alors que Fahrije et moi restions à la maison avec le petit Luan, Bahri, lui, sortait.
«Où va-t-il? demandai-je à ma sœur.
- Au club, me disait-elle, jouer aux échecs, et Gomme il joue bien, il gagne.»
Quant aux autres, je ne savais pas ce qu'ils faisaient. Je savais que seul le Sheh (Karbunara) ne jouait pas et que Muharrem Vllamasi, lui, pratiquait le poker, car j'entendais souvent ses amis lui demander:
«Tu as gagné quelque chose?»
Muhar rem Vllamasi se posait en membre du groupe de Bahri, du Sheh, etc., et il était très porté à la plaisanterie, avec quoi il couvrait son jeu politique. Il ne se déclarait pas fasciste, mais faisait ses critiques en plaisantant, prétendait être à la fois avec les nationalistes de Bahri Omari, Ali Këlcyra, Sejfi Vllamasi et Kol Tromara, mais. aussi un camarade et ami de Qamil Cela et de moi-même.. C'était un élément libéral, il était avec tout le monde.
Le capitaine Beqir Velo, un de ceux que j'ai connus. à l'époque, était un homme simple et bon. Il vivait modestement, on le trouvait toujours en mouvement, il prêtait ses services aux malades qui venaient d'Albanie pour se faire soigner, il connaissait les médecins, les magasins et leurs patrons. Il y conduisait ses compatriotes, les aidait dans leurs achats, et ceux-ci l'aidaient à leur tour. Il gagnait son pain à la sueur de son front. Il fut l'un des rares émigrés. à Bari, qui, à leur retour, s° rallièrent à la Lutte libération nationale et adoptèrent une attitude de patriote.
Qamil Cela, le «rougeaud», était le meilleur, le plus simple, le plus honnête et le plus démuni de tous. Que je sache, il ne recevait de subvention de personne, il était lié avec Halim Xhelo* *( Eminent patriote et révolutionnaire albanais.) et les communistes albanais de, Saint-Etienne, Gogo et Kozma Nushi, avec Ymer Dïshnica,. puis il se lia aussi avec moi. Qamil était communiste seulement de convictions, mais sans formation théorique ni comme un militant authentique. Il aimait l'Union soviétique et Staline, mais, à ce que je crois savoir, surtout en Italie, son activité effective se réduisait à rien. Il n'avait aucun lien avec qui que ce fût dans le pays, si ce n'est peut-être avec Demir Godelli ou Selim Shpuza. De toute façon, c'était un honnête homme. Il communiquait avec les Albanais d'Amérique, dont, comme on le sait, aucun n'était communiste, fût-ce d'appellation. Même après l'occupation du pays, il ne rentra pas comme les autres, mais resta en France où il ne déploya aucune sorte d'activité durant les années de la guerre. Il revint, que je sache, aussitôt après la Libération, et nous le respectâmes. Il fut même admis au Parti comme «vieux communiste», mais il ne connaissait ni ne comprenait le Parti. Il pensait que, puisque, en exil, on l'avait surnommé «le rougeaud», il devait, à son retour, se voir assigner un poste à la conduite des affaires et être traité comme Ali Kelmendi, alors que nous, les autres, nous étions, bien qu'il ne l'affirmât pas ouvertement, mais cela allait de soi, ses «élèves». Plus tard, il commença à manifester un certain mécontentement et à se quereller avec les camarades de l'organisation du Parti d'Elbasan. Nous leur conseillâmes de se montrer plus tolérants avec ce vieillard patriote et de le traiter comme un vieux communiste, car, sentimentalement, il l'avait effectivement été.
Tel était, dans les grandes lignes, le milieu des nationalistes émigrés antizoguistes à Bari. Ils se couchaient, comme ils s'étaient réveillés, sans avoir rien fait, sans aucune activité antizoguiste ni aucune autre action organisée. Ils ne lisaient que les titres de la «Gazetta del Mezzogiorno» et répandaient les cancans des Albanais qui venaient fréquemment à Bari avant l'occupation de notre pays par l'Italie.
Bari absorbait tous les produits du peuple albanais et nous livrait des loques et d'autres babioles que l'Italie vendait à la tonne. Des gens de tout acabit venaient à Bari d'Albanie, des espions de gros calibre, qui, naturelle ment, allaient manger aux plus riches auges de Rome, mais aussi de petits espions que le régime envoyait pour voir ce que faisaient ses adversaires. Des espions de ce genre, le «cousin du cousin d'Untel», donc une personne de confiance au dixième degré, apportaient aux émigrés «antizoguistes» des nouvelles «sensationnelles» concernant Zogu.
Une année, comme je venais d'arriver d'Albanie à Bari, le Sheh, Bahri Omari et d'autres se ruèrent vers moi, faire exalté, enthousiastes, et me demandèrent:
«Alors quoi de neuf en Albanie?
- Rien, à part la pauvre été et la misère, leur répondis-je. Tirana fourmille d'espions et les suceurs du sang du peuple vivent dans l'opulence ! »
Le Sheh sursauta, me regarda de ses yeux de chien enragé et dit d'un air mystérieux:
«Ils n'en ont plus pour longtemps, ils sont fichus.
-- Pourquoi, demandai-je, qu'est-ce qui s'est passé?
-- Tu ne sais rien? fit-il, étonné. Et il poursuivit: vous, étudiants, vous n'êtes jamais renseignés, mais c'est naturel, on ne dit rien aux jeunes.»
Je regardai le Sheh, à la fois surpris et irrité. Il reprit:
«Zogu s'en est allé!
- Et où ça? lui demandai-je.
- A l'enfer, il a un cancer! Deux ou trois fameux médecins viennois sont allés le soigner , mais c'est un mal qui ne pardonne pas!
- Une ignorante crapule comme lui peut bien crever, intervint Bahri.
- Qui vous a donné cette bonne nouvelle? demandaije.
- Ah non, répondit le Sheh, nous ne découvrons pas nos sources et nos secrets aux rougeauds!
- Alors, leur dis-je, commandez-moi une bonne «cassate» pour l'heureuse nouvelle que vous m'avez donnée, mais ce que je peux vous dire, moi, c'est que Zogu, comme les chats, a sept âmes. Il lui faut du plomb pour crever!»
En fait, l'histoire du cancer de Zogu avait fait son temps en Albanie. Zogu était rentré de Vienne en parfaite santé et, là-bas, non seulement le «cancer», mais pas même deux coups de revolver de deux aventuriers albanais, agents de l'étranger, n'avaient réussi à l'atteindre, lorsqu'ils avaient tire sur lui à sa sortie de l'Opera. Juste après ces événements, avait été éventé le fameux «mouvement de Vlora», qui n'était rien d'autre qu'un complot monté par les étrangers, mais voué à l'échec dès l'embryon, car, les «antizoguistes» émigrés, pas plus que les services d'espionnage étrangers liés a cette espèce de mouvement antizoguiste, ne reposaient pas sur la haine du peuple pour le tyran, ils avaient en vue leurs calculs mesquins de profits possibles, de changements de fauteuils et de nouveaux assujettissements à 1 égard de l'étranger. Les choses suivirent clone leur cours. Zogu prépara l'occupation, pilla l'or du peuple, se rendit en Egypte chez Farouk, pratiqua la contrebande, et alla mourir à Paris, alors que les fameux «patriotes antizoguistes» retournèrent en Albanie, se firent «ballistes», collaborèrent avec les italiens et les Allemands et nous combattirent par les armes, mais finirent entre nos mains, furent traduits en justice et condamnés pour crime de haute trahison envers la patrie et le peuple. Ainsi s'acheva leur histoire. Mais revenons aux moments ou je connus un certain nombre d'entre eux, donc, à l époque où, pour la première fois, je traversai l'Italie en route vers la France.
L'Italie que nous parcourions, et où nous nous arrêtions parfois pour quelques jours à Bari, nous semblait, comme elle l'était effectivement, un enfer, la prison du peuple italien, l'ennemie de notre peuple. Elle avait lié fortement à son char le bourreau du peuple albanais, Ahmet Zogu, qu'elle maintenait au pouvoir et, au moyen de prêts, de crédits, de concessions et de canaux divers, se préparait, d'une part, à dépouiller notre peuple, d'autre part à occuper à bref délai notre pays. Le peuple italien lui-même vivait dans la misère, les rues de Bari étaient remplies de mendiants. Si jamais on laissait ne fût-ce qu'un mégot sur une table du café «Stopani», il disparaissait aussitôt, car il se trouvait toujours un malheureux en train d'épier dans les parages, qui passait d'un air détaché et s'en emparait. Les cigarettes dans les bureaux de tabac s'achetaient à la pièce et, dans les rues, l'on voyait des gens, avec un chou ou un poireau à la main, même si leurs cheveux luisaient de brillantine. On observait aussi beaucoup d'officiers fort joliment vêtus, qui avaient Pair de soldats de plomb, la poitrine couver te de rubans de décorations qu'ils avaient obtenues sans aucune guerre, et, un peu partout, des hiérarques fascistes, dans leurs uniformes de drap noir et avec des bottes bien cirées, rondouillards et rubicons. Les trottoirs en étaient pleins.
Chaque fois que nous voyagions en train, nous le faisions en groupes de deux ou trois étudiants, car on risquait de se faire voler ses valises. Quand nous allons à la gare prendre nos billets pour Vintimille, aux guichetiers qui nous demandaient pour où et de quelle classe nous voulions nos billets, nous répondions dans notre italien baragouiné:
«In mancanza di una quarta, una terza!»
Le voyage en train en troisième était un enfer. On restait assis sur le plancher du couloir des dizaines d'heures avant de trouver une place. En outre, il fallait contrôler constamment ses valises, car on vous les raflait. A tout moment, les carabiniers vous demandaient vos papiers. Les wagons de troisième non seulement étaient bondés mais ils puaient; hiver comme été ils étaient dégoûtants de saleté.
Tout changeait dès qu'on entrait en France. On avait l'impression de sortir de prison, car, après la frontière française et jusqu'à Montpellier, on voyageait certes encore en troisième, mais les banquettes des wagons français étaient en peau, bourrées de crin, relativement molles, et on ne restait jamais debout. En Italie, par contre, nous étions contraints de prendre n'importe quel train, nous montions même sur des omnibus, qui s'arrêtaient dans les bourgs.
Dans les gares italiennes, le jour ou la nuit, on entendait un grand vacarme et surtout les vendeurs de cuscini (oreillers) cestini (sacs en papier contenant un petit pain, une tranche de mortadelle et un morceau de fromage) et les portabagagli (les porteurs). Pour notre compte, nous n'avions jamais recours aux services de ces derniers, nous ne pouvions nous permettre cette dépense supplémentaire. Nous suions sang et eau avec nos valises à la main, car il nous fallait parfois changer plusieurs fois de train, traverser des voies et des quais. A part cela, les trains étaient vieux et tombaient souvent en panne. Une fois nous voyagions dans le Nord d'Italie. C'était à l'entrée de l'hiver, il faisait froid, il neigeait, mais dans le wagon on avait chaud, car, outre les radiateurs, les souffles des nombreux voyageurs réchauffaient l'ambiance. A un moment, une fuite se produisit aux tubes des radiateurs et bien vite nous fûmes noyés dans la vapeur; dedans, il faisait une chaleur torride, alors que dehors il gelait à pierre fendre. Avec les fenêtres ouvertes on crevait de froid et quand on les refermait on éclatait de chaleur. Deux bonnes heures s'écoulèrent ainsi avec des alternances de chaleur insupportable et de froid sibérien.
Généralement, nous ne nous éloignions pas des gares, mais une fois, alors que je voyageais avec Enver Zazani, qui faisait ses études à Lyon, nous décidâmes de sortir pour visiter un peu Rome. Après être descendus dans la capitale, nous laissâmes nos valises à la consigne et sortîmes. Nous commençâmes notre promenade, mais, ne sachant pas trop où aller, nous errâmes au hasard. Nous débouchâmes sur une longue rue, au bout de laquelle se dressait un grand monument blanc qui bouchait la vue. Nous nous engageâmes dans cette rue qui nous semblait interminable. Nous finîmes par arriver sur une place, que nous traversâmes, et nous nous approchâmes du monument. Les grilles étaient fermées. Nous nous arrêtâmes devant à contempler cette énorme masse de pierre dépourvue de toute grâce. Mais, comme nous étions en train de regarder le monument, nous nous vîmes encerclés par six ou sept hommes, en habits civils. L'un d'eux nous demanda.
«Qu'est-ce que vous faites ici?
- Nous regardons le monument, lui répondîmes nous.
- Qui êtes-vous?
- Et vous qui nous interrogez, qui êtes-vous?
- Nous sommes de la police! dit l'un, sévèrement.
- Ah oui? Nous sommes des étudiants albanais!
- Vos papiers», nous dirent-ils rudement, et nous leur remîmes nos passeports, qu'ils regardèrent sous toutes les coutures et, en nous les rendant, ils ajoutèrent:
«Vous voyez cette rue?
- Oui, bien sûr.
- Alors, insista le premier. Mettez-vous en marche sans tourner la tête si vous ne voulez pas passer la nuit en, prison.
- Va bene!» fîmes-nous et nous nous éloignâmes.
Nous nous demandions: Qui diable doit habiter là-bas? Plus tard nous apprîmes que c'était «Piazza Venezia», où se trouvait le Palais de Mussolini. Sans le savoir, nous étions entrés dans la zone peuplée d'espions et nous contemplions le monument aux morts qui avaient opprimé les peuples!
Une autre année, nous nous arrêtâmes pendant quelques heures à Florence, ville magnifique, historique, lieu de naissance de grands hommes de la Renaissance italienne. Nous franchîmes l'Arno sur le «Ponte vecchio», visitâmes la «Piazza delle Signorie» et ses fameuses statues, puis, montâmes jusqu'aux jardins de Boboli. Dans cette ville nous pûmes visiter tous ces lieux sans tracas, nous ne fûmes pas arrêtés par la police ou les espions du fascisme, que nous croyions avoir constamment à nos trousses. Peutêtr e était-ce une impression suscitée par le mauvais renom que le régime fasciste en vigueur donnait à l'Italie, par l'histoir e des relations italo-albanaises et surtout par la politique antipopulaire et antinationale que le régime de Zogu poursuivait dans ses rapports avec l'Italie de Mussolini. Pour toutes ces raisons, partout où nous passions dans ce pays nous nous sentions entourés d'ennemis. Naturellement, ce sentiment d'inimitié concernait le régime et ses gens. Car, en général, le peuple italien a bon cœur et est travailleur. J'ai eu l'occasion, entre autres, de mieux l'observer dans une petite station thermale appelée Salsomaggiore. Quand je devins enseignant à Korça sous l'occupation italienne, j'eus un grave enflement du genou et les médecins me recommandèrent d'aller dans cette station y faire des bains d'une boue spéciaie. Fahr ije et Bahri n'étaient pus encore rentrés en Albanie. J'empruntai un peu d'argent et avec Fahrije nous fîmes un séjour d'une quinzaine de jours à Salsomaggiore. Je dois dire que les bains étaient excellents ainsi que le ser vice en général, si bien que l'état de mon genou s'améliora à tel point que mon mal ne se renouvela plus, pus même pendant les dures années de la Résistance. La pension où nous étions installés était simple, bon marché et les propriétaires, très cordiaux et affables. Nous ne parlâmes pus une seule fois du fascisme. Il n'y avait que dans les rues que je voyais des hiérarques en uniformes noirs et des bersaglieri avec leur plume de coq à leur chapeau.
Le chapitre des voyages à travers l'Italie, lorsque nous allions en France, prenait fin à Vintimille où nous nous étions soumis à un double contrôle, de la douane et du service des passeports. Le contrôle de la douane ne portait pus tant sur les quelques chemises ou chaussures que nous avions avec nous, que sur les livres que nous pouvions avoir caché dans nos valises. La question des livres était une histoire à part. Le douanier en avait une liste sur laquelle il jetait tour à tour un coup d’œil après avoir regardé les titres de quelques-uns d'entre eux, puis il feuilletait chaque ouvrage pour voir s'il n'y trouvait pus quelque papier clandestin et le jetait ensuite dans votre valise. Quand, d'autre part, on se présentait au guichet des visas des passeports, à l'entrée comme à la sortie, la parole appartenait au carabinier. Il contrôlait votre passeport sous toutes les coutures, usait de sa loupe. scrutait les timbres et, après avoir terminé cette opération laborieuse, sortait, de son tiroir deux albums de photos, dans mon cas l'un de la lettre E et l'autre de la lettre H pour voir si votre photo s'y trouvait. Il cherchait encore soigneusement dans l'album, regardait encore le passeport, puis votre visage et, s'il ne découvrait rien de suspect, prenait son sceau, l'appliquait par deux fois, une fois sur le tampon et une fois sur le passeport, alors que vous, de l'autre côté du guichet, où un carabinier, debout, montait la garde, vous faisiez deux fois ouf!
Telle était l'Italie fasciste de Mussolini, ennemie jurée de notre pays et de notre peuple, ennemie de l'Union soviétique, du socialisme et du communisme.
III
A MONTPELLIER
Quelques minutes à peine après que le traîne eut quitté Vintimille, la sirène de la locomotive annonçait que l'on était entré dans un autre pays. C'était la France, le pays des Gaulois, le berceau de la civilisation européenne, le pays de la liberté, du travail; de la culture et de la révolution. Notre émotion à ce moment était à son comble, nous regardions avec curiosité et avec joie le paysage qui nous entourait, tout nous semblait différent, plus vif, plus beau, plus brillant et en' même temps plus proche de nous.
De Vintimille à Montpellier nos voyages ont toujours été tranquilles, sans incidents. Quand nous roulions de jour, nous regardions avec avidité et sympathie ce pays de la révolution démocratique bourgeoise, ce pays qui avait, fait don au monde de philosophes, de savants, de médecins, d'écrivains, de poètes, de dramaturges et de comédiens illustres. Nous avions étudié la vie, les idées, les oeuvres de beaucoup d'entre eux déjà quand nous étions au lycée français, à celui de Gjirokastër comme à celui de Korça. Nous avions la tête emplie des événements historiques et sociaux dont la France avait été le théâtre, nous connaissions sa langue et maintenant que nous entrions pour la première fois sur la terre des Gaulois, nous avions l'impression d'en connaître aussi les gares, les villes ou les bourgs. Nous lisions avec joie les affiches de publicité, nous demandions en français «Où est la fontaine?», «Où se trouve le kiosque à journaux?», «Combien de temps s'arrête le train?», etc., et nous étions surpris de savoir nous exprimer si bien et si couramment en français. Les Français nous comprenaient et nous ne voyions sur leurs traits aucune surprise suscitée par notre accent.
Des fenêtres du train nous contemplions la vaste Provence et avions l'impression de converser avec Alphonse Daudet, qui avait si bien évoqué cette région, avec Mistral, l'autre Provençal de renom. Beaucoup de gens dans les gares nous paraissaient ressembler aux héros des livres que nous avions lus, comme Tartarin et Costecalde; les garçons et les filles nous faisaient penser à Calendan ou à Mireille. Pendant que le train roulait, nous avions I'impression de traverser la fameuse Camargue, qui s'étendait des deux côtés du Rhône, avec ses fameux chevaux et taureaux qui couraient dans les plaines et les prairies prospères; nous nous attendions à voir dressé sur une colline, comme dans ses beaux récits, le moulin de Daudet, les ailes immobiles, où le vieux meunier «attendait» et «attendait» toujours qu'on lui apporte du grain à moudre. Mais en vain, car les minoteries modernes avaient converti le moulin à vent en un musée en ruine.
Notre jeune imagination se représentait tout cela, par mi tant d'autres choses quand nous passions sur le pont d'Avignon où «l'on danse tout en rond».* *( En français dans le texte.)
Le train roulait et, bercés par son bruit monotone, nous nous ressouvenions de l'histoire des papes d'Avignon, du voyage de Richelieu arrivant, malade, du siège de la Rochelle et arrêtant en chemin Cinq-Mars et tous les favoris de son roi, Louis XIII, pour les faire décapiter à Lyon.
. Je pensais aussi à la croisade des Albigeois, cette secte des cathares hérétiques, massacrés en masse par l'Inquisition, et dont le Grand Inquisiteur disait: «Tuez tous ceux que vous pourrez, car au ciel Dieu séparera les bons des mauvais».
Dans le vacarme du train qui me conduisait à Montpellier, se mêlaient dans mon esprit les atrocités de Simon de Montfort et l'ultime résistance des cathares dans le château des aigles de Montségur.
Avec optimisme, je me disais que je me rendais dans une vieille ville, où, plusieurs siècles auparavant, avait enseigné Rabelais, où Bataillon et beaucoup d'autres professeurs illustres donnaient des leçons. Certaines, choses que j'avais apprises au lycée me revenaient maintenant à là mémoire, à foison et en détail, et j'avais, tout au fond de moi, le sentiment de ne pas me trouver en pays étranger, mais dans un pays ami, qui n'avait jamais fait de mal à notre peuple.
Nous entrâmes dans la gare de Montpellier une fois la nuit tombée. Comparée à celles á d’Italie c’était une gare modeste, tranquille, peu éclairée et intime. Tout autour, il y avait fort peu de gens et c'étaient nous, les voyageurs à peine arrivés, qui donnions à la petite place et aux rues avoisinantes cinq ou dix minutes d'animation. Ici personne ne vous ennuyait, il n'y avait pas de porteurs s'élançant sur vos valises, pas de marchands de journaux ou de vivres, et encore moins de coussins. Cette simplicité et ce calme m'étonnaient, car, au lycée, on avait entendu parler de l'exubérance des habitants de la Provence, de l'Hérault, de Nîmes entre autres. Mais iis étaient sympathiques, souriants et serviables. Nous mettions les pieds pour la première fois dans cette ville, mais au début nous n'avons demandé notre chemin à personne, car nous nous réjouissions de le trouver nous-mêmes, comme si nous connaissions déjà l'endroit.
A la sortie de la gare, nous débouchâmes sur une plac2, d'où partaient quelques rues bien éclairées. Tout près, nous aperçûmes l'enseigne d'un hôtel «Terminus». Je me dirigeai vers sa porte, la poussai et, m'adressant à l'hôtelier, qui attendait, debout, les clients, je lui demandai une chambre à un lit.
«Ce sera pour une nuit ou pour plusieurs?» me demanda-t-il.
Je lui dis que je comptais y rester deux ou trois jours. Comme il me demanda mon passeport, je lui dis que j'étais étudiant. Il me choisit une chambre, sonna, et quand vint le gardien de nuit, il lui dit : '
«Conduis monsieur au troisième étage à tel numéro!»
Le gardien saisit ma valise et nous montâmes l'escalier, car à l'époque les hôtels de cette catégorie étaient dépourvus d'ascenseur. J'entrai dans une chambre modeste, mais aux draps propres et pourvue d'un lavabo; quant aux toilettes, le gardien, de la main, m'en montra la porte au bout du couloir.
C'était la première nuit que je passais à Montpellier, où j'allais séjourner trois ans. Je devais connaître et aimer cette belle ville, ancienne et tranquille, pleine de verdure. Ville de province, disaient d'elle les Parisiens, mais pour moi elle était pleine de vie, car il y avait une foule d'étudiants, et de presque toutes les régions du monde. Ils la choisissaient pour le renom de son Université, pour la douceur de son climat, la gaieté et la vitalité de ses gens.
Le matin, je me levai, sortis sur la place de la gare, regardai avec étonnement, curiosité et satisfaction un petit parc planté de grands arbres qui séparait deux larges rues bordées de trottoirs et de hauts immeubles, mais non uniformes. A droite de la gare je vis l'enseigne d'un café «De la Gare», un panneau de publicité reproduisait une femme, avec à la main, un plateau sur lequel étaient posés des tasses de café au lait* *( En français dans le texte.) et des croissants* *( En français dans le texte.) fumants. Je savais ce qu'étaient les croissants, j'en avais vu aussi dans des livres illustrés, mais je ne pouvais imaginer que cette petite pâtisserie, que l'on servait avec du café au lait, était une sorte de petit pain en forme, précisément, de croissant, si friable, si bien cuite et d'une consistance quasi spongieuse. J'entrai dans ce café et commandai donc un café au lait avec des croissants. C'était mon petit déjeuner. La jeune serveuse m'apporta ce que j'avais demandé. Je bus ma tasse en y trempant mon petit pain recourbé comme une serpe à la cuisson dorée. Je payai le prix à la jeune fille et lui demandai:
«Comment fait-on pour arriver à l'Université?
- A quelle Faculté?
- A la Faculté des Sciences.
- Prenez cette grande rue, vous arriverez à la «Place de la Comédie», à «l'CEuf»», et, parlant vite comme les Français en ont l'habitude, alors que j'essayais d'imaginer ce qu'était cet «oeuf» sur lequel je devais déboucher, elle continuait de m'indiquer la suite de l'itinéraire: «Vous irez tout droit, prendrez telle rue, arriverez devant la poste, dépasserez la place et, sur la droite, en trouverez une autre entourée de librairies. De là, continuez tout droit, et vous trouverez sûrement la rue et la Faculté que vous cherchez, car vous verrez une foule de jeunes gens comme vous, un nid d'abeilles*». *( En français dans le texte)
Je la remerciai, mais pensai «c'est bien compliqué». De toute façon, à Gjirokastër ne disait-on pas qu'en se renseignant on peut arriver au bout du monde? Je m'engageai donc dans la rue qui montait et qui s'appelait, si je ne me trompe, «Rue Maguelone».
Lorsque le Théâtre municipal apparut à mes yeux, je me trouvai devant une large place, de bel aspect, dont le milieu était occupé par un espace surhaussé par r apport à la chaussée environnante. Cette plate-forme était le fameux «CEuf» historique de la ville. A l'époque, nous la considérions comme le cœur de la cité. Pour mieux voir la «Place de la Comédie» je traversai le trottoir et arrivai sur l'«CEuf ». Là, on ne craignait pas d'être renversé par une voiture. L'«CEuf» avait bien la forme de l'objet dont il portait le nom, il était pavé de dalles grises et, au milieu, sur un beau piédestal en pierre blanche, se dressait une statue, ou un ensemble superbe et harmonieusement composé de trois statues, qui s'appelait «Les trois Grâces». Je restai là un moment et contemplai avec admiration la première oeuvre de ce genre que je voyais en France. Par la suite, je devais en voir bien d'autres, mais ce monument me parut magnifique. De l'«CEuf», je regardai le Théâtre, qui lui aussi, me sembla très beau, «grandiose», car je n'en avais jamais vu de pareil, Plus tard, le comparant à d'autres, il ne me produisait plus la même irpression, sauf que sur la grande place de Montpellier il s'imposait au regard et dominait la vue de ce centre, d'où partaient de nombreuses rues. Je ne devais pas tarder non seulement à en apprendre les noms, mais aussi à me familiariser avec leur aspect en me rendant chaque jour à la Faculté, en allant et venant de la maison que j'habitais, et dans mes promenades. Autour de la place, l'attention était surtout attirée par des cafés aux terrasses remplies de tables et de chaises, par de grands cafés au bas d'importants immeubles de vieux style, baroque et autre, et je me mis à lire les enseignes: «Café du Commerce», «Café de France», en face, le «Café Riche»,plus loin, deux ou trois bars, un plus loin encore, un autre café identique au «Café de France».
A la droite du Théâtre municipal, au-delà de l'«CEuf», se trouvait un grand pare, l'«Esplanade», que j'évoquerai souvent par la suite. Sur la place il y avait aussi des bancs sur lesquels on pouvait s'asseoir; dans la rue qui la bordait d'un côté se dressaient les «Galeries Lafayette», un grand magasin de plusieurs étages, où nous allions acheter tout ce dont nous avions besoin, du savon à barbe aux lames de rasoir, mais aussi pour nous promener à chacun de ses quatre étages remplis d'articles des plus divers. Nous regardions les vitrines, les étalages, 1es nouveaux produits lancés sur le marché, car nous n'étions pas en mesure d'acheter quelque chose de cher. Nous y allions surtout regarder le rayon des livres. Je dois dire qu'à Montpellier, cette ville universitaire réputée, l'esprit de la population à l'époque était tout autre que libertin. qu'il était même plutôt conservateur. A l'«CEuf » on ne voyait pas d'autres boutiques ou magasins, à part un kiosque à journaux qui vendait aussi des livres dans la rue qui conduisait au cinéma. Mais j'aurais l'occasion de parler encore de ces lieux.
De l'«CEuf» je gagnai le trottoir du «Café Riche» et, suivant le trottoir de droite d'une rue qui s'appelait la «Rue de la Loge», je montai, montai et, ayant demandé mon chemin, atteignis une petite place entourée de librairies, où l'on vendait surtout des livres universitaires. L'une d'entre elles, que je fréquentais le plus souvent, était la librairie «Vidal». De là je me faufilai dans une ruelle étroite pavée, bordée de petites boutiques, dépourvue de trottoirs, où passait rarement quelque voiture et, subitement, j'eus une sensation de surprise: il me sembla me trouver dans les rues de ma Gjirokastër natale. Etroites et raides, entièrement pavées, avec leurs rangées de maisons hautes qui s'allongeaient l'une à la suite de l'autre, avec les vitrines de leurs magasins de chaque côté, et les femmes et les enfants penchés aux fenêtres ou debout devant le pas de leurs portes, j'étais tenté de me demander: «Suis-je dans le Varosh ou le Palorto?»* *( Quartiers de Gjirokastër.) Je fus soudain envahi de joie, mais aussi d'une forte nostalgie, je marchais lestement, car j'étais fils de ma Gjirokastër de pierres et de pavés, qui n'avait pas encore connu l'asphalte. Du reste toutes les rues que je parcourus le premier jour étaient pavées.
En descendant celle-ci, j'atteignis un grand édifice, avec une porte cintrée (étrangement semblable par sa forme aux portes de Gjirokastër) en face de laquelle se trouvait un café plein de jeunes gens et de jeunes filles. Je me dis: ce bâtiment doit être l'Université. J'entrai par la grande porte et débouchai dans une cour carré au sol couvert de gravier et par endroits planté de lauriers roses. La cour était entourée d'un portique. Je le parcourus comme un lieu familier, et, en passant, je lisais les écriteaux appliqués aux portes qui donnaient sur la galerie:
«Secrétariat», «Amphithéâtre de droit», «Faculté de zoologie», «Bibliothèque», «Faculté des lettres», «Faculté d'histoire», «Faculté de géographie». A droite, en entrant, au rez-de-chaussée, se trouvait une terrasse bordée d'un balcon et sur laquelle donnaient, comme je devais l'apprendre par la suite, la bibliothèque et les amphithéâtres d'histoire et de géographie. Toujours en face de l'entrée principale, à travers un passage dans le rez-de-chaussée, on débouchait sur une autre cour, pareille à la première, elle aussi couverte de gravier fin et plantée de lauriers roses, sur laquelle donnaient les amphithéâtres.
Pour moi, ce fut un jour de joie, un jour inoubliable, car je découvrais des choses qui m'étaient inconnues, qui excitaient ma curiosité, mais il me fallait aussi m'informer sur les formalités à accomplir pour m'inscrire à l'Université et à l'internat. J'entrai au secrétariat. J'y trouvai une file d'étudiants qui attendaient leur tour pour se faire inscrire. Je me mis en rang comme les autres. J'avais devant moi un grand garçon blond, d'aspect très sympathique. Il me salua, je répondis à son salut, nous nous serrâmes la main et nous présentâmes:
«Hoxha, dis-je.
- Roncant, fit-il et il me demanda: De quelle nationalité es-tu?
- Je suis Albanais!
- J'ai de la sympathie pour l'Albanie. Je suis inscrit à la Faculté d'Histoire et j'ai lu les exploits de votre fameux Skanderbeg. M'aiderais-tu à en apprendre davantage sur lui?
- Très volontiers, j'aimerais même bien que nous devenions amis!
- De tout cœur, me dit-il et il poursuivit: à quelle fac' es-tu?
- Sciences nat’.
- Fort bien.
- Je viens d'arriver de mon pays et je voudrais savoir ce que je dois faire pour prendre mes inscriptions.
- C'est fort simple. Qu'as-tu terminé? Le lycée?
- Oui, le lycée français de Korça.
- Maths ou philo?
- Philo.
- Bon, passe devant!
- Mais non, tu es venu avant!
- Allons allons, tu es un bleu,* *( en français dans le texte) je suis plus vieux que toi ici.»
On s'approcha du secrétaire, à qui je demandais des explications.
«Pour un étranger, me dit-il, tu ne parles pas mal francais.»
Roncant, qui le connaissait bien, lui dit en riant:
- Mais vous, pouvez-vous parler l'albanais comme Hoxha parle français?»
Le secrétaire, un homme mince, sympathique, sur la cinquantaine, rit et dit
«Salut, Roncant, c'est notre protégé.»'* *(en français dans le texte)
Il répondit
«Mais c'est un descendant de Georges Kastriote.
- Je ne connais pas ce nom, poursuivit le secrétaire, est-ce que ce Kastriote a étudié à notre université'~»
Nous rîmes tous deux.
«Non, lui dis-je, c'était un homme illustre, qui vécut au XVe siècle, mais Montaigne, Ronsard et d'autres poètes de la Pléiade, Voltaire et d'autres encore ont évoqué ses exploits.
- Alors à quoi te serviront les sciences? reprit le secrétaire en riant, inscris-toi plutôt en histoire, en lettres!»
Sa remarque, bien que plaisante, m'avait piqué au vif.
«C'est bien ce que je souhaitais, répondis-je, mais je ne peux pas, parce que je suis boursier de l'Etat et c'est à cette branche que j'ai été affecté. Vous ne pourriez pas me la changer?
- Impossible! me répondit le secrétaire, redevenu sérieux. Ici, pour les étrangers. on applique rigoureusement les décisions de leurs pays.»
Le secrétaire me fournit toutes les informations requises et me demanda de lui porter le lendemain mes papiers au complet. Je sortis de la file et attendis Roncant.
«Allons prendre un noir au bar, me dit mon nouveau camarade français. Tiens, envoie-toi aussi un croissant.
- Non, lui dis-je, j'ai déjà pris mon petit déjeuner.
Comme je mis ma main dans ma poche pour payer, il m'arrêta.
«Non, il n'en est pas question, tu es mon nouveau copain» et il paya mon café.
Je me liai à lui d'une amitié solide.
Maintenant il me fallait trouver mes camarades albanais, dont j'ignorais l'adresse, mais les plus anciens d'entre eux, comme Eqrem Hado, Niko Stralla et Selim Damani, m'avaient dit qu'après déjeuner ils allaient prendre le café au «Café Riche» ou au «Café de France».
Je déjeunai dans un petit restaurant proche de l'Université que me conseilla Roncant. C'était un endroit rempli d'étudiants et d'étudiantes joyeux, qui faisaient du chahut,* *( En français dans le texte.)comme disait la patronne, une brave vieille femme. Je m'assis à une table où étaient déjà installés trois garçons.
«Bouffe du boudin, vieux!»* *( En français dans le texte.)me dit l'un d'eux. Je ne compris pas ce que voulait dire «bouffe», mais je devinai que ça signifiait mange, quant au boudin j'ignorais quel mets c'était. Je n'en dis pas moins à la serveuse:
«Va pour le boudin!»* *( En français dans le texte.)
«Passe encore pour le boudin, me disais-je, mais pour-, quoi m'a-t-il appelé «vieux», je ne suis pourtant pas vieux». Plus tard, j'appris que les jeunes s'appelaient sans façon ainsi entre eux. Nous liâmes conversation et ils me demandèrent quelle «fac» je faisais. Je leur dis ce que j'allais étudier.
- Tu commenceras par le PCN, me dit l'un d'eux, on étudiera ensemble. Vivent les grenouilles de d'Hérouville et le jardin botanique! Je me souviens du prénom de cet étudiant, il s'appelait René.
Mon plat me fut servi. C'était une grosse saucisse remplie de sang figé, servie dans une assiette par ailleurs pleine de riz aux grains non pas détachés, comme le pilaf que nous préparait ma mère, mais en bouillie. Je le regardais et René me regardait aussi:
«Bouffe, me dit-il, c'est bath ! »* *( En français dans le texte.)
«Qu'est-ce que ce français?» me demandai-je un peu inquiet, car c'étaient des mots que j'ignorais. Je saisis mon couteau et ma fourchette et me mis à couper le boudin que je mêlais au riz. C'était très savoureux. Les camarades me demandèrent
«Tu as aimé ça?
- C'est bath,» répondis-je sans savoir ce que ça voulait dire. Qui terminait le premier payait pour soi, se levait, disait «Salut» et s'en allait. Des garçons cordiaux et simples.
Le déjeuner terminé, j'allai au «Café Riche», un grand café, aux murs couverts de miroirs, avec une estrade réservée à l'orchestre et bordé des deux côtés de banquettes en tissu rouge. En entrant, je fus comme étourdi, car je n'avais jamais vu de café pareil, si grand et avec tant de glaces. Il n'y avait pas beaucoup de clients à cette heure. Je regardai de-ci de-là pour chercher mes camarades, quand j'entendis, venant d'un coin du café, une voix:
«Enver, viens, nous sommes ici.»
Je tournai la tête et bondis presque de joie. C'étaient mes camarades de classe du lycée, qui étaient arrivés à Montpellier avant moi, et aussi d'autres amis qui étaient dans cette ville depuis deux ou trois ans, mais que je connaissais pour la plupart depuis Korça, car nous avions vécu ensemble à l'internat. Je m'élançai vers eux. Il y avait là toute une colonie d'Albanais. Par la suite, je devais en rencontrer d'autres encore. Nous nous embrassâmes, les questions fusèrent de part et d'autre, je leur racontai mes péripéties du premier jour.
«Très bien, me dit Sotir Angjeli, on sera à la même Faculté. Fais-toi inscrire, demain on ira ensemble écouter le cours à l'amphi de zoologie.»
Eqrem Hado me demanda dans quel hôtel j'étais descendu. Je lui dis que je m'étais installé provisoirement à l'hôtel proche de la gare.
«Prends ton café, me dit-il, ensuite on ira chez moi, on y restera un moment et l'après-midi on va aller voir un intermédiaire que je connais, qui s'occupe de trouver des chambres à lóuer.» C'est ce que nous fîmes.
Eqrem Hado était de Delvina, fils d'un avocat. Il avait fait de bonnes études au lycée de Korça et était venu à Montpellier un an avant moi. Il faisait sa deuxième année. de droit. C'était un garçon très gentil, un excellent étudiant. Gai, un peu vantard, il s'emportait facilement, mais ne gardait jamais rancune. Je l'aimais bien, le taquinais, plaisantais avec lui, mais il ne se fâchait jamais avec moi. Tant que nous vécûmes ensemble, nous n'eûmes entre nous aucune querelle d'étudiants.
«Je suis pour une république, mais autoritaire», disait-il.
Naturellement, je ne me ralliais pas à ses vues, j'étais contre la monarchie et contre Zogu, d'autant que j'étais attiré par le communisme. Plus tard, quand nous discutions de ces sujets-là, il devait me dire en confidence:
«Sois prudent, ne t'ouvre pas à tous, car il y a parmi nous des suspects, qui envoient sans doute des rapports à Tirana! Prends garde à Selim Damani et Foto Bala, car ils sont de ceux qui vous sourient, mais aussi vous torpillent, et peuvent vous faire supprimer votre bourse.»
Je connaissais Foto Bala, il était dans ma classe, c'était alors déjà un homme sans caractère. Quant à Selim Damani, je ne l'avais pas beaucoup fréquenté. A Montpellier, j'appris à bien les connaître et me persuadai qu'ils étaient veules. Le cours des ans, spécialement la période de la Lutte de libération nationale, fit ressortir plus clairement la faiblesse de leur caractère et de leur formation. Ils se lièrent à la réaction et finirent mal. Eqrem ne s'était pas trompé dans son jugement.
Nous allâmes chez l'intermédiaire, lui demandâmes de me trouver une chambre pas chère, avec le service, si possible avec un poêle et pas dans les faubourgs. Il nous dit
«J'ai ce qu'il vous faut. Justement hier on m'a parlé d'une chambre ici, tout près de l'«CEuf », dans une ruelle au deuxième étage, Rue Bruyas.
- A quel prix? lui demandâmes-nous.
- Trois cents francs par mois», répondit-il.
Eqrem et moi nous nous regardâmes. Pour moi c'était cher et Eqrem le lui dit, ajoutant que lui-même logeait dans une chambre avec salle de bains et qu'il ne payait que 250 francs.
«Venez, dit l'autre, allons toujours la voir, car moi-même je ne l'ai pas encore visitée, nous marchanderons sur place avec la maîtresse de maison. Je vous le dis tout de suite, vous n'y aurez pas «entrée libre»* *( En français dans le texte.) autrement dit vous ne pourrez pas emmener qui vous voulez; c'est une famille sérieuse.
- D'accord!»
Nous allâmes donc à la rue Bruyas; c'était une rue étroite, aux trottoirs bas et bordée des deux côtés de vieilles maisons de trois ou quatre étages. Elle était située très près de l'«CEuf», à près de 40 à 50 mètres de la grande place. Nous montâmes au deuxième, sonnâmes. Une vieille femme rondouillette, qui semblait septuagénaire, nous ouvrit. Elle parlait à moitié français, à moitié provençal, la langue de Mistral. Elle se mouvait avec peine, mais elle était avenante. L'intermédiaire lui dit:
«Je vous ai amené un client, c'est un étudiant étranger. Est-ce qu'il peut voir la chambre?
- Entrez!» fit la vieille et elle nous introduisit dans un petit salon. Elle nous demanda, en me toisant du regard et cela à plusieurs reprises:
«D'où êtes-vous?
- D'Albanie, lui dis-je.
- Albanie, Albanie. .. répéta la vieille à part elle, puis, pour ne plus se creuser la cervelle, elle demanda: c'est près de quel pays, l'Albanie? Je ne le sais pan.
- Près de l'Italie, lui répondis-je et j'ajoutai: près de la Grèce, de la Yougoslavie.
- Ah, dans les Balkans! s'écria-t-elle. C'est là que mon petit-fils a fait la guerre et est tombé. Il était avec le général Sarrail.
- Les troupes de Sarrail ont été aussi dans notre pays, précisai-je, et justement dans la ville où j'ai terminé mon lycée.
- Tu m'as l’air d'un brave garçon, me dit la vieille, viens voir la chambre.»
C'était une pièce très propre, avec deux balcons, car elle formait le coin de la rue, le lit était blanc comme neige, l'édredon couvert de dentelles, un fauteuil, une cuvette et un broc complétaient l'ameublement-.
Elle me plut et j'exprimai ma satisfaction à la maîtresse de maison.
«J'accepte les conditions que m'a indiquées Monsieur, seulement je ne peux pan payer plus de 200 francs!
- On ne va pan se brouiller pour autant! fit la vieille. Pour la mémoire de mon petit-fils, qui a peut-être été dans votre pays, j'accepte. Voici la clé.»
Je la pris et payais à la vieille le loyer de deux mois.
C'était une excellente femme. Elle me dit:
«Ne paie pas deux mais d'une fois, tu es étudiant et tu peux avoir besoin de cet argent.
- Non, lui répondis-je, je suis d'un pays pauvre, où les gens sont économes!
- J'aime les gens pareils, me répondit-elle avec satin-, faction et elle ajouta: De toute façon, si tu ne parviens pas à joindre les deux bouts à la fin du mois, tu peux me redemander une partie du loyer jusqu'à ce que te parviennes ce que tu attends.»
Je passai trois années dans la chambre de cette vieille au bon cœur, simple, affable et extrêmement propre. Je n'eus jamais à me plaindre d'elle et je crois qu'elle non plus de moi. Je trouvais toujours tout en ordre, laissais tout ouvert, lui portais quelquefois un gâteau ou des bananes, car elle n'avait plus de dents, et elle-même m'offrait souvent un verre à boire.
«peu, bonne mère, très peu, parce que je ne bois pas.
- Quel garçonnet* *( En français dans le texte.) pour ne pas même boire un petit verre ! » me répondait-elle, et elle me laissait le verre en main.
Lorsque je rentrais d'Albanie, je lui apportais en cadeau un petit objet de notre artisanat. Cela lui faisait un grand plaisir. Elle n'avait personne au monde. De temps à autre, un homme, plus âgé quelle, qui marchait en s'aidant d'une canne, venait lui rendre visite. Je l'ai rencontré maintes fois dans le petit salon de la maison. Lui aussi parlait en provençal.
«Nous ne pouvons pas oublier cette langue, monsieur, me disait-il, nous la trouvons très belle, elle nous rappelle les chants des cigales dans la campagne de Camargue, elle nous évoque les chevaux blancs à demi sauvages, les belles danses et les coutumes de nos paysans et de nos familles.
- Vous parlez comme un poète pris de nostalgie, lui disais-je, vous avez bien raison de préserver le dialecte et les bonnes coutumes de vos pères. Moi aussi, je respecte celles de mon peuple.
- Racontez-moi quelque chose de votre pays, monsieur Hoxha», me disait-il et moi, conscient de son âme poétique, je lui dis entre autres que notre peuple chante ses joies et ses peines non seulement dans des vers, mais aussi à voix haute. Un jour, il tira de sa poche une vieille carte des Balkans, chaussa ses lunettes et me demanda
«Voilà l'Albanie, mais vous, où êtes-vous né?»
Je posai ma main sur son épaule: «Tenez, c'est là. Vous pouvez lire? Argyrocastro.»
Je lui montrai sur la carte Korça et lui parlai de ce que l'on avait appelé la «République de Korça», qui avait été formée à l'époque. Je lui dis qu'à Korça le cimetière des Français est aménagé à part, qu'il est enceint d'une grille, que les tombes sont en marbre et que les gens vont y déposer des fleurs chaque année.
La vieille de la maison se ranima, émue, elle me passa son bras autour du cou et me dit:
«Monsieur Hoxha, mon enfant, vous ne pourriez pas vous intéresser pour savoir si la tombe de mon petit-fils s'y trouve aussi!
- Je le ferai sans faute, lui promis-je, j'irai visiter le cimetière et vous renseignerai à mon retour.»
La vieille me prit encore plus en affection et elle me disait
«Demandez-moi de l'eau chaude pour vous laver, pour vous raser, ne m'épargnez pas, vous êtes un peu comme un fils pour moi.»
C'était vraiment une excellente femme et je me souviens d'elle avec reconnaissance.
La rue où j'habitais était très tranquille et 1e soleil y donnait le matin pendant plusieurs heures. Par la suite, je devais acheter un petit poste de radio à galène, le premier de ma vie! Il ne captait que les émissions de Radio Montpellier, mais pendant les heures que je passais dans ma chambre, ce fut pour moi une grande distraction. Il m'avait coûté 25 francs. C'était beaucoup pour ma poche.
Le lendemain, j'allai prendre mes inscriptions et, suivant une coutume tacite que me révélèrent mes camarades, au moment de payer les droits je laissai au secrétaire 25 francs de gratification. Il me remercia, comme il le faisait avec tous. J'étais, dès lors, étudiant régulier de l'Université de Montpellier.
Je me fis inscrire à la Faculté des Sciences naturelles, au PCN, comme on l'appelait brièvement, à partir des trois initiales de physique, chimie et sciences naturelles. Après quoi, je m'intéressai aux amphithéâtres, aux laboratoires, etc. Ici les choses devenaient un peu plus difficiles. Pour suivre les cours il fallait se rendre dans trois bâtiments: les locaux et le laboratoire de zoologie se trouvaient au centre de l'Université, «Rue de l'Université», où se situaient également les Facultés de droit, de;; lettres, d'histoire ainsi que le rectorat. Ces années-là, si je ne me trompe, le recteur s'appelait Morin. C'était un grand juriste. Le fait que le rectorat était installé dans le bâtiment même où étaient dispensés les cours de zoologie et où avaient lieu les travaux pratiques de laboratoire, ne m'intéressait pas beaucoup. Il en allait différemment d'une autre circonstance: la présence dans le même édifice des Facultés de droit, d'histoire, etc. Souvent «j'oubliais», ou «me trompais», et, au lieu d'entrer dans les amphis de zoologie, je me glissais dans ceux d'histoires e et surtout de droit. J'écoutais les conférences avidement et cela ne faisait qu'augmenter mon envie de suivre les cours de ces Facultés et ma passion pour elles. Je m'étais dit à maintes reprises «c'est la dernière fois que je mets les pieds à la Faculté de droit», «je dois me faire une raison et ne pas négliger la zoologie et la chimie», mais, quatre ou cinq jours plus tard, j’oubliais ma résolution. En réalité, ce n'était pas un oubli, mais une nouvelle faiblesse devant mon goût profond, ma passion pour ces disciplines. Naturellement, je pavais l'injustice qu'on m'avait faite en Albanie, lorsque, d'autorité, on m'avait affecté à la branche des sciences naturelles au lieu des politiques et sociales. J'allais si souvent à ces cours que beaucoup d'étudiants des Facultés de droit ou d'histoire me croyaient inscrit à leur Faculté, cependant que, de temps en temps, je sentais les formules de chimie et de physique «protester»! Le jour viendrait même où celles-ci se vengeraient de l'«oubli» où je les laissais; mais j'évoquerai cela plus loin.
La Faculté de physique et de chimie se situait en dehors du bâtiment qui comprenait la Faculté de zoologie, celle de droit et le rectorat. Pour aller de la Faculté de zoologie à celle de chimie, il fallait gravir quelques ruelles et venelles étroites et pittoresques qui me donnaient parfois l'impression de me trouver dans les quartiers du Manalat ou du haut Dunavat à Gjirokastër. Mais ici, à Montpellier, dans ces quartiers caractériellement, il pouvait vous arriver aussi de revoir sur la tête un seau d'eau malpropre jetée d'une fenêtre. On pouvait crier tant qu'en voulait, tt lancer même quelque injure d'étudiant, personne ne vous répondait. Il ne vous restait qu'à remonter la ruelle, trempé comme s'il avait plu, même par temps sec.
Nous faisions aussi notre cours de botanique dans un des plus beaux endroits de la ville, le Jardin des Plantes (un établissement qui datait de plusieurs siècles et qui ne cessait de s'enrichir). Ce jardin n'~i:ait pas vaste. mais il était entouré de tous côtés de murs, de rues et de boulevards. Il commençait en pente douce et finissait par une étendue plate. La grande porte s'ouvrait au bas de la «Promenade du Pêyrou» dont je parlerai plus loin. A l'entrée, sur la droite, s'allongeait un autre boulevard et, devant le Jardin des Plantes, se dressait une vieille tour séculier, couverte de lierre et d'autres plantes grimpantes. Là commençait la fameuse Faculté. l'une des plus anciennes et des plus réputées d'Europe, celle de médecine. où avaient étudié et enseigné des Français célèbres, de Rabelais à Claude Bernard et beaucoup d'autres. De l'autre côté de l'entrée principale de cette Faculté, avec ses statues de savants devant la porte, se dressait, un peu plus bas, une des plus vieilles églises de Montpellier.
La Faculté de médecine était environnée d° maisons de type ancien, basses, très peu passées à la chaux ou mal peintes, bordant des rues étroites aux parapets en fer pas très propres et peu ensoleillées. Les chambres y étaient bon marché, mais elles étaient toutes louées par les étudiants de la Faculté de médecine. Au bout du boulevard qui séparait le Jardin des Plantes et 1'-<Ecole d2 méde,cine», se trouvait Lin hôpital imposant; tout au moins était-ce l'impression qu'il produisait. C'est là que faisaient leur stage les carabins.
Du côté de l'hôpital, le Jardin des Plantes é t-ait pourvu d'un autre grande entrée. Elle était ouverte chaque jour au public à des heures fixes. Dans ses ruelles an rencontrait des étudiants, des écoliers, des jeunes filles avec leurs soupirants, des mères poussant des voitures d'enfant. Des limites étaient fixées aux promenades des visiteurs. Ces lieux étaient agrémentés de belles fleurs, de grands arbres exotiques, ombreux et rares, d'arbres au feuillage touffu et il s'y trouvait aussi une pépinière. Chaque arbre, chaque pousse, chaque groupe de fleurs, avait son écriteau avec une appellation en latin et en français. Il était interdit de toucher aux arbres ou aux fleurs et en fait personne ne se hasardait à le faire. On avait seulement le droit d'étudier la fleur, d'en noter le nom et de la dessiner. Quant à nous, étudiants de cette Faculté, nous étions munis d'une autorisation particulière et avions aussi accès aux lieux interdits aux autres. Dans cet espace, qui était plat, de bel aspect et planté, comme je l'ai dit, d'arbres des plus variés, à feuilles persistantes, et d'autres plantes à feuilles caduques, il y avait aussi des serres chauffées en hiver, où croissaient d'autres plantes et fleurs, cultivées directement sur des parcelles ou dans la pépinière. Non seulement nous nous y promenions librement, mais y faisions aussi des heures de cours avec notre professeur, qui nous expliquait la végétation, l'herbe, les fleurs, les arbres sylvestres, décoratifs, les arbustes, les arbres fruitiers, les insectes, l'effet du gel, les espèces, les familles, et les classifications suivant Linné, suivant Buffon ou d'autres savants et botanistes éminents, français ou étrangers.
A toutes ces choses si attrayantes et pleines d'intérêt que l'on voyait dans ce Jardin des Plantes s'ajoutait le respect que l'on y témoignait pour les célèbres botanistes et autres illustres savants du règne végétal. Par endroits, près d'un bosquet, parfois au milieu d'un parterre de fleurs, tantôt au bord d'un chemin perdu dans la verdure, où près de la serre ou de l'entrée de la Faculté, étaient placés des bustes de botanistes illustres, depuis ceux des XVI' et XVII' siècles jusqu'aux grands botanistes de notre temps. Sur le piédestal, une plaque de marbre, de pierre ou de métal, portait gravé le nom de chacun d'eux, ainsi que les années de leur naissance et de leur mort. Tout en admirant la végétation, les arbres et les fleurs, on était naturellement porté à éprouver du respect pour ceux qui avaient consacré leur vie à ce domaine de la vie et de la science. A part nous, bien sûr, qui étions des étudiants de cette branche, les simples visiteurs qui venaient là pour se promener ou se délasser, même les amoureux, tout en regardant les fleurs et les arbres. s'arrêtaient bon gré, mal gré, devant les statues. devenaient curieux, lisaient en silence ou à haute voix les noms des botanistes morts depuis des centaines d'années, et précisément cette lecture de leurs noms était un grand honneur qui leur était fait, une des formes que revêtait leur immortalité. Cette bonne coutume, je l'ai constatée ensuite dans presque toutes les autres Facultés de l'Université de Montpellier, comme je l'ai observée aussi dans d'autres universités et écoles de Paris. Partout les figures et les noms des grands savants qui avaient fait leurs études ou avaient enseigné dans telle ou telle Faculté ou grande école figuraient dans les cours, devant les portes, dans les salles ou sur les murs, certains (les plus célèbres) étaient évoqués par des statues, d'autres par des plaques commémoratives.
Au Jardin des Plantes, j'enrichis mes connaissances en matière de semences, j'appris leurs différentes espèces, la nature de la croissance des cotylédons, des monocotylédones, les théories de Mendel qui hybrida des variétés de petits pois.* *( En français dans le texte.) J'accrus mon savoir sur les fleurs et leurs noms, que je connais aujourd'hui encore en plus grand nombre en français qu'en albanais. J'appris à connaître beaucoup de sortes d'arbres qui croissent dans diverses régions de France et d'autres pays, particulièrement ceux qui poussent dans les anciennes colonies françaises, de l'Algérie au Sénégal, au Sahara et dans le Hoggar. De mon côté, j'indiquais à notre professeur quels arbres, quelles plantes ou fleurs étaient cultivés dans notre pays. En général, il en prenait note, mais il demandait des détails sur les dimensions de la tige et de la fleur de la violette, ce que je n'étais pas en mesure de lui donner, parce que j'étais un fils de citadin et non de campagnard, et puis, comme je l'ai dit, je n'avais jamais eu envie de devenir botaniste, par conséquent, ce que je ne savais pas, je devais l'apprendre alors pour la première fois.
Au milieu de cette zone se trouvaient les bâtiments, de la Faculté de botanique, l'amphithéâtre, dont les fenêtres donnaient sur le jardin, avec les salles d'étude, la salle de la bibliothèque remplie de livres, d'herbiers de fleurs, de feuilles, mais aussi avec des salles pleines de troncs divers. coupés en tranches comme des livres. Une place particulière était réservée aux laboratoires où chaque étudiant avait son microscope. C'était l'endroit le plus agréable, le plus plaisant et le mieux équipé de toutes les autres Facultés.
Un des professeurs de cette Faculté s'appelait Bataillon, un homme tranquille, affable, âgé. Il était célèbre dans. toute la France. Souvent dans l'amphithéâtre où il faisait son cours, on voyait des inconnus, non seulement des étudiants de notre âge, mais aussi des personnes âgées. C'étaient des botanistes diplômés, des professeurs de lycée ou d'Université, qui venaient de divers lieux de France pour entendre telle ou telle leçon du professeur Bataillon. Nous les voyions aussi après les cours, s'enfermer pendant des heures dans son bureau, puis disparaître, chacun regagnant ses occupations.
Je trouvais très intéressantes les sections que nous faisions aux plantes, à la tige, aux feuilles, à la fleur, à la gr aine, au pistil, à l'ovaire, des sections tr ès menues. Après leur avoir versé dessus, à l’aide d'une pipette, une solution chimique particulière que nous devions préparer nous-mêmes, nous les placions avec le plus grand soin sur la platine de nos microscopes. Alors commençait l'étude des cellules. Nous découvrions leurs divisions, que la nature avait conçues avec tant d'art, leur contenu, les chromosomes, les protozoaires et un monde fascinant, agrandi, coloré apparaissait à nos yeux. Près de son microscope, chacun de nous tenait toujours une feuille de papier à dessin, sur laquelle il avait préalablement fait un croquis de la plante, de la fleur ou d'une partie de cette dernière, dont il étudierait les cellules au microscope. Nous devions les dessiner avec goût proprement, et écrire dessus le nom de chacun de ses composants. Puis nous transcririons sur cette même feuille la composition et les contours exacts des cellules que nous étudiions au microscope et écririons d'une belle écriture en caractères petits mais bien lisibles, non seulement la composition de la cellule, mais les appellations de chacune de ses parti, s, le nombre des éléments que l'on voyait, les formes des filaments et des grains invisibles à l’œil nu, mais aussi les fonctions de chacun d'eux, la composition des parois des cellules, la manière dont s'accomplissait l'osmose, se renouvelait la vie, les transformations que connaissait le pollen qui se collait au pistil, la façon dont il passait dans l'ovaire, et les métamorphoses que subissait ce grain jusqu'à ce qu'il parvînt au cotylédon, etc. C'était un monde fascinant que je me mis à aimer plus que les autres branches que j'étudiais. Celles-ci me semblaient plus rébarbatives, aussi n'y eus-je pas de succès, surtout en chimie.
L'amphithéâtre de chimie et de physique se trouvait, comme je l'ai dit, sur une «colline» de vieilles maisonnettes, où l'on montait par des ruelles semblables â celles de Manalat, quartier de Gjirokastêr. A l'amphithéâtre nous écoutions le cours du professeur de chimie et le regardions écrire au tableau des formules qui tantôt s'alignaient comme des vers, au reste pour moi incompréhensibles, et tantôt prenaient des formes géométriques suivant leurs combinaisons et les résultats de leurs combinaisons. Chaque formule ou grosse lettre était rarement dépourvue, en haut à un coin, d'un chiffre qui me rappelait la toque de Riza Beshtika, qu'il rabaissait sur ses yeux lorsq,u'il contrôlait soi-disant les acacias de la grande route à Gjirokastër. Mais le père Riza de la mairie de la ville n'entendait rien aux acacias. Moi non plus, je dois l'avouer, je ne comprenais rien à ces formules latines, coiffées de chiffres arabes. C'était une lacune de ma part, mais, je n’y pouvais rien, cette matière me rebutait. J'étais conscient de l'importance de la chimie, de l'intérêt qu'elle présentait, je savais que, directement ou indirectement, elle se rattachait aux autres matières des sciences de la nature, mais au lieu d'être captivé par la composition ou la décomposition des corps, par les lois de ces processus, pourtant si intéressants, je me sentais attiré comme par un aimant par d'autres problèmes, par d'autres lois.
Quand venait le moment des travaux pratiques au labo de chimie, les choses changeaient un peu, car c'était, si j e puis dire, la théorie mise en pratique. Dans la pratique, je comprenais les choses un peu mieux; la théorie, par contre, était pour moi ténébreuse. Le laboratoire de la Faculté chimie était très pauvre, et ne parlons pas de l'atmosphère glaciale de la grande salle, pourvue seulement de quelques lavabos, surmontés de robinets rouillés par le temps et d'où coulait de l'eau froide. Mais les lavabos eux-mêmes étaient fêlés, noircis par les acides et semblaient être là depuis le temps de Lavoisier ou de Gay Lussac.. Dans ce laboratoire, un assistant, qui se tenait près des bancs avec des éprouvettes devant lui, vous en remettait deux ou trois, suivant le travail pratique de la journée, et versait dans chacune d'elles plusieurs sortes d'acides, vous passait une feuille de papier au tournesol et vous abandonnait à votre sort. On se mettait devant un lavabo, on regardait le problème avec les formules inscrites au tableau noir et on mélangeait les acides avec les diverses substances dans l'éprouvette, observait les couleurs qui apparaissaient et concluait sur la nature de la matière. A dire vrai, les chos2s étaient plus faciles quand maman teignait de la laine pour les chaussettes qu'elle nous tricotait pour l'hiver, ou qu'elle nous colorait des oeufs. Cela, je peux vous l'assurer, mais il n'est pas nécessaire que je vous assure que ce travail me semblait fort ardu. Je faisais bien un effort, mais bas fort grand, et c'est pourquoi les résultats que j'obtins furent médiocres.
Il en allait différemment avec la zoologie, les cours théoriques et les dissections en laboratoire. Les professeurs de zoologie accompagnaient leurs cours de photos en couleur des animaux, de leurs membres, de leurs organes. Ils nous faisaient des comparaisons avec les organes humains, nous indiquaient les différences et les transformations millénaires qui s'étaient produites en eux et dans les divers organes de leur corps, dans leurs fonctions, etc. Cette matière me passionnait.
Le laboratoire de zoologie était lui aussi intéressant, on y trouvait toujours des animaux en vie, ou morts, conservés dans du phénol. Je me souviens qu'à l'époque notre professeur était un vieil homme riche d'expérience, boiteux, qui marchait en s'aidant d'une canne qu'il gardait toujours près de lui. Il avait aussi à son côté un récipient plein de petites et de grosses grenouilles. Sous la surveillance du professeur d'Hérouville, on y plongeait la main et pêchait une grenouille que l'on devait lui r apporter ensuite disséquée avec soin, non pas comme le faisaient les bouchers du pont de la rivière de Gjirokasttr, qui égorgeaient les béliers pour une partie de campagne; il fallait la lui présenter sur un plateau en fer blanc avec une note explicative ouverte. Il regardait la dissection, les dessins, vous posait quelques questions et, s'il était satisfait de votre réponse, levait sa canne et vous en administrait un coup sur les jambes si vous étiez grand, sur les hanches si vous étiez de petite taille, en ajoutant: «c'est bon!». Dans le cas contraire, il ne vous frappait pas. S'il vous frappait, c'était bon signe, s'il ne vous frappait pas, c'était mauvais signe. C'était sa nature. Nous jetions les lambeaux de grenouille dans une grande boîte en fer blanc qui puait le phénol. Je demandai à un camarade
«Qu'est-ce qu'on fait de cela?
- C'est nous qui les mangerons sous forme de carottes ou de choux-fleurs,* *( En français dans le texte.) parce qu'on en fait des engrais, vieux, me dit-il. Tu ne t'entends pas en agriculture, alors que mon paternel à moi est vigneron»* *( En français dans le texte.)
Quand nous procédions à la dissection d'un chien ou d'un chat crevés, les camarades étudiantes sortaient et nous laissaient le champ libre.
«C'est le combat sans infirmières!* *( En français dans le texte.) disait notre professeur. Elles ont déserté le champ de bataille.»* *( En français dans le texte.)
Comme si nous, les garçons, avions plaisir à manipuler les chats crevés, que les gardes de la mairie ramassaient dans les rues. Parfois aussi le laboratoire chômait,* *( En français dans le texte.) car, apparemment, la gent animale* *( En français dans le texte.) se montrait prudente et se gardait des bistouris des étudiants.
Je suivais donc, ici avec zèle, là sans enthousiasme, ces disciplines des sciences de la nature, pour lesquelles j'avais obtenu ma bourse, mais ma passion pour les lettres, l'histoire et la géographie demeurait inchangée. Aussi, de temps à autre, suivais-je en auditeur libre les cours de ces matières et surtout je continuais de lire pour étendre le plus possible ma culture. Naturellement, cela me prenait du temps et m'empêchait de me concentrer comme j'aurais dû dans la branche qui m'avait été assignée, si bien que mon succès à tous mes examens était compromis. Je les passais avec quelque accident de parcours, car quand je réussissais à l'écrit, j'étais parfois recalé à l'oral. Dans certaines matières, la botanique par exemple, j'avais de bons résultats, en zoologie j'étais passable, en physique et chimie plutôt faible.
En France les cours dans les amphis des Facultés pouvaient être suivis par n'importe quel étudiant qui en avait envie, même s'il n'y était pas inscrit. A diverses fins et pour différents intérêts, quiconque, même sans être étudiant, pouvait y assister en auditeur.
De temps en temps, j'allais surtout à l'amphi de droit écouter des cours de droit romain, de droit civil, sur les problèmes de la propriété et une série d'autres questions que me recommandaient mes camarades albanais inscrits à cette Faculté. Dans ces amphithéâtres on assistait aussi quelquefois à de grosses blagues. Il n'y avait pas de registre, personne ne vous demandait qui vous étiez ni d'où vous veniez. On entrait, prenait place, le professeur arrivait, certains se levaient, d'autres non, quelques-uns applaudissaient, quelques autres sifflaient ou tapaient du poing sur leurs bancs. Le professeur ne se décontenançait pas, il se mettait à parler et ne s'arrêtait pas, même en cas de vacarme. Dans l'amphi on entendait parfois des gens tousser en cadence, mais le professeur restait indifférent et poursuivait son cours. Certains, qui s'ennuyaient, sortaient, seuls ou en compagnie de camarades, garçons ou filles, en plein cours. Même dans de pareils cas, le professeur ne perdait pas son calme, il continuait de parler, faisait un signe de salut à ceux qui s'en allaient et la seule chose qu'il lui arrivait de leur dire était de ne pas faire claquer la porte. Il restait imperturbable jusqu'à la fin de son cours. Quand il entendait la sonnerie, il coiffait sa toque qui accompagnait sa toge et sortait. Que l'on applaudit ou pas, cela lui était égal. Le cours ne comportait ni questions, ni réponses, c'est-à-dire pas de «travaux pratiques», comme nous les appelons aujourd'hui; il ne restait donc que ce que vous appreniez vous-mêmes dans les ouvrages des professeurs de la matière ou d'autres, que l'on trouvait à la bibliothèque.
A la Faculté des lettres et à celle d'histoire et de géographie les choses étaient différentes. A leurs cours, comme à ceux de la Faculté de droit, pouvaient assister aussi des étudiants des autres facultés, mais on leur demandait leurs cartes. Généralement ces cours, surtout ceux de géographie, n'étaient pas fréquentés par beaucoup d'auditeurs libres. Un dicton populaire français dit bien que «les Français ne connaissent pas la géographie».
Je fréquentais avec goût et intérêt des cours et des conférences de littérature, de philosophie et d'histoire. Bien que je n'eusse pas d'examens à passer dans ces matières, j'écoutais attentivement ces leçons, je les comprenais et je peux dire avec conviction que, sans viser à un diplôme, j'acquis de vastes et précieuses connaissances sur l'évolution de la culture universelle, particulièrement française, et sur les diverses époques de l'histoire de la France et du monde. Ces connaissances, accumulées à ces cours que je suivais spontanément, mais qui absorbaient le temps que j'aurais dû consacrer aux sciences de la nature que m'avait assignées notre ministère, me furent d'une grande aide à l'époque déjà, mais surtout dans ma vie de révolutionnaire.
Les analyses qui étaient faites des diverses époques, des événements, des auteurs, des insurrections, des idées, des programmes et, dans l'ensemble, de leur philosophie, soit à la Faculté des lettres, soit à celle d'histoire, avaient, certes, un caractère bourgeois, mais souvent ces analyses étaient effectuées dans une optique progressiste. Les commentaires avaient un fond authentique et l'on ne déformait le caractère ni de la littérature classique, ni de l'époque des Lumières et de la révolution, ni de l'époque romantique, parnassienne, ni des divers courants, comme ceux de Rimbaud, Mallarmé, France, Gide, etc.
En philosophie, que ce fût la philosophie française, anglaise ou allemande, dominaient les conceptions métaphysiques, idéalistes. Marx et le marxisme étaient ignorés devant Fichte, Klopstock, Durkheim, Hegel, Nietzsche, Bergson, etc., ou n'étaient analysés que sommairement et juste pour pouvoir être réfutés. Mais dans des groupes d'étudiants, la question du marxisme était posée différemment. Dans des débats organisés, des conférences, des rneetings, et dans des cafés et des clubs d'ouvriers, nous allions écouter des orateurs, communistes et ouvriers, au cours de leurs discussions avec des adversaires du marxisme. Ce genre de débats et de polémiques étaient des plus intéressants, car tous pouvaient y poser des questions, y intervenir, applaudir, siffler, en buvant de la bière ou du vin à la fumée des cigarettes qui formait un brouillard épais. Parfois, nous avons assisté aussi à des descentes de police, car on en venait aux mains. La police vous demandait vos papiers, fourrait dans ses fourgons ceux qui s'étaient bagarrés et les conduisait au commissariat. Aussi, chaude fois que nous allions à des réunions de ce genre en dehors de l'Université, avions-nous soin de prendre avec nous notre passeport et notre carte d'étudiant.
La police intervenait dans divers locaux mais pas à l'Université, cela étant interdit par la loi. Dans les seuls cas de délits graves, avec l'autorisation du recteur, les autorités de la justice pouvaient y entrer pour mener leur enquête, alors que dans le cas de manifestations, de rixes et de conférences qui avaient lieu à l'intérieur de l'Université, la police ne pouvait jamais intervenir. Il advenait que des affrontements aient lieu dans la rue entre la police et les étudiants; après une bonne bagarre, les étudiants s'enfermaient dans la cour de l'Université, alors que les policiers ne pouvaient que les regarder de dehors. Ils ne pouvaient rien contre eux, il leur était interdit d'entrer.
Nous étions contraints d'acheter les manuels scolaires .avec notre propre argent, ce qui appauvrissait notre budget déjà fort précaire. Je fréquentais deux bibliothèques et je ne me souviens pus qu'il y en ait eu d'autres dans toute la cité universitaire. L'une était la bibliothèque même de l'Université, comprise dans les bâtiments de cette dernière. Quant à l'autre, la bibliothèque municipale, assez éloignée de celle-ci, elle se situait face à l'Esplanade. Il fallait, pour y arriver, suivre une longue artère, comme une espèce de ceinture, qui longeait l'Hôpital, remontait l'avenue séparant le Jardin des Plantes de l'Ecole de médecine, débouchait sur la «Promenade du Peyrou», passait l'Arc de Triomphe, construit à la gloire de Louis XIV, descendait la rue Foch, la rue de la Loge et aboutissait à l'«CEuf ». C'était une construction de style du XIXe siècle, avec une grande grille, un large escalier, aux rampes de fer joliment forgé par les artisans locaux. La grande porte franchie, on pénétrait dans un vestibule, aux murs couverts de livres enfermés dans des armoires vitrées, d'où l'on entrait dans la salle de lecture, elle-même pleine de tables occupées et où régnait un silence complet. Au milieu, comme dans les Facultés, se dressait une chaire, derrière laquelle était assis un érudit toujours en train de lire. Au fond de la salle se trouvaient les bibliothécaires. S'étant fait remettre son livre, l'étudiant s'installait en silence dans la salle et commençait sa lecture. Si quelqu'un avait besoin d'une explication, il se levait et allait se renseigner auprès de l'érudit. Quand celui-ci était en mesure de répondre à la question, il le faisait à l'instant, dans le cas contraire, il vous inscrivait le nom d'un professeur et vous montrait une porte sur un côté de la salle et vous disait d'aller vous adresser là ! On entrait dans un salon, où l'on trouvait ce monsieur, qui vous donnait toutes les explications requises. Je me souviendrais de cette bibliothèque pour son ordre, sa tranquillité et ses professeurs très affables, savants et toujours prêts à vous aider.
Nous y allions très souvent avec Sotir Angjeli, un excellent camarade à moi, placide, honnête et studieux. Il avait un goût particulier pour les sciences de la nature, mais ne s'intéressait quasiment à rien d'autre. C'était même moi qui lui lisais les nouvelles dans les journaux et les lui commentais. Un vrai «homme des sciences d'observation», comme nous le pensions alors. Or si quelqu'un qui s'adonne aux sciences humaines a besoin d’une connaissance, fût-ce sommaire, des sciences de la nature, à plus forte raison un homme des sciences d'observation doit-il être doté d'une culture suffisante dans les sciences humaines, politiques, etc. Sotir et moi avions été dans la même classe au lycée, nous l'avions termine ensemble, nous étions allés ensemble à Montpellier où notre amitié ne fit que se renforcer. Nous retournâmes à des époques différentes dans notre pays et prîmes, plus ou moins, des orientations différentes dans la vie. 11 devint professeur, et l'un des meilleurs, du gymnase de Tirana, moi, je fus d'abord nommé instituteur à Tirana. puis à Korça. La Résistance commença et je m'engageai dans la lutte. Sotir ne s'y lança pas, mais resta malgré tout du côté du peuple, toujours honnête, simple, antifasciste. Après la Libération, il devait devenir professeur, et toujours l'un des meilleurs, de l'Université de Tirana. Il était si modeste et timide qu'il ne sollicita jamais une faveur de ma part, ni même ne demanda à me voir. Je le fis demander à deux ou trois reprises, il vint me voir; nous nous embrassâmes. Je l'interrogeai, lui demandai son avis sur l'essor ultérieur de notre Université, m'intéressai beaucoup à lui lorsque j'appris qu'il était atteint d'une maladie grave, et fus consterné d'apprendre sa mort prématurée. 1Vlais je parlais des années où nous étions ensemble étudiants à Montpellier. Il logeait alors dans une chambre proche de la bibliothèque municipale. D'habitude, j'allais le chercher chez lui et nous nous rendions ensemble à la bibliothèque.
Nous nous fréquentions beaucoup, nous nous prêtions jusqu'à notre dernier franc, nous étudiions ensemble et prîmes ensemble cinq ou sept leçons de danse ! Il était petit de taille et nous riions lorsqu'il lui arrivait de danser avec une «dame» plus grande que lui.
Une fois il nous arriva un, histoire, dont le début fait rire, mais dont la fin fut amère.
Sotir et moi décidâmes un soir d'aller au Théâtre municipal, voir «Les Cloches de Corneille». C'était la première fois de notre vie que nous allions à l'opéra. Nous entrâmes dans l'édifice et nous regardions avec curiosité le grand escalier en fer à cheval, les murs tendus de miroirs, le sol couvert de tapis rouge, les fauteuils en velours pourpre, etc., le tout dans le genre des théâtres du XIXe siècle. Le premier acte terminé, nous nous levâmes et gagnâmes le foyer. Nous allumâmes chacun une cigarette et nous nous promenions en regardant les tableaux et les ornements des murs, mais nous étions frappés du fait que beaucoup de gens semblaient nous fixer.
«Qu'est-ce qu'ils ont à nous reluquer comme ca, courtaud comme tu es! dis-je à Sotir, d'un ton mi--plaisant, mais aussi mi-soucieux de toute cette attention que nous semblions attirer.
- T'occupe pas d'eux, me répondit S;,tir, s'ils ont envie de nous regarder, ils n'ont qu'à le faire!»
Il n'avait pas fini de parler qu'un agent de police se présenta devant nous et nous dit:
«Eteignez vos cigarettes, vous ne savez pas qu'il est interdit de fumer au foyer?»
Je jetais ma cigarette et l'éteignis. Sotir tarda un peu à faire le même geste et dit à l'agent:
«Ça va, ça va»,* *( En français dans le texte.) mais avec une certaine indifférence. L'autre, offensé, revint à la charge:
« Votre passeport !»
Il sortit son carnet et prit note du nom, de l'adresse et de la profession de Sotir. Contravention. J'intervins et lui dis
«Monsieur l'agent, vous devez nous excuser, c'est la première fois que nous venons dans ce théâtre et nous n'en connaissions pas les règles!
- On n'outrage pas la police française comme l'a fait cet individu», me répondit-il en me regardant durement.
Sotir protesta
«Je ne vous ai rien dit d'outrageant.
- Je te ferai voir si tu m'as outragé ou pas», répliqua l'agent. Et il s'en fut.
«Mort aux vaches!»* *( En français dans le texte.) dis-je en riant à Sotir pour lui donner courage, me rappelant le cri de Crainquebille dans la fameuse nouvelle d'Anatole France.
Nous avions complètement oublié cet incident, quand, dix jours plus tard, Sotir reçut une citation pour outrage à la force publique. Nous nous mîmes tous deux au travail pour préparer sa défense, trois pages tapées à la machine. Le jour fixé, Sotir avec sa «plaidoirie» dans la poche et moi comme témoin, si l'on m'acceptait, nous nous rendîmes au tribunal. L'antichambre précédant la salle était pleine, sûrement d'accusés comme Sotir. De la salle on entendait appeler les noms. Vint son tour, nous nous levâmes tous deux pour entrer. Un des juges demanda:
«Qui est Sotir Angjeli?
- Moi, répondit Sotir.
-- Et toi? fit-il se tournant vers moi. Attends ton tour.
- Je suis son témoin! lui expliquai-je.
- Fiche le camp! On n'a pas besoin de témoin!» dit-il en me regardant de travers et, du doigt, il me montra la porte.
Au bout de cinq minutes à peine réapparut Sotir. Jugement expéditif. Je l'interrogeai:
«Comment ça s'est passé?
- Le juge m'a demandé mon identité. Il m'a dit que j'avais outragé un officier de la force publique. J'ai sorti de ma poche les feuillets que nous avions préparés, et dès que j'ai commencé à en lire les premiers mots, il m'a demandé
«Qu'est ce que c'est que ça?
- Ma défense, lui ai-je répondu.
- Remets-la dans ta poche, on n'a pas le temps d'entendre tes histoires. Cinq francs d'amende!» et il cria: «Au suivant!» Voilà tout le procès!»» fit Sotir, concluant son récit, puis, apparemment offensé qu'on n'ait pas écouté sa plaidoirie, il prit courage:
«Cinq francs d'amende! Ils nous ont fait venir jusqu'ici pour si peu! Je vais retourner au théâtre, allumer de nouveau une cigarette et je referai le même truc à cet agent ! »
Mais l'affaire eut une suite. Quelques jours plus tard, un agent de police frappa à la porte de Sotir et lui tendit la facture des frais du procès: cent francs! l'amende, c'était vrai, n'avait été que de 5 francs, mais à cette somme s'ajoutaient 95 francs pour les frais de justice qu'il devait absolument payer, s'il ne voulait pas être envoyé en prison! Le malheureux Sotir fut contraint de verser cette somme. Pourquoi? Simplement parce qu'il avait dit à un agent «Ça va, ça va».
Nous étions abonnés à un restaurant situé dans la rue qui conduisait à la gare, la rue Maguelone, si je m'en souviens bien, et nous y prenions nos repas, à midi et le soir. C'était un petit restaurant à la salle oblongue, simple et avec quelque huit tables pour quatre clients chacune, séparées au milieu par un étroit couloir. Un seul garçon faisait le service pour tous. Le patron était un très brave homme, placide et honnête. Il cherchait à nous satisfaire et nous le payions régulièrement dès que nous recevions notre bourse. Nous étions quatre ou cinq Albanais à y prendre nos repas. A part nous, il était fréquenté par des étudiants syriens, irakiens, d'Arabie saoudite. Je me souviens des noms de certains d'entre eux, Nesim, Kamel, Ahmet, Teufik. Il y en avait aussi du Liban et de Palestine, des Syriens, comme Fuad, Namik et d'autres. Nous étions là comme en famille, de très proches camarades, à l'université et dans la vie extra-scolaire. A part nous, étudiants, y venait de temps à autre quelque voyageur qui voulait se restaurer à bon marché. Nous allions souvent avec les étudiants étrangers faire une belote dans un café et, si nous n'avions pas d'argent, c'étaient eux qui nous offraient le café; quand c'étaient eux qui étaient raides, ce qui était moins fréquent (car ils recevaient une bien plus grosse somme, presque le double de la nôtre) c'étaient nous qui payions. Ils étaient tous très gentils, honnêtes et simples, même si c'étaient peut-être des fils de marchands ou de propriétaires terriens. Il leur arrivait du Liban. de Syrie, d'Arabie saoudite, des caisses pleines d'oranges, de figues et de dattes empaquetées. Ils ne manquaient jamais de nous offrir un paquet de dattes, de figues ou de ces grosses oranges de Palestine ou du Liban. Nous connaissions aussi des étudiants d'Egypte, d'Algérie et d'autres nations arabes, mais ne communiquions pas aussi bien avec eux et les fréquentions moins. Qui sait ce que sont devenus tous ces garçons. quel chemin ils ont pris et quelle idéologie ils ont embrassée !
Les Français, généralement, ne boivent pas d'eau à table, mais du vin, du «pinard», comme certains disaient, alors que nous, «Albanoches», nous buvions surtout de l'eau. Seulement quand nous recevions notre bourse nous prenions une bouteille de vin et invitions aussi le patron et le garçon. Les Français en général mangent peu de pain, alors que nous, Albanais, en mangions beaucoup. Le patron du restaurant avait appris à connaître nos habitudes et il réglait no; portions en conséquence.
Toujours, à midi, nous riions avec le garçon qui était devenu comme notre camarade. Avant que nous n'arrivions pour déjeuner, il mettait les couverts, plaçait au milieu des tables une corbeille pleine de pain blanc. A peine assis, arrivait François, le garçon, qui nous demandait ce que nous allions prendre, et, le temps pour lui d'aller à la cuisine chercher les plats, le pain avait disparu de la corbeille. Lorsqu'il plaçait les assiettes devant nous, nous le tirions par sa veste blanche et lui disions
«François, tu es jeune, comment as-tu perdu la mémoire? Tu as oublié de nous apporter du pain!»
En riant, il nous répondait:
«Et ici, dans cette corbeille, qu'est-ce qu'il y avait? Des marrons?» et il allait quand même nous rapporter une nouvelle corbeille de pain.
Pendant tout le temps que je passai à Montpellier, je prenais mes repas dans ce petit restaurant; je ne pouvais le quitter, et il n'y avait aucune raison à cela : nous ne mangions pas mal et le patron nous faisait crédit, car parfois nos bourses tardaient deux ou trois mois à arriver. C'était l'époque où, en Albanie, les fonctionnaires de l'Etat restaient parfois jusqu'à huit mois sans recevoir leur traitement. Nous touchions nos chèques dans une petite banque qui nous retenait de 10 à 15 francs sur 1 000 francs.
Je n'allai au théâtre que deux ou trois fois, mais beaucoup d'autres camarades ne le fréquentaient pas souvent, car les billets coûtaient cher. En revanche, nous allions voir chaque nouveau film qui sortait. La ville ne comptait que trois cinémas, du moins à ma connaissance, et ils étaient tous situés au centre. L'un d'eux était plus grand et les billets y coûtaient un peu plus cher. Là, naturellement, nous prenions des billets pour les tout premiers rangs, alors que dans les deux autres cinés, qui se trouvaient dans la même rue, les prix des places étaient plus abordables. Pour ces deux derniers, les camarades nous trouvaient parfois aussi une carte d'entrée spéciale que donnaient les magasins, grâce à laquelle on ne payait que la moitié du prix, mais seulement le deuxième ou le cinquième jour de la représentation et aux premières heures de l'après-midi, quand il n'y avait pas beaucoup de spectateurs. Les cinémas à Montpellier étaient toujours combles, mais les séances préférées étaient celles de huit heures du soir. En sortant du cinéma, ceux qui avaient de l'argent allaient souper dans des restaurants qui servaient des mets de choix; quant à nous, étudiants pauvres, nous faisions un tour à pied avant de rentrer nous coucher.
Je suivais aussi les parties de football, mais pas très régulièrement. Quand j'allais à un match, c'était un footballeur hongrois, avant-centre de l'équipe de Montpellier, qui me passait un billet. Un des meilleurs joueurs de l'équipe, il s'appelait Pishta. Il logeait dans le même immeuble que moi. Nous nous connûmes, nous liâmes d'amitié et, pour chaque rencontre, il ne manquait pas de me mettre dans une enveloppe un billet que lui donnait son club et de la glisser dans ma boîte postale au pied de l'escalier. Il n'oubliait jamais de le faire. Je n'étais pas un mordu de football, mais je soutenais de tout cœur Montpellier et quand Pishta marquait un but, et il en marquait beaucoup, j'applaudissais à tout rompre.
Lorsque le temps se réchauffait, c'est-à dire en juin, avant de rentrer en Albanie pour les vacances, les dimanches, par beau temps, nous allions avec des camarades à la plage de Palavas. Elle était assez proche de Montpellier, à moins de trois quarts d'heure, et reliée à la ville par un tortillard qui ne roulait pas à plus de 20 à 25 à l'heure. Il démarrait comme une tortue, débouchait sur la plaine, traversait quelques petits villages et arrivait enfin à. Palavas, dont la gare ressemblait à un hangar en tôle, où l'on pouvait juste s'abriter quand il se mettait à pleuvoir. Le sable n'y était pas mauvais, mais sans comparaison avec le sable doré de nos plages, que je n'avais jusqu'alors jamais vues de mes yeux. J'avais été à Vlora e