français


 

La première révolution russe
1905 - 1907

 

 

 

V I. Lenin

Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique

1905

 

 

L'attitude de la social-démocratie à l'égard du mouvement paysan

14 septembre 1905

 

Les enseignements de l'insurrection de Moscou

29 août 1906

 

 

La guerre des partisans

(1906)

 


LES ENSEIGNEMENTS DE LA RÉVOLUTION

1910


Cinq ans se sont écoulés depuis le jour où, en octobre 1905, la classe ouvrière de Russie a porté le premier coup vigoureux à l'autocratie tsariste. Le prolétariat dressa, en ces grandes journées, des millions de travailleurs pour la lutte contre leurs oppresseurs. En quelques mois de 1905, il sut conquérir des améliorations que les ouvriers avaient attendues vainement, pendant des dizaines d'années, de leurs « supérieurs ». Le prolétariat avait conquis pour l'ensemble du peuple russe, bien que pour un court délai, des libertés jamais vues en Russie, — liberté de la presse, liberté de réunion, d'association. Il balaya sur son chemin la Douma falsifiée de Boulyguine, il arracha au tsar le manifeste sur la constitution et rendit une fois pour toutes impossible le gouvernement de la Russie sans institutions représentatives.

Les grandes victoires du prolétariat s'avérèrent des demi-victoires, parce que le pouvoir tsariste n'avait pas été renversé. L'insurrection de décembre se termina par une défaite, et l'autocratie tsariste retira une à une les conquêtes de la classe ouvrière, à mesure que faiblissait sa poussée, que faiblissait la lutte des masses. En 1906 les grèves ouvrières, les troubles parmi les paysans et les soldats étaient beaucoup plus faibles qu'en 1905, mais cependant encore très forts. Le tsar fit dissoudre la première Douma, pendant laquelle la lutte du peuple avait repris son développement ; mais il n'osa pas modifier d'emblée la loi électorale. En 1907 la lutte des ouvriers faiblit encore plus et le tsar, après avoir fait dissoudre la deuxième Douma, opéra un coup d'Etat (3 juin 1907) ; il viola les promesses les plus solennelles qu'il avait faites de ne pas promulguer de lois sans le consentement de la Douma ; il modifia la loi électorale de sorte que la majorité dans la Douma revint immanquablement aux grands propriétaires fonciers et aux capitalistes, au parti des Cent-Noirs et à leurs valets.

Les victoires comme les défaites de la révolution ont fourni de grandes leçons historiques au peuple russe. En célébrant le cinquième anniversaire de 1905, nous tâcherons de comprendre le contenu essentiel de ces enseignements.

La première leçon, fondamentale, est que seule la lutte révolutionnaire des masses est capable d'obtenir des améliorations un peu sérieuses à la vie des ouvriers et à la direction de l'Etat. Aucune « sympathie » des hommes instruits pour les ouvriers, aucune lutte héroïque des terroristes isolés, n'ont pu miner l'autocratie tsariste et l'omnipotence des capitalistes. Seule la lutte des ouvriers eux-mêmes, seule la lutte commune de millions d'hommes a pu atteindre ce résultat ; et lorsque cette lutte se relâchait, on retirait aussitôt aux ouvriers leurs conquêtes. La révolution russe a confirmé ce qui se chante dans l'hymne international des ouvriers :


« Il n'est point de sauveurs suprêmes,

Ni Dieu, ni César, ni tribun ;

Producteurs, sauvons-nous nous-mêmes,

Décrétons le salut commun. »


La deuxième leçon est qu'il ne suffit pas de miner, de limiter le pouvoir tsariste. Il faut le supprimer. Tant que le pouvoir tsariste n'est pas supprimé, les concessions du tsar seront toujours précaires. Le tsar faisait des concessions lorsque la poussée de la révolution s'accentuait ; il reprenait toutes les concessions faites, lorsque la poussée faiblissait. Seule la conquête de la république démocratique, le renversement du pouvoir tsariste, le passage du pouvoir entre les mains du peuple, peuvent délivrer la Russie des violences et de l'arbitraire des fonctionnaires, de la Douma des Cent-Noirs et des octobristes, de l'omnipotence des grands propriétaires fonciers et de leurs valets, à la campagne. Si les calamités dont souffrent les paysans et les ouvriers sont aujourd'hui, après la révolution, encore plus dures qu'auparavant, c'est une rançon qu'ils payent parce que la révolution a été faible, parce que le pouvoir tsariste n'a pas été renversé. L'année 1905, et puis les deux premières Doumas et leur dissolution ont beaucoup appris au peuple ; elles lui ont appris tout d'abord à lutter en commun pour les revendications politiques. Le peuple, en s'éveillant à la vie politique, avait d'abord exigé de l'autocratie des concessions : que le tsar convoquât la Douma ; que le tsar remplaçât les anciens ministres par de nouveaux ; que le tsar « donnât » le suffrage universel. Mais l'autocratie ne faisait pas et ne pouvait faire de telles concessions.

Aux demandes de concessions, l'autocratie répondait par la baïonnette. Et c'est alors que le peuple commença à se rendre compte de la nécessité de lutter contre le pouvoir autocratique. Aujourd'hui Stolypine126 et la Douma noire des maîtres et seigneurs enfoncent, pourrait-on dire, avec encore plus de force, cette idée dans la tête des paysans. Ils l'enfoncent et finiront par l'enfoncer.

L'autocratie tsariste a également tiré de la révolution une leçon pour elle-même. Elle a compris qu'il n'était plus

possible de compter sur la foi des paysans dans le tsar. Elle affermit maintenant son pouvoir par une alliance avec les propriétaires fonciers cent-noirs et les fabricants octobristes. Pour renverser l'autocratie tsariste, il faut que la poussée de la lutte révolutionnaire des masses soit, aujourd'hui, beaucoup plus vigoureuse qu'en 1905.

Cette poussée beaucoup plus vigoureuse est-elle possible ? La réponse à cette question nous amène à la troisième et principale leçon de la révolution : nous avons vu comment agissent les différentes classes du peuple russe.

Avant 1905, beaucoup croyaient que tout le peuple aspirait également à la liberté et voulait une liberté égale ; du moins l'immense majorité ne se rendait pas du tout compte que les diverses classes du peuple russe envisagent différemment la lutte pour la liberté et ne revendiquent pas la même liberté. La révolution a dissipé le brouillard.

A la fin de 1905, et puis aussi pendant les première et deuxième Doumas, toutes les classes de la société russe se sont affirmées ouvertement. Elles se sont fait voir à l'oeuvre ; elles ont montré quelles étaient leurs véritables aspirations, pour quoi elles pouvaient lutter et de quelle force, de quelle ténacité et de quelle énergie elles étaient capables dans cette lutte.

Les ouvriers d'usine, le prolétariat industriel a mené la lutte la plus résolue et la plus opiniâtre contre l'autocratie.

Le prolétariat a commencé la révolution par le 9 janvier et par des grèves de masse. Le prolétariat a mené la lutte jusqu'au bout, en se dressant dans l'insurrection armée de décembre 1905, pour la défense des paysans que l'on frappait, torturait, fusillait. Le nombre des ouvriers en grève, en 1905, était d'environ trois millions (avec les cheminots, les employés des postes, etc., il y en avait certainement jusqu'à quatre millions) ; en 1906, un million; en 1907, 3/4 de million. Le monde n'avait encore jamais vu un mouvement gréviste de cette force. Le prolétariat russe a montré quelles forces intactes renferment les masses ouvrières, lorsque s'annonce une véritable crise révolutionnaire. La vague gréviste de 1905, la plus grande que le monde ait connue, était loin d'avoir épuisé toutes les forces de combat du prolétariat. Ainsi dans la région industrielle de Moscou il y avait 567.000 ouvriers d'usine et 540.000 grévistes ; dans celle de Pétersbourg, 300.000 ouvriers d'usine et un million de grévistes. C'est donc que les ouvriers de la région de Moscou sont encore loin d'avoir développé une ténacité dans la lutte, pareille à celle des ouvriers de Pétersbourg. Et dans la province de Livonie (Riga), sur 50.000 ouvriers il y avait 250.000 grévistes, c'est-à-dire que chaque ouvrier avait fait grève en moyenne plus de cinq fois en 1905. A l'heure actuelle, la Russie entière ne compte certainement pas moins de trois millions d'ouvriers d'usine, de mineurs et de cheminots. Et ce chiffre augmente chaque année. Avec un mouvement aussi fort que celui de Riga en 1905, ils pourraient mettre en ligne une armée de 15 millions de grévistes.

Aucun pouvoir tsariste n'eût pu tenir en face d'une telle poussée. Mais chacun comprend que cette dernière ne saurait être provoquée artificiellement, au gré des socialistes ou des ouvriers d'avant-garde Elle n'est possible que lorsque le pays entier est emporté par la crise, par l'indignation, par la révolution. Pour préparer cet assaut, il est nécessaire d'entraîner à la lutte les couches d'ouvriers les plus retardataires, de mener pendant des années et des années un vaste travail, opiniâtre et tenace, de propagande, d'agitation et d'organisation, en créant et consolidant toute sorte d'unions et d'organisations du prolétariat.

Par la vigueur de sa lutte, la classe ouvrière de Russie marchait en tête de toutes les autres classes du peuple russe. Les conditions mêmes de la vie des ouvriers les rendent aptes à la lutte et les incitent à combattre. Le capital rassemble les ouvriers par masses importantes dans les grandes villes ; il les groupe, leur apprend à s'unir dans l'action. A chaque pas les ouvriers se trouvent face à face avec leur principal ennemi : la classe des capitalistes. En combattant cet ennemi, l'ouvrier devient socialiste, arrive à comprendre la nécessité de réorganiser entièrement toute la société, de supprimer entièrement toute misère et toute oppression. En devenant socialistes, les ouvriers luttent avec un courage indéfectible contre tout ce qui se met en travers de leur chemin, et avant tout contre le pouvoir tsariste et les propriétaires féodaux.

Les paysans se sont dressés eux aussi pour la lutte contre les propriétaires fonciers et le gouvernement, dans la révolution ; mais leur lutte était beaucoup plus faible. On a établi que la majorité des ouvriers d'usine (jusqu'à 3/5) avait participé à la lutte révolutionnaire, aux grèves ; chez les paysans, rien que la minorité : certainement pas plus d'un cinquième ou d'un quart. Dans leur lutte, les paysans étaient moins opiniâtres, plus dispersés, moins conscients, gardant encore assez souvent l'espoir en la bonté du petit-père le tsar. A vrai dire, an 1905-1906, les paysans ont simplement fait peur au tsar et aux propriétaires fonciers. Or, il ne s'agit pas de leur faire peur ; il s'agit de les supprimer ; leur gouvernement — le gouvernement tsariste — il faut le faire disparaître de la surface de la terre. Aujourd'hui, Stolypine et la Douma noire des grands propriétaires fonciers s'appliquent à faire des paysans riches de nouveaux gros fermiers-propriétaires, alliés du tsar et des Cent-Noirs. Mais plus le tsar et la Douma aident les paysans riches à ruiner la masse des paysans, plus consciente devient cette masse, moins elle conservera sa foi dans le tsar, sa foi d'esclaves-serfs, la foi d'hommes opprimés et ignorants. Chaque année le nombre des ouvriers ruraux augmente à la campagne, — ils n'ont pas où chercher leur salut, si ce n'est dans une alliance avec les ouvriers des villes, en vue d'une lutte, commune. Chaque année le nombre des paysans ruinés définitivement, paupérisés et affamés, augmente à la campagne ; des millions et des millions d'entre eux, lorsque le prolétariat des villes se soulèvera, engageront une lutte plus décisive, plus cohérente contre le tsar et les grands propriétaires fonciers.

La bourgeoisie libérale, c'est-à-dire les libéraux parmi les propriétaires fonciers, fabricants, avocats, professeurs, etc., ont également pris part à la révolution. Ils forment le parti de la « liberté du peuple » (c.-d., cadets). Ils ont beaucoup promis au peuple et fait beaucoup de bruit dans leurs journaux sur la liberté. Leurs députés étaient en majorité à la première et à la deuxième Douma. Ils promettaient d'obtenir la liberté «par la voie pacifique», ils condamnaient la lutte révolutionnaire des ouvriers et des paysans. Les paysans et beaucoup des députés paysans (« troudoviks ») croyaient à ces promesses ; dociles et soumis, ils suivaient les libéraux, se tenant à l'écart de la lutte révolutionnaire du prolétariat. Là était l'erreur la plus grande des paysans (et de beaucoup de citadins) pendant la révolution. D'une main les libéraux aidaient, — et encore très, très rarement, — à la lutte pour la liberté ; mais ils tendaient toujours l'autre au tsar, auquel ils promettaient de garder et d'affermir son pouvoir, de réconcilier les paysans avec les propriétaires fonciers, de «pacifier» les ouvriers « turbulents ».

Lorsque la révolution en vint à la lutte décisive contre le tsar, à l'insurrection de décembre 1905, les libéraux trahirent lâchement, tous tant qu'ils étaient, la liberté du peuple et abandonnèrent la lutte. L'autocratie tsariste profita de cette trahison de la liberté du peuple par les libéraux ; il profita de l'ignorance des paysans qui, sur bien des points, faisaient confiance aux libéraux, et battit les ouvriers insurgés. Le prolétariat une fois battu, ni les Doumas d'aucune sorte, ni les discours sucrés des cadets, ni aucune de leurs promesses n'empêchèrent le tsar de supprimer tout ce qui restait des libertés, de rétablir l'autocratie et la toute-puissance des propriétaires féodaux.

Les libéraux en furent pour leurs frais. Les paysans avaient reçu une rude, mais utile leçon. Il ne saurait y avoir de liberté en Russie, tant que les grandes masses du peuple font confiance aux libéraux, croient à la possibilité d'une « paix » avec le pouvoir tsariste et se tiennent à l'écart de la lutte révolutionnaire des ouvriers. Aucune force au monde n'empêchera l'avènement de la liberté en Russie, quand la masse du prolétariat des villes se dressera pour la lutte, refoulera les libéraux hésitants et traîtres, entraînera derrière elle les ouvriers des campagnes et la paysannerie ruinée.

Le prolétariat de Russie se dressera pour cette lutte, il se mettra de nouveau à la tête de la révolution. C'est ce que garantit toute la situation économique de la Russie, toute l'expérience des années de révolution.

Il y a cinq ans le prolétariat portait un premier coup à l'autocratie tsariste. Le peuple russe vit briller pour lui les premiers rayons de la liberté. Maintenant l'autocratie tsariste est rétablie ; derechef les féodaux règnent et gouvernent : partout des violences sont exercées à nouveau sur les ouvriers et les paysans ; partout, c'est le despotisme asiatique des autorités, les lâches brimades infligées au peuple. Mais ces dures leçons n'auront pas été vaines. Le peuple russe n'est plus ce qu'il était avant 1905. Le prolétariat l'a dressé pour la lutte. Le prolétariat le conduira à la victoire.


 

en anglais

La première révolution russe
1905 - 1907

NEW BOOK !!!

PUBLISHER:

Comintern (SH)

published on the 21st of January, 2015

Collection of works

- arranged by Wolfgang Eggers -

on occasion of the 110th anniversary of the "Bloody Sunday" - 22nd (9th) of January, 1905

and on occasion of the 91st Day of Death of Lenin

 

 

« [La révolution russe de 1905] a, pour la première fois, dans l’histoire des luttes de classes, permis une réalisation grandiose de l’idée de grève de masse et même [...] de la grève générale, inaugurant ainsi une époque nouvelle dans l’évolution du mouvement ouvrier. »

(Rosa Luxemburg)

 



 

 

Lenin - Revolucion 1905

(VIDEO - Russian language)

 

Histoire du Parti communiste (bolchévik) de l’URSS
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Chapitre 3 

Menchéviks et bolchéviks pendant la guerre russo-japonaise et la première révolution russe (1904-1907)

 

1.

Guerre russo-japonaise. L’essor du mouvement révolutionnaire se poursuit en Russie. grèves de Pétersbourg. Manifestation des ouvriers devant le Palais d’Hiver, le 9 janvier 1905. Fusillade de la manifestation.

Début de la révolution.

 

Dès la fin du XIXe siècle, les États impérialistes avaient engagé une lutte intense pour la domination de l’océan Pacifique et le partage de la Chine. La Russie tsariste, elle aussi, participait à cette lutte. En 1900, les troupes du tsar, en commun avec les troupes japonaises, allemandes, anglaises et françaises, avaient écrasé avec une férocité inouïe l’insurrection populaire de Chine, dont la pointe était dirigée contre les impérialistes étrangers. Précédemment, le gouvernement tsariste avait contraint la Chine à céder à la Russie la presqu’île de Liao-Toung avec la forteresse de Port-Arthur. La Russie s’était réservé le droit de construire des chemins de fer en territoire chinois. Une ligne dite Chemin de fer de l’Est chinois fut construite en Mandchourie du Nord, et des troupes russes amenées pour en assurer la garde. La Russie tsariste occupa militairement la Mandchourie du Nord. Le tsarisme allongeait le bras vers la Corée. La bourgeoisie russe projetait de créer une « Russie jaune » en Mandchourie.

Mais, au cour de ses conquêtes d’Extrême-Orient, le tsarisme se heurta à un autre rapace, le Japon, qui s’était rapidement transformé en pays impérialiste et visait, lui aussi, à conquérir des territoires sur le continent asiatique, en premier lieu aux dépends de la Chine. Tout comme la Russie tsariste, le Japon voulait accaparer la Corée et la Mandchourie. Dès ce moment, il rêvait de mettre la main sur l’île de Sakhaline et l’Extrême-Orient. L’Angleterre, qui redoutait de voir la Russie tsariste renforcer sa domination en Extrême-Orient, soutenait secrètement le Japon. La guerre russo-japonaise était imminente. Le gouvernement tsariste était poussé à cette guerre par la grosse bourgeoisie en quête de nouveaux débouchés, ainsi que par la partie la plus réactionnaire des propriétaires fonciers.

Sans attendre une déclaration de guerre de la part du gouvernement tsariste, le Japon engagea le premier les hostilités. Il disposait d’un bon service d’espionnage en Russie, et il avait calculé que, dans cette lutte, il aurait affaire à un adversaire impréparé. Sans déclarer la guerre, le Japon attaqua donc subitement, en janvier 1904, la forteresse russe de Port-Arthur et infligea de lourdes pertes à la flotte russe qui s’y trouvait.

C’est ainsi que commença la guerre russo-japonaise.

Le gouvernement tsariste comptait que la guerre l’aiderait à consolider sa situation politique et à arrêter la révolution. Mais il se trompait dans ses calculs. La guerre ébranla encore davantage le tsarisme.

Mal armée et mal instruite, dirigée par des généraux vendus et incapables, l’armée russe essuya défaite sur défaite.

La guerre enrichissait capitalistes, hauts fonctionnaires et généraux. Partout fleurissait le vol. Les troupes étaient mal ravitaillées. Alors qu’on manquait de munitions, l’armée recevait, comme par dérision, des wagons d’icônes [Objets du culte, images de dieux ou de saints. (N. des Trad.)]. Le soldats disaient avec amertume : « Les japonais nous régalent avec des obus ; nous autres, on les régale avec des icônes. » Au lieu d’évacuer les blessés, des trains spéciaux emportaient le butin volé par les généraux tsaristes.

Les Japonais investirent, puis enlevèrent la forteresse de Port-Arthur. Après avoir infligé une série de défaites à l’armée tsariste, ils la mirent en déroute sous Moukden. L’armée tsariste, qui comptait trois cent milles hommes, perdit dans cette bataille près de cent vingt mille tués, blessés et prisonniers. Et ce fut la débâcle ; dans le détroit de Tsou-Shima fut anéantie la flotte tsariste dépêchée de la Baltique à la rescousse de Port-Arthur investi. La défaite de Tsou-Shima s’affirma une catastrophe totale : sur vingt bâtiments de guerre envoyés par le tsar, treize furent coulés ou détruits, et quatre capturés. La Russie tsariste avait définitivement perdu la guerre.

Le gouvernement du tsar se vit contraint de signer une paix honteuse. Le Japon s’emparait de la Corée, enlevait à la Russie Port-Arthur et une moitié de l’île de Sakhaline.

Les masses populaires n’avaient pas voulu cette guerre ; elles se rendaient compte du préjudice qu’elle causerait à la Russie. Le peuple payait cher l’état arriéré de la Russie tsariste !

L’attitude des bolchéviks et des menchéviks n’était pas la même devant la guerre.

Les menchéviks, Trotski y compris, avaient glissé sur des positions jusqu’auboutistes, c’est-à-dire vers la défense de la « patrie » du tsar, des propriétaires fonciers et des capitalistes.

Lénine et les bolchéviks, au contraire, estimaient que la défaite du gouvernement tsariste dans cette guerre de rapine serait utile, car elle aboutirait à affaiblir le tsarisme et à renforcer la révolution.

Les défaites de l’armée tsariste révélèrent aux grandes masses du peuple la pourriture du tsarisme. La haine que les masses populaires portaient au tsarisme s’aviva de jour en jour. La chute de Port-Arthur marqua le début de la chute de l’autocratie, écrivait Lénine.

Le tsar avait voulu étouffer la révolution par la guerre. C’est le contraire qui se produisit. La guerre russo-japonaise hâta la révolution.

Dans la Russie des tsars, l’oppression capitaliste se trouvait aggravée du joug du tsarisme. Les ouvriers souffraient non seulement de l’exploitation capitaliste et du labeur écrasant, mais aussi de l’arbitraire qui pesait sur le peuple entier. C’est pourquoi les ouvriers conscients voulaient se mettre à la tête du mouvement révolutionnaire de tous les éléments démocratiques de la ville et de la campagne contre le tsarisme. Le manque de terre, les nombreux vestiges du servage étouffaient la paysannerie ; propriétaires fonciers et koulaks la réduisaient en servitude. Les différents peuples de la Russie tsariste gémissaient sous le double joug des propriétaires fonciers et des capitalistes indigènes et russes. La crise économique de 1900-1903 avait augmenté les souffrances des masses laborieuses ; la guerre les avait encore aggravées. Les défaites militaires exaspéraient la haine des masses contre le tsarisme. La patience populaire s’épuisait.

Comme on le voit, les causes de la révolution étaient plus que suffisantes.

En décembre 1904, sous la direction du Comité bolchévik de Bakou, les ouvriers de cette ville déclenchèrent une grève imposante, bien organisée. Le mouvement aboutit à la victoire des grévistes, à la signature d’un convention collective, — la première dans l’histoire du mouvement ouvrier de Russie, — entre les ouvriers et les industriels du pétrole.

La grève de Bakou marqua le début de l’essor révolutionnaire en Transcaucasie et dans plusieurs régions de la Russie.

« La grève de Bakou donna le signal des glorieux mouvements de janvier et de février, qui se déroulèrent par toute la Russie » (Staline).

Cette grève fut comme un éclair avant l’orage, à la veille de la grande tempête révolutionnaire.

Puis, les évènements du 9 (22) janvier 1905, à Pétersbourg, marquèrent le début de la tempête.

Le 3 janvier 1905, une grève éclatait dans la grande usine Poutilov (aujourd’hui usine Kirov), à Pétersbourg. Elle avait été déterminée par le renvoi de quatre ouvriers et fut bientôt soutenue par d’autres usines et fabriques de la ville. La grève devint générale. Le mouvement grandissait, menaçant. Le gouvernement tsariste avait résolu de le réprimer dès le début.

Dès 1904, avant la grève de l’usine Poutilov, la police avait crée, à l’aide d’un agent provocateur, le pope Gapone, son organisation à elle parmi les ouvriers : la « Réunion des ouvriers d’usine russes ». Cette organisation avait des filiales dans tous les quartiers de Pétersbourg. Lorsque éclata la grève, le pope Gapone proposa aux réunions de sa société un plan provocateur : le 9 janvier, tous les ouvriers formeraient un cortège pacifique, avec bannières d’église et effigies du tsar, et se présenteraient devant le Palais d’Hiver pour remettre au tsar une pétition où seraient exposés leurs besoins. Le tsar, disait-il, se montrerait au peuple, entendrait ses revendications et accorderait satisfaction. Gapone entendait par là aider l’Okhrana tsariste à provoquer le massacre et noyer le mouvement ouvrier dans le sang. Mais ce plan policier se tourna contre le gouvernement tsariste.

La pétition fut discutée dans les réunions ouvrières ; on y apporta amendements et modifications. Et dans ces réunions, les bolchéviks eux aussi prirent la parole, sans décliner ouvertement leur qualité de bolchéviks. Sous leur influence, on introduisit dans la pétition les revendications suivantes : liberté de la presse, de la parole, des associations ouvrières, convocation d’une Assemblée constituante appelée à modifier le régime politique de la Russie, égalité de tous devant la loi, séparation de l’Eglise et de l’État, cessation de la guerre, application de la journée de huit heures, remise de la terre aux paysans.

En intervenant dans ces réunions, les bolchéviks expliquaient aux ouvriers que l’on n’obtient pas la liberté par des requêtes adressées au tsar, mais qu’on la conquiert, les armes à la main. Les bolchéviks mettaient en garde les ouvriers, leur disant qu’on allait tirer sur eux. Mais ils ne purent empêcher que le cortège ne se dirigeât vers le Palais d’Hiver. Une notable partie des ouvriers croyaient encore que le tsar leur viendrait en aide. Le mouvement emportait les masses, avec une force irrésistible.

La pétition disait :

« Nous, ouvriers de la ville de Pétersbourg, nos femmes, nos enfants et nos vieux parents débiles, venons à toi, notre tsar, pour chercher justice et protection. Nous sommes réduits à la misère, on nous opprime, on nous accable d’un labeur au-dessus de nos forces, on nous inflige des vexations, on ne nous reconnaît pas pour des êtres humains… Nous avons souffert en silence, mais on nous pousse de plus en plus dans le gouffre de la misère, de la servitude et de l’ignorance ; le despotisme et l’arbitraire nous étouffent… Notre patience est à bout. Le moment terrible est venu pour nous, où il vaut mieux mourir que de continuer à souffrir ces tourments intolérables… »

Le 9 janvier 1905, de grand matin, les ouvriers prirent le chemin du Palais d’Hiver où était alors le tsar. Ils allaient trouver le tsar par familles entières, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs vieux parents ; ils portaient des effigies du tsar et des bannières d’église, ils chantaient des prières, ils avançaient sans armes. Plus de 140 000 personnes étaient descendues dans la rue.

Nicolas II leur fit mauvais accueil. Il ordonna de tirer sur les ouvriers désarmés. Ce jour-là, les troupes tsaristes en tuèrent plus de mille et en blessèrent plus de deux mille. Le sang ouvrier inondait les rues de Pétersbourg.

Les bolchéviks marchaient avec les ouvriers. Beaucoup d’entre eux furent tués ou arrêtés. Sur place, dans les rues où coulait le sang ouvrier, les bolchéviks expliquaient aux ouvriers quel était le responsable de cet horrible forfait et comment il fallait lutter contre lui.

On donna désormais au 9 janvier, le nom de « Dimanche sanglant ». Le 9 janvier les ouvriers avaient reçu une sanglante leçon. Ce que l’on avait fusillé ce jour-là, c’était la foi des ouvriers dans le tsar. Dès lors ils avaient compris qu’ils ne pouvaient conquérir leurs droits que par la lutte. Dans la soirée même du 9 janvier, des barricades s’élevèrent dans les quartiers ouvriers. Les ouvriers disaient : « Le tsar a cogné sur nous, à nous de cogner sur le tsar ! »

La nouvelle terrible du sanglant forfait du tsar se répandit partout. La colère et l’indignation étreignirent la classe ouvrière, le pays entier. Point de ville où les ouvriers ne fissent grève en signe de protestation contre le crime du tsar et ne formulassent des revendications politiques. Les ouvriers descendaient maintenant dans la rue sous le mot d’ordre : « À bas l’autocratie ! » en janvier, le nombre des grévistes atteignit un chiffre formidable : 440 000. Il y eut en un mois plus d’ouvriers en grève que dans les dix années précédentes. Le mouvement ouvrier était monté très haut.

La révolution avait commencé en Russie.

 

2.

Grèves politiques et manifestations ouvrières. Poussée du mouvement révolutionnaire des paysans. Révolte du cuirassé Potemkine.

Après le 9 janvier la lutte révolutionnaire des ouvriers avait pris un caractère plus aigu, un caractère politique. Des grèves économiques et des grèves de solidarité, les ouvriers passaient aux grèves politiques, aux manifestations ; par endroits, ils opposaient une résistance armée aux troupes tsaristes. Particulièrement bien organisées et opiniâtres furent les grèves déclenchées dans les grandes villes, où des masses considérables d’ouvriers étaient agglomérées : Pétersbourg, Moscou, Varsovie, Riga, Bakou. Aux premiers rangs du prolétariat en lutte marchaient les métallurgistes. Par leurs grèves, les détachements ouvriers d’avant-garde mettaient en branle les couches moins conscientes, dressaient pour la lutte l’ensemble de la classe ouvrière. L’influence de la social-démocratie grandissait rapidement.

Les manifestations du Premier Mai, en maints endroits, furent suivies de collisions avec la police et la troupe. À Varsovie, on tira sur une manifestation ; il y eut plusieurs centaines de tués et de blessés. À ce massacre de Varsovie, les ouvriers, alertés par la social-démocratie polonaise, ripostèrent par une grève générale de protestation. Durant tout le mois de mai, grèves et manifestations se déroulèrent sans interruption. Plus de 200.000 ouvriers participèrent aux grèves du Premier Mai en Russie. Les ouvriers de Bakou, de Lodz, d’Ivanovo-Voznessensk furent entraînés dans la grève générale. De plus en plus souvent, les grévistes et les manifestants entraient en collision avec la troupe du tsar. Ce fut le cas dans toute une série de villes : Odessa, Varsovie, Riga, Lodz, etc.

La lutte prit un caractère particulièrement aigu à Lodz, grand centre industriel de Pologne. Les ouvriers de cette ville dressèrent dans les rues des dizaines de barricades ; trois jours durant (22-24 juin 1905), ils livrèrent des batailles de rues aux troupes du tsar. L’action armée, ici, s’était confondue avec la grève générale. Lénine considérait ces batailles comme la première action armée des ouvriers de Russie.

Parmi les grèves de cet été-là, il convient de noter particulièrement la grève des ouvriers d’Ivanovo-Voznessensk. Elle dura de la fin du mois de mai au début du mois d’août 1905, soit presque deux mois et demi. À la grève participèrent près de 70.000 ouvriers, dont beaucoup de femmes. Le mouvement était dirigé par le Comité bolchevik du Nord. Des milliers d’ouvriers se rassemblaient presque chaque jour, hors de la ville, sur les bords de la rivière Talka. Là, ils discutaient de leurs besoins. Les bolcheviks prenaient la parole dans ces réunions. Pour écraser la grève, les autorités tsaristes avaient donné l’ordre aux troupes de disperser les ouvriers par la force et de tirer sur eux. Il y eut plusieurs dizaines d’ouvriers tués et plusieurs centaines de blessés. L’état de siège fut proclamé dans la ville. Mais les ouvriers tenaient bon. Avec leurs familles, ils souffraient de la faim, mais, ne se rendaient pas. Seul l’extrême épuisement les contraignit à reprendre le travail. La grève avait aguerri les ouvriers. La classe ouvrière avait fait preuve de beaucoup de courage, de fermeté, de cran et de solidarité. La grève fut, pour les ouvriers d’Ivanovo-Voznessensk, une véritable école d’éducation politique.

Durant cette grève, les ouvriers d’Ivanovo-Voznessensk avaient créé un Soviet de délégués qui fui en réalité, un des premiers Soviets de députés ouvriers de Russie.

Les grèves politiques des ouvriers avaient galvanisé tout le pays. Après la ville, la campagne se levait. Au printemps, les troubles paysans commencèrent. Par foules énormes, les paysans marchaient contre les propriétaires fonciers, saccageaient leurs domaines, les raffineries de sucre et d’alcool, incendiaient les châteaux et les propriétés. En maints endroits, ils s’étaient emparés de la terre seigneuriale ; ils se livraient à des coupes de bois massives, ils exigeaient que la terre des propriétaires fonciers fût remise au peuple, Les paysans s’emparaient du blé et des autres denrées des grands propriétaires et les partageaient entre les affamés Terrifiés, les propriétaires fonciers s’enfuyaient à la ville. Le gouvernement tsariste dépêchait soldats et cosaques pour réprimer les insurrections paysannes. La troupe fusillait les paysans, arrêtait les « meneurs », les fouettait, les torturait. Mais les paysans continuaient la lutte.

Le mouvement s’étendait, toujours plus vaste, dans le centre de la Russie, dans le bassin de la Volga, en Transcaucasie, en Géorgie surtout.

Les social-démocrates pénétraient de plus en plus profondément dans les campagnes. Le Comité central du Parti avait lancé une proclamation aux paysans : « Paysans, c’est à vous que nous faisons appel. » Les comités social-démocrates des provinces de Tver, Saratov, Poltava, Tchernigov, Iékatérinoslav, Tiflis et de nombreuses autres provinces, lançaient des appels aux paysans. Dans les campagnes, les social-démocrates organisaient des réunions, créaient des cercles d’études pour les paysans, formaient des comités paysans. En été 1905, des grèves d’ouvriers agricoles organisées par les social-démocrates eurent lieu dans une série de localités.

Mais ce n’était encore là que le début de la lutte paysanne. Le mouvement n’avait gagné que 85 districts, soit à peu près un septième de tous les districts de la Russie d’Europe. Le mouvement ouvrier et paysan ainsi que les défaites des troupes russes dans la guerre russo-japonaise exercèrent leur influence sur l’armée. Ce bastion du tsarisme fut ébranlé.

En juin 1905, une révolte éclata dans la flotte de la mer Noire, à bord du cuirassé Potemkine. Celui-ci mouillait non loin d’Odessa, où une grève générale des ouvriers se déroulait. Les matelots en révolte réglèrent leur compte aux officiers les plus exécrés, et amenèrent le cuirassé dans le port d’Odessa. Le Potemkine se rallia à la révolution.

Lénine attachait à cette insurrection une importance exceptionnelle. Il considérait que les bolcheviks devaient assumer la direction de ce mouvement et le relier à celui des ouvriers, des paysans et des garnisons locales.

Le tsar dépêcha contre le Potemkine des vaisseaux de guerre, mais les équipages refusèrent de tirer sur leurs camarades insurgés. Pendant plusieurs jours, on vit flotter sur le cuirassé Potemkine le drapeau rouge de la révolution. Mais à l’époque, en 1905, le Parti bolchevik n’était pas le seul parti qui dirigeât le mouvement comme ce fut le cas plus tard, en 1917. Il y avait bon nombre de menchéviks, de socialistes-révolutionnaires et d’anarchistes à bord du Polemkine. Aussi, malgré la participation de plusieurs social-démocrates à l’insurrection, celle-ci manqua-t-elle d’une bonne direction, d’une direction suffisamment expérimentée. Dans les moments décisifs, une partie des matelots se mit à hésiter. Les autres bâtiments de la flotte de la mer Noire ne se joignirent pas au cuirassé en révolte. Manquant de charbon et de vivres, le cuirassé révolutionnaire dut appareiller vers les côtes de Roumanie et se livrer aux autorités roumaines.

L’insurrection du Potemkine se termina par une défaite. Les matelots qui, par la suite, tombèrent aux mains du gouvernement tsariste, furent déférés en justice. Une partie fut exécutée, l’autre envoyée au bagne. Mais l’insurrection par elle-même joua un rôle exceptionnel. C’était le premier mouvement révolutionnaire de niasse dans l’armée et la flotte, c’était la première fois qu’une unité importante des troupes tsaristes passait du côté de la révolution. Aux masses d’ouvriers, de paysans et surtout aux masses mêmes de soldats et de matelots, l’insurrection du Potemkine avait rendu plus compréhensible et plus familière l’idée de l’adhésion de l’armée et de la flotte à la classe ouvrière, au peuple.

Le passage des ouvriers aux grèves et aux manifestations politiques de masse, l’accentuation du mouvement paysan, les collisions armées du peuple avec la police et la troupe, enfin l’insurrection dans la flotte de la mer Noire, autant de faits attestant que les conditions d’une insurrection armée du peuple étaient en train de mûrir. Cette circonstance obligea la bourgeoisie libérale à se remuer sérieusement. Effrayée par la révolution, mais désireuse en même temps d’intimider le tsar par la menace de la révolution, elle recherchait un arrangement avec le tsar contre la révolution et réclamait de petites réformes « pour le peuple », pour « apaiser » le peuple, pour diviser les forces révolutionnaires et prévenir de la sorte les « horreurs de la révolution ». « II faut tailler de la terre aux paysans, sinon ce sont eux qui nous tailleront », disaient les propriétaires libéraux. La bourgeoisie libérale s’apprêtait à partager le pouvoir avec le tsar. « Le prolétariat lutte, la bourgeoisie se faufile vers le pouvoir », écrivait alors Lénine, à propos de la tactique de la classe ouvrière et de la tactique de la bourgeoisie libérale.

Le gouvernement tsariste continuait de soumettre les ouvriers et les paysans à une répression sauvage. Mais il ne pouvait pas ne pas voir qu’il était impossible de venir à bout de la révolution par la seule répression. Aussi, en plus des représailles, recourut-il à une politique de manœuvres. D’un côté, à l’aide de ses provocateurs, il excitait les peuples de Russie les uns contre les autres, organisait des pogroms contre les Juifs et des massacres tataro-arméniens. D’un autre côté, il promettait de convoquer un « organe représentatif » sous les espèces d’un Zemski Sobor [Assemblée des représentants des castes en Russie. Convoquée aux XVIe et XVIIe siècles pour conférer avec le gouvernement. (N. des Trad.)] ou d’une Douma d’État ; il avait chargé le ministre Boulyguîne d’élaborer le projet de cette Douma, laquelle ne devait cependant pas avoir de pouvoirs législatifs. Toutes ces mesures n’étaient prises que pour diviser les forces de la révolution et en détacher les couches modérées du peuple.

Les bolcheviks appelèrent au boycottage de la Douma de Boulyguine, en se fixant le but de faire tomber cette caricature de représentation populaire.

Les menchéviks, au contraire, avaient décidé de ne pas faire échec à la Douma ; ils avaient estimé nécessaire d’y entrer.

 

3.

Les divergences de tactique entre bolchéviks et menchéviks. Le IIIe congrès du Parti

. L’ouvrage de Lénine Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique. Les principes tactiques du parti marxiste.

La révolution avait mis en mouvement toutes les classes de la société. Le tournant suscité par la révolution dans la vie politique du pays les avait délogées de leurs vieilles positions traditionnelles et les avait amenées à se regrouper en fonction du nouvel état de choses. Chaque classe, chaque parti s’efforçait de fixer sa tactique, sa ligne de conduite, son attitude envers les autres classes et envers le gouvernement. Le gouvernement tsariste lui-même se vit obligé d’adopter une tactique nouvelle et bien éloignée de ses habitudes, promettre la réunion d’un « organe représentatif » : la Douma de Boulyguine.

Le Parti social-démocrate devait également élaborer sa tactique. Ainsi le voulait l’essor de plus en plus vigoureux de la révolution. Ainsi le voulaient les questions pratiques qui se posaient de toute urgence devant le prolétariat : organisation de l’insurrection armée ; renversement du gouvernement tsariste ; formation d’un gouvernement révolutionnaire provisoire ; participation de la social-démocratie à ce gouvernement ; attitude à adopter envers la paysannerie, envers la bourgeoisie libérale, etc. II fallait élaborer une tactique social-démocrate marxiste, une et mûrement réfléchie.

Mais l’opportunisme et l’action scissionniste des menchéviks avaient fait en sorte que la social-démocratie de Russie se trouvait, à l’époque, scindée en deux fractions. Sans doute, on ne pouvait pas encore considérer la scission comme totale ; officiellement, les deux fractions n’étaient pas encore deux partis distincts, mais en réalité, elles rappelaient beaucoup deux partis différents avec leurs propres centres et journaux.

Ce qui contribuait à aggraver la scission, c’est que les menchéviks avaient ajouté à leurs anciennes divergences avec la majorité du Parti sur les problèmes d’organisation, des divergences nouvelles portant sur les questions de tactique.

L’absence d’un parti uni entraînait l’absence d’une tactique unique dans le Parti.

Mais on pouvait trouver la solution de cet état de choses, à condition de convoquer sans retard le IIIe congrès du Parti, d’adopter au congrès une tactique unique et de faire un devoir à la minorité d’appliquer honnêtement les décisions du congrès, de se soumettre aux décisions de la majorité de ce congrès. C’est justement cette solution que les bolcheviks offrirent aux menchéviks. Mais ceux-ci ne voulurent pas entendre parler de la convocation du IIIe congrès. Aussi, jugeant qu’il eût été criminel de laisser plus longtemps le Parti dépourvu d’une, tactique approuvée par lui et obligatoire pour tous ses membres, les bolcheviks décidèrent de prendre l’initiative de la convocation du IIIe congrès.

Toutes les organisations du Parti, tant bolcheviques que menchéviques, avaient été invitées au congrès. Mais les menchéviks refusèrent d’y prendre part et résolurent de convoquer leur propre congrès. Vu le petit nombre de délégués, ils donnèrent a leurs assises le nom de conférence ; mais c’était bien un congrès, un congrès du parti menchévik, dont les décisions étaient obligatoires pour tous les menchéviks.

En avril 1905 se réunit à Londres le IIIe congrès du Parti social-démocrate de Russie. Il comprenait 24 délégués de 20 comités bolcheviks. Toutes les grosses organisations du Parti y étaient représentées. Le congrès condamna les menchéviks comme « portion dissidente du Parti », et passa à l’examen des questions inscrites à l’ordre du jour en vue de fixer la tactique du Parti. En même temps que le congrès de Londres, se tenait à Genève la conférence des menchéviks. « Deux congrès, deux partis », c’est ainsi que Lénine avait défini la situation.

Congrès et conférence traitèrent en réalité les mêmes questions de tactique, mais les décisions adoptées étaient directement opposées. Les deux séries de résolutions adoptées au congrès et à la conférence révélaient toute la profondeur dos divergences tactiques entre le IIIe congrès du Parti et la conférence des menchéviks, entre bolcheviks et menchéviks.

Voici quels étaient les points essentiels de divergence.

Ligne tactique du ///e congrès du Parti. — Le congrès estimait que, malgré le caractère démocratique bourgeois de la révolution en cours et bien qu’elle ne pût à ce moment sortir du cadre des choses possibles sous le capitalisme, sa victoire totale intéressait avant tout le prolétariat ; car la victoire de cette révolution devait permettre au prolétariat de s’organiser, de s’élever politiquement, d’acquérir l’expérience et la pratique de la direction politique à exercer sur les masses travailleuses, et de passer de la révolution bourgeoise à la révolution socialiste.

La tactique du prolétariat, visant à la victoire totale de la révolution démocratique bourgeoise, ne saurait être soutenue que par la paysannerie, celle-ci étant incapable de venir à bout des propriétaires fonciers et d’obtenir les terres seigneuriales sans la victoire complète de la révolution. La paysannerie est, par conséquent, l’alliée naturelle du prolétariat.

Quant à la bourgeoisie libérale, elle n’est pas intéressée à la victoire complète de cette révolution, puisqu’elle a besoin du pouvoir tsariste pour s’en servir comme d’un fouet contre les ouvriers et les paysans qu’elle craint par-dessus tout ; elle s’efforcera donc de maintenir le pouvoir tsariste, en rognant quelque peu sur ses prérogatives. Aussi la bourgeoisie libérale s’efforcera-t-elle de régler la question par un arrangement avec le tsar, sur la base d’une monarchie constitutionnelle.

La révolution ne vaincra que si le prolétariat se met à sa tête ; si en qualité de chef de la révolution, il sait assurer l’alliance avec la paysannerie ; si la bourgeoisie libérale est isolée ; si la social-démocratie prend une part active à l’organisation de l’insurrection populaire contre le tsarisme ; si l’insurrection victorieuse aboutit à la création d’un gouvernement révolutionnaire provisoire, capable d’extirper la contre-révolution et de réunir l’Assemblée constituante du peuple entier ; si la social-démocratie, les conditions étant favorables, ne refuse pas de prendre part au gouvernement révolutionnaire provisoire, pour mener la révolution jusqu’au bout.

Ligne tactique de la conférence menchévique. — La révolution étant bourgeoise, seule la bourgeoisie libérale peut en être le chef. Ce n’est pas de la paysannerie que doit se rapprocher le prolétariat, mais de la bourgeoisie libérale. L’essentiel, ici, est de ne pas effrayer la bourgeoisie libérale avec l’esprit révolutionnaire et de ne pas lui fournir un prétexte pour se détourner de la révolution, car si elle s’en détourne, la révolution faiblira.

Il est possible que l’insurrection triomphe, mais la social-démocratie, après la victoire de l’insurrection, doit se tenir à l’écart pour ne pas effrayer la bourgeoisie libérale. Il est possible qu’à la suite de l’insurrection un gouvernement révolutionnaire provisoire soit constitué ; mais la social-démocratie ne doit en aucun cas y participer, parce que ce gouvernement ne sera pas socialiste par sa nature et que surtout, du fait de sa participation et de son esprit révolutionnaire, la social-démocratie pourrait effrayer la bourgeoisie libérale et ainsi compromettre la révolution.

Du point de vue des perspectives de la révolution, il vaudrait mieux que soit convoqué quelque organe représentatif, — comme un Zemski Sobor ou une Douma d’État, — sur lequel puisse s’exercer du dehors la pression de la classe ouvrière, pour en faire une Assemblée constituante ou le pousser à convoquer cette Assemblée.

Le prolétariat a ses intérêts propres, purement ouvriers ; et il devrait se préoccuper de ces intérêts précis, au lieu d’aspirer à devenir le chef de la révolution bourgeoise, qui est une révolution politique générale et qui concerne, par conséquent, toutes les classes, et non pas uniquement le prolétariat.

Telles étaient, en bref, les deux tactiques des deux fractions du Parti ouvrier social-démocrate de Russie.

Lénine fit une critique brillante de la tactique des menchéviks et donna une géniale justification de celle des bolcheviks, dans son livre magistral Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

Cet ouvrage fut publié en juillet 1905, c’est-à-dire deux mois après le IIIe congrès du Parti. À en juger par le titre, on pourrait croire que Lénine n’y traite que les questions de tactique se rapportant à la période de la révolution démocratique bourgeoise, et ne vise que les menchéviks russes. Mais la vérité est qu’en critiquant la tactique des menchéviks, il dénonce en même temps la tactique de l’opportunisme international. D’autre part, en justifiant la tactique des marxistes en période de révolution bourgeoise et en établissant la distinction de la révolution bourgeoise et de la révolution socialiste, il formule en même temps les principes de la tactique marxiste dans la période de transition de la révolution bourgeoise à la révolution socialiste.

Voici les principes tactiques essentiels qui furent développés par Lénine dans son ouvrage Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique :

1° Le principe tactique essentiel qui imprègne l’ouvrage de Lénine est cette idée que le prolétariat peut et doit être le chef de la révolution démocratique bourgeoise, le dirigeant de la révolution démocratique bourgeoise en Russie.

Lénine reconnaissait le caractère bourgeois de cette révolution qui, comme il l’indiquait, « n’était pas capable de sortir directement du cadre d’une révolution simplement démocratique ». Cependant il estimait qu’elle n’était pas une révolution des couches supérieures, mais une révolution populaire qui mettait en mouvement le peuple entier, toute la classe ouvrière, toute la paysannerie. Aussi Lénine considérait-il comme une trahison des intérêts du prolétariat les tentatives des menchéviks de diminuer l’importance de la révolution bourgeoise pour le prolétariat, d’abaisser le rôle du prolétariat dans cette révolution, de l’en écarter.

« Le marxisme, écrivait Lénine, apprend au prolétaire, non pas à s’écarter de la révolution bourgeoise, à se montrer indifférent à son égard, à en abandonner la direction à la bourgeoisie, mais au contraire à y participer de la façon la plus énergique, à mener la lutte la plus résolue pour le démocratisme prolétarien conséquent, pour l’achèvement de la révolution. » (Lénine, Œuvres choisies, t. I, p. 450.)
« Nous ne devons pas oublier, ajoutait-il plus loin, que pour rendre le socialisme plus proche, il n’y a pas et il ne peut pas y avoir aujourd’hui d’autre moyen qu’une entière liberté politique, qu’une république démocratique. » (Ibidem, p. 500.)

Lénine prévoyait deux issues possibles à la révolution :

a) ou bien les choses se termineraient par une victoire décisive sur le tsarisme, par le renversement du tsarisme et l’instauration de la république démocratique ;

b) ou bien, si les forces venaient à manquer, les choses pourraient se terminer par un arrangement entre le tsar et la bourgeoisie aux dépens du peuple, par une constitution tronquée, ou plutôt par une caricature de constitution.

Le prolétariat est intéressé à l’issue la meilleure, c’est-à-dire à la victoire décisive sur le tsarisme. Mais une telle issue n’est possible que si le prolétariat sait devenir le chef, le dirigeant de la révolution.

« L’issue de la révolution, écrivait Lénine, dépend de ceci : la classe ouvrière jouera-t-elle le rôle d’un auxiliaire de la bourgeoisie, puissant par l’assaut qu’il livre à l’autocratie, mais impuissant politiquement, ou jouera-t-elle le rôle de dirigeant de la révolution populaire ? » (Ibidem, p. 419.)

Lénine considérait que le prolétariat avait toutes les possibilités de se soustraire au sort d’auxiliaire de la bourgeoisie et de devenir le dirigeant de la révolution démocratique bourgeoise. Ces possibilités, selon Lénine, étaient les suivantes :

Premièrement, « le prolétariat étant, de par sa situation, la classe révolutionnaire la plus avancée et la seule conséquente, est par là même appelé à jouer un rôle dirigeant dans Je mouvement révolutionnaire démocratique général de Russie ». (Ibidem, p. 470). Deuxièmement, le prolétariat possède son propre parti politique, indépendant de la bourgeoisie, parti qui lui permet de se grouper « en une force politique, une et indépendante ». (Ibidem, p. 470.) Troisièmement, le prolétariat est plus intéressé à la victoire décisive de la révolution que la bourgeoisie, ce qui fait que « la révolution bourgeoise est, dans un certain sens, plus avantageuse au prolétariat qu’à la bourgeoisie ». (Ibidem, p. 448.)

« Il est avantageux pour la bourgeoisie, écrivait Lénine, de s’appuyer sur certains vestiges du passé contre le prolétariat, par exemple sur la monarchie, l’armée permanente, etc. Il est avantageux pour la bourgeoisie que la révolution bourgeoise ne balaye pas trop résolument tous les vestiges du passé, qu’elle en laisse subsister quelques-uns, autrement dit que la révolution ne soit pas tout à fait conséquente et complète, ni résolue et implacable. .. Pour la bourgeoisie, il est plus avantageux que les transformations nécessaires dans le sens de la démocratie bourgeoise s’accomplissent plus lentement, plus graduellement, plus prudemment, moins résolument, par des réformes et non par une révolution… ; que ces transformations contribuent aussi peu que possible à développer l’initiative révolutionnaire et l’énergie de la plèbe, c’est-à-dire de la paysannerie et surtout des ouvriers. Car autrement il serait d’autant plus facile aux ouvriers de « changer leur fusil d’épaule », comme disent les Français, c’est-à-dire de retourner contre la bourgeoisie elle-même les armes que la révolution bourgeoise leur aura fournies, les libertés qu’elle aura introduites, les institutions démocratiques qui auront surgi sur le terrain déblayé du servage. Pour la classe ouvrière, au contraire, il est plus avantageux que les transformations nécessaires dans le sens de la démocratie bourgeoise soient acquises précisément par la voie révolutionnaire et non par celle des réformes, car la voie des réformes est celle des atermoiements, des tergiversations et de la mort lente et douloureuse des parties gangrenées de l’organisme national. Les prolétaires et les paysans sont ceux qui souffrent les premiers et le plus de cette gangrène. La voie révolutionnaire est celle de l’opération chirurgicale la plus prompte et la moins douloureuse pour le prolétariat, celle qui consiste à amputer résolument les parties gangrenées, celle du minimum de concessions et de précautions à l’égard de la monarchie et de ses institutions infâmes et abjectes, où la gangrène s’est mise et dont la puanteur empoisonne l’atmosphère. » (Ibidem, pp. 448-449.)
« C’est pourquoi, poursuit Lénine, le prolétariat est au premier rang dans la lutte pour la République, repoussant avec mépris le conseil stupide, indigne de lui, de compter avec la défection possible de la bourgeoisie. » (Ibidem, p. 494.)

Pour que les possibilités d’une direction prolétarienne de la révolution se transforment en réalité, pour que le prolétariat devienne réellement le chef, le dirigeant de la révolution bourgeoise, il faut, selon Lénine, au moins deux conditions.

Pour cela il est nécessaire, premièrement, que Je prolétariat ait un allié intéressé à la victoire décisive sur le tsarisme et susceptible d’accepter la direction du prolétariat. C’est ce qu’impliquait l’idée même de direction ; car le dirigeant cesse d’être un dirigeant s’il n’a personne à diriger ; le chef cesse d’être un chef, s’il n’a personne à guider. Cet allié, selon Lénine, était la paysannerie.

Pour cela il est nécessaire, deuxièmement, que la classe qui lutte contre le prolétariat pour la direction de la révolution et qui veut en devenir le dirigeant unique, soit écartée de la direction et isolée. C’est ce qu’impliquait aussi l’idée même de direction, qui exclut la possibilité d’admettre deux dirigeants dans la révolution. Cette classe, selon Lénine, était la bourgeoisie libérale.

« Seul le prolétariat, écrivait Lénine, peut combattre avec esprit de suite pour la démocratie. Mais il ne peut vaincre dans ce combat que si la masse paysanne se rallie à la lutte révolutionnaire du prolétariat. » (Ibidem, p. 458.)

Et plus loin :

« La paysannerie renferme une masse d’éléments semi-prolétariens à côté de ses éléments petits-bourgeois. Ceci la rend instable, elle aussi, et oblige le prolétariat à se grouper en un parti de classe strictement défini. Mais l’instabilité de la paysannerie diffère radicalement de l’instabilité de la bourgeoisie, car, à l’heure actuelle, la paysannerie est moins intéressée à la conservation absolue de la propriété privée qu’à la confiscation des terres seigneuriales, une des formes principales de cette propriété. Sans devenir pour cela socialiste, sans cesser d’être petite-bourgeoise, la paysannerie est capable de devenir un partisan décidé, et des plus radicaux, de la révolution démocratique. Elle le deviendra inévitablement si seulement le cours des événements révolutionnaires qui font son éducation, n’est pas interrompu trop tôt par la trahison de la bourgeoisie et la défaite du prolétariat. A cette condition, la paysannerie deviendra inévitablement le rempart de la révolution et de la République, car seule une révolution entièrement victorieuse pourra tout lui donner dans le domaine des réformes agraires, tout ce que la paysannerie désire, ce à quoi elle rêve, ce qui lui est vraiment nécessaire. » (Ibidem, p. 494.)

En analysant les objections des menchéviks qui prétendaient que cette tactique des bolcheviks « obligerait les classes bourgeoises à se détourner de la révolution dont elle amoindrirait ainsi l’envergure », et en les caractérisant comme « une tactique de trahison de la révolution », comme « une tactique de transformation du prolétariat en un misérable appendice des classes bourgeoises », Lénine écrivait encore :

« Qui comprend véritablement le rôle de la paysannerie dans la révolution russe victorieuse, ne dira jamais que l’envergure de la révolution diminuera quand la bourgeoisie s’en sera détournée. Car le véritable essor de la révolution russe ne commencera vraiment, la révolution n’atteindra vraiment la plus grande envergure possible à l’époque de la révolution démocratique bourgeoise que lorsque la bourgeoisie s’en sera détournée et que la masse paysanne, marchant de conserve avec le prolétariat, assumera un rôle révolutionnaire actif. Pour être menée jusqu’au bout d’une façon conséquente, notre révolution démocratique doit s’appuyer sur des forces capables de paralyser l’inconséquence inévitable de la bourgeoisie, c’est-à-dire capables justement de « l’obliger à se détourner ». (Ibidem, p. 496.)

Tel est le principe tactique essentiel touchant le prolétariat, comme chef de la révolution bourgeoise, le principe tactique essentiel touchant l’hégémonie (le rôle dirigeant) du prolétariat dans la révolution bourgeoise, d’après l’exposé qu’en a fait Lénine dans son ouvrage Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

On voit la nouvelle attitude du Parti marxiste quant aux questions de tactique dans la révolution démocratique bourgeoise, attitude foncièrement distincte des conceptions tactiques qui avaient existé précédemment dans l’arsenal marxiste. Jusqu’alors les choses se présentaient comme suit : dans les révolutions bourgeoises, par exemple en Occident, la bourgeoisie gardait le rôle dirigeant, le prolétariat jouait bon gré mal gré le rôle de son auxiliaire, tandis que la paysannerie formait la réserve de la bourgeoisie. Les marxistes considéraient une telle combinaison comme plus ou moins inévitable, avec cette réserve toutefois que le prolétariat devait défendre autant que possible ses revendications de classe immédiates et avoir son propre parti politique. Mais maintenant, dans la nouvelle situation historique, les choses se présentaient, suivant la conception de Lénine, de telle sorte que le prolétariat devenait la force dirigeante de la révolution bourgeoise ; la bourgeoisie était écartée de la direction de la révolution, tandis que la paysannerie se transformait en réserve du prolétariat.

L’affirmation que Plékhanov « était lui aussi » pour l’hégémonie du prolétariat, est basée sur un malentendu. Plékhanov flirtait avec l’idée de l’hégémonie du prolétariat et ne se faisait pas faute de la reconnaître en paroles. Cela est vrai » Mais en fait il était contre la substance de cette idée. L’hégémonie du prolétariat, c’est son rôle dirigeant dans la révolution bourgeoise, le prolétariat pratiquant une politique d’alliance avec la paysannerie et une politique d’isolement de la bourgeoisie libérale. Or Plékhanov était, comme on sait, contre la politique d’isolement de la bourgeoisie libérale, pour la politique d’entente avec elle, contre la politique d’alliance du prolétariat avec la paysannerie. En réalité, la position tactique de Plékhanov était une position menchévique de négation de l’hégémonie du prolétariat.

2° Le moyen essentiel de renverser le tsarisme et d’arriver à la République démocratique, Lénine le voyait dans la victoire de l’insurrection armée du peuple. À l’encontre des menchéviks, Lénine estimait que « le mouvement révolutionnaire démocratique général a déjà conduit à la nécessité d’une insurrection armée » ; que « l’organisation du prolétariat en vue de l’insurrection » est d’ores et déjà mise à l’ordre du jour comme une des tâches principales, essentielles et nécessaires pour le Parti » ; qu’il est nécessaire de « prendre les mesures les plus énergiques afin d’armer le prolétariat et d’assurer la direction immédiate de l’insurrection ». (Ibidem, pp. 470, 471.)

Pour amener les masses à l’insurrection et faire en sorte que l’insurrection devienne celle du peuple entier, Lénine estimait nécessaire de formuler des mots d’ordre, des appels à la masse, susceptibles de donner libre cours à l’initiative révolutionnaire des masses, de les organiser en vue de l’insurrection et de désorganiser l’appareil du pouvoir tsariste. Ces mots d’ordre étaient pour Lénine les décisions tactiques du IIIe congrès du Parti, à la défense desquelles était consacré son ouvrage Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

Selon Lénine, il s’agissait des mots d’ordre suivants :

a) pratiquer « des grèves politiques de masse, qui peuvent avoir une grande importance au début et au cours même de l’insurrection » (Ibidem, p. 470) ;
b) procéder à « l’application immédiate par la voie révolutionnaire de la journée de 8 heures et des autres revendications pressantes de la classe ouvrière » (Ibidem, p. 435) ;
c) procéder à « l’organisation immédiate de comités paysans révolutionnaires pour l’application » par la voie révolutionnaire « de toutes les transformations démocratiques », jusques et y compris la confiscation des terres seigneuriales (Ibidem, p. 486) ;
d) armer les ouvriers.

Ici, deux éléments sont surtout intéressants :

Tout d’abord, la tactique de l’application révolutionnaire de la journée de huit heures à la ville et des transformations démocratiques à la campagne, c’est-à-dire l’emploi d’une forme qui ne tient pas compte des autorités, qui ne tient pas compte de la loi, qui ignore et les pouvoirs constitués et la légalité, brise la législation en vigueur et établit un nouvel ordre de choses de son propre chef, de sa propre autorité. Procédé tactique nouveau dont l’application paralysa l’appareil du pouvoir tsariste et donna libre cours à l’activité et à l’initiative créatrice des masses. C’est sur la base de cette tactique qu’ont surgi les comités de grève révolutionnaires dans les villes et les comités paysans révolutionnaires à la campagne, dont les premiers deviendront par la suite les Soviets des députés ouvriers, les seconds, les Soviets des députés paysans.

En second lieu, l’application des grèves politiques de masse, des grèves politiques générales, qui joueront plus tard, au cours de la révolution, un rôle de premier ordre pour la mobilisation révolutionnaire des masses. Arme nouvelle, capitale dans les mains du prolétariat, inconnue jusque-là dans la pratique des partis marxistes et qui recevra plus tard droit de cité.

Lénine estimait qu’à la suite de la victoire de l’insurrection populaire, le gouvernement tsariste devait être remplacé par un gouvernement révolutionnaire provisoire. Ce dernier avait pour tâche de consolider les conquêtes de la révolution, d’écraser la résistance de la contre-révolution et d’appliquer le programme minimum du Parti ouvrier social-démocrate de Russie. Lénine estimait que sans l’accomplissement de ces tâches, il était impossible de remporter une victoire décisive sur le tsarisme. Or, pour accomplir ces tâches et remporter une victoire décisive sur le tsarisme, le gouvernement révolutionnaire provisoire ne devait pas être un gouvernement ordinaire, mais le gouvernement de la dictature des classes victorieuses, des ouvriers et des paysans ; il devait être la dictature révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie. Invoquant la thèse bien connue de Marx, selon laquelle, « après la révolution, toute organisation provisoire de l’État exige la dictature, et une dictature énergique », Lénine en arrivait à conclure que le gouvernement révolutionnaire provisoire, s’il veut assurer la victoire définitive sur le tsarisme ne peut être rien d’autre que la dictature du prolétariat et de la paysannerie.

« La victoire décisive de la révolution sur le tsarisme, écrivait Lénine, c’est la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie… Et cette victoire sera précisément une dictature, c’est-à-dire qu’elle devra de toute nécessité s’appuyer sur la force armée, sur l’armement des masses, sur l’insurrection, et non sur telles ou telles institutions constituées « légalement », par la « voie pacifique ». Ce ne peut être qu’une dictature, parce que les transformations absolument et immédiatement nécessaires au prolétariat et à la paysannerie provoqueront de la part des propriétaires fonciers, des grands bourgeois et du tsarisme, une résistance désespérée. Sans une dictature, il serait impossible de briser cette résistance, de repousser les attaques de la contre-révolution. Cependant ce ne sera évidemment pas une dictature socialiste, mais une dictature démocratique. Elle ne pourra pas toucher (sans que la révolution ait franchi diverses étapes intermédiaires) aux fondements du capitalisme. Elle pourra, dans le meilleur des cas, procéder à une redistribution radicale de la propriété foncière au profit de la paysannerie ; appliquer à fond un démocratisme conséquent jusques et y compris la proclamation de la République ; extirper non seulement de la vie des campagnes, mais aussi de la vie des usines, les survivances du despotisme asiatique ; commencer à améliorer sérieusement la condition des ouvriers et à élever leur niveau de vie ; enfin, chose qui vient en dernier lieu, mais pas au dernier rang d’importance, étendre l’incendie révolutionnaire à l’Europe. Cette victoire ne fera encore nullement de notre révolution bourgeoise une révolution socialiste ; la révolution démocratique ne sortira pas directement du cadre des rapports sociaux et économiques bourgeois ; mais cette victoire n’en aura pas moins une portée immense pour le développement futur de la Russie et du monde entier. Rien n’élèvera davantage l’énergie révolutionnaire du prolétariat mondial, rien n’abrégera autant son chemin vers la victoire complète que cette victoire décisive de la révolution commencée en Russie. » (Ibidem, pp. 454-455.)

En ce qui concerne l’attitude de la social-démocratie envers le gouvernement révolutionnaire provisoire et la possibilité pour la social-démocratie d’y participer, Lénine défendait en tous points la résolution du IIIe congrès du Parti, sur cette question, qui porte :

« Suivant le rapport des forces et autres facteurs impossibles à déterminer d’avance avec précision, on pourrait admettre la participation des mandataires de notre Parti à un gouvernement révolutionnaire provisoire, en vue de lutter sans merci contre toutes les tentatives contre-révolutionnaires et de défendre les intérêts propres de la classe ouvrière ; les conditions indispensables de cette participation sont : le contrôle rigoureux du Parti sur ses mandataires et la sauvegarde constante de l’indépendance de la social-démocratie qui, aspirant à une révolution socialiste totale, est de ce fait même irréductiblement hostile à tous les partis bourgeois ; indépendamment de la possibilité d’une participation de la social-démocratie au gouvernement révolutionnaire provisoire, il importe de diffuser dans les plus larges milieux prolétariens l’idée de la nécessité d’une pression constante du prolétariat armé et dirigé par la social-démocratie sur le gouvernement provisoire dans le but de protéger, de consolider et d’élargir les conquêtes de la révolution. » (Ibidem, pp. 423-424.)

Les objections des menchéviks disant que le gouvernement provisoire serait quand même un gouvernement bourgeois ; qu’on ne saurait admettre la participation des social-démocrates à un tel gouvernement, si l’on ne veut pas recommencer la faute du socialiste français Millerand, qui avait fait partie d’un gouvernement bourgeois en France, — Lénine les écartait en montrant que les menchéviks confondaient ici deux choses différentes et révélaient leur incapacité d’aborder la question en marxistes : en France il s’agissait de la participation des socialistes à un gouvernement bourgeois réactionnaire, alors qu’il n’y avait pas de situation révolutionnaire dans le pays, ce qui faisait un devoir aux socialistes de ne pas participer à ce gouvernement ; en Russie, il s’agit de la participation des socialistes à un gouvernement bourgeois révolutionnaire, en lutte pour la victoire de la révolution, au moment où la révolution bat son plein, circonstance qui rend admissible et, les conditions étant favorables, obligatoire la participation des social-démocrates à ce gouvernement, pour battre la contre-révolution non seulement « d’en bas », du dehors, mais aussi « d’en haut », du sein du gouvernement.

3° Tout en luttant pour la victoire de la révolution bourgeoise et la conquête de la République démocratique, Lénine ne pensait pas le moins du monde s’en tenir à l’étape démocratique et limiter l’élan du mouvement révolutionnaire à l’accomplissement de tâches démocratiques bourgeoises. Au contraire : Lénine estimait qu’une fois les objectifs démocratiques atteints, la lutte du prolétariat et des autres masses exploitées devait commencer cette fois pour la révolution socialiste. Lénine savait cela, et considérait qu’il était du devoir de la social-démocratie de prendre toutes mesures utiles pour que la révolution démocratique bourgeoise se transformât en révolution socialiste. Selon Lénine, la dictature du prolétariat et de la paysannerie était nécessaire non point pour terminer la révolution par la victoire sur le tsarisme, mais pour prolonger le plus possible l’état de révolution, pour réduire en poussière les débris de la contre-révolution, étendre la flamme de la révolution à l’Europe et après avoir, pendant ce temps, ménagé au prolétariat la possibilité de s’instruire politiquement et de s’organiser en une grande armée, — passer directement à la révolution socialiste.

À propos de l’envergure de la révolution bourgeoise et du ca­ractère que le Parti marxiste doit donner à cette envergure, Lénine écrivait :

« Le prolétariat doit faire jusqu’au bout la révolution dé­mocratique, en s’adjoignant la masse paysanne, pour écraser par la force la résistance de l’autocratie et paralyser l’instabilité de la bourgeoisie. Le prolétariat doit faire la révolution socialiste en s’adjoignant la masse des éléments semi-prolétariens de la population, pour briser par la force la résistance de la bourgeoisie et paralyser l’instabilité de la paysannerie et de la petite bourgeoisie. Telles sont les tâches du prolétariat, tâches que les gens de la nouvelle Iskra [c’est-à-dire les menchéviks. — N. de la Réd.] présentent d’une façon si étriquée dans tous leurs raisonnements et toutes leurs résolutions sur l’envergure de la révolution. » (Ibidem, p. 496.)

Ou encore :

« À la tête du peuple entier, et surtout de la paysannerie, pour la liberté totale, pour une révolution démocratique conséquente, pour la République ! À la tête de tous les travailleurs et de tous les exploités, pour le socialisme ! Telle doit être pratiquement la politique du prolétariat révolutionnaire, tel est Je mot d’ordre de classe qui doit dominer, déterminer la solution de tous les problèmes tactiques, toutes les actions pratiques du parti ouvrier pendant la révolution. » (Ibidem, p. 508.)

Pour qu’il ne restât rien d’obscur, Lénine, deux mois après la parution de son livre Deux tactiques, donna encore les explications suivantes dans son article sur « L’attitude de la social-démocratie à l’égard du mouvement paysan » :

« La révolution démocratique faite, nous aborderons aussitôt, — et dans la mesure précise de nos forces, dans la mesure des forces du prolétariat conscient et organisé, — la voie de la révolution socialiste. Nous sommes pour la révolution ininterrompue. Nous ne nous arrêterons pas à moitié chemin. » (Ibidem, p. 540.)

Il y avait là une nouvelle conception du rapport entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste, une nouvelle théorie du regroupement des forces autour du prolétariat, vers la fin de la révolution bourgeoise, pour passer directement à la révolution socialiste : la théorie de la transformation de la révolution démocratique bourgeoise en révolution socialiste.

En établissant cette nouvelle conception, Lénine s’est appuyé d’abord sur la thèse célèbre de Marx à propos de la révolution ininterrompue, thèse formulée à la fin des années 40 du siècle dernier dans l’ « Adresse à la Ligue des communistes », et en second lieu, sur l’idée connue de Marx, au sujet de la nécessité de combiner le mouvement révolutionnaire paysan avec la révolution prolétarienne, idée qu’il formula dans une lettre adressée à Engels en 1856 et où il disait : « En Allemagne, tout dépendra de la possibilité d’appuyer la révolution prolétarienne par une réédition quelconque de la Guerre des paysans. » Mais ces géniales pensées de Marx n’avaient pas été développées ultérieurement dans les ouvrages de Marx et d’Engels, et les théoriciens de la IIe Internationale avaient pris toutes mesures utiles pour les enterrer et les vouer à l’oubli. Il était réservé à Lénine de tirer au grand jour les thèses oubliées de Marx et de les rétablir intégralement. Mais en les rétablissant, Lénine ne s’est pas borné — d’ailleurs il n’aurait pu se borner — à les répéter simplement ; il les a développées plus avant, il les a transformées en une théorie harmonieuse de la révolution socialiste, en y introduisant un nouveau facteur, comme facteur obligatoire de la révolution socialiste : l’alliance du prolétariat et des éléments semi-prolétariens de la ville et de la campagne, comme une condition de la victoire de la révolution prolétarienne.

Cette conception réduisait en poussière les positions tactiques de la social-démocratie de l’Europe occidentale qui partait du point de vue qu’après la révolution bourgeoise les masses paysannes, y compris les masses de paysans pauvres, devaient nécessairement s’écarter de la révolution, ce qui fait qu’après la révolution bourgeoise devait intervenir une longue période de trêve, une longue période d’ « accalmie », de 50 à 100 ans si ce n’est plus, durant laquelle le prolétariat serait « pacifiquement » exploité, tandis que la bourgeoisie s’enrichirait « légitimement » jusqu’à ce que sonne l’heure d’une nouvelle révolution, de la révolution socialiste.

Lénine donnait une nouvelle théorie de la révolution socialiste, réalisée non par le prolétariat isolé contre toute la bourgeoisie, mais par le prolétariat exerçant l’hégémonie et disposant d’alliés en la personne des éléments semi-prolétariens de la population, en la personne des innombrables « masses de travailleurs et d’exploités ».

D’après cette théorie, l’hégémonie du prolétariat dans la révolution bourgeoise, — le prolétariat étant allié à la paysannerie, — devait se transformer en hégémonie du prolétariat dans la révolution socialiste, le prolétariat étant allié aux autres masses de travailleurs et d’exploités ; et la dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie devait préparer le terrain pour la dictature socialiste du prolétariat.

Cette théorie renversait la théorie accréditée auprès des social-démocrates d’Europe occidentale, qui niaient les possibilités révolutionnaires des masses semi-prolétariennes de la ville et de la campagne, et qui partaient du point de vue qu’ « en dehors de la bourgeoisie et du prolétariat, nous ne voyons pas d’autres forces sociales sur lesquelles puissent s’appuyer, chez nous, les combinaisons d’opposition ou révolutionnaires » (déclaration de Plékhanov, typique pour les social-démocrates d’Europe occidentale) .

Les social-démocrates d’Europe occidentale estimaient que dans la révolution socialiste, le prolétariat serait seul contre toute la bourgeoisie, sans alliés, contre toutes les classes et couches non prolétariennes. Ils ne voulaient pas tenir compte du fait que le capital exploite non seulement les prolétaires, mais aussi les masses innombrables des couches semi-prolétariennes de la ville et de la campagne, opprimées par le capitalisme et capables d’être les alliés du prolétariat dans la lutte qu’il soutient pour affranchir la société du joug capitaliste. C’est pourquoi les social-démocrates d’Europe occidentale estimaient que pour une révolution socialiste, les conditions n’étaient pas encore mûres en Europe, qu’on ne pourrait les considérer comme telles que lorsque le prolétariat serait devenu la majorité de la nation, la majorité de la société, en conséquence du développement économique à venir de la société.

La théorie de la révolution socialiste formulée par Lénine renversait résolument cette conception viciée et antiprolétarienne des social-démocrates d’Europe occidentale.

La théorie de Lénine ne concluait pas encore directement à la possibilité, pour le socialisme, de vaincre dans un seul pays pris à part. Mais elle renfermait tous les éléments, ou presque tous les éléments essentiels qui étaient nécessaires pour tirer tôt ou tard cette conclusion.

On sait que Lénine y arriva en 1915, c’est-à-dire dix ans plus tard.

Tels sont les principes tactiques essentiels développés par Lénine dans son ouvrage magistral Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique.

L’importance historique de cet ouvrage de Lénine, c’est tout d’abord qu’il a battu idéologiquement la conception tactique petite-bourgeoise des menchéviks ; il a armé la classe ouvrière de Russie pour le développement ultérieur de la révolution démocratique bourgeoise, pour un nouvel assaut contre le tsarisme ; il a donné aux social-démocrates russes des vues claires sur la nécessité de transformer la révolution bourgeoise en révolution socialiste.

Mais là ne se borne pas l’importance de l’ouvrage de Lénine. Ce qui fait sa valeur inestimable, c’est qu’il a enrichi le marxisme d’une nouvelle théorie de la révolution, qu’il a jeté les bases de la tactique révolutionnaire du Parti bolchevik à l’aide de laquelle, en 1917, le prolétariat de notre pays a remporté la victoire sur le capitalisme.

 

4.

L’essor révolutionnaire se poursuit. Grève politique générale d’octobre 1905. Le tsarisme bat en retraite. Le manifeste du tsar. Formation des Soviets de députés ouvriers.

À l’automne 1905, le mouvement révolutionnaire avait gagné le pays entier. Il montait avec une force irrésistible. Le 19 septembre éclatait à Moscou la grève des typographes. Elle gagna Pétersbourg et nombre d’autres villes, À Moscou même, la grève des typographes, soutenue par les ouvriers des autres industries, se transforma en grève politique générale.

Au début d’octobre, la grève éclatait sur le chemin de fer Moscou-Kazan. Un jour après, tout le réseau des chemins de fer de Moscou débrayait. Le mouvement s’étendit bientôt à tous les chemins de fer du pays. La poste et le télégraphe avaient cessé le travail. Des milliers d’ouvriers se réunissaient en meetings dans les différentes villes de Russie et décidaient d’arrêter le travail. La grève gagnait de fabrique en fabrique, d’usine en usine, de ville en ville, de région en région. Les ouvriers en grève étaient rejoints par les petits employés, les étudiants, les intellectuels, avocats, ingénieurs, médecins.

La grève politique d’octobre devint générale, embrassant presque tout le pays jusqu’aux régions les plus lointaines, entraînant presque tous les ouvriers jusqu’aux couches les plus arriérées ; elle englobait près d’un million d’ouvriers industriels, sans compter les cheminots, les employés des P.T.T. et autres, qui enregistraient également un grand nombre de grévistes. Toute la vie du pays était arrêtée. Les forces du gouvernement étaient paralysées. C’est la classe ouvrière qui prenait la direction de la lutte des masses populaires contre l’autocratie.

Le mot d’ordre des bolcheviks sur la grève politique de masse portait ses fruits.

La grève générale d’octobre, qui montrait la force, la puissance du mouvement prolétarien, obligea le tsar, saisi d’une frayeur mortelle, à lancer le manifeste du 17 octobre 1905. Il y promettait au peuple « les bases immuables de la liberté civile : inviolabilité véritable de la personne, liberté de conscience, de parole, droit de réunion et d’association ». Promesse était faite de réunir une Douma législative, en faisant participer aux élections toutes les classes de la population.

C’est ainsi que la Douma purement consultative de Boulyguine était balayée par la poussée de la révolution. La tactique bolchevique de boycottage de cette Douma s’était avérée juste.

Et cependant le manifeste du 17 octobre était une mystification des masses populaires, une ruse du tsar, une sorte de trêve dont le tsar avait besoin pour endormir les naïfs, gagner du temps, rassembler ses forces, afin de pouvoir s’abattre ensuite sur la révolution. Le gouvernement tsariste, en paroles, avait promis la liberté ; en fait, il ne donna rien de substantiel. Les ouvriers et les paysans ne reçurent rien du gouvernement, que des promesses. Au lieu de la large amnistie politique attendue, on n’amnistia le 21 octobre qu’une partie insignifiante des détenus politiques. Simultanément, afin de diviser les forces du peuple, le gouvernement organisait une série de sanglants pogroms contre les Juifs au cours desquels des milliers et des milliers d’hommes trouvèrent la mort ; en outre, pour réprimer la révolution, il créait des organisations policières d’hommes de main : l’ « Union du peuple russe », l’ « Union de l’Archange Saint-Michel ». Ce sont ces organisations, dans lesquelles les propriétaires fonciers réactionnaires, les gros marchands, les popes avec les éléments déclassés — individus sans aveu — jouaient un rôle important, que le peuple baptisa du nom de « Cent-Noirs ». Les Cent-Noirs matraquaient et assassinaient ouvertement, avec la complicité de la police, les ouvriers d’avant-garde, les intellectuels révolutionnaires, les étudiants ; ils incendiaient et mitraillaient les meetings et les réunions de citoyens. Voilà tout ce qu’avait donné le manifeste du tsar !

Il y avait alors un couplet en vogue dans le peuple :

« Le tsar terrifié lance un manifeste : Aux morts, la liberté, aux vivants la prison  ! »

Les bolcheviks expliquaient aux masses que le manifeste du 17 octobre était un piège. La conduite du gouvernement, après le manifeste, était stigmatisée par eux comme une provocation.

Les bolcheviks appelaient les ouvriers à prendre les armes, à préparer l’insurrection armée. Les ouvriers s’attelèrent encore plus énergiquement à la formation de détachements de combat. Ils avaient compris que la première victoire du 17 octobre, arrachée par la grève politique générale, leur imposait de nouveaux efforts, une nouvelle lutte pour le renversement du tsarisme.

Lénine considérait que le manifeste du 17 octobre marquait un certain équilibre des forces alors que le prolétariat et la paysannerie ont arraché le manifeste au tsar, mais ne sont pas encore en mesure de jeter bas le tsarisme, cependant que le tsarisme ne peut plus gouverner uniquement à l’aide des vieux moyens et qu’il est obligé de promettre en paroles les « libertés civiles » et une Douma « législative ».

Lors des journées orageuses de la grève politique d’octobre, dans le feu de la lutte contre le tsarisme, le génie créateur des masses révolutionnaires avait forgé une nouvelle arme puissante : les Soviets des députés ouvriers.

Les Soviets des députés ouvriers, qui réunissaient les délégués de toutes les fabriques et usines, étaient une organisation politique de masse de la classe ouvrière, encore sans exemple dans le monde. Les Soviets apparus pour la première fois en 1905 ont été la préfiguration du pouvoir des Soviets, que devait créer le prolétariat en 1917, sous la direction du Parti bolchevik. Les Soviets ont été une nouvelle forme révolutionnaire du génie créateur du peuple. Ils ont été uniquement l’œuvre des couches révolutionnaires de la population ; ils renversaient toutes les lois et toutes les normes du tsarisme. Ils représentaient une des manifestations de l’initiative du peuple qui se dressait pour la lutte contre le tsarisme.

Les bolcheviks considéraient les Soviets comme les embryons du pouvoir révolutionnaire. Ils estimaient que la force et l’importance des Soviets dépendaient entièrement de la force et du succès de l’insurrection.

Les menchéviks ne considéraient les Soviets ni comme des organes embryonnaires du pouvoir révolutionnaire, ni comme des organes d’insurrection. C’étaient pour eux les organismes d’une administration locale, autonome, quelque chose comme des municipalités démocratisées. C’est le 13 (26) octobre 1905 que, dans toutes les fabriques et usines de Pétersbourg, on procéda à l’élection du Soviet des députés ouvriers. La même nuit, le Soviet tint sa première séance.

À l’exemple de Pétersbourg, un Soviet des députés ouvriers se constitua à Moscou. Le Soviet des députés ouvriers de Pétersbourg, en sa qualité de Soviet du plus grand centre industriel et révolutionnaire de Russie, de la capitale de l’empire des tsars, aurait dû jouer un rôle décisif dans la révolution de 1905. Mais il ne put s’acquitter de ses tâches par suite d’une direction mauvaise, menchévique. On sait qu’à ce moment Lénine ne se trouvait pas à Pétersbourg ; il était encore à l’étranger. Les menchéviks profitèrent de son absence pour se faufiler au Soviet de Pétersbourg et s’y emparer de la direction. Rien d’étonnant, dans ces conditions, que les menchéviks Khroustalev, Trotski, Parvus et les autres aient réussi à tourner le Soviet de Pétersbourg contre la politique d’insurrection. Au lieu de rapprocher du Soviet les soldats et de les unir dans une lutte commune, ils demandaient le retrait des soldats de Pétersbourg. Au lieu d’armer les ouvriers et de les préparer à l’insurrection, le Soviet piétinait sur place, en s’affirmant contre les préparatifs d’insurrection.

Tout autre fut le rôle que joua dans la révolution le Soviet des députés ouvriers de Moscou. Dès les premiers jours de son existence, il pratiqua une politique révolutionnaire jusqu’au bout. La direction dans ce Soviet appartenait aux bolcheviks. Grâce à eux, on vit se former à Moscou, à côté du Soviet des députés ouvriers, le Soviet des députés soldats. Le Soviet de Moscou devint l’organe de l’insurrection armée.

D’octobre à décembre 1905, des Soviets de députés ouvriers furent créés dans plusieurs villes importantes et dans presque tous les centres ouvriers. Des tentatives furent faites pour organiser des Soviets de députés soldats et matelots, et pour les unir avec les Soviets des députés ouvriers. Çà et là, il se constitua des Soviets de députés ouvriers et paysans.

L’influence des Soviets était considérable. Bien que leur apparition fût souvent spontanée, qu’ils ne fussent pas régularisés et que leur composition fût assez vague, ils agissaient en tant que pouvoir. D’autorité, les Soviets réalisaient la liberté de la presse, appliquaient la journée de huit heures, appelaient le peuple à ne pas payer les impôts au gouvernement tsariste. Dans certains cas, ils confisquaient l’argent du gouvernement tsariste et l’affectaient aux besoins de la révolution.

 

5.

Insurrection armée de décembre. Défaite de l’insurrection. La révolution recule. La première Douma d’État. Le IVe congrès (congrès d’unification) du Parti.

En octobre et novembre 1905, la lutte révolutionnaire des masses continua à se développer avec une force irrésistible. Les grèves ouvrières se poursuivaient. La lutte des paysans contre les propriétaires fonciers prit, en automne 1905, de vastes proportions. Le mouvement se généralisa à plus d’un tiers des districts du pays. De véritables soulèvements paysans déferlaient sur les provinces de Saratov, Tambov, Tchernigov, Titlis, Koutaïs, d’autres encore. Et cependant la poussée des masses paysannes restait insuffisante. Le mouvement manquait d’organisation et de direction.

Les troubles se multiplièrent aussi parmi les soldats dans plusieurs villes : Tiflis, Vladivostok, Tachkent, Samarkand, Koursk, Soukhoumi, Varsovie, Kiev, Riga. Une révolte éclata à Cronstadt, ainsi que parmi les matelots de la flotte de la mer Noire, à Sébastopol (en novembre 1905). Mais, faute d’être liés entre eux, ces soulèvements furent écrasés par le tsarisme.

Les soulèvements dans les unités de l’armée et de la flotte avaient souvent pour motifs la brutalité des officiers, la mauvaise nourriture (« révoltes des fayots »), etc. La masse des matelots et des soldats insurgés n’avait pas encore une claire conscience de la nécessité de renverser le gouvernement tsariste, de la nécessité de poursuivre énergiquement la lutte armée. Les matelots et soldats en révolte étaient encore d’humeur trop pacifique, trop placide ; souvent ils faisaient la faute de remettre en liberté les officiers arrêtés au début de la révolte et se laissaient endormir par les promesses et les exhortations des chefs.

La révolution touchait de près à l’insurrection armée. Les bolcheviks appelaient les masses à l’insurrection armée contre le tsar et les propriétaires fonciers ; ils leur expliquaient qu’elle était inévitable. Sans se lasser, ils la préparaient. Ils menaient l’action révolutionnaire auprès des soldats et des matelots ; des organisations militaires du Parti furent créées dans l’armée. Dans plusieurs villes, on forma des détachements ouvriers de combat, auxquels on apprenait le maniement des armes. On organisa l’achat d’armes à l’étranger et leur expédition clandestine en Russie. Des militants en vue du Parti prenaient part à l’organisation des transports d’armes.

En novembre 1905, Lénine rentrait en Russie. Se cachant des gendarmes et des espions du tsar, Lénine prit, en ces jours, une part directe à la préparation de l’insurrection armée. Ses articles du journal bolchevik Novaïa Jizn [la Vie nouvelle] servaient de directives au travail quotidien du Parti.

Pendant ce temps, le camarade Staline accomplissait un immense travail révolutionnaire en Transcaucasie. Il démasquait et confondait les menchéviks, comme adversaires de la révolution et de l’insurrection armée. Il préparait avec fermeté les ouvriers au combat décisif contre l’autocratie. Dans un meeting, à Tiflis, le jour de la proclamation du manifeste du tsar, le camarade Staline dit aux ouvriers :

« Que nous faut-il pour vaincre effectivement ? Trois choses : premièrement, nous armer ; deuxièmement, nous armer ; troisièmement, encore et encore une fois nous armer. »

En décembre 1905, une conférence bolchevique se réunit à Tammerfors, en Finlande. Bien que les bolcheviks et les menchéviks fussent officiellement dans un seul et même parti social-démocrate, ils n’en formaient pas moins deux partis distincts, avec leur centre respectif. C’est à cette conférence que Lénine et Staline se virent pour la première fois : jusque-là, ils avaient été en relations par correspondance ou par le truchement de camarades.

Deux des décisions de la conférence de Tammerfors méritent d’être signalées : l’une sur le rétablissement de l’unité dans le Parti, pratiquement scindé en deux partis ; l’autre, sur le boycottage de la première Douma, dite Douma de Witte.

Etant donné qu’à ce moment-là, l’insurrection armée avait déjà commencé à Moscou, la conférence, sur le conseil de Lénine, termina rapidement ses travaux, et les délégués rentrèrent chez eux pour prendre part à l’insurrection.

Cependant le gouvernement tsariste ne dormait pas non plus. Lui aussi, il se préparait à la lutte décisive. Après avoir signé la paix avec le Japon et allégé par là sa situation difficile, il passa à l’offensive contre les ouvriers et les paysans. Il proclama la loi martiale dans plusieurs provinces touchées par les soulèvements paysans, et donna cette consigne féroce : « Pas de prisonniers », « Ne pas ménager les cartouches » ; il lança l’ordre d’arrêter les dirigeants du mouvement révolutionnaire et de disperser les Soviets des députés ouvriers.

Les bolcheviks de Moscou et le Soviet des députés ouvriers de la ville, dont ils assumaient la direction et qui était lié aux grandes masses ouvrières, décidèrent alors de procéder à la préparation immédiate de l’insurrection armée. Le 5 (18) décembre, le Comité de Moscou adopta la décision suivante : proposer au Soviet de déclarer la grève politique générale, pour la transformer, en cours de lutte, en insurrection. Cette décision fut appuyée dans les réunions ouvrières de masse. Le Soviet de Moscou, se conformant à la volonté de la classe ouvrière, résolut à l’unanimité de déclencher la grève politique générale.

Le prolétariat de Moscou, en commençant l’insurrection, avait sa propre organisation de combat : près de mille hommes, dont plus de la moitié étaient des bolcheviks. Des détachements de combat existaient aussi dans plusieurs fabriques de Moscou. Au total, les insurgés comptaient dans leurs détachements de combat près de deux mille hommes. Les ouvriers pensaient pouvoir neutraliser la garnison, en détacher une partie et l’entraîner derrière eux.

C’est le 7 (20) décembre que la grève politique éclata à Moscou. On ne put cependant la généraliser à l’ensemble du pays : la grève ayant été insuffisamment soutenue à Pétersbourg, ce fait avait, dès le début, diminué les chances de succès de l’insurrection. Le chemin de fer Nicolas, aujourd’hui chemin de fer d’Octobre, était resté aux mains du gouvernement tsariste. La circulation n’avait pas été arrêtée sur cette ligne, et le gouvernement put dépêcher de Pétersbourg à Moscou les régiments de la garde pour écraser l’insurrection.

À Moscou même, la garnison hésitait. Si les ouvriers avaient déclenché l’insurrection, c’était, en partie, parce qu’ils avaient compté sur le soutien de la garnison. Mais les révolutionnaires laissèrent échapper le moment propice, et le gouvernement tsariste put faire cesser les troubles dans la garnison.

Le 9 (22) décembre, les premières barricades s’élevaient à Moscou. Bientôt les rues de la ville en furent couvertes. Le gouvernement tsariste fit donner l’artillerie. Il avait massé des troupes de beaucoup supérieures aux forces insurgées. Pendant neuf jours, plusieurs milliers d’ouvriers armés luttèrent héroïquement. C’est seulement après avoir fait venir des régiments de Pétersbourg, de Tver et du territoire de l’Ouest, que le tsarisme put écraser l’insurrection. Les organes dirigeants de l’insurrection avaient été en partie arrêtés à la veille du combat, en partie isolés. On arrêta le comité bolchevik de Moscou. L’action armée se morcela en insurrections de divers quartiers coupés les uns des autres. Privés de leur centre de direction, dépourvus d’un plan de lutte pour l’ensemble de la ville, les quartiers s’en tinrent principalement à la défensive. Telle fut, comme l’a signalé plus tard Lénine, la raison essentielle de la faiblesse de l’insurrection de Moscou et l’une des causes de sa défaite.

C’est au quartier de Moscou nommé Krasnaïa-Presnia que l’insurrection fut particulièrement opiniâtre et acharnée. Krasnaïa-Presnia fut la principale citadelle, le centre de l’insurrection. Là étaient réunis les meilleurs détachements de combat dirigés par les bolcheviks. Mais Krasnaïa-Presnia fut écrasée par le fer et par le feu, et noyée dans le sang ; elle flambait dans les incendies allumés par l’artillerie. L’insurrection de Moscou était abattue.

Cependant, l’insurrection n’avait pas été déclenchée uniquement à Moscou. Des soulèvements révolutionnaires déferlèrent également dans une série d’autres villes et d’autres régions. Il y eut des insurrections armées à Krasnoïarsk, Motovilikha (Perm), Novorossiisk, Sormovo, Sébastopol, Cronstadt.

Les nationalités opprimées de Russie prirent à leur tour les armes. Presque toute la Géorgie fut touchée par l’insurrection. Une insurrection importante éclata en Ukraine, dans le bassin du Donetz : Gorlovka, Alexandrovsk, Lougansk (actuellement Vorochilovgrad). La lutte prit un caractère acharné en Lettonie. En Finlande, les ouvriers créèrent leur Garde rouge et déclenchèrent le soulèvement.

Mais toutes ces insurrections, comme celle de Moscou, furent écrasées par le tsarisme avec une férocité inhumaine. Menchéviks et bolcheviks appréciaient différemment l’insurrection armée de décembre.

Le menchévik Plékhanov, après l’insurrection armée, lança ce reproche au Parti : « II ne fallait pas prendre les armes ! » Les menchéviks cherchèrent à démontrer que l’insurrection était chose inutile et nuisible ; que l’on pouvait s’en passer dans la révolution ; que l’on pouvait aboutir au succès, non par l’insurrection armée, mais par des moyens de lutte pacifiques.

Quant aux bolcheviks, ils stigmatisèrent cette appréciation comme une trahison. Ils estimaient que l’expérience de l’insurrection armée de Moscou n’avait fait que confirmer la possibilité, pour la classe ouvrière, de mener avec succès la lutte armée. Au reproche de Plékhanov « II ne fallait pas prendre les armes », Lénine répondit :

« Au contraire, il fallait prendre les armes d’une façon plus résolue, plus énergique et dans un esprit plus offensif ; il fallait expliquer aux masses l’impossibilité de se borner à une grève pacifique, et la nécessité d’une lutte armée, intrépide et implacable. » (Lénine, Œuvres choisies, t. I, p. 545)

L’insurrection de décembre 1905 marqua le point culminant de la révolution. En décembre, l’autocratie tsariste triomphe de l’insurrection. À la suite de la défaite, un tournant s’opère : la révolution commence peu à peu à se replier. Après avoir monté, la révolution décline progressivement.

Le gouvernement tsariste se hâta d’exploiter cette défaite pour donner le coup de grâce à la révolution. Bourreaux et geôliers tsaristes déployaient une activité sanglante. En Pologne, en Lettonie, en Estonie, en Transcaucasie, en Sibérie, les expéditions punitives sévissaient à plein.

Cependant la révolution n’était pas encore écrasée. Les ouvriers et les paysans révolutionnaires se repliaient lentement, en livrant combat. De nouvelles couches ouvrières furent entraînées à la lutte. En 1906, les grèves englobèrent plus d’un million d’ouvriers. En 1907, 740.000. Dans le premier semestre de 1906, le mouvement paysan toucha près de la moitié des districts de la Russie tsariste ; dans le second semestre, un cinquième de tous les districts. Les troubles continuèrent dans l’armée et dans la flotte.

Le gouvernement tsariste, dans sa lutte contre la révolution, ne se borna pas aux seules mesures répressives. Après avoir obtenu un premier succès par la répression, il décida de porter un autre coup à la révolution en convoquant une nouvelle Douma, une Douma « législative ». Ce qu’il espérait par là, c’était détacher les paysans de la révolution pour la terrasser. En décembre 1905, il promulgua donc une loi sur la convocation d’une nouvelle Douma dite « législative » à la différence de la vieille Douma, de la Douma « consultative » de Boulyguine, qui avait été balayée par le boycottage bolchevik. La loi électorale du tsar était, bien entendu, antidémocratique. Les élections ne se faisaient pas au suffrage universel. Plus de la moitié de la population était purement et simplement privée du droit de vote, par exemple les femmes et plus de deux millions d’ouvriers. Les élections n’étaient pas égales ; les électeurs avaient été partagés en 4 curies, comme on disait alors : la curie de la propriété terrienne (propriétaires fonciers), la curie des villes (bourgeoisie), la curie paysanne et la curie ouvrière. Les élections n’étaient pas directes, mais à plusieurs degrés. Le scrutin, en réalité, n’était pas secret. Dans la Douma, la loi électorale assurait à une poignée de propriétaires fonciers et de capitalistes une prédominance considérable sur des millions d’ouvriers et de paysans.

Par la Douma, le tsar voulait détourner les masses de la révolution. Une partie considérable de la paysannerie croyait encore, en ce temps-la, à la possibilité de recevoir la terre par la Douma. Cadets, menchéviks et socialistes-révolutionnaires trompaient les ouvriers et les paysans, en disant qu’on pouvait réaliser le régime voulu par le peuple sans insurrection ni révolution. C’est dans la lutte contre cette mystification du peuple que les bolcheviks proclamèrent et réalisèrent la tactique de boycottage de la Ire Douma d’État, conformément à la décision prise par la conférence de Tammerfors.

En luttant contre le tsarisme, les ouvriers exigeaient que fût réalisée l’unité des forces du Parti, que le parti du prolétariat fût unifié. Forts de la décision déjà citée de la conférence de Tammerfors sur l’unité, les bolcheviks appuyèrent cette revendication des ouvriers et proposèrent aux menchéviks de convoquer un congrès d’unification du Parti. Et sous la poussée des masses ouvrières, les menchéviks durent accepter l’unification.

Lénine était pour l’unification, mais pour une unification qui n’escamote pas les divergences dans les problèmes de la révolution. Les conciliateurs (Bogdanov, Krassine et autres), qui s’efforçaient de démontrer qu’il n’y avait pas de divergences sérieuses entre bolcheviks et menchéviks, avaient causé un grand préjudice au Parti. Dans sa lutte contre eux, Lénine exigea des bolcheviks qu’ils se présentent au congrès avec leur propre plate-forme, afin que les ouvriers voient clairement sur quelles positions se plaçaient les bolcheviks et sur quelle base se faisait l’unification. Celte plate-forme, les bolcheviks l’élaborèrent et la soumirent à la discussion des membres du Parti.

C’est ainsi qu’en avril 1906 se réunit à Stockholm le IVe congrès du P.O.S.D.R., dit Congrès d’unité. Y participaient 111 délégués avec voix délibérative, qui représentaient 57 organisations locales du Parti. Au congrès assistaient en outre les représentants des partis social-démocrates nationaux : 3 du Bund, 3 du Parti social-démocrate polonais et 3 de l’organisation social-démocrate de Lettonie.

Les organisations bolcheviques ayant été durement éprouvées pendant et après l’insurrection de décembre, toutes n’avaient pas pu envoyer des délégués. D’autre part, pendant les « jours de liberté » de 1905, les menchéviks avaient accepté dans leurs rangs une masse d’intellectuels petits-bourgeois, qui n’avaient rien de commun avec le marxisme révolutionnaire. Il suffit de dire que les menchéviks de Tiflis (il n’y avait pas beaucoup d’ouvriers industriels dans cette ville) avaient envoyé au congrès autant de délégués que la plus grande organisation prolétarienne, celle de pétersbourg. Aussi une majorité du congrès, insignifiante il est vrai, se trouva-t-elle du côté des menchéviks.

Cette composition du congrès détermina le caractère menchévik des décisions dans tout un ensemble de questions. L’unité réalisée à ce congrès fut purement formelle. En réalité, bolcheviks et menchéviks maintinrent leurs conceptions respectives et leurs organisations propres.

Les principales questions examinées au IVe congrès furent les suivantes : question agraire, situation actuelle et objectifs de classe du prolétariat, attitude à prendre envers la Douma d’État, questions d’organisation.

Bien que les menchéviks fussent en majorité au congrès, ils durent, pour ne pas écarter les ouvriers, adopter la formule préconisée par Lénine pour l’article premier des statuts, sur la qualité de membre du parti. Dans la question agraire, Lénine défendit la nationalisation du sol. Il estimait que cette nationalisation n’était possible qu’avec la victoire de la révolution, qu’après le renversement du tsarisme. En ce cas, la nationalisation de la terre faciliterait au prolétariat, allié aux paysans pauvres, le passage à la révolution socialiste. La nationalisation de la terre impliquait la confiscation, sans indemnité, de toutes les terres seigneuriales au profit des paysans. Le programme agraire bolchevik appelait les paysans à la révolution contre le tsar et les propriétaires fonciers.

Tout autres étaient les positions des menchéviks. Ils défendaient un programme de municipalisation. D’après ce programme, les terres seigneuriales n’étaient pas remises aux communautés paysannes, ni en libre disposition, ni même en jouissance, mais elles étaient mises à la disposition des municipalités (c’est-à-dire des administrations locales autonomes ou zemstvos), et les paysans devaient prendre à bail cette terre, chacun dans la mesure de ses moyens.

Le programme menchévik de municipalisation était un programme de conciliation et, par conséquent, un programme nuisible à la révolution. Il ne pouvait mobiliser les paysans pour la lutte révolutionnaire ; il ne visait pas à la suppression complète de la propriété seigneuriale de la terre. Le programme menchévik envisageait une issue bâtarde de la révolution. Les menchéviks ne voulaient pas dresser les paysans pour la révolution.

Pourtant le congrès adopta à la majorité des voix le programme menchévik.

C’est surtout à propos de la résolution sur la situation actuelle et sur la Douma d’État que les menchéviks dévoilèrent leur fond antiprolétarien et opportuniste. Le menchévik Martynov s’éleva ouvertement contre l’hégémonie du prolétariat dans la révolution et pour répondre aux menchéviks, le camarade Staline posa la question de front :

« Ou l’hégémonie du prolétariat, ou l’hégémonie de la bourgeoisie démocratique, voilà comment se pose la question dans le Parti, voilà sur quoi portent nos divergences. »

Quant à la Douma d’État, les menchéviks la glorifiaient dans leur résolution comme le meilleur moyen de résoudre les problèmes de la révolution, d’affranchir le peuple du tsarisme. Les bolcheviks, au contraire, regardaient la Douma comme un appendice impuissant du tsarisme, comme un paravent qui était destiné à masquer les plaies du tsarisme et que celui-ci rejetterait aussitôt qu’il serait devenu incommode.

Le Comité central élu au IVe congrès comprit 3 bolcheviks et 6 menchéviks. Les menchéviks entrèrent seuls à la rédaction de l’organe central. Il était évident que la lutte allait continuer à l’intérieur du Parti.

Et en effet la lutte entre bolcheviks et menchéviks redoubla de force après le IVe congrès. Dans les organisations locales officiellement unifiées on voyait très souvent deux rapporteurs faire chacun son compte rendu du congrès : l’un, de la part des bolcheviks, l’autre de la part des menchéviks. Après discussion des deux lignes, la majorité des membres de l’organisation se ralliaient le plus souvent aux bolcheviks.

La vie prouvait de mieux en mieux que les bolcheviks avaient raison. Le Comité central menchévik élu au IVe congrès révéla de plus en plus son opportunisme, son incapacité totale à diriger la lutte révolutionnaire des masses. En été et en automne 1906, la lutte révolutionnaire des masses reprit de l’intensité. A Cronstadt et à Sveaborg, les matelots se soulevèrent. La lutte des paysans contre les propriétaires fonciers se déchaîna. Et le Comité central menchévik formulait des mots d’ordre opportunistes que les masses ne suivaient pas !

 

6.

Dissolution de la Ire douma d’État. Convocation de la IIe Douma d’État. Le Ve congrès du Parti. Dissolution de la IIe douma d’État. Causes de la défaite de la première révolution russe.

La Ire Douma d’État s’étant montrée insuffisamment docile, le gouvernement tsariste en prononça la dissolution en été 1906. Il renforça encore la répression contre le peuple, fit sévir à travers le pays les expéditions punitives, et proclama sa décision de convoquer à bref délai la IIe Douma d’État. L’arrogance du gouvernement devenait manifeste. Il ne craignait plus la révolution qu’il voyait décroître.

Les bolcheviks eurent à résoudre la question, de savoir s’ils allaient participer à la IIe Douma ou la boycotter. Par boycottage, les bolcheviks entendaient d’ordinaire le boycottage actif, et non une simple abstention) passive aux élections. Ils considéraient le boycottage actif comme un moyen révolutionnaire de mettre le peuple en garde contre la tentative du tsar de faire passer le peuple du chemin de la révolution dans celui de la « constitution » tsariste ; comme un moyen de faire échec à cette tentative et d’organiser un nouvel assaut du peuple contre le tsarisme.

L’expérience du boycottage de la Douma de Boulyguine avait montré que « le boycottage était la seule tactique juste, entièrement confirmée par les événements ». (Ibidem, p. 552). Ce boycottage avait réussi parce qu’il avait non seulement préservé le peuple du danger de suivre la voie de la constitution tsariste mais qu’il avait fait échec à la Douma avant même qu’elle fût née. Il avait réussi parce qu’appliqué en période d’essor grandissant de la révolution et soutenu par cet essor, et non en période de déclin de la révolution, — car on ne pouvait faire échec à la Douma qu’en période d’essor de la révolution.

Le boycottage de la Douma de Witte, c’est-à-dire de la Ire Douma, fut réalisé après la défaite de l’insurrection de décembre, dont le tsar était sorti vainqueur, c’est-à-dire dans un moment où l’on pouvait penser que la révolution déclinait.

« Mais, écrivait Lénine, il va de soi que cette victoire [du tsar. — N. de la Réd.], il n’y avait pas encore lieu de la considérer comme une victoire décisive. L’insurrection de décembre 1905 avait eu comme prolongement toute la série des soulèvements militaires et des grèves, dissociés et partiels, de l’été 1906. Le mot d’ordre de boycottage de la Douma de Witte avait été celui de la lutte pour la concentration et la généralisation de ces soulèvements. » (Lénine, t. XII, p. 20, éd. russe.)

Ce boycottage n’avait pu faire échec à la Douma, encore qu’il compromît notablement son autorité et affaiblît la foi qu’avait en elle une partie de la population ; il n’avait pu faire échec à la Douma, parce que réalisé, comme cela était apparu clairement par la suite, dans les conditions du déclin, de la décadence de la révolution. Voilà pourquoi le boycottage de la Ire Douma, en 1906, ne réussit pas. Sur ce sujet, Lénine a écrit dans sa célèbre brochure La maladie infantile du communisme (le « gauchisme ») :

« Le boycottage bolchevik du « parlement » en 1905 enrichit le prolétariat révolutionnaire d’une expérience politique extrêmement précieuse, en lui montrant qu’il est parfois utile et même obligatoire, — lorsqu’on use simultanément des formes de lutte légales et illégales, parlementaires et extra-parlementaires, — de savoir renoncer aux formes parlementaires. .. Ce fut déjà une erreur, quoique peu grave et facile à réparer, que le boycottage de la « Douma » par les bolcheviks en 1906… Ce qui vaut pour les individus peut être appliqué, toutes choses égales d’ailleurs, à la politique et aux partis. L’homme intelligent n’est pas celui qui ne fait pas de fautes. Ces gens-là n’existent pas et ne peuvent pas exister. Celui-là est intelligent qui fait des fautes, pas très graves, et qui sait les corriger facilement et vite. » (Lénine, Œuvres choisies, t. II, p. 704, 1948)

En ce qui concerne lu IIe Douma d’État, Lénine estimait que, devant le changement de situation et le déclin de la révolution, les bolcheviks « devaient remettre en question le boycottage de la Douma d’État ». (Lénine, Œuvres choisies, t. I, p. 551.)

« L’histoire a montré, écrivait Lénine, que lorsque se réunit la Douma, la possibilité se présente de faire une agitation utile à l’intérieur et autour de cette Douma ; que la tactique de rapprochement avec la paysannerie révolutionnaire contre les cadets est possible au sein de la Douma. » (Ibidem, p. 554.)

Il s’ensuivait qu’il faut savoir non seulement marcher à l’attaque avec décision, marcher à l’attaque aux premiers rangs, quand, la révolution marque un essor, mais aussi se replier dans les règles, se replier les derniers, quand l’essor a pris fin, en changeant de tactique d’après la situation changée ; ne pas se replier en désordre mais d’une façon organisée, avec calme, sans panique, en exploitant les moindres possibilités de soustraire les cadres aux coups de l’ennemi ; se reformer, accumuler des forces et se préparer à une nouvelle offensive.

Les bolcheviks décidèrent de participer aux élections pour la IIe Douma. Mais ils allaient à la Douma, non pour y faire un travail « législatif » organique, en bloquant avec les cadets, comme le faisaient les menchéviks, mais pour se servir de la Douma comme d’une tribune dans l’intérêt de la révolution.

Le Comité central menchévik, au contraire, appelait à conclure des ententes électorales avec les cadets, à soutenir les cadets dans la Douma, qu’il considérait comme un organe législatif capable de mater le gouvernement tsariste. La plupart des organisations du Parti se dressèrent contre la politique du Comité central menchévik.

Les bolcheviks exigèrent que fût convoqué un nouveau congrès. En mai 1907 se réunit à Londres le Ve congrès du Parti. Le P.O.S.D.R. comptait à cette date (avec les organisations social-démocrates nationales) jusqu’à 150.000 membres. Au total, 336 délégués assistèrent au congrès. Les bolcheviks étaient au nombre de 105 ; les menchéviks, de 97. Les autres délégués représentaient les organisations social-démocrates nationales, celles des social-démocrates polonais et lettons et le Bund, qui avaient été admis dans le P.O.S.D.R. au congrès précédent.

Trotski essaya de constituer au congrès son petit groupe à lui, un groupe centriste, c’est-à-dire semi-menchévik, mais personne ne voulut le suivre.

Les bolcheviks qui avaient derrière eux les Polonais et les Lettons réunirent une majorité stable au congrès.

Une des principales questions débattues fut l’attitude à observer envers les partis bourgeois. Cette question avait déjà fait l’objet d’une lutte entre bolcheviks et menchéviks au IIe congrès. Le Ve congrès donna une appréciation bolchevique de tous les partis non prolétariens, — Cent-Noirs, octobristes, cadets, socialistes-révolutionnaires, — et adopta une tactique bolchevique à l’égard de ces partis.

Le congrès approuva la politique bolchevique et décida de mener une lutte implacable aussi bien contre les partis cent-noirs (« Union du peuple russe », monarchistes, Conseil de la noblesse unifiée) que contre l’ « Union du 17 octobre » (octobristes), le parti industriel et commercial et le parti de la « Rénovation pacifique ». Tous ces partis étaient manifestement contre-révolutionnaires.

En ce qui concerne la bourgeoisie libérale, le parti cadet, le congrès proposa d’engager contre lui une campagne de dénonciation implacable. Le congrès appelait à dénoncer le « démocratisme » hypocrite et mensonger du parti cadet, à lutter contre les tentatives de la bourgeoisie libérale de se mettre à la tête du mouvement paysan.

Quant aux partis dits populistes ou du travail (socialistes populaires, groupe du travail, socialistes-révolutionnaires), le congrès recommandait de dénoncer leurs tentatives de se camoufler en socialistes. Cependant il admettait certaines ententes avec ces partis en vue d’organiser un assaut commun et simultané contre le tsarisme et contre la bourgeoisie cadette, pour autant que ces partis étaient à l’époque des partis démocratiques et traduisaient les intérêts de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes.

Dès avant le congrès, les menchéviks avaient proposé de convoquer ce qu’ils appelaient un « congrès ouvrier », auquel auraient participé social-démocrates, socialistes-révolutionnaires et anarchistes. Ce congrès « ouvrier » devait créer quelque chose dans le genre d’un « parti sans-parti », ou encore d’un « large » parti ouvrier petit-bourgeois sans programme. Lénine dénonça cette tentative archi nuisible des menchéviks, de liquider le parti ouvrier social-démocrate et de dissoudre le détachement d’avant-garde de la classe ouvrière dans la masse petite-bourgeoise. Le congrès condamna sévèrement le mot d’ordre menchévik de « congrès ouvrier ».

La question des syndicats prit une place à part dans les travaux du congrès. Les menchéviks défendaient la « neutralité » des syndicats, c’est-à-dire qu’ils s’affirmaient contre le rôle dirigeant du Parti dans les syndicats. Le congrès repoussa la proposition menchévique et adopta la résolution bolchevique sur les syndicats : elle indiquait que le Parti devait conquérir la direction idéologique et politique dans les syndicats.

Le Ve congrès signifia que les bolcheviks avaient remporté une grande victoire dans le mouvement ouvrier. Mais les bolcheviks n’en tirèrent pas vanité, ils ne s’endormirent pas sur leurs lauriers. Ce n’était pas ce que leur avait enseigné Lénine. Les bolcheviks savaient qu’ils auraient encore à lutter contre les menchéviks.

Dans son article « Notes d’un délégué », paru en 1907, le camarade Staline donne, des résultats du congrès, l’appréciation suivante :

« Le rassemblement effectif des ouvriers avancés de toute la Russie en un parti unique, sous le drapeau de la social-démocratie révolutionnaire, telle est la signification du congrès de Londres, tel en est le caractère général. »

Le camarade Staline cite des données relatives à la composition du congrès. Il établit que les délégués bolcheviks avaient été envoyés au congrès principalement par les grandes régions industrielles (Pétersbourg, Moscou, Oural, Ivanovo-Voznessensk, etc.). Quant aux menchéviks, ils avaient été délégués au congrès par les régions de petite production, où prédominaient les artisans, les semi-prolétaires, ainsi que par une série de régions essentiellement paysannes.

« II est clair, indiquait le camarade Staline en dressant le bilan du congrès, que la tactique des bolcheviks est celle des prolétaires de la grande industrie, celle des régions où les contradictions de classe sont particulièrement évidentes et la lutte de classe particulièrement violente. Le bolchévisme est la tactique des véritables prolétaires. D’autre part, il n’est pas moins clair que la tactique des menchéviks est surtout celle des artisans et des semi-prolétaires paysans, celle des régions où les contradictions de classe ne sont pas tout à fait évidentes, où la lutte de classe est voilée. Le menchévisme est la tactique des éléments semi-bourgeois du prolétariat. C’est ce qu’attestent les chiffres. » (Procès verbaux du Ve congrès du P.O.S.D.R., pp. XI et XII, 1935, éd. russe.)

Avec la dissolution de la I" Douma, le tsar comptait en avoir une IIe, plus docile. Mais la IIe Douma ne justifia pas, elle non plus, son attente. Alors le tsar décida de la dissoudre à son tour et d’en convoquer une IIIe, sous le régime d’une loi électorale encore plus défavorable, avec l’espoir que cette Douma serait enfin plus docile.

C’est bientôt après le Ve congrès que le gouvernement tsariste opéra ce qu’on est convenu d’appeler le coup d’État du 3 juin : le 3 juin 1907, le tsar prononça la dissolution de la IIe Douma d’État. La fraction social-démocrate de la Douma, qui comptait 65 députés-, fut arrêtée et déportée en Sibérie. On promulgua une nouvelle loi électorale. Les droits des ouvriers et des paysans y étaient mutilés davantage encore. Le gouvernement tsariste poursuivait son offensive.

Le ministre tsariste Stolypine déchaîna une répression sanglante contre les ouvriers et les paysans. Des milliers d’ouvriers et de paysans révolutionnaires furent fusillés par les expéditions punitives, ou pendus. Dans les geôles du tsar on martyrisait et on torturait les révolutionnaires. Les persécutions furent particulièrement féroces contre les organisations ouvrières et, en premier lieu, contre les bolcheviks. Les limiers tsaristes cherchaient Lénine, qui vivait secrètement en Finlande. Ils voulaient se défaire du chef de la révolution. Mais bravant mille dangers, Lénine réussit en décembre 1907 à repasser la frontière : il regagna l’émigration.

Et ce furent les sombres années de la réaction stolypinienne. La première révolution russe s’était terminée par une défaite. Quelles raisons y avaient contribué ?

1° II n’y avait pas encore, dans la révolution, d’alliance solide entre les ouvriers et les paysans contre le tsarisme. Les paysans s’étaient dressés pour la lutte contre les propriétaires fonciers, et ils acceptaient l’alliance avec les ouvriers contre les propriétaires ; mais ils ne comprenaient pas encore qu’il était impossible de renverser les propriétaires fonciers sans renverser le tsar ; ils ne comprenaient pas que le tsar faisait cause commune avec les propriétaires fonciers ; une partie considérable des paysans avait encore foi dans le tsar et fondait ses espérances sur la Douma tsariste. Aussi beaucoup de paysans ne voulaient pas d’une alliance avec les ouvriers en vue de renverser le tsarisme. Les paysans ajoutaient foi plus volontiers au parti conciliateur des socialistes-révolutionnaires qu’aux véritables révolutionnaires, les bolcheviks. Résultat : la lutte des paysans contre les propriétaires fonciers n’était pas suffisamment organisée. Lénine l’a indiqué :

« … les paysans agissaient de façon trop dispersée, inorganisée, leur offensive n’était pas suffisamment poussée ; et ce fut là une des causes essentielles de la défaite de la révolution. » (Lénine, t. XIX, p. 354, éd. russe.)

2° Le refus d’une partie importante des paysans de marcher avec les ouvriers pour renverser le tsarisme, apparaissait aussi dans l’attitude de l’armée, dont la majeure partie était composée de fils de paysans en capote de soldat. Il y avait eu des troubles et des soulèvements dans certaines unités de l’armée tsariste, mais la plupart des soldats aidaient encore le tsar à réprimer les grèves et les soulèvements ouvriers.

3° Les ouvriers, eux non plus, n’agissaient pas avec assez de cohésion. Les détachements avancés de la classe ouvrière ont déployé en 1905 une lutte révolutionnaire héroïque. Les couches les plus arriérées, — ouvriers des provinces les moins industrielles, habitant le village, — ont été plus lentes à se mettre en branle. Leur participation à la lutte révolutionnaire s’est développée surtout en 1906 ; mais à cette date, l’avant-garde de la classe ouvrière était déjà sensiblement affaiblie.

4° La classe ouvrière était la force d’avant-garde, la force essentielle de la révolution, mais l’unité et la cohésion nécessaires faisaient défaut dans les rangs du P.O.S.D.R., parti de la classe ouvrière. Celui-ci était divisé en deux groupes : bolcheviks et menchéviks. Les premiers suivaient une ligne révolutionnaire conséquente et appelaient les ouvriers à renverser le tsarisme. Les menchéviks, par leur tactique de conciliation, freinaient la révolution, semaient la confusion dans l’esprit de beaucoup d’ouvriers, divisaient la classe ouvrière. C’est pourquoi l’action des ouvriers ne fut pas toujours cohérente dans la révolution, et la classe ouvrière, qui manquait encore d’unité dans ses propres rangs, ne put devenir le vrai chef de la révolution.

5° Les impérialistes d’Europe occidentale ont aidé l’autocratie tsariste à réprimer la révolution de 1905. Les capitalistes étrangers craignaient pour les capitaux qu’ils avaient placés en Russie, et pour leurs immenses profits. En outre, ils redoutaient qu’en cas de victoire de la révolution russe, les ouvriers des autres pays ne se lèvent’aussi pour la révolution. C’est pourquoi les impérialistes d’Europe occidentale ont aidé le tsar-bourreau. Les banquiers français lui consentirent un emprunt important, destiné à écraser la révolution. Le kaiser allemand tint sur pied une armée forte de milliers d’hommes, prête à intervenir pour aider le tsar.

6° La paix signée avec le Japon en septembre 1905 fut d’un grand secours pour le tsar. C’étaient la défaite militaire et la montée formidable de la révolution qui l’avaient poussé à signer la paix au plus vite. La défaite avait débilité le tsarisme ; la signature de la paix raffermit la situation du tsar.

 

 

Résumé

La première révolution russe marque toute une période historique dans le développement de notre pays. Cette période historique comporte deux phases : la première, quand la révolution s’élève de la grève politique générale d’octobre à l’insurrection armée de décembre, en mettant à profit la faiblesse du tsar qui essuyait des défaites sur les champs de bataille de Mandchourie, en balayant la Douma de Boulyguine et en arrachant au tsar concession sur concession ; la seconde phase, quand le tsar, ayant rétabli sa situation après la signature de la paix avec le Japon, exploite la peur de la bourgeoisie libérale devant la révolution, exploite les hésitations de la paysannerie, leur jette comme une aumône la Douma de Witle et passe à l’offensive contre la classe ouvrière, contre la révolution.

En quelque trois années de révolution (1905-1907), la classe ouvrière et la paysannerie acquièrent une riche éducation politique que n’auraient pu leur donner trente années de développement pacifique ordinaire. Quelques années de révolution avaient rendu évidentes des choses que n’auraient pas suffi à rendre évidentes des dizaines d’années de développement pacifique. La révolution montra que le tsarisme était l’ennemi juré du peuple, qu’il était ce renard dont on dit qu’il mourra dans sa peau. La révolution montra que la bourgeoisie libérale recherchait une alliance non pas avec le peuple, mais avec le tsar ; qu’elle était une force contre-révolutionnaire et qu’une entente avec elle équivalait à trahir le peuple. La révolution montra que seule la classe ouvrière peut être le chef de la révolution démocratique bourgeoise ; qu’elle seule est capable de refouler la bourgeoisie cadette libérale, de soustraire à son influence la paysannerie, d’anéantir les propriétaires fonciers, de mener la révolution jusqu’au bout et de déblayer le chemin pour le socialisme. La révolution, montra enfin que la paysannerie travailleuse, en dépit de ses hésitations, n’en est pas moins l’unique force sérieuse qui soit capable d’accepter une alliance avec la classe ouvrière.

Deux lignes se sont affrontées dans le P.O.S.D.R. pendant la révolution : la ligne bolchevique et la ligne menchévique. Les bolcheviks visaient à développer la révolution, à renverser le tsarisme par l’insurrection armée, à réaliser l’hégémonie de la classe ouvrière, à isoler la bourgeoisie cadette, à établir l’alliance avec la paysannerie, à créer un gouvernement révolutionnaire provisoire composé des représentants des ouvriers et des paysans, à mener la révolution jusqu’à la victoire finale. Les menchéviks, au contraire, visaient à contenir la révolution. Au lieu du renversement du tsarisme par l’insurrection, ils en proposaient la réforme et l’ « amélioration » ; au lieu de l’hégémonie du prolétariat, l’hégémonie de la bourgeoisie libérale ; au Heu d’une alliance avec la paysannerie, l’alliance avec la bourgeoisie cadette ; au lieu d’un gouvernement révolutionnaire provisoire, la Douma d’État comme centre des « forces révolutionnaires » du pays.

C’est ainsi que les menchéviks ont roulé dans le marais de la conciliation et sont devenus les porte-parole de l’influence bourgeoise dans la classe ouvrière ; ils sont devenus, en fait, les agents de la bourgeoisie dans la classe ouvrière. Les bolcheviks se trouvèrent constituer l’unique force marxiste révolutionnaire dans le Parti et dans le pays.

On conçoit qu’après d’aussi graves divergences, le P.O.S.D.R. se soit trouvé pratiquement scindé en deux partis : le Parti bolchevik et le parti menchévik. Le IVe congrès du Parti ne changea rien à la situation de fait qui régnait à l’intérieur du Parti. Il ne put que maintenir et consolider un peu l’unité formelle du Parti. Le Ve congrès fit un pas en avant vers l’unification effective du Parti, et cette unification se réalisa sous le drapeau du bolchévisme.

En dressant le bilan du mouvement révolutionnaire, le Ve congrès du Parti condamna la ligne menchévique comme une ligne de conciliation, et approuva la ligne bolchevique comme la ligne marxiste révolutionnaire. Ce faisant, il confirmait une fois de plus ce qui avait été déjà confirmé dans le cours de la première révolution russe.

La révolution a montré que les bolcheviks savent prendre l’offensive quand la situation le commande ; qu’ils ont appris à marcher aux premiers rangs et à conduire derrière eux le peuple à l’assaut. Mais la révolution a montré, en outre, que les bolcheviks savent aussi se replier en bon ordre, quand la situation devient défavorable, quand la révolution décroît ; que les bolcheviks ont appris à reculer dans les règles, sans panique ni précipitation, afin de conserver les cadres, de rassembler leurs forces et, après avoir reformé leurs rangs en tenant compte de la nouvelle situation, de reprendre l’offensive.

On ne peut vaincre l’ennemi sans savoir bien conduire l’offensive. On ne peut éviter la débâcle en cas de défaite, si l’on ne sait se replier dans les règles, se replier sans panique et en bon ordre.

 

 

 

15 février 1905.

Aux Citoyens.

Vive le drapeau rouge !

Grands espoirs et grandes déceptions ! Au lieu de haines nationales, l'amour mutuel et la confiance ! Au lieu d'un pogrom fratricide, une grandiose manifestations contre le tsarisme, fauteur de pogroms ! Les espoirs du gouvernement tsariste se sont effondrés : il n'a pas réussi à dresser les unes contre les autres les nationalités de Tiflis !...

Il y a fort longtemps que le gouvernement tsariste s'efforce d'exciter les prolétaires les uns contre les autres, longtemps qu'il cherche à disloquer le mouvement général du prolétariat. C'est pour cela qu'il a organisé des pogroms à Gomel, Kichinev et ailleurs. C'est dans ce but encore qu'il a provoqué à Bakou une guerre fratricide. Et voilà qu'enfin les regards du gouvernement tsariste se sont arrêtés sur Tiflis. Il a décidé de monter ici, au centre du Caucase, une tragédie sanglante pour la faire jouer ensuite dans les provinces ! Pensez donc : exciter les unes contre les autres les nationalités du Caucase et noyer dans son propre sang le prolétariat caucasien ! Le gouvernement tsariste se frottait les mains. Il a même fait diffuser des tracts appelant à courir sus aux Arméniens. Et il comptait bien sur un succès. Mais voilà que tout à coup, le 13 février, une foule de plusieurs milliers d'Arméniens, de Géorgiens, de Tatars et de Russes, comme pour contrecarrer les desseins du gouvernement tsariste, se réunit dans l'enceinte de la cathédrale de Vank ; et là, ils jurent de se soutenir mutuellement "pour lutter contre le démon qui sème entre nous la discorde". L'unanimité est complète. Des discours appelant à "l'union" sont prononcés. La foule applaudit les orateurs. Trois mille exemplaires de nos tracts sont diffusés. On se les arrache. L'enthousiasme grandit. Bravant le gouvernement, on décide de se réunir le lendemain dans l'enceinte de cette même cathédrale pour "jurer", une fois encore, "de s'aimer les uns les autres".

Le 14 février. Toute l'enceinte de la cathédrale et les rues adjacentes sont noires de monde. Nos tracts sont diffusés et lus ouvertement. la masse se scinde en groupes, discute le contenu des tracts. Des discours sont prononcés. L'enthousiasme va croissant. On décide de manifester en défilant devant la cathédrale de Sion et la mosquée, de "jurer de s'aimer les uns les autres", de s'arrêter au cimetière persan, de prêter serment encore une fois puis de se disperser. La foule fait ce qu'elle a décidé. Chemin faisant, près de la mosquée et au cimetière persan, des discours sont prononcés, on distribue nos tracts (il en a été diffusé 12.000 ce jour là). L'enthousiasme de la foule grandit toujours. L'énergie révolutionnaire accumulée cherche à s'extérioriser. La foule décide de manifester rue du Palais, sur la perspective Golovinski, et de ne se disperser qu'ensuite. Notre comité profite des circonstances pour organiser séance tenante un petit noyau dirigeant. Ce noyau, un ouvrier d'avant-garde à sa tête, se met au centre, et un drapeau rouge improvisé est déployé devant le palais même. Le porte-drapeau, juché sur les épaules de manifestants, prononce un discours nettement politique où il demande avant tout aux camarades de na pas se laisser troubler par l'absence d'un appel social-démocrate sur le drapeau. "Non, non , répondent les manifestants, il est dans nos coeurs !" Il explique ensuite la signification du drapeau rouge, critique les orateurs précédents d'un point de vue social-démocrate, dénonce l'insuffisance de leurs discours, affirme la nécessité de renverser le tsarisme et le capitalisme et appelle les manifestants à lutter sous le drapeau rouge de la social-démocratie. "Vive le drapeau rouge !" répond la foule. Les manifestants se dirigent vers la cathédrale de Vank. A trois reprises, ils s'arrêtent en chemin pour écouter le porte-drapeau. Celui-ci appelle de nouveau les 52 manifestants à lutter contre le tsarisme et demande qu'on prête le serment de se retrouver pour l'insurrection aussi unanimes qu'aujourd'hui à la manifestation. "Nous le jurons !" répond la foule. Puis les manifestants arrivent à la cathédrale de Vank et, après une légère échauffourée avec les cosaques, se dispersent.

Telle a été "la manifestation de 8.000 citoyens de Tiflis".

C'est ainsi que les citoyens de Tiflis ont riposté à la politique pharisaïque du gouvernement tsariste. C'est ainsi qu'ils ont tiré vengeance de ce gouvernement infâme qui a versé le sang des citoyens de Bakou. Gloire et honneur aux citoyens de Tiflis !

Devant les milliers de citoyens de Tiflis rassemblés sous les plis du drapeau rouge et qui ont à plusieurs reprises condamné à mort le gouvernement tsariste, les infâmes valets d'un gouvernement infâme ont dû reculer. Ils ont renoncé au pogrom.

Est-ce à dire, citoyens, que le gouvernement du tsar ne cherchera plus à organiser de pogroms? Tant s'en faut ! Aussi longtemps qu'il subsistera et plus il sentira le sol se dérober sous ses pieds, plus il aura recours aux pogroms. le seul moyen de faire cesser les pogroms, c'est d'abattre l'autocratie tsariste.

Vous tenez à votre vie et à celle de vos proches ? Vous chérissez vos amis, vos parents, et vous ne voulez pas de pogroms ? Sachez alors, citoyens, que c'est seulement en mettant fin au tsarisme que l'on mettra fin aux pogroms et aux effusions de sang qu'ils entraînent !

Renverser l'autocratie tsariste : voilà à quoi vous devez vous efforcer avant tout !

Vous voulez mettre fin à toute haine nationale ? Vous cherchez à réaliser la solidarité complète des peuples ? Sachez alors, citoyens, que c'est seulement en mettant fin à l'inégalité, en supprimant le capitalisme, que l'on mettra fin aux différents nationaux !

Le triomphe du socialisme, voilà en fin de compte à quoi vous devez tendre !

Mais qui balaiera de la surface de la terre l'odieux régime tsariste, qui vous délivrera des pogroms ? Le prolétariat, dirigé par la social-démocratie.

Et qui détruira le régime capitaliste, qui fera régner sur la terre la solidarité internationale ? Encore une fois, le prolétariat, dirigé par cette même social-démocratie.

Le prolétariat, et le prolétariat seul, conquerra pour vous la liberté et la paix.

Ralliez-vous donc autour du prolétariat et rangez-vous sous le drapeau de la social-démocratie!

A bas l'autocratie tsariste !

Vive la République démocratique !

A bas le capitalisme !

Vive le socialisme !

 

Vive le drapeau rouge !


 

15 juillet 1905.

L'insurrection armée et notre tactique.

Le mouvement révolutionnaire "en est arrivé, à l'heure présente, à la nécessité d'une insurrection armée" : cette idée, formulée par la IIIe congrès de notre parti, se confirme chaque jour davantage. La flamme de la révolution est de plus en plus ardente, provoquant soit ici, soit là des insurrections locales. Trois jours de barricades et de combats de rue à Lodz, la grève de dizaines et de dizaines de milliers d'ouvriers à Ivanovo-Voznessensk conduisant aux inévitables et sanglantes échauffourées avec la troupe, l'insurrection d'Odessa, la "révolte" dans la flotte de la mer Noire et parmi les équipages de la flotte à Libau, la "semaine" de Tiflis : autant de signes avant-coureurs de l'orage imminent. Il se rapproche, il se rapproche irrésistiblement ; du jour au lendemain il éclatera sur la Russie, et de son puissant souffle purificateur il balaiera tout ce qui est caduc et pourri, il lavera le peuple russe de l'autocratie, cette honte plusieurs fois séculaire. Les dernières convulsions du tsarisme, — renforcement des diverses formes de la répression, proclamation de la loi martiale dans la moitié du pays, multiplication des potences et, en même temps, discours engageants aux libéraux et promesses fallacieuses de réformes, — ne le sauveront pas du sort que lui réserve l'histoire. Les jours de l'autocratie sont comptés, l'orage est inévitable. Un ordre nouveau est déjà en gestation, acclamé par le peuple tout entier, qui attend de lui une rénovation et une renaissance.

Quels sont donc les nouveaux problèmes que pose devant notre parti l'orage imminent? Comment devons-nous adapter notre organisation et notre tactique aux nouvelles exigences de la vie, pour participer de façon plus active et plus organisée à l'insurrection, ce point de départ nécessaire de la révolution ? Détachement avancé de la classe qui est non seulement l'avant-garde, mais aussi la principale force motrice de la révolution, devons-nous, pour diriger l'insurrection, créer des appareils spéciaux, ou bien le mécanisme du parti, tel qu'il existe, suffit-il pour cela ? Depuis plusieurs mois déjà, ces questions se posent devant le parti et exigent d'urgence une solution. Pour ceux qui s'inclinent devant la "spontanéité" ; pour qui les buts du parti se réduisent à suivre simplement la marche de la vie ; pour ceux qui sont à la remorque au lieu de marcher en tête comme il sied à un détachement d'avant-garde conscient, ces questions n'existent pas. L'insurrection est spontanée, disent-ils, on ne peut l'organiser ni la préparer ; tout plan d'action élaboré d'avance est une utopie (ils sont hostiles à tout "plan", — car c'est là un phénomène "conscient" et non "spontané" !), une dépense de forces inutile : la vie sociale, qui suit des chemins inconnus, réduira à néant tous nos projets. Aussi devons-nous, à les entendre, nous contenter de diffuser par la propagande et l'agitation l'idée de l'insurrection, l'idée de "l'auto-armement" des masses, nous contenter d'assumer la "direction politique" : qui voudra dirigera "techniquement" le peuple insurgé.

N'avons-nous pas toujours assumé jusqu'ici cette direction ? répondent les adversaires de la "politique du suivisme". Il va sans dire qu'il est absolument nécessaire d'entreprendre un vaste travail d'agitation et de propagande, de diriger politiquement le prolétariat. Mais se limiter à des tâches générales comme celles-là revient à dire ou bien que nous esquivons toute réponse à une question directement posée par la vie, ou bien que nous nous révélons absolument incapables d'adapter notre tactique aux nécessités de la lutte révolutionnaire qui grandi impétueusement. De toute évidence, nous devons aujourd'hui décupler notre agitation politique ; nous devons nous efforcer de gagner à notre influence non seulement le prolétariat, mais aussi ces couches nombreuses du "peuple" qui se joignent peu à peu à la révolution ; nous devons nous efforcer de répandre dans toutes les classes de la population l'idée que l'insurrection est indispensable. Mais nous ne pouvons en rester là ! Pour que le prolétariat puisse utiliser la révolution qui vient dans le sens de sa lutte de classe ; pour qu'il puisse instaurer un régime démocratique qui favorise au maximum la lutte ultérieure pour le socialisme, il faut que le prolétariat, autour duquel se groupe l'opposition, se trouve non seulement au centre de la lutte, mais qu'il devienne le guide et le dirigeant de l'insurrection. La direction technique et la préparation concrète de l'insurrection dans toute la Russie ; telle est précisément la nouvelle tâche que la vie impose au prolétariat. Et si notre parti veut être le véritable dirigeant politique de la classe ouvrière, il ne peut ni ne doit se dérober à l'accomplissement de ces nouvelles tâches.

Ainsi, que devons-nous entreprendre pour atteindre cet objectif ? Quelles doivent être nos premières démarches ?

Beaucoup de nos organisations ont déjà résolu pratiquement la question en consacrant une partie de leurs forces et de leurs moyens à armer le prolétariat. Notre lutte contre l'autocratie est entrée dans une phase où la nécessité de s'armer est reconnue de tous. Mais à elle seule la conscience de la nécessité de s'armer ne suffit pas : il faut poser clairement et nettement la tâche pratique devant le parti. Voilà pourquoi nos comités doivent tout de suite, sans délai, procéder à l'armement du peuple sur place, créer des groupes spéciaux qui s'en occuperont, organiser des groupes locaux pour se procurer des armes, organiser des ateliers pour fabriquer des explosifs, dresser un plan pour s'emparer des dépôts d'armes publics ou privés et des arsenaux. Nous ne devons pas seulement armer le peuple de "l'ardent désir de s'armer", comme nous le conseille la nouvelle Iskra ; nous devons aussi prendre pratiquement "les mesures les plus énergiques pour armer le prolétariat", comme le IIIe congrès du parti nous en a fait un devoir. Sur la solution de ce problème, il nous est plus facile d'arriver à un accord que sur n'importe quelle autre question, aussi bien avec la fraction dissidente du parti (si elle prend vraiment l'armement au sérieux et ne se borne pas à bavarder sur "l'ardent désir de s'armer") qu'avec les organisations social-démocrates nationales, comme par exemple les fédéralistes arméniens et autres, qui se proposent les mêmes buts. Une tentative de ce genre a déjà été faite à Bakou, où, après le massacre de février, notre comité, le groupe de Balakhany-Bibi-Eibat et le comité des gntchakistes[i] ont constitué une commission pour l'organisation de l'armement. Cette importance et grave entreprise doit à tout prix être organisée en conjuguant les efforts, et nous pensons que les différends entre fractions ne doivent surtout pas empêcher l'union sur cette base, de toutes les forces social-démocrates.

Parallèlement à l'augmentation des stocks d'armes, à l'organisation de la recherche et de la fabrication de ces armes en usine, il faut aussi se préoccuper très sérieusement de former toutes sortes de groupes de combat, qui auront à se servir des armes ainsi obtenues. Il ne faut en aucun cas permettre des actes comme la distribution des armes directement aux masses. Comme nous avons peu de ressources et qu'il est très difficile de soustraire les armes à la vigilance de la police, nous ne réussirons pas à armer des couches quelque peu importantes de la population, et nos efforts seront vains. Il en ira tout autrement si nous constituons une organisation spéciale de combat. Nos groupes de combat apprendrons à manier les armes ; ils seront au cours de l'insurrection, — qu'elle commence spontanément ou qu'elle soit préparée d'avance, — les principaux détachements d'avant-garde, autour desquels se ralliera le peuple insurgé et sous la direction desquels il ira au combat. Grâce à leur expérience et à leur esprit d'organisation, grâce aussi à leur bon armement, il deviendra possible d'utiliser toutes les forces du peuple soulevé et d'atteindre ainsi notre but immédiat : armer le peuple entier et réaliser le plan d'action établi d'avance. Ils s'empareront rapidement des dépôts d'armes, des établissements publics, etc..., de tout ce qui sera nécessaire aux progrès ultérieurs de la révolution.

Mais ces groupes de combat ne sont pas seulement indispensables quand l'insurrection révolutionnaire a déjà gagné toute la ville : leur rôle n'est pas moins important à la veille de l'insurrection. Nous avons acquis la conviction, depuis six mois, que l'autocratie, discréditée aux yeux de toutes les classes de la population, a consacré toute son énergie à mobiliser les forces ténébreuses du pays : voyous professionnels ou éléments fanatisés et peu conscients parmi les Tatars, pour combattre les révolutionnaires. Armés et protégés par la police, ils terrorisent la population et créent un climat difficile pour le mouvement de libération. Nos organisation de combat doivent toujours se tenir prêtes à riposter comme il convient à toutes les tentatives de ces forces ténébreuses et s'attacher à transformer en un mouvement antigouvernemental l'indignation et la riposte provoquées par leurs agissements. Les groupes de combat armés, prêts à tout instant à descendre dans la rue et à se mettre à la tête des masses populaires, peuvent facilement atteindre le but assigné par le IIIe congrès : "organiser la résistance armée aux Cent-Noirs et, d'une façon générale, à tous les éléments réactionnaires dirigés par le gouvernement" ("Résolution sur la conduite à tenir en face de la tactique du gouvernement à la veille de la révolution". Voir le Communiqué)[ii].

L'une des tâches essentielles de nos groupes de combat et, en général, de toute organisation militaire spéciale, doit être de dresser un plan d'insurrection pour chaque quartier et de le coordonner avec le plan élaboré par le centre du parti pour toute la Russie. Repérer les points faibles de l'adversaire, établir les points de départ de notre attaque, répartir les forces dans le quartier, étudier à fond la topographie de la ville : tout cela doit être fait d'avance pour qu'en aucune circonstance on ne soit pris au dépourvu. Il n'y a pas lieu d'analyser ici en détail ces aspects de l'activité de nos organisations. le strict secret dans l'établissement du plan d'action doit s'allier à la diffusion la plus large, dans le prolétariat, des connaissances militaires spéciales absolument nécessaires pour les combats de rue. A cet effet, nous devons faire appel aux militaires adhérant à notre organisation. nous pouvons aussi faire appel dans ce but à bon nombre d'autres camarades qui, en raison de leurs aptitudes et dispositions naturelles, nous seront très utiles en l'occurrence.

Seule une préparation aussi étendue de l'insurrection peut garantir le rôle dirigeant de la social-démocratie dans les batailles qui viennent entre le peuple et l'autocratie.

Seule une préparation complète au combat permettra au prolétariat de transformer les engagements divers avec la police et l'armée en une insurrection générale du peuple pour substituer au gouvernement tsariste un gouvernement provisoire révolutionnaire.

Le prolétariat organisé, en dépit des adeptes d'une "politique suiviste", mettra tout en oeuvre pour concentrer dans ses mains la direction tant technique que politique de l'insurrection. Condition indispensable qui nous permettra d'utiliser la révolution qui vient dans l'intérêt de notre lutte de classe.

La Proletariatis Brdzola [la Lutte du prolétariat]

n° 10, 15 juillet 1905.

Article non signé.

Traduit du géorgien.

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[i] Membres du parti petit-bourgeois arménien "Gntchak", fondé en 1887 à Genève sur l'initiative d'étudiants arméniens. En Transcaucasie, le parti "Gntchak", qui s'était intitulé Parti social-démocrate arménien, fit une politique scissionniste qu sein du mouvement ouvrier. Après la révolution de 1905-1907, il dégénéra en un groupe nationaliste réactionnaire. (N.R.).

[ii] Voir Résolutions et décisions des congrès, conférences et assemblées plénières du Comité central du parti communiste (bolchévik) de l'U.R.S.S., 1ère partie, 6e éd. russe, 1940, p. 45. (N.R.).

 

 

 


Le gouvernement provisoire révolutionnaire et la social-démocratie[i]

15 août 1905.

 

I


La révolution populaire grandit. le prolétariat s'arme et brandit le drapeau de l'insurrection. La paysannerie redresse l'échine et se rallie autour du prolétariat. Le moment n'est plus loin où l'insurrection générale éclatera et où le trône exécré d'un tsar exécré sera "balayé de la surface de la terre". Le gouvernement tsariste sera renversé. Sur ses décombres, on instaurera le gouvernement de la révolution, un gouvernement provisoire révolutionnaire, qui désarmera les forces ténébreuses, armera le peuple et procèdera sur-le-champ à la convocation d'une Assemblée constituante. A la domination du tsar se substituera ainsi la domination du peuple. C'est cette voie que suit actuellement la révolution populaire.

Que doit faire le gouvernement provisoire ?

Il doit désarmer les forces ténébreuses, maîtriser les ennemis de la révolution pour les empêcher de rétablir l'autocratie tsariste. Il doit armer le peuple et contribuer à mener la révolution jusqu'au bout. Il doit assurer la liberté de parole, de presse, de réunion, etc... Il doit abolir les impôts indirects et instituer l'impôt progressif sur les profits et l'héritage. Il doit organiser des comités de paysans, qui règleront les questions agraires à la campagne. Il doit de même séparer l'Eglise de l'Etat et l'école de l'Eglise...

En dehors de ces revendications d'ordre général, le gouvernement provisoire doit aussi satisfaire les revendications de classe des ouvriers : liberté de grève et d'association, journée de huit heures, organisation par l'Etat des assurances ouvrières, conditions hygiéniques de travail, création de "bourses du travail", etc...

En un mot, le gouvernement provisoire doit réaliser entièrement notre programme minimum[ii] et procéder à la convocation immédiate de l'Assemblée constituante populaire, qui consacrera "à jamais" les transformations survenues dans la vie publique.

Qui doit faire partie du gouvernement provisoire ?

C'est le peuple qui fera la révolution ; or, le peuple, c'est le prolétariat et la paysannerie. Il est évident qu'ils doivent se charger de faire aboutir la révolution, de juguler la réaction, d'armer le peuple, etc... Il faut pour cela que le prolétariat et la paysannerie aient, au sein du gouvernement provisoire, des défenseurs de leurs intérêts. Le prolétariat et la paysannerie domineront dans la rue, ils verseront leur sang : il va de soi qu'ils doivent aussi dominer dans le gouvernement provisoire.

D'accord, nous dit-on, mais qu'y a-t-il de commun entre le prolétariat et la paysannerie?

Il y a ceci de commun que l'un et l'autre haïssent les survivances du servage ; que l'un et l'autre luttent à mort contre le gouvernement du tsar ; que l'un et l'autre veulent une république démocratique.

Cela ne doit pas cependant nous faire oublier cette vérité que la différence entre eux est beaucoup plus importante que ce qu'ils ont de commun.

En quoi consiste cette différence ?

En ceci que le prolétariat est l'ennemi de la propriété privée ; il hait le régime bourgeois et n'a besoin de la république démocratique que pour rassembler ses forces et renverser ensuite le régime bourgeois, alors que la paysannerie est attachée à la propriété privée, au régime bourgeois et a besoin de la république démocratique pour consolider les fondements du régime bourgeois.

Inutile de dire que la paysannerie[iii] ne marchera contre le prolétariat que dans la mesure où celui-ci voudra abolir la propriété privée. D'autre part, il est clair également que la paysannerie ne soutiendra le prolétariat que dans la mesure où celui-ci voudra renverser l'autocratie. la révolution actuelle est bourgeoise, c'est-à-dire qu'elle ne touche pas à la propriété privée : la paysannerie n'a donc, à l'heure actuelle, aucune raison de tourner ses armes contre le prolétariat. En revanche, cette révolution répudie foncièrement le pouvoir du tsar : la paysannerie a donc intérêt à se joindre résolument au prolétariat, force d'avant-garde de la révolution. Il est clair que le prolétariat, de son côté, a intérêt à soutenir la paysannerie et à marcher avec elle contre l'ennemi commun : le gouvernement tsariste. Le grand Engels dit avec raison que jusqu'à la victoire de la révolution démocratique le prolétariat doit lutter contre le régime existant aux côtés de la petite bourgeoisie[iv]. Et si notre victoire ne peut être appelée victoire tant que les ennemis de la révolution ne seront pas entièrement matés ; si le gouvernement provisoire a pour devoir de mater les ennemis et d'armer le peuple ; s'il doit se charger de parachever la victoire, il va de soi que le gouvernement provisoire doit comprendre dans son sein, outre les défenseurs de la petite bourgeoisie, les représentants du prolétariat, chargés de défendre ses intérêts. Il serait absurde que le prolétariat, après avoir assumé la direction de la révolution, confiât à la petite bourgeoisie seule le soin de la mener jusqu'au bout : ce serait se trahir soi-même. Seulement, il ne faut pas oublier que le prolétariat, ennemi de la propriété privée, doit avoir son propre parti et ne doit pas un instant dévier de sa route.

En d'autres termes, le prolétariat et la paysannerie doivent conjuguer leurs efforts pour en finir avec le gouvernement tsariste ; conjuguer leurs efforts pour mater les ennemis de la révolution ; et c'est pourquoi le prolétariat, au même titre que la paysannerie, doit avoir au gouvernement provisoire des défenseurs de ses intérêts : les social-démocrates.

Cela est si clair, si évident qu'il semble superflu d'en parler.

Mais voilà qu'intervient la "minorité", qui a des doutes et répète obstinément : il ne sied pas à la social-démocratie de participer au gouvernement provisoire, cela est contraire aux principes.

Examinons la question. Quels sont les arguments de la "minorité" ? Elle se réfère, tout d'abord, au congrès d'Amsterdam[v]. Ce congrès, à l'encontre du jauressisme, a décidé que les socialistes ne devaient pas chercher à faire partie d'un gouvernement bourgeois ; or, comme le gouvernement provisoire est un gouvernement bourgeois, il serait inadmissible que nous y participions. Ainsi raisonne la "minorité" ; elle ne remarque pas qu'une interprétation aussi scolaire de la résolution du congrès implique que nous ne devrions point participer non plus à la révolution. En effet, nous sommes les ennemis de la bourgeoisie ; or, la révolution actuelle est bourgeoise ; par conséquent, nous ne devons prendre aucune part à cette révolution ! C'est dans cette voie que nous pousse la logique de la "minorité". La social-démocratie, en revanche, dit que nous, prolétaires, devons non seulement participer à la révolution actuelle, mais encore nous placer à la tête, la diriger et la mener jusqu'au bout. Or, il est impossible de mener la révolution jusqu'au bout sans faire partie du gouvernement provisoire. Il est incontestable qu'en l'occurrence la logique de la "minorité" boite des deux pieds. De deux choses l'une : ou bien, à l'instar des libéraux, nous devons renoncer à l'idée que le prolétariat est le dirigeant de la révolution, et alors la question de notre participation à un gouvernement provisoire. La "minorité", elle, ne veut rompre ni avec l'un, ni avec l'autre, elle veut faire figure et de libérale et de social-démocrate ! C'est ainsi qu'elle violente impitoyablement l'innocente logique...

Quant au congrès d'Amsterdam, il avait en vue le gouvernement français permanent, et non un gouvernement provisoire révolutionnaire. Le gouvernement français est conservateur et réactionnaire ; il défend ce qui est ancien et combat ce qui est nouveau ; il va de soi qu'un social-démocrate véritable n'en fera pas partie. Alors que le gouvernement provisoire est progressiste et révolutionnaire, qu'il lutte contre ce qui est ancien, fraie la voie à ce qui est nouveau, sert les intérêts de la révolution ; il va de soi qu'un social-démocrate véritable en fera partie et prendra une part active au parachèvement de la révolution. Comme on le voit, ce sont là des choses bien différentes. C'est à tort que la "minorité" se cramponne au congrès d'Amsterdam : il ne la sauvera pas de l'échec.

Il faut croire que la "minorité" elle-même l'a senti : elle fait appel à un autre argument : elle invoque à présent les ombres de Marx et d'Engels. Le Social-démocrate, par exemple, répète obstinément que Marx et Engels "rejettent radicalement" la participation à un gouvernement provisoire. Mais où et quand ? Que dit Marx, par exemple ? En réalité, Marx dit que

...les petits bourgeois démocrates... prêchent au prolétariat... de créer un grand parti d'opposition qui engloberait toutes les nuances dans un parti démocratique... [qu'] une pareille union serait sans aucun doute préjudiciable au prolétariat et leur profiterait exclusivement [au gouvernement provisoire][vi],

etc...[vii].

En un mot, le prolétariat doit avoir un parti de classe distinct. Mais qui donc s'y oppose, "savant critique" ? Pourquoi vous battez-vous contre des moulins à vent ?

Le "critique" n'en continue pas moins à citer Marx.

En cas de lutte contre un ennemi commun, il n'est pas besoin d'une union spéciale. Dans la mesure où une lutte directe contre cet ennemi est nécessaire, les intérêts des deux partis coïncident pour un certain temps, etc... une alliance se réalise alors, qui n'est prévue que pour une période donnée... Pendant et après la lutte, les ouvriers doivent, à chaque occasion, présenter leurs besoins [sans doute : revendications] propres à côté de ceux des démocrates bourgeois... En un mot, il est indispensable, dés le premier moment de la victoire, de se méfier... de ses alliés d'hier, du parti qui veut exploiter la victoire commune exclusivement à ses fins[viii].

En d'autres termes, le prolétariat doit suivre son chemin propre et en soutenir la petite bourgeoisie que dans la mesure où cela ne contredit pas ses intérêts. Mais qui s'y oppose, étonnant "critique" et qu'aviez-vous besoin de vous référer aux paroles de Marx ? Marx parle-t-il du gouvernement provisoire révolutionnaire ? Il n'en dit pas un mot ! Est-ce que, selon Marx, la participation à un gouvernement provisoire pendant une révolution démocratique est contraire à nos principes ? Il n'en dit pas un mot ! Pourquoi donc notre auteur est-il aux anges? Où a-t-il été dénicher "une contradiction de principe" entre Marx et nous ? Pauvre "critique"! Il se met en quatre pour découvrir une telle contradiction, mais, à son grand déplaisir, sans aucun résultat.

Et que dit Engels, d'après les menchéviks ? Dans sa lettre à Turati, il dit, paraît-il, que la révolution future en Italie sera petite-bourgeoise et non socialiste ; que jusqu'à sa victoire le prolétariat doit marcher aux côtés de la petite bourgeoisie contre le régime existant, tout en ayant obligatoirement son propre parti ; mais qu'après la victoire de la révolution il serait extrêmement dangereux pour les socialistes de faire partie du nouveau gouvernement. Ils répèteraient ainsi l'erreur de Louis Blanc et d'autres socialistes français de 1848, etc[ix]... Autrement dit, puisque la révolution italienne sera démocratique, et non socialiste, ce serait une grave erreur de rêver à la domination du prolétariat et de rester dans le gouvernement même après la victoire ; c'est seulement jusqu'à la victoire que le prolétariat pourrait marcher avec les petits bourgeois contre l'ennemi commun. Mais qui donc le conteste, qui dit que nous devons confondre la révolution démocratique et la révolution socialiste ? Quel besoin avait-on de se référer à Turati, adepte de Bernstein ? Et pourquoi évoquer Louis Blanc ? Louis Blanc était un "socialiste" petit-bourgeois, alors qu'il est question chez nous de social-démocrates. Il n'existait pas de Parti social-démocrate à l'époque de Louis Blanc : or, ici, il est question de ce parti. Les socialistes français avaient en vue la conquête du pouvoir politique ; ce qui nous intéresse, quant à nous, c'est la question de la participation au gouvernement provisoire... Est-ce que, selon Engels, participer à un gouvernement provisoire pendant une révolution démocratique est contraire à nos principes ? Il n'en dit pas un mot ! Mais alors pourquoi fallait-il, ô notre menchévik, disserter si longuement ? Ne comprenez-vous pas qu'embrouiller les questions, ce n'est pas les résoudre ? Quel besoin aviez-vous de déranger inutilement les ombres de Marx et d'Engels ?

La "minorité" a sans doute senti elle-même que les noms de Marx et d'Engels ne la sauveront pas, et la voilà qui se cramponne maintenant à un troisième "argument". Vous voulez mettre une double bride aux ennemis de la révolution, nous dit la "minorité" ; vous voulez que "la pression du prolétariat sur la révolution s'exerce non seulement 'd'en bas', non seulement de la rue, mais encore d'en haut, des palais du gouvernement provisoire"[x]. Mais cela est contraire aux principes, nous reproche la "minorité".

Ainsi, la "minorité" affirme que nous ne devons agir sur la marche de la révolution "que d'en bas". La "majorité", en revanche, estime que nous devons compléter l'action exercée "d'en bas" par une action exercée "d'en haut", afin que la pression s'exerce de toutes parts. Mais alors, qui donc entre en contradiction avec le principe de la social-démocratie, la "majorité" ou la "minorité" ?

Adressons-nous à Engels. Dans la période de 1870 à 1880, une insurrection éclata en Espagne. La question d'un gouvernement provisoire révolutionnaire se posa. A cette époque, les bakouninistes (anarchistes) étaient là-bas à l'oeuvre. Ils niaient toute action exercée "d'en haut", d'où une polémique entre eux et Engels. Les bakouninistes prêchaient la même chose que la "minorité" aujourd'hui.

Les bakouninistes, dit Engels, avaient prêché depuis des années que toute action de haut en bas est nuisible, que tout doit être organisé et exécuté de bas en haut[xi].

D'après eux,

toute organisation d'un pouvoir politique, dit provisoire ou révolutionnaire, ne peut-être qu'une nouvelle duperie et serait aussi dangereuse pour le prolétariat que tous les gouvernements actuels[xii].

Engels raille cette façon de voir et dit que la vie a cruellement réfuté cette théorie des bakouninistes. Force a été aux bakouninistes de céder aux exigences de la vie et...

en dépit de leurs principes anarchistes, ils ont dû former un gouvernement révolutionnaire[xiii].

Ils ont ainsi,

foulé aux pieds le principe qu'ils venaient eux-mêmes de proclamer : à savoir que l'instauration d'un gouvernement révolutionnaire n'est qu'une nouvelle duperie et une nouvelle trahison envers la classe ouvrière[xiv]

Ainsi parle Engels.

Il apparaît donc que le principe de la "minorité", — n'agir que "d'en bas", — est un principe anarchiste, qui, en réalité contredit foncièrement la tactique social-démocrate. Le point de vue de la "minorité", selon lequel toute participation à un gouvernement provisoire serait néfaste aux ouvriers, est une phrase anarchiste, dont Engels se moquait déjà. Il apparaît aussi que la vie rejettera les conceptions de la "minorité" et les brisera en se jouant, comme ce fut le cas pour les bakouninistes.

Néanmoins, la "minorité" s'obstine : nous n'irons pas, dit-elle, contre les principes. Ces gens-là ont une étrange conception des principes social-démocrates. Prenons, par exemple, leurs principes concernant le gouvernement provisoire révolutionnaire et la Douma d'Etat. La "minorité" se prononce contre la participation à la Douma d'Etat, suscitée par les intérêts de l'autocratie : cela, paraît-il, ne serait pas contraire aux principes ! La "minorité" se prononce contre la participation à un gouvernement provisoire créé et légitimé par le peuple révolutionnaire : ce serait contraire aux principes. Mais elle est pour une participation à la Douma d'Etat, convoquée et légitimée par le tsar autocrate : cela, paraît-il, ne serait pas contraire aux principes ! La "minorité" est contre une participation à un gouvernement provisoire appelé à enterrer l'autocratie : ce serait contraire aux principes. Mais elle est pour la participation à la Douma d'Etat, appelée à consolider l'autocratie : cela, paraît-il, ne serait pas contraire aux principes !... De quels principes parlez-vous donc, très honorables amis, de ceux des libéraux ou des social-démocrates ? Vous feriez bien de répondre directement à cette question. Nous avons là-dessus quelques doutes.

Mais laissons ces questions.

le fait est que la "minorité", en quête de principes, a glissé sur la pente de l'anarchisme.

Voilà ce qui est clair aujourd'hui.



II


Nos menchéviks n'ont pas trouvé à leur goût les résolutions prises au IIIe congrès du parti. Leur signification révolutionnaire véritable a troublé le "marais" des menchéviks et éveillé leur appétit de "critique". Il est à croire que leur mentalité opportuniste a été surtout choquée par la résolution sur le gouvernement provisoire révolutionnaire ; ils ont donc entrepris de la "démolir". Mais n'y ayant rien trouvé à quoi ils puissent accrocher leur critique, ils ont eu recours à leur moyen habituel et si bon marché : la démagogie ! Cette résolution a été rédigée pour leurrer les ouvriers, pour les mystifier et les aveugler, écrivent ces "critiques". Et ils semblent très satisfaits de leur manège. Ils imaginent leur adversaire frappé à mort ; et, se croyant en posture de critiques vainqueurs, ils s'exclament : "Et ce sont eux (les auteurs de la résolution) qui ont la prétention de diriger le prolétariat!". A regarder ces "critiques", on croit voir ce personnage de Gogol qui, ayant perdu la raison, se prend pour le roi d'Espagne. tel est le sort de ceux qui sont victimes de la folie des grandeurs !

Examinons de près la "critique" que nous trouvons dans le n°5 du Social-démocrate. Comme on le sait déjà, nos menchéviks ne peuvent songer sans effroi au spectre sanglant du gouvernement provisoire révolutionnaire, et ils font appel à leurs saint — les Martynov et les Akimov — pour les délivrer de ce monstre et le remplacer par le "Zemski Sobor[xv]", devenu aujourd'hui la Douma d'Etat. A cette fin, ils portent aux nues le "Zemski Sobor" et essaient de faire passer pour du bon argent cette création pourrie du tsarisme pourri ! "Nous savons que la grande Révolution française a institué la république sans avoir eu de gouvernement provisoire", écrivent-ils. Et c'est tout ? vous ne savez rien de plus "honorables" critiques ? Ce n'est pas beaucoup ! Il faudrait en savoir davantage ! Il faudrait savoir, par exemple, que la grande Révolution française a triomphé en tant que mouvement révolutionnaire bourgeois, alors qu'en Russie "le mouvement révolutionnaire triomphera en tant que mouvement des ouvriers, ou ne triomphera pas du tout", comme le dit à juste titre Plékhanov. En France, la bourgeoisie était à la tête de la Révolution ; en Russie, c'est le prolétariat. Là-bas, c'est la bourgeoisie qui présidait au sort de la Révolution ; ici, c'est le prolétariat. Puisque les forces révolutionnaires dirigeantes sont autres, n'est-il pas évident que les résultats ne sauraient être les mêmes pour l'une et l'autre classes ? Si en France la bourgeoisie, qui se trouvait à la tête de la révolution, en a recueilli les fruits, doit-il en être de même en Russie ? Oui, disent nos menchéviks, ce qui s'est passé là-bas, en France, doit aussi se produire ici, en Russie. Ces messieurs, pareils à un fabricant de cercueils, prennent les mesures d'un trépassé de longues date et les appliquent aux vivants. Ils ont en outre commis une fraude de taille : ils ont enlevé la tête de l'objet qui nous intéresse et reporté le centre de la polémique sur la queue. Comme tout social-démocrate révolutionnaire, nous parlons d'instaurer une république démocratique. Eux, ils ont subtilisé le mot "démocratique" et se sont mis à pérorer sur la "république". "Nous savons que la grande Révolution française a instauré la république : mais quelle république, — une république vraiment démocratique ? Telle que la veut le Parti ouvrier social-démocrate de Russie ? Cette république a-t-elle donné au peuple le suffrage universel ? Les élections d'alors étaient-elles absolument directes ? Avait-on établi l'impôt progressif sur le revenu ? Parlait-on d'améliorer les conditions de travail, de diminuer la journée de travail, d'augmenter les salaires etc... ? Non. Il n'y a rien eu de tout cela, et d'ailleurs il n'en pouvait être question, car les ouvriers n'avaient pas alors une éducation social-démocrate. Aussi leurs intérêts, dans la république française de l'époque, ont-ils été oubliés, négligés par la bourgeoisie. Inclineriez-vous, messieurs, vos têtes "vénérables" devant une telle république ? Est-ce cela votre idéal ? Bon voyage ! Mais souvenez-vous bien, honorables critiques, que s'incliner devant une telle république n'a rien de commun avec la social-démocratie et son programme ; c'est du démocratisme de la pire espèce. Et vous faites passer tout cela en fraude, en vous couvrant du nom de la social-démocratie.

D'autre part, les menchéviks devraient savoir que la bourgeoisie de Russie, avec son "Zemski Sobor", ne nous gratifiera pas même d'une république comme celle de la France ; elle n'a pas du tout l'intention d'abolir la monarchie. Connaissant parfaitement "l'insolence" des ouvriers là où il n'existe pas de monarchie, elle s'efforce de conserver cette forteresse intacte et de s'en faire une arme contre son ennemi implacable : le prolétariat. C'est dans ce but qu'au nom du "peuple" elle mène des pourparlers avec le tsar-bourreau et lui conseille dans l'intérêt de la "patrie" et du trône, de convoquer un "Zemski Sobor" pour éviter "l'anarchie". Ignoreriez-vous tout cela, vous autres menchéviks ?

Il nous faut non une république comme celle que la bourgeoisie française a instaurée au XVIIIe siècle, mais une république telle que la veut le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, au XXe siècle. or, cette république ne peut naître que d'une insurrection populaire victorieuse ayant à sa tête, le prolétariat et du gouvernement révolutionnaire provisoire qu'elle aura mis en avant. Ce gouvernement provisoire pourra seul réaliser provisoirement notre programme minimum et soumettre les transformations intervenues à l'approbation d'une Assemblée constituante convoquée par lui.

Nos "critiques" ne croient pas qu'une Assemblée constituante, convoquée conformément à notre programme, puisse exprimer la volonté du peuple (et comment pourraient-ils se l'imaginer, eux qui ne veulent pas aller au delà de la grande révolution française survenue il y a 115 ou 116 ans ?).

Ceux qui ont la richesse et l'influence, continuent les "critiques", disposent de tant de moyens de fausser les élections en leur faveur qu'il est parfaitement inutile de parler de la volonté réelle du peuple. Pour que les électeurs pauvres ne deviennent pas les interprètes de la volonté des riches, il faut un grand combat, une longue discipline de parti [celle que les menchéviks ne veulent pas reconnaître !]. Même en Europe [?], malgré une éducation politique déjà ancienne, ce résultat n'est pas atteint. Et nos bolchéviks qui croient que le gouvernement provisoire détient ce talisman ! Voilà le véritable suivisme ! Les voilà, "reposant dans le sein de Dieu", la "tactique-processus" grandeur nature ! Demander pour la Russie ce qui n'a pas encore été réalisé en Europe, il ne saurait en être question, proclament sentencieusement les "critiques" ! Nous savons pourtant que notre programme minimum n'a été complètement réalisé ni en Europe ni même en Amérique ; par conséquent, quiconque l'accepte et lutte pour sa réalisation en Russie après la chute de l'autocratie n'est, selon les menchéviks, qu'un rêveur incorrigible, un pitoyable Don Quichotte ! En un mot, notre programme minimum est faux, utopique, et n'a rien à voir avec la "vie" réelle ! n'est-il pas vrai, messieurs les "critiques" ? C'est bien ainsi, selon vous. Ayez donc le courage de le dire explicitement, sans détours ! Nous saurons alors qui à nous avons affaire et vous vous affranchirez des formalités de programme que vous abhorrez ! Car vous parlez si timidement, avec tant de pusillanimité, du peu d'importance du programme que beaucoup de gens, en dehors de bolchéviks bien sûr, croient encore que vous reconnaissez le programme de la social-démocratie de Russie, voté au IIe congrès du parti. Mais pourquoi ce pharisaïsme ?

Nous touchons là au fond de nos divergences. vous ne croyez pas à notre programme et vous en contestez la justesse. Alors que nous, au contraire, nous nous en inspirons toujours et y conformons tous nos actes !

Nous croyons que "ceux qui ont la richesse et l'influence" ne pourront ni corrompre ni tromper le peuple entier si la propagande électorale est libre. Car, à leur influence et leur or, nous opposerons la parole social-démocrate et sa vérité (dont contrairement à vous, nous ne doutons pas) ; nous atténuerons ainsi l'effet des manoeuvres frauduleuses de la bourgeoisie. Mais vous, vous n'y croyez pas, et c'est pourquoi vous tirez la révolution vers le réformisme.

En 1848, continuent les "critiques", le gouvernement provisoire de la France [encore la France !], dont faisaient également partie des ouvriers, convoqua une Assemblée nationale où pas un délégué du prolétariat parisien ne fut élu.

C'est là, encore une fois, une incompréhension complète de la théorie social-démocrate et une conception schématique de l'histoire ! Pourquoi jeter des phrases au vent ? En France, bien que des ouvriers eussent fait partie du gouvernement provisoire, le résultat a été nul ; c'est pourquoi la social-démocratie doit, en Russie refuser sa participation, car là encore le résultat serait nul, concluent les "critiques". Mais est-ce sur la participation des ouvriers qu'est centré le débat ? Disons-nous que l'ouvrier, quel qu'il soit et quelle que soit sa tendance, doit participer au gouvernement provisoire révolutionnaire ? Non , nous ne sommes pas encore vos adeptes et nous ne décernons pas à chaque ouvrier un brevet de social-démocrate. Quant à faire des ouvriers qui participent au gouvernement provisoire français de membres du Parti social-démocrate, cette idée ne nous est même pas venue à l'esprit ! A quoi bon cette analogie déplacée ? Et d'ailleurs peut-on établir une comparaison entre la conscience politique du prolétariat français de 1848 et celle du prolétariat de Russie à l'heure actuelle ? Le prolétariat français de ce temps s'était-il livré, ne fût-ce qu'une seule fois, à une manifestation politique contre le régime existant ? Avait-il jamais fêté le 1er Mai sous le signe de la lutte contre le régime bourgeois ? Etait-il organisé au sein d'un parti ouvrier social-démocrate ? Avait-il un programme social-démocrate ? Nous savons bien que non. De tout cela, le prolétariat français n'avait pas la moindre idée. La question se pose : le prolétariat français pouvait-il alors cueillir les fruits de la révolution comme en est en mesure de le faire le prolétariat de Russie, qui est, lui, organisé depuis longtemps au sein d'un parti social-démocrate, a un programme social-démocrate parfaitement défini et se fraie consciemment un chemin vers le but qu'il s'est assigné ? Quiconque est capable de comprendre tant soit peu la réalité répondra par la négative. Et seuls les hommes capables d'apprendre par coeur les faits historiques sans savoir en expliquer l'origine selon le temps et le lieu, peuvent identifier ces deux ordres de faits très différents.

"Il faut, nous enseignent encore et encore les 'critiques', que le peuple use de violence, que la révolution soit ininterrompue, et non se contenter d'élections et rentrer ensuite chacun chez soi." Nouvelle calomnie ! Qui donc vous a dit, très honorable critique, que nous nous contenterons ensuite chacun chez soi ? Nommez-le donc !

Nos "critiques" s'alarment aussi de ce que nous exigions de notre programme minimum, et ils s'exclament : "C'est ne rien comprendre aux choses : car les revendications politiques et économiques de notre programme ne peuvent être réalisées que par la voie législative ; or, le gouvernement provisoire n'est pas un organe législatif." A la lecture de ce réquisitoire contre "les agissements illégaux", un doute se glisse en nous : cet article n'aurait-il pas été adressé au Social-démocrate par quelque bourgeois libéral, adorateur de la légalité ?[xvi]. Comment expliquer autrement ce sophisme bourgeois selon lequel le gouvernement provisoire révolutionnaire n'aurait pas le droit d'abroger les anciennes lois et d'en établir de nouvelles ! Ce raisonnement ne sent-il pas à plein nez le libéralisme le plus plat ? Et n'est-il pas étrange dans la bouche d'un révolutionnaire ? Vraiment, cela rappelle le condamné dont on allait couper la tête et qui suppliait le bourreau de ne pas toucher au bouton qu'il avait sur le cou. Au reste, que ne passerait-on pas à des "critiques" qui ne distinguent pas un gouvernement provisoire révolutionnaire d'un simple cabinet des ministres (ce n'est pas de leur faute : leurs maîtres, les Martynov et les Akimov, les ont amenés là). Qu'est-ce qu'un cabinet des ministres? Le résultat de l'existence d'un gouvernement permanent. Et qu'est-ce qu'un gouvernement provisoire révolutionnaire ? Le résultat de la suppression du gouvernement permanent. Le premier applique les lois existantes avec le concours d'une armée permanente. le second abroge les lois existantes et à leur place, avec le concours du peuple insurgé, consacre la volonté de la révolution. Qu'y a-t-il de commun entre eux ?

Admettons que la révolution ait triomphé et que le peuple vainqueur ait formé un gouvernement provisoire révolutionnaire. La question se pose : que doit faire ce gouvernement, s'il ne peut ni abroger ni promulguer des lois ? Attendre l'Assemblée constituante ? Mais la convocation de cette Assemblée exige, elle aussi, la promulgation de lois nouvelles comme : le suffrage universel, direct, etc..., la liberté de parole, de la presse, des réunions, et ainsi de suite. Tout cela fait partie de notre programme minimum. Et si le gouvernement provisoire révolutionnaire ne peut le réaliser, de quoi s'inspirera-t-il en convoquant l'Assemblée constituante ? Serait-ce du programme élaboré par Boulyguine[xvii] et approuvé par Nicolas II ?

Admettons encore que le peuple vainqueur, après avoir subi de nombreuses pertes par suite du manque d'armes, exige du gouvernement provisoire révolutionnaire le licenciement de l'armée permanente et l'armement du peuple pour lutter contre la contre-révolution. C'est alors que les menchéviks se mettent à prêcher : la suppression de l'armée permanente et l'armement du peuple sont du ressort, non du gouvernement provisoire révolutionnaire, mais de l'Assemblée constituante. C'est à elle que vous devez en appeler, ne demandez pas d'actes illégaux, etc... Jolis conseillers, il n'y a pas à dire !

Voyons maintenant de quel droit les menchéviks privent le gouvernement provisoire révolutionnaire de toute "capacité". D'abord, parce qu'il n'est pas une institution législative, et puis parce que l'Assemblée constituante n'aurait, paraît-il, plus rien à faire. Voilà à quelle honte en arrivent ces béjaunes en politique ! Il se trouve qu'ils ne savent même pas que la révolution triomphante et l'interprète de sa volonté, le gouvernement provisoire révolutionnaire, sont les maîtres de la situation jusqu'à la formation d'un gouvernement permanent, qu'ils peuvent donc abroger et promulguer des lois ! S'il en était autrement, si le gouvernement provisoire ne possédait pas ces droits, son existence n'aurait plus aucun sens et le peuple insurgé n'aurait pas institué un pareil organisme. Il est tout de même étonnant que les menchéviks aient oublié l'a b c de la révolution.

Les menchéviks demandent : ce que doit donc faire l'Assemblée constituante, si le gouvernement provisoire révolutionnaire applique notre programme minimum ? Vous craignez, honorables critiques, qu'elle ne soit réduite au chômage. Soyez sans crainte, le travail ne lui manquera pas. Elle sanctionnera les transformations que le gouvernement provisoire révolutionnaire aura opérées avec l'aide du peuple insurgé ; elle élaborera la Constitution du pays, dont notre programme minimum ne sera qu'une partie. Voilà ce que nous demanderons à l'Assemblée constituante !

Ils [les bolchéviks] ne peuvent se figurer une scission entre la petite bourgeoisie même et les ouvriers, scission qui aura ses répercussions sur les élections ; par suite, le gouvernement provisoire voudra opprimer au profit de sa classe les électeurs ouvriers, écrivent les "critiques".

Comprenne qui pourra cette sagesse ! Que signifient ces mots : "le gouvernement provisoire voudra opprimer au profit de sa classe les électeurs-ouvriers" !!? De quel gouvernement provisoire parlent-ils, contre quels moulins à vent se battent ces Don Quichotte? Quelqu'un a-t-il jamais dit que si la petite bourgeoisie s'emparait à elle seule du gouvernement provisoire révolutionnaire, elle n'en défendrait pas moins les intérêts des ouvriers ? Pourquoi prêter aux autres sa propre étourderie ? Nous disons qu'on peut admettre, dans certaines conditions, la participation de nos délégués social-démocrates au gouvernement provisoire révolutionnaire à côté des représentants de la démocratie. S'il en est ainsi, s'il s'agit d'un gouvernement provisoire révolutionnaire dont font aussi partie les social-démocrates, comment pourrait-il être de composition petite-bourgeoise ? Nous fondons nos arguments en faveur de la participation au gouvernement provisoire révolutionnaire sur ce fait que la réalisation de notre programme minimum ne contredit pas dans l'essentiel les intérêts de la démocratie : paysannerie et petite bourgeoisie des villes (que vous, menchéviks, invitez à adhérer à votre parti) ; nous estimons donc possible de l'appliquer en commun. Mais si la démocratie s'oppose à l'application de certains points de notre programme, nos délégués, soutenus dans la rue par leurs électeurs, par le prolétariat, s'efforceront d'appliquer ce programme par la force, si cette force existe (si elle fait défaut, nous n'entrerons pas dans le gouvernement provisoire, et d'ailleurs on ne nous y enverra pas siéger). Comme on le voit, la social-démocratie doit participer au gouvernement provisoire révolutionnaire précisément pour y défendre le point de vue social-démocrate, c'est-à-dire pour ne pas permettre aux autres classes de léser les intérêts du prolétariat.

Les représentants du Parti ouvrier social-démocrate de Russie au gouvernement provisoire révolutionnaire déclareront la guerre non au prolétariat, comme le croient les menchéviks dans leur aberration, mais, en accord avec le prolétariat, aux ennemis du prolétariat. Mais que vous importe tout cela, à vous, menchéviks ? Que vous importent la révolution et son gouvernement provisoire ? Votre place est là-bas, à la "Do[uma d'Etat]"...[xviii]

La première partie de cet article a été

publiée dans la "Prolétariatis Brdzola"

[la Lutte du prolétariat], n°11, 15 août 1905.

La seconde partie paraît ici pour la première fois.

Article non signé.

Traduit du géorgien.

[i] La première partie seulement de cet article parut dans le n°11 de la Proletariatis Brdzola. La seconde partie, comme le montre la maquette manuscrite, établie par Staline et conservée dans les archives, des numéros 12, 13 et 14 de la Proletariatis Brdzola, devait être publiée dans le n°13 du journal. mais la Proletariatis Brdzola ayant cessé de paraître après le n°12, cette seconde partie ne fut pas publiée. Elle n'a été conservée, dans les dossiers de la gendarmerie, que dans une traduction russe manuscrite. Le texte géorgien du manuscrit n'a pas été retrouvé. (N.R.).

[ii] Voir, pour le programme minimum, le Communiqué sur le IIe congrès du P.O.S.D.R. (J.S.).

[iii] C'est-à-dire la petite bourgeoisie. (J.S.).

[iv] Voir l'Iskra, n°96. Ce passage a été reproduit dans le n°5 du Social-démocrate. Voir "La démocratie et la social-démocratie". (J.S.).

[v] Le congrès d'Amsterdam de la IIe Internationale, tenu en août 1904. (N.R.).

[vi] Voir le Social-démocrate, n°5. (J.S.).

[vii] Karl Marx et Friedrich Engels : Adresse du Comité central à la Ligue des communistes. (N.R.).

[viii] Voir le Social-démocrate, n°5. (J.S.).

[ix] Voir le Social-démocrate n°5. Le Social-démocrate cite ces mots entre guillemets. On pourrait croire que ces mots d'Engels sont reproduits textuellement. En réalité, il n'en est rien. Le contenu de la lettre d'Engels y est seulement exposé en d'autres termes. (J.S.).

[x] Voir l'Iskra, n°93. (J.S.).

[xi] Voir le n°3 du Proletari, où sont citées ces paroles d'Engels*. (J.S.).

*Il s'agit de l'étude de Lénine : "Du gouvernement provisoire révolutionnaire" où est cité l'article de Friedrich Engels : "Les bakouninistes à l'oeuvre". (Voir Lénine : Oeuvres, t. VIII, p. 443, 444, 446, 4e édit. russe). (N.R.).

[xii] Voir le n°3 du Prolétari. (J.S.).

[xiii] Idem. (J.S.).

[xiv] Idem. (J.S.).

[xv] Le "Zemski Sobor" ou "assemblée des représentants de la terre russe" correspond aux Etats généraux de l'ancien régime en France. Au début du XVIIe siècle, pendant le "temps des troubles", le "Zemski Sobor" exerça un moment le pouvoir. (N.T.). [xvi] Cette idée s'impose d'autant plus que, de toute la bourgeoisie de Tiflis, les menchéviks, dans le n°5 du Social-démocrate, ne considèrent comme traîtres à la "cause commune" qu'une dizaine de marchands. On peut en conclure que les autres sont leurs partisans et font "cause commune" avec les menchéviks. Quoi d'étonnant à ce qu'un de ces partisans de la "cause commune" se soit avisé d'envoyer au journal de ses collègues un article "critique contre l'intransigeante "majorité" ? (J.S.).

[xvii] Il s'agit du projet de loi relatif à l'institution d'une Douma d'Etat consultative et du règlement sur les élections à la Douma, élaborés par une commission que présidait le ministre de l'Intérieur Boulyguine. Le projet de loi et le règlement électoral furent publiés en même temps que le manifeste du tsar, le 6 (19) août 1905. Les bolchéviks boycottèrent activement la Douma de Boulyguine. Celle-ci fut balayée par la révolution avant même d'avoir pu se réunir. (N.R.).

[xviii] Ici s'arrête le manuscrit. (N.R.).

 

La réaction se renforce.

15 octobre 1905.


De sombres nuages s'amassent au-dessus de nous. L'autocratie décrépite relève la tête et s'arme "du glaive et du feu". La réaction est en marche ! Qu'on ne vienne pas nous parler des "réformes" du tsar, appelées à renforcer l'infâme aristocratie : les "réformes" ne servent qu'à masquer les balles et les nagaïkas dont nous régale si généreusement le féroce gouvernement tsariste.

Il fut un temps où le gouvernement s'abstenait de verser le sang à l'intérieur du pays. Il faisait alors la guerre à "l'ennemi du dehors", il lui fallait la "tranquillité intérieure". Aussi faisait-il preuve d'une certaine "tolérance" à l'égard des "ennemis du dedans", il "fermait les yeux" sur le mouvement qui montait.

Maintenant, les temps sont changés. Epouvanté par le spectre de la révolution, le gouvernement du tsar s'est hâté de conclure la paix avec "l'ennemi du dehors", le Japon, afin de rassembler ses forces et de sévir "à fond" contre "l'ennemi du dedans". Ce fut alors le début de la réaction. Le gouvernement avait déjà révélé ses "plans" dans les Moskovskié Viédomosti[i]. Le gouvernement...

a dû faire deux guerres de front... écrivait ce journal réactionnaire, la guerre à l'extérieur et la guerre à l'intérieur. S'il ne faisait ni l'une ni l'autre avec suffisamment d'énergie... cela peut s'expliquer en partie par le fait que ces deux guerres se contrariaient l'une l'autre... Si la guerre se termine maintenant en Extrême-Orient..., [le gouvernement] aura enfin les coudées franches pour en finir victorieusement avec la guerre de l'intérieur... pour écraser sans aucune négociation... les ennemis du dedans... La guerre terminée, toute l'attention de la Russie [lisez: du gouvernement] se portera sur la vie intérieure et principalement sur la répression des troubles. (Voir les Moskovskié Viédomosti du 18 août).

Tels étaient les "plans" du gouvernement tsariste lorsqu'il concluait la paix avec le Japon.

Puis, la paix conclue, il a de nouveau exposé ces mêmes "plans" par la bouche d'un de ses ministres : "Nous noierons dans le sang, disait cet homme, les partis extrêmes de Russie." D'ores et déjà, par l'entremise de ses satrapes et de ses gouverneurs généraux, il applique ces "plans" : ce n'est pas pour rien qu'il a fait de la Russie un camp retranché ; qu'il a inondé les centres du mouvement de ses Cosaques et de ses soldats ; qu'il a tourné ses mitrailleuses contre le prolétariat : c'est à croire que le gouvernement s'apprête à conquérir encore une fois l'immense Russie !

Comme on le voit, le gouvernement déclare la guerre à la révolution et dirige les premiers coups contre son avant-garde, le prolétariat. C'est ainsi qu'il faut comprendre ses menaces à l'adresse des "partis extrêmes". Certes, il ne "lésera" pas non plus la paysannerie et la gratifiera généreusement de coups de nagaïkas et de balles, — si elle ne se montre pas "assez raisonnable" et réclame des conditions de vie humaines ; mais pour l'instant, le gouvernement cherche à la tromper : il lui promet la terre et l'invite à la Douma, faisant miroiter à ses yeux "toutes les libertés" pour plus tard. Quant au "beau monde", le gouvernement, bien entendu, le traitera "avec plus d'égards" et s'efforcera de s'allier avec lui : la Douma d'Etat n'est-elle pas faite pour cela ? Inutile de dire que MM. les bourgeois libéraux ne refuseront pas des "accords". Dés le 5 août, ils déclaraient par la bouche de leur chef qu'ils étaient ravis des réformes du tsar :

... Tout doit être fait pour que la Russie... ne suive pas la voie révolutionnaire de la France. (Voir les Rousskié Viédomosti[ii] du 5 août, article de Vinogradov).

Est-il besoin de dire que les astucieux libéraux trahiront plutôt la révolution que Nicolas II ? Leur dernier congrès l'a amplement prouvé...

En un mot, le gouvernement du tsar fait tous ses efforts pour réprimer la révolution populaire.

Des balles pour le prolétariat, des promesses fallacieuses à la paysannerie et des "droits" pour la grande bourgeoisie, tels sont les moyens dont s'arme la réaction.

L'écrasement de la révolution ou la mort : voilà quel est aujourd'hui le mot d'ordre de l'autocratie.

De leurs côté, les forces de la révolution ne dorment pas, elles poursuivent leur grande oeuvre. La crise, aggravée par la guerre, et les grèves politiques de plus en plus fréquentes ont mis en effervescence tout le prolétariat de Russie, le dressant face à l'autocratie tsariste. La loi martiale, loin de l'intimider, a versé au contraire de l'huile sur le feu et aggravé encore la situation. Quiconque a entendu les cris répétés des prolétaires : "A bas le gouvernement du tsar, à bas la Douma tsariste !" et a écouté attentivement battre le coeur de la classe ouvrière, ne saurait en douter : l'esprit révolutionnaire du prolétariat, guide de la révolution, ne cesse de s'élever. Quant aux paysans, la mobilisation les avait déjà dressés contre le régime, car en privant les familles de leurs meilleurs travailleurs, elle a détruit leurs foyers. Et si l'on ajoute que la famine a frappé 26 provinces, on comprendra sans peine dans quelle voie doit s'engager la paysannerie si durement éprouvée. Enfin, les soldats, à leur tour, commencent à murmurer, ce murmure prend pour l'autocratie un caractère chaque jour plus redoutable. Les Cosaques, soutiens de l'autocratie, se font haïr des soldats : dernièrement, à Novaïa Alexandria, les soldats en ont tué trois cents[iii]. Les faits de ce genre deviennent de plus en plus fréquents...

En un mot, la vie prépare une nouvelle vague révolutionnaire, qui monte peu à peu et s'élance contre lé réaction. Les derniers évènements de Moscou et de Pétersbourg sont les signes précurseurs de cette vague.

Quelle doit être notre ligne de conduite en face de tous ces évènements ? Que devons-nous faire, nous, social-démocrates ?

Si l'on en croit le menchévik Martov, nous devrions, dés aujourd'hui, élire une Assemblée Constituante pour saper à jamais les bases de l'autocratie tsariste. Selon lui, parallèlement aux élections légales à la Douma, il faut procéder à des élections illégales. Des comités électoraux doivent être constitués, qui appelleront "la population à élire ses représentants au suffrage universel. Ces représentants doivent, à un moment donné, se réunir dans une ville et se proclamer Assemblée Constituante... [C'est ainsi que] doit s'opérer la liquidation de l'autocratie"[iv]. En d'autres termes, bien que l'autocratie soit encore debout, nous pouvons procéder à des élections générales dans toute la Russie ! L'autocratie a beau sévir, les représentants "illégaux" du peuple peuvent se proclamer Assemblée Constituante et instaurer une république démocratique ! Pas besoin, paraît-il, d'armement, d'insurrection, de gouvernement provisoire : la république démocratique viendra d'elle-même ; il faut seulement que les représentants "illégaux" se donnent le nom d'Assemblée Constituante ! Le bon Martov n'oublie qu'une chose : c'est qu'un beau jour cette fantastique "Assemblée Constituante" se retrouvera à la forteresse Pierre-et-Paul ! Le Martov de Genève ne comprend pas que les praticiens de Russie n'ont guère le loisir de s'amuser aux jonchets de la bourgeoisie.

Non, nous voulons autre chose.

La réaction la plus noire rassemble les forces ténébreuses et cherche à les unir par tous les moyens : notre tâche à nous est de rassembler les forces social-démocrates et de les grouper plus étroitement.

La réaction la plus noire convoque la Douma ; elle veut se faire de nouveaux alliés et renforcer l'armée de la contre-révolution : notre tâche à nous est de boycotter activement la Douma, de montrer à tous son visage contre-révolutionnaire et de grossir les rangs des partisans de la révolution.

La réaction la plus noire déclenche une attaque à mort contre la révolution ; elle veut porter le désarroi dans nos rangs et creuser la tombe de la révolution populaire : notre tâche à nous est de serrer les rangs, de lancer une attaque générale et simultanée contre l'autocratie tsariste et d'en effacer jusqu'au souvenir.

Pas un château de cartes à la Martov, mais l'insurrection générale : voilà ce qu'il nous faut.

Le salut du peuple est dans l'insurrection victorieuse du peuple lui-même.

La victoire de la révolution ou la mort — tel doit être aujourd'hui notre mot d'ordre révolutionnaire.


La Prolétariatis Brdzola

[la Lutte du prolétariat],

n°12, 15 octobre 1905.

Article non signé.

Traduit du géorgien.

[i] Les Moskovskié Viédomosti [les Nouvelles de Moscou], journal paraissant depuis 1756, qui défendait les intérêts des milieux les plus réactionnaires de la noblesse féodale et du clergé. A partir de 1905, organe des Cent-Noirs. Interdit après la Révolution d'Octobre 1917.

 

 

Citoyens !

octobre 1905


Le prolétariat de Russie, ce géant vigoureux, s'est de nouveau mis en branle... Un formidable mouvement gréviste déferle sur tout le pays. Comme par l'effet d'un coup de baguette magique, la vie s'est brusquement arrêtée sur les vastes étendues de la Russie. Rien qu'à Pétersbourg, avec ses voies ferrées, plus d'un million d'ouvrier sont en grève. Moscou, la vieille capitale si calme, immobile, fidèle aux Romanov, est toute en proie à l'incendie révolutionnaire. Kharkov, Kiev, Ekaterinoslav et les autres centres intellectuels et industriels, toute la Russie centrale et méridionale, toute la Pologne et, enfin, tout le Caucase se sont arrêtés et fixent, menaçants, l'autocratie.

Que va-t-il se passer ? La Russie tout entière attend, frémissante et retenant son souffle, la réponse à cette question. Le prolétariat lance un défi au monstre bicéphale abhorré. Une bataille en règle va-t-elle suivre ce défi ? La grève tournera-t-elle à l'insurrection armée ou, comme les grèves précédentes, va-t-elle se terminer "paisiblement" et "se calmer" ?

Citoyens ! Quelle que soit la réponse à cette question, quelle que soit l'issue de la grève actuelle, une chose doit être claire et évidente pour tous : nous sommes à la veille d'une insurrection populaire dans toute la Russie, et l'heure est proche où cette insurrection va éclater. La grève politique générale qui déferle actuellement avec une ampleur grandiose, sans précédent, sans exemple, non seulement dans l'histoire de la Russie, mais encore dans celle du monde entier, va peut-être prendre fin aujourd'hui sans avoir abouti à une insurrection générale, mais ce sera pour secouer le pays de nouveau, dés demain, avec une force accrue, et aboutir à une vaste insurrection armée, qui règlera le débat séculaire entre le peuple russe et l'autocratie tsariste et fracassera la tête de ce monstre hideux.

L"insurrection armée générale, tel est le dénouement fatal où nous conduit, conformément aux lois de l'histoire, l'ensemble des évènements de la vie politique et sociale de notre pays dans ces derniers temps ! L'insurrection armée générale, telle est la grande mission qui incombe à l'heure actuelle au prolétariat de Russie et demande impérieusement à être réalisée !

Citoyens ! Votre intérêt à tous, à l'exception d'une poignée d'aristocrates de la finance et de la terre, est de répondre à l'appel du prolétariat et de tendre avec lui à cette insurrection générale dans laquelle réside le salut.

La criminelle autocratie tsariste a conduit notre pays au bord de l'abîme. Cent millions de paysans ruinés en Russie, une classe ouvrière opprimée et réduite à la misère, une dette publique formidable et des impôts écrasants, toute la population privée de droits, un arbitraire sans borne et la violence dans tous les domaines, enfin l'absence complète de garanties pour l'existence et les biens des citoyens : voilà l'effroyable tableau que la Russie offre aujourd'hui. Cela ne peut plus durer ! L'autocratie, responsable de toutes ces sombres horreurs, doit être anéantie ! Et elle le sera ! Elle s'en rend compte ; et plus elle s'en rend compte, plus tragiques deviennent ces horreurs, plus affreuse la danse macabre qu'elle déclenche autour d'elle. Ce n'était pas assez des centaines et des milliers d'ouvriers, paisibles citoyens, qu'elle a massacrés dans les rues des villes ; ni des dizaines de milliers d'ouvriers et d'intellectuels, ces meilleurs d'entre les fils du peuple, qui languissent dans les prisons et en déportation ; ni des massacres et des violences sans cesse perpétrés par les bachibouzouks du tsar dans les campagnes, parmi les paysans, sur toute l'étendue de la Russie : l'autocratie a imaginé, pour finir, de nouvelles horreurs. Elle s'est mise à semer la discorde et la haine au sein du peuple même, à exciter les unes contre les autres les différentes couches de la population, ainsi que des nationalités entières. Elle a armé des voyous russes pour les lâcher contre les ouvriers et les intellectuels russes, les masses inconscientes et affamées de Russes et de Moldaves de Bessarabie contre les Juifs, et enfin la masse ignorante et fanatisée des Tatars contre les Arméniens. Avec l'aide des Tatars, elle a saccagé Bakou, un des centres révolutionnaires de Russie et le centre le plus révolutionnaire du Caucase et elle a, par la peur, détourné de la révolution toute la province arménienne. Elle a fait de tout le Caucase aux nombreuses peuplades un véritable camp retranché, où la population s'attend à chaque instant à être attaquée non seulement par l'autocratie, mais encore par les peuples voisins, ces malheureuses victimes de l'autocratie. cela ne peut plus durer ! Seule la révolution peut y mettre un terme !

Il serait étrange et ridicule de s'attendre à ce que l'autocratie, responsable de toutes ces horreurs infernales, désire et puisse les faire cesser. Il n'est ni réformes, ni rapiéçage de l'autocratie, dans le genre de la Douma d'Etat, des zemstvos, etc... — toutes mesures dont le parti libéral entend se contenter, — qui puissent mettre un terme à ces horreurs. Au contraire, toute tentative faite dans ce sens et toute résistance à la poussée révolutionnaire du prolétariat contribueront à les aggraver.

Citoyens ! Le prolétariat, la classe la plus révolutionnaire de notre société, qui jusqu'à ce jour a porté tout le poids de la lutte contre l'autocratie dont il restera jusqu'au bout l'ennemi le plus résolu et le plus irréductible, se prépare à une action armée ouverte. Et il vous appelle, il appelle toutes les classes de la société à lui venir en aide, à le soutenir. Armez-vous, aidez-le à s'armer et préparez-vous au combat décisif.

Citoyens ! L'heure de l'insurrection va sonner ! Elle doit nous trouver prêts ! Ce n'est qu'ainsi, ce n'est que par une insurrection armée et généralisée à tout le pays et simultanée, que nous pourrons vaincre notre ennemi infâme, la maudite autocratie tsariste, et sur ses ruines édifier la libre république démocratique qu'il nous faut.


A bas l'autocratie !

Vive l'insurrection armée générale !

Vive la république démocratique !

Vive le prolétariat de Russie en lutte !


Publié d'après le texte du tract édité en octobre 1905

 

 

 

A tous les ouvriers.


le 19 octobre 1905


La révolution gronde ! Le peuple révolutionnaire de Russie est debout ; il presse de toutes parts le gouvernement tsariste pour lui livrer assaut ! Les drapeaux rouges flottent au vent ; on dresse des barricades, le peuple prend les armes et attaque les établissements publics. De nouveau retentit l'appel des braves ; de nouveau gronde la vie qui s'était comme assoupie. Le vaisseau de la révolution, toutes voiles dehors, cingle vers la liberté. C'est le prolétariat de Russie qui le conduit.

Que veulent les prolétaires de Russie et où vont-ils ? Renversons la Douma tsariste et instituons une Assemblée nationale constituante : voilà ce que disent aujourd'hui les prolétaires de Russie. Le prolétariat ne demandera pas au gouvernement de menues concessions ; il ne lui demandera pas d'abroger la "loi martiale" et de mettre un terme aux "exécutions militaires" dans quelques villes et villages, — le prolétariat ne s'abaissera pas à de pareilles bagatelles. Qui demande des concessions au gouvernement ne croit pas à la mort de ce gouvernement ; or le prolétariat est tout pénétré de cette croyance. Qui attend du gouvernement certains "avantages", ne croit pas à la force de la révolution ; or le prolétariat est animé par cette croyance. Non ! le prolétariat ne dispersera pas son énergie en revendications déraisonnables. Il n'a qu'une revendication à présenter à l'autocratie tsariste : à bas l'autocratie, mort à l'autocratie ! Et voici qu'à travers les étendues de la Russie retentit, toujours plus hardi, l'appel révolutionnaire des ouvriers : A bas la Douma d'Etat ! Vive l'Assemblée nationale constituante ! Voilà vers quoi s'oriente aujourd'hui le prolétariat de Russie.

Le tsar n'accorde pas une Assemblée nationale constituante ; le tsar n'abolira pas sa propre autocratie, — non, cela, il ne le fera pas ! La "constitution" étriquée qu'il "octroie" est une concession, nous ne refuserons pas d'arracher la noix à la corneille pour lui casser la tête avec. Mais le fait n'en reste pas moins que le peuple ne peut se fier à la promesse du tsar, qu'il ne doit se fier qu'à lui-même, qu'il ne doit compter que sur sa force : l'émancipation du peuple doit être l'oeuvre du peuple lui-même. Ce n'est que sur les ossements des oppresseurs que peut être édifiée la liberté du peuple ; ce n'est qu'avec le sang des oppresseurs que peut être fertilisé le sol où s'épanouira le pouvoir absolu du peuple ! C'est seulement quand le peuple en armes entrera en action, avec le prolétariat à sa tête, et quand il brandira le drapeau de l'insurrection générale, que pourra être renversé le gouvernement tsariste, fort de ses baïonnettes. Pas de phrases creuses, pas d' "auto-armement" absurde, mais un armement réel et l'insurrection armée : voilà vers quoi s'orientent aujourd'hui les prolétaires de toute la Russie.

L'insurrection victorieuse aboutira à la défaite du gouvernement. Mais plus d'une fois les gouvernements battus se sont relevés. Le nôtre aussi peut le faire. Les forces ténébreuses qui, pendant l'insurrection, se cachent dans les trous, en sortiront dés le lendemain et voudront remettre sur pied le gouvernement. C'est ainsi que les gouvernements vaincus ressuscitent d'entre les morts. Le peuple doit absolument juguler ces forces ténébreuses, les anéantir ! Il faut pour cela que, dés le lendemain de l'insurrection, du plus petit combattant au plus grand, le peuple vainqueur s'arme et devienne une armée révolutionnaire, toujours prête à défendre, les armes à la main, les droits qu'il aura conquis. 115


C'est seulement quand le peuple vainqueur sera devenu armée révolutionnaire qu'il sera en mesure d'écraser définitivement les forces ténébreuses tapies dans leurs antres. Seule l'armée révolutionnaire peut donner de la force aux actes du gouvernement provisoire ; seul le gouvernement provisoire pourra convoquer l'Assemblée nationale constituante qui doit instaurer la république démocratique. Une armée révolutionnaire et un gouvernement provisoire révolutionnaire, voilà vers quoi s'orientent aujourd'hui les prolétaires de Russie.

Telle est la voie où s'est engagée la révolution russe. Elle conduit au pouvoir absolu du peuple, et le prolétariat appelle tous les amis du peuple à suivre ce chemin.

L'absolutisme tsariste barre la route à la révolution populaire ; il veut par son manifeste d'hier, freiner ce grand mouvement : il est clair que les vagues de la révolution submergeront et balaieront l'absolutisme tsariste...

Mépris et haine pour tous ceux qui ne suivront pas la voie du prolétariat, car ils trahissent bassement la révolution. Honte à ceux qui en fait se sont engagés dans cette voie, mais tiennent un autre langage : ceux-là craignent la vérité par pusillanimité !

Quant à nous, nous ne craignons pas la vérité, nous ne craignons pas la révolution ! Que le tonnerre gronde plus fort, que la tempête se déchaîne avec plus de violence ! L'heure de la victoire est proche !

Proclamons donc avec enthousiasme les mots d'ordre du prolétariat de Russie :


A bas la Douma d'Etat !

Vive l'insurrection armée !

Vive l'armée révolutionnaire !

Vive l'Assemblée nationale constituante !

Vive la république démocratique !

Vive le prolétariat !


Publié d'après le texte du tract édité le 19 octobre 1905



 

 

La Grande Révolution Russe a commencé !

Tiflis, le 20 novembre 1905.



La Grande Révolution Russe a commencé ! Nous avons vu s'accomplir le redoutable premier acte de cette révolution; qui s'est terminé officiellement par le manifeste du 17 octobre. Le tsar autocrate "par la grâce de Dieu" a incliné "sa tête couronnée" devant le peuple révolutionnaire et lui a promis "les bases immuables de la liberté civile"...

Mais ce n'est là que le premier acte. Ce n'est que le commencement de la fin. Nous sommes à la veille de grands évènements, dignes de la Grande Révolution Russe. Ces évènements se rapprochent avec la rigueur inexorable de l'histoire, avec une nécessité impérieuse. Le tsar et le peuple, le pouvoir absolu du tsar et celui du peuple sont deux principes hostiles, diamétralement opposés. La défaite de l'un et la victoire de l'autre ne peuvent être que le résultat d'une bataille décisive, le résultat d'une lutte désespérée, d'une lutte à mort. Ce choc ne s'est pas encore produit. Il viendra. Et le vigoureux titan de la révolution russe, le prolétariat de Russie, s'y prépare de toutes ses forces, par tous les moyens.

La bourgeoisie libérale cherche à conjurer ce choc fatal. Elle estime qu'il est temps désormais de mettre fin à "l'anarchie" et de s'atteler à un paisible travail "constructif", au travail d' "organisation de l'Etat". Elle a raison. Elle est satisfaite par ce que le prolétariat a déjà arraché au tsarisme lors de sa première action révolutionnaire. Maintenant, elle peut sans aucune crainte conclure avec le gouvernement tsariste une alliance, — à des conditions qui lui soient avantageuses, — et marcher, toutes forces unies, contre l'ennemi commun, contre son "fossoyeur", le prolétariat révolutionnaire. La liberté bourgeoise, la liberté d'exploiter est d'ores et déjà garantie, et cela lui suffit amplement. La bourgeoisie russe, qui pas un seul instant n'a été révolutionnaire, se range déjà ouvertement aux côtés de la réaction. A la bonne heure ! Nous n'allons pas nous en affliger outre mesure. Le sort de la révolution n'a jamais été entre les mains du libéralisme. La marche et l'issue de la révolution russe dépendent entièrement de l'attitude du prolétariat révolutionnaire et de la paysannerie révolutionnaire.

Guidé par la social-démocratie, le prolétariat révolutionnaire des villes et, à sa suite, la paysannerie révolutionnaire, en dépit de toutes les manoeuvres des libéraux poursuivront la lutte sans défaillance jusqu'à ce qu'ils aient réussi à renverser entièrement l'autocratie et aient instauré sur ses ruines une république démocratique.

Telle est la mission politique immédiate du prolétariat socialiste, tel est son but dans la révolution actuelle ; et, soutenu par la paysannerie, il atteindra ce but coût e que coûte.

Le chemin qui doit le conduire à la république démocratique, a été également tracé par lui avec netteté et précision :

1. La bataille décisive, désespérée, dont nous avons parlé plus haut ; 2. Une armée révolutionnaire au cours de cette "bataille" ; 3. La dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie sous la forme d'un gouvernement provisoire révolutionnaire instauré à l'issue de cette "bataille" victorieuse ; 4. Une Assemblée constituante, convoquée par ce gouvernement, élue au suffrage universel, direct, égal et secret : telles sont les étapes que doit franchir la Grande Révolution Russe avant d'aboutir au terme souhaité. Aucune menace du gouvernement, aucun manifeste grandiloquent du tsar ; aucun gouvernement provisoire comme celui de Witte[i], que l'autocratie met en avant pour assurer sa sauvegarde ; aucune Douma d'Etat, même élue au suffrage universel, etc..., mais convoquée par le gouvernement du tsar, ne peuvent détourner le prolétariat de la seule voie juste, la voie révolutionnaire, qu le conduira à la république démocratique.

Le prolétariat sera-t-il assez fort pour suivre cette voie jusqu'au bout ? Sera-t-il assez fort sortir avec honneur de la lutte gigantesque et sanglante qui l'attend sur ce chemin ?

Oui, il sera assez fort pour cela !

C'est ce que pense le prolétariat lui-même qui, avec hardiesse et résolution, se prépare au combat.


Le Kavkazski Rabotchi Listok[ii],

[la Feuille ouvrière du Caucase],

n°1, 20 novembre 1905.

Article non signé.


[i] Witte Serge (1849-1915), ministre d'Alexandre III et de Nicolas II, contribua au développement du capitalisme en Russie par les mesures qu'il prit dans le domaine des finances et de la construction ferroviaire. Partisan de certaines concessions pour briser le mouvement révolutionnaire, il rédigea le manifeste du 17 octobre 1905 et quitta la scène politique après la défaite de la révolution. (N.T.).

[ii] Le Kavkazski Rabotchi Listok [la Feuille ouvrière du Caucase], premier quotidien bolchévik légal au Caucase, parut en russe à Tiflis du 20 novembre au 14 décembre 1905, sous la direction de J. Staline et de S. Chaoumian. La IVe conférence de l'Union caucasienne du P.O.S.D.R. reconnut le Kavkazski Rabotchi Listok comme organe officiel de l'Union. Il en parut 17 numéros, les deux derniers sous le nom de l'Elissavetpolski Viestnik [le Messager d'Elissavetpol].


Ou bien l'hégémonie du prolétariat, ou bien l'hégémonie de la bourgeoisie démocratique, voilà comment se pose la question dans le parti, voilà sur quoi portent nos divergences.

(Staline)

 

Deux batailles.

Vous vous rappelez sans doute le 9 janvier de l'an dernier...

Vous vous rappelez sans doute le 9 janvier de l'an dernier... Ce jour là, le prolétariat de Pétersbourg s'est heurté de front au gouvernement du tsar et, sans le vouloir, s'est trouvé aux prises avec lui. Oui, sans le vouloir, car étant allé pacifiquement demander au tsar "du pain et la justice", il avait été accueilli en ennemi et criblé de balles. Il plaçait ses espoirs dans les portraits du tsar et les bannières religieuses ; mais on mit en lambeaux les uns et les autres et on les lui jeta à la face ; il put ainsi se convaincre par expérience qu'aux armes, on ne peut opposer que les armes. Il prit donc les armes, — là où il en avait sous la main, — afin d'affronter l'ennemi en ennemi et de se venger. Mais après avoir laissé des milliers de victimes sur le champ de bataille et essuyé des pertes sévères, il dut reculer, la rage au coeur.

Voilà à quoi nous fait penser le 9 janvier de l'an dernier.

En ce jour où le prolétariat de Russie célèbre l'anniversaire du 9 janvier, il n'est pas superflu de se demander pourquoi, l'an dernier, le prolétariat de Pétersbourg a reculé dans la bataille, et en quoi cette bataille diffère de la bataille générale de décembre.

Tout d'abord, il a reculé parce qu'il ne possédait pas encore le minimum de conscience révolutionnaire absolument indispensable pour que l'insurrection triomphât. Un prolétariat qui s'en va, la prière aux lèvres et l'espoir au coeur, trouver le tsar sanglant dont toute l'existence repose sur l'oppression du peuple ; un prolétariat qui s'en va, confiant, demander à son ennemi juré "un grain de charité", peut-il vaincre dans les combats de rue ?...

Il est vrai qu'ensuite, peu de temps après, les fusillades ont ouvert les yeux au prolétariat trompé, lui ont clairement montré la face hideuse de l'autocratie ; il est vrai que, dés ce moment, il s'est écrié avec colère : "Le tsar a cogné sur nous, à nous de cogner sur le tsar !" Mais on est bien avancé si l'on n'a pas d'armes : que peut-on faire dans un combat de rue lorsqu'on a les mains vides, même si l'on est conscient ? La balle de l'ennemi ne fracasse-t-elle pas aussi bien la tête consciente que celle qui ne l'est pas ?

Oui, le manque d'armes a été la seconde cause du recul du prolétariat de Pétersbourg.

Mais que pouvait Pétersbourg seul, à supposer qu'il eût des armes ? Tandis qu'à Pétersbourg le sang coulait et qu'on dressait des barricades, dans les autres villes personne n'a bougé le petit doigt ; voilà pourquoi le gouvernement a pu faire venir des troupes d'ailleurs et inonder les rues de sang. ce n'est qu'après, quand le prolétariat de Pétersbourg eut enterré les camarades tués et repris ses occupations quotidiennes, que retentit dans d'autres villes le cri des ouvriers en grève : Salut aux héros de Pétersbourg ! Mais ce salut tardif pouvait-il donner quelque chose à qui que ce soit ? C'est pourquoi le gouvernement ne prit pas au sérieux ces actions isolées et inorganisées, et dispersa sans beaucoup de peine un prolétariat divisé en différents groupes.

Donc, absence d'une insurrection générale organisée, caractère inorganisé des actions du prolétariat : telle fut la troisième cause du recul du prolétariat de Pétersbourg.Et puis, qui aurait pu organiser une insurrection générale ? Ce n'est pas le peuple, pris dans son ensemble, qui pouvait s'en charger, et l'avant-garde du prolétariat, — le parti du prolétariat, — était elle-même désorganisée, déchirée par des divergences : la lutte intérieure, la scission l'affaiblissaient de jour en jour. Rien d'étonnant à ce que le jeune parti, coupé en deux, n'ait pu réussir à organiser une insurrection générale.

Donc, absence d'un parti unique et cohérent : telle fut la quatrième cause du recul du prolétariat.

Enfin, si la paysannerie et les troupes ne se sont pas jointes à l'insurrection et ne lui ont pas apporté des forces nouvelles, c'est qu'elles ne pouvaient voir une force dans cette faible et courte insurrection, et, comme on le sait, on ne se joint pas aux faibles.

Voilà pourquoi l'héroïque prolétariat de Pétersbourg a reculé en janvier de l'an dernier.


Le temps passait. Le prolétariat, poussé à bout par la crise et l'arbitraire, se préparait à une nouvelle bataille. Ils se trompaient, ceux qui s'imaginaient que les victimes du 9 janvier tueraient dans le prolétariat toute volonté de combat ; lui se préparait au contraire, avec plus de fièvre et d'abnégation encore, à la lutte "finale" ; il se battait avec encore plus de courage et de ténacité contre les troupes et les cosaques. La révolte des marins de la mer Noire et de la Baltique, le soulèvement ouvrier à Odessa, à Lodz et ailleurs, les bagarres incessantes entre les paysans et la police montraient quelle flamme révolutionnaire inextinguible brûlait dans la poitrine du peuple.

La conscience révolutionnaire, qui avait manqué au prolétariat le 9 janvier, il l'acquérait à présent avec une surprenante rapidité. On a dit que dix années de propagande n'auraient pu faire autant pour les progrès de la conscience du prolétariat que les journées d'insurrection. Cela ne pouvait manquer, car le processus des batailles de classe est la grande école où mûrit, chaque jour et à chaque heure, la conscience révolutionnaire du peuple.

L'insurrection armée générale, préconisée d'abord uniquement par un petit groupe du prolétariat ; l'insurrection armée que certains camarades envisageaient même avec scepticisme, gagnait peu à peu les sympathies du prolétariat ; il organisait fiévreusement des détachements rouges, se procurait des armes, etc... La grève générale d'octobre a prouvé la possibilité d'une action simultanée du prolétariat. Il était ainsi démontré qu'une insurrection organisée était possible, et le prolétariat s'engagea résolument dans cette voie.

Il fallait seulement un parti cohérent, un parti social-démocrate un et indivisible, qui dirigeât l'organisation de l'insurrection générale, qui coordonnât la préparation révolutionnaire accomplie isolément dans les différentes villes, et prît l'initiative de l'offensive. D'autant plus que la vie elle-même préparait un nouvel essor : la crise dans les villes, la famine dans les campagnes et d'autres causes analogues rendaient chaque jour de plus en plus inévitable une nouvelle explosion révolutionnaire. Le malheur, c'était que ce parti se constituait alors seulement ; affaibli par la scission, il ne faisait que reprendre des forces et travaillait à son unification.

C'est alors que le prolétariat de Russie livra sa seconde bataille, la glorieuse bataille de décembre.

Disons maintenant quelques mots sur cette bataille.

Si, quand nous parlions de la bataille de janvier, nous disions que la conscience révolutionnaire avait fait défaut, nous devons dire que cette conscience existait lors de la bataille de décembre. Onze mois de tempête révolutionnaire avaient suffisamment ouvert les yeux au prolétariat de Russie en lutte, et les mots d'ordre : "A bas l'autocratie ! Vive la république démocratique !" étaient devenus les mots d'ordre du jour, les mots d'ordre des masses. Ici, plus de bannières religieuses, ni d'icônes, ni de portraits du tsar, mais des drapeaux rouges flottant au vent, des portraits de Marx et d'Engels. Ici, plus de psaumes, ne de "Dieu protège le tsar ! mais les accents de la Marseillaise et de la Varsovienne, qui déchiraient les oreilles des oppresseurs.

Donc, en ce qui concerne la conscience révolutionnaire, la bataille de décembre différait foncièrement de celle de janvier.

Lors de la bataille de janvier, on manquait d'armes, le peuple allait au combat désarmé. La bataille décembre a marqué un pas en avant ; tous les combattants brûlaient de se procurer des armes, avaient en mains des révolvers, des fusils, des bombes et même, en certains endroits, des mitrailleuses. Se procurer des armes par les armes : tel était le mot d'ordre du jour. Tous cherchaient des armes, tous éprouvaient le besoin d'en avoir ; le malheur, c'était qu'il y en avait très peu et que seul un nombre infime de prolétaires pouvait se battre les armes à la main.

L'insurrection de janvier était toute sporadique et inorganisée ; chacun agissait au petit bonheur. là encore, l'insurrection de décembre a marqué un pas en avant. Les Soviets des députés ouvriers de Pétersbourg et de Moscou, ainsi que les centres de la "majorité" et de la "minorité", ont, autant que possible, "pris des mesures" pour que l'action révolutionnaire fût simultanée : ils ont appelé le prolétariat de Russie à prendre partout l'offensive en même temps. Rien de semblable lors de l'insurrection de janvier. Mais comme cet appel n'avait pas été précédé d'un long et patient travail du parti pour préparer l'insurrection, il fut un appel, rien de plus, et pratiquement l'action resta sporadique, inorganisée. Il n'y eut que tendance à une insurrection simultanée et organisée.

L'insurrection de janvier était "dirigée" surtout par des Gapone[i]. L'insurrection de décembre présentait sous ce rapport l'avantage d'avoir à sa tête des social-démocrates. Malheureusement, ces derniers étaient divisés en plusieurs groupes, ne formaient pas un parti unique et cohérent ; aussi ne pouvaient-ils coordonner leur action. Une fois de plus, l'insurrection trouva le Parti ouvrier social-démocrate de Russie non préparé et divisé...

La bataille de janvier ne comportait aucun plan, ne s'inspirait d'aucune politique définie. La question : attaque ou défense, n'existait pas pour elle. La bataille de décembre a eu le seul avantage de poser clairement cette question, mais au cours de la lutte seulement, et non à ses débuts. Quant à la réponse qu'il convenait d'y apporter, l'insurrection de décembre a témoigné de la même faiblesse que celle de janvier. Si les révolutionnaires de Moscou avaient, dés le début, appliqué une politique d'offensive, si dés le début, ils avaient, par exemple, attaqué la gare Nikolaevski et s'en étaient emparés, il va sans dire que l'insurrection aurait duré plus longtemps et qu'elle aurait pris une tournure plus favorable. Ou bien si les révolutionnaires lettons, par exemple, avaient appliqué une énergique politique d'offensive et n'avaient pas hésité, ils auraient sans aucun doute commencé par s'emparer des batteries de canons, privant ainsi de tout appui l'administration, qui a d'abord laissé les révolutionnaires s'emparer des villes, puis, reprenant l'offensive, a reconquis grâce à ses canons les localités qu'elle avait perdues[ii]. On peut en dire autant des autres villes. Marx déclarait avec raison : dans une insurrection, c'est l'audace qui triomphe, et ne peut être audacieux jusqu'au bout que celui qui applique la politique de l'offensive.

Voilà à quoi on peut imputer le recul du prolétariat à la mi-décembre.

Si la paysannerie et les troupes, dans leur grande masse, ne se sont pas jointes à la bataille de décembre ; si cette dernière a même provoqué le mécontentement de certains milieux "démocratiques", c'est qu'elle n'a eu ni la force ni la durée, si nécessaires à l'extension de l'insurrection et à sa victoire.

Ce que nous devons faire aujourd'hui, nous, social-démocrates de Russie, ressort clairement de ce qui précède.

Premièrement, notre tâche est d'achever l'oeuvre que nous avons commencée : créer un parti un et indivisible. Les conférences de la "majorité" et de la "minorité"pour toute la Russie ont déjà élaboré les principes d'organisation pour cette unification. Elles ont adopté la formule de Lénine sur les conditions d'admission au parti et le principe du centralisme démocratique. Les centres idéologiques et pratiques ont déjà fusionné, la fusion des organisations locales est à peu près achevée. Il ne faut plus qu'un congrès d'unification qui consacrera officiellement cette unification de fait et nous donnera de la sorte un Parti ouvrier social-démocrate de Russie, un et indivisible. Notre tâche est de contribuer à cette oeuvre qui nous est si chère, et de préparer avec soin le congrès d'unification qui, on le sait, va se tenir prochainement.

Notre tâche consiste, deuxièmement, à aider le parti à organiser l'insurrection armée et à participer activement à cette oeuvre sacrée, à y travailler sans relâche. Notre tâche consiste à multiplier les détachements rouges, à les instruire et à les souder les uns aux autres ; notre tâche consiste à nous procurer des armes par les armes, à étudier la disposition des édifices publics, à dénombrer les forces de l'ennemi, à en reconnaître les points forts et les points faibles, et à dresser en conséquence le plan de l'insurrection. Notre tâche consiste à faire une propagande systématique en faveur de l'insurrection dans l'armée et à la campagne, notamment dans les villages situés près de villes, à armer les éléments sûrs de ces villages, etc..., etc...

Notre tâche, en troisième lieu, consiste à rejeter toute hésitation, à condamner toute indécision, à pratiquer résolument une politique d'offensive...

En un mot, un parti cohérent, une insurrection organisée par le parti et une politique d'offensive, voilà ce qu'il nous faut aujourd'hui pour que triomphe l'insurrection.

Et cette tâche devient d'autant plus pressante, d'autant plus impérieuse, que la famine dans les campagnes et la crise industrielle dans les villes s'aggravent et s'étendent.

Un doute s'est glissé, à ce qu'il paraît, dans quelques esprits quant à la justesse de cette vérité élémentaire, et ces camarades répètent, découragés : que peut faire le parti, si uni soit-il, s'il est incapable de rassembler autour de lui le prolétariat ? Or, le prolétariat est écrasé, il a perdu l'espoir et n'est nullement disposé à faire preuve d'initiative ; nous devons donc, disent-ils, attendre maintenant le salut de la campagne, c'est de là que doit venir l'initiative, etc... Force est de constater que les camarades qui raisonnent ainsi se trompent lourdement. Le prolétariat n'est nullement écrasé, car son écrasement signifierait sa mort ; au contraire, il vit toujours et se renforce de jour en jour. Il n'a reculé que pour mieux rassembler ses forces et engager ensuite la lutte finale contre le gouvernement tsariste.

Quand, le 15 décembre, le Soviet des députés ouvriers de Moscou, — de ce Moscou qui a dirigé en fait l'insurrection de décembre, — déclarait publiquement : nous suspendons la lutte pour nous préparer sérieusement et brandir à nouveau le drapeau de l'insurrection, il traduisait la pensée profonde de l'ensemble du prolétariat de Russie.

Si néanmoins certains camarades contestent les faits, s'ils ne fondent plus leurs espoirs sur le prolétariat et se raccrochent maintenant à la bourgeoisie rurale, il est permis de se demander : à qui avons-nous à faire, à des socialistes-révolutionnaires ou à des social-démocrates, car pas un social-démocrate ne mettrait en doute cette vérité que le prolétariat des villes est le dirigeant effectif (et non seulement idéologique) de la campagne.

On nous a assuré à un moment donné, qu'après le 17 octobre l'autocratie était écrasée, mais nous ne l'avons pas cru non plus, car l'écrasement de l'autocratie aurait signifié sa mort ; or, loin d'être morte, elle a rassemblé de nouvelles forces pour une nouvelle attaque. Nous disions que l'autocratie n'avait fait que reculer. Il s'est trouvé que c'est nous qui avions raison...

Non, camarades ! Le prolétariat de Russie n'est pas écrasé ; il a simplement reculé, et il se prépare maintenant à de nouvelles et glorieuses batailles. Il n'abaissera pas son drapeau rougi de sang, il ne cèdera à personne la direction de l'insurrection ; il sera le seul guide qualifié de la Révolution russe.

7 janvier 1906.

Publié d'après le texte de la brochure éditée

par le Comité de l'Union caucasienne du P.O.S.D.R.

Traduit du géorgien.

[i] Gapone (1872-1906) : pope et agent provocateur qui avait créé à Pétersbourg, en 1904, une organisation ouvrière contrôlée par la police. Lors de la grève de l'usine Poutilov, il conduisit, le 9 (22) janvier 1905, devant le Palais d'Hiver les ouvriers qui devaient remettre au tsar une pétition : Gapone entendait aider l'Okhrana à provoquer le massacre. La troupe tira : plus de mille ouvriers furent tués en ce "dimanche sanglant". Gapone s'échappa, se réfugia en France, revint en décembre 1905 à Pétersbourg où il fut exécuté par les socialistes-révolutionnaires. (N.T.).

[ii] En décembre 1905, des détachements armés d'ouvriers, de salariés agricoles et de paysans insurgés s'emparèrent de Tukums, Talsi, Rujene, Friedrichstadt et d'autres villes de Lettonie. Une guerre de partisans commença contre les troupes du tsar. En janvier 1906, les soulèvements de Lettonie furent écrasés par les expéditions punitives que dirigeaient notamment les généraux tsaristes Orlov et Sologoub. (N.R.).

 

 

Sur la situation actuelle.


(Discours prononcé à la quinzième séance du IVe congrès du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, le 17 (30) avril 1906.)


Ce n'est un secret pour personne que, dans le développement de la vie sociale et politique de la Russie, deux chemins se dessinent : celui des pseudo-réformes et celui de la révolution. De même, il est évident que les gros industriels et les grands propriétaires fonciers, avec le gouvernement tsariste à leur tête, prennent le premier chemin, tandis que la paysannerie révolutionnaire et la petite bourgeoisie, avec le prolétariat à leur tête, prennent le second. La crise qui s'étend dans les villes et la famine dans les campagnes rendent inévitables une nouvelle explosion. Les hésitations sont donc en l'occurrence inadmissibles : ou bien la révolution monte, et nous ne devons la mener à son terme, ou bien elle décroît, et nous ne pouvons ni ne devons nous assigner une pareille tâche. Roudenko a tort de penser que cette façon de poser le problème n'est pas dialectique. Roudenko cherche une voix médiane ; il veut dire que la révolution monte et ne monte pas, qu'il faut la mener à son terme et qu'il ne le faut pas, car, selon lui, la dialectique oblige précisément à poser ainsi la question ! C'est autrement que nous comprenons la dialectique de Marx...

Ainsi, nous sommes à la veille d'une nouvelle explosion, la révolution monte, et nous devons la mener à son terme. Nous sommes tous d'accord là-dessus. Mais dans quelles conditions pouvons-nous et devons-nous le faire : dans celles de l'hégémonie du prolétariat ou de l'hégémonie de la démocratie bourgeoise ? C'est là que commence la divergence fondamentale.

Déjà dans Deux dictatures, le camarade Martynov déclarait que l'hégémonie du prolétariat dans la révolution bourgeoise actuelle est une utopie dangereuse. La même idée perce dans son discours d'hier. Les camarades qui l'ont applaudi sont, sans doute, d'accord avec lui. S'il en est ainsi, si, d'après les camarades menchéviks, il nous faut non pas l'hégémonie du prolétariat, mais l'hégémonie de la bourgeoisie démocratique, il va de soi que nous ne devons prendre de part active et directe ni à l'organisation de l'insurrection armée, ni à la prise du pouvoir. Tel est le "schéma" des menchéviks.

Au contraire, si les intérêts de classe du prolétariat conduisent à son hégémonie, si le prolétariat doit marcher, non en queue, mais à la tête de la révolution en cours, il va de soi que le prolétariat ne peut renoncer ni à une participation active à l'organisation de l'insurrection armée, ni à la prise du pouvoir. Tel est le "schéma" des bolchéviks.

Ou bien l'hégémonie du prolétariat, ou bien l'hégémonie de la bourgeoisie démocratique, voilà comment se pose la question dans le parti, voilà sur quoi portent nos divergences.

Procès-verbaux du Congrès d'unification du

Parti ouvrier social-démocrate de Russie

tenu à Stockholm, en 1906.

Moscou, 1907, p. 187.


 

 

 

la défensive est la mort de toute insurrection armée...

Marx et Engels à propos de l'insurrection.

13 juillet 1906.

Le menchévik N. Kh.[1] sait qu'avec de l'audace on prend les villes et... il a l'audace d'accuser une fois de plus les bolchéviks de blanquisme (voir la Simartlé[2], n°7).

Certes il n'y a là rien d'étonnant. Les opportunistes d'Allemagne, Bernstein et Vollmar, traitent depuis longtemps Kautsky et Bebel de blanquistes. Les opportunistes de France, Jaurès et Millerand, accusent depuis longtemps Guesde et Lafargue de blanquisme et de jacobinisme. Cependant la monde entier sait que Bernstein, Millerand, Jaurès et les autres sont des opportunistes, qu'ils trahissent le marxisme, tandis que Kautsky, Bebel, Guesde, Lafargue et les autres sont des marxistes révolutionnaires. Qu'y a-t-il d'étonnant à ce que les opportunistes de Russie et leur disciple N. Kh. imitent les opportunistes d'Europe et nous traitent de blanquistes ? Cela signifie seulement que les bolchéviks, tout comme Kautsky et Guesde, sont des marxistes révolutionnaires[3].

Nous aurions pu arrêter là notre entretien avec N. Kh. Mais il "approfondit" le problème et s'efforce de prouver qu'il a raison. Ecoutons-le donc, pour ne pas le blesser.

N. Kh. n'est pas d'accord avec l'opinion suivante des bolchéviks :

Disons[4] que le peuple des villes est pénétré de haine contre le gouvernement[5], il peut se soulever pour la lutte, si l'occasion s'en présente. Cela signifie que, quantitativement, nous sommes déjà prêts. Mais ce n'est pas encore suffisant. Pour que l'insurrection triomphe, il faut établir à l'avance un plan de lutte, élaborer à l'avance une tactique de combat ; il faut disposer de détachements organisés, etc... (Voir l'Akhali Tskhovréba, n°6).

N. Kh. n'est pas d'accord. Pourquoi ? parce que c'est, selon lui, du blanquisme ! Ainsi N. Kh. ne veut ni d'une "tactique de combat", ni de "détachements organisés", ni d'une action organisée : tout cela, paraît-il, est accessoire et superflu. Les bolchéviks disent que "la haine seule à l'égard du gouvernement ne suffit pas", que la conscience seule "ne suffit pas", qu'il faut encore "des détachements et une tactique de combat". Tout cela, N. Kh. le nie et le qualifie de blanquisme.

Retenons ce point et poursuivons.

N. Kh. n'aime pas l'idée suivante de Lénine :

Nous devons retenir l'expérience des insurrections de Moscou, du Donetz, de Rostov et d'ailleurs, nous devons diffuser cette expérience, préparer avec ténacité et patience de nouvelles forces de combat, les instruire et les aguerrir dans une série d'opérations de partisans. Peut-être la nouvelle explosion ne se produira-t-elle pas encore au printemps, mais son heure arrive, et, probablement, elle n'est plus très éloignée. Elle doit nous trouver armés, organisés militairement, prêts à une action offensive résolue. (Voir les Partïinyé Izviestia)[6].

N. Kh. n'est pas d'accord avec cette pensée de lénine. pourquoi ? Parce que, selon lui, c'est du blanquisme !


Ainsi, d'après N. Kh., nous ne devons pas "retenir l'expérience de l'insurrection de décembre" et nous ne devons pas "la diffuser". Il est vrai que l'explosion approche, mais, d'après N. Kh., elle ne doit pas "nous trouver armés", nous ne devons pas nous préparer à une "action offensive résolue". Pourquoi ? Sans doute parce que nous vaincrons plus vite désarmés et sans préparation ! Les bolchéviks disent qu'on peut s'attendre à une explosion et que, par conséquent, notre devoir est de nous y préparer, tant au point de vue de la conscience qu'au point de vue de l'armement. N. Kh. sait qu'on peut s'attendre à une explosion, mais il n'admet rien d'autre qu'une propagande verbale ; aussi met-il en doute et juge-t-il superflue la nécessité de s'armer. Les bolchéviks disent qu'il faut introduire la conscience et l'esprit d'organisation dans une insurrection qui a éclaté spontanément et sporadiquement. N. Kh. ne reconnaît pas non plus cette nécessité : c'est, selon lui, du blanquisme. Les bolchéviks disent qu'à un moment déterminé, une "action offensive résolue" est nécessaire. Ni l'esprit de résolution, ni l'action offensive ne plaisent à N. Kh. : tout cela est, selon lui, du blanquisme.

Retenons tous ces points et voyons ce que Marx et Engels pensaient de l'insurrection armée.

Voici ce qu'écrivait Marx dans la période de 1850 :

Une fois l'insurrection commencée, il faut agir avec une extrême résolution et passer à l'offensive. la défensive est la mort de toute insurrection armée... Il faut attaquer l'ennemi à l'improviste, tant que ses troupes sont encore dispersées ; il faut obtenir chaque jour des succès nouveaux, fussent-ils minimes ; il faut conserver l'ascendant moral conquis par le premier mouvement victorieux des insurgés ; il faut entraîner les éléments hésitants qui vont toujours vers ceux qui sont les plus forts et se mettent toujours du côté le plus sûr ; il faut contraindre l'ennemi à reculer, avant qu'il ait pu rassembler ses forces contre cous. En un mot, agissez selon les paroles de Danton, le plus grand maître de la tactique révolutionnaire que nous connaissions : De l'audace, encore de l'audace, toujours de l'audace. (Voir Karl Marx : Esquisses historiques, p. 95[7]).

Ainsi parle le plus grand marxiste, Karl Marx.

Comme on le voit, d'après Marx, quiconque veut la victoire de l'insurrection doit prendre le chemin de l'offensive. Or, nous savons que celui qui choisit le chemin de l'offensive., doit avoir des armes, des connaissances militaires et des détachements entraînés, — faute de quoi l'offensive est impossible. Quant aux actions offensives audacieuses, elles sont pour Marx la chair et le sang de toute insurrection. N. Kh., lui, raille et les actions offensives audacieuses, et la politique d'offensive, et les détachements organisés, et la diffusion des connaissances militaires — tout cela, selon lui, c'est du blanquisme ! Il s'ensuit que N. Kh. est un marxiste, et que Marx est un blanquiste ! Pauvre Marx ! S'il pouvait sortir de sa tombe et écouter le bafouillage de N. Kh. !

Et que dit Engels de l'insurrection ? Engels, parlant de l'insurrection espagnole dans une de ses brochures, répond en ces termes aux anarchistes :

Cette insurrection, bien que stupidement commencée, aurait eu encore de grandes chances de succès si elle avait été dirigée de façon tant soit peu raisonnable, ne fût-ce qu'à la manière de ces mutineries militaires espagnoles où la garnison d'une ville se soulève, marche sur la ville voisine, entraîne derrière elle la garnison cette ville déjà travaillée par avance et, grandissant comme une avalanche, se précipite sur la capitale, jusqu'à ce que le succès d'une bataille ou le passage à ses côtés des troupes envoyées contre elle décide de la victoire. Une telle méthode était alors particulièrement indiquée. partout les insurgés s'étaient depuis longtemps déjà organisés en bataillons de volontaires [vous entendez, camarade, Engels parle de bataillons !]. La discipline, sans doute, y était mauvaise, mais certainement pas pire que celle qui régnait dans les débris de la vieille armée espagnole, presque partout en désagrégation. Les seules troupes sur lesquelles le gouvernement pouvait compter étaient les gendarmes (guardias civiles), mais elles se trouvaient dispersées dans tout le pays. Il fallait avant tout empêcher les détachements de gendarmes de se concentrer ; or on ne pouvait y parvenir qu'en attaquant et en osant sortir à découvert... [attention, attention, camarades !] Si l'on voulait vaincre, il n'y avait pas d'autre moyen...

Ensuite Engels tance vertement les bakouninistes qui érigeaient en principe ce qu'on aurait pu éviter :

à savoir le fractionnement et la dispersion des forces révolutionnaires, qui ont permis aux mêmes troupes gouvernementales d'écraser une insurrection après l'autre. (Voir les Bakouninistes au travail d'Engels[8].)

Ainsi parle le marxiste bien connu Friedrich Engels...

Des bataillons organisés, une politique d'offensive, l'organisation de l'insurrection, l'union des différentes insurrections — voilà ce qui, d'après Engels, est nécessaire pour faire triompher l'insurrection.

Il s'ensuit que N. Kh. est un marxiste, et Engels un blanquiste ! Pauvre Engels !

Comme on le voit, N. Kh. ne connaît pas le point de vue de Marx et d'Engels sur l'insurrection.

Si ce n'était que cela ! Nous déclarons que la tactique préconisée par N. Kh. diminue et, en réalité, nie l'importance de l'armement, des détachements rouges, des connaissances militaires. Cette tactique est celle d'une insurrection sans armes. Cette tactique nous conduit à la "défaite de décembre". Pourquoi, en décembre, n'avions-nous ni armes, ni détachements, ni connaissances militaires, etc... ? Parce que la tactique de camarades comme N. Kh. était fort répandue dans le parti...

Or, le marxisme et la vie réelle condamnent tous deux cette tactique sans armes.

Ainsi parlent les faits.

L'Akhali Tskhovréba [la Vie Nouvelle],

n°19, 13 juillet 1906.


 

 

 

"L'union de la bourgeoisie ne peut être ébranlée que par l'union du prolétariat".

Karl Marx.

La lutte des classes.

14 novembre 1906.


La vie actuelle est bien compliquée ! Ce n'est, partout que classes et groupes divers : grande, moyenne et petite bourgeoisie ; grands, moyens et petits féodaux ; apprentis, manoeuvres et ouvriers d'usines qualifiés ; haut, moyen et bas clergé ; haute, moyenne et petite bureaucratie ; intellectuels de toute sorte, et d'autres groupes encore, tel est le tableau bigarré que présente notre vie !

Mais ce qui est non moins évident, c'est que plus la vie se développe, et plus clairement s'affirment dans cette vie compliquée deux tendances fondamentales, plus nettement cette vie compliquée se divise en deux camps opposés : celui des capitalistes et celui des prolétaires. Les grèves économiques de janvier (1905) ont montré clairement que la Russie se divise effectivement en deux camps. Les grèves de novembre à Pétersbourg (1905) et les grèves de juin-juillet dans toute la Russie (1906) ont mis aux prises les chefs de l'un et de l'autre camp ; ce faisant, elles ont mis à nu les contradictions de classes actuelles. Depuis lors, le camps des capitalistes veille jour et nuit ; il se livre à une préparation fiévreuse et incessante : des unions locales de capitalistes se créent, les unions locales se groupent en unions régionales, les unions régionales en unions panrusses ; on fonde des caisses et des journaux ; on convoque des conférences et des congrès panrusses de capitalistes...

C'est ainsi que les capitalistes s'organisent en une classe distincte pour mater le prolétariat.

D'un autre côté le camp des prolétaires veille, lui aussi. Ici également on se prépare fiévreusement à la bataille qui vient. Malgré les poursuites de la réaction, ici également on fonde des syndicats locaux ; les syndicats locaux se groupent en syndicats régionaux ; on fonde des caisses syndicales ; la presse syndicale se développe ; on convoque des congrès et des conférences de syndicats ouvriers pour toute la Russie...

Comme on le voit, les prolétaires s'organisent, eux aussi, en une classe distincte pour mater l'exploitation.

Il fut un temps où "le calme et la tranquillité" régnaient dans la vie. Alors, on ignorait ces classes et leurs organisations. Bien entendu, il y avait également lutte à l'époque, mais cette lutte présentait un caractère local, et non un caractère de classe généralisé : les capitalistes n'avaient pas d'union à eux, et chacun d'eux était obligé de venir à bout de "ses" ouvriers par ses propres forces. Les ouvriers non plus n'avaient pas de syndicats ; en conséquence, ceux de chaque usine ne pouvaient compter que sur leurs propres forces. Les organisations social-démocrates locales dirigeaient, il est vrai, la lutte économique des ouvriers, mais chacun conviendra que cette direction était faible et occasionnelle : les organisations social-démocrates n'arrivaient pas même à régler les affaires du parti.

Les grèves économiques de janvier ont marqué un tournant. Les capitalistes se sont inquiétés et ont commencé à organiser des unions locales. Des unions de capitalistes de Pétersbourg, de Moscou, de Varsovie, de Riga et d'autres villes ont vu le jour à la suite des grèves de janvier. Quant aux capitalistes des industries du pétrole, du manganèse, du charbon et du sucre, ils ont transformé leurs anciennes unions "pacifiques" en unions "de lutte" et se sont mis à fortifier leurs positions. Mais les capitalistes ne s'en sont pas tenus là. Ils ont décidé de constituer une union pour toute la Russie ; et voilà qu'en mars 1905, sur l'initiative de Morozov, ils se sont réunis en un congrès général à Moscou. Ce fut le premier congrès panrusse des capitalistes. Ils y ont conclu un accord, par lequel ils s'engagent à ne faire aucune concession aux ouvriers sans s'être concertés au préalable et, "dans les cas extrêmes", à déclarer le lock-out[1]. Dés lors commence une lutte acharnée des capitalistes contre les prolétaires. Dés lors commence en Russie une série de grands lock-outs. Pour lutter sérieusement, il faut une union sérieuse, et les capitalistes décidèrent de s'assembler encore une fois pour fonder une union plus étroite. C'est ainsi que trois mois après le premier congrès était convoqué à Moscou un second congrès panrusse des capitalistes (juillet 1905). Ils y ont confirmé les résolutions de leur premier congrès ; ils ont reconnu la nécessité des lock-outs et nommé un bureau qui devait élaborer leurs statuts et s'occuper de la convocation d'un nouveau congrès. Entre temps, les résolutions des congrès étaient mises en application. Les faits ont montré que les capitalistes appliquaient exactement leurs résolutions. Si l'on se rappelle les lock-outs déclarés par les capitalistes à Riga, Varsovie, Odessa, Moscou et dans d'autres grandes villes ; si l'on se rappelle les journées de novembre où 72 capitalistes menacèrent d'un lock-out impitoyable 200.000 ouvriers pétersbourgeois, on comprendra facilement quelle force importante représente l'union panrusse des capitalistes et avec quelle exactitude ils appliquent les résolutions de leur union. Puis, après le deuxième congrès, les capitalistes en ont convoqué encore un autre (janvier 1906) ; enfin, en avril de cette année, a eu lieu le congrès constituant des capitalistes de Russie, qui a adopté un statut unique et élu le Bureau central. D'après les journaux, ce statut est déjà approuvé par le gouvernement.

Ainsi, il est hors de doute que la grande bourgeoisie de Russie s'est désormais organisée en une classe distincte ; elle possède ses organisations à l'échelle locale, régionale et centrale et elle peut mobiliser les capitalistes de toute la Russie d'après un plan d'ensemble.

Baisse des salaires, prolongation de la journée de travail, affaiblissement du prolétariat et destruction de ses organisations : tels sont les but que s'assigne l'union générale des capitalistes.

En même temps grandissait et se développait le mouvement syndical des ouvriers. Les grèves économiques de janvier 1905 ont eu, ici aussi, leur effet. Le mouvement a pris un caractère de masse, ses revendications se sont élargies et, avec le temps, il est devenu clair que les organisations social-démocrates ne pouvaient simultanément conduire les affaires du parti et les affaires syndicales. Une sorte de division du travail entre le parti et les syndicats s'imposait. Il devenait nécessaire que les affaires du parti fussent réglées par les organisations du parti, et les affaires syndicales par les syndicats. C'est alors qu'a commencé l'organisation des syndicats. A Moscou, Pétersbourg, Varsovie, Odessa, Riga, Kharkov, Tiflis, partout se sont créés des syndicats. Il est vrai que la réaction y faisait obstacle, mais les nécessités du mouvement l'ont emporté et les syndicats se sont multipliés. Peu après les syndicats locaux, ont apparu des syndicats régionaux et enfin, en septembre de l'année dernière, on a convoqué jusqu'à une conférence des syndicats de toute la Russie. Ce fut la première conférence des syndicats ouvriers. Elle a eu pour résultat, entre autres, de rapprocher les syndicats des différentes villes ; enfin, elle a élu un Bureau central qui devait préparer la convocation d'un congrès général des syndicats. Vinrent les journées d'octobre, et les forces des syndicats doublèrent. Les syndicats locaux et, enfin, les syndicats régionaux, grandissaient chaque jour. Il est vrai que la "défaite de décembre" a freiné sensiblement la création de syndicats ; mais, par la suite, le mouvement syndical s'est remis à flot et a si bien progressé qu'en février de cette année, une deuxième conférence des syndicats a été convoquée avec une représentation beaucoup plus large et plus complète qu'à la première conférence. La conférence a reconnu la nécessité de créer des centres locaux et régionaux, de même qu'un centre pour toute la Russie; elle a élu une "commission d'organisation", chargée de convoquer le prochain congrès de Russie, et adopté des résolutions sur les questions urgentes du mouvement.

Ainsi, malgré le déchaînement de la réaction, les prolétaires s'organisent sans aucun doute, eux aussi, en une classe distincte ; ils fortifient inlassablement leurs organisations syndicales à l'échelle locale, régionale et centrale ; ils s'attachent avec la même énergie à grouper contre les capitalistes leurs innombrables frères.

Augmenter les salaires, diminuer la journée de travail, améliorer les conditions de travail, mettre un frein à l'exploitation et faire échec aux unions des capitalistes, tels sont les buts que s'assignent les syndicats ouvriers.

Ainsi, la société moderne se trouve scindée en deux vastes camps ; chacun de ces camps s'organise un une classe distincte ; la lutte des classes allumée entre eux s'approfondit et se renforce chaque jour, et autour de ces deux camps se rassemblent tous les autres groupes.

Marx disait que toute la lutte des classes est une lutte politique. Cela signifie que si, aujourd'hui, les prolétaires et les capitalistes soutiennent les uns contre les autres une lutte économique, demain ils seront obligés de soutenir également une lutte politique et de défendre ainsi leurs intérêts de classe sur un double front de lutte. Les capitalistes ont leurs intérêts professionnels particuliers. Et c'est pour sauvegarder ces intérêts que leurs organisations économiques existent. Mais en plus de leurs intérêts professionnels particuliers, ils ont encore des intérêts de classe généraux, qui visent à renforcer le capitalisme. C'est pour défendre ces intérêts généraux qu'ils ont besoin d'une lutte politique et d'un parti politique. Les capitalistes de Russie ont tranché cette question très simplement : ils ont vu que le seul parti défende "ouvertement et sans peur" leurs intérêts est le parti des octobristes ; aussi ont-ils décidé de se grouper autour de ce parti et de se soumettre à sa direction idéologique. Depuis lors, les capitalistes mènent leur lutte politique sous la direction idéologique de ce parti ; avec son appui, ils exercent une influence sur le gouvernement actuel (qui interdit les associations ouvrières, mais se hâte, en revanche,de sanctionner les unions des capitalistes), ils font élire ses candidats à la Douma, etc...

Ainsi, lutte économique à l'aide des unions, lutte politique générale sous la direction idéologique du parti octobriste : telle est la forme que revêt aujourd'hui la lutte de classe de la grande bourgeoisie.

De l'autre côté, dans le mouvement de classe du prolétariat, des phénomènes analogues s'observent à l'heure actuelle. Pour défendre les intérêts professionnels des prolétaires, on fonde des syndicats qui luttent pour l'augmentation des salaires, la diminution de la journée de travail, etc...

Cependant, en plus de leurs intérêts professionnels, les prolétaires ont encore des intérêts de classe généraux qui tendent à la révolution socialiste et à l'instauration du socialisme. Or, il est impossible d'instaurer la révolution socialiste tant que le prolétariat n'aura pas conquis le pouvoir politique, en tant que classe une et indivisible. C'est pour cette raison que le prolétariat a besoin d'une lutte politique et d'un parti politique, qui assume la direction idéologique de son mouvement politique. Sans doute, les syndicats ouvriers sont, pour la plupart, sans-parti et neutres. Mais cela signifie simplement qu'ils ne sont indépendants du parti qu'en ce qui concerne les finances et l'organisation, c'est-à-dire qu'ils ont leurs propres caisses, leurs propres dirigeants, qu'ils tiennent leurs propres congrès et ne sont pas obligés, officiellement, de se soumettre aux décisions des partis politiques. Quant à la dépendance idéologique des syndicats à l'égard de tel ou tel parti politique, elle doit absolument exister, et elle ne peut pas ne pas exister pour la raison, entre autres, que les syndicats comprennent des membres de différents partis, et ceux-ci ne manqueront pas d'y apporter leurs convictions politiques. Il est clair que si le prolétariat ne peut se passer de lutte politique, il ne peut pas davantage se passer de la direction idéologique de tel ou tel parti politique. Bien plus, il doit lui-même rechercher un parti capable de conduire dignement ses syndicats jusqu'à la "terre promise", jusqu'au socialisme. Mais là , le prolétariat doit se tenir sur ses gardes et agir avec circonspection. Il doit étudier attentivement le bagage idéologique des partis politiques et accepter librement la direction idéologique du parti qui défendra ses intérêts de classe avec courage et esprit de suite, qui tiendra plus haut le drapeau rouge du prolétariat et le conduira hardiment à la domination politique, à la révolution socialiste.

Jusqu'à présent, ce rôle est rempli par le Parti ouvrier social-démocrate de Russie ; par conséquent, le devoir des syndicats est d'accepter sa direction idéologique.

Comme on le sait, c'est aussi ce qui se passe en fait.

Donc, batailles économiques à l'aide des syndicats, attaques politiques sous la direction idéologique de la social-démocratie : telle est la forme que revêt aujourd'hui la lutte de classe du prolétariat.

Il est hors de doute que la lutte de classe s'intensifiera sans cesse. Le devoir du prolétariat est d'introduire dans sa lutte un plan systématique et l'esprit d'organisation. Pour cela, il est indispensable de renforcer les syndicats et de les unir : sous ce rapport, un congrès général des syndicats de Russie pourrait être d'une grande utilité. Non pas "un congrès ouvrier sans-parti", mais un congrès des syndicats ouvriers, voilà ce qu'il nous faut aujourd'hui pour que le prolétariat s'organise en une classe une et indivisible. D'autre part, le prolétariat doit s'appliquer par tous les moyens à consolider et à renforcer le parti qui assumera la direction idéologique et politique de sa lutte de classe.

L'Akhali Droéba [le Temps nouveau][2]

n°1, 14 novembre 1906.

Signé : K...

Traduit du géorgien.

[1] Le lock-out est une grève des patrons qui ferment intentionnellement leurs usines pour briser la résistance des ouvriers et enterrer leurs revendications. (J.S.).

[2] L'Akhali Droéba [le Temps nouveau], hebdomadaire syndical légal, parut en géorgien, à Tiflis, du 14 novembre 1906 au 8 janvier 1907, sous la direction de J. Staline, M.. Tskhakaïa et M. Davitachvili. Il fut interdit par ordre du gouverneur de Tiflis


 

 

 

"Bloody Sunday"

January 9, 1905

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Eternal glory to The Potemkin.

 

Eisenstein - Video - Russian Revolution 1905

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VIDEOS

The first revolution of 1905

(Video)

 

Heroic Presnya .1905

(Video - Historical and Memorial Museum "Presnya".)

 

The first revolution of 1905

(pictures - video)

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Bloody Sunday January 9, 1905

(pictures - video

 

 

 

en langue allemande

Les enseignements de l'insurrection en Russie en 1905

écrite le 6 Mars, 2005

WOLFGANG EGGERS



Extrait du manuel

à propos les principes marxistes-léninistes de

science militaire


Über die Frage des Aufstandes muss man ernsthaft, ohne liberales Gekicher sprechen, wie Lenin sich einmal ausdrückte.

Einer offenen Behandlung der Frage des Aufstandes auszuweichen – das ist von jeher und stets das Bestreben unserer Opportunisten gewesen“ (Lenin, Band 11, Seite 147).

Der Aufstand

Der Marxismus-Leninismus untersucht die Frage des Aufstandes methodisch mit Hilfe des dialektischen und historischen Materialismus. Er analysiert die Bedingungen des wirklichen Aufstandes, wie er geführt wurde und geführt wird. Wer nimmt den Aufstand in Angriff und wer vollzieht ihn? Die marxistisch-leninistische Methode verlangt festzustellen, welche Interessen welcher Klassen den Umsturz erfordern, welche materiellen Bedingungen den revolutionären Aufstand hervorrufen, welche Zusammenhänge und Beziehungen zwischen dem „zu Stürzenden“ und den „Stürzenden“ bestehen. Man darf das ABC des Marxismus-Leninismus nicht vergessen und muss zuallererst auf Grund der tatsächlich vorhandenen revolutionären Bewegung festzustellen versuchen, welche Klassen durch den Gang der revolutionären Bewegung selbst, häufig unabhängig von ihrem „Bewusstsein“ gezwungen werden, die Machtinstitutionen zu stürzen, die ihnen im Wege stehen. Die Geschichte der Aufstände in allen Ländern der Welt enthält genügend Beispiele wie dort die Machtinstitutionen gestürzt wurden und die uns also verallgemeinernd dabei hilft, über den weltrevolutionären, völligen Sturz der zentralen Macht des Weltimperialismus nachzudenken und die richtigen Schlussfolgerungen und Lehren zu ziehen. Die marxistisch-leninistische militärische Wissenschaft beschäftigt sich also mit den militärischen Gesetzen internationaler Aufstände.

Lenin lehrte: Es ist einer Arbeiterpartei unwürdig, mit dem Aufstand zu spielen“; „Zum Aufstand aufzurufen, ohne sich militärisch ernsthaft auf ihn vorzubereiten, ohne an ihn zu glauben, wäre ein unwürdiges Spiel mit dem Aufstand“ (Lenin, Band 10, Seite 134 und 135).

Vorzeitige Aufstandsversuche wären der Gipfel der Unvernunft. Die proletarische Avantgarde muss begreifen, dass die grundlegenden Voraussetzungen für einen reichtzeitigen – d.h. siegreichen – bewaffneten Aufstand in Russland die Unterstützung der Arbeiterklasse durch die demokratische Bauernschaft und die aktive Beteiligung der Armee sind. (...) Ohne eine illegale Partei lässt sich diese Arbeit nicht durchführen und hat es gar keinen Zweck darüber zu sprechen. (...) Das Anwachsen der Massenstreiks, die Einbeziehung anderer Klassen in den Kampf, der Zustand der Organisationen, die Stimmung der Massen – all das wird von selbst den Moment zeigen, da sich alle Kräfte im einmütigen, entschlossenen, offensiven, rückhaltlos kühnen Vorstoß der Revolution gegen die Zarenmonarchie werden vereinigen müssen. Ohne siegreiche Revolution wird es in Russland keine Freiheit geben. Ohne Sturz der Zarenmonarchie durch den Aufstand des Proletariats und der Bauernschaft wird es in Russland keine siegreiche Revolution geben“ (Lenin, Band 18, Seite 98/99).

Aufstand – das ist ein sehr großes Wort. Die Aufforderung zum Aufstand ist eine äußerst ernste Aufforderung. Je komplizierter die Gesellschaftsordnung wird, je höher die Organisation der Staatsmacht und je vollkommener die Militärtechnik ist, desto unzulässiger ist es, eine solche Losung leichtsinnig auszugeben. Und wir haben mehr als einmal gesagt, dass die revolutionären Sozialdemokraten die Aufstellung dieser Losung seit langem vorbereitet, sie aber als direkte Aufforderung erst dann ausgegeben haben, als es keinen Zweifel mehr geben konnte über den Ernst, die Breite und die Tiefe der revolutionären Bewegung, keinen Zweifel darüber, dass die Dinge im wahren Sinne dieses Wortes ihrer Entscheidung zutreiben. Mit großen Worten muss man behutsam umgehen. Die Schwierigkeiten, sie in große Taten umzusetzen, sind kolossal. Doch eben deshalb wäre es unverzeihlich, wollte man über die Schwierigkeiten mit Phrasen hinweggehen (...)“ (Lenin, Band 9, Seite 366). „Diese Losung darf nicht ausgegeben werden, solange die allgemeinen Bedingungen des Umsturzes nicht herangereift sind, solange die Erregung und die Bereitschaft der Massen zur Tat nicht klar zu Tage getreten sind und solange die äußeren Umstände nicht zu einer offenkundigen Krise geführt haben. Ist aber eine solche Losung erst einmal aufgestellt, so wäre es geradezu schmählich, vor ihr wieder zurückzuschrecken und sich wieder mit der moralischen Kraft, mit einer der Bedingungen, die dem Aufstand den Boden bereiten, mit einem der `möglichen Übergänge`[Lenin meint hier die friedlichen, opportunistischen Übergänge – Anmerkung des Verfassers] usw.usf. zu begnügen. Nein, sind die Würfel einmal gefallen, so muss man alle Ausflüchte beiseite lassen, so muss man den breitesten Massen direkt und offen erklären, welches jetzt die praktischen Bedingungen des erfolgreichen Umsturzes sind“ (Lenin, Band 9, Seite 367-368).

Lenin definiert den Aufstand ( u.a.) als die energischste, die einheitlichste und zweckmäßigste `Antwort` des gesamten Volkes an die Regierung“ (Lenin, Band 5, Seite 537)... „im Augenblick der größten Kopflosigkeit der Regierung, im Augenblick der größten Erregung des Volkes“ (Lenin, Band 8, Seite 11). Lenin bezeichnete den bewaffneten Aufstandals die von der Bewegung erreichte höchste Form des Kampfes“ (Lenin, Band 10, Seite 135). Lenin definierte die Formen des Aufstandes als besondere Formen der Revolution (siehe Lenin, Band 11, Seite 342). Ferner:Aufstand ist Bürgerkrieg, ein Krieg aber erfordert eine Armee“ (Lenin, Band 9, Seite 214). „Die Losung des Aufstandes bedeutet, dass die Frage durch die materielle Kraft entschieden wird (...) nur die militärische Kraft“ (Lenin, Band 9, Seite 367). Welche Kräfte sind es aber, die zusammen die revolutionäre Armee bilden? Lenin zählte auf, woraus 1905 die militärischen Kräfte des Volkes bestanden:

1. aus dem bewaffneten Proletariat und der bewaffneten Bauernschaft, 2. aus den organisierten Vortrupps der Vertreter dieser Klassen, 3. aus den Truppenteilen, die bereit sind, auf die Seite des Volkes überzugehen. Das alles macht zusammen die revolutionäre Armee aus“ (Lenin, Band 9, Seite 365). Hier haben wir also die klassische marxistisch-leninistische Definition der Zusammensetzung der revolutionären Armee: Hammer, Sichel und Gewehr!!! Und davon lassen sich heute noch die marxistisch-leninistischen Parteien, die Kommunistische Internationale leiten, das ist in allen wichtigen Dokumenten ausgedrückt und hundertfach wiederholt worden: Wir können und dürfen die Hoffnung nicht aufgeben, dass es schließlich gelingen wird, die drei einzelnen Ströme von Aufständen – der Arbeiter, der Bauern und des Militärs – zum einheitlichen siegreichen Aufstand zusammenfließen zu lassen“ (Lenin, Band 10, Seite 106).

Der Aufstand pocht an die Tore, wenn die Revolution bereits herangereift ist, wenn die Offensive mit Volldampf eingesetzt hat und die Heranziehung der Reserven an die Avantgarde die entscheidende Bedingung für den Erfolg ist (Stalin, Band 6, Seite 138). Der Aufstand tritt in Erscheinung auf einer hohen Stufe der Entwicklung der Revolution, wenn die Stärke der revolutionären Kräfte einen solchen Höhepunkt erreicht haben, dass sie sich gewaltsam entladen müssen. Alle bisherigen Kampfformen, wie die wachsende Zahl und Größe von Massendemonstrationen in immer kürzeren Abständen und schließlich in Steigerung ihrer unmittelbaren Aufeinanderfolgen, ökonomische und politische Massenstreiks, Überschreitungen der Legalität, Zusammenstöße mit der Konterrevolution im ganzen Land ( Konzentration auf den Höhepunkt, Sammlung der Kräfte, ohne sich vorher schon von den Provokationen der Konterrevolution aufreiben zu lassen, Festsetzen von Teilaufständen, Herausbildung eines aufständischen Zentrums, Aufstand wächst in die Tiefe und in die Breite; einzelne Ausbrüche fügen sich zu dem Bild einer auflodernden Feuersbrunst zusammen!) , Generalstreik usw. usf. kulminieren, erhitzen sich, verschmelzen ineinander, um in ihren höchsten Aggregatzustand der Revolution, in den bewaffneten Volksaufstand direkt überzugehen und damit in eine qualitativ neue, auf dem Spitzpunkt des Klassenkampfes sprungartig umzuschlagen von einer Kraft, die sich schon nicht mehr ausschließlich auf das Abschütteln des unerträglich gewordenen Jochs, auf die Befreiungsbewegung von den alten Fesseln der Lohnsklaverei und des Massenelends, in eine Kraft, die sich im selben Moment ganz von selbst auf die Tagesordnung stellt: die neuen revolutionären Macht der Diktatur des Proletariats. Ob dieses Macht nun siegen oder wieder fallen wird, ist eine andere Frage, die von vielen Bedingungen abhängt. Entscheidend aber wird auf jeden Fall sein, wie das Proletariat seine Macht organisiert, worauf es sich stützt, wie es seine Macht festigt, inwieweit es sich eine Atempause gönnen kann, um seine enorm verausgabten Kräfte wieder zu reaktivieren und wie weit es auf der anderen Seite dem Gegener gelingt oder nicht gelingt, den Aufstand durch Sammlung und Konzentrierung seiner Kräfte und Reserven wieder niederzuschlagen. Das Schicksal der Weltgeschichte hängt in solchen dramtischen Situationen für den Bruchteil einer Sekunde sozusagen wie ein Zünglein an der Waage.

Niemand kann sich unbedingt verbürgen, dass er [Lenin meint hier den unvorbereiteten, spontanen, zersplitterten Aufstand – Anmerkung des Verfassers] bis zum umfassenden und einheitlichen bewaffneten Volksaufstand voranschreiten wird, denn das hängt sowohl vom Zustand der revolutionären Kräfte ab ( die man nur im Kampfe selbst ganz ermessen kann) als auch von der Haltung der Regierung und der Bourgeoisie sowie von einer Reihe anderer Umstände, die nicht genau errechnet werden können“ (Lenin, Band 9, Seite 57). Und Lenin betonte ferner,dass sich der revolutionäre Augenblick von den gewöhnlichen, alltäglichen, vorbereitenden historischen Zeitabschnitten eben dadurch unterscheidet, dass die Stimmung, die Erregung, die Überzeugung der Massen in der Aktion in Erscheinung treten müssen und tatsächlich in Erscheinung treten. Der vulgäre Revolutionarismus versteht nicht, dass auch das Wort eine Tat ist; dieser Grundsatz ist unbestreitbar in seiner Anwendung auf die Geschichte überhaupt oder auf jene Epochen der Geschichte, wenn es keine offene politische Aktion der Massen gibt, die ja durch keinerlei Putsch ersetzt oder künstlich hervorgerufen werden kann. Die Revolutionäre der Nachtrabpolitik verstehen nicht, dass zu einer Zeit, da der revolutionäre Augenblick angebrochen ist, da der alte `Überbau` in allen Fugen kracht, da die offene politische Aktion der Klassen und Massen, die sich einen neuen Überbau schaffen, zur Tatsache geworden ist, da der Bürgerkrieg begonnen hat – dass es dann Lebensfremdheit, Todesstarre, Räsoniererei oder aber Verrat an der Revolution und Fahnenflucht ist, wenn man sich wie in alter Zeit auf das `Wort` beschränkt, ohne die direkte Losung des Übergangs zur `Tat` auszugeben“ (Lenin, Band 9, Seite 58-59).

Der dialektische Prozess der Entwicklung bringt wirklich schon im Schoße des Kapitalismus Elemente der neuen Gesellschaft hervor, sowohl materielle als auch geistige Elemente“ (Lenin, Band 9, Seite 370). Genauso bringt umgekehrt die sozialistische Gesellschaft in ihrem Schoß Elemente der alten Gesellschaft, kapitalistisch-revisionistische Elemente hervor, sowohl materielle als auch geistige Elemente. Heute müssen wir Marxisten-Leninisten es verstehen, die Stückchen vom Ganzen zu unterscheiden, müssen das Ganze und nicht das Stückchen als Losung aufstellen. So ist auchDas ist auch auf den Sozialismus in einem Land

Zu unterstreichen ist das historische Moment der äußersten Zuspitzung des Kampfes bestimmter Klassen als Voraussetzung des Aufstandes. Hervorzuheben ist dabei der Charakter des bewaffneten Aufstandes als eine besondere Art der Massenbewegung, als besondere Art des proletarischen Klassenkampfes. Zu untersuchen ist ferner die Rolle der einzelnen Klassen, die Abhängigkeit der Bewegung in den Truppenverbänden von dem sozialen Kräfteverhältnis, die Unabtrennbarkeit der politischen Seite des Aufstandes von seiner militärischen, die Bedeutung breiter Organisationen der Volksmassen als Voraussetzung für eine provisorische revolutionäre Regierung, die aus dem Aufstand unmittelbar hervorgehen wird. In der vom III. Parteitag der SDAPR verabschiedeten Resolution heißt es: d) den bewaffneten Widerstand gegen die Aktionen der Schwarzhunderter und überhaupt aller von der Regierung angeleiteten reaktionären Elemente zu organisieren“ (Zitat bei Lenin, Band 9, Seite 23). Sobald die ersten Kampfhandlungen eines Aufstandes beginnen, wird der Mangel der militärischen Organisationen immer stärker und stärker fühlbar, werden Sünden von Handwerkelei und schlechter systematischer Vorbereitung dieser Kampfhandlungen durch die Konterrevolution - nach kürzester Zeit eines Überraschungseffekts – grausam bestraft. Solange die Kräfte für den bewaffneten Aufstand und seinen Sieg noch nicht ausreichen, ust es lächerlich, von einer revolutionären Selbstverwaltung des Volkes zu sprechen. Diese ist nicht der Prolog, sondern der Epilog des Aufstands“ (Lenin, Band 9, Seite 191). „Ist der Aufstand möglich und notwendig, so bedeutet das, dass die Regierung `das Bajonett auf die Tagesordnung gesetzt`, den Bürgerkrieg eröffnet und den Belagerungszutsand als Antikritik der demokratischen Kritik in Feld geführt hat“ (Lenin, Band 9, Seite 269). „Nur in dem Maße, wie der Aufstand siegreich und sein Sieg eine entscheidende Niederlage des Feindes sein wird – nur in dem Maße wird auch die Versammlung der Volksvertreter nicht nur auf dem Papier vom ganzen Volk gewählt und nicht nur in Worten kostituierend sein“ (Lenin, Band 9, Seite 465).

Der Aufstand erzeugt die direkte Gegenüberstellung der mobilisierten Revolution gegenüber der mobilisierten Konterrevolution, und es werden nach dem Aufstand auf beiden Seiten breitere Elemente mobilisiert. Meistens verlaufen die Folgen des Aufstandes, egal ob Niederlage oder Sieg, blutiger und mit viel größeren Opfern als während des Aufstands selbst. In der Oktoberrevolution 1917 beispielsweise fiel kein Schuss, aber in dem aus ihr hervorgegangenen und ihr folgenden Bürgerkrieg = 3 Millionen Tote. Weitere 5 Millionen starben durch die Folgen der wirtschaftlichen Zerrüttung.

Die Erfahrungen der Niederlagen in den hunderten von Arbeiteraufständen sind nicht umsonst gemacht worden, und das Arbeiterblut ist nicht umsonst geflossen:



Die Lehren des Aufstandes 1905 in Russland



Lenin fasste diese Lehren in seinem Artikel Die Lehren des Moskauer Aufstands“ zusammen. (nachzulesen im Band 11, Seite 157 – 165). Dieser Artikel wird hier dringend als wichtiger Schulungstext empfohlen. Im Augenblick beschränken wir uns auf knappe Zitate und AuszügeIn aus Lenins Text :

Die Hauptformen der Dezemberbewegung in Moskau waren der friedliche Streik und die Demonstration. Die überwiegende Mehrheit der Arbeitermassen beteiligte sich aktiv nur an diesen Kampfformen. Und doch hat gerade die Moskauer Dezemberaktion anschaulich gezeigt, dass sich der Generalstreik als selbständige und haiptsächliche Kampfform überlebt hat, dass die Bewegung mit elementarer, unwiderstehlicher Gewalt diesen engen Rahmen durchbricht und eine höhere Kampfform, den Aufstand gebiert.

Als die revolutionären Parteien und die Gewerkschaften in Moskau den Streik proklamierten, haben sie alle erkannt, ja gefühlt, dass es unvermeidlich in den Aufstand umschlagen müsse. Am 6. Dezember beschloss der Sowjet der Arbneiterdeputierten, `die Überleitung des Streiks in den bewaffneten Aufstand anzustreben`. In Wirklichkeit aber war keine Organisation hierauf vorbereitet, sogar der Kolitionsrat der Kampfgruppen sprach (am 9. Dezember!) vom Aufstand als von etwas weit Entferntem, und zweifellos brach der Straßenkampf über seinen Kopf hinweg aus und verlief ohne seine Beteiligung. Die Organisationen blieben hinter dem Anwachsen und dem Schwung der Bewegung zurück.

Der Streik wuchs in den Aufstand hinüber, vor allem unter dem Druck der objektiven Verhältnisse, wie sie sich nach dem Oktober gestaltet hatten. Es war schon nicht mehr möglich, die Regierung durch einen Generalstreik zu überrumpeln, sie hatte bereits die Konterrevolution organisiert, die zu militärischen Aktionen gerüstet war.

Vom Streik und von Demonstrationen zu einzelnen Barrikaden, von einzelnen Barrikaden zu massenweiser Errichtung von Barrikaden und zum Straßenkampf mit den Truppen.

Vom politischen Massenstreik wurde die Bewegung auf eine höhere Stufe gehoben. Sie zwang die Reaktion, in ihrem Widerstand bis zum Letzten zu gehen,, und brachte dadurch mit Riesenschritten den Augenblick nahe, in dem die Revolution im Begrauch der Angriffsmittel ebenfalls bis zum Letzten gehen wird. Die Reaktion kann nicht weiter gehen als bis zum Artilleriebeschuss von Barrikaden, Häusern und der menschenmenge auf den Straßen. Die Revolution kann noch weiter gehen als bis zum Kampf der Moskauer Kampfgruppen, sie kann noch viel, viel weiter gehen, in die Breite und in die Tiefe. Und die Revolution ist seit dem Dezember weit vorangeschritten. Die Basis der revolutionären Krise ist unermesslich breiter geworden – die Schneide ihrer Waffe muss jetzt viel schärfer sein.

Den Wechsel in den objektiven Bedingungen des Kampfes, der den Übergang vom Streik zum Aufstand erforderte, hat das Proletariat früher als seine Führer gefühlt. Die Praxis ist, wie stets, der Theorie vorangegangen. Der friedliche Streik und die Demonstrationen hörten mit einem Schlage auf, den Arbeitern zu genügen; sie fragten: Was weiter? - und verlangten aktiveres Vorgehen. Die Anweisung zum Barrikadenbau traf in den Stadtteilen mit riesiger Verspätung ein, zu einer Zeit, als im Zentrum schon Barrikaden errichtet wurden. Die Arbeiter gingen in Massen ans Werk, gaben sich aber auch damit nicht zufrieden, fragten: Was weiter? - und verlangten aktiveres Vorgehen. Wir, die Führer des sozialdemokratischen Proletariats, glichen im Dezember dem Heerführer, der seine Regimenter so unsinnig aufgestellt hat, dass der größte Teil seiner Truppen nicht aktiv an der Schlacht teilnimmt. Die Arbeitermassen suchten vergeblich Anweisungen für aktive Massenaktionen.

Den Massen die Notwendigkeit eines erbitterten, blutigen, vernichtenden Krieges als unmittelbare Aufgabe der bevorstehenden Aktion verhehlen heißt sich selbst und das Volk betrügen. Das ist die erste Lehre der Dezemberereignisse

Die zweite Lehre betrifft den Charakter des Aufstands, die Art, wie er durchgeführt wurde, die Bedingungen für den Übergang der Truppen auf die Seite des Volkes [alles unterstrichen vom Verfasser].

Es versteht sich von selbst, dass von einem ernsten Kampf keine Rede sein kann, solange die Revolution nicht zu einer Massenbewegung geworden ist und nicht auch die Truppen erfasst hat. Selbstverständlich ist die Arbeit unter den Truppen notwendig. Aber man darf sich diesen Übergang der truppen nicht als einfachen, einmaligen Akt vorstellen, der das ergebnis einerseits der Überzeugung und andererseits des bewusstseins ist. Der Moskauer Aufstand zeigt uns anschaulich, wie schablonenhaft und lebensfremd eine solche Auffassung ist. In der Praxis führt das Schwanken der Truppen, dass jede wirkliche Volksbewegung zwangsläufig mit sich bringt, bei Verschärfung des revolutionären Kampfes im wahsten Sinne des Wortes zum Kampf um das Heer. Der Moskauer Aufstand zeigt uns gerade das Bild eines äußerst erbitterten, verzweifelten Kampfes der Reaktion und der Revolution um das Heer. Dubassow selbst erklärte, dass von den 15 000 Mann der Moskauer Truppen nur 5 000 zuverlässig seien. Die Regierung suchte die Schwankenden durch die mannigfachsten, verzweifeltsten Mittel zurückzuhalten: Man suchte sie zu überzeugen, schmeichelte ihnen, bestach sie durch Verteilung von Uhren, von Geld usw., man sparte nicht mit Schnaps, man suchte sie zu betrügen, einzuschüchtern, sperrte sie in die Kasernen ein, entwaffnete sie, griff mit Hilfe von Verrat und Gewalt Soldaten heraus, die man für besonders unzuverlässig hielt. Und man muss den Mut haben, geradeheraus und offen zuzugeben, dass wir in dieser Beziehung hinter der Regierung zurückgeblieben sind. Wir haben es nicht verstanden, die Kräfte, über die wir verfügten, für einen ebensolchen aktiven, kühnen, mit Initiative und offensiv geführten Kampf um das schwankende Heer zu nutzen, wie ihn die Regierung begann und erfolgreich zu Ende führte. Wir haben mit der geistigen `Bearbeitung` der Truppen begonnen und werden sie noch beharrlicher betreiben. Aber wir werden traurige Pedanten sein, wenn wir vergessen, dass im Augenblick des Aufstands auch ein physischer Kampf um die Truppen erforderlich ist. (...) Malachow ließ die Soldaten von Dragonern umzingeln, wir aber umzingelten die Malachows nicht durch Bombisten. Wir konnten das und hätten das tun müssen.

Der Dezember hat einen weiteren tiefgründigen und von den Opportunisten vergessenen Satz von Marx anschaulich bestätigt, dass nämlich der Aufstand eine Kunst und dass die Hauptregel dieser Kunst die mit verwegener Kühnheut und größter Entschlossenheit geführte Offensive ist. Wir haben uns diese Wahrheit nicht genügend zu eigen gemacht. Wir haben diese Kunst, diese Regel der Offensive um jeden Preis selbst nicht genügend gelernt und die Massen darin nicht genügend unterrichtet. Wir müssen jetzt mit aller Energie das Versäumte nachholen. Es genügt nicht, die Menschen nach ihrem Verhältnis zu politischen Losungen zu gruppieren, darüber hinaus ist es erforderlich, sie nach ihrer Einstellung zum bewaffneten Aufstand zu gruppieren. Wer gegen ihn ist, wer sich nicht auf ihn vorbereitet, den muss man rücksichtslos aus der Zahl der Anhänger der Revolution streichen und zu ihren Gegnern, zu den Verrätern oder Feiglingen rechnen, denn es naht der Tag, an dem der Gang der Ereignisse, die Situation des Kampfes uns zwingen wird, Feinde und Freunde nach diesem Merkmal voneinander zu scheiden. Nicht Passivität müssen wir propagieren, nicht ein einfaches `Draufwarten`, dass die Truppen `übergehen` - nein, wir müssen die Trommel rühren und weit und breit verkünden, dass es notwendig ist, kühn und mit der Waffe in der Hand anzugreifen, dass es notwendig ist, hierbei die militärischen Führer zu vernichten und den allertatkräftigsten Kampf um die schwankenden Truppen zu führen.

Die dritte große Lehre, die uns Moskau erteilt hat, betrifft die Taktik und die Organisation der Kräfte für den Aufstand. Die militärische Taktik hängt von dem Niveau der militärischen Technik ab [unterstrichen vom Verfasser] diese Tatsache hat Engels [ Anti-Dühring zum Beispiel – Anmerkung des Verfassers] wiederholt erläutert und den Marxisten eingehämmert. Die militärische Technik ist jetzt eine andere als in der Mitte des 19. Jahrhunderts. Gegen die Artillerie scharenweise vorzugehen und mit Revolvern die Barrikaden zu verteidigen wäre eine Dummheit. Und Kautsky hatte Recht, als er schrieb, dass es nach dem Moskauer Aufstand an der Zeit sei, Engels` Schlussfolgerung zu überprüfen, und dass Moskau eine `neue Barrikadentaktik` geschaffen habe. Diese Taktik war die Taktik des Partisanenkrieges [hervorgehoben vom Verfasser]. Die Organisation, die durch eine solche Taktik bedingt wurde, war die leicht bewegliche und außerordentlich kleine Abteilung: Zehnergruppen, Dreiergruppen, ja sogar Zweiergruppen.

Moskau hat diese Taktik hervorgebracht, aber noch lange nicht genug entwickelt, bei weitem nich nicht wirklich zur Taktik der breiten Massen gemacht. Es gab wenig Kampfgruppen, die Losung verwegener Überfälle wurde nicht in die Arbeitermasse getragen und von ihr nicht verwirklicht, die Partisanenabteilungen waren ihrem Charakter nach allzu gleichartig, ihre Waffen und ihre Kampfmethode unzulänglich, ihre Fähigkeiten, die Massen zu führen, nur wenig ausgebildet. Wir müssen das alles nachholen und werden es nachholen, indem wir die Lehren des Moskauer Aufstandes auswerten, indem wir diese Lehren unter den Massen verbreiten und die schöpferische Kraft der Massen selbst wecken, um diese Lehren weiter zu entwickeln. Der Partisanenkrieg, der Massenterror, der jetzt nach dem Dezember überall in Russland fast pausenlos ausgeübt wird, wird zweifellos helfen, die Massen zu lehren, im Augenblick des Aufstandes die richtige Taktik anzuwenden. Die Sozialdemokratie muss diesen Massenterror billigen und zum Bestandteil ihrer Taktik machen, dabei muss sie ihn natürlich organisieren und kontrollieren, den Interessen und Bedingungen der Arbeiterbewegung und des allgemeinen revolutionären Kampfes unterordnen und rücksichtlos die `lumpenproletarischen` Verzerrungen dieses Partisanenkrieges beseitigen und ausmerzen, mit denen die Moskauer in den Tagen des Aufstands und die Letten in den Tagen der vielgenannten lettischen Republiken so prächtig und rücksichtslos aufgeräumt haben.

In der allerletzten Zeit macht die militärische Technik wiederum neue Fortschritte. Der japanische Krieg hat die handgranate eingeführt. Die Gewehrfabriken haben das Schnellladegewehr auf den Markt geworfen. Beide werden in der russischen Revolution zwar schon erfolgreich angewandt, aber bei weitem nich nicht in genügendem Maße. Wir können und müssen uns technische Vervollkommnungen zu Nutze machen, müssen die Arbeiterabteilungen lehren, Bomben in Massen herzustellen, müssen ihnen und unseren Kampfgruppen helfen, sich Vorräte an Sprengstoffen, Zündern und Selbstladegewehren zu besorgen. Wenn sich die Arbeitermassen am Aufstand in der Stadt beteiligen, wenn sich die Massen auf den Feind stürzen, wenn der Kampf um die Truppen, die nach der Duma, nach Sveaborg und Kronstadt noch mehr schwanken, entschlossen und geschickt geführt wird und die Teilnahme des Dorfes am gemeinsamen Kampf gesichert ist, dann werden wir im nächsten bewaffneten Aufstand, der ganz Russland ergreifen wird, den Sieg davontragen!“

Soweit die Lehren aus dem Moskauer Aufstand. Lange bevor wurden hierzu Beschlüsse vom III. Parteitag der SDAPR gefasst. In der Resolution des III. Parteitags der SDAPR heißt es beispielsweise über den Aufstand:

In Erwägung,

1. dass das Proletariat, das seiner Lage nach die fortgeschrittenste und einzige konsequent-revolutionäre Klasse darstellt, eben dadurch berufen ist, die Führung in der allgemein-demokratischen revolutionären Bewegung Russlands zu verwirklichen;

2. dass diese Bewegung gegenwärtig bereits zur Notwendigkeit des bewaffneten Aufstandes geführt hat;

3. dass sich das Proletariat unvermeidlich auf das tatkräftigste an diesem Aufstand beteiligen und dass diese Beteiligung das Schicksal der Revolution in Russland entscheiden wird;

4. dass das Proletariat die Führung in dieser Revolution nur verwirklichen kann, wenn es zu einer einheitlichen und selbständigen politischen Kraft unter dem Banner der sozialdemokratischen Arbeiterpartei zusammengeschlossen ist, die seinen Kampf nicht nur ideologisch, sondern auch praktisch leitet;

5. dass nur die Verwirklichung dieser Führung dem Proletariat die günstigsten Bedingungen für den Kampf um den Sozialismus gegen die besitzenden Klassen des bürgerlich-demokratischen Russlands sichern kann-

erkennt der III. Parteitag der SDAPR an, dass die Aufgabe, das Proletariat zum unmittelbaren Kampf gegen die Selbstherrschaft auf dem Wege des bewaffneten Aufstands zu organisieren, eine der wichtigsten und unaufschiebbaren Aufgaben der Partei im gegenwärtigen revolutionären Zeitpunkt ist. Der Parteitag beauftragt daher alle Parteiorganisationen:

a) dem Proletariat durch Propaganda und Agitation nicht nur die politische Bedeutung, sondern auch die praktisch-organisatorische Seite des bevorstehenden Aufstands klarzumachen;

b) bei dieser Propaganda und Agitation die Rolle der politischen Massenstreiks zu erläutern, die bei Beginn und im Verlauf des Aufstands große Bedeutung haben können;

c) die energischsten Maßnahmen zur Bewaffnung des Proletariats sowie zur Ausarbeitung eines Plans des bewaffneten Aufstands und der unmittelbaren Leitung des Aufstands zu ergreifen und soweit erforderlich, zu diesem Zweck besondere Gruppen aus Parteifunktionären zu bilden“ (zitiert von Lenin in Band 9, Seite 61-62).

Wenn man sich auf den Aufstand vorbereiten muss, so gehört zu dieser Vorbereitung notwendigerweise auch die Verbreitung und Erläuterung der Losungen: bewaffneter Volksaufstand, revolutionäre Armee, provisorische revolutionäre Regierung. Wir müssen sowohl selbst die neuen Kampfmethoden, ihre Bedingungen, ihre Formen, ihre Gefahren, ihre praktische Durchführung usw. studieren als auch die Massen darüber aufklären“ (Lenin, Band 9, Seite 245).

Die These `Wir sind einstweilen nicht imstande, den Aufstand hervorzurufen` ist falsch. Die Ereignisse auf dem `Potjomkin` haben vielmehr gezeigt, dass wir nicht imstande sind, verfrühte Ausbrüche des in Vorbereitung befindlichen Aufstands zu verhindern. Die Matrosen des `Pozjomlin waren weniger vorbereitet als die Matrosen anderer Schiffe, und der Aufstand war daher weniger umfassend, als er hätte sein können. Was folgt daraus? Dass es zur Aufgabe der Vorbereitung eines Aufstandes gehört, verfrühte Ausbrüche eines in Vorbereitung befindlichen oder schon fast vorbereiteten Aufstands zu verhindern. Dass der elementar anwachsende Aufstand unsere bewusste und planmäßige Arbeit seiner Vorbereitung überholt(Lenin, Band 9, Seite 245-246).

Theoretische Diskussionen über die Notwendigkeit des Aufstandes können und müssen geführt, taktische Resolutionen in dieser Frage sollen sorgfältig durchdacht und ausgearbeitet werden, aber bei alledem darf man nicht vergessen, dass der elementare Gang der Ereignisse sich ohne jede Rücksicht auf Weisheitskrämereien machtvoll Bahn bricht. Man darf nicht vergessen, dass sich die Entwicklung aller jener großen Widersprüche, die sich jahrhundertelang im russischen Leben angehäuft haben, mit unerbittlicher Gewalt vollzieht, dass sie die Volksmassen auf den Plan ruft und die toten, leblosen Lehren vom friedlichen Fortschritt auf den Kehrrichthaufen wirft (...) „Tote Doktrinen bleiben stets hinter dem stürmischen Strom der Revolution zurück, der die grundlegenden Erfordernisse des Lebens, die tiefsten Interessen der Volksmassen zum Ausdruck bringt (...) Eine schlechte Doktrin wurd durch eine gute Revolution glänzend korrigiert(Lenin, Band 9, Seite 196). „Wer für den Aufstand ist, mit dem wird das Proletariat `vereint schlagen`, wenn auch `getrennt marschieren` ; wer gegen den Aufstand ist, den werden wir schonungslos bekämpfen“ (Lenin, Band 10, Seite 136).

Was die Ausarbeitung eines Plans des bewaffneten Aufstands anbelangt und wie die Leitung des Kampfes konkret auszusehen hat, beschrieb Lenin sehr eindringlich - weit entfernt davon, sich mit der Abfassung von Resolutionen des Parteitags zu begnügen. So schrieb Lenin offenherzig „als Berater“ an den Kampfausschuss des St.-Petersburger Komitees am 16. Oktober 1905:

Alle diese Schemas, alle diese Pläne der organisation des Kampfausschusses machen den Eindruck papernen Formelkrams – ich bitte meine Offenheit zu entschuldigen (...) Ich sehe mit Entsetzen, wahrhaftig mit Entsetzen, dass man schon länger als ein halbes Jahr von Bomben spricht und noch keine einzige hergestellt hat! (...) Geht zur Jugend. Gründet sofort Kampfgruppen, überall und allerorts, sowohl bei den Studenten als auch besonders bei den Arbeitern usw. usf. Trupps von 3 bis 10, bis zu 30 usw. Mann sollen sich unverzüglich formieren. Sie sollen sich unverzüglich selber bewaffnen, so gut jeder kann, mit Revolvern, Messern, petroleumgetränkten Lappen, um Feuer anzulegen usw. Diese Kampfabteilungen sollen sich unverzüglich Führer wählen und sich nach Möglichkeit mit dem Kampfausschuss des Petersburger Komitees in Verbindung setzen. Verlangt keinerlei Formalitäten, pfeift um Himmels willen auf alle Schemas, schickt im Gottes willen alle `Funktionen, Rechte und Privilegien` zum Teufel. Besteht nicht auf den Beitritt zur SDAPR – das wäre für den bewaffneten Aufstand eine absurde Forderung. Weigert euch nicht, mit jedem Zirkel in Verbindung zu treten, auch wenn er nur aus drei Personen besteht, unter der einzigen Bedingung, dass er in Bezug auf die Polizei unverdächtig und bereit ist, gegen die zaristischen Truppen zu kämpfen. Sollen die Gruppen, die das wünschen, der SDAPR beitreten oder sich der SDAPR anschließen, das wäre ausgezeichnet; aber ich würde es unbedingt für eien Gehler halten, das zu fordern. Die Rolle des Kampfausschusses beim Petersburger Komitee soll darin bestehen, diesen Abteilungen der revolutionären Armee zu helfen, ihnen als Verbindungs`büro` zu dienen usw. Jede Abteilung wird eure Dienste gern annehmen, aber wenn ihr in einer solchen Sache mit Schemas und mit Reden über die `Rechte` des Kampfausschusses ankommt, werdet ihr das Ganze zu Grunde richten, glaubt mir, unwiederbringlich zu Grunde richten! Hier muss man durch breite Propaganda wirken. Sollen 5 – 10 Menschen in einer Woche Hunderte von Arbeiter – und Studentenzirkel aufsuchen, überall eindringen, wo es nur irgend möglich ist, und überall den klaren, kurzen, direkten und einfachen Plan vorschlagen: Bildet sofort eine Kampfabteilung, bewaffnet euch, so gut ihr könnt, arbeitet aus allen Kräften, wir werden euch soweit möglich helfen, aber erwartet nichts von uns, arbeitet selber.

Der Schwerpunkt bei einer solchen Sache liegt in der Initiative der Masse der kleinen Zirkel. Sie schaffen alles. Ohne sie ist euer ganzer Kampfausschuss nichts. Ich neige dazu, die Arbeitsproduktivität des Kampfausschusses nach der Anzahl solcher Abteilungen zu messen, mit denen er in Verbindung steht. Wenn der Kampfausschuss in ein bis zwei Monaten nicht minimum 200-300 Abteilungen in Petersburg hat, dann ist er ein toter Kampfausschuss. Dann muss man ihn begraben. Wer bei der gegenwärtigen Siedehitze nicht Hunderte von Kampfabteilungen auf die Beine bringt, der steht außerhalb des Lebens. Die Propagandisten sollen jeder Abteilung kurze und einfache Bombenrezepte und eine elementare Erläuterung der ganzen Arbeitsart geben, dann aber die ganze Tätigkeit ihr selbst überlassen. Die Abteilungen sollen jetzt gleich, unverzüglich ihre militärische Ausbildung mit praktischen Kampfhandlungen beginnen. Die einen werden sofort einen Spitzel töten oder ein Polizeirevier in die Luft sprengen, andere werden eine Bank überfallen, um Geldmittel für den Aufstand zu konfiszieren, wieder andere werden eine Übung veranstalten oder Kartenskizzen anfertigen usw. Jedenfalls muss man gleich von Anfang an in der Praxis lernen, darf sich vor diesen versuchsweisen Überfällen nicht fürchten. Sie können natürlich ins Extrem ausarten, doch das ist eine Gefahr von morgen, die Gefahr von heute aber liegt in unserer Trägheit, un unserem Doktrinarismus, in der gelehrten Schwerfälligkeit und senilen Angst vor der Initiative. Jede Abteilung soll selbständig lernen, sei es auch durch Verprügelung von Polizisten: Die Dutzende von Opfern werden reichlich aufgewogen durch die Hunderte erfahrener Kämpfer, die morgen Hunderttausende in den Kampf führen werden“ (Lenin, Band 9, Seite 342-344).

Lenin arbeitete die Aufgaben der zu schaffenden Abteilungen der revolutionären Armee bis in jede kleine Einzelheit konkret aus:

1. Selbständige militärische Aktionen.

2. Leitung der Menge.

Die Abteilungen können beliebig stark sein, von zwei bis drei Mann an. Die Abteilungen müssen sich selbst bewaffnen, jeder womit er kann (Gewehr, Revolver, Bombe, Messer, Schlagring, Knüppel, mit Petroleum getränkte Lappen, um Feuer anzulegen, Stricke oder Strickleitern, Schaufeln für den Bau von Barrikaden, Sprengpatronen, Stacheldraht, Nägel {gegen Kavallerie} usw. usf.). Unter keinen Umständen darf man von anderer Seite, von oben oder von außen Hilfe erwarten, sondern muss alles selbst beschaffen.

Die Abteilungen müssen möglichst aus Personen gebildet werden, die nahe beieinander wohnen oder häufig, regelmäßig, zu bestimmten Stunden zusammentreffen (am besten beides, denn das regelmäßige Zusammentreffen kann durch den Aufstand unterbrochen werden). Ihre Aufgabe ist, es so einzurichten, dass sie in den kritischen Augenblicken, in den unvorhergesehendsten Situationen zusammenkommen können. Jede Abteilung muss daher im Voraus Mittel und Wege festlegen, um ein gemeinsames Vorgehen zu sichern: Zeichen an den Fenstern usw., um einander leichter zu finden; verabredete Rufe oder Pfiffe, um den Genossen in der Menge zu erkennen; vereinbarte Zeichen für den Fall eines nächtlichen Zusammentreffens usw. usf. Jeder energische Mann kann mit zwei bis drei Genossen eine ganze Reihe solcher Regeln und Methoden ausarbeiten, die zusammengestellt, auswendig gelernt und praktisch geübt werden müssen. Man darf nicht vergessen, dass die Ereignisse mit 99 Prozent Wahrscheiblichkeit überraschend eintreten werden und dass es nötig sein wird, unter außerordentlich schwierigen Verhältnissen zusammenzukommen.

Sogar unbewaffnete Abteilungen können eine sehr wichtige Rolle spielen, wenn sie 1. die Menge leiten; 2. bei günstiger Gelegenheit einen Polizisten oder einen zufällig von seinen Kameraden getrennten Kosaken überfallen (ein Fall in Moskau) usw. und entwaffnen; 3. Verhaftete oder Verwundete retten, wenn die Polizeikräfte schwach sind; 4. auf Hausdächer, