu, mais qui demeuraient, quand au fond, des hommes du régime et du roi lui-même, des gens qui n'étaient animés par aucun principe ni esprit de suite dans leurs actions «antizoguistes». Je savais aussi que, si l'«insurrection» dont parlaient les journaux étaient leur seule oeuvre, ou bien ces nouvelles étaient falsifiées, ou bien ce mouvement serait vite étouffé. Le peuple ne pouvait se soulever avec les Ali beys et les Vrionis dans une insurrection, sans compter que ces messieurs eux-mêmes, même s'ils voulaient vraiment agir, ne s'appuieraient ni ne pourraient s'appuyer sur le peuple.
Les nouvelles du deuxième jour amincirent quelque peu mes espoirs, mais le fait que toute la presse portait son attention sur les événements d'Albanie et leur accordait une certaine place, me conduisait à penser que peut-être la vérité n'était pas encore bien connue et je souhaitais que le mouvement fût le plus vaste possible et s'appuyât sur le peuple. Je cherchais à évoquer les éléments patriotes ou démocrates qui pouvaient avoir quelque rôle dans l'organisation d'un pareil mouvement, mais j'avais beau me creuser la cervelle, je ne trouvais pas un nom sur lequel me concentrer. Les vrais patriotes et démocrates, qui avaient fait leurs preuves dans les années 20, particulièrement dans le mouvement qui conduisit à la Révolution de Juin 1924, comme Bajram Curri, Luigj Gurakuqi et d'autres, étaient ou bien assassinés, ou bien en exil et dispersés dans différents pays. J'avais quelques informations sur leur histoire en émigration, je savais qu'ils étaient divisés au moins en deux grands groupes pour ne pas dire davantage. L'un était celui du CONARE, aux positions plus saines et pratiquement plus ou moins lié avec le Komintern, l'autre celui de l'«Union nationale» qui comprenait tous les types que j'avais connus à Bari et à Paris, comme Ali Këlcyra et Sejfi Vllamasi, Bahri, le Sheh de Karbunara et d'autres. Ces groupes avaient-ils pris part à l'organisation de cette «insurrection» dont parlaient les journaux? Cela me semblait peu probable, malgré mon secret et vif espeir que le COMARE eût joué quelque rôle en cette affaire. Certains journaux, sans fournir de sources, écrivaient que les «communistes», les «bolcheviks», étaient impliqués dans les événements d'Albanie, ce qui naturellement me réjouissait. Il y avait cinq ans que je m'étais éloigné de mon pays et il me semblait étonnant que dans cet espace de temps le mouvement communiste y eût progressé au point de faire éclater un soulèvement armé contre le régime en place. «Difficile, me disais-je, très difficile. Le jour viendra où les communistes feront ce qui est à faire, mais, pour le moment, il est impossible de s'attendre à cela d'eux». Malgré tout je cherchais à me donner courage, je me disais que parfois le cours des choses s'écarte de toute prévision. Je continuai de détacher les coupures et de les entasser chaque jour. Plus tard, les journaux écrivaient que les forces militaires royales étaient commandées par un colonel, à propos duquel en Albanie j'avais entendu toutes sortes de moqueries. «Ah, pensais-je, quel bel officier Zogu a placé à la tête de ses forces, un clown, un écumeur de marmites, qui n'a jamais su ce qu'était la guerre, et qu'il a appelé à son palais seulement pour se faire distraire par ses clowneries.»
Mais, trois ou quatre jours après, les nouvelles sur la «révolution de Fier» prirent un autre aspect. Les journaux écrivaient que Fier était vraiment tombé aux mains des «insurgés», qu'un général d'Ahmet Zogu y avait été tué, mais que le mouvement n'avait pas eu longue vie, à peine un ou deux jours. Les forces «insurgées», peu nombreuses, avaient été réduites par l'armée zoguiste, qui leur avait infligé des coups sévères; quelques petits groupes de combattants s'étaient réfugiés dans les montagnes où ils étaient pourchassés pied à pied par les formations de l'armée et de la gendarmerie zoguistes et, finalement, en Albanie l'ordre avait été rétabli et l'insurrection matée. Ces nouvelles m'attristèrent mais malgré tout j'en détachai les coupures les concernant, les collai sur des feuilles de papier comme les autres et, lorsque cette histoire fut close, j'envoyai le gros paquet de journaux aux destinations fixées. Durant tout mon séjour à Bruxelles ce fut la seule fois que j'expédiai à Paris et à Tirana un aussi gros paquet de coupures de journaux.
A l'époque de ces événements, je fus convoqué par deux fois au ministère belge des Affaires étrangères où il me fut demandé des détails à ce sujet. Je feignais d'en savoir davantage que ce que disait leur presse, et je m'étendis, leur parlai de notre peuple qui ne supporte pas longtemps l'oppression, de Fier, de Skrapar, etc. Ces jours-là, je reçus aussi la visite d'un correspondant du journal «Le Soir», qui me demanda des détails sur ces faits. Je lui répétai ce que j'avais déjà dit au ministère.
