ENVER HOXHA



ANNEES DE JEUNESSE



«Korça est la ville de ma jeunesse, et la jeunesse est l'âge où se forme le caractère et se trace le chemin que l'on suivra dans la vie... C'est là que j'ai commencé à voir la vie, la réalité, les gens et les événements avec plus de sérieux et d'attention, à prendre conscience de la nécessité de profonds changements. . .»


«J'admirais la France et son peuple pour ce qui appartenait d'cux ;i l'bistoire, mais j'admirais et rcspectais aussi ses gens pour leur fierté de leurs prédécesseurs, pour leur sensibilité au destin de leur pays».



ENVER HOXHA



Korça occupe une place à part, privilégiée, dans ma vie. Je suis né à Gjirokastër, j'y ai passé mon enfance, j'ai formé mes jarrets dans ses rues et ruelles. de pierre si attachantes, je m'y suis dessillé les yeux et y ai reçu les premières leçons sur la patrie, sur les hommes et sur la vie. Mais Korça est la ville de ma jeunesse, et la jeunesse, on le sait, est la phase de l'existence où se forme le caractère et se trace le chemin que l'on suivra dans la vie.

J'ai été d'abord dans cette ville pour achever mes. trois années de lycée, qui furent au nombre des plus belles et plus inoubliables de ma vie, puis, après six ans d'absence, en qualité de professeur dans le même lycée dont j'étais sorti.

Trente à quarante ans se sont écoulés depuis et il m'est difficile maintenant de dire ce qui m'y a produit la plus forte impression, ce que j'y ai appris et acquis de plus précieux, à qui je dois la considération et le respect le plus. profonds.

Le lycée de la ville était à l'époque, sans conteste, l'établissement secondaire le plus réputé et le plus qualifié du pays. A tiare d'ancien éléve de ce lycée, je ne cesserai jamais d'évoquer avec vénération tout ce que cette école mous a donné, à ma génération et à moi, en matière d'instruction et de culture.

Mais Korça n'était pas seulement le lycée. Les particularités de cette ville, depuis son schéma directeur, ses ruelles et l'architecture de ses constructions, depuis son histoire ancienne et récente jusqu'à sa vie de tous les jours, aux usages et aux manières des gens, à leurs soucis et à leur lutte journalière, nous ouvrirent, à mes camarades et à moi, de nouvelles et plus larges fenêtres sur la vie, pour mieux nous la faire connaître et comprendre. Je tiens pour une grande chance d'avoir étudié et vécu à Korça à l'époque même où, dans cette ville, plus nettement que partout ailleurs dans l'Albanie d'alors, avaient commencé à plonger leurs racines et à faire leurs premiers pas une idéologie et un mouvement nouveaux, l'idéologie et le mouvement communistes. Non seulement avides d'étudier et d'étendre nos connaissances personnelles, mais surtout désireux et soucieux de servir tant soit peu notre patrie et notre peuple miséreux qui cherchait une voie de salut, nous, les jeunes de ce temps-là, devions être très vite sensibles au vent nouveau qui avait commencé à souffler de Korça et l'alimenter de toutes nos forces et avec toute notre passion. -J'ai été et resterai toujours reconnaissant de cette prise de conscience aux ouvriers korçois, laborieux, assoiffés de civilisation et de progrès, surtout à leurs éléments les plus avancés, les prolétaires. Je n'exagère pas en disant que ce sont eux qui ont donné à notre jeunesse de l'époque une juste orientation dans la vie, et je ne dis pas cela pour leur faire plaisir, je le souligne qu'ils furent nos premiers maîtres du communisme. Je me rappelle toujours avec un profond respect et une particulière nostalgie ces prolétaires honnêtes, rompus par le labeur et les souffrances, qui se trempaient comme des combattants d'un monde nouveau, de même que je me souviens avec respect et nostalgie de tout ce que j'ai vu, connu et appris à Korça dans les premières années de ma jeunesse.

Ainsi que je l'ai déjà raconté en détail ailleurs, c'est à l'automne 1927 que je me rendis pour la première fois dans cette ville pour y faire, au lycée local, mes trois dernières années d'études secondaires.

Pendant des jours et des nuits, à Gjirokastër, tout chez moi était en effervescence pour les préparatifs de mon départ. A mesure que le moment de la séparation approchait, mon émotion s'accroissait, mais l'exaltation que suscitait en moi l'idée que j'allais à Korça dominait tout. Finalement, un matin, de bonne heure, après avoir embrassé et serré dans mes bras ma mère, mon père, ma sœur, Sano, mes autres parents et mes camarades, mes compagnons de voyage et moi sommes montés dans un vieux camion et nous nous sommes mis en route.

Le trajet de Gjirokastër à Korça est long et à l'époque il se faisait en deux étapes, avec une halte d'une nuit à Përmet. Nous voyagions dans un tacot. Il tombait souvent en panne et le chauffeur l'arrêtait à chaque source pour remplir d'eau le radiateur, qui laissait échapper sa vapeur comme un vieillard essoufflé. Nous brûlions d'arriver au plus tôt à destination, mais nous prenions aussi plaisir à faire quelques arrêts en chemin, pour contempler le pays, les villes et les villages qui s'égrenaient sur notre trajet.

C'était la première fois que je parcourais la route Gjirokastër-Përmet-Leskovik-Erseke-Korça. Quelles beautés il m'allait être donné de voir! Nous laissâmes derrière nous le pont sur la rivière que j'avais franchi tant de fois avec mes amis d'enfance, dépassâmes aussi la colline du «Père Mane», où nous jouions et sucions comme des abeilles les fleurs jaunes des sauges. Puis vint le Viro avec ses eaux froides. Plus loin, entouré de peupliers, nous apparut le moulin du fameux Dino Çico. C'était la limite jusqu'où nous, les jeunes, poussions nos promenades. La tanière de Dino Çiço était pur nous le «bout du monde».

C'était à nos yeux un homme mystérieux, toqué ou savant, car, disait-on, enfermé dans une chambre, il fabriguait une étrange machine. Pratiquement sans instruction, il s'efforçait d'inventer un appareil qui «se mouvrait sans jamais s'arrêter». Cette machine, lui et ses proches l'appelaient en turc Devri daim, c'est-à-dire mouvement perpétuel. Ce fameux engin fait seulement en bois, qu'il faconnait lui-même à l'aide d'un canif de berger, devait «fonctionner, voler ou nager», sans avoir besoin, selon lui, ni d'air, ni d'essence, ni de pétrole! Dino Çiço habitait le quartier d'Hazmurat, nous le voyions rarement sortir, avec ses étroits pantalons noirs, sa toque blanche et une limousine, également blanche.

Quand nous le rencontrions en chemin, après l'avoir salué, nous lui demandions quand il allait sortir son Devri daim.

Il nous répondait:

«Patience, mes enfants, vous ne tarderez pas à le voir.»

Mais ce Devri daim, nous ne le verrions jamais. Malgré tout, je ne sais qui décida de conduire Dino Çiço jusqu'à Vienne. Il y alla, accompagné du «fameux» Xhevat Kallajxhi (le «Pif», comme on l'appelait à cause de son gros nez), mais ils en revinrent en catimini, car l'«invention» s'avéra n'êtr e qu'un simple mécanisme d'horlogerie en bois.

Nous priâmes le chauffeur, qui goûtait nos chansons dont le son se mêlait au vrombissement de sa vieille guimbarde, de soulever la bâche du plateau arrière. Découverts, nous fûmes «gratifiés» du soleil qui nous tombait sur la tête et de la poussière qui nous couvrait comme si on nous avait plongés dans la farine. Mais, jeunes comme nous étions, nous ne nous en souciions guère, il nous suffisait de nous repaître de la vue des montagnes et des villages de la Laberie, de la Mashkullore de Çerçiz*, (Lieux et personnages célèbres dans l'histoire patriotique du pays.) du pont de Kardhiq, de Picar de Çelo *( Lieux et personnages célèbres dans l'histoire patriotique du pays.) et, plus loin, des montagnes de la Lunxherie et des villages qui défilaient à la suite l'un de l'autre sous nos yeux, tels que nous nous les représentions lorsque nous les énumérait notre instituteur, monsieur Arshi.

Le camion trépidait sur la route en lacets surplombant le vieux Drino, que nous connaissions bien, mais dont nous ne savions pas qu'il était aussi beau qu'il nous apparaissait dans ces parages. De là, la rivière coulait ses eaux d'un bleu foncé au milieu de platanes ombreux. Dans cette zone se trouvaient de beaux étangs sûrement très poissonneux. Ce devait être ici que l'oncle Haxhi (surnommé le sourd) venait pêcher le poisson qu'il nous vendait.

Et voilà finalement le site des «Eaux froides» de Tépélène. Le camion s'accorda un moment de repos; nous, ses passagers, aussi; le camion «buvait de l'eau» et nous en buvions, mais, en plus, nous secouions la poussière de nos vêtements, nous nous lavions le visage, alors que notre véhicule, lui, se contentait de recevoir sur son groin les quelques seaux d'eau que lui jetait dessus le chauffeur.

«Ne vous en faites pas, les gars, nous disait-il. Vous aurez tout le temps de vous ennuyer, on a encore bien du chemin à faire.»

Et nous reprîmes notre route. Peu après, nous nous engageâmes dans la gorge de Mezhgoran et de Këlcyra. Encaissée entre de hautes montagnes, elle nous semblait interminable. La Viosa coulait, tranquille, en contrebas de la route, tandis que nous poursuivions notre chemin dans le sens opposé à son cours. Nous étions impatients de voir la «ville» de Këlcyra.

Finalement notre camion s'arrêta, non sans pousser de gros gémissements, dans un dense nuage de poussière, devant une vieille boutique.

«Qui en a envie peut descendre!» cria le chauffeur.

«Visitez la ville, les gars!» disait-il en plaisantant, car, en fait, la «ville» se réduisait à quelques vieilles boutiques, une auberge sale et une poignée de bicoques. Seule une maison était de dimensions plutôt imposantes, celle de l'oncle d'Ali bey Këlcyra, un odieux tyran haï des paysans.

«Vous voyez là-haut ces ruines, nous dit le chauffeur à voix basse, comme pour ne pas se faire entendre par le bey de Këlcyra. C'est là que se dressaient les sérails des beys. De là ils jetaient les paysans dans la Viosa.»

«Je veux bien, objecta un camarade, mais comment se fait-il qu'Ali Këlcyra soit un démocrate, un adversaire de Zogu et en exil?»

L'autre, je m'en souviens comme si c'était hier, essuya la sueur de son visage avec sa casquette et nous dit:

«Que le diable emporte Ali bey! Lui aussi est un fils de putain, ne croyez jamais à ces chiens, car tous les porcs ont le même groin.»

Après nous être un peu restaurés, nous regrimpâmes sur notre camion et partîmes pour Përmet. La route, maintenant en ligne droite, traversait une plaine. Au loin se découpaient les monts du Dhëmbel et de la Nemerçke. Nous savions que par-delà le premier se trouvait la Zagorie, pays natal de Cajupi, poète qui nous était cher à nous, les jeunes. Brusquement, le camion s'arrêta.

«Qu'est-ce qui se passe?

- Un pneu crevé», dit Tchomé, l'aide du chauffeur. C'était un camarade à moi, de mon quartier, qui habitait près de Tchoro, un boucher sans boutique, comme on l'appelait à Gjirokastër, qui vendait de la viande «sur pied». Tchoro, le malheureux, n'arrivait pas à joindre les deux bouts. Dans la mouise, il vendait de temps en temps à mon père des tripes ou des boyaux. Je me souviens que ma mère nous les préparait farcis de riz; on appelait cela le «bumbari». Mais revenons à Tchomé, qui n'alla jamais à l'école, car il avait la passion des autos. Encore tout petit, il se collait aux chauffeurs de la ville, à qui il rendait de menus services. On le voyait constamment ou bien couché sous les camions en train de les graisser, ou bien remplissant leurs radiateurs d'eau, gonflant les pneus, etc. C'était un garçon débrouillard, jovial, un joyeux «loustic» comme nous l'appelions, mais toujours en loques, crasseux, la visière de sa casquette sur les yeux.

«Tchomé, descends!» lui cria le chauffeur.

Et Tchomé de sauter à terre.

«Combien de temps ça va durer, Tchomé?

- Dix minutes», fit-il, mais la réparation dura une heure et demie. Et au moment où il allait fourrer le cric sous le camion, il cria :

«Eh vous! fainéants! vous allez rester là-haut? Descendez plutôt un moment et venez me donner un coup de main.»

Nous faisions mine de l'aider, mais nous avions surtout soin de ne pas salir nos vêtements. Finalement, le pneu fut réparé, et le seau à eau remis à sa place. Puis Tchomé saisit la manivelle, la fourra au bas du radiateur et la fit tourner vigoureusement plusieurs fois jusqu'àce que le moteur se fût mis en marche.

«Tu peux y aller, Arshi!» cria-t-il au chauffeur. «Appuie sur le champignon, du raki nous attend à Përmet ! »

Tchomé connaissait les goûts de son patron, qui, comme tous les chauffeurs à l'époque, avait un faible pour le raki, et surtout pour la bière accompagnée de mézés.

Finalement, vers le crépuscule, apparut la Pierre de la ville*, *( Rocher pittoresque à l'entrée de la ville de Përmet.) et sur le fond, par-delà la Viosa, se découpa Përmet. Nous franchîmes le pont et entrâmes dans la ville. Nous nous arrêtâmes à un vieil hôtel. Nous y passerions la nuit et partirions le lendemain pour Korça. Nous portâmes promptement nos valises dans nos chambres et sortîmes nous balader un peu dans la ville, tant qu'il faisait encore jour. Le chauffeur commanda du raki, quant à Tchomé, il déchargeait les sacs du camion. Përmet me plut. C'était une petite ville qui, en format réduit, rappelait Gjirokastër, avec ses rues étroites, ses boutiques, ses ruelles pavées, par endroits bien entretenues et à d'autres défoncées, et parsemées de creux r emplis d'eau. Nous étions curieux, nous voulions tout voir et nous demandions: «Verrons-nous la source de la Viosa?», «Passe-t-on par ici pour gagner la Zagorie?», -Comment s'appelle ce sommet?» Mais notre promenade ne dura pas longtemps, car la nuit tomba et nous regagnâmes l'hôtel. Mes compagnoni et moi nous nous réunîmes dans une chambre, ouvrîmes nos petits paquets de vivres et engloutîmes ce qui nous était resté. Nous ne pouvions aller au restaurant car lei plats y coûtaient cher, et nous gardions comme la prunelle de nos yeux le peu de leks que nous avions pour pouvoir en disposer à Korça.

«Alors, les étudiants, nous dit l'hôtelier, vous allez acheter quelque petite chose ici ou vous êtes fauchés?»

Si nous étions fauchés, la chambre, elle, où nous allions passer la nuit, était sale. Qui sait depuis quand les draps n'avaient pas été changés, combien de voyageurs y avaient dormi tour à tour. De toute façon, la fatigue nous ferma lei yeux et, le lendemain, nous nous réveillâmes de bonne heure. Nous nous débarbouillâmes à la fontaine commune de l'auberge et ressortîmes dans la rue du marché. Tchomé ne s'était pas encore levé, il dormait dans le camion. Nous lui criâmes:

«Tchomé, quand est-ce qu'on part?

- Foutez-moi la paix, laissez-moi pioncer!

- Tchomé, quand est-ce qu'on part? reprîmes-nous, il va bientôt être midi!

- Dans un quart d'heure», répondit-il, mais son quart d'heure était une heure et demie, sinon deux.

Finalement, nous nous mîmes en route et nous engageâmes dans la vallee. La route serpentait comme serpentait aussi la Viosa. Nous demandions:

«Où est la frontière grecque? Est-ce qu'on va bientôt arriver à Meso Ura?*» *( C'était ainsi que s'appelait dans le Sud le point frontière de Leskovik, au-dessus de Çarshove (les Trois ponts), où, dans les années 30, se situait une voie de passage entre l'Albanie et la Grèce.)

Et voilà que, finalement, de l'autre côté de la Irontière, nous apparut le territoire grec. Nous avions atteint Meso Ura. Le camion s'arréta et nous entendîmes le chauffeur crier:

«Bonjour, père Nuri, comment te sens-tu? Comment va la santé?»

Le père Nuri [Çuçi] était l'employé de la douane. Sur le pont, de notre côté, nous aperçûmes un gendarme, un «col rouge», comme on lei appelait et de l'autre un chorophilak. Au milieu, le pont était barré transversalement d'un long poteau.

Nous poursuivîmes notre chemin et, vers midi, après avoir franchi collines et montagnes nous atteignîmes Leskovik. Nous mîmes pied à terre, achetâmes des prunes, un peu de raisin, nous assîmes à l'ombre d'un platane, le temps qu'Arshi, notre chauffeur, termine son raki et que Tchomé trouve quelque passager pour Erseke et Korça. Au-dessus de nous se dressait le mont de Mélésine, et je me souvenais des vers qui lui étaient consacrés:



«O mont de Mélésine,

Tonne le canon sur ta cime...»



Bien vite, sur notre route vers Korça, nous devions dépasser Barmash, puis Poda. Durant tout notre trajet à travers ces régions mon esprit bouillonnait en se remémorant la pièce «Religion et nation» de Kristo Floqi, que nous avions représentée à Gjirokastër et où j'avais joué le rôle de Zylyftar Poda.* *(* Personnage historique dans un drame patriotique.) J'en récitai des passages à mes camarades, sur le camion. Tchomé ouvrait les yeux, écoutait attentivement, et de temps à autre soupirait ou criait

«Diable! Ce que ces Turcs et ces Greci nous ont fait souffrir!»

A d'autres passages il disait:

«Tout de même, ils sont braves, ces gens de Kolonja, ô Enver!»

Nous fîmes une halte, mais très courte à Erseke; nous jetâmes un coup d'oeil de-ci de-là, ne vîmes qu'une caserne, quelques boutiques et maisonnettes. La plaine nous parut belle, mais nous fûmes surtout fascinés par les montagnes qui l'entouraient, Gramoz, le Col de Kazan.

Nous nous remîmes en route pour Korça, atteignîmes le Col de Qarr, au bout duquel se découvr it à nos yeux la grande et belle plaine de Korça. Nous fûmes émerveillés. Nous étions curieux de connaître la belle Korça, qui nous avait inspiré tant de rêves exaltants.

«Voilà, voilà Boboshtica! voilà Drenova! voilà Korça! nous disaient, enthousiastes, ceux qui avaient déjà fait ce trajet.

Une fois dans la ville, nous nous arrêtâmes à l'agence de transports, devant laquelle était massée une petite foule. Le décor nous parut tout à fait différent de celui de Gjirokastër. Les rues étaient plates, les gens semblaient marcher plus vite, il y avait plus d'éclairage électrique. Nous dormîmes la première nuit dans une auberge. Le lendemain, certains d'entre nous, en leur qualité de boursiers, devaient se présenter de bonne heure à l'internat.

Nous avions surtout deux sujets d'intérêts que nous souhaitions satisfaire au plus tát: l'internat et le lycée. Avant même le lever du jour, nous sor tîmes donc de l'auberge et, nos valises à la main, nous nous dir igeâmes vers l'internat, notre future demeure, celle où nous passerions trois années de notre vie. C'était un «grand» bâtiment à un étage, enceint de hauts mur s. La porte en restait toujours fermée. Il fallait frapper pour entrer, et, pour en sortir, montrer patte blanche, c'est-à-dire la permission des surveillants. Nous frappâmes à la porte, le cœur joyeux, mais aussi avec curiosité, car neus ne savions pas quel accueil nous serait fait, dans quelle salle on nous placerait, avec quels nouveaux camarades, inconnus, nous serions regroupés.

La porte nous fut ouverte par un petit vieux à la mine maussade. Il avait d'épaisses paupières, des sourcils touffus et une moustache abondante. Il nous demanda d'un air morose:

«Que voulez-vous? Qui demandez-vous?»

Nous lui répondîmes que nous étions des boursiers, ue nous venions du lycée de Gjirokastër: il nous dit alors

«Entrez ! »

C'était le concierge, il s'appelait Guri. Il paraissait taciturne, mais ce n'était pas un méchant homme. Duran' les trois années que nous passerions à l'internat nous nE devions jamais nous fâcher ni nous chamailler avec lui. Il nous montra l'escalier et nous dit:

«En haut, sur la droite, vous trouverez la direction. Présentez-vous là-bas.»

Nous frappâmes à la porte du directeur. Nous étions à la fois curieux et frémissants, car nous ne savions pas quel genre d'homme c'était. Nous entr âmes, le saluâmes. Devant nous se trouvait un homme aux cheveux gr is, le visage jaune, mince, une cigarette aux lèvres. Nous pensâmes que c'était le directeur.

«Je ne suis pas le directeur, nous dit-il, mais l'économe, je m'appelle Pero.»

Nous détendîmes un peu. Nous pensâmes: «C'est lui qui nous donnera à manger». Il inscrivit nos noms dans un gros registre noir, nous énonça les règles de l'internat,

nous donna des conseils sur notre conduite et. après avoir terminé ces formalités, qu'il savait par cœur et qu'apparemment il répétait à tous, il sonna. Aussitöt entra un

grand garçon, mince, avec un visage chevalin. aux veux rougis, enlaidi par une paupière un peu retroussée.

«Ilo, lui dit l'économe. emmène ces garçons et conduis les uns dans cette chambrée, les autres dans cette autre».

Je fus placé dans une chambre du rez-de-chaussée en face de la direction, attenante à la «cabine» du surveillant. La pièce, éclairée de grandes fenêtres, pouvait comprendre de dix à quinze lits. Elle me parut accueillante. Tous les deux lits il y avait une armoire à deux étages, qui se fermait à clé. Je choisis un lit près d'une fenêtre, et, ayant ouvert ma valise, me mis à ranger mes effets. A côté de moi s'installa mon camarade Selami Xhaxhiu, avec qui j'étais lié. J'en fus très satisfait. Par la suite, notre chambrée se remplit. Je me souviens qu'il y avait là des camarades de seconde, de première et certains même de philosophie. Ismail Topçiu, Shaqir Gjebrea, Vehap Ciu, Lezo Çami, Nonda Bulka, Anton Mazreku, dont les noms, parmi d'autres, me reviennent à l'esprit, occupaient cette même chambrée. Plus tard, nous fîmes mieux connaissance entre nous comme avec tous les camarades de l'internat.

Puis nous allâmes visiter les autres chambrées à l'étage supérieur. Elles étaient très vastes, avec deux r angées de lits et un couloir au milieu, comme la nôtre. Dans ces pièces couchaient les plus jeunes, de la huitième à la quatrième et à la troisième. Cet étage, où les lycéens venaient dormir, était un peu comme un grand bazar, alors que nos chambrées à nous étaient plus en ordre. Une pièce attenante à la nôtre, plus exiguë, était réservée aux camarades les plus âgés. Plus tard, nous devions être attirés par cette chambre, car c'était celle des bavardages d'après l'étude, le lieu des débats littéraires et politiques, la pièce où les surveillants entraient le moins souvent, car il y avait des camarades qui f umaient en cachette, ou plutôt en semi-cachette. Dans le sous-sol se trouvait la pièce de Pero, l'économe, le magasin de vivres, la salle à manger sans fenêtres, avec seulement une porte à l'entrée et éclairée à la lumière électrique. Le sol était en ciment, et son mobilier se réduisait à des tables, des bancs et un poêle au milieu. Une autre salle, attenante, était pourvue tout le long d'un de ses murs de robinets et de lavabos où nous nous lavions. La cuisine était située dehors, adossée au bâtiment principal. Derrière l'internat, au fond d'une petite cour, s'étendait une rangée de latrines. Sur un côté de cette cour se trouvait la grande salle d'étude avec des rangées de bancs et, au milieu, un grand poêle; face à la porte, la chaire surélevée du surveillant.

Bref, c'était là l'internat où j'allais vivre trois ans, et dont je garde dans l'ensemble de bons souvenirs. J'en évoquerai quelques-uns.

Maintenant le plus important pour moi et ma plus, grande joie serait de voir le lycée, de me faire inscrire. Les futurs internes que nous étions nous y rendîmes tous ensemble. Nous étions radieux, riions et chantions dans les rues, que nous regardions avec intérêt. Nous observions avec curiosité aussi les gens, les garçons et les fillE les maisons, les magasins. Nous débouchâmes sur une petite place. Devant nous se dressait le cinéma «Majestic» un triste édifice en ciment, puis nous prîmes à droite nous engageâmes dans une ruelle bordée de petites ma sons à l'aspect de villas, très propres, aux fenêtres tendu de rideaux blancs. Leurs jardins aussi étaient bien entretenus et remplis de fleurs. Nous marchions depuis un bon bout de temps lorsque, à notre gauche, nous apparut lycée, avec sa grande porte flanquée de deux colonnes c chaque côté. Elle me produisit une vive impression et je rr réjouissais dans mon for intérieur de devoir étudier dans cet établissement des plus réputés et des plus sérieux c toutes les écoles secondaires de notre pays.

Nous entrâmes. Devant nous s'ouvrait un long couloir avec au fond un escalier. Sur les deux côtés donnaient les portes des classes. Nous regardions avec attention les écriteaux. J'étais curieux de savoir quelle était la mienne, la seconde. Apparemment, elle devait se situer au premier étage. En fait, c'était bien là qu'elle se trouvait, dès que l'on débouchait de l'escalier. A côté, se trouvait le bureau de la direction et, une porte plus loin, le secrétaire Nous ouvrîmes la porte et nous adressâmes au secrétaire, Nous devions entrer à tour de rôle. En attendant mon tour, je visitai la classe où j'allais suivre les cours pendant une année. C'était une belle pièce, pourvue c quatre grandes fenêtres par où s'engouffrait la lumière, les bancs étaient alignés en plusieurs rangées, coupées a milieu par un couloir. A un coin se dressait le tableau noir et, face aux bancs, l'estrade et la chaire du professeur.

Au premier étage se trouvaient toutes les classes supérieures, la salle de physique, celle de chimie, que l'on utilisait aussi pour le chœur et la fanfare. Ce même étage comprenait une sorte de cagibi affecté au surveillant général. Mon tour vint d'entrer. Je fus aussitôt frappé par les gros registres. Tout était propre, ordonné, bien que la pièce fût exiguë. Derrière la table, avec les registres devant lui, était assis un homme entre deux âges, grand, plutôt mince, aux traits qui se fixaient dans votre esprit, le visage criblé de taches de rousseur et les cheveu x roux et frisés. C'était Poçi, le fameux secrétaire du lycée depuis le jour de son ouverture jusqu'à celui où les Italiens le fermèrent après leur invasion de l'Albanie. D'une voix flûtée, caractéristique, il me dit:

«Passe-moi ton certificat!»

Il le prit dans ses mains, le lut, ouvrit un registr e et me recommanda

«Etudie bien!

- Vous pouvez y compter», lui répondis-je.

Après m'avoir inscrit, il me rendit mon papier.

«Monsieur Poçi, lui demandai-je, quand est-ce que nous viendrons chercher nos livres?

- Pour vous, les pensionnaires, ce sera demain apr s-midi».

La distribution des livres m'a toujours causé une grande joie.

Finalement, tout s'était arrangé. Vint le jour de la rentrée. Les rues, surtout la place du «Majestic» et la ruelle du lycée, fourmillaient d'écoliers. Les professeurs français étaient tous arrivés. A l'approche de huit heures nous nous mîmes en rangs devant la grande porte et attendîmes que le directeur du lycée s'adressât à nous. Il s'appelait Bailly Comte. C'était un homme âgé, aux cheveux blancs, avec une barbiche, une physionomie très avenante, mais il boîtait et s'aidait d'une canne pour marcher . Il apparut en haut de l'escalier avec quelques professeurs, albanais et français, autant de nouveaux visages pour moi. Comte salua les élèves d'une voix haute, nous souhaita bon travail, nous conseilla d'étudier assidûment. Nous l'applaudîmes, puis, impressionnés, entrâmes en classe. Ainsi commencèrent pour moi comme pour tous mes camarades, [es premiers cours au lycée de Korça.

Les leçons, pour nous qui venions du lycée de Gjirokastër, ne présentaient pas de difficulté, nous avions étudié suivant dans programmes identiques à ceux de tout lycée, français. Seuls les professeurs étaient différents, mais nu les connûmes dès la première semaine et bien vite sympathisâmes. Je ne ménageai pas mes efforts pour obtenir de bons résultats. J'étais très attentif à tous égards, au lycée comme à l'étude, à l'internat. Outre les manuels scolaire, que l'on tous fournit au lycée, nous avions dans chat classe une bibliothèque avec de nombreux ouvrages littéraires, choisis spécialement et avec soin par les professeurs: français. Ces livres nous aidèrent beaucoup à développer notre culture, à mieux connaître la littérature française et universelle et à parfaire notre maîtrise d français.

Je lisais avec passion non seulement les livres de m classe, mais aussi ceux des autres, inférieures ou supérieures. En plus, j'empruntais des ouvrages que les camarade faisaient venir de France ou qu'ils achetaient à la librairie «Pepo». A.z cours des trois années que je passai au lycée de Korça, je peux avoir lu des centaines d’œuvres littéraires, une foule de romans et des ouvrages scientifique; qui complétaient l'enseignement dispensé en classe. J lisais avec une grande attention, prenais des notes, apprenais par cœur les phrases et les vers qui me frappaient. J cherchais chaque mot que je ne comprenais pas dans 1 «Petit Larousse» (que je conserve aujourd'hui encor comme une relique dans ma bibliothèque) et le répétai jusqu'à ce qu'il se fixât bien dans ma mémoire. J'avais aussi un carnet dans lequel je transcrivais ces mots. Cette façon très attentive d'étudier la langue me fut d'une grande aide non seulement pour obtenir d'excellents résultat en français, mais aussi pour mieux comprendre les autre matières, même les plus difficiles.

En français, j'étais un des meilleurs de ma classe, En dissertation, en lecture, dans le commentaire des textes et en récitation j'étais aussi parmi les premiers.

Notre professeur de français, en seconde, s'appelait Des lion. C'était un homme de taille moyenne, plutôt grassouillet, le visage rond, barbu et à moitié chauve, et il portait des lunettes. Relativement âgé, il était gentil et compréhensif. De notre côté, nous l'aimions et le respections. A cause de sa corpulence et de sa barbe, nous l'avions, influencés par le roman de Daudet, surnommé Tartarin, non pas qu'il fût exubérant* *( En français dans le texte.) comme le personnage provençal, mais parce que, en faisant son cours, il avait certaines petites manies et un comportement bonhomme* *( En français dans le texte.) que nous trouvions drôles.

Je lui demandais souvent des explications sur les livres que je lisais. Il était toujours disposé à me répondre, que ce fût durant l'heure de classe ou après la leçon. Il s'arrêtait à mon pupitre et m'expliquait ce que je lui demandais, parfois même il le faisait en descendant l'escalier, sa serviette pleine de livres et avec la pile de nos cahiers sous le bras. Le pauvre Des lion mourut à Korça cette même année. Sa perte nous attrista, nous allâmes tous à son enterrement. Il fut inhumé au cimetière des militaires français de la Première Guerre mondiale. Sa tombe s'y trouve encore. Apparemment, personne ne s'est intéressé à venir retirer ses cendres pour les reporter en France.

La même année fut également marquée par la mort du directeur du lycée, Bailly Comte. Lui aussi était un brave homme. Il jouissait de notre sympathie et de notre respect. Il fut remplacé par Victor Coutant, jusqu'alors directeur du lycée de Gjirokastër. Nous, ses anciens élèves, nous en réjouîmes et allâmes lui souhaiter la bienvenue. Il ne dissimula pas sa satisfaction. Apparemment, le régime cherchait à appauvrir ce lycée en lui enlevant ses professeurs français, car Coutant entraîna à sa suite Brégeault, Garrigue et quelques autres. Mais notre nouveau directeur mourut lui aussi en France, où il était retourné pour les vacances et à sa place vint un professeur qui s'appelait. Léon Perret. Il était accompagné de sa femme et de son fil Roger, que j'avais comme camarade de classe.

Le lycée était un centre d'enseignement très important pour l'Albanie et en particulier pour Korça, surtout e] cette époque du régime féodal du satrape Ahmet Zogu Les programmes étaient identiques à ceux de tous les lycée de France et le régime de Zogu ne pouvait les modifier n tronquer les matières qui y étaient dispensées. L'administration albanaise n'avait aucune autorité sur les enseignants français, car ceux-ci étaient nommés en vertu d'un contrat et d'accords régulièrement passés, et Tirana ne pouvait les destituer éventuellement sans devoir verser une for. te indemnité. De telle sorte que les vues qu'acquéraient le; élèves dans cet établissement, même si, naturellement, i y était dispense une culture bourgeoise et que les professeurs, eux aussi d'origine bourgeoise, appartinssent à de: tendances politiques diverses, des royalistes aux socialistes différaient comme le jour de la nuit des conceptions féodales qui étaient à la base du régime de Zogu. Pour nous à l'époque, le lycée de Korça était un foyer progressiste et révolutionnaire. Je dis progressiste, car, d'une part, cE que nous y apprenions et lisions nous armait contre lE régime féodal, et, d'autre part, à travers le lycée, tantôt en cachette, tantôt de manière semi-clandestine, nous parvenions à mettre la main sur de la littérature vraiment progressiste, révolutionnaire et communiste, que nous distribuions secrètement à des camarades de confiance et, pour éviter d'être découverts, lisions toujours dehors, sur les collines environnant Korça, et jamais à l'internat. C'est ainsi que je lus à l'époque en français quelques fragments de «l'Etat et la Révolution» de Lénine, des discours de Staline, de courtes traductions de Karl Marx et «la Mère» de Gorki, alors interdite et encore non traduite en albanais.

L'étude approfondie de la Révolution française de '89, des autres révolutions qui suivirent en France et dans les autres pays, jusqu'à la Révolution d'Octobre, elle aussi traitée dans une optique bourgeoise, nous ouvrait malgré tout de nouveaux horizons de pensées, que nous complétions et éclairions par de nombreuses autres lectures historiques et littéraires.

L'histoire de France était très riche en événements. mais aussi en littérature ayant ces faits pour sujets. La bibliothèque du lycée. outre les manuels officiels, recevait des livres de littérature classique. mais aussi des ouvrages correspondant aux inclinations et aux tendances politiques des professeurs. C'est ainsi par exemple qu'il m'a été donné d'étudier sur la Révolution française outre l'histoire officielle, de nombreux ouvrages écru s à des périodes diverses, ceux de Lavisse. Michelet. Máthiez, Madelin. Malet et Isaac, les ardents discours de Danton. Robespierre, Saint-Just, et tant d'autres écrits. etc.

Naturellement, pour nous, fils du peuple, l'alpha et l'oméga de tout était la lutte contre Zogu et le renversement de son régime anti-populaire. On imagine alors avec quel zèle nous étudiions et comment nous interprétions dans nos esprits et dans nos cœurs tout ce que nous apprenions. Je me souviens de ma joie lors de ma première lecture des poésies de Ronsard, où je trouvai un sonnet sur les hauts faits de Skanderbeg. Nos cœurs, le mien et ceux de mes camarades, se gonflaient de joie lorsque nous récitions en français, puis traduits par nous-mêmes en albanais, les vers consacrés à notre héros prestigieux:



«O l'honneur de ton siècle! ô fatal Alban ois!

Dont la main a des fait les Turcs vingt-deux fois,

La terreur de leur camp, l'effroy de leurs murailles»* *( Quand nous étions au lycée, chacun de nous traduisait les vers du grand Ronsard selon ses capacités et son tempérament. Mais c’était un vrai plaisir que d'entendre notre camarade Nonda Bulka déclamer son sonnet, avec force gestes et passion, de sa voix aiguë et le visage tout rouge. Je cite ici, dans ces souvenirs, la traduction albanaise de Nonda Bulka (N.d.A).)



La profondeur du contenu de ce sonnet. l'art avec lequel il était composé nous exaltaient et ces sentiments gagnaient encore en force quand nous apprenions que leur auteur, Ronsard, était l'un des plus grands poètes français, et même l'animateur de la Pléiade. Au fil du temps, notre zèle dans nos études et nos recherches s'accrut encore et nous fêtions comme un véritable événement toute nouvelle «découverte» que nous faisions concernant l'Albanie dans l’œuvre d'auteurs français illustres ou moins connus. Nous nous exaltions en lisant que le grand Voltaire avait lui aussi évoqué Skanderbeg et les siens, alors que l'ouvrage en plusieurs volumes de Lamartine sur l'«Histoire de la Turquie», nous remplissait de fierté pour les longs passages et les chapitres entiers où sont cités en termes enthousiastes et avec force louanges, les Albanais, Skanderbeg, les hautes vertus de notre peuple, ses combats et ses prouesses innombrables. Plus tard aussi, quand j'ai feuilleté ce livre et indépendamment de ses imperfections scientifiques, de ses limitations idéologiques et autres défauts compréhensibles (au fond, Lamartine était avant tout poète), je dois dire que ses commentaires et considérations sur les Albanais et leurs vertus sont non seulement parmi les plus élogieux qu'une plume étrangère du siècle passé ait jamais écrits, mais qu'ils reflètent la réalité. Je fus ainsi amené à lire plusieurs autres auteurs de la célèbre Pléiade française. La lecture de Montaigne également, le philosophe voyageur, me procura une grande satisfaction, lorsque, dès le début de ses «Essais», il fait état des vertus de notre illustre Skanderbeg. Nous recherchions tout ce que l'on pouvait avoir écrit sur l'Albanie. En fait, elle n'était pas souvent mentionnée. Nous demandions à nos professeurs français de nous indiquer les oeuvres où nous pouvions la trouver le plus évoquée.

Nous faisions des commentaires en classe, lisions aussi en dehors de nos heures de cours, récitions et analysions tous les grands classiques français à travers les siècles, depuis Marot, Du Bellay, Corneille, Racine, Molière, Boileau, etc., qui alimentaient aussi nos sujets de composition. Nous bondîmes de joie lorsque le professeur qui nous expliquait «Andromaque» de Racine nous apprit que cette tragédie avait pour théâtre Butrint, en Albanie. Cela m'incita à lire avec attention toutes les oeuvres de cet auteur, bien que je n'eusse pas pour lui un goût particulier. Les lettres de Madame de Sévigné non plus ne m'emballaient guère, car, bien que joliment écrites et composées avec maîtrise, elles étaient le propre d'une femme bavarde, désœuvrée, qui tend l'oreille de côté et d'autre sur ce que l'on dit et qui se complaît à des cancans. Naturellement, elles n'en ont pas moins une grande valeur comme chronique de son siècle.

J'aimais bien davantage les comédies de Molière, car, superbement conçues et pleines d'esprit, elles incitaient aussi à réfléchir et à tirer des conclusions sur la vie, les coutumes et les idées de son siècle. A Gjirokastër, car à Korça il n'y avait pas d'organisation d'étudiants, j'avais joué dans certaines pièces de Molière, qu'après avoir traduites, nous mettions en scène et interprétions nous-mêmes.

Les fables de La Fontaine occupaient naturellement une place importante dans les heures consacrées à la littérature française. Nous en avions appris un bon nombre par cœur. Je goûtais les «Maximes» de la Roche Foucauld, mais elles nécessitaient un gros effort pour être comprises. Notre professeur de littérature qui, semblait-il, l'appréciait beaucoup, avait à mes yeux un tort: il nous donnait comme sujet de composition mensuelle ou trimestrielle une de ces maximes. J'aimais bien aussi Boileau pour ses critiques cinglantes, pénétrantes et froides comme un poignard.

Lorsque nous commençâmes à étudier la période de la Révolution française, la plus importante et intéressante de l'histoire de France, notre attention atteignit son comble. J'en suivais le cours avec passion non seulement dans les livres, mais aussi en écoutant très attentivement les explications de notre professeur et en lisant les textes qu'il nous recommandait en dehors des manuels. De telle sorte que j'acquis de vastes connaissances sur le mouvement des diverses factions en lice, Girondins, Montagnards, Feuillants et Jacobins. Je savais bien plus de détails qu'il n'y en avait dans notre manuel sur la véritable personnalité de Mirabeau, sur ce qu'il disait et faisait derrière le dos de la révolution. Par ailleurs j'aimais et admirais beaucoup l'éminente figure de Marat. L'appel de Danton «De l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace»'~ m'exaltait. C'était une devise que nous devions appliquer, nous aussi, pour renverser la monarchie abhorrée de Zogu, disais-je à un de mes camarades d'alors, Enver Zazani, au cours de nos promenades dans les vignes de Shëndëlli.

Je suivais attentivement en esprit la chute des têtes, depuis celle de Louis XVI jusqu'à celle du révolutionnaire incorruptible Robespierre, tranchées par la guillotine et tombant dans la corbeille. J'étais impressionné par les derniers mots de Danton qui demanda au bourreau d'embrasser une dernière fois son compagnon. Le bourreau l'en ayant empêché, Danton lui dit, dans une phrase restée fameuse, que, malgré tout, il ne pourrait pas les empêcher de s'embrasser dans la corbeille. Mais plus que tous, j'aimais les Jacobins, Robespierre et Saint-Just, parce qu'ils étaient droits, attachés à leur patrie, intransigeants contre la féodalité et la monarchie, rigoureux contre les factions réactionnaires de la bourgeoisie montante, maîtres dans l'art de mettre sur pied une armée révolutionnaire et une politique révolutionnaire, aussi bien à l'intérieur, que contre la coalition des monarques qui encerclait la France.

A propos de révolution, je me souviens d'un épisode très émouvant pour moi. J'étais rentré de Korça à Gjirokastër pour les vacances et un jour je demandai si l'on avait vu Vehip Qorri, mon pauvre ami aveugle. On me dit qu'il était malade. Je demandai à mon père quelques leks, achetai une miche de pain blanc, un morceau de fromage et une bouteille de lait et allai rendre visite à Vehip dans son misérable hangar. Je n'avais pas besoin de dire mon nom, car il me reconnaissait à ma voix. J'ouvris la porte de l'abri où, à un coin, il gisait, ramassé sur lui-même et enveloppé dans sa limousine.

«Père Vehip, je suis heureux de te voir, lui dis-je à voix haute. Je te souhaite une prompte guérison».

Vehip rejeta sa limousine, se remua avec peine et se mit à parler en vers comme il en avait coutume. Il me dit plus ou moins ceci:



«Je suis très heureux de te savoir revenu

Il me semble avoir retrouvé la vue

La flûte de Vehip s'est remise à chanter

Malheureux que je suis de ne pouvoir te regarder

Mais c'est toi Enver, mon jeune ami, je te reconnais.»





Je m'assis près de lui, il m'embrassa, je chauffai son lait après l'avoir versé dans un vieux récipient métallique qu'il avait là, lui préparai une bouillie et nous nous mîmes à bavarder. Il m'interrogea sur mon école, sur les cours et me dit:

«Je suis bien malheureux de n'avoir jamais pu étudier».

Je tentai de lui remonter le moral:

«D'autres avant toi et même de grands hommes ont souffert de diminutions physiques», et je lui racontai qu'un illustre compositeur du nom de Beethoven, qui jouait du piano et chantait la Révolution française, finit par devenir sourd.

«Tu ne vois pas, mais tu joues admirablement de la flûte, ajoutai-je et tu chantes au peuple qui se dressera un jour dans la révolution.»

Vehip leva ses yeux sans vie et me demanda

«Qu'est-ce que c'est la «révolution»?»

Je me mis à lui expliquer, lui parlai de Robespierre et lui dis finalement:

«Le jour viendra où le peuple en armes se soulèvera et bouffera la tête au roi et aux agas».

Vehip, sa cuillère à la main, le visage enflammé de fièvre me dit:

«Veux-tu me répéter le nom de ce Français?

- Robespierre», répondis-je, et Vehip, sur-le-champ,. de lui composer un couplet:



«O fameux Robespierre, je ne te connaissais pas Mais Enver aujourd'hui m'a tant parlé de toi Hardi, inflexible, c'est ainsi que je te vois!»





Quand je le quittai, il me demanda:

«Est-ce que j'arriverai à la vivre, cette révolution?

- Bien sûr que oui et tu jouiras de ses fruits, caralors c'est le peuple qui sera au pouvoir».

Après la Libération, lorsque je me rendis à Gjirokastër, je vis Vehip apparaître devant moi. Les camarades. avaient pris soin de lui. Il m'embrassa et me dit:

«Enver, tu as tenu parole, maintenant je peux mourir.

- Non, père Vehip, lui dis-je, maintenant, tu dois vivre, parce qu'au son de ta flûte tu dois chanter les exploits du peuple, du Parti, des partisans».

Il reprit des forces et vécut, serein, jusqu'au jour où il s'éteignit, à l'asile des vieillards de la ville.

Mais depuis ces années de ma jeunesse, alors que moi-même à Korça j'étais engagé, plein de zèle, dans des lectures et des débats pour apprendre ce qu'étaient la révolution et les révolutionnaires, beaucoup d'eau devait couler sous les ponts et d'événements se produire avant que Vehip Qorri pût assister, à Gjirokastër, au triomphe de notre révolution.

Pendant ces années-là, je m'attachai à suivre non seulement le cours précipité des événements de la révolution, mais aussi sa préparation. Je lisais donc avec avidité les encyclopédistes, les oeuvres de Diderot, du «Neveu de Rameau» à «La Religieuse» et à la «Lettre à d'Alembert». Je lisais le «Contrat social» et «Emile» de Rousseau, des oeuvres de Voltaire, son «Dictionnaire philosophique», «Candide», l'«Histoire de Callas» et jusqu'au «Carnaval de Venise».

Je me souviens de ce qui m'arriva une fois avec un camarade à moi du lycée de Gjirokastër. Il s'appelait Vehap Ciu. Il était une année 'au-dessus de moi et très fort en maths. Les solutions qu'il trouvait aux problèmes étaient si originales que nos professeurs les faisaient publier dans les Annales de mathématiques en France, à côté de celles des autres lycéens français. Vehap couchait dans ma chambrée, il oubliait même de manger, et laissait le fromage qu'on lui envoyait de Gjirokastër pourrir dans son armoire et empester la pièce. Et voici l'épisode:

Un soir, une fois r entrés dans notre chambrée, quand nous eûmes commencé nos discussions philosophiques comme nous en avions l'habitude, je dis à Vehap:

«pourrais-tu, Vehap, me résoudre ce problème qui me semble incompréhensible? Dans un endroit où sont réunis les rois de Voltaire, dans «le Carnaval de Venise», il y a un fauteuil vide (cela c'était moi qui l'inventait). Je ne comprends paurquoi Voltaire a laissé ce siège inoccupé».

Et Vehap de me répondre:

«S'il s'agissait d'une question sur un théorème de géométrie, je pourrais te répondre, mais ces trucs-là dont tu me parles, je n'y pige rien».

Un camarade intervint et me demanda

«En fait, pourquoi l'a-t-il laissé vide, Enver?

- Il l'a réservé au roi Zogu, lui répondis-je, car le jour viendra où, lui aussi, comme roi détrôné, ira à ce Carnaval. . . »

Lorsqu'un de mes professeurs me prêta l'«Histoire de la Révolution» de Mathiez et celle de Jaurès, je compris alors encore mieux les événements, le rôle des masses, de la bourgeoisie, des révolutionnaires et le conflit de leurs idées.

Une série de romans de Dumas père, de Hugo, d'Anatole France complétaient mes connaissances. Je «dévorais» A. Dumas père, j'appréciais fort Anatole France et Victor Hugo était mon poète préféré. Je lisais avidement toutes ses oeuvres en prose, son théâtre et surtout son oeuvre poétique. Je savais par cœur des milliers de ses vers. J'aimais Hugo et je le défendais contre ses détracteurs.

Notre professeur de français, Mar aval, qui ne l'aimait pas trop, me dit un jour:

«Il te manque les cheveux longs et le gilet flamboyant de Théophile, pour bien défendre Hugo».

A la dissertation française de la première partie du baccalauréat, je tombai justement sur un sujet sur Hugo. Les questions arrivaient de Paris dans une enveloppe cachetée et étaient du même niveau que celles de tous les lycées de France. Naturellement, je passai très bien l'épreuve de français. Victor Hugo vint à mon aide.

Je trouvais aussi très intéressante la période de Napoléon, le Premier Empire. Nous l'étudiions en détail. Nous connaissions le nom de chaque maréchal, les forces qu'il commandait et les positions de combat à chaque bataille, qui était accompagnée de cartes. Nous avions appris comment la terreur thermidorienne étouffa la révolution, comment la bourgeoisie montante avait instauré sa dictature farouche et porté au pouvoir un dictateur, un despote, qui transforma la république en empire. Nous admirions Napoléon pour son génie militaire, pour sa maîtrise dans les batailles où il fondait comme la foudre sur ses ennemis, mettait en déroute leurs coalitions. Mais, si Napoléon était un réformateur, un grand organisateur et un administrateur remarquable, et si ses troupes, dans leurs conquêtes, renversaient des trônes et portaient partout où elles pénétraient en Europe l'esprit de la révolution, il était aussi un despote, un tyran, un asservisseur du peuple français et des autres peuples. J'avais lu sur cette période beaucoup de livres et de romans, qui naturellement enrichissaient ma culture et attisaient ma haine des oppresseurs, mais je m'instruisais de leurs actions, de l'évolution sociale de l'époque, des idées en cours de développement. Tout cela me préparait politiquement à mieux discerner la juste voie parmi les difficiles chemins de la vie, ceux dans lesquels nous devions avancer en ces années très sombres pour notre patrie et pour nous, les jeunes.

La période postérieure de l'histoire de France et de l'histoire universelle, autrement dit l'histoire des temps modernes et l'histoire contemporaine, comme nous les appelions, et qui étaient au programme des classes de première et de philosophie, nous ouvrit de nouveaux horizons et de nouvelles perspectives. Un jour, le professeur qui nous parlait de Napoléon III ou de Napoléon le Petit, de Sedan, de Versailles, de Thiers et de Bismarck, évoqua aussi la Commune de Paris et les Communards. Nous étions préparés, et nous tendîmes l'oreille. Pour la première fois il cita le nom de Karl Marx et le «Manifeste communiste». En cachette je m'étais procuré, de France, l'«Histoire de la lutte des classes en France», mais je n'avais pas encore lu le «Manifeste». Je levai le doigt et demandai au professeur

«Mais qui était Karl Marx et que voulait-il faire?»

Le professeur me répondit:

-3e ne suis pas marxiste et il nous est interdit de parler ici de lui; malgré tout, je vous en dirai quelque chose».

En effet, c'est ce qu'il fit, mais en dénigrant Marx.

En ce qui concerne le «Manifeste», cette brochure finit par tomber dans mes mains de façon clan des tine. J'étais à Korca depuis un an, j'avais pas mal de camarades dans la ville, et parmi eux des ouvriers. Un dimanche, alors que nous nous promenions près du siége de l'Eglise métropolitaine, un ouvrier de Korça, plus jeune que moi, mais dont je ne me rappelle plus bien le nom, c’était peut-être Foni Thano, me dit

« Viens prendre un gâteau chez Koci Bako »

Nous entrâmes dans la pâtisserie de ce dernier et lui commandâmes chacun un gâteau. Koci demanda à Foni:

«Qui est cet étudiant?

- Il est des nôtres, répondit Foni.

- Vous ne pouvez pas venir aussi parfois chez moi, vous les lycéens? me dit Koci. Je ne crois pas que a pâtisserie «Stamboll» en fasse de meilleurs que les miens. Ou bien est-ce parce que là-bas il y a des miroirs de tous les côtés?»

Les mots de Koci me touchèrent. La troisième fois que j'allai chez lui, il ne s'y trouvait personne, il s'approcha de moi, m'apporta mon gâteau habituel et me dit

«Le gâteau coûte un lek, mais ce que je vais te passer est bien meilleur et ne coûte rien; cache-le, lis-le, traduis-le et rends-le moi».

C'était le «Manifeste». Je le fourrai dans mon sein, serrai fortement la main à Koci et sortis. En chemin vers l'internat, j'avais l'impression que les gens me regardaient et se demandaient: «Qu'est-ce qu'il peut bien avoir dans la poitrine?»

En langue et littérature albanaises, la seule matière importante dispensée au lycée dans notre langue maternelle, nous avions pour professeur Kostaq Cipo. C'était un des enseignants les plus capables, sinon le meilleur de l'Albanie d'alors. Au lycée, il jouissait d'une grande autorité, nous l'aimions et le respections beaucoup. Il connaissait la littérature albanaise, comme on dit, sur le bout des doigts. Mais naturellement il était aussi très fort en grammaire et en syntaxe. Pourvu d'une vaste culture, il possédait aussi le latin, l'italien, l'allemand, le français, le grec, et peut-être d'autres langues encore. Avec nous, ses élèves, il se comportait très bien, nous aimait comme nous l'aimions, et ne manquait pas une occasion de nous soutenir. Je suivais ses cours avec un grand intérêt. Il nous parlait avec beaucoup de compétence de notre littérature, des promoteurs de notre Renaissance nationale, des Albanais d'Italie. Il n'évoquait que fort peu ou pas du tout les plumitifs du régime, qu'il n'aimait pas, en démocrate progressiste qu'il était. Nous devinions bien qu'au fond de lui il était antizoguiste, mais il se gardait de s'exprimer ouvertement. II se bornait à quelques .allusions ironiques. Nous disposions de peu de textes littéraires en albanais, et les livres de nos poètes de la Renaissance, Naim Frashëri, Çajupi, etc., qui étaient publiés, étaient difficiles à trouver,



à acheter; le régime pourri de Zogu n'avait pas un plan de publications même en ce qui concernait ces oeuvres.

Cipo nous expliquait beaucoup de choses, pour la plupart oralement; il nous les dictait, nous les donnait à copier chez nous. Lorsqu'il parlait, que ce fût en classe ou dehors, il levait la tête en l'air ou fixait les yeux au plafond sans jamais vous regarder dans les yeux. En albanais, j'étais parmi les premiers; Cipo appréciait mes compositions et j'étais très heureux de jouir de son estime. Si je ne m'abuse, il avait fait ses études en Italie et il avait aussi vécu parmi les Albanais longuement établis dans ce pays, ce qui expliquait sa passion pour la littérature arberèche. Les auteurs arberèches figuraient naturellement au programme, mais, lorsque venait leur tour, il rayonnait. Il nous communiquait son amour de De Rada et de son «Milosao» qu'il savait presque par cœur et dont il nous récitait des fragments en arberèche. Nous comprenions difficilement ce parler, mais, avec son aide, nous nous mîmes à la tâche et goûtâmes peu à peu tant De Rada et Zef Sérembé, que Gavril Dara et Zef Schirò. A chaque leçon, Cipo passait d'un sujet à l'autre, se laissait aussi aller à des plaisanteries qui suscitaient nos rires, mais avec «mesure». Souvent il usait de l'ironie à notre égard, mais jamais méchamment. Il nous expliquait bien d'autres auteurs albanais, Fishta, Konica et Noli, bien qu'il fut antireligieux. A propos de Fishta il nous disait:

«Efforçons-nous de comprendre ce qu'il y a de viril en lui, quant au reste jetons-le à l'eau!»

Il faisait l'éloge de Faik Konica comme écrivain érudit et polémiste; il louait aussi Fan Noli, surtout ses traductions. Nous entendions r arement les poésies de Noli de la bouche de Cipo, mais nous les apprenions tout seuls, surtout celles qui avaient pour cible Zogu. Naturellement, j'avais appris l'élégie sur Bajram Curri,* celle sur Luigj Gurakuqi* *( Figures éminentes de l'histoire d'Albanie.) et tant d'autres choses que j'aimais beaucoup, parce que Noli était aussi un homme éminent, un démocrate, un antizoguiste. Parmi les étudiants, la rumeur courait que «indépendamment du fait qu'il est prêtr e, Fan Noli est communiste, il a été en Russie», etc.

Avec son amour de la littérature albanaise, Cipo ne pouvait naturellement pas négliger le riche folklore de notre pays. Souvent nous lui demandions des explications lorsque nous lisions dans les trésors de notre création populaire quelque fragment écrit en un albanais difficile, caractéristique de certaines régions montagneuses.

Cipo éprouvait de I'admiration pour les albanolobues, surtout pour les allemands et les autrichiens, mais ìl ne poussait pas ee sentiment jusqu'à l'idolâtrie, comme le faisaient certains autres. Il aimait les grands auteurs allemands en général, connaissait aussi à fond la littérature allemande, matière qu'il devait nous dispenser , car elle était au programme de la classe de philosophie, si je ne m'abuse. Quoi qu'il en fût, au lycée déjà je lisais avidement Goethe et les drames de Schiller. Cipo nous récitait les Nibelungen, Eulenspiegel et beaucoup d'autres oeuvres d'auteurs allemands, surtout romantiques. Peut-être les connaisait-il surtout parce qu'ils figuraient au programme de son cours, mais j'avais l'impression que, tout en n'étant pas «germanophile», il avait une sympathie particulière nour la. littérature allemande. Il aimait aussi la littérature itaEenne, mais n'en parlait pas beaucoup. C'était le moment où. en Italie, le fascisme s'était solidement installé au pouvoir. le temps où Zogu se mettait toujours plus sous la férule de Rorne et bradait l'Albanie. Il va de soi que pour ces raisons, à part les anciens souvenirs, le peuple, la jeunesse, les gens de progrès ne voulaient pas entendre parler des Italiens. A propos des pepinos, nos mandolines étaient tout à fait à l'unisson avec celle de Cipo.

En féru de folklore qu'il était, Cipo nous donnait des devoirs à faire en cette matière en dehors de l'école. En ce qui me concerne, il me chargea de lui préparer, pour mon retour de vacances de Gjirokastër, une description très détaillée d'une «noce gjirokastrite». Je me souviens d'avoir fait ce devoir avec soin en notant, en même temps que les usages, un grand nombre de chants entonnés à l'occasion de noces. J'en remplis trois cahiers et les lui portais à la rentrée. Il fut satisfait de mon travail, et me félicita de ma passion pour le folklore. J'avais déjà noté sa bienveillance à mon égard dans les recommandations qu'il me faisait chaque fois que j'allais en vacances à Gjirokastër. Il m'appelait et me disait de sa voix mince et traînante, en levant les yeux au plafond et en battant des p,aupières:

«Voyons, Hoxha, ce que tu vas nous rapporter de nouveau de Gjirokastër! Collecte-moi ceci, cela, etc.»

Je ne manquais jamais de tenir mes promesses. Je respectais et aimais beaucoup ce professeur, qui m'a inculqué l'amour de ma langue maternelle, des trésors de la patrie, qui nous orientait toujours avec rectitude dans la juste voie du patriotisme et de la démocratie.

Plus tard, quand je fus nommé professeur à Korea, nous devînmes collègues. Après la Libération, lorsque l'ancien ministre de l'Instruction publique Gjergj Kokoshi, fut condamné pour son activité hostile, je fis appeler mon vieux professeur et lui proposai le poste de ministre. Il accepta, oeuvra très consciencieusement comme ministre et homme de lettres, jusqu'au jour où il fut emporté par uñ cancer. Sa mort m'affecta profondément, car je conservais les meilleurs souvenirs de nos rapports au lycée, je me rappelais mes angoisses et mes joies lorsque je me présentai à la première partie du baccalauréat, qui était aussi difficile qu'en France, et Cipo, me disant quand je passai dans le couloir:

«Hoxha, tu m'as fait une très bonne composition!»

Mais revenons à l'internat, car c'est là que j'ai passé une bonne partie de ma vie scolaire. J'en garde de très bons souvenirs mais aussi de moins bons. Ceux-ci concernent la bureaucratie qui y régnait, alors que la vie commune que nous y menions m'a laissé les meilleures impressions. J'ai toujours été optimiste, de nature franche, cordiale, et ouvert en général avec les gens et avec mes camarades. Je me liais, communiquais très facilement avec les autres. De telle sorte que, avec le début de mes études au lycée, commença aussi pour moi la vie régulière «de famille» à l'internat. C'était effectivement une grande famille, comprenant des éléments de toutes les régions du pays, à part les Korçois. J'avais des camarades de Shkodër, Mirdite, Mat, Peshkopi, Kosove, Vlora, Tirana, Elbasan, Gjirokastër. Nous étions quelque cent cinquante et, chaque année, arrivaient des nouveaux, et même des garçons relativement âgés venaient grossir les effectifs des classes moyennes, mais aussi des classes inférieures. A l'internat étaient admis dans certains cas des élèves non boursiers, dont les familles payaient elles-mêmes les frais d'inscription.

Malgré certaines petites choses qui clochaient, la vie dans notre internat était régulière, normale, elle était soumise à des règles intérieures, qui nous semblaient alors rigoureuses, mais dont beaucoup, à mieux en juger, étaient indispensables. Le matin, nous nous levions tôt, au bruit d'une clochette qu'Ilo faisait tinter en passant d'un dortoir à l'autre. C'était plutôt agaçant mais indispensable. Guri et lui nous assourdissaient avec leur clochette, et nous les envoyions parfois à tous les diables sans nous gêner, mais eux non plus ne manquaient pas de riposter dans le parler savoureux de Korça. Chaque action à l'internat était annoncée par une sonnerie et nous nous y habituâmes. Hiver et été, l'hiver mémé quand il faisait très froid et qu'il neigeait, à peine levés de nos lits au tintement de la sonnette, nous sortions dans la cour devant les latrines pour attendre notre tour, puis revenions rapidement avec notre savonnette personnelle et notre serviette autour du cou (au début nous ignorions la brosse à dents) allions nous débarbouiller dans la salle aux lavabos, nous coiffions dans nos chambres et nous nous dirigions aussitôt vers l'étude où nous passions obligatoirement une heure et demie. Il fallait être ponctuel, si l'on ne voulait pas encourir de punition et la sanction la plus sévère était d'être consigné le dimanche, ce que nous redoutions «comme la mort»!

Après l'étude du matin, nous allions prendre notre petit déjeuner. On nous servait généralement du fromage avec du thé ou du lait et de la marmelade, jamais un plat. Nous ne mangions de mets qu'à déjeuner et à dîner.

Après le petit déjeuner, nous ramassions nos livres, nous nous mettions en rangs et nous acheminions ver s le lycée, toujours accompagnés par le surveillant; nous nous écartions très rarement des rangs. Cinq ou dix minutes avant le début des cours, ou bien nous entrions dans la petite cour du lycée, ou bien restions dans la ruelle à faire les cent pas jusqu'à ce que sonne la cloche, maniée cette fois non plus par Guri mais par le concierge du lycée, le fameux Nisi. Les cours terminés surtout ceux de l'après-midi, mais dans la matinée aussi quand un professeur était parfois absent, nous retournions en rangs à l'internat. Au retour, certains tentaient bien, avec ou sans permission, de s'écarter du groupe. Dans ces cas--là on avait parfois recours à un petit mensonge pour tromper le surveillant, à de petites querelles ou à des trucs pour donner le change au concierge Nisi. C'était la manifestation d'un instinct naturel de liberté, d'indépendance, de contestation de la discipline bureaucratique. Ce trajet, en quelque sorte sous escorte, je m'en souviens aujourd'hui avec le sourire, mais le fait est qu'à l'époque, quand nous étions jeunes, ni moi ni mes camarades ne pouvions le supporter, il suscitait en nous un sentiment d'agacement qui allait jusqu'à la révolte. Malgré tout, les règles étaient les règles et il fallait les respecter. Sinon, on était flanqué à la porte du lycée.

Après avoir déjeuné, nous nous promenions dans la cour de l'internat jusqu'à ce que vînt l'heure de retourner au lycée, car, comme je l'ai dit, nous avions cours tous les après-midis. Le seul local où il nous était permis d'entrer quand nous voulions, était l'étude, alors qu'il nous était interdit d'aller dans les chambrées pour nous étendre ou nous reposer à la mi-journée. Elles étaient fermées à clé et ouvertes seulement avant que nous n'allions nous coucher pour la nuit. L'après-midi, à notre retour du lycée, nous déambulions de nouveau dans la cour, jouions, chantions, causions et discutions jusqu'à ce que vînt le moment d'entrer dans l'étude pour une heure et demie, ce qui était obligatoire, avant d'aller dîner. Puis, après un court moment de pause, de nouveau deux heures d'étude avant le coucher. Qui le désirait pouvait rester dans l'étude n mène plus tard. Tel était en général notre programme de la journée à l'internat.

L'emploi du temps de l'étude était bien organisé et nous le respections presque tous. Cela nous était d'une grande aide pour nos cours. Au tintement de la cloche, nous entrions dans l'étude et nous plongions dans nos devoirs ou nos leçons, dans un silence complet. Chacun avait pris la bonne habitude, s'il arrivait en retard, d'ouvrir la porte doucement et de gagner sa place sur la pointe des pieds. Durant le temps d'étude, les bavardages, car nous étions deux par banc, se faisaient à voix basse. Si quelqu'un avait besoin de sortir, il devait demander la permission au maître d'étude, qui était toujours présent et, si parfois il s'absentait, se faisait remplacer par l'un des lycéens les plus âgés. Particulièrement en hiver, lorsque dehors il gelait, l'étude était bien chauffée par le poêle mais sut-tout par nos haleines, car, aux heures de récréation, n'ayant pas où aller, nous restions dedans, bavardions ou chantions des chansons de nos régions d'origine.

Je ne me souviens pas d'une seule véritable dispute entre camarades à l'internat. Au contraire, nous étions tous très liés. On n'y observait aucun esprit étroit de clocher. On ne voyait jamais par exemple, les garçons de Gjirokastër, de Shkodër, de la Malesia, de Delvina ou d'ailleurs, groupés à part suivant leur région d'origine. Cette solidarité de l'internat se manifestait aussi dehors, quelquefois avec violence, contre les gens de l'endroit, surtout aux matchs de football. A l'internat nous avions notre équipe. Je ne jouais pas, mais des camarades à moi, surtout ceux du Nord, en faisaient partie. Nous avions parmi nous d'excellents joueurs, passionnés de ce sport, comme Anton Mazreku, Rifat Jolldashi, Zef Mirdita, etc.

Un jour, notre équipe affronta l'équipe locale de «Skanderbeg». Celle-ci aussi comptait dans ses rangs de bons joueurs, comme Pilo Peristeri, Teli Samsuri et d'autres. Je crois me rappeler que nous avons gagné, mais à la fin de la partie, je ne sais trop pourquoi, les sangs se sont échauffés et les deux camps en sont venus aux mains. Nous, supporters de l'internat, avons fait irruption sur le terrain, mais les partisans de Korça en firent autant. Il s'ensuivit entre nous une «belle» bagarre à coups de poing et de pied, que seule la tombée de la nuit fit cesser. Nous rentrâmes à l'internat, qui avec un oeil au beurre noir, qui en boîtillant, qui la chemise déchirée ou les boutons de sa veste arrachés. Naturellement, à l'internat., on en fit une histoire, au lycée également nous fûmes réprimandés, mais on ne prit de sanctions contre personne. Les sangs se calmèrent rapidement et par la suite nous nous souvenions en plaisantant de cette bagarre comme d'une «préparation à des batailles futures».

A l'internat, jamais personne n'eut à se plaindre de la disparition d'un objet personnel de son armoire. Sur le plan moral, c'était un trait fort estimable. De même, aucun des pensionnaires, s'il recevait des siens quelques vivres, ne refusait d'en offrir une partie à un copain qui semblait en désirer.

Les camarades originaires de ma région, celle de Gjirokastër, formaient un groupe assez nombreux. Aux moments de repos, moi qui aimais chanter des chansons de la Laberie je me joignais à certains d'entre eux et on en entonnait une.

L'internat regroupait des types originaux des plus divers et leur chemin dans la vie devait être aussi fort différent. Nonda Bulka avait dès lors des dons pour la poésie et la littérature. Nous l'appelions «le rossignol de Përmet». Il était complaisant, loyal, courtois, optimiste et démocrate dans le fond de son cœur. Et il le resta toute sa vie. Je l'aimais déjà beaucoup, et cette sympathie, je l'éprouvais en général pour les originaires de Përmet, comme Sotir Angjeli et d'autres, dont j'ai oublié les noms. Quant aux Delviniotes, ils étaient un peu fanfarons et ambitieux, mais, dans l'ensemble, c'étaient de bons élèves. Eqrem avait d'excellents résultats, Feim était fort en maths, Myslim était très simple et également doué pour les sciences exactes. Parmi leurs camarades delviniotes, il y en eut certains qui témoignèrent plus tard de la sympathie pour l'organisation de traîtres du «Balli kombëtar», mais sans jamais prendre les armes contre nous. Par contre, Abduulla Rami finit en prison comme baliste, il était têtu et bougon, pour np pas dire grincheux.

Les Shkodrans étaient de bons camarades, ils ne brillaient pus clans leurs études, mais ils avaient la parole facile, aimaient le sport et la plaisanterie. C'était le cas d'Anton Mazreku, l'orateur de l'internat, et le plus fervent supporter du ballon rond. Tef Jakova, lui, était un type silencieux. Il passait le plus clair de son temps au lit, plutôt que d'aller au lycée. Chaque fois que l'on entrait dans sa chambre, qui était proche du poêle central, on les trouvait, lui et Nazmi Uruçi (qui devint officier et fit une mauvaise fin), couchés dans leurs lits, non pas qu'ils fussent malad; s mais ils feignaient de l'être. Cette chambre était la fameuse «chambre des vétérans» de l'internat, dont la porte se fermait de dedans et où l'on n'entrait que si l'on connaissait le mot de passe. C'était la chambre des débats philosophiques, politiques et littéraires. Elle comptait aussi parmi ses pensionnaires Rasim Bako de Kosove, alors en classe de philo, un excellent camarade, souriant, profond (je ne sais pas ce qu'il est devenu), ainsi que Shefqet Shkupi, lui aussi en philosophie et avec qui nous devions être plus tard ensemble en France; originaire de Kosove, c'était un très bon copain, honnête et patriote, il devait devenir juge à Vlora. Dans cette pièce, quelque temps après, fut transféré aussi Nonda Bulka, puis ce f ut mon tour. J'en ai gardé les meilleurs souvenirs. Nous y recevions au.ssi la visite de camarades de dehors, comme Aqif Selfo, Sinan Imami, etc. A l'intérieur, on discutait et on fumait que c'en était un plaisir. Enfin, le surveillant de l'internat, Hasan Rami, venait se mêler à nous. Tef Jakova fumait la pipe et, lorsque arrivait un surveillant envoyé par le directeur pour faire son contrôle, Tef, par respect, cachait sa pipe allumée sous ses couvertures, mais les surveillants lui disaient, sans dissimuler leur sourire:

«Tef ! au moins n'empeste pas les couvertures.

- Oui, vraiment, que Dieu me damne, s'exclamait Tef, ce tabac me tue, je vais cesser de fumer!»

Quand le médecin venait faire sa visite d'inspection, il allait à Tef et lui demandait:

«Qu'as-tu, Tef?»

Il répondait

«Je vous jure, docteur, que j'ai mal au sommet du crâne ! »

En fait, Tef n'avait rien et cela devint une «phrase» familière pour le docteur Haki Mborja, un homme âgé, patriote, qui, lorsqu'il nous demandait: «Qu'est-ce que tu as?» et que nous lui répondions «J'ai mal au sommet du crâne», passait sans s'occuper davantage de nous.

Oui, mais un beau jour , alors que j'étais en première ou en philo, je ne sais plus trop, je me sentais très mal, j'avais une très forte fièvre et presque perdu mes sens.

Lorsque vint le docteur, il me découvrit la tête sur la quelle j'avais relevé mes couvertures et me dit en passant:

«Comme toujours le sommet du crâne?»

En fait, j'ètais très malade et je le rappelai, mais il ne m'entendait pas. Je saisis alors la bouteille d'eau posée sur le rebord de la fenêtre et la lançai pour attirer son attention. Le malheureux salar ma, revint sur ses pas et, après m'avoir examiné, déclara qu'il fallait me soigner d'urgence. A l'internat, il n'y avait pas d'infirmerie proprement dit, de telle sorte que mon parrain, Ramiz Shehu, ami de mon père, m'emmena chez lui, où je séjournai quelques semaines, jusqu'à ma guérison. Lorsque je me levai, j'allai présenter mes excuses au docteur Haki et le remercier.

Rasim Bako était le principal organisateur de nos discussions dans cette pièce. Un après-midi, «Capsule» (c'était le surnom de Nazmi Uruçi) nous prit tour à tour, nous qui occupions cette chambre, et nous annonça que tard dans la soirée, à dix heures, il y aurait des débats et que Rasim présenterait le rapport de circonstances. Nous nous ré unîmes. Rasim comme d'habitude était couché. Tef aussi. Les débats commencèrent; Rasim prit le premier la parole et pendant un quart d'heure il se mit à tenir des propos pessimistes sur la vie, sur la vanité de l'existence et à exprimer d'autres idées de ce genre, qui, en réalité, ne concordaient pas avec les convictions que nous lui connaissions. Nous étions étonnés de l'entendre dire de ces choses. Quelle transformation s'était-elle donc produite en lui? Au cours du débat, pour illustrer son idée, il évoqua aussi l'asservissement de la Kosove par les Serbes, parla des souffrances et de la détresse des Kosoviens. Tef Jakova tirait sur sa pipe et disait de temps en temps: «Je suis d'accord avec Rasim».

Quand Rasim eut terminé, nous prîmes la parole tour à tour.

«Je suis de ton avis sur certains points que tu as soulevés à propos de la Kosove, dis-je à Rasim, mais je n'approuve pas tes vues philosophiques sur la vie. Etudierais-tu Ovide par hasard? Nous sommes étonnés de t'entendre considérer les choses de façon encore plus noire que Schopenhauer. La situation, bien sûr, est grave, la vie est difficile, mais elle mérite d'être vécue. L'homme, par nature, est une créature joyeuse, optimiste, etc.»

Après moi, d'autres camarades intervinrent, puis ce fut le tour de Bulka. Il était d'accord avec nous et dit:

«Je n'approuve pas du tout tes idées, Rasim. Tu veux nous peindre le monde qui nous entour e comme un enfer. En t'écoutant, j'ai eu l'impression d'entendre le chantre du pessimisme et de la vanité, Leopardi. As-tu tous tes esprits? La vie est belle et nous devons en jouir. Ne regarde pas les choses sous un jour si triste. Comme tu restes couché tout le temps dans ton lit, naturellement, tu ne goûtes pas la vie. Je comprends que tu aies la nostalgie de ta Kosove, où les Serbes persécutent nos frères, mais ni la douleur pour eux, ni la peine pour la détresse qui nous entoure, ne doivent te conduire au désespoir. Moi, je jouis de la vie», poursuivit Bulka, et il entama une de ses tirades romantiques. Il se mit à parler de Përmet en fleurs, de son joli village, Leusa, fleuri et couvert de cerisiers, et n'oublia pas d'évoquer aussi une jeune fille blonde, anonyme, mais qu'en fait nous connaissions, car il «brûlait» d'amour pour elle.

«Nonda a tout embrouillé, me dis-je, il a mis ies pieds dans le plat en mêlant aussi les filles dans cette affaire. . .»

«Ça suffit, Nonda, s'écria Tef, les autres aussi veulent parler.

- Ne m'interromps pas, protestait-il. Toi, tire sur ta pipe, tu m'as fair de Voltaire avant d'aller au lit».

En fait, Tef avait retiré sa taie d'oreiller, en avait couvert sa tête et s'était enveloppé le cor ps dans un drap blanc. Et Tef de commencer

«Moi, je suis un oiseau de Shkodër, bien que je m'appelle «Jakova», mais je n'ai rien à voir avec Rasim «Socrate» qui a parlé avant nous».

On éclata de rire en entendant surnommer Rasim «Socrate», mais Rasim rétorqua, coup pour coup:

«Capsule, prépare-moi la ciguë, je la boirai dès que Tef aura terminé son homélie!»

De nouveaux rires éclatèrent et Tef de poursuivre

«Rasim est musulman, Allah soit loué, mais moi je suis catholique, avec la bénédiction du pape, et, en catholique que je suis, je connais les prêtres et les diacres jusqu'au tréfonds d'eux-mêmes; je sais comment sont leurs molaires quand ils mastiquent toutes ces bonnes choses dans les églises, les couvents et les cellules, je connais leurs dents qui mordent le peuple et grignotent la fortune des gens à leur mort. En filleul du Vatican, j'approuve les ténébreuses pensées de Rasim. Je vous parlerai désormais, poursuivit Tef, en vers, comme monseigneur Fishta OFM, soit-il béni par le Saint-Père et le Duce. Dorénavant, ne m'appelez plus Tef Jakova mais Tef Lazare, car Fishta de l'OFM m'a ressuscité, m'a sorti de ma tombe pour rendre l'hommage qu'il devait à un de ses collègues, poète de renom.



Et Tef de déclamer:



«Vous, vers sauvages qui grignotez l'Humanité, Vous qui dans l'obscurité Me tenez en otage...»





Nonda f ut piqué au vif, il sauta sur ses pieds, et, dans un grand éclat de rire, comme ce camarade si sympathique en avait l'habitude, s'écria:

«Ah, tu m'as joué un bon tour, Rasim! Mais toi, Tef, tu es un salopard, tu as ouvert mon armoire et m'as chipé mon cahier de poésies».

Nous ne pouvions retenir nos rires. Nous comprenions maintenant pourquoi Rasim avait monté ce débat; il voulait confondre Nonda, en lui faisant ressortir le contraste entre ses idées optimistes et les moments de pessimisme où le plongeait un lapin que lui avait posé sa blonde.

C'était donc le genre de débats que nous avions dans la chambrée des «vétérans», tantôt sur un problème qui préoccupait l'opinion, tantôt en nous en prenant à une «faiblesse» d'un de nos camarades. L'humour et les blagues ne manquaient pas, mais le fait est que lorsque nous voulions mettre quelqu'un au pied du mur pour quelque «faux pas», comme dans le cas que je viens d'évoquer, au tr avers des plaisanteries et de l'humour, nous touchions aussi des problèmes d'aspect politique, philosophique, moral, artistique, etc.

Un soir, je fis un commentaire sur la nécessité d'étendre les libertés concédées aux étudiants. Mais je développai ce thème en en élargissant le cadre et en le fondant sur les principes du libre développement des individus et des idées. Tous les camarades intervinrent et Rasim tira la conclusion de ce que nous avions ressassé sous une forme ou une autre.

«J'approuve vos idées, dit Rasim, mais que devons nous faire avec Vaso et les autres surveillants, «nos bourreaux», ou plutôt «les vôtres», car, en ce qui me concerne, je ne sors pas de ma chambre et, lorsque je le fais, on n'ose rien me dire, parce que, selon eux, je suis «cinglé». Et puis, poursuivit-il, même s'ils veulent me punir, ils n'ont pas où m'envoyer, je n'ai ni famille ni un traître sou en poche. Ces débats, conclut Rasim, sont fort bons, nous sommes d'accord dans nos jugements, mais ils resteront sans fruit si nous n'attirons pas dans la bergerie de nos idées, un de nos surveillants, et le plus indiqué pour cela est Hasan Rami.»

C'était un jeune enseignant, sorti de l'Ecole normale d'Elbasan. Souriant, cordial, il se comportait bien avec nous, les internes. Il appuyait toujours nos revendications et quand nous lui demandions une permission, il ne nous la refusait jamais. C'était le meilleur de nos surveillants, pour ne pas parler de Koço, un camarade à nous de Korça, qui fut nommé à cette fonction quand nous faisions notre dernière année de lycée.

Les autres étaient vils et méchants. Pour la plupart, s'ils n'étaient pas des agents de la gendarmerie, ils s'étaient faits les instruments les plus serviles du directeur du lycée et de celui de l'internat. C'était le cas de Vasil, un sale type, grincheux, un infâme espion; de Rali, une grande perche, qui ne parlait même pas bien l'albanais, un faux jeton au cœur noir, qui rapportait tout au directeur; de Xheladin Nushi, un crétin, un âne bâté de zoguiste qui devait aller plus tard à Tirana servir «d'étalon» aux princesses, soeurs de Zogu. Je ne sais pas pourquoi nous l'appelions «Kamona». Mais la plus grande canaille, le plus mauvais et le plus malfaisant d'entre eux était Ahmet, un type genre vieille Turquie, espion de la police, sans coeur, qui avait un visage noir et des yeux de serpent. Il devait devenir plus tard un balliste féroce et finir en prison.

Les autres responsables de l'internat, à l'exception de Hasan et de Koço, étaient dans l'ensemble des grippe-sous, des hypocrites et des fripouilles, qui tripotaient les vivres des internes. L'un d'entre eux passait au crible le moindre de nos gestes, en faisait une affaire. C'était un homme de haute taille, qui avait dépassé la cinquantaine et s'habillait tout en noir, avec un long manteau et un chapeau mou, noir également. Il marchait comme un grand échalas sans tourner la tête d'un côté ou de l'autre, mais, quand il vous parlait, même s'il avait envie de vous dévorer vivant, il vous appelait «mon garçon». Il sortait rarement du bureau où il y manipulait les registres, les carnets, les comptes. Il avait ses petites affaires avec l'économe Pero qu'il contraignait à s'entendre avec lui. C'était lui qui passait les contrats avec les fournisseurs du dehors. Dans toutes ces opérations, il volait adroitement et sans scrupules à nos dépens. Mais nous finîmes par nous affronter. Dissimulant ses malversations avec ~rouerie, il se posait en économe parcimonieux, avisé et, pour être bien vu par le ministère de l'Instruction publique et en règle avec l'administration, il y envoyait une vingtième partie de ce qu'il chipait, au titre des «économies» et fourrait le reste dans sa poche. Il s'était ainsi acquis la réputation d'un fonctionnaire «intègre» et dévoué au régime. Il avait aussi établi la règle que chaque jour à l'internat il devait y avoir un surveillant choisi parmi les élèves, naturellement des classes supérieures, chargé de contrôler tout acte de la vie intérieure, prendre livraison des vivres de Pero, voir s'ils étaient en bon état, contrôler la cuisine, vérifier la propreté des chambres, s'intéresser aux camarades malades et organiser les groupes d'internes qui se rendraient à l'établissement de bains de la ville. Ce jour-là l'élève chargé de cette surveillance n'allait pas en classe.

Fort souvent, nous nous irritions de nous voir servir des mets immangeables. Tantôt les vivres n'étaient pas de bonne qualité, tantôt ils arrivaient en quantité insuffisante. Excédés, nous formâmes une délégation, dont je faisais partie, qui demanderait à parler au directeur de l'internat pour se plaindre auprès de lui. Comme d'habitude, on nous

dit: «Vous avez tort de réclamer, vous êtes fort bien nourris, vous n'avez jamais mangé aussi bien chez vous: vous êtes des boursiers, le roi fait des sacrifices pour vous», il nous fut débité des tas d'autres sornettes et menaces. Le roi aussi fut mis de la partie. Nous réclamâmes une fois, deux fois, puis, en désespoir de cause, organisâmes une jour née de grève. J'étais le sui- veillant du jour. J'allai prendre livraison des vivres et je constatai que la viande et le fromage sentaient mauvais, que la quantité de beurre était insuffisante. Je dis à Pero:

«Je n'en prends pas livraison!

- As-tu bien tous tes esprits, tu les prendras et comment!

- Ici, c'est moi qui commande et pas toi, lui répliquai je en colère.

- Ici ce n'est pas toi, mais le directeur qui commande ! s'écria-t-il. Je te conduirai à la direction.

- Tu peux bien aller même au diable, mais je n'en prendrai pas livraison!» conclus-je.

Le directeur me fit appeler dans son bureau et me, dit:

«Mon enfant, tu as tort, la viande est bonne, vous devez être disciplinés, les vivres doivent aller au plus tôt à la cuisine, car les garçons vont arriver du lycée, ils vont rester sans manger et tu en seras responsable, notes serons obligés de prendre des sanctions sévères, etc.»

J e lui répondis sur-le-champ

«Je vous prie, monsieur, de ne ras user de menaces! Je ne prends livraison pour mes camarades que de vivres non avaries.

- Pero, fit le directeur, interrompant la discussion. Porte les vivres toi-même a. la cuisine, quant à toi, dit-il s'adressant à moi, disparais!»

Je sortis en colère, allai au lycée et discutai de l'incident, avec nies principaux camarades de l'internat. Nous décidâmes de boycotter» à déjeuner les mets que l'on nous servirait. Je revins avant eux à l'internat et les attendis. Lorsque tous furent entrés dans la cour, je gravis deux marches du perron et parlai aux internes de la situation. Les camarades se mirent à crier:

«Nous ne bouffons pas des plats qui puent!»

Les responsables de l'internat, qui suivaient la scène de la fenêtre du bureau du directeur et écoutaient les cris et le vacarme, furent effrayés et fermèrent la porte à clé de peur que nous ne fassions irruption chez eux. Apparemment, on avertit par téléphone le commandant de la gendarmerie, car dix minutes s'étaient à peine écoulées que celui-ci arriva, escorté de plusieurs gendarmes. II les. laissa dehors et se rendit directement chez le directeur. Dans la cour, nous nous mîmes à crier encore plus fort. Peu après, le commandant ressortit avec, à la main, la feuille de papier en tête de laquelle était écrit mon nom, suivi de ceux de trois autres camarades. Il nous appela. Les camarades criaient, le tumulte dans la cour s'accrut, les gendarmes entrèrent et, au milieu d'un grand tintamarre, nous mirent en rangs et nous conduisirent à la gendarmerie. Là on commença à nous interroger, mais nous protestâmes avec force.

«Dites-moi, les garçons, pourquoi vous comportez-vous en rebelles?

- Nous sommes dans notre droit, mais vous plutôt, de quel droit nous arrêtez-vous? lui répondis-je. Nous ne devons pas nous défendre contre les fripons qui nous chipent la bourse que nous a allouée l'Etat? Nous n'acceptons pas de manger de la viande pourrie. En agissant ainsi, vous vous faites les complices de ces gredins.

- Dis donc, toi, tu vas la boucler! cria l'officier.

- Je n'ai aucune raison de me taire, répliquai-je, vous pouvez faire ce qui vous plaît!»

L'affaire fit grand bruit dans la ville, les professeurs du lycée furent alarmés, le téléphone se mit à tinter sans arrêt, assurément on discutait avec le préfet et quatre heures après nous fûmes relâchés. Nous retournâmes à l'internat, où les camarades nous reçurent avec effusion. Trois jours après cet incident, nous vimes arriver de Tirana le secrétaire général du ministère de l'Instruction publique, Luigj Shala. II nous interrogea, nous fit naturellement des remontrances, mais ne prononça contre nous aucune sanction. Des mesures furent prises à l'encontre de Pero, en qui on découvrit soi-disant le «coupable». Quoi qu'il en fût, depuis cette affaire les affidés de la direction prenaient leurs précautions avec nous. Nous avions gagné la partie, ils l'avaiEnt perdue.

Le travail le plus fastidieux à l'internat était le raccommodage de nos vêtements ou la remise en place d'un bouton arraché. Nous faisions cela nous-mêmes, car il n'y avait personne qui pût s'en charger. Les deux ou trois femmes de service se bornaient à laver nos vêtements, mais elles ne les cousaient ni ne les repassaient. La première tâche embêtante consistait à coudre notre numéro sur chaque pièce de vêtement pour éviter qu'elle ne se perde parmi les autres et la retrouver facilement quand nous la donnions à laver ; la seconde était de ravauder nos chaussettes, qui se déchiraient souvent, surtout aux talons. Nous regardions avec envie Shaqir Gjebreja faire ce travail. Nous l'appelions «l'arbitre des élégances». Shaqir savait raccommoder les chaussettes comme une jeune fille de bonne famille, en s'aidant d'un oeuf en bois, et ses vêtements étaient toujours repassés impeccablement, car il les faisait repasser en ville chez une connaissance à lui. Nous, les autres, nous recourrions à un moyen plus pratique et usions des «moyens du bord»: nous placions nos pantalons sous le drap ou sous le matelas. Dans les deux cas, le lendemain, le résultat était piteux: dans le premier, le pantalon était froissé et ressortait non pas avec un, mais avec deux ou trois plis; dans le second, sur le pantalon s'imprimaient les «dessins» des ressorts métalliques du sommier du lit. Nous pratiquions cette manière de «repasser» surtout les samedis soirs, afin d'être prêts pour la promenade habituelle du dimanche sur le boulevard et dans les ruelles. Shaqir était également le maître chorégraphe de la première chambrée. Il nous apprenait le «charleston»! Nous nous tenions tous au pied de nos lits et dansions cette danse moderne, alors que Shaqir, à l'entrée de la pièce, dansait, lui, sans s'appuyer, en chantant «... that's my baby», et accompagnait nos mouvements_ en jetant d'un côté et de l'autre les larges extrémités de son pantalon.

Notre chambre avait vu bien des choses: les querelles d'Akil Sakiqi (qui devait devenir officier de Zogu et poursuivre ce métier sous l'occupation fasciste), avec Ismall Topçiu, le jeu du 31 de Lezo Çami (lui aussi finit en. Prison comme balliste), jeu qui commençait, comme disent les Korçois, à la: Saint-Sylvestre (naturellement en cachette) pour se terminer à la veille des examens.

Quant à mon vieux camarade Selami Xhaxhiu, à coté de qui je couchais, il souffrait d'insomnie. Je me demande comment ce garçon se maintenait en vie ! Il ne dormait qu'une heure, tout au plus une heure et demie par nuit! On pouvait se réveiller à n'importe quel moment, on le trouvait toujours les yeux ouverts.

«Selami, lui demandions-nous, quelle heure est-il?» Il sortait alors de sa poche un vieil oignon à couvercle et nous disait l'heure.

Malgré tout, Selami était très calme. Seulement il grinçait des dents toute la nuit, et le malheureux avait en plus les dents gâtées ! Parfois, pour rire, lorsque, de très bon matin, je lui demandais l'heure, il me répondait:

«Pourquoi t'intéresses-tu à l'heure, tu n'as qu'à écouter Selman Riza qui psalmodie en bas dans la cour, tu devineras l'heure qu'il est.»

Selman Riza était un camarade à nous, originaire de Kosove et, je dois dire, un des meilleurs éléves de notre classe. Il avait d'excellents résultats dans toutes les matières, il étudiait dur. Il se levait la nuit, hiver comme été et, dans la cour , au-dessous de nos fenêtres, repassait ses leçons en lisant à haute voix. Il avait un timbre qui vous déchirait les oreilles et faisait, en parlant, de telles grimaces quo nous éclations de rire.

Une de nos distractions, à nous, inter nos, était le cinéma. Quand venait le samedi, nous nous habillions et nous mettions en branle. Les plus jeunes venaient chez nous, leur s aînés, pour nous prier de convaincre le surveillant de les emmener. Les surveillants, Abedin Shkëmbi, «Kamona» ou Hasan, avaient eux aussi envie d'aller au cinéma, mais ils faisaient des chichis pour se faire prier. Il y avait dans notre internat des passionnés de cinéma qui collectionnaient des photos d'artistes. C'était le cas, entre autres, d'un fils de bey déclassé, Hilmi Frashëri, que l'on voyait toujours avec des cartes postal°s d'artistes en main, en train de marchander: «deux Gary Cooper contre une Greta Garbo». Il nous informait à l'avance des films qui seraient projetés au «Majestic» ou au «Luxe», car il était en relation avec Peti, le fils de Koçi Calo, un autre mordu de cinéma, qui se posait aussi en artiste.

Nous allions au cinéma en rangs, mais, pour ma part, j'avais aussi une autre fonction: je devais expliquer le film, quand il était en français, à Abedin Shkëmbi. Potar les films en d'autres langues, cette corvée revenait à d'autres. Au cinéma c'étaient les plus jeunes qui faisaient le plus de chahut, surtout pour les «westerns». Alors on entendait crier «Vas-y Cody». Par contre, au cinéma «Luxe», où l'on donnait surtout des films muets, c'était une autre histoire: les films étaient accompagnés au piano. Le pianiste, un homme ahuri par l'amour et la cocaïne, ne savait jouer que quelques morceaux qu'il répétait constamment. Nous les avions appris par cœur. Parfois il s'endormait, alors nous nous mettions à crier:

«Joue, Metaxa, joue!»

D’autres fois, quand il était sur le point de céder à la somnolence, il tapait n'importe quoi au hasard sur son piano et nous lui criions alors:

«Tu joues faux, Metaxa!»

Une autre distraction que nous avions était la boutique de Xhavit Leskoviku, tout près de l'internat. Nous y allions souvent acheter des poires, des cerises, des noix, des aiguilles, des cahiers, des crayons, etc. C'était une pauvre boutique, mais Xhavit était un excellent homme, très pondéré, il ne gagna jamais rien de nous, lycéens, et il se peut même qu'il y perdît. Nous l'aimions bien; nous ne trichions jamais avec lui et ne lui avons jamais menti. Quand nous n'avions pas d'argent pour payer, il nous disait «Rappelez-vous ça vous-mêmes, je ne tiens pas de registre comme l'épicier. Quand vos sous arriveront, vous me réglerez.»

Dès que nous avions un peu d'argent, la première dette que nous payions était celle que nous avions à Xhavit. A côté de sa boutique se trouvait l'échoppe du cordonnier qui réparait nos chaussures, y faisait une couture ou enfonçait un clou.

En ce qui me concernait, je dois reconnaître que j'avais le souci de ma mise, j'allais souvent à l'établissement de bains; mes vêtements n'étaient pas neufs, mais j'en prenais soin. Malgré tout, ils finirent par s'user, car je n'avais qu'un costume. Une fois, je demandai un peu d'argent à mon père pour m'acheter un pull-over pour l'hiver et une paire de chaussures. Dans ses conditions, c'était une forte dépense, mais il se mit en quatre et ramassa une petite somme pour que je me fasse faire aussi un costume. C'était pour moi une grande joie. J'allai choisir le tissu, une pièce d'étoffe beige clair, je rn'en souviens, et la portai chez le tailleur du «Pallas», que l'on surnommait Kallatso.

«Kallatso, le priai-je, mets y tout ton art!

- Ne t'inquiète pas, je te ferai un si beau costume que, quand tu te baladeras sur le boulevard, toutes les filles s'amouracheront de toi.»

Le temps que mon complet soit fait, je commandai tout près de là, chez Garo, comme on l'appelait, un pull-over. Garo avait un atelier où il fabriquait lui-même des chandails. J'en choisis un à damiers, marron et rouge foncé. J'allai aussi me commander une paire de chaussures.

«De quelle teinte les veux-tu? me demanda le cordonnier.

- Jaunes, lui dis-je.

- Tu ne les voudrais pas tango?

- Non, charleston, lui répliquai-je en blaguant.

- Aux semelles de cuir ou de crêpe?

- Crêpe».

Ces fameuses semelles crêpe étaient alors à la mode.

De trois doigts d'épaisseur, elles vous faisaient paraître plus grand, et, en plus, on n'avait pas besoin de galoches en hiver. Je fis d'une pierre deux coups. Si bien qu'en quinze jours, je m'habillai de neuf de pied en cap. Tiré á quatre épingles, je me regardai dans le miroir de Kallatso. «Et maintenant, en avant sur le boulevard !» En me regardant aujourd'hui dans de vieux albums avec ces habits neufs, je me souviens qu'avec Elmas Konjari et un autre camarade de Korça, nous allâmes à une boutique qui avait pour enseigne «A Venise», près de Shëngjergj, nous faire une photo que j'envoyai à mes parents pour qu'ils voient leur fils dans son costume neuf. ..* *(* Dans l'original, le camarade Enver Hoxha, alors qu'il jetait ces souvenirs sur le papier, a ajouté cette note: «Tout;s ces choses-là et d-autres que je te raconterai sont de peu d'importance, mais tu me les a demandées et je te les écris, comme je me les rappelle, avec les impressions qu'elles m'ont produites alors, à la place et avec le rôle qu'elles avaient dans ma vie de jeune. J'ai tâché d'évoquer les choses comme elles étaient, sans les farder. Je ne sais pas les farder. Du reste, si je le faisais, ces souvenirs perdraient toute signification et il vaudrait mieux ne pas les écrire du tout. Mais comme ce que j'écris ici est seulement destiné à toi et aux enfants, il n'y a pas de danger que d'autres en rient et disent: «Quelles futilités! Il nous parle même de semelles crêpe!» Elles peuvent produire cette impression, mais les jeunes doivent savoir qu'à l'époque, se faire une paire de chaussures neuves, ou s'acheter un pull, était un événement important dans la vie d'un lycéen».)

Beaucoup d'autres épisodes éraillèrent les trois ans que je passai à l'internat. Certains me reviennent clairement à la mémoire, d'autres plus confusément. Bien que la vie y soit généralement, selon certains, monotone, en ce qui me concerne elle fut heureuse, parce que j'aimais les contacts humains, j'aimais la vie collective et je conserve les meilleurs souvenirs de mes camarades de l'époque. depuis Selami, Rasim et jusqu'à Dhimitër Shuteriqi, qui était beaucoup plus jeune que nous et fréquentait les classes inférieures du lycée.

La vie à notre internat était intéressante aussi du point de vue de la composition sociale des pensionnaires. II n'y avait pas de garçons des couches nanties, car nous étions presque tous des boursiers; mais il en était quand même dont la situation économique des parents n’était pas à plaindre, des fils de fonctionnaires côtoyaient des fils de familles démunies, il y avait des garçons de familles d'origine citadine moyenne ou pauvre, mais aussi d'origine ouvrière, artisanale et paysanne. Nous avions parmi nous des Kosoviens émigrés dans le besoin, et même des camarades qui venaient de l'orphelinat. Malgré ces différences dans la composition sociale des élèves, nous ne faisions dans notre vie collective aucune distinction; entre les internes se créait une affection sincère, les relations réciproques et collectives étaient d'une grande simplicité. R,arement on entendait un élève se vanter de son origine bourgeoise, ou de l'aisance de sa famille. Très rarement aussi les internes recevaient de leurs proches une aide en vivres. En ce qui me concerne, les miens ne m'ont jamais rien envoyé. Et quand l'un d'entre nous recevait quelques gâteaux de chez lui, il les partageait avec se s camarades les plus proches.

Je me souviens qu'un soir à l'étude un garçon qui s'appelait Hysen Janina déclara à voix haute: «Je peux manger du verre!» Je crois me rappeler que nous l'avions effectivement vu déjà broyer du verre entre ses dents. Mais à ce moment un camarade de Fier intervint et lui dit:

«Allons, Hysen, je t'en prie, inutile de manger du verre, il va t'arriver quelque chose, tiens, bouffe plutôt de ces gâteaux que m'a envoyés maman!»

Personne ne recevait de ses parents de l'argent de poche en quantité ni ne dépensait sans compter. Si l'on demandait à un camarade une petite somme et s'il l'avait, il n'hésitait pas à vous la prêter. Lorsque c'était le cas, nous nous faisions des observations, mais sans aucune malveillance ni rancœur .

A notre internat il y avait des garçons de familles de toutes les religions du pays, musulmane, catholique, orthodoxe (je ne me souviens pas si nous avions parmi nous quelque juif), mais ce qui était frappant, c'était que dès cette époque aucun de nous ne croyait, personne ne se signait, personne n'allait à l'église ou à la mosquée, personne n'observait le carême ou le ramadan. Bref, la présence de la religion dans notre internat ne se faisait nullement sentir. Assurément, le caractère laïque et bourgeois du lycée français était-il pour beaucoup dans cet état de choses.

L'esprit progressiste du lycée se propageait aussi en ville, car, bien que Korça fût une des villes à la population la plus avancée d'Albanie, l'esprit religieux, soit orthodoxe, soit musulman, était loin d'y avoir disparu. L'Eglise métropolitaine avec ses nombreux édifices de culte dans la ville et dans les villages, contribuait à préserver et à développer les rites et les usages religieux, surtout chez les gens âgés. Cela ne voulait pas dire que les jeunes eussent tous échappé aux griffes des cultes. On le voyait surtout à Pâques, aux autres fêtes religieuses, à la célébration des saints personnels et au Jour des Morts. Et quand j'étais au lycée, une partie du chœur, dirigé par un certain Sotir Kozmo, qui portait un chapeau noir à larges bords et se nouait au cou une cravate noire dont l'extrémité atteignait son ventre, chantait même des chants religieux.

Nous, les internes, lorsque venait la grande fête chrétienne de Pâques, nous avions quartier libre jusqu'à minuit, car c'était l'heure où, selon l'Evangile, «le Christ ressuscitait», une cérémonie où paraissait toute la prêtraille dans ses vêtements d'apparat et les croyants qui portaient sur leurs épaules une planche avec une épitaphe en caractères dorés, qui représentait le Christ. Cette procession à travers la ville sortait de l'église métropolitaine et se terminait à celle de Saint-Georges. Il en allait de même le jour de l'eau bénite, une fête religieuse qui tombait les premiers jours de janvier. Ce jour-là, se rassemblait une grande foule et, dans un froid glacial, au petit pont de Panda, le prêtre, «bénissant» l'eau fétide de la «rivière», lançait une croix dans l'eau et cinq à six garçons, souvent les mêmes, plongeaient dans l'eau froide pour repêcher la croix et recevoir en récompense une partie des offrandes que collectait l'église. On agissait de même les autres jours de fêtes religieuses. Malheureusement, ces jours étaient fort nombreux pour les orthodoxes.

Les fêtes des musulmans étaient moins nombreuses: le ramadan, le baïram et quelque autre. Mais ces jours-là, dans le quartier musulman aussi c'était une fête générale.

Les chrétiens accusaient les musulmans d'être fanatiques, et les musulmans leur renvoyaient la balle. Les deux parties ne rabattaient pas de leurs prétentions, de telle sorte qu'il s',était créé entre eux une certaine rancœur, pas toujours déclarée, mais, malgré tout, dans bien des cas, manifeste. Même les quartiers habités respectivement par les orthodoxes et les musulmans, étaient séparés les uns des autres par la rivière. Le bâtiment de l'internat et nous, les internes, nous nous situions, si l'on peut dire, quelque part au milieu, à la limite des deux camps, sur le pont qui les reliait. Mais nos quartiers préférés, à nous, internes, étaient ceux des chrétiens, non pas à cause de leurs églises et monastères, qu'en fait nous ne connaissions pas, mais parce que cette zone était le cœur de la ville, c'était là que se trouvaient les écoles et les magasins, là que se faisait le commerce, que se trouvaient les rues bordées d'échoppes, là qu'ouvriers et artisans étaient regroupés en plus grand nombre. Dans cette zone la vie était plus animée, plus libre, plus avancée.

La Korça de cette époque passait, comme elle l'était effectivement, pour l'une des villes les plus évoluées d'Albanie, c'était un grand centre patriotique, un centre de culture et d'instruction des plus anciens et des plus illustres. Et ces grandes traditions étaient préservées, développées, cimentées constamment. Avant tout, Korça possédait une classe ouvrière et des hommes de métier non seulement des plus développés par le nombre et la diversité, mais aussi des plus révolutionna ires pour l'Albanie d'alors. Cette force de progrès devait jouer plus tard un rôle important, mais déjà à cette époque son poids et son influence étaient considérables.

Durant ces années-là, la nouvelle bourgeoisie de Korça, aux traditions relativement avancées. était en pleine croissance. Elle s’était répandue en Grèce et ailleurs, elle était expérimentée en matière commerciale et dans l’usure, elle avait même commencé à investir dans des fabriques et des ateliers. Bien qu’elle se posât en progressiste, c’était fondamentalement une bourgeoisie traditionnelle, arrogante, corrompue, très mesquine et conservatrice dans ses coutumes, dans sa vie quotidienne et dans la vie sociale.

Les habitants de Korça étaient conservateurs et il faut reconnaître qu'ils avaient l'esprit de clocher. Le lycée apporta dans la ville beaucoup de fraîcheur et il y re brassa la vie. Non seulement il fit sentir son influence dans le domaine de l'enseignement et de la culture, dans le développement économique et commercial, mais il attira aussi un nombre considérable de jeunes gens de toutes les régions d'Albanie. Des instituteurs et des professeurs y vinrent des différentes contrées du pays, il y via t aussi des professeurs français et tout ce monde se répandit à Korca, loua des chambres, pénétra dans les familles «fermées» de la ville et y mêla l'esprit, la mentalité, les coutumes et les idées d'autres régions. Ainsi Korça connut une nouvelle impulsion dans son essor économique comme dans son développement culturel et éducatif, par là même dans son évolution sociale.

Par ce jugement que je porte, je n'entends pas me lancer dans l'historique de l'évolution sociale de Korça, car quand j'étais adolescent je ne comprenais pas ces choses là aussi profondément que je les comprends maintenant, et, si je parlais avec la maturité politique que j'ai acquise aujourd'hui des problèmes de cette époque, l'exposé que je ferais ne serait pas véridique. Je sortirais du cadre relativement restreint de mon univers d'étudiant et, par ailleurs, il ne serait ni honnête ni juste de ma part de chercher à faire croire qu'à l'époque j'appréhendais tous les problèmes comme je le fais a aujourd’hui. Ce ne serait pas loyal et je n'ai jamais eu le goût de pareilles «adaptations». Si j'ai noté ce que je viens de dire, c'est pour décrire brièvement le cadre dans lequel nous évoluions.

Comme mes autres camarades du lycée, je conçus pour Korça un véritable amour. Bien que nous, internes, ne sortions pas chaque jour dans la ville, j'appris bien vite à en connaître toutes les rues et ruelles, les grands quartiers, si bien aménagés et caractéristiques qu'il est difficile d'en trouver de si simples, de si beaux et si humains, dans leur libre et harmonieuse disposition, avec leurs liens organiques d'une maison à l'autre, avec leurs toits rouges, qui, contemplés depuis les collines environnantes au printemps et à l'automne, avaient l'air de champs de coquelicots, avec leur multitude de cheminées d'où montaient des colonnes de fumée, et qui, l'automne venue, mais surtout pendant l'hiver enneigé, conféraient à la ville un aspect féerique, la couvraient d'un voile bleuté, comme dans les contes de fée.

Nous avions «quartier libre» tous les dimanches après-midi, les jours des fêtes légales, les jours de Pâques et des baïrams (ces jours-là aussi étaient des fêtes légales) ainsi que lorsque, pour une raison ou une autre, nous obtenions des permissions particulières. Les deux dernières années, en première et en philosophie, ces autorisations de sortie nous étaient accordées bien plus facilement. On ne nous contrôla it plus comme dans les classes inférieures, nous étions relativement libres. Désormais, on nous considérait comme ayant atteint la maturité. Pendant la période de préparation du baccalauréat, nous jouissions d'une entière liberté de mouvements, tout au plus devions-nous prendre une permission formelle pour aller étudier en plein air.

Mais durant notre première année à Korça il faut dire que lorsque nous, internes, sortions dans la ville, nous avions l'impression d'avoir échappé à des chaînes! Nous parcourions les rues dans tous les sens, et non seulement les boulevards, mais aussi les ruelles. Le dimanche matin, nous nous lavions, cousions nos vêtements, nous coiffions le mieux possible, parfois nous nous mettions aussi un peu de brillantine, repassions nos pantalons comme je l'ai déjà décrit, cirions nos chaussures jusqu'à les faire briller et, à peine le déjeuner fini, sortions. Quand il faisait froid, qu'il neigeait ou au début des grandes chaleurs (car nous sortions dès deux heures de l'après-midi, quand tout le monde en ville était chez lui et que les rues étaient vides), nous allions rendre visite dans leurs chambres à des camarades de Gjirokastër, qui suivaient les cours du lycée à leurs frais. Pour ma part, je fréquentais surtout mon ami Aqif Selfo, qui était le plus âgé et le plus mûr de nos camarades. Je l'aimais beaucoup parce qu'il était très franc et généreux et en plus il était mon cousin. Il avait loué une chambre chez une vieille femme, sur la colline à l'est de la ville, quelque part près de l'église de Saint-Athanase. Il avait acheté aussi, je m'en souviens, un petit réchaud «automatique», qui fonctionnait à l'essence et il nous préparait à chacun un café, ce qui nous fournissait un prétexte à des plaisanteries. Il n'avait qu'une seule tasse, que nous relavions chaque fois pour chacun de nous et, quand nous étions plusieurs, on imagine le temps que cette opération demandait. Comme il était très. ordonné et économe, lorsque nous restions sans le sou, nous lui demandions un petit prêt qu'il ne nous refusait pas. Quand nous recevions un peu d'argent de chez nous, nous le laissions à la garde d'Aqif, qui était en quelque sorte notre banque.

D'autres camarades aussi, comme Skénder Topulli, que j'aimais beaucoup, Selaudin Kokona, Nedin Kokona (avec qui nous étions dans la même classe) et Hamit Kokalari, étaient installés dans la ville dans des chambres louées ou chez des proches. Nedin Kokona était notre «Ramon Novaro». Quand nous nous promenions avec lui sur les boulevards et dans les ruelles, les filles ne regardaient que lui, et nous enragions. Chacun de nous jetait son dévolu sur une jeune fille, mais ce «choix» se terminait généralement par un fiasco. Nous allions en groupe dans la ruelle d'une «élue», elle restait devant sa porte, nous regardait et, après s'être accoutumée à nos «virées», elle finissait par nous sourire. Mais à qui? Nous n'arrivions pas à le comprendre, car nous étions plusieurs. II fallait préciser la cible de ce sourire et pour cela, chacun de nous devait retourner devant sa porte, mais seul, à maintes reprises. Il en était parmi nous qui n'hésitaient pas à le faire. Parfois la jeune fille sortait et parfois non, parfois elle souriait et parfois non. De telle sorte que nous ne savions jamais avec certitude lequel d'entre nous était son préféré. En trois ou quatre heures, tout en bavardant, nous parcourions une multitude de rues et de ruelles et partout où des jeunes filles apparaissaient à leur porte, nous les apostrophions:

«Alors, pervenche, que fais-tu?»

De toute façon si quelquefois elles souriaient, quelquefois elles nous répondaient sèchement par un «fiche moi le camp, morveux» ou «tu t'es jamais regardé dans une glace?», etc. Ainsi une douche venait éteindre notre «feu» intérieur. Mais rarement un de nous était vexé ou abattu par un épisode de ce genre. C'étaient plutôt des plaisanteries et des blagues de lycéens, qui, tout comme ils se fatiguaient à étudier, avaient besoin aussi de sortir, de rire, de faire une plaisanterie ou un canular. C'était une pratique commune à tous les lycéens durant la promenade et ces blagues avaient deux «objets» principaux: les jeunes filles et les prêtres!

Nous éprouvions une forte antipathie pour ces derniers, surtout pour l'un d'entre eux, qui s'appelait Kandjer. C'était un prêtre «gandin», comme l'appelaient les habitants de la ville, beau, jeune, avec une barbe noire comme jais. On avait l'habitude, à l'époque, à la vue d'un prêtre chrétien ou musulman, de se le «passer», comme on disait, à un copain en touchant celui-ci de la main. C'était offensant pour les prêtres. Quand ils s'en apercevaient, ils se fâchaient, nous insultaient, mais n'y pouvaient rien. Je me souviens qu'un de nos camarades avait une chambre à deux fenêtres qui donnaient sur la rue. En face de chez lui habitaient deux ou trois jeunes filles et, le dimanche, avec leurs amies, elles bavardaient sur le pas de leur porte. Un jour, nous vîmes Kandjer descendre de l'Eglise métropolitaine et s'engager dans cette ruelle. Les filles, qui ne nous avaient pas vus aux fenêtres, se mirent à se «passer» le prêtre. Kandjer s'approchait et, quand il fut près d'elles, il s'arrêta et leur dit

«Alors, quelle est celle à qui j'appartiens?»

Nous, qui suivions la scène, nous nous mîmes à crier:

«Va te faire f. . . , salaud de prêtre!»

Kandjer leva la tête et s'exclama lui aussi:

«F. . . , les étudiants sont partout comme les démons!»

Ces promenades «érotiques» finissaient par nous fatiguer et, lorsque nous avions quelques sous, nous entrions à la pâtisserie «Stamboll», pour y prendre un gâté au à la crème. Mais nous y allions non pas tant parce que nous préférions ses gâteaux aux feuilletés de Koçi Çalo, mais parce que sur les deux murs se faisant face dans cette boutique il y avait des miroirs, sur lesquels nous jetions un coup d’œil pour vérifier notre aspect, et nous nous passions un coup de peigne avant de continuer notre balade. Le soir, de retour à l'internat, nous étions à plat quant à nos jambes comme quant à notre estomac, et nos chaussures prenaient le déclin aussi bien aux semelles qu'aux empeignes, mais nous étions satisfaits de ces longues balades.

Nous allions au cinéma non seulement les samedis, en rangs et à tarif réduit, mais aussi quand il y avait un bon film, les dimanches après-midi. Parfois le film n'était pas bon, et alors les cris fusaient:

«Nasi, rends-nous notre fric!»

Nasi, le patron du ciné, nous criait d'une loge:

«Dites donc, miteux, quel fric voulez-vous? Est-ce ma faute si le film est comme ça?»

Une fois, je décidai d'apprendre à monter à bicyclette.

La boutique qui louait des vélos était proche du lycée et du cinéma «Majestic». Je roulai jusqu'à Deboje non sans tomber et me cogner à maints obstacles. Mais pour revenir, je dus porter le vélo sur mon dos, car j'en avais fait sauter une roue. Je fus obligé de payer quinze leks (une très grosse somme pour moi) comme prix du dommage cause et depuis lors je ne touchai plus à un vélo.

Le marché de Korça était réputé à l'époque. Il fourmillait de petites boutiques d'artisans, des chapeliers aux forgerons. Elles se trouvaient dans des ruelles parfois pavées, parfois en terre battue. En hiver, toutes les ordures étaient recouvertes par la neige, mais lorsqu'elle fondait il se créait un grand bourbier, à tel point qu'il aurait presque fallu un bac pour le traverser. Mais, parmi ces petites boutiques d'épiciers, cordonniers, bouchers, marchands de boulettes ou selliers il y avait aussi des magasins de gros marchands comme les Turtulli, les Ballauri, les Lako, les Rako, etc. Ceux-là étaient les grands patrons de la place.

Nous y rendions quelquefois quand nous avions à acheter quelque objet que nous ne trouvions pas à la boutique de Xhavit, qui se trouvait, elle, près du lycée. Nous allions donc aux magasins de Merdan ou de Rako. Tous deux étaient également les fournisseurs en gros des petites boutiques comme celle de Xhavit, mais ils vendaient aussi au détail, comme par exemple des lames de rasoir «Poker». C'est à Korça que je me servis pour la première fois d'un rasoir. Une fois, je me souviens d'être allé acheter une montre de poche, la première de ma vie. C'était au magasin de Rako.

«Que veux-tu? me demanda Rako (le jeune)

- Une montre de poche», lui dis-je.

Il me conduisit dans son arrière-boutique. Que me fut-il donné de voir! Par terre était amassé un gros tas de montres de poche semblables à des oignons secs. Je me faisais une autre idée des montres, je pensais que ce sont des mécanismes délicats, précieux, intelligents. Je demandai de quelle marque étaient celles-ci et Rako me répondit :

«Ce sont des montres extra, japonaises!»

Il les achetait au kilo et nous les refilait en guise de montres.

«Choisis-en une et, je t'assure, disait Rako. que si par hasard tu es tombé sur une bonne, elle ne mourra jamais, mais si tu n'as pas eu de chance, je n'y peux rien, je ne suis pas dedans, je ne t'oblige pas à la prendre.

- Combien coûtent-elles? lui dis-je.

- Un dollar (25 leks) me répondit-il. Mais pour les étudiants je fais 2 leks de rabais, alors, 23.»

Après un court marchandage, je la lui arrachai pour 20 leks mais, en fait, sur ces 20 il en gagnait 15. J'achetai aussi une chaîne fine et, pendant quelques semaines, je fourrais la montre dans ma poche et l'en ressortais avec satisfaction. Je la regardais surtout en classe durant les heures de cours. Mais cette «fierté» ne dura pas longtemps.

Un jour, je dis à mon camarade Selami:

«Ma montre ne marche plus!

- Donne-lui à boire, me répliqua-t-il. C'ètait prévu.»

Pour réparer cette sonnaille je payais chague jour un domi-lek; au bout de 40 jours, ma montre rendit l'âme et je l'accrochai au cou d'un chat. Telle est l'histoire de ma première montre.

Quand nous avions à acheter une bonne chemise, une paire de chaussettes ou une cravate, nous allions au magasin «Kaino». Ou encore, lorsque, avec d'autres camarades, nous avions envie d'un peu de fromage du genre du gruyère ou de bonnes olives, nous devions aller chez «Rota». Là, près de sa boutique, se trouvait un petit caboulot infect, où quelques camarades prenaient leurs repas. C'était le fameux restaurant de Karamanka, un homme sur le retour, pas méchant, généreux, mais qui buvait toute la journée et après avoir fermé son restaurant, sortait complètement soûl pour rentrer chez lui et criait à tue-tête dans la rue:

«C'est moi Karamanka, il n'y en a pas deux comme moi!» « a bas les Turtulli, à bas les Ballauri!» et il débitait d'autres injures à l'adresse des riches.

J'allais souvent au magasin du frère d'Ymer et de Xhavit Dishnica, qui étaient mes condisciples. Ils tenaient boutique au marché des chevaux où nous faisions connaissance aussi avec des villageois, des apprentis, des garçons de notre âge. Nous leur posions une foule de questions, car nous étions curieux, nous voulions savoir ce qu'il y avait de vrai dans ce que nous apprenions au lycée sur la vie des prolétaires et des paysans.

Je connus ainsi plusieurs maçons, des cousins du maître Leko et de Mihal Dhima, des amis de notre famille à Gjirokastër. Je leur rendais souvent visite et nous nous liâmes d'amitié. Ils étaient pauvres comme maître Leko, mais généreux, simples et pleins de haine pour les agas et les nantis. Ces maçons ne trouvaient pas toujours du travail et, bien des fois, quand je passais par le marché, je les trouvais sur le trottoir à discuter entre eux, avec leur truelle dans la grande poche de leur tablier.

«Mon garçon, me disait l'un d'entre eux, un vieil homme originaire d'Orgocka, cette vie que nous menons est une vie de chien, alors que d'autres roulent sur l'or».

J'avais beaucoup de sympathie pour ces maçons, peutêtre parce que j'étais attaché à Mihal, mais eux aussi étaient très humains, très chaleureux avec vous, même sans bien savoir qui vous étiez. En contraste avec cette générosité et cette simplicité, m'est r esté à la mémoire le comportement de certains de mes cairarades de classe de Korça (pour la plupart citadins), fils de rich.es, mais aussi de petits bourgeois, qui nen seulemen.t ne nous invitaient jamais chez eux, mais se promenaient même rarement en notre compagnie. Les ouvriers de Korça, eux, étaient faits d'une autre pâte, et l'amour que je leur vouais ne faisait que croître en moi. Je me sentais près d'eux dès l'époque où j'étais sur les bancs du lycée de Korça. en 1327, lorsque je me rendis pour la première fois dans cette ville, qui devait laisser dans ma vie spirituelle des impressions ineffaçables. Quelques années plus tard. lorsque je devais retourner à Korça comme enseignant, toutes ces impressions, ces sentiments, ces idées, devaient devenir encore plus nets, mieux s'ordonner dans mon esprit.

Nous ne nous promenions pas seulement sur les boulevards, nous allions aussi dans les environs de la ville. Nous montions souvent à Saint-Athanase, une colline parsemée d'arbres et couronnée d'une église, près de laquelle se trouvait une fontaine. De là, on avait une vue admirable sur la ville et la plaine. Nous nous asseyions là-haut sur l'herbe ou sur les murs de l'église et nous reconnaissions tous les coins de Korça, qui s'étendait devant nous comme sur la paume de la main. De là, d'habitude, nous descendions pour remonter vers Shëndelli, une autre colline qui se dressait à l'extrémité de la ville. C'était une autre éminence, plantée d'acacias, et couronnée elle aussi d'une vieille église. Tous les sommets avaient été accaparés par la prêtraille.

Nous montions généralement à Shëndelli en partant du boulevard. Une fois arrivés, nous nous couchions sur l'herbe à l'ombre et contemplions la plaine, les villages, Deboje et l'extrémité du boulevard. Nous emportions avec nous de quoi lire, des manuels de cours ou des romans. Parfois, de là, nous poussions même jusqu'au village de Barç. Aux collines de Saint-Athanase et de Shëndelli montaient d'habitude les lycéens, les écoliers et d'autres citadins, mais il y venait aussi, surtout le jour de la fête de ces deux «saints», des femmes portant du pain azyme et des jeunes filles. En ces occasions, il y était organisé une sorte de foire.

D'autres endroits où nous nous rendions en promenade étaient Drenova et Boboshtica, où se trouvaient des sources d'eau pure et froide, de beaux ombrages, et des mûriers rouges, que nous aimions beaucoup, mais il fallait se mettre en route dès le matin pour ne pas étouffer de chaleur.

Quand nous allions à la Pierre de Cap, à Bazdovec et à Dardha (je n'ai visité ces lieux qu'une seule fois durant toute ma vie de lycéen), nous nous levions encore plus tôt. On faisait le trajet jusqu'à Dardha sur un vieux camion. Nous y organisions des pique-niques, emportions avec nous de quoi manger et boire.

De toutes ces promenades dans ces lieux je conservé de beaux souvenirs et, lorsque je vais à Korça, je ne manque pas d'aller les revoir. Ma nostalgie de ces années de jeunesse est encore accrue du fait que ces sites sont maintenant embellis, richement boisés, et, en outre, on peut les traverser ou les contourner en auto.

Parmi les lieux que je fréquentais avec le plus de plaisir et dont j'ai gardé une foule de souvenirs de ma vie de lycéen, je me rappelle les cafés «Panda», «Shetro», «Bilbili» et un autre, qui, je crois, n'existe plus, car sur cet emplacement a été construit l'hôpital. Ces lieux, même si on les appelait cafés, n'étaient pas en fait des locaux comme les autres, mais des sortes de jardins d'été. On pouvait commander un café, un lokoum ou une petite assiette de confiture qui coûtaient généralement une «vachette», Cest-à-dire un quart de lek. A Korça on appelait cette monnaie ainsi à cause du lion qu'elle avait sur une face et que l'on prenait pour une vache. Mais, généralement, les lycéens n'y allaient pas simplement pour y prendre un café. Ils s'y rendaient d'habitude pour étudier durant la semaine, surtout au printemps et à l'été, lorsqu'ils préparaient leurs examens de première partie du bac et de philosophie.

Nous préférions le café «Panda», car il y avait beaucoup plus de roses, de haies verdoyantes qui formaient comme de petits cabinets de verdure. Il s'y dressait beaucoup d'arbres, à l'ombre desquels nous nous rafraîchissions et nous reposions, surtout au plus fort de la chaleur. Nous nous couchions sur l'herbe, ou cherchions quelque banc et ouvrions nos livres. Près du café-jardin, par contre, l'herbe n'était pas très abondante, il y avait seulement des arbres ombreux et l'on y était plus tranquille. Lorsque nous y allions, nous grimpions sur la terrasse, où, à l'ombre d'un grand noyer qui nous surplombait de ses feuillages, nous étudiions. Le serveur était un certain Lazo, Lazo le «capitan» comme on l'appelait. C'était un homme d'une quarantaine d'années, qui ne se souciait pas de se débarbouiller à son réveil, portait de vieux habits dont il n'avait aucun soin, et marchait sans soulever les pieds du sol. Il avait peut-être pris cette habitude à cause de ses chaussures qu'il avait en lambeaux hiver comme été et qu'il était obligé de traîner. A part cette habitude, il avait coutume de lâcher à tout moment des exclamations scatologiques.

«Alors Lazo quoi de neuf ? lui demandions-nous.

- Quoi de neuf? Une m. . . ! Hier j'ai perdu dix leks, c'est Vasil, le fils de Thina, qui me les a gagnés!» (Vasil était le marchand de journaux français sur le boulevard). Puis il nous demandait: «Qu'est-ce que vous prendrez?»

Nous lui commandions un fruit confit, et Lazo, traînant toujours les jambes, descendait et nous apportait sur un plateau à café une unique cerise dans une cuillère.

«Tu veux vraiment nous rassasier! lui disions-nous en riant.

- Je ne veux pas vous couper l'appétit pour le repas», nous répliquait-il.

Le fruit confit coûtait une «vachette». Quand nous lui donnions un lek, c'est-à-dire une «vachette» pour le fruit confit et trois autres de pourboire, Lazo ne nous remerciait pas, mais disait:

«Nom de Dieu, ces étudiants sont bien généreux; on a tort de dire qu'à Gjirokastër on lie son chat quand on mange!»

Mais quand nous n'avions pas même une «vachette» à lui refiler, nous lui disions:

«Rappelle-toi, Lazo, nous te paierons une autre fois.»

Il nous répondait

«Je ne me rappelle rien, moi, il faudrait que je l'inscrive sur l'ardoise de mon. . . et il se donnait une claque sur son postérieur. . . Dites donc, mes lycéens, si vous êtes fauchés, pourquoi me demandez-vous des fruits confits! Allez plutôt boire un peu d'eau aux fontaines de Shetro.»

Parfois, pour plaisanter, nous lui disions:

«Lazo, ta cerise nous est restée dans la gorge, apportenous un tchatchanik, (fruit confit aux noix, le plus cher).

Et lui de répliquer:

«Tout de même, ces lycéens, ils veulent aussi des trucs qui excitent leur appétit. Si vous avez envie de tchatchanik, allez donc chez «Nano», où vont ces petits chouchous comme Thimo Çali et Petraq Katro.»

En face de ce café-jardin se trouvait l'hôpital, donation du «philanthrope» Thoma Turtulli. C'était l'homme le plus riche de Korça; un gros commerçant et spéculateur. Il avait fait don à la ville d'une bibliothèque qui était comme un nid à rats, et le régime zoguiste, en retour, l'autorisait à faire venir de l'étranger des marchandises sans payer de droits de douanes, ce qui lui procurait des bénéfices équivalant au prix d'une bonne quinzaine de bibliothèques de ce genre. Et il avait fait de même pour l'hôpital.

Lorsque Lazo nous apportait les fruits confits, nous lui demandions:

«(aui est-ce qui a fait cet hôpital, Lazo?»

Lazo fronçait les sourcils et nous répondait:

«Le trou des chiottes!

- Allons Lazo le «capitan», tu injuries Thoma parce qu'il ne t'entend pas», lui disais-je pour le piquer, persuadé qu'après cela il raconterait pour la centième fois l'histoire de ce surnom que tout Korça connaissait. Et Lazo de commencer:

«Comment, vous ne savez pas la tête que j'ai? Je le lui ai dit en face! Avant de devenir garçon de café, j'étais portefaix chez Thoma. Toute la journée durant, je chargeais et déchargeais des sacs. Un jour, j'étais éreinté, la sueur me coulait du bout du nez et je me suis assis rouler une cigarette.

Thoma m'avait vu:

«Dis donc, remue-toi! qu'il me dit d'un ton menaçant, pourquoi me restes-tu là à fumer?

- Un mom.ent, j e lui ai répondu, j e suis crevé !

- Crève et tais-toi, pouilleux, lève-toi et mets-toi au travail! me cria Thoma.» Alors, la moutarde m'est montée au nez et je lui ai dit: «Je ne veux pas me lever, trou de chiotte!» Bien sûr, il m'a chassé, mais qu'est-ce qu'il y a gagné? Il peut bien pourrir dans son or, maintenant personne ne l'appelle plus Thoma, mais «trou de chiotte»!»

Parfois nous faisions à Lazo, ou à son camarade qui le remplaçait, un brin de propagande, mais Lazo disait:

«Je n'ai pas le temps de m'occuper de ces trucs-là! Pour une bonne injure ou une engueulade je suis avec vous, mais malheureux, prenez garde aux gendarmes, ils vont vous boucler dans le clapier de Tralo (en prison).»





Sotir Papakristo, le directeur albanais du lycée était parfois sévère avec nous, et il nous arrivait de nous venger en nous mettant en grève. Je me souviens qu'une fois on ne nous permit pas d'aller célébrer la mémoire des martyrs d'Orman Tchiflik, car, selon nos supérieurs, c'était un jour d'étude. La cour du lycée bouillonnait de protestations. Les lycéens envoyèrent une délégation chez les directeurs. Ma classe me désigna pour la représenter. Notre délégation, conduite par deux ou trois camarades plus âgés, de philosophie et de mathématiques élémentaires, avait à sa tête Xhelal Rusi. Nous demandâmes la permission aux deux directeurs qui étaient assis face à face. Le français Coutant, incertain, bredouillait, alors que Papakristo refusa de nous donner son autorisation. Alors nous descendîmes dans la cour, bousculâmes le portier, forçâmes la serrure (car la porte de la cour était toujours fermée à clef par Nisi) sortîmes et, en chantant, descendîmes le boulevard «Themistokli Gërmenji» pour nous acheminer vers Orman Tchiflik. Le directeur ne put rien contre nous, il se borna à une réprimande, car nous étions trop nombreux, et, s'il nous sanctionnait nous, les membres de la commission, il prévoyait une grève générale des lycéens, ce qu'il voulait éviter.

«Nous devons nous habituer à monter aux barricades,» nous disait dans ces cas-là Xhelal Rusi, dont nous pensions qu'il devait avoir quelque lien avec les «bolcheviks», comme les archontes de Korça appelaient avec mépris les ouvriers révolutionnaires.

Avec Xhelal nous organisions aussi des «meetings» eni. faveur du docteur Zographos. C'était un homme de 55 à 60 ans, petit de taille, mince de visage et de corps. Il avait unebarbe en pointe, portait une redingote, un pantalon rayé et un chapeau melon qu'il troquait les jours de fête contre un haut-de-forme. Un peu ridicule et plutôt léger, il était la risée de la bourgeoisie de Korça comme des autorités locales. Personne ne sollicitait ses soins. Mais le docteur avait une manie: il voulait être élu député et même pas. député comme les autres, mais député de l'opposition. Il se posait en démocrate libéral, et il l'était effectivement; du reste il ne manquait pas de manifester ces sentiments ouvertement. Il avait la manie des discours. Toutefois dans ses harangues il ne s'attaquait pas directement à Zogu, mais à tous ses zélateurs de Korça. Les autorités et la bourgeoisie avaient mis le docteur en quelque sorte en quarantaine. Nous. les lycéens, Xhelal en tête, parfois en plaisantant, parfois sérieusement, nous aidions le docteur à prendre la parole. Quand venait le Jour du Drapeau surtout, les autorités veillaient à ce que le docteur ne sorte pas de chez lui pour l'empêcher de faire des siennes. De son côté, le docteur, lui, attendait justement ces moments-là. Il se mettait à quatre épingles dans son frac, avec son hauts-de-forme, sa canne et une décoration dont je ne me souviens plus de qui il l'avait reçue, allait directement au lieu où se tenaient généralement les meetings et cherchait à gagner le balcon de la maison de Sugar, face à l'église de Saint-Georges. Les gardes lui barraient le chemin et il s'empoignait avec eux à la porte. A ce moment, dans le tumulte, nous inter venions, emportions le docteur et le faisions monter en cachette quelque part, encore plus haut, sur le balcon d'un café-billard, où nous attendions la fin de la cérémonie officielle. A peine celle-ci terminée, nous faisions sortir notre docteur sur le balcon et il entamait son discours. L'ennui était que personne ne le laissait parler, certains sifflaient, d'autres criaient: «Donnez à boire au docteur!»

Il ripostait en criant et en insultant à son tour. Et l'histoire tournait à un énorme canular. Or une fois, je m'en souviens comme si c'était aujourd'hui, nous nous mîmes dans un gros embarras car on faillit nous écraser notre docteur. Lorsque nous descendîmes au café avec lui, la foule nous entoura en criant

«Un discours, docteur!»

Mais le malheureux, trempé de sueur, était à bout de souffle d'avoir tant hurlé du haut du balcon. Nous le soutenions, moi d'un côté, Xhelal de l'autre, pour qu'il ne s'effondre pas. Mais la foule continuait de crier:

«Un discours, docteur!»

Finalement nous réussîmes à le fourrer dans la pharmacie de Lakçe, et le fîmes entourer de lycéens jusqu'à ce que la foule se fût éloignée.

Plus tard le docteur fut victime d'un grave accident: il faillit presque se noyer dans le lac de Pogradec! Le frère du docteur Polena, médecin lui aussi, s'étant marié, organisa une grande fête et, la même nuit, gr is comme ils étaient, un groupe de convives emmenèr ent avec eux le docteur Zographos et allèrent à Pogradec continuer la fête. Ils montèrent tous dans une barque faire une promenade sur le lac. La barque chavira et ils se noyèrent; seul le docteur Zographos fut sauvé par miracle.

«La fausse monnaie ne se perd pas», disait-on à Korça.

Le lendemain, naturellement, nous, ses amis, nous nous rendîmes chez lui pour le féliciter d'avoir échappé à ce malheur. Mais à le voir on ne pouvait que pouffer de rire. Il était devenu d'une pâleur extrême et. squelettique comme il était., il nous apparut en caleçon, avec une vieille couverture sur les épaules.

«Heureusement que vous avez eu la vie sauve, docteur! lui dîmes-nous.

- Vous feriez mieux de dire que l'Albanie a eu de la chance de ne pas me perdre! 11lais hélas! poursuivit-il, si je suis sauvé, ma décoration, elle, est perdue, elle est tombée dans le lac et j'en suis très attristé. d'autant plus que je n'en ai aucune copie pour la remplacer!»

L'effroi avait ôté au docteur le peu de raison qui lui -était resté.

«Ne vous en faites pas; lui dit Xhelal, quand nous prendrons le pouvoir, nous vous décorerons!

- Je sais, je sais, répliqua-t-il, mais quand vous prendrez le pouvoir, l'herbe aura depuis longtemps poussé sur ma tombe.»



Korça et ses environs n'étaient pas attachants seulement en été, mais aussi en hiver. A l'époque, le 28 novembre, la Fête nationale (Jour du Drapeau), trouvait Korça couverte de neige. En hiver, la population avait beaucoup de problèmes pour se chauffer. Le bois de chauffage était cher; à l'internat et au lycée on le distribuait avec beaucoup de parcimonie. Surtout au lycée, il y avait des jours où l'on grelottait.

Parfois nous disions à Aleko Turtulli, un camarade de classe

«Apporte un peu de bois de chez toi, ô «Veau d'or», car tu vas attraper froid et attrister ta maman qui n'a que toi.»

Le «Veau d'or» était un surnom bien trouvé pour ce garçon rondelet, héritier présomptif de la fortune de Vangjo, de Thoma et, plus tard, quand il se maria de celle aussi de Lako! Mais il n'en hérita jamais. Notre Lutte de libération nationale l'en empêcha. Il ne se déclara pas ouvertement contre nous, mais, lorsque fut institué l'impôt extraordinaire sur les gros commerçants, il fut taxé de plusieurs millions. Il en paya une partie, puis se tortilla pour le reste, jurant qu'il n'avait plus rien, mais personne ne le croyait. A l'approche du terme, en cas de non paiement, il serait conduit directement en prison. Je me souviens qu'il vint alors à Tirana et demanda à me voir, à se confier à moi en condisciples que nous avions été. Je lui dis:

«Leko, paie ce que tu dois au peuple et à l'Etat, sinon tu n'échapperas pas à la prison.»

Korça, sous la neige, avait sa beauté, surtout pour nous, les jeunes, dont le sang bouillait. En particulier, les premiers jours enneigés étaient pleins d'animation dans la ville. Les combats à boules de neige commençaient depuis la cour de l'internat, se poursuivaient dans les rues pendant que nous allions en rangs et se terminaient dans la cour du lycée. L'hiver était particulièrement rude surtout lorsque soufflait le vent de la Morava, car il faisait alors un froid cinglant qui vous gelait jusqu'aux moelles. Parmi tant et tant d'épisodes de nos jeux et de nos distractions pendant ces journées-là, je me souviens d'une fois où, sur une place proche du lycée, nous nous mîmes à construire trois ou quatre bonshommes de neige. Nous commençâmes ce jeu comme une distraction habituelle. puis peu à peu on habilla ces bonshommes, quelqu'un trouva un képi de gendarme, d'autres apportèrent de vieux chapeaux mous et des gilets moisis, on confectionna des sortes d'épaulettes et d'armes en bois; on trouva de grosses bretelles, des chapelets et d'autres ornements, on leur enveloppa les pieds de morceaux de caoutchouc et de fer-blanc, et, il en résulta quelques «fonctionnaires» rondouillards et des gendarmes, certes de neige, mais qui n'avaient rien à envier par le grotesque aux hauts fonctionnaires et aux gendarmes typiques du régime.

Nous riions et nous nous clignions de l'œil les uns aux autres et bien vite fut «dressé» aussi le chef de ce groupe de fantoches, une sorte de bonhomme, la tête ceinte d'une couronne de chiffons, pour rendre l'allusion au roi encore plus claire. La plaisanterie prit de grandes proportions, les jeunes du lycée et des quartiers environnants commencèrent à se rassembler autour de ce groupe, chacun y alla d'une pique ou d'un quolibet et, un peu pour ne pas donner à la gendarmerie l'occasion de faire subitement irruption, un peu pour porter notre farce à son terme, nous nous lançâmes sur les poupées de neige et leur arrachâmes les têtes et les bras et renversâmes leurs ornements.

On eut vent de cette histoire, des recherches furent menées pour découvrir qui y avait participé et si cela avait vraiment été fait pour avilir les gens du régime, mais on ne découvrit rien. Nous justifiâmes quelque «exagération» dans les costumes et les «ornements» de nos bonshommes de neige par la tradition du carnaval, qui, à Korça, était très répandu et était organisé, chaque année. Toute la ville y participait, les masques et des tas d'autres trucs faisaient allusion à de bons et à de mauvais éléments, mais bien entendu, l'humour et le sens du grotesque populaires prenaient surtout pour cibles les richards prétentieux et radins de la ville, les fonctionnaires vénaux, les éléments dégénérés et tous leurs congénères. Durant le carnaval, le petit peuple s'amusait, certes, mais trouvait surtout l'occasion de cracher sa haine et sa répulsion contre ceux qui le mystifiaient et lui suçaient le sang.

C'est justement cette coutume et ces jeux populaires que nous invoquâmes pour nous défendre lorsque les surveillants nous appelèrent pour nous interroger sur cette histoire de bonshommes de neige, et, comme ils ne parvinrent à rien tirer de nous, la question fut close avec une réprimande et le «conseil» de ne plus «fêter le carnaval de cette manière-là, si nous ne voulions pas être renvoyés». Ce fut le seul «incident» des inoubliables hivers de Korça, sans parler naturellement des cas où certains devaient se retirer du «champ de bataille» à cause d'un rhume ou d'une grippe, qui les clouaient de dix à quinze jours au lit.

Mais les femmes de Korca avaient le dessus sur la neige, et étaient vraiment dignes d'éloges. Je veux parler de leur propreté. Hiver comme été, chez elles tout était propre, leur maison, les espaces qui l'entouraient (la cour et le pas de la porte) elles-mêmes et leur famille. Quand on entrait dans leurs maisons, on les trouvait très nettes, les pièces où leur famille se réunissait en hiver étaient chaudes, les couloirs couverts de tapis en chiffons qu'elles tressaient elles-mêmes sur le métier, les rideaux ne manquaient jamais aux fenêtres. Les samedis, hiver comme été, chaque Korçoise procédait au nettoyage complet de sa maison, de sa cour, de son seuil. Les hommes, eux, faisaient le marché. Puis, les dimanches, on les voyait tous, hommes et femmes, sortir bien coiffés; les vieux et les vieilles allaient à l'église, les autres se faisaient des visites, alors que les jeunes filles dans la matinée et l'après-midi se postaient sur le pas de leur porte, ou se promenaient sur le boulevard par groupes de quatre ou de cinq, vêtues de leurs plus belles robes et se tenant par le bras.

Korça, et c'était en cela la seule ville d'Albanie à l'époque, possédait une fanfare et plusieurs orchestres, qui jouaient les dimanches dans les parcs, surtout au café «Bilbili» au bout du boulevard et au café «Panda». Mais il y avait aussi des groupes de jeunes, qui, s'accompagnant à la guitare, donnaient des sérénades dans la rue, sous les fenêtres de quelque jeune fille. C'étaient tous des Korçois, de braves gens, des hommes de métier passionnés d'art. Ils chantaient des chants patriotiques et d'amour et les meilleurs d'entre eux faisaient partie du groupe artistique «La lyre», très connu ces années-là à Korça et en dehors de la ville. Une bonne partie des garçons de ces années-là, comme Jorganxhi. Mosko, etc., ont conservé et poursuivent encore cie nos jours la tradition de ce g: oupe, qui, comme ses chanteurs amateurs sont en majorité âgés, s'appelle maintenant «Chœur des Anciens».

Et eux et moi, nous nous réjouissons de nous revoir lorsque je vais à Korça. Ils organisent des soirées auxquelles je participe et, après le concert qu'ils donnent en mon honneur, on se met à parler des temps passés, alors que les jeunes gens et les jeunes filles dansent devant nous, heureux et joyeux des jours pleins de travail et de liesse que leur a créés le Parti.





Je terminai ma première année de lycée avec succès. Je passais en première. Mon livret scolaire était bon, j'avais la mention bien. La mention reflétait l'appréciation générale que le directeur français faisait de i'élève suivant ses notes. J'étais très satisfait. Après avoir pris notre certificat, nous restions à Korça encore quelques jours avant de partir pour rentrer chez nous. En été, les internes. n'étaient plus nourris, et seuls restaient à l'internat les. «émigrés» ou ceux qui n'avaient aucun parent. C'étaient généralement des camarades de Kosove, certains des régions du Nord et ceux qui provenaient de l'orphelinat. Nous, les originaires du Sud, rentrions presque tous chez nous pour les vacances, qui se poursuivaient jusqu'à l'automne, à la rentrée. Nous partîmes en camion pour Gjirokastër, en empruntant de nouveau la route de Përmet. J'étais impatient d'arriver à Gjirokastër, car j'avais la nostalgie de mon père, de ma mère, de ma sœur Sano, de ma ville natale.

A mon retour, ma famille ne se tenait pas de joie, car elle revoyait son seul fils. Maman ne savait quoi me préparer de meilleur pour me satisfaire. Papa aussi se mettait en quatre, allait deux ou trois fois au marché, achetait de la viande, des légumes, du sucre, etc., car maman devait nous faire un gâteau ou nous feuilleter un burek au fromage, que j'aimais beaucoup. Mon père ne manquait pas non plus de me donner, comme argent de poche, quelques leks de la petite somme qu'il gardait dans une sacoche à plusieurs poches, laquelle se fermait avec un ressort qui claquait. Il y séparait les monnaies suivant leur valeur, celles de cinq leks, d'un lek, d'un domi-lek et les groches (ou pièces d'un quart de lek). Les premiers jour s de vacances, encore attendri de mon retour, il me donnait de l'argent sans que je le lui demande. Quelques semaines plus tard, il fallait que je le lui rappelle et il m'en donnait tout autant, en me disant seulement «Ne dépense pas beaucoup!». Je dépensais tout au plus un lek par jour, mais quand passait un mois et que je demandais le lek habituel, il me le donnait difficilement, mais me le donnait quand même, en ajoutant «Tu nous ruines!» Le deuxième mois, il fallait l'intervention de maman pour lui faire tirer un lek de son sac. Il n'était pas du tout avare, mais en fait il n'avait pas d'argent, nous vivions tr ès à l'étroit.

Au cours des vacances à Gjirokastër, nous organisions ,des promenades avec des camarades. Chaque matin, je sortais et rendais visite tour à tour chez eux à des amis et cousins, de quartier en quartier, un peu partout. J'aimais beaucoup leur montrer ainsi mon intérêt, mais, de leur côté, les familles de mes cousins et amis appréciaient mon geste. L'après-midi, d'ordinaire, je ne faisais pas la sieste; mais je restais avec maman sur le divan, à l'étage d'en bas dans le vestibule, parce qu'il y faisait frais et, quand nous avions trop chaud, nous puisions quelque seau d'eau dans la citerne, nous nous rafraîchissions les pieds et nous jetions sur la tête ou sur la poitrine le contenu du seau. Ma mère me disait :

«Enver, ne consomme pas trop d'eau, tu vois bien que la citerne est presque vide. . .»

Nous nous étions f ait une coutume chaque Pois que nous lancions le seau vide dans la citerne, de mesurer d'abord à quelle hauteur arrivait encore l'eau. Gjirokastër souffrait du manque d'eau potable. Je ne sais si je vous ai dit que notre citerne, comme la plupart des autres de la ville, contenait aussi des vers rouges, aussi nous filtrions l'eau à travers un voile blanc et l'employions seulement ensuite.

Lorsque, ver s la fin de l'après-midi, la température s'attiédissait, je sortais à la fenêtre de la pièce d'hôtes et observais la grande route, quand sortaient mes camarades. Je la regardais avec une vieille longue-vue de marine. Cette longue-vue qui claquait comme un revolver quand on la refermait était un cadeau de notre grande tante.

Au cours des vacances à Gjirokastër nous déployions aussi des activités culturelles, nous réorganisions l'orchestre, montions des pièces de théâtre, des comédies de Molière, etc., organisions des chœurs de Laberie et des lectures collectives. Je n'abandonnai pas les livres. Je dévorais surtout des romans en français. Le mois précédant la rentrée j’ouvrais aussi les manuels scolaires et me familiarisais avec les cours de première que je devais suivre. D'habitude, j'empruntais ces manuels à mes camarades qui étaient dans une classe au-dessus de la mienne.

A l'automne, comme nous nous préparions à partir pour Korça, je demandai à maman de me préparer un gâteau pour mes camarades de chambrée qui n'avaient pas de parents. Maman y consentit de bonne grâce en me préparant un grand plateau plein de lokoums émiettés. Mon père, précautionneux comme toujours, me fit fabriquer une boîte en fer-blanc chez maître Malo, me l'apporta, et, après que maman y eut aligné soigneusement les lokoums, la reprit et la fit fermer chez Malo. Rasim, Kel Gashi et d'autres camarades furent très contents lorsque je les leur offris.

«Tu en as de la chance d'avoir une mère si bonne et qui pense à nous qui n'avons pas de mère, me dit Rasim. Quand tu lui écriras, remercie-la de notre part et dis-lui que nous l'embrassons comme ses fils». Je ne manquai pas de transmettre à maman les remerciements de mes camarades. Quand j'étais parti passer mes vacances à Gjirokastër, j'avais proposé à Rasim de venir lui aussi chez moi. Il m'avait remercié, mais avait refusé, peut-être pour ne pas être à notre charge, car il était complètement fauché, le malheureux. Il portait de vieux habits, n'avait qu'une chemise et lorsqu'il la lavait, en attendant qu'elle sèche il portait son veston à même le corps. En hiver, il avait un vieux manteau dont il relevait le col pour se protéger du froid. La casquette de Rasim était un poème; son fond luisait de la sueur et de la crasse de ses cheveux. L'internat fournissait à ces camarades sans famille seulement une chemise et, pour l'hiver, une légère pèlerine, noire, qui leur arrivait aux genoux.



Nous commençâmes notre deuxième année d'études à Korça, maintenant en classe de première, pour préparer



la première partie* *(En français du dans le texte) baccalauréat, la plus difficile et déterminante. Le baccalauréat ressemblait à l'examen de maturité d'aujourd'hui, mais actuellement on se présente à cet examen à la f in seulement de la dernière e année, alors qu'au lycée français il s'étalait sur deux ans. C'était, si l'on peut dire, deux examens successifs de maturité, tous deux difficiles, tous deux décisifs. Quand on avait passé les deux, alors seulement on était considéré comme ayant terminé ses études secondaires et avait accès à n'importe quelle université de France et des autres pays d'Europe. Cette équivalence de notre lycée avec les autres lycées français fut conquise après beaucoup d'efforts par les professeurs français, surtout par le directeur de l'époque Bailly Comte. Ce fut un grand succès pour le lycée de Korça.

Je fus très heureux de revoir mes camarades d'internat et dé classe. Nous nous faisions part mutuellement de nos impressions de vacances, nous nous disions quels romans nous avions lus et quels étaient ceux qui nous avaient plu davantage. C'était une classe relativement unie, mais avec de sensibles différences dans le niveau de préparation des élèves. Il y en avait parmi nous d'excellents, comme Hamit Kokalari et Selman Riza, d'autres aussi qui passaient avec peine, ou qui étaient recalés. Nous avions aussi dans notre classe une jeune fille, la première et la seule du lycée. Plus tard, après que j'eus terminé mes études, il en vint d'autres. Korça, bien qu'elle se posât en ville avancée, était, quant à la scolarisation des filles, en retard par rapport à Gjirokastër. Au lycée de Gjirokastër il y en avait déjà. Et même la seule élève du lycée de Korça était précisément originaire de Gjirokastër, de Libohova, c'était la fille d'un médecin. Elle avait un frère en classe de philosophie. Elle était plutôt jolie, intelligente, mais ne brillait pas dans ses études. Très espiègle, elle mettait la classe sens dessus dessous, elle avait rendu fou d'elle un de nos camarades de Gjirokastër et un jeune bey élégant. En fait, elle riait de tous. Au début, elle feignait de leur prêter attention, les faisait un peu marcher, puis ne se souciait pas du tout d'eux. Il faut dire qu'elle eut un petit flirt avec notre professeur de physique et chimie Saint-Genez, dont j'aurais l'occasion de parler plus loin. Le jeune bey élégant et Aleko Turtulli étaient des «archontes»; et nous n'avions pas plaisir à les fréquenter. Le premier parlait français très couramment (son père était à l'époque ministre des affaires étrangères); quant au second; il était parmi les plus faibles de la classe. Kristo Fundo et quelques autres Korçois, étaient plutôt froids comme copains, mais c'étaient de bons élèves, surtout Fundo, qui était parmi les premiers en mathématiques.

A part les autres professeurs que j'ai cités, nous Fûmes dans notre classe un nouveau professeur de littérature française, qui s'appelait Maraval. Il était ben préparé, mais très distant, tenait toujours le nez en l'air. Hiver comme été, il portait un foulard au cou, en hiver de laine, en été de soie, et en jetait un des bouts derrière son dos. Maraval riait, ou plutôt souriait très rarement. Apparemment, il avait adopté cette attitude comme une pose pour nous impressionner, comme une marque d'autorité. Nous conseillâmes à la jeune fille de notre classe de faire quelque plaisanterie avec lui, juste pour prendre le vent, mais il ne se départis sait pas de son attitude.

«Je ne peux rien faire de plus, nous disait-elle, il ne me reste qu'à m'habiller en clown.»

Maraval, lorsqu'il nous faisait les commentaires des textes, gardait toujours devant lui sa serviette remplie, en sortait un livre «mystérieux» et se mettait à parler que c'en était un plaisir. Ses analyses étaient profondes, nous en faisions notre profit, mais nous étions curieux de savoir ce qu'était cet ouvrage. En vain. Finalement, nous parvînmes à forcer ses retranchements. Notre copine se lia d'amitié avec la maîtresse de la maison où vivait le professeur. Elle entra dans sa chambre, nota le titre du livre, l'adresse de la librairie, mais aussi de quelques autres ouvrages, qui étaient des sortes de livres du maître traitant de divers sujets littéraires.

Un camarade de classe commanda pour nous ces livres à son père en France, et nous finîmes par en disposer. Un jour, Maraval lui demanda de commenter un texte et comme l'interrogé avait appris le commentaire par cœur dans un de ces livres, il se mit à le lui réciter. Maraval l'écoutait, les yeux écarquillés, rougissait, avait des sueurs froides en l'observant attentivement. Lorsque celui-ci eut terminé et répondu brillamment, Maraval lui mit un 9. Les notes au lycée allaient de 0 à 20, autrement dit 20 correspondait à notre 10 actuel. Notre camarade n'avait donc même pas mérité une note passable. De toute évidence, Maraval avait compris que son livre mystérieux avait désormais fait son temps. Il le fit disparaître de sa serviette et depuis ne l'apporta plus en classe. Mais nous fîmes venir d'autres de ces livres, car ils étaient excellents, ils nous furent d'une grande aide, et, finalement, à son corps défendant, il se vit contraint de nous recommander lui-même précisément ces ouvrages et d'autres aussi.

Nous étudions la littérature française dans les manuels de trois auteurs, Emile Faguet, Lanson et Brunetière. Je préférais Lanson et un autre auteur, qui était plus concis dans ses définitions et dont l'ouvrage comprenait des citations des oeuvres, ainsi que de nombreuses illustrations.

Quoi qu'il en fût, Maraval nous aida beaucoup à enrichir nos connaissances en littérature française, et surtout dans la littérature du XIXe siècle et du début du XXe.

Je continuais de lire avidement Balzac, que j'aimais beaucoup, car dans ses romans, à cette époque j'y trouvais décrits si puissamment des types de personnages, d'hommes, qui avaient beaucoup de points en commun avec ceux que nous connaissions dans notre vie quotidienne, surtout d'usuriers, d'hypocrites, de richards et de gens simples et pauvres. De Balzac j'aimais la richesse de la langue, la maîtrise dans la composition des sujets. Par la suite, je devais comprendre la grande portée de la «Comédie humaine», ses critiques cuisantes de la bourgeoisie, et comment Balzac, malgré ses vues monarchistes, était parvenu à réaliser une dénonciation colossale et profonde de la bourgeoisie française.

J'ai lu aussi attentivement Chateaubriand ainsi que Vigny et Lamartine. Nous apprenions par cœur un bon nombre de poésies de Lamartine, notamment «Le Lac». Je ne goûtais guère les symbolistes, comme Mallarmé, que je ne comprenais pas. En revanche je lisais avec plaisir Verlaine et Rimbaud. Nous lisions avec une curiosité particulière «Les Fleurs du Mal» de Baudelaire, mais elles nous semblaient plutôt étranges pour l'époque. Il y avait beaucoup de choses que nous ne comprenions pas. et nous ne pouvions du reste pas comprendre les sentiments de Baudelaire, mais quand nous eûmes lu sa biographie, nous parvînmes à nous faire une idée des rêveries d'un poète malade. Nous étions surtout curieux parce que certains de ses poèmes portaient la mention «nterdite». Cela nous surprenait aussi, car nous arrivions à lire des livres comme «La Garçonne» de Victor Marguerite, qui étaient bien plus scandaleux pour les lycéens. Nous lisions de ces romans en cachette, et nous les empruntions à des camarades de l'extérieur.



Les «Poèmes antiques et barbares» de Leconte de Lisle me laissèrent aussi une profonde impression. J'aimais beaucoup les sonnets de Hérédia, dont j'appris un borin ombre par cœur à l'époque et certains me sont restés à la mémoire encore aujourd'hui.

«Le Feu» de Barbusse était un des romans qui m'avait attiré le plus, car j'y avais trouvé une description très réelle de la guerre, de la détresse et des souffrances des soldats et des hommes, en général, une critique acerbe de la guerre et des capitalistes qui la provoquaient. Mais je n'arrivais pas à comprendre comment un écrivain aussi sérieux que Barbusse pouvait avoir écrit des romans comme «L'Enfer». Plus tard, je devais mieux m'expliquer ces problèmes.

Il m'est difficile de me rappeler tous les livres que je lus à l'époque. Au reste, il est inutile de m'étendre, je veux simplement dire que toutes ces lectures m'aidèrent non seulement à élargir mon horizon culturel sur la vie et les pensées du peuple français, mais aussi à apprendre rieux le français et tout à la fois à comprendre et à réfléchir plus profondément sur la situation de notre peuple. Dans mon esprit, à l'époque déjà, je faisais de nombreux parallèles et tirais bien des conclusions.

Je lisais en français non seulement des oeuvres d'auteurs français, mais aussi d'écrivains russes, comme «Guerre et Paix», «Résurrection» et «Anna Karénine» de Tolstoï, qui m'avaient beaucoup plu. J'avais lu aussi des oeuvres de Dostoïevsky, comme «Les Frères Karamazov», «Crime et Châtiment», «La Maison des morts», etc: Elles me semblaient étranges du fait que dans la littérature française je n'étais jamais tombé sur des livres aussi «lourds».

En ce qui concerne les lettres anglaises, j'avais lu en français des oeuvres de Shakespeare, Dickens, de Foe, Lord Byron et Keats.

Chez «Werther» de Goethe, j'avais été très touché par l'histoire de Lotte et de Werther et leur fin m'avait ému. De Schiller j'avais lu plusieurs tragédies notamment «Wallenstein» et «Piccolomini».

Mes lectures de littérature espagnole se limitaient aux oeuvres de Cervantes et aux «Terres maudites» de Blasco Ibañez, et, pour ce qui était de l'italienne, à «Mes prisons» de Pellico. Bref, dès cette époque, j'avais une idée, certes pas très vaste, du mouvement littéraire dans les divers pays d'Europe.

En mathématiques je n'étais pas brillant. Nous avions comme professeur en cette matière un certain De Laur. C'était un homme de petite taille, blond, taciturne, qui gardait la plupart du temps la bouche fermée par la bonne raison qu'il avait les dents proéminentes et gâtées. A moi aussi, comme à beaucoup d'autres; mes dents commencèrent à se gâter depuis que j'étais à Korça, elles commencèrent à me faire mal et, comme nous n'avions pas d'argent pour aller chez le dentiste ni d'ailleurs le temps ni le souci de le faire, elles se dégradèrent. L'eau de Korça, disait-on, était très nocive pour les dents. Mais le professeur De Laur, lui, n'avait pas eu les dents gâtées par cette eau. De Laur était très fort en mathématiques. Malgré toute mon attention durant son heure de cours, il y avait beaucoup de choses que je ne comprenais pas. Aux compositions, je faisais assez bien la partie consacrée au cours, à la démonstration des théorèmes, mais j'étais bien moins fort pour les problèmes, que je résolvais difficilement. J'avais donc des notes passables, qui s'écartaient à peine de la limite, c'est-à-dire de dix (sur vingt naturellement). Nous avions dans notre classe des camarades très forts en cette matière, Kristo Fundo notamment, que j'ai déjà cité (et qui prenait chaque jour, hiver comme été, une douche froide), Hamit Kokalari, Kiço Karajani qui se vantait de ce que, quand il allait à Gjirokastër, sa mère lui donnait à manger chaque matin vingt oeufs pour le petit déjeuner. «C'est à force de manger tant d’œufs, le taquinions-nous, que tes lèvres se sont retroussées», et nous l'appelions -grosses lèvres».

En géométrie, j'avais moins de difficultés qu'en maths pures. et ma note d'ensemble s'en trouvait améliore. Mais lorsque nous nous mîmes à étudier la géométrie dans l'espace. j'éprouvai plus de difficultés que pour la géométrie plane.

En physique et chimie notre professeur s'appelait Saint-Genez. Son nom commençait par Saint, mais il n'y avait rien de saint en lui. C'était un vrai diable, bien qu'il reçût de France le journal «La Croix». Seulement, c'était un excellent homme; très capable, souriant et très ouvert avec nous. Il nous faisait constamment des plaisanteries et nous n'avons jamais cessé de lui témoigner notre affection et notre respect. Il avait un visage long et mince, un nez d'aigle. des dents grandes et. blanches, de longues jambes. Il était de Gascogne. Nous avions lu Rostand et son «Cyrano». et récitions à Saint-Genez quand il était de bonne humeur:



Œil d'aigle, jambes de cigogne,

Moustache de chat, dents de loup,

Nous sommes les Cadets de Gascogne,

De Carbonne, de Casteljaloux.



Il souriait sympathiquement et nous disait:

«Vous avez oublié un vers (que nous omettions exprès)



Bretteurs et menteurs sans vergogne»



Saint-Genez nous faisait rire, par exemple, lorsqu'il nous appelait au tableau. Parfois il restait assis, parfois il se mettait debout et, pour corriger nos erreurs, quand iI était assis, de l'endroit où il se trouvait il prenait un morceau de craie et le lançait sur le tableau. Cela voulait dire que nous avions commis une faute, nous ramassions la craie, la reportions près de lui, puis retournions au tableau, et ce manège se répétait quand il nous corrigeait. Quand il était debout, comme il avait les jambes très longues iI levait le pied au lieu de la main et du bout de sa chaussure nous montrait sur le tableau où était l'erreur.

La physique m'attirait et en cette matière j'étais un élève moyen, alors que la chimie me semblait abstraite. Je ne maniais pas facilement les formules et leurs combinaisons, et je boitillais donc un peu dans cette discipline comme en maths. Mais de même que la géométrie pour les mathématiques, la physique venait à mon secours pour relever ma note commune de physique et chimie.

Nous riions aussi quand était interrogé un de nos camarades de classe, qui s'appelait Kel Gashi. Kel était originaire de Mirdite, si je ne me trompe; de toute façon il venait des régions montagneuses du Nord. Il parlait difficilement le français et assimilait les leçons à grand-peine. C'était un camarade souriant et sympathique, je ne sais pas ce qu'il est devenu. Le professeur l'appelait au tableau et lui demandait:

«Enonce-moi la loi d'Archimède!»

Et Kel de commencer:

«Un corps plongé dans l'eau, un corps. . . »k et il répétait ce début de la loi cinq ou six fois. Il ne se souvenait pas du reste et répétait comme un disque abîmé le seul commencement. Nous nous mettions à rire et SaintGenez riait avec nous. Puis Kel, pour arranger les choses, sautait aux lois de Lavoisier et faisait ainsi un beau fouillis. Finalement Saint-Genez lui disait

«Eh, quel gâchis, assieds-toi!»

Les éclats de rire reprenaient de plus belle à ce jet, de mots (Kel Gashi), et, étrangement, cette définition allait à Kel comme un gant, car il était distrait et désordonné, non seulement dans ses études, mais aussi dans la vie quotidienne.

En ce qui concerne les laboratoires de physique et, encore pire, de chimie, nous étions extrêmement pauvres. Le lycée n'avait en tout et pour tout qu'une petite armoire, dans la grande salle du premier étage, dont Saint-Genez gardait lui-même la clé dans sa poche, pour ne perdre ce peu que nous avions. Nous étudions en nous aidant des illustrations des livres. Ça pouvait encore aller pour la physique, mais pour la chimie? Il nous était difficile de concevoir ses réactions dans la pratique.

Les sciences naturelles me plaisaient et, bien qu'elles ne fussent pas ma passion, je les étudiais avec goût. C'était Brégeault qui nous faisait ces cours, jusqu'à l'arrivée du professeur albanais Ligor Serafini, qui le remplaça pour cette matière. Brégeault nous faisait aussi les cours d'histoire et de géographie, matières que je préférais et où j'avais. d'excellentes notes, étant même un des tout premiers de maclasse. Au cours de géographie il nous donnait beaucoup~ de détails et, comme je l'avais déjà eu comme professeur au lycée de Gjirokastër, et que nous étions en de très bons rapports, je me permis un jour de lui dire:

«Monsieur Brégeault, vous nous apprenez même où se trouvent les poulaillers en France!» Il trouva ma remarque amusante et se mit à rire.

L'anglais, comme seconde langue, nous était enseigné par le «père Loni», ou Loni Kristo. Il avait séjourné aux Etats-Unis, avant de rentrer en Albanie. Il publiait à Korça un journal intitulé «l'Albanais d'Amérique», puis son journal fut fermé et le «père Loni» devint professeur d'anglais au lycée. Il était silencieux, plutôt dur, ne connaissait ni n'appliquait la moindre ombre de pédagogie et de didactique dans son cours. Il venait en classe, ouvrait la méthode, lisait le texte, le traduisait et c'était tout. A la leçon suivante, il ouvrait ce même manuel, interrogeait l'un de nous, lui faisait lire le texte expliqué par lui, puis le traduire, lui mettait une note et. . . rien de plus! Voilà à quoi se réduisait sa leçon d'anglais. Naturellement, nous n'apprîmes quasiment rien et lorsque quelqu'un, d'ennui, se remuait un peu, le «père Loni» lui disait:

«Toi au fond, tiens-toi tranquille, sinon je te fais voler comme un avion par la fenêtre.»

Plus tard, cependant, lorsque je fus nommé professeur au lycée de Korça et que nous devînmes collègues, je constatai que ce n'était pas un méchant homme, qu'il était honnête, droit, communicatif, mais dépourvu de culture et attaché à ses idées conservatrices. Lors de la Lutte de libération nationale, il ne nous soutint pas, mais ne s'y déclara pas non plus hostile, comme le firent ses amis, Fazli Frashëri et Stavri Skëndi.

L'approche des épreuves du baccalauréat était un événement important. Pour ceux qui, comme nous, devaient passer ces examens, c'était une grande préoccupation, un souci permanent. Le dernier mois, surtout, était le plus chargé, car outre que les professeurs devaient terminer leurs programmes, ne sachant pas quelles questions pourraient venir de France pour les épreuves écrites des deux bachots, nous-mêmes, de notre côté, donnions un dernier coup de collier dans notre préparation individuelle.

Pour couronner le tout, c'était la période de l'année où, à Korça, commençaient les grandes chaleurs. Les 15 à 20 derniers jours précédant les examens, nous, internes de première, étions autorisés à sortir . étudier dans la nature, à condition de rentrer régulièrement à l'heure du déjeuner et du dîner. De telle sorte qu'on nous voyait de bon matin, les livres sous le bras, grimper vers le café «Panda». vers Saint-Thomas, ou bien assis à l'ombre des peupliers du cimetière musulman.

Les examens du baccalauréat étaient difficiles. Quand je me les rappelle aujourd'hui, je pense qu'ils étaient beaucoup plus durs que l'examen de fin d'études des autres écoles secondaires de l'époque et aussi que celui de notre école actuelle. Au lycée les matières étaient étendues et très chargées, les professeurs très exigeants et les notes mises avec sévérité, surtout pour les derniers examens. Presque toutes les épreuves étant passées en français, cela naturellement en accroissait pour nous la difficulté. En outre, à notre époque, les lycéens n'avaient pas les facilités d'étude, qu'ils ont aujourd'hui. Notre méthode était plutôt empirique, et non pas orientée par les professeurs. Ceux-ci, en dehors des 45 minutes de cours, ne prêtaient aucune aide aux élèves. Il n'était pratiqué aucune sorte de séminaire. C'était une forme d'étude totalement inconnue. ,

En première, pour les matières principales nous disposions de deux types de manuels, le texte complet de lá matière, traitée au long de l'année, et un résumé, un petit précis du manuel. Ces précis étaient très utiles, fort bien conçus par des auteur s compétents. Ces aide-mémoire nous étaient d'un grand secours, et surtout utiles à ceux qui étudiaient systématiquement durant l'année pour mettre de l'ordre dans la masse des connaissances qu'ils avaient. accumulées. A l'approche des examens; certains camarades repassaient la matière seulement sur ces précis, et même les apprenaient par cœur.

Les questions posées aux examens écrits étaient naturellement secrètes non seulement pour nous, lycéens, ce qui allait de soi, mais aussi pour les professeurs. Dans le courant de l'année ceux-ci ne nous orientaient pas en nous posant des questions formulées d'une façon plus ou moins similaire à celles auxquelles nous aurions à répondre en fin d'année. Ils nous interrogeaient à nos heures de cours, mais leurs questions étaient courantes, fortuites, incomplètes, non organisées comme il convient. Tout cela, ajouté à l'atmosphère e solennelle qui se créait quand commençaient les examens, était bien fait pour accroître notre émotion.

Nous devions passer les épreuves écrites, et y obtenir au moins la moyenne pour être admissibles à l'oral. Les matières de l'écrit étaient l'albanais, le français, les mathématiques (algèbre et géométrie) et la physique et chimie.

Les jours des examens nos jambes flageolaient, nous avions l'impression d'avoir tout oublié, et sentions un grand creux à l'estomac. Ces examens avaient lieu dans les salles du premier étage du lycée. A chaque banc étaient assis deux élèves, la rangée de derrière restait vide, pour éviter que l'on se souffle. Dans la salle toutes nos copies étaient timbrées du sceau de la direction. Aucun livre, aucune feuille sans timbre n'était permis. Et si l'on était surpris en train de copier, on était exclu de l'examen et liquidé.

Le début de l'examen était marqué par l'entrée dans la salle du directeur du lycée et du professeur, qui ouvraient solennellement l'enveloppe contenant les questions. Généralement il y en avait deux, entre lesquelles on pouvait choisir. Je me souviens qu'à ce moment nous étions tous pétrifiés et l'on n'entendait que le bruit de la déchirure de l'enveloppe par le directeur. Quand il commençait à dicter les questions, nos plumes se mettaient en action. Après les avoir lues, nous levions la tête, et nous nous regardions les uns les autres. Certains avaient l'air satisfait, d'autres soucieux, d'autres encore semblaient distraits, d'aucuns avaient les yeux baissés sur leurs bancs, certains autres regardaient par la fenêtre comme pour s'inspirer, certains se frottaient les mains de contentement, et d'autres regardaient jalousement ceux qui se frottaient les mains. Quelques moments après, on s'interrogeait d'un geste de la tête: «Quelle question as-tu choisie? La première ou la seconde?» ou encore «De quoi ça t'a l'air? Ça marche ou pas?» Les réponses parvenaient elles aussi dans le silence, d'un signe de tête qui exprimait la satisfaction ou, au contraire, d'une mine exprimant la déception. A l'examen de mathématiques, nous cherchions avec astuce à nous entendre tout au moins sur le résultat approximatif du problème. Nous le faisions en nous aidant de nos doigts, surtout quand il s'agissait de chiffres. Après avoir remis nos copies, une fois dehors, nous confrontions nos solutions et les manières dont nous avions traité les sujets. Nos camarades de la seconde partie du bac, ceux de philosophie, avec lesquels nous faisions ces vérifications, nous remontaient le moral: «Oui, c'est bien; mais vous auriez peut-être bien fait d'ajouter aussi cela»; «A mon avis, tu auras une bonne note». Nos aînés nous prodiguaient leurs encouragements et leurs consolations, comme nous le ferions nous-mêmes l'année suivante, lorsque nous serions en philo, à l'endroit de nos camarades de première.

Les examens terminés, venait l'attente angoissée, avec les pronostics. Ces jours-là nous avions du mal à toucher à un livre, nous déambulions dans la rue du lycée dans l'espoir de rencontrer un professeur. Lorsqu'il sortait, nous le saluions et scrutions son visage; s'il nous souriait, cela nous réchauffait un peu le cœur. Le professeur Cipo était pour nous une sorte de baromètre qui nous indiquait le bon ou le mauvais temps.

Finalement, le directeur nous communiqua les résultats. J'avais eu de bonnes notes dans toutes les matières. En mathématiques seulement, objet de mes craintes, j'obtins un résultat passable, dans les autres matières mes notes étaient bonnes ou très bonnes. Quand je dis très bonnes, nous devons nous entendre, car, au lycée, on avait rarement 20 ou même 18 ou 17 sur 20. «Le vingt, y disait-on, est pour le bon Dieu, 17 pour le professeur, et à partir de 16 et au-dessous, commence le lot des lycéens.»

Quelle joie nous envahit, nous qui avions été reçus! Nous sautions en l'air, nous étions aux anges et croyions avoir décroché la lune. Nous nous embrassions entre nous et retournâmes en chantant à l'internat. Là nous attendaient nos camarades, qui nous félicitèrent, nous embrassèrent, nous donnèrent l'accolade. Guri, le concierge, ne nous empêchait plus d'entrer et de sortir librement. Nous avions acquis un privilège à cet égard. Le bureau de poste était proche. J'y allai télégraphier à. mon père que j'avais été reçu à l'écrit, qu'il ne nous restait plus que l'oral, mais que c'était plus facile. Et, en fait, je le passai également bien et devins «bachelier». Je croyais avoir conquis le monde, je me sentais allégé d'une lourde charge, j'avais accompli un devoir important envers ma patrie et ma famille.

La question des souffrances du peuple et la situation de ma famille me préoccupaient beaucoup. Désormais, j'étais mûr et je comprenais les soucis qui nous accablaient. Le régime de Zogu nous écrasait comme un énorme fardeau. Nous voyions dans la rue le peuple démuni, affamé, en loques, nous voyions aussi les fonctionnaires, les commerçants, les spéculateurs qui vivaient dans l'aisance. Le peuple, lui, était sans travail. Certains s'efforçaient de trouver un travail de casseur de pierres à un lek la journée. Un lek était le prix d'un kilo de pain. On imagine la misère qui affligeait les familles du peuple. Entre nous, nous parlions de tout cela, et encore à Gjirokastër quand nous y retournions pour les vacances.

A Gjirokastër, nous avions de très bons copains, même si certains d'entre eux, comme Selahudin Kokona, un garçon d'un excellent caractère, vivaient dans l'aisance. Nous discutions des préoccupations du peuple, nous blâmions Zogu et ses collaborateurs, nous haïssions les gendarmes et leurs espions, nous les démasquions, nous nous les montrions du doigt et nous nous méfiions d'eux. Pas un mot ne filtra de nos débats. Le sale préfet de Zogu, Qazim Bodinaku, tâcha bien de nous faire jeter en prison, et il fut bien près d'y réussir en 1932, lorsque avait lieu le procès des «conspirateurs de Vlora»* *( I1 s'agit de ce que l'on a appelé le Mouvement de Vlora, un mouvement secret antizoguiste, relevant nettement du complot. Mal organisé et préparé de dedans, de composition hétérogène et limitée, manipulé et subventionné par la réaction italienne et yougoslave, dépourvu de ramifications dans le peuple et d'un programme clair, ce mouvement échoua totalement. La gendarmerie de Zogu arrêta de 60 de ses membres en août 1932.) qui furent durement condamnés par Zogu. J'étais alors rentré de France pour les vacances d'été: Nous apprîmes l'arrestation de ce groupe secret qui se préparait à renverser Ahmet Zogu. A Gjirokastër nous écrivîmes sur les murs: «S'ils sont fusillés, le peuple se soulèvera et alors éclatera la révolution». A cette occasion, Enver Zazani, Selahudin Kokona, Selami Xhaxhiu, d'autres camarades et moi-même, qui étions suspects aux yeux des gens du régime, fûmes arrêtés et enfermés dans la prison de la préfecture. A notre interrogatoire, nous rejetâmes toutes les accusations, en leur disant que ce n'étaient que des calomnies. Ils prirent des échantillons de nos écritures pour les comparer avec celle de cette inscription et, n'ayant pas. réussi à établir de preuves, nous libérèrent. Nous sortîmes de prison et notre haine contre le régime n'en fut qu'accrue.



Ma dernière année de lycéen à Korça fut celle de. la classe de philosophie. Les lycéens qui avaient passé la première partie du bachot pouvaient choisir, suivant leurs aptitudes, entre les mathématiques élémentaires et la philosophie. Il va sans dire que je choisis la philosophie, car les sciences humaines politiques et historiques étaient ma passion. Certaines matières étaient communes aux deux classes, elles y étaient enseignées dans la même mesure et par les mêmes professeurs.

En classe de philosophie, les matières principales. étaient la philosophie, psychologie, logique, morale, etc., alors qu'en mathématiques ces diverses branches étaient très résumées, ou, si je ne me trompe, on y enseignait seulement la logique.

Ces matières nous étaient dispensées par le professeur :Mayer. C'était un petit homme replet, à la figure ronde, -qui fumait comme un sapeur, comme je le fais moi-même aujourd'hui, car, quand j'étais au lycée, je ne fumais pas.* *( ces souvenirs ont été écrits avant 1973, année où le camarade Enver Hoxha cessa définitivement de fumer après l'avoir fait une quarantaine d'années.) Je me mis à fumer quand je me rendis en France. Mayer était originaire d'Alsace et il parlait le français avec un accent bien distinct des autres. Il s'en tenait fidèlement aux manuels officiels de philosophie que nous avions en main et au programme, et fort rarement, pour autant que je m'en souvienne, se sont déroulés dans notre classe des débats animés. Notre professeur nous exposait tour à tour les écoles et les doctrines philosophiques, mais, lorsqu'on en arrivait à la doctrine de Marx, il était laconique et, toujours laconiquement, il répondait à nos questions. Apparemment, il .avait un ordre sévère du ministère de l'Instruction publique de ne pas s'étendre là-dessus.

Nous faisions fort peu de maths en classe de philo. °Quant aux autres matières, comme la littérature française, albanaise ou étrangère, l'histoire contemporaine, la géographie, les sciences naturelles et quelques autres disciplines secondaires, elles y étaient très développées. La littérature albanaise et étrangère (la française exceptée, qui était naturellement faite à part et de façon très étendue) nous était enseignée avec une grande compétence par le professeur Cipo. Cette année-là, j'appris à connaître plus à fond la littérature anglaise, espagnole, russe, italienne et un peu la littérature arabe, surtout celle des pays qui étaient des colonies françaises. Ce fut une année où je n'eus aucune difficulté dans mes études, je prenais goût à ces matières et les étudiais toutes avec assiduité, car j'étais désormais allégé des mathématiques.

Comme élèves des classes de philosophie et de mathématiques, nous étions maintenant un peu plus libres dans notre régime journalier, que ce soit à l'internat ou au lycée.

Nous étions en dernière année du lycée, aussi fermait on un peu les yeux sur nos faits et gestes, bien que les surveillants et quelque autre pédant ne pussent s'empêcher de manifester de temps en temps leur présence.

Voici par exemple ce qui m'arriva un jour. Comme chaque matin, nous nous rendîmes en rangs au lycée, y fîmes une heure de cours. Quant aux trois heures suivantes, elles étaient annulées, notre professeur étant souffrant. Généralement, dans ces cas-là, nous, les internes, devions rester là à attendre que tous eussent fini, pour rentrer ensemble en rangs, à l'internat. Mais comme nous étions maintenant en dernière année, nous prétendions être un peu plus libres. Ce jour-là justement je sortis. Or, à la grande porte montait la garde constamment le fameux Nisi, toujours fidèle à son rôle de cerbère. Il me demandait absolument l'autorisation du directeur. Nous allâmes jusqu'à nous quereller, nous nous empoignâmes et je finis par ouvrir la porte et par sortir. Le lendemain je fus appelé chez le directeur Papakristo. D'un regard louche, il me dit:

«Qu'est-ce que ce que tu as fait? Comment es-tu sorti de force en bousculant Nisi?»

Je lui répondis que j'avais demandé à sortir poliment, mais que c'était Nisi qui m'avait poussé et que je ne pouvais que lui rendre la monnaie de sa pièce avant de sortir, que j'étais allé à l'internat et que je ne m'étais pas promené dans les rues, etc., etc. L'affaire fut close avec une réprimande, un «ne le refais plus, sinon nous devrons sévir!»

Nous, élèves de philo et de maths, avions un insigne sur nos casquettes, la seule pièce de notre habillement qui pouvait être considérée comme élément d'un uniforme. Sur la bande rouge et la visière nous avions un ruban blanc, brodé, comme en soie blanche. C'était une des premières choses que nous achetions dès que nous commencions l'année et. bien sûr, nous en étions fiers. En fait, nous avions l'impression que ce ruban inspirait le respect et en même temps l'envie.

«Vous en avez de la veine d'avoir fini! nous disaient nos cadets.

- Attendez donc, nous n'avons pas encore notre diplôme en poche.

- Du moment que vous avez le ruban blanc, c'est du pareil au même», insistaient-ils.

Mais pour obtenir ce diplôme il fallait étudier. Et c'est ce que je fis. Les professeurs étaient satisfaits de moi.

Cette année-là vint au lycée un nouveau professeur d'histoire et de géographie, Petraq Pepo. Dans notre classe de philosophie, si je ne m'abuse, il nous enseignait la géographie, car Brégeault continuait de nous faire le cours d'histoire. Pepo était tel que nous le connaissons, le Pepo actuel, gentil mais parfois impulsif, et, naturellement, il voulait s'affirmer par rapport à ses collègues français et albanais, et aussi à nous, ses élèves.

Un pareil désir des jeunes professeurs albanais de s'imposer à leurs collègues, surtout français, s'inspirait de bonnes intentions, mais il n'était pas donné à n'importe qui de le satisfaire. Et les choses se gâtaient encore plus lorsque quelqu'un, au lieu de s'imposer par sa culture, son zèle et son tact, cherchait à s'affirmer par des déclarations et des actions bruyantes, sous des formes et par des moyens artificiels. Ces années-là à notre lycée fut nommé effectivement un pareil type de professeur et, à dire vrai, il était si plein de lui-même et cherchait tellement à paraître que souvent les choses tournaient à la comédie. Ce jeune professeur soutenait qu'il était sorti de l'Ecole normale supérieure, de cette grande école des plus prestigieuses de France, dont aucun même de nos professeurs français n'était sorti. Il se vantait donc tellement et à tout moment qu'il finit par irriter les autres, qui commencèrent à se moquer de lui et même à douter qu'il fût effectivement sorti de cette école. De toute façon, ils ne pouvaient s'empêcher de lui insinuer qu'il y avait été admis comme étranger et non pas à la suite du concours normal d'entrée. En fait, à l'époque, il était dépourvu d'expérience, mais prétendait tout savoir . Il avait une voix étrange, plutôt fluette, qu'il cherchait à forcer, au point de devenir ridicule et alors nous ne pouvions nous empêcher de rire.

Il parlait le français plus mal que nous, bien qu'il eût séjourné en France. Il devait faire son cours en français, et c'était là que commençait la comédie. Il cherchait à parler vite pour montrer qu'il maniait le français avec aisance, comme un «ancien élève de l'Ecole normale supérieure».* *( En français dans le texte) Mais il ne faisait que provoquer les rires, car en plein milieu de phrases qu'il disait en français, ne trouvant pas le terme qu'il cherchait, il introduisait des mots ou des expressions albanaises. Par exemple, lorsqu'il lui arrivait de parler des éleveurs en France, il disait

«Ils dormaient sur le rogoz* *( rogoz en albanais, natte) et s'enveloppaient de leur bruc»* *( bruc en albanais, grosse limousine.).

Ou alors, lorsqu'un élève ne lui répondait pas de manière satisfaisante, il lui disait «Tu l'as donné au fleuve>s, traduction littérale d'une expression populaire albanaise qui voulait dire «tu as tout gâté» et qui, naturellement, traduite ainsi, n'avait aucun sens. Ou bien encore, au lieu de dire en français «Ecoutez!» il traduisait littéralement de l'albanais «Tenez l'oreille!» Nous en faisions des gorges chaudes et nous saisissions les lobes de nos oreilles entre nos doigt&. Nous le chahutions tous, ce malheureux, mais c'étaient surtout Enver Zazani, Avdullah Rami et la seule jeune fille de notre classe qui s'acharnaient sur lui.

Je me souviens d'un jour d'hiver où il avait neigé. Quelques camarades externes avaient apporté des morceaux de carbure de calcium et deux d'entre eux, assis au fond de la classe, les posèrent à un coin du mur sur le plancher. Durant l'heure de cours du professeur de «l'Ecole normale supérieure» ils l'arrosèrent de crachat. Le carbure se mit à exhaler de l'acétylène et à empester la classe. En parlant le professeur soufflait du nez, le remuant dans tous les sens comme un chien de chasse. Finalement il n'y tint plus et s'écria :

«Ouvrez les dritare*, *( Dritare, en albanais fenêtres.) ça sent le mut* *( Mut, en albanais, excréments) ici!»

Nous rîmes à gorge déployée. Comme la mauvaise odeur se dissipait, nous lui proposâmes:

«Fermons les fenêtres, monsieur, nous allons attraper

froid!»

Dès que les fenêtres furent fermées, les camarades du fond se remirent silencieusement à arroser le carbure, et la puanteur reprit de plus belle. Cette fois le professeur dit dans un mélange de français et d'albanais:

«Rien à faire* *( En français dans le teste.), seulement quand vous entrez à l'école, ~contrôlez bien vos semelles pour voir si vous n'avez pas marché sur un. . . trésor* *( En français dans le teste.).»

Mais l'incident le plus grave, celui qui l'opposa de façon inattendue à Brégeault, se produisit justement pendant que je passais mon oral d'histoire. Tous deux avaient été désignés membres du jury et chacun s'efforçait de se donner de l'importance. C'était la fin de mes études au lycée, j'avais passé tous les examens écrits de la deuxième partie du baccalauréat et je me présentais à l'oral. Naturellement, la rivalité entre Brégeault et le nouveau professeur avait atteint son comble, car tous deux étaient historiens et tous deux prétendaient être très forts dans leur matière. Mais il faut reconnaître que le plus capable des deux était Brégeault, qui avait plus d'expérience et une meilleure mémoire. Mais l'un et l'autre avaient le cerveau légèrement «fêlé», comme nous disions. Brégeault me jugeait un bon élève, non seulement parce qu'il me connaissait depuis Gjirokastër, mais parce qu'en histoire et en géographie jétais réellement fort. Brégeault et le nouveau professeur étaient donc ceux qui allaient apprécier nos connaissances en histoire. Ils étaient assis à la table côte à côte, sans se regarder ni se parler. Les élèves qui seraient interrogés. entraient, s'asseyaient devant eux et tiraient leur bout de papier portant les questions. C'est aussi ce que je fis. Je connaissais bien la matière. et sans émotion, je tirai ma question et tendis le bout de papier à Brégeault. Elle portait sur Napoléon IIl. Brégeault lut la question à voix haute et, sans jeter même un regard sui, son collègue, lui lança le billet. Je me mis à parler longuement du coup d'Etat, du Second Empire. de la guerre franco prussienne, de la politique intérieure et extérieur de Napoléon III et finalement de sa capitulation à Sedan. Quand j*eus fini. Brégeault me dit:

«Très bien, hoxha!», et je vis du coin de l’œil qu'il m«avait mis 18.

Puis, s'adressant à moi. il ajouta: «On en a fini avec toi». Je me levai. Or, l'autre professeur, peut-être pour contredire Brégeault, ou pour se montrer supérieur, me dit:

«Ne te lève pas encore, j'ai encore une question à te poser!»

Je me rassis. Je me souviens qu'il me demanda:

«Qui était ministre des Affaires étrangères de Napoléon III à !'époque de Sedan?»

Je passai en revue dans mon esprit un certain nombre de ministres. mais celui de la période de Se dan m'échappait et je butai. Brégeault. sans tourner la téter vers son collègue, dit:

«Un ministre sans importance. la question est superflue!»

L'autre qui avait l'oreille tendue se rebiffa:

«C'est une question très opportune et pas du tout superflue», et, comme je ne répondais toujours pas, il dit lui-même le nom du ministre. A peine Brégeault l'eut-il entendu que, riant d'un air moqueur. il lança à son collègue:

«Comment poses-tu une question dont tu ne connais pas toi-même la réponse?» et il cita un autre nom. Son rival se mit en colère, bafouilla. le contredit. en prétendant que celui qu'il venait de nommer n’avait pas été ministre. Alors Brébeault aussi s'irrita. se leva et lui dit:

«Tu n'es qu'un ignorant !

La querelle s'échauffa, ils faillirent en venir aux mains.

Je m'entremis pour les empêcher de se battre. Tout en m'efforçant de les séparer, je disais au plus jeune:

«Monsieur le professeur, mettez-moi d'abord ma note, vous pourriez oublier, vous déciderez ensuite du nom du ministre des Affaires étrangères!»

Finalement, furieux, ils allèrent tous deux chez le directeur. Brégeault avait raison quant au nom du ministre, qui, avec Napoléon III, avait sapé l'empire, mais faillit me faire aussi beaucoup de tort à moi à l'épreuve d'histoire!

L'année de philosophie passa pour moi facilement et agréablement. Mes lectures m'avaient beaucoup aidé et les matières en général étaient appropriées à ma forme d'esprit. A l'internat, nous étions plus libres, nous pouvions voir plus souvent nos camarades de dehors, nous organisions nos études ensemble à la bibliothèque de la ville ou en plein air, sur les collines environnantes. Parfois, le fils du directeur Perret, Roger, qui était très sympathique et sociable, nous accompagnait.

Ces années-là était arrivé des Etats-Unis le fils aîné de Ramiz Shehu, mon protecteur. Il s'appelait Telat, mais il nous disait: «Appelez-moi Charlie», car quand ces gens là allaient en Amérique ils changeaient leurs noms.

«On t'appellera Telat et pas Charlie, lui disions-nous, tu es né à Gjirokastër et pas à Boston!»

Telat était de plusieurs années plus âgé que nous. Un jour. il nous réunit tous, les lycéens de Gjirokastër, et nous offrit un excellent déjeuner parmi les mûriers de Boboshtica avec du bon rôti et du baklava. Nous passâmes une excellente journée, nous mangeâmes, bûmes, chantâmes et dansâmes à souhait.

Un autre dimanche, «Charlie» nous réunit encore, mais cette fois pour nous faire faire une photo ensemble chez le meilleur photographe de Korça, Sotir, au «Sotir Studio». Cette photo je l'ai encore aujourd'hui. Sotir était maître en son métier, un véritable artiste, l'ami et le camarade de notre professeur de peinture, Vangjush Moi. J'étais en de très bons termes avec ce dernier déjà quand j'étais au lycée, et je le restai plus tard aussi quand nous devînmes collègues.

Souvent, quand nous étions ses élèves, il nous emmenait avec lui et nous sortions dans la nature, où, après avoir dressé son chevalet, il se mettait à peindre, alors que nous restions derrière lui, contemplions son tableau, lui posions des questions, ou étudiions à l'ombre d'un arbre.

Ma joie, quand j'eus fini de passer tous mes examens, était indicible. J'avais eu de bons résultats, j'avais terminé mes études secondaires. Je considérais cela comme un grand succès. Lorsqu'on me remit mon diplôme de fin d'études, j'eus l'impression d'avoir en main quelque chose de précieux. La vie maintenant s'ouvrait différemment devant moi. Mais les soucis et les chagrins réapparaîtraient même après ce jour heureux que mes camarades et moi, nous avions fêté ensemble. Nous étions peinés pour ceux qui avaient été recalés. Un après-midi, le directeur Perret, qui logeait dans un appartement du nouvel hôtel «Pallas», nous invita, nous qui avions réussi, à prendre le thé chez lui. Avec sa femme et Roger, il nous offrit des gâteaux, du thé et des fruits. Perret nous félicita et s'enquit de nos projets, il nous parla de la vie en France et nous recommanda certaines universités et certaines villes au cas où nous irions y poursuivre des études supérieures.

Ainsi prirent fin mes années d'étude à Korça. Vint pour moi le moment de me séparer de cette ville qui m'était devenue si chère, parce que j'y avais acquis plus de savoir, j'y avais mieux connu la vie, fréquenté beaucoup de gens, et, ce qui était l'essentiel, j'avais commencé justement là-bas à pénétrer plus au fond des choses, à me poser beaucoup de questions sur les événements, les phénomènes, les faits et les problèmes qui remplissaient la vie quotidienne, au lycée comme en ville. Je ne peux pas dire que j'avais des réponses justes et complètes à cette foule de questions qui me venaient à l'esprit. Non, ces réponses devaient me venir par la suite. L'essentiel était que là-bas j'ai commencé à voir la vie. la réalité, les gens et les événements avec plus de sérieux et d'attention, à sentir que beaucoup de choses, sinon toutes, ne marchaient pas comme il aurait fallu, à prendre conscience de la nécessité de profonds changements, de bouleversements; il fallait la révolution, comme nous devions nous en convaincre plus tard. Mais je n'oublierai jamais que c'est précisément à Korça que je dois, en même temps que mon diplôme de fin d'études secondaires, d'avoir compris qu'il existait une autre école, bien plus difficile et complexe que toute école officielle, une école par laquelle devait passer toute la jeunesse de l'époque. La première image de cette «école», qui était indispensable à l'Albanie, me fut présentée en premier par les habitants de Korça, travailleurs et progressistes, et surtout par la Korça de la «Puna»*, *( Association révolutionnaire des ouvriers de Korca.) la Korça des pauvres, la Korça des ouvriers et des petits artisans.

En même temps que le lycée et les beaux quartiers de la ville, un de mes endroits préférés ces années-là était le vieux marché de Korça, ses rues avec ses petites boutiques, aux volets en bois. Je passais près des apprentis, penchés, l'aiguille ou l'allène à la main, qui cousaient, rapiéçaient ou réparaient des objets vieillis ou déchirés. Ils travaillaient sous la surveillance de leur maître, qui parfois était revêche et exigeant, parfois semblait un brave homme, mais ne laissait pas ses apprentis souffler. Ceux-ci se levaient avant l'aube, ouvraient et nettoyaient la boutique, puis immanquablement venait le patron. Parfois il leur disait «bonjour» et parfois ne leur parlait pas, se bornait à leur donner des ordres, à leur faire quelque reproche, leur montrait comment ils devaient coudre ou raccommoder une pièce de vêtement. Dans ces boutiques obscures et humides, ils travaillaient du matin à la nuit. Ils prenaient sur l'étal leur déjeuner qui consistait en un morceau de pain, un peu de fromage et une saucisse sèche. Mais des yeux de ces ouvriers jaillissaient des étincelles. Ils vous scrutaient attentivement des pieds à la tête. Je me souviens de pas mal d'entre eux chez qui j'allais quand j'étais au lycée pour me faire réparer mes chaussures, ma casquette ou me faire faire un pantalon. Je les connus, je pris plaisir à bavarder avec eux, et par la suite je devais avoir l'occasion de les connaître encore mieux, eux et beaucoup d'autres, de partager leurs soucis, leurs convictions et leurs idéaux. J'éprouvais du respect et de l'admiration pour eux, pour leur travail, pour le fait que, malgré leur manque d'instruction, ils étaient intelligents, pleins d'élan, indomptables, même dans la misère. Dans les ateliers et les boutiques, j'en connus beaucoup, et notamment Koci Bako, Sotir Gura, Gaqo Nasto, Teni Konomi, Llambi Dishnica, Petro Papi, Pilo Peristeri et Ilo Dardha, que je cite parce qu'ils se signalèrent dans le mouvement ouvrier, et me liai d'amitié avec eux. Ils étaient vraiment à admirer. On allait chez eux pour se faire réparer une chaussure ou pour acheter une babiole, et ils savaient vous entretenir, vous pousser à des discussions «fortuites», vous sonder, puis ces mêmes ouvriers et apprentis ravaudeurs, vous communiquaient un choc lorsqu'ils vous mettaient aussi dans les mains le «Manifeste» de Marx, vous posaient des questions auxquelles même. Brégeault ou un autre professeur auraient eu du mal à répondre: «Dis-nous, lycéen, ce que tu sais de la Commune de Paris»; «Que sais-tu de la Russie soviétique?», etc., etc. J'ai dé;à évoqué dans des écrits, et je le referai encore, ces ouvriers inoubliables, qui furent parmi les premiers à m'engager dans la voie des idées et du mouvement communistes, je leur ai exprimé tant de fois ma reconnaissance et je la leur réexprimerai chaque fois qu'il sera question d'eux. Au début je pris leur insistance à poser des questions et leur soif d'apprendre des «choses dangereuses» pour un fait fortuit, suscité par un mot ou une nouvelle qu'ils avaient entendue occasionnellement, et ne fût-ce que pour cela, je les admirais. Par la suite, je devais apprendre que rien n'était dû au hasard dans les questions qu'ils posaient et dans les discussions qu'ils s'efforçaient de prolonger et de rendre plus fréquentes. Ils avaient commencé à s'organiser, à embrasser les idées communistes.

Lorsque j'étais au lycée, le Groupe communiste des ouvriers de Korça venait d'être formé. Son influence et son extension étaient restreintes, il en était à ses premiers pas, mais, de toute façon, «les eaux avaient commencé à s'agiter» et à faire entendre leur bouillonnement. Les communistes que je fréquentais à l'époque étaient pour moi de simples connaissances, et je ne savais même pas que certains de ceux qui m'appelaient et m'interrogeaient, comme Koci Bako, Llambi Dishnica et d'autres, étaient communistes. Six ans plus tard, lorsque je retournai à Korça, nos liens seraient établis sur des fondements solides et je devais devenir membre du Groupe communiste «Puna» aux côtés des ouvriers communistes de Korça, ce que j'ai tenu et je tiendrai toujours à honneur. Mais, comme je l'ai dit, cela ne se produirait que plus tard. Revenons aux jours où, le diplôme du lycée en poche, je pensais avoir décroché la lune!





Je retournai à Gjirokastër pour les vacances, joyeux. Les miens aussi étaient heureux, mon père et ma mère se mettaient en quatre pour me faire «plaisir». Leur fils avait terminé ses études secondaires. Ils disaient

«Nous tirerons le diable par la queue encore quelques années, mais nous arriverons au bout de nos peines, il faut absolument que tu obtiennes une bourse pour des études supérieures.»

Mon rêve, on le conçoit, était d'aller en France, à l'université, de faire des études de lettres ou d'histoire et de géographie. J'étais doué pour ces matières-là et convaincu de pouvoir y réussir et devenir professeur d'école secondaire. Mais tout dépendait de l'obtention d'une bourse, car mon père était démuni et, de ce fait, incapable de couvrir mes dépenses, non pas pour trois ans, mais pas même pour deux mois, à l'étranger. J'étais donc joyeux d'avoir terminé mes études secondaires, mais à la fois très soucieux de l'avenir qui m'attendait. Je n'avais personne à Tirana qui pùt m'appuyer au ministère de l'Instruction publique. Seules mes notes, inscrites dans mon livret scolaire, pouvaient parler en ma faveur. Cela dépendait aussi du nombre de bourses qui seraient accordées pour la France et des matières choisies.

Finalement, une annonce parut dans les journaux. Tous ceux qui avaient terminé le lycée ou le gymnase devaient adresser leurs demandes au ministère de l'Instruction publique et l'accompagner du certificat de leur établissement scolaire et d'autres papiers. Je préparai le tout et précisai dans ma demande que je désirais faire des études d'histoire et de géographie ou de lettres. On comprend mon impatience. Certains de mes camarades iraient continuer, eux, leurs études à leurs frais. Ils ne demandèrent pas de bourse. Nous les enviions, car ils n'avaient pas de souci à se faire, ils pouvaient choisir la branche d'études et la ville qu'ils préféraient.

Finalement, je persuadai mon père que je devais me rendre moi-même à Tirana pour suivre de près l'affaire de ma bourse. J'y venais pour la première fois. La seule impression qu'elle me produisit, fut mauvaise. Dans nos discussions à l'étude de l'internat nous appelions la capitale «repaire des brigands de Zogu, antre de la corruption», et lorsque je la vis et la connus de près, je me dis que nous ne nous étions guère trompés. Je ne connaissais personne et pris une chambre ou plutôt un lit dans une des pièces d'un vieil et sale hôtel qui s'appelait «Hotel Durrësi». La chambre où je couchais contenait quatre lits et chaque soir j'y avais pour compagnons trois inconnus. Le matin, c'était tout juste si nous nous disions un bonjour entre les dents et nous demandions avec indifférence:

«D'où es-tu? Pourquoi es-tu venu à Tirana?» C'était tout.

J'allais chaque jour au ministère de l'Instruction publique. On aurait dit une foire. Les escaliers et les couloirs étaient remplis d'inconnus, de lycéens comme moi, qui avaient sollicité une bourse. Nous nous efforcions de nous faire recevoir par un des secrétaires du ministère, mais sans succès.

«Vous devez attendre, nous disait-on, ils sont occupés.»

Plusieurs jours de suite nous entendîmes les mêmes mots: «Les listes des bénéficiaires de bourses vont être affichées aujourd'hui», «Non, elles vont l'être demain!» Cette histoire dura des semaines et, une fois le ventre plein, une autre fois le ventre creux, j'allais chaque jour au ministère où je passais tout mon temps dans les escaliers et les couloirs. Finalement les listes des ~élus furent affichées. Ma joie fut à son comble. J'obtenais une bourse d'histoire et de géographie et la ville où je ferais mes études était Montpellier! Je bondis de joie. La liste des noms des heureux bénéficiaires fut publiée aussi dans le journal.

Quelques jours plus tard, je me rendis au ministère pour y faire les formalités requises, mais il m'y fut annoncé une nouvelle qui me laissa pétrifié:

«Ta bourse t'a été ôtée et transmise à un autre!» On imagine mon abattement. Mais j'étais décidé à ne pas me rendre sans combattre. Je me mis à crier: «C'est un passe-droit, ma bourse a été donnée à un autre qui est pistonné, je ne quitterai pas le ministère avant que cette injustice ne soit réparée et qu'on n'applique la première décision publiée officiellement dans le journal», etc. Bref, je fis un beau boucan. car je n'avais personne qui put m'aider. Finalement je gagnai la partie. Le secrétaire général du ministère me fit appeler et me dit:

«Mon garçon, il a été commis une erreur en ce qui te concerne, ta bourse de géographie a été attribuée à un autre, mais nous allons t'accorder une bourse pour les sciences naturelles! Nous ne savons pas si tu acceptes cette branche, mais je te conseille de le faire, sinon tu n'en auras aucune.»

J'éprouvais alors déjà et j'éprouve toujours un grand respect et un grand attrait pour les sciences naturelles. Je connaissais leur beauté, leur force et leur importance, je savais en général le progrès qu'elles avaient apporté et qu’elles apportaient toujours à l'humanité. Mais indépendamment de ce respect que je ressentais pour ces sciences, ma passion et mes aptitudes allaient plutôt aux sciences humaines, à l'histoire, aux lettres, au droit. Je le dis aux fonctionnaires bureaucrates qui étaient là et ils devinrent encore plus bureaucrates qu'ils ne l'étaient.

«Si tu veux, accepte cette bourse pour les sciences naturelles, me dirent-ils, sinon retourne à Gjirokastër». Je vis qu'ils étaient inébranlables, et je leur demandai:

«Vous m'assurez qu'il ne m'arrivera pas la même mésaventure?»

Ils me donnèrent cette assurance et me recommandèrent:

«Va dans tel bureau et fais les formalités requises!»

J'y allai, et ainsi tout prit fin, la bataille avait été gagnée, j'obtins une bourse pour la France.

Satisfait, je retournai à Gjirokastër me préparer. Mon père me fit faire un costume neuf chez le meilleur tailleur de la ville, des chaussures neuves, plusieurs chemises, etc. etc., et, à l'automne, avec d'autres camarades, je partis pour Durrës, et, à travers l'Italie, vers la France. C'était la première fois de ma vie que je quittais la terre natale. Dans ma vie s'ouvrait une nouvelle page dont je tâcherai de retracer quelques souvenirs dans un autre cahier.





II



A TRAVERS L’Italie



Je partis pour la France avec les autres camarades qui devaient y poursuivre leurs études dans diverses branches de l'enseignement supérieur. La plupart de ceux qui sortaient du lycée de Korça étaient envoyés en France, certains en qualité de boursiers. Le montant de cette bourse était réduit pour l'époque, et nous devions vivre très modestement, en étudiants pauvres. Mais bien sûr, et c'était là l'essentiel, nous étions heureux d'avoir obtenu ces bourses, car nous avions soif de nous instruire.

J'ai raconté plus haut les péripéties de l'octroi de ma bourse. au bout desquelles je fus finalement contraint d'accepter la branche des sciences naturelles. Bès mon départ. donc, je n'étais pas particulièrement enthousiaste des études que j'allais entreprendre, mais je me disais: «Allons-y toujours, on verra ensuite».

Une partie d'entre nous, dont moi-même, devions faire nos études à Montpellier, une vieille ville de grande renommée pour son université, qui datait du XV siècle, surtout pour sa Faculté de médecine, où avait enseigné. en son temps, Rabelais lui-même. Je me réjouissais d'avoir été envoyé là, car, au lycée, oú l'on nous parlait beaucoup de la France, de sa culture et de sa science de renommée universelle, on nous évoquait beaucoup ses centres universitaires, entre autres, Montpellier. Au lycée j'avais appris que le climat y était doux, qu'il n'y neigeait pas en hiver, qu'il n'y faisait pas froid, qu'il y soufflait parfois un vent que l'on appelait «le mistral», alors qu'en été il y faisait aussi chaud que chez nous, une chaleur supportable, du fait de l'influence de la Méditerranée.

Mon père et ma mère, malgré leur pauvreté, et non sans s'endetter, me firent faire un manteau d'hiver, un nouveau costume, une paire de chaussures, deux chemises, du linge et quelques paires de chaussettes. On me prépara aussi, selon la coutume, quelques petits gâteaux secs caractéristiques de Gjirokastër pour le voyage, on me donna aussi une boîte en fer blanc remplie de deux kilos de lokoums secs (faits au beurre et au sucre) pour ma sœur aînée Fahrije, qui était à l'époque, avec son mari et son fils Luan, réfugiés politiques à Bari en Italie. Avec ces bagages, et la tristesse de quitter ma mère, mon père et ma sœur Sano et de les laisser seuls à la maison, sans soutien, car, selon la mentalité de l'époque, c'était en moi qu'ils voyaient leur seul appui, je partis pour Tirana, d'où je devais gagner Durrés, pour y prendre le bateau et débarquer à Bari.

Je quittais pour la première fois ma patrie bien-aimée. Je la laissais sous l'odieuse oppression du roi satrape et des bandits de son entourage. Le peuple souffrait de faim, il était obéré d'impôts et vivait sous le fouet des gendarmes et dans la hantise des espions. Nous, les fils du petit peuple, même quand, avec mille tracas, nous parvenions à terminer quelque école, ne pouvions trouver facilement un emploi comme fonctionnaire. Pour être nommé secrétaire ou petit employé, il fallait avoir des relations, des appuis, qui nous manquaient. Beaucoup de nos camarades ne parvenaient même pas à terminer leurs études secondaires, mais, pour ce qui était de trouver un travail qui leur assurât de quoi vivre, ils étaient «privilégiés», car ils entraient comme apprentis chez un cordonnier ou un tailleur et gagnaient quelques leks de quoi assurer leur subsistance et aider leur famille. En ce qui me concernait, je ne pouvais encore soutenir les miens et cela était pour moi un gros tourment, car au lieu de leur être de quelque secours, c'était au contraire eux qui continuaient de m'entretenir. Mais je me réjouissais quand même à l'idée que j'allais m'instruire et que je les compenserais de ces privations.

Dès mon enfance j'avais conçu la question de l'instruction, des études, comme un grand devoir envers la patrie et le peuple, et une nourriture tout aussi indispensable que le pain que je mangeais. Cette nécessité m'avait été inculquée dans l'esprit et dans le cœur dès mes premières années d'école primaire, par mes enseignants bien-aimés et patriotes, par Naïm et 1°s autres promoteurs de notre Renaissance nationale, avec leurs poésies que nous apprenions par cœur avec tant de passion. J'étais encouragé dans cette voie par mon oncle Çeni, qui était un homme instruit, mais aussi par ma mère, qui malgré son manque d'instruction, mais grâce à son grand amour maternel, en comprenait le besoin. Avec l'intelligence et la perspicacité qui lui étaient propres, elle avait compris que je devais étudier, que je devais aller régulièrement à l'école. Au prix de beaucoup d'efforts, elle économisait un peu d'argent et ne me laissait jamais sans crayon, sans cahier, sans porte-plume, ni ne manquait de m'acheter tous les livres que nous recommandaient nos maîtres.

Ma maman bien-aimée, j'évoque aujourd'hui ton souvenir avec la plus grande tendresse. Tu as vécu assez pour voir mes enfants grandir, aller dans les jardins d'enfants, faire leurs études primaires. Tu n'as pas assez vécu pour les voir terminer leurs études universitaires et jouir de tous les bienfaits. Tu n'es pas arrivée non plus à voir leurs enfants, qui grandissent comme des colombes. Je me souviens, comme si c'était aujourd'hui, quand tu disais à mes gosses:

«Etudiez, car maintenant vous avez tous les bienfaits. C'est le Parti qui vous les a apportés, et vous devez l'aimer de tout votre cœur. Aimez le peuple comme la prunelle de vos yeux. Votre père s'est battu pour le Parti et pour le peuple. Comment vous raconter mes souffrances et mon angoisse? Le soir, je mangeais un malheureux morceau de pain et me disais: «Qui sait où est mon fils? Est-il en vie? Et si on l'avait tué?» Eh bien voilà, il est serti victorieux de cette bataille et regardez toutes les bonnes choses que la lutte qu'il a menée a apportées au peuple. Vous, vous avez toutes les écoles qu'il vous faut, alors qu'à l'époque de l'enfance et de la jeunesse d'Enver, les écoles étaient notre tourment. Je n'oublierai jamais le jour où mon fils est parti pour la France. J'étais heureuse que mon fils aille étudier, et à la fois chagrinée, car j'avais l'impression de rester seule sur le pavé. Voilà pourquoi, mes enfants, vous devez étudier et devenir utiles au peuple, à la patrie, à votre père et à vous-mêmes!»

Zogu avait bourré le pays de «conseillers» italiens, qui étaient disséminés dans les bureaux, dans l'armée, qui avaient la haute main sur le pétrole et le cuivre, qui avaient envahi les terres de Sukth et y faisaient venir d'autres colons d'Italie. Le pays pullulait d'espions italiens qui avaient organisé leurs réseaux et préparaient l'occupation du pays. Zogu et sa clique se partageaient les crédits qúe Mussolini accordait soi-disant à l'Albanie, mais en fait, par ces tractations, emprunts et crédits, Zogu et Mussolini, ensemble, creusaient la tombe du pays. Les usuriers locaux étaient devenus de véritables sangsues qui suçaient le sang des pauvres. La bourgeoisie marchande se mettait sur pied, le marché italien lui était ouvert; à travers elle, le régime zogollien importait le peu de pain que mangeait le peuple, et jusqu'aux oeufs, à l'huile et aux olives; on faisait venir d'Italie des étoffes de luxe, des chaussures, de la porcelaine, de la verrerie et tout ce dont avait besoin la bourgeoisie montante et dont l'appétit, de même que celui des hauts fonctionnaires qui recevaient des traitements élevés, ne cessait d'augmenter. En fait, un ouvrier, qui cassait des pierres toute la journée au soleil pour revêtir et asphalter les routes dont l'Italie avait besoin pour la guerre qu'elle déclarerait plus tard, recevait une paie insignifiante, soit quelque vingt fois moins que les traitements des fonctionnaires du régime. Tel était le dénivellement des salaires. Mais ce n'était là qu'un aspect de la multitude infinie des moyens et des manières employées pour exploiter le peuple. La pauvreté et la misère apparaissaient à chaque pas. Ce fut donc, le cœur alourdi de ce chagrin, que je quittais ma patrie.

Nous nous embarquâmes sur un bateau marchand italien qui allait de Durrës à Bari. J'économisai le peu d'argent que j'avais, car j'avais tout calculé jusqu'à mon arrivée à Montpellier. Des camarades qui étaient déjà allés en France, m'avaient renseigné sur tout, depuis le prix des billets de train jusqu'à celui d'une boîte d'allumettes et m'avaient donné des conseils à tous égards. Je pris donc pour la traversée un billet pour le «pont», dehors. Je comptais me fourrer dans un coin sous un escalier, appuyer ma tête sur une valise et me couvrir de mon manteau. Si je réussissais à m'endormir, tant mieux, sinon, je me baladerais sur le pont. C'était la première fois que je faisais un voyage par mer. J'étais jeune, en bonne santé et naturellement un peu romantique: les étoiles, la lune, la mer, avec ses légères vagues et la blanche écume que laissait le navire derrière lui, tout cela me plaisait. Et puis, à la fin du compte, ce serait l'affaire d'une nuit et de toute façon elle finirait bien par passer! Le matin, je serais sur le quai de Bari, où sûrement m'attendraient ma sœur Fahrije, son mari Bahri et quelque autre ami! Je passai donc ainsi cette nuit, sur le pont d'un navire marchand, à la belle étoile, plus éveillé qu'endormi, en tournant et retournant dans ma tête toutes sortes de pensées, en me posant une foule de questions, en faisant une multitude d'hypothèses sur ce qui m'attendait sur la grande route de la vie qui s'étendait devant moi. La nostalgie de mon pays et des gens que j'y laissais, la tristesse de la séparation, la brume qui entourait mon avenir, les balancements du bateau, les étoiles et la lune, les rêves et les chagrins, tout cela s'emmêla cette nuit-là dans ma tête et dans mon cœur jusqu'au moment où nous approchâmes du port de Bari. Aussitôt, mon agitation de la nuit s'effaça et la seule chose qui m'intéressait maintenant était de savoir si quelqu'un était venu me recevoir ou non! En fait, ma chère sœur Fahrije, avec son mari et son fils m'attendaient.

Je descendis à terre, nous nous embrassâmes avec effusion. Je serrai dans mes bras le petit Luan qui m'enlaçait et m'appelait -tonton!». Je retrouvai une autre famille à moi dans un pays étranger. Nous montâmes dans deux voitures à cheval. En effet, je crois me souvenir qu'il y en avait bien deux, et nous nous mîmes en route vers la maison où habitait Fahrije à l'époque. Elle était située dans une rue qui s'appelait «Via Piccinni». Nous traversâmes un quartier plutôt malpropre, aux petites rues, plein de monde dans les ruelles, sur les pas des portes et aux fenêtres, qui parlaient, criaient, chantaient. J'en fus étonné et je demandai à Bahri:

«Qu'est-ce que c'est? Où sommes-nous ici?

- C'est le vieux Bari, comme on l'appelle, il est habité par de pauvres gens!»

Nous sortîmes de ce quartier et passâmes dans une autre rue, large, pour déboucher sur le bord d2 mer que nous nous mîmes à longer.

«Voilà le «Lungomare»», me disait Bahri.

C'était une belle promenade, large, asphaltée, bordée d'une balustrade, et face à la mer s'étendaient des squares verdoyants devant de hauts immeubles. Nous roulâmes, roulâmes, mais je notai un détail qui me sembla curieux: aux fenêtres de beaucoup de ces immeubles il n'y avait ni des rideaux ni des gens comme dans le vieux Bari. Il n'y avait que des écriteaux portant quelques mots, dont je demandai ce qu'ils voulaient dire. On m'expliqua qu'ils signifiaient «A louer». Je compris ainsi que ces habitations étaient vides et qu'elles attendaient des locataires qui ne se présentaient pas. Plus tard je devais apprendre que ces immeubles étaient le fruit d'investissements de capitalistes, comme avaient commencé à en faire aussi en Albanie nos marchands et nos agas, qui achetaient des terres, les considérant comme de sûrs investissements immobiliers. De même que nos commerçants exploitaient les paysans sur ces terres, de même ces capitalistes italiens exploitaient les ouvriers de leur pays pour construire ces immeubles de béton et en pressurer les locataires. Mais ils ne trouvaient pas de clients ou n'en trouvaient que fort peu, car les loyers étaient trop chers.

Finalement, nous nous engageâmes dans «notre» rue: nous pénétrâmes dans l'immeuble où habitait ma sœur. Son appartement était situé au rez-de-chaussée. Elle tira la clé de son sac, ouvrit la porte et nous entrâmes. Nous étions chez nous, en famille! Le logement comprenait deux pièces et une cuisine. La chambre à coucher donnait sur la rue; l'autre pièce, le salon, était si sombre qu'il fallait y allumer l'électricité jour et nuit. La cuisine aussi était petite, éclairée d'une seule fenêtre. L'appartement était obscur et froid, car le soleil ne le visitait guère et le sol en était pavé de carreaux. Comme nous étions loin de nos jolies maisons aérées de Gjirokastër, avec leurs petits jardins devant, et un arbre de Judée ou un mûrier au milieu de la cour dallée! Ici, à Bari, ou tout au moins dans cette partie de la ville, il n'y avait que de l'asphalte, du ciment, le soleil y était absent et la verdure rare.

La rue qui conduisait à l'habitation de Fahrije était longue et son extrémité à près d'une heure de marche des principales artères de la ville. Cette rue aussi était froide, sans soleil, car elle était bordée de hauts immeubles aux appartements pour la plupart vides. Mais, malgré tout, elle fourmillait de gamins et de femmes du peuple.

De toute façon, j'étais heureux de me trouver auprès de mes proches. Ma sœur était d'une grande bonté. Bahri Omari, lui aussi, à l'époque, nous aimait, il était aux petits soins pour nous, faisait tout son possible pour nous satisfaire. Il n'y a pas lieu de m'étendre ici sur l'activité et les vues politiques de Bahri durant sa période d'exil et jusqu'à son retour en Albanie en 1939, en même temps que l'occupant. Pendant son long séjour en Italie, quand j'avais l'occasion, en allant en France ou en en retournant, et cela à plusieurs reprises, de le rencontrer, de discuter avec lui et ses amis, à cette époque donc, nous tenions Bahri pour un antizoguiste, pour un partisan de l'«Opinga»*, *( Association progressiste et démocratique dans l'Albanie des années 30. ) de la démocratie et du progrès, naturellement bourgeois, du pays. Dès les premiers jours où je mis les pieds à Bari, il me fut donné de connaître, mais plus tard également, au cours de mes allées et venues de France en Albanie, beaucoup de ses amis aussi, qui, dans les années 30, se posaient en antizoguistes. Ils faisaient partie de tout un groupe de «réfugiés politiques» et, par la suite, je devais avoir avec eux des discussions, politiques précisément, mais aussi des conversations amicales, car, en général, ils s'entendaient bien entre eux, se rendaient souvent visite et ne se querellaient pas, comme c'est souvent le cas des réfugiés politiques. Mais j'aurai l'occasion d'écrire plus longuement sur leur histoire, soit durant leur exil en Italie ou en France, soit lorsqu'ils refirent leur apparition en Albanie.* *( Voir Enver Hoxha, Quand on jetait les fondements de l'Albanie nouvelle, éd. fr., pp. 226-240, Editions «8 Nëntori», Tirana, 1984.) Ici j'ai tenu seulement à rappeler brièvement qu'en 1930, quand je me rendis pour la première fois à Bari, comme par la suite, à chaque fois qu'il m'arrivait de m'y arrêter, Bahri ne me faisait pas l'impression d'un mauvais homme, au contraire, et en plus il était très prévenant à mon égard. Ma sœur et lui faisaient tout leur possible pour me satisfaire non seulement en ce qui concernait la nourriture, mais aussi en m'achetant par exemple un costume, une paire de chaussures ou une chemise. Lorsque ma bourse en France me fut supprimée et que je me trouvais à Paris, je demandai à ma soeur deux cents francs français. Elle et Bahri me les envoyèrent aussitôt. Bahri était un joueur d'échecs passionné. Dans la journée, il allait jouer au café «Stopani» avec des Italiens, avvocati* *( En italien dans le texte.), ragionieri* *( En italien dans le texte.) et ingegneri* *( En italien dans le texte.) qui l'appelaient Onorevole Omari. Mais il jouait su:.tout le soir, car, chaque fois que j'étais de passage chez eux, dès que nous finissions de dîner,