Dans les mois qui suivirent, continua la routine habituelle, autrement dit il était publié fort peu d'articles sur l'Albanie, que je coupais et envoyais comme toujours aux destinations fixées.
Les affaires consulaires non plus ne demandaient pas un gros travail. Durant tout mon séjour là-bas c'est tout juste si j'eus à accorder 20 à 25 visas. Il s'agissait de commerçants ou de touristes. En fait, l'Albanie et la Belgique n'entretenaient même pas de relations commerciales. Des commerçants belges venaient s'intéresser à ce qu'ils pouvaient acheter ou vendre en Albanie. Je savais bien dans quelle misère se trouvait notre pays à l'époque; tout nous était enlevé par l'Italie fasciste et nous achetions tout à l'Italie! Mais je les poussais à y aller, leur disais que chez nous il y avait des minerais, du pétrole, du bitume, du chrome. Ils étaient intéressés, et moi, en profitant, les encourageais, dans l'espoir, si c'était possible, que se relâchent tant soit peu les liens commerciaux de l'Albanie et de l'Italie.
«Si vous voulez parler de besoins, leur disais-je, notre pays a besoin de tout, même d'épingles.»
Ils me demandaient des adresses de commerçants et je leur donnais celles des négociants que je connaissais, les 5elfo, les Ali Hasho, les Xhelo Dibra, les Turkeshi, etc. Ce qu'ils tiraient de ces adresses, je l'ignorais totalement, car, comme je l'ai dit, le consul ne s'intéressait à rien; notre légation à Paris considérait le consulat de Belgique Gomme étant hors de sa juridiction, alors que notre ministère des Affaires étrangères et, en général, les autorités de Tirana concevaient le commerce extérieur du pays dans le seul cadre de ses relations avec l'Italie, et jamais personne ne me demanda rien. Deux fois seulement, je reçus ia visite de deux des commerçants belges à qui j'avais donné des adresses, qui me remercièrent, car ils avaient réussi à vendre des colorants, des textiles, des chaussures, etc.
Je faisais l'important* *( En français dans le texte.) et leur disais: «Très bien. Je vous aiderai à étendre davantage vos contacts».
Mais quelle aide! Comme je l'ai dit, je n'avais aucun contact avec Tirana, je me bornais à y envoyer les coupures et je ne reçus du reste jamais aucun avis sur leur bonne réception. Pour Tirana je n'existais pas, j'étais le chancelier d'un consulat honoraire, dont les frais étaient couverts par le consul et l'attaché de presse.
Pour être justes envers eux, ceux-ci m'envoyaient mon traitement ainsi que les frais d'achat des journaux, très régulièrement dès le début du mois. Quant au loyer du consulat, je ne m'en souciais guère, il était payé directement par eux au gérant des immeubles.
Près d'un an après l'ouverture du consulat de Bruxelles, je reçus une nouvelle de la légation de Paris, me faisant savoir qu'un autre consulat honoraire d'Albanie serait ouvert à Anvers, que le consul serait le Hollandais Gottfried Parser et qu'on me demandait d'y faire fonction de secrétaire. On m'avait envoyé aussi son adresse et l'on m'enjoignait de l'aider.
Je me rendis à Anvers qui était à une heure de train de Bruxelles. Je me présentai chez le nouveau consul, qui, tout comme Maroth Marothi, et même davantage, était un homme à plusieurs nationalités et multiples professions: Hollandais d'Amsterdam, de nationalité belge et hollandaise, homme d'affaires et industriel connu, possédant des titres et des capitaux dans des hôtels et des banques, membre honoraire de clubs de yachting et d'automobile, détenteur de nombreuses décorations honorifiques de beaucoup d'Etats, il convoitait, en plus de tout cela, le titre de consul honoraire! Ahmet Zogu le nomma consul à Anvers et, un peu plus tard, après mon retour en Albanie, le promut consul général, et lui décerna naturellement aussi par décret royal, une décoration.
Mais quant à ce que Zogu faisait de ces «consuls» d'Albanie, qui n'avaient pas idée non seulement de ce qu'était l'Albanie mais même pas de sa situation sur la carte, cela pour moi n'avait aucun intérêt. Je rappellerai seulement que quand je le rencontrai il me reçut courtoisement et me dit qu'il avait besoin de mon concours.
«Vous aurez du travail à Anvers, me dit-il, mais pas plus de deux jours par semaine. Vous vous occuperez des visas pour l'Albanie s'il y a des demandes, vous me traduirez des informations commerciales de l'albanais en français. Eventuellement, poursuivit-il, vous aurez à écrire quelque lettre à des firmes commerciales à Tirana, car, conclut ce consul honoraire, j'ai été également nommé au Danemark.
- Je suis prêt à venir vous aider deux jours par semaine, dis-je. Je ne peux pas me déplacer plus souvent, car, outre le travail au consulat de Bruxelles; je suis aussi les cours de l'Université libre.
- Quels appointements voulez-vous pour ce travail?» me demanda-t-il.
Que pouvais-je lui dire? Je lançai au hasard comme un sans-le-sou:
«Trois cents francs par moi, outre les frais de voyage aller et retour en train!
- D'accord!» acquiesça-t-il et il me versa deux mois d'avance ainsi que les frais de voyage par train, en seconde classe, alors que pour économiser un peu, je prenais la troisième.
J'allais ainsi deux fois par semaine à ce consulat honoraire, où je travaillais une demi-journée, parfois une heure et demie ou deux, pour sortir ensuite me promener, visiter la ville, les fameux musées d'Anvers, son port colossal.
Un jour se présenta à ce consulat un garçon plus âgé que moi; il entra dans la pièce et, à mon étonnement, me parla en albanais.
«Qui es-tu et que fais-tu à Anvers?» lui demandai-je.
Il me dit son nom. Il faisait des études d'agronomie ou de commerce, je ne m'en souviens pas bien, il était originaire de Kolonja, du village de Vllamas.
- Ah? lui dis-je, as-tu quelque rapport avec Sejfi et Muharrem? Son visage s'éclaira et il me demanda:
«Pourquoi, tu les connais?
- Oui, fort bien, ce sont des amis à moi.
- Ce sont mes cousins!»
Nous nous embrassâmes et entamâmes une causette, nous sortîmes ensemble, nous promenâmes, allâmes déjeuner dans un restaurant, et c'est même moi qui offris, bien que je fusse peut-être plus à l'étroit que lui. Nous parlâmes de l'Albanie, car il en était complètement isolé, il me demanda des renseignements sur la fameuse «insurrection de Fier», etc. Et lui et moi nous nous réjouîmes de ce contact, car c'était la première fois que je rencontrais un Albanais en Belgique et je crois que lui aussi. J'eus l'impression d'avoir trouvé un frère en pays étranger et lorsque, après notre première conversation, je découvris qu'il était antizoguiste, nous nous mîmes à parler franchement. Je lui indiquai les jours et les heures où je serais au consulat pour qu'il vint me voir. Nous nous fîmes même faire une photo ensemble dans la rue, en marchant, par un de ces photographes qui vous cueillent brusquement sans vous avertir et vous remettent ensuite l'adresse de leur boutique.
Après avoir empoché les deux mois de traitement du consul d'Anvers, j'allai directement dans un grand magasin pour m'acheter un costume de confection. Le vendeur regarda ma taille, me demanda la teinte que je préférais et je lui dis:
«Je veux un costume très foncé et plutôt épais.»
D'un mouvement, il tira d'une armoire deux costumes noirs, l'un en casimir peigné, qui coûtait huit cents francs, et l'autre en laine, mais épaisse, à cinq cents francs. Je lui dis que je prenais ce dernier. Je l'endossai et fus étonné de voir qu'il m'allait à merveille, qu'il n'y avait même aucune retouche à y faire. J'étais vraiment surpris car, quand j'étais jeune et que je commandais un costume à Aqif Gabeci, à Gjirokastër, ou à un tailleur de l'hôtel «Pallas» de Korça, non seulement je devais attendre une semaine, mais le tailleur continuait de découdre d'un côté et de couper de l'autre, au point que je perdais tout goût au nouveau costume. Celui-ci, par contre, que j'achetai à Anvers fut prêt en dix minutes. Je me regardai clans la glace sous toutes les coutures, je payai et le gardai sur moi. Le vendeur m'empaqueta l'autre, que j'emportais. Je sortis, heureux, car j'avais satisfait une exigence, surtout pour ne pas faire mauvaise figure dans le milieu diplomatique.
Nous restâmes dans le grand appartement de la rue de la Loi environ un an, jusqu'au début de 1936, puis nous déménageâmes car, sembla it-il, le loyer du premier appartement était trop cher e-t en fait il était vraiment excessif pour le ts avait qu'on s'y faisait. Le consul, quand il venait à Bruxelles pour une question protocolaire, avait davantage intérêt à coucher à l'hôtel, de telle sorte que le consulat subsista seulement pour la forme. Nous trouvâmes un petit appartement avec un salon, qui faisait aussi fonction de bureau du consulat, une chambre à voucher pour moi et un cabinet de toilette. Le propriétaire et sa femme habitaient à l'étage supérieur et le consulat avait le rez-de-chaussée pour lui seul. L'immeuble était situé dans une rue ordinaire, parallèle à d'autres rues similaires qui conduisaient à la place et au grand pare du «Cinquantenaire», sûrement aménagé peur le cinquantième anniversaire de la constitution de la Belgique en Etat distinct.
A l'époque de mon séjour en Belgique je revins une fois en congé en Albanie. Je rencontrai mes parents, me réjouis d'être de nouveau auprès d'eux, mais je vis aussi leurs privations et celles du peuple. Discrètement, je m’intéressai à trouver quelque emploi car ma famille était dans la gêne, mais en vain. Alors, mon congé terminé, je repartis pour Bruxelles.
Ma demande d'inscription à l'Université libre de Bruxelles avait, certes, été accompagnée d'une recommandation officielle, sans parler de mon zèle, mais c'était une affaire compliquée. Une correspondance touffue fut échangée avec le secrétariat de l'Université: on me demandait où j'avais fait mes précédentes études, combien d'examens j'avais passés, à quels examens à option j'entendais me présenter; à force de compléter ma demande, de remplir des formulaires, des mois passèrent. Finalement il fut décidé quo je serais inscrit en deuxième année de la Faculté de droit, je pris donc mes inscriptions et commentaire à suivre les cours et les conférences.
J'étudiai avec ardeur pendant plusieurs mois. Mes conditions, je dois le reconnaître, étaient maintenant bonnes, mais, apparemment, il n'était pas dit quo je dusse passer ne fût-ce qu'un examen. Alors quo je me préparais justement au premier, surgit subitement l'attaché de presse de Paris. Il entra sans avertir dans le salon d'attente et me trouva plongé dans des livres, journaux et revues. Gomme je me préparais ces jours-là pour mes examens, je n'avais pas pris soin de mettre à l'écart tout au moins dans ma chambre les journaux des partis communistes français et belge, les ouvrages de Marx, Engels et Lénine, quo j'avais en abondance.
Je le vis rougir et se rembrunir à la fois.
«Qu'est-ce quo c'est quo cela?» me demanda-t-il.
Je ne trouvais pas encore une justification pour me tirer de cet embarras, mais il poursuivit:
- Comment, vous êtes donc communiste, monsieur Hoxha? Nous ne le savions pas».
Je pensai tout d'abord lui dire quo c'étaient des journaux et des livres qui se vendaient librement, mais un pareil argument, pour un anticommuniste comme lui, aurait été sans effet. Alors, reprenant contenance, je me justifiai:
«Cos livres ne sont pas à moi, ils doivent appartenir au fils de la maison, qui les a sûrement oubliés ici, car il vient quelquefois!»
Mais il ne goba pas cotte explication
«Il ne s'agit pas d'un journal ou d'un livre oublié par hasard par un étranger, fit-il avec un sourire. Ici le Cabinet est rempli de littérature communiste».
Je n'insistai pas davantage pour rejeter la faute sur l'autre «coupable», car, en plus, les deux propriétaires à Bruxelles n'avaient pas de fils du tout! Le consul d'Anvers lui, oui, avait un fils qui s'appelait Donald, plus ou moins du même âge quo moi ou plus jeune, quo je voyais quelquefois, et avec qui nous faisions une brève promenade et parlions contre le fascisme. Mais, d'après ce quo je crus comprendre, Donald non plus n'avait rien à voir avec le communisme et les communistes.
Je me tus donc, pris la main dans le sac, et notre rencontre se termina ainsi. Pour moi s'achevait aussi la période de Bruxelles. Un ou deux mois après le départ de l'attaché de presse à Paris, je reçus l'avis de ma destitution. Cela mit un terme à mon séjour à l'étranger. Je fus très contrarié de ce tournant quo prirent les événements, surtout d'avoir perdu la possibilité de poursuivre et de terminer mes études supérieures, maintenant dans une branche de mon goût et qu'il m'était relativement facile d'achever avec succès. Mais même cotte période de plus d'un an quo je passai en Belgique me fit voir, apprendre et acquérir quelque chose de plus pour ma vie et mon avenir. Les conditions très favorables de logement, le fait d'être seul au consulat sans être dérangé ou troublé par qui quo ce soit, me permirent de lire et d'étudier, avec plus de zèle quo je n'aurais pu le faire nulle part ailleurs, de nombreuses oeuvres de Marx, d'Engels, de Lénine, etc, sans parler de la presse communiste que je recevais dans sa totalité. Je ne m'étais pas abonné aux organes con communistes afin de ne pas attirer l'attention et les poursuites de la police ou des organisations fascistes que l'on trouvait partout à Bruxelles, et, chaque jour, je sortais les acheter à des kiosques différents, en les couvrant d'un paquet d'autres journaux du pays. Mais alors qu'en cela j'avais agi judicieusement, j'avais par contre sous-estimé la possibilité d'une visite imprévue de mes supérieurs au consulat, et, de tout le mal que je subis, je tirai une bonne leçon l'ennemi le plus dangereux est celui qu'on oublie ou sous-estime.
Cependant, à part les connaissances que j'avais puisées dans l'étude de la littérature communiste, je- devais emporter de Belgique tout le bagage que, dans une plus ou moins grande mesure, on acquiert au cours d'un séjour dans un pays étranger. Je m'en allais donc avec une foule d'impressions, de connaissances et de souvenirs sur ce pays, sur Bruxelles, sur Anvers et les autres lieux que j'y avais
visités.
La Belgique, comme nous l'avions appris à l'école, était un petit pays à population très dense. Elle possédait beaucoup d'usines et d'ouvriers, outre cette immense colonie qu'était le Congo. C'était un royaume, et tout le Congo belge, propriété personnelle du roi depuis le siècle passé, continuait d'être une source inépuisable de copieux profits pour la métropole. En Belgique aussi, comme dans tous les pays capitalistes, les ouvriers étaient opprimés, et il y éclatait souvent des grèves très dures. J'ai moi-même assisté à l'une d'entre elles et vu la police à cheval, la matraque à la main, intervenir avec violence contre la foule d'ouvriers en marche, qui clamaient leurs revendications de la Place de Br ouche à la Bourse.
Ces années-là, le Parti communiste belge était numériquement petit mais très actif; le Parti socialiste, qui avait à sa tête le leader social-démocrate de la IIe Internationale, Vandervelde, était plus puissant, et jouissait aussi d'une forte position au Parlement.
A Bruxelles, les ouvriers vivaient dans des habitations misérables des faubourgs, mais je lisais dans des journaux et des revues communistes et socialistes que dans les zones des charbonnages on vivait encore pire, comme dans les romans d'Emile Zola. La détresse des ouvriers de Belgique, du Congo et des Etats-Unis me faisait penser à la triste situation des ouvriers de mon pays. Je me remémorais les poésies de Verhaeren qui avait rompu avec l'idéalisme symboliste pour embrasser le réalisme et rattacher la poésie à la réalité. J'avais lu de lui «La multiple splendeur» et «les Villes tentaculaires». De ce dernier recueil je me souviens encore de ces vers:
Se regardant dans les yeux cassés de leurs fenêtres
Et se mirant dans l'eau de poix et de salpêtre
D'un canal droit marquant sa barre à l'infini
Face à face le long des quais d'ombres et de nuits
Par à travers les faubourgs lourds
Et la. misère en pleurs de ces faubourgs
ronflent terriblement usines et fabriques».
A l'époque où j'étais en Belgique, le pays était toujours un royaume et avait pour roi Léopold III, fils d'Albert I qui se battit aux côtés de l'Entente durant la Première Guerre mondiale contre l'Allemagne du Kaiser. Le nom de la Belgique et du roi Albert sortirent avec honneur de ce conflit, alors que plus tard, lors de la Seconde Guerre, le fils d'Albert, Léopold, se rendit sans résistance sérieuse à Hitler, qui l'envoya en exil doré.
Bruxelles était une belle ville, beaucoup plus vieille que moderne. On ne voyait alors que très peu d'immeubles récents, Les béton n'avait pas encore germé. Partout pullulaient les curiosités. Les rues, longues et étroites, alternaient avec de larges artères et des boulevards. Il y avait des parcs, des boutiques et des magasins aux grandes vitrines richement garnies, mais il y avait aussi de petites rues aux maisons basses, des ruelles qui montaient ou descendaient en labyrinthe. Bruxelles possédait de vieux quartiers magnifiques et miraculeusement conservés, Gomme la Grande place, la place carrée de l'Hôtel de Ville et toutes les constructions bordant ce carré dataient des siècles passés; murs, portes et fenêtres, tours, donjons et beffrois étaient ciselés dans la pierre comme de la dentelle. Je n'avais jamais eu l'occasion ni en France, ni en Italie, de voir un pareil ensemble, où la pierre, le bois et le fer avaient été travaillés avec une telle maîtrise pour constituer les constructions qui entouraient cet espace de toutes parts. Les édifices étaient très élevés pour la place relativement exiguë qu'ils bordaient, mais l'architecture en était si belle et attachante, les murs, les colonnes et les colonnades, les jambages et les linteaux des fenêtres dessinés et sculptés avec une telle élégance que, au milieu de la place, on n'avait aucune impression d'étroitesse. Au contraire, on était pris de l'envie de rester là le plus longtemps possible à admirer le génie de l'artisan, l'âme et la main d'artiste des bâtisseurs de cet ensemble. Et il faut dire que constamment, en hiver comme en été, dans la journée comme tard dans la nuit, on y voyait des groupes de gens, étrangers ou belges, qui s'attardaient là plus longtemps que partout ailleurs. Les Belges eux-mêmes étaient fiers de cet ensemble monumental et, en apprenant que vous étiez étranger, ils ne manquaient pas de s'enquérir sur votre impression de ces constructions entourant l'Hôtel de Ville. Si vous leur disiez que vous n'y aviez pas encore été, ils vous en montraient immédiatement la direction ou vous accompagnaient eux-mêmes jusqu'au centre de la place.
Là avait lieu chaque jour le marché aux fleurs, où des hommes, des femmes ou des jeunes filles, et jusqu'à des firmes spécialisées, vendaient des fleurs de toute sorte.
Le cœur de Bruxelles était donc la Grand'Place, où, selon l'histoire, devant l'Hôtel de Ville, avait abdiqué, au XVe siècle, Charles-Quint. Aux rez-de-chaussée des constructions qui entouraient la place, ainsi que dans les rues et les ruelles qui en rayonnaient, un peu comme des tunnels, dans les diverses directions de la ville, se trouvaient des magasins, des ateliers d'artisanat, surtout d'articles d'or, d'argent et d'ivoire. Les maisons des vieilles corporations du poisson fumé, des boulangers, etc., révélaient le rôle important que celles-ci avaient joué à leur époque. Sur la place carrée on était frappé par de vieilles enseignes accrochées là depuis les temps jadis. Je souhaiterais peindre toutes ces vieilles maisons, écrit Victor Hugo. Il se rendait souvent en Belgique, et avait vécu dans une de ces maisons de la Grand'Place. Voici ce qu'il en disait:
«J'habitais au milieu des hauts pignons flamands
Tout ce qui peut tenter un cœur ambitieux
Etait là devant moi l'austère et gigantesque place
Et les quatre pannes de l'Echafaud d'Egmond!»
Je gravis aussi l'escalier de la maison où avait habité Hugo. En face se trouvait le petit café où Verlaine avait atteint d'une balle son ami Rimbaud. Baudelaire avait vécu lui aussi tout près de là. Sur cette place, s'étaient promenés Voltaire, Byron, Metternich, et tous les touristes du monde qui ont visité Bruxelles dans le passé, comme s'y promènent ceux qui s'y rendent aujourd'hui.
La Belgique, même avant la Première Guerre mondiale, était un pays relativement plus libre que ses voisins, et de nombreux politiciens, poètes, écrivains chassés de France ou poursuivis par la police et la réaction françaises trouvaient refuge à Bruxelles, comme ce fut le cas de Hugo, de Dumas père et de beaucoup d'autres. Ils y mettaient en scène des pièces interdites, y publiaient aussi des livres, dont la censure, en France et ailleurs, ne permettait pas la publication. Mais je dois dire que cette «liberté» en Belgique avait ses limites fixées par la bourgeoisie locale ou. la réaction internationale. Poursuivi et persécuté par la réaction prussienne, Marx aussi, vers le milieu du siècle passé, était allé à Bruxelles y vivre et y travailler. Mais dans son cas, comme dans d'autres, la Belgique montra que, lorsqu'il s'agissait de gens qui, par leurs idées et leurs convictions, recherchaient la transformation de la société en faveur des prolétaires et du peuple, sa prétendue «liberté» découvrait son fond conservateur et réactionnaire. La police belge, loin de permettre au grand Marx de résider à Bruxelles, l'arrêta et l'expulsa du pays. J'avais lu cela dans la littérature marxiste et, me disant qu'il existait à Bruxelles des plaques évoquant le séjour de Verlaine et de Rimbaud, je pensais un moment que je devais. aussi trouver le lieu où avait résidé Marx. Mais c'est en vain que je cherchai fût-ce la moindre trace du passage de ce coryphée de la théorie et de la pratique révolutionnaires du prolétariat. La Belgique officielle, qui avait chassé Marx de son vivant, ne pouvait agir différemment après sa mort.
La vie aussi en Belgique était meilleur marché qu'en France, en Italie ou ailleurs. Cela tenait peut-être à ce que sa population était plus réduite, son industrie très développée et sa colonie d'une grande richesse. Bruxelles était considérée comme le lieu bourgeois par excellence, car on y mangeait, y buvait et s'y habillait bien, naturellement cela pour ce qui concerne les nantis et pas les ouvriers.
Bruxelles possédait un musée d'art très riche en tableaux des grands peintres hollandais et flamands, des oeuvres de Rembrandt, Van Dyck et de beaucoup d'autres plus récents. J'y suis allé deux ou trois fois. De même, j'ai visité la vieille église de Sainte-Gudule, le Palais de Justice, un grand édifice grossier et «balourd» comme s'il avait été rempli de stout, cette grosse bière hollandaise presque aussi noire que du goudron.
Les Belges, on le sait, parlent deux langues, le flamand et le wallon. Le wallon est le français prononcé avec un certain accent, alors que le flamand ressemble au hollandais. A Bruxelles prédominait le wallon, à Anvers le flamand.
De toute façon, partout en Belgique, dans la rue, sur les places, dans les cafés ou à l'université, on entendait les deux langues, français et flamand, et, à ce que je voyais, la question de la langue, celle de la prééminence de l'une sur l'autre, etc., y constituait un problème aigu dont on discutait entre gens de lettres et dans les universités, mais aussi dans les milieux politiques et gouvernementaux. Ce problème, que l'on considérait comme d'une importance nationale, était à l'origine de vifs débats, de courants et d'écoles qui se querellaient non seulement sur la langue, mais aussi sur l'appartenance de la littérature écrite dans l'un ou l'autre de ces deux idiomes.
Il existait à l'époque des courants qui identifiaient la littérature belge écrite avec la littérature française et soutenaient que toute la littérature belge «de langue française» devait être considérée comme de la littérature française. En fait, c'était, certes, la mme langue. mais la littérature que je lisais comportait, selon mon impression, des particularités essentiellement belges, propres au mode d'existence et à la vie sociale du pays. Le néerlandais réagissait contre le courant pro français surtout en Basse Belgique. dont le centre principal était Anvers, Antwerpen pour les Flamands. Le flamand, certes, était parlé, mais le néerlandais, surtout dans sa nouvelle forme, d'après ce que je lisais dans les journaux publiés en français, perdait du terrain. Le français, ces années-là, progressait, assurément sous la forte influence de la littérature française et des contacts, des relations commerciales et des alliances politiques (surtout l'alliance franco-belge de la Première Guerre mondiale contre l'Allemagne), etc. Je ne comprenais pas un mot de flamand et ne faisais aucun effort pour l'apprendre tant soit peu. C'était une langue qui me paraissait très lourde, plutôt rébarbative, comme l'allemand. En ce qui concernait aussi la musique et dans le comporte ment des gens, on constatait une différence entre les deux peuples qui constituaient la Belgique.
Mais alors que le français gagnait du terrain, au Musée royal de Bruxelles, un des plus riches d'Europe prédominaient les plus belles oeuvres de l'école flamande et hollandaise, des joyaux des arts figuratifs, surtout de la peinture.
A Bruxelles je n'eus pas l'occasion de voir ou d'entendre des spectacles d'art populaire. Je ne vis pas non plus de gens vêtus de costume s nationaux. Mais sous cet aspect j'assistai là-bas à une pratique qui me produisit une grande impression; tous les jours on changeait le costume national d'un des monuments les plus caractéristiques, les plus connus et les plus visités de Bruxelles, le fameux Manneken pis, une des curiosités de la capitale. Tous les pays du monde lui avaient envoyé chacun leur costume national.
Mais il n'en était ainsi u'à Bruxelles, car d’après ce que j'avais vu dans des journaux et des revues, dans les trois parties de la Belgique (la basse, la moyenne et le Nord), surtout dans les villages, on portait encore des costumes nationaux, multicolores, avec des fichus blancs et des sabots en bois. Dans ces régions étaient également conservées les traditions du folklore vocal populaire, dans les villages de Flandre comme de Wallonie.
Les Belges ne m'avaient pas produit une mauvaise impression, mais, tout: au moins ceux que j'ai connus m'ont semblé dépourvus de la vivacité, de l'esprit éveillé, de l'humour si propres aux Français. Ils buvaient beaucoup, les rues fourmillaient de brasseries où l'on vous servait toutes sortes de bière. En France aussi on en buvait, mais pas autant.
Les Belges que j'ai eu l'occasion de fréquenter m'ont paru plutôt froids, peu sociables, légèrement distants, mais cela peut fort bien n'avoir été qu'une impression fortuite, du fait que je n'ai causé sans façon ni créé une certaine intimité avec aucun d'entre eux. Dans l'ensemble, toutefois, c'étaient des gens pondérés, qui ne vous dérangeaient pas et ne voulaient pas non plus être importunés.
La vie quotidienne à Bruxelles était très bon marché, comparée non seulement à celle de Paris mais même à celle de Montpellier. Les produits alimentaires coûtaient moins. Dans un restaurant moyen, naturellement pus d'une rue principale, on pouvait se rassasier pour dix francs belges. Le prix des places dans les cinémas où j'allais était en général moins cher qu'en France, de même que celui des articles industriels, et l'on disait même que les Français venaient faire leurs achats en Belgique. Les cigarettes aussi étaient meilleur marché qu'en France et, en plus, quand on en achetait un paquet, le débitant vous offrait les allumettes gratis.
Un jour, comme je me promenais dans la rue principale des magasins et des cinémas, la Rue Neuve (rue étonnamment étroite, de tout au plus huit à neuf mètres de large), et que je regardais les vitrines, dans une petite crémerie je vis entre autres un bol de yaourt avec l'étiquette «yaourt albanais». Quelles ne furent ma joie et ma surprise! J'entrai, m'assis sur un siège et commandai un «yaourt albanais». Le patron m'en apporta un bol et je lui demandai:
«Pourquoi l'appelez-vous «yaourt albanais»?
- J'ai hérité le secret de sa fabrication de mon grand-père, qui était albanais, me répondit-il.
- Et toi! Sais-tu où se trouve l'Albanie?
- Oui, bien sûr, dans les Balkans!
- D'où était exactement ton grand-père?
- Je ne veux pas te mentir, je ne le sais pas, me dit-il, et il ajouta: Pourquoi me le demandes-tu?
- Parce que je suis moi-même Albanais» et je lui passai mon bras autour du cou. Il alla dans l'arrière-boutique chercher sa femme, lui dit:
«Viens, nous avons un compatriote de grand-père!»
Je me mis à leur parler de l'Albanie et ils m'écoutaient avec intérêt. Je portai la main à ma poche pour payer.
«En aucune façon! m'arrêta-t-il, et pas seulement aujourd'hui mais quand tu auras le temps et qu'il te prendra l'envie d'un bol de yaourt albanais, viens ici, tu me feras plaisir ! »
J'allai plusieurs fois dans leur boutique, et lui et sa femme, eux aussi, me rendirent visite au consulat.
Je m'habituai à me promener à pied dans Bruxelles et bien vite m'orientai dans ses rues, j'allais dans les librairies où l'on pouvait lire des livres debout, même sans les acheter. Je me procurai quelques journaux principaux; quant aux autres, je les lisais dans les librairies ou les bibliothèques, non seulement parce que mon travail l'exigeait et que j'étais attiré par la politique, mais aussi parce que je suivais avec intérêt l'évolution de la culture et des problèmes économiques.
Chaque fois que j'en avais l'occasion, j'assistais aux meetings du Parti communiste belge, mais je n'y trouvais pas cette large vision des problèmes propre au Parti communiste français.
A l'époque, en Belgique, était apparu sur la scène politique le «rexisme», un mouvement fasciste déclaré, conduit par Léon Degrelle. Ses partisans étaient des brigands de grand chemin du type des «squadristes» de Mussolini. Ils faisaient des descentes en masse, cassaient tout, frappaient publiquement leurs adversaires politiques, alors que la police se contentait de regarder. Par la suite, ils se rallièrent aux nazis.
J'allais souvent en tram dans les quartiers lointains des faubourgs, dans les zones et les cités ouvrières. Là, l'aspect des choses était différent, la ville semblait plus vieille, les gens épuisés, l'atmosphère morne. Je me souvenais des vers de Verlaine:
«Le ciel est de cuivre Sans
lueur aucune
On croirait voir vivre
Et mourir la lune»
J'avais ainsi visité les agglomérations des petites cités environnant Bruxelles, comme Ixelles, Saint-Gilles, etc. Après avoir fait des heures de marche pour voir de près la vie des gens, j'entrais dans un café ou m'asseyais dehors à la terrasse avec un demi de bière devant moi (je ne pouvais me soustraire à la tentation) que je faisais suivre d'un café noir, généralement servi avec une crème fouettée blanche, que l'on jetait, si l'on voulait, dans le café ou que l'on pouvait manger à la cuillère. A chaque pays, sa coutume. En France on vous servait le café dans des verres à eau, alors qu'ici dans des tasses un peu plus grandes que les nôtres. Je passai ainsi une ou deux heures, avant de regagner Bruxelles.
S'il est un lieu historique que j'ai visité avec un intérêt particulier, c'est Waterloo, le célèbre champ de bataille. J'y suis allé en autocar et je me souviens de l’émotion que j'y ai ressentie. Durant tout le trajet je regardais les plaines, les arbres, je lisais les écriteaux avec les noms des routes, «Chaussée de Waterloo», «Chaussée d'Ixelles» jusqu'au moment où je suis arrivé à Waterloo, qui n'était pas loin, à environ une demi-heure ou trois quarts d'heure, de Bruxelles.
Je connaissais bien l'histoire du Premier Empire, les nombreuses campagnes et batailles á Napoléon, que nous avions apprises au lycée en les suivant sur les cartes. De telle sorte que se ranimaient en moi les souvenirs du lycée, les romans et les poésies de Hugo, les livres historiques «spéciaux» que j'avais lus sur les batailles d'Austerlitz, d'Eylau et de Wagram, sur la campagne de Russie, sur la bataille de France et enfin sur Waterloo. J'avais lu beaucoup de livres, mais j'avais surtout conservé dans ma mémoire «Les Adieux de Fontainebleau» et le « Mémorial de Sainte-Hélène» de Las Cases. J'avais visité le château de Fontainebleau, proche de Paris avant de me rendre en Belgique et, plus fard, je devais y retourner lorsque j'allai dans la capitale française pour la Conférence de la Paix, en 19,1u. Avec Hysni Kapo et Kahreman Ylli, membres de notre délégation, nous visitâmes le château et la zone environnante, et nous prîmes aussi des photos.
La littérature et l'école françaises exaltaient Napoléon et son époque comme étant révolutionnaires, comme le prolongement de la révolution. Mais quand on pénétrait plus à fond dans ces lectures, on voyait que le grand stratège et politicien incontesté était aussi un tyran et un contre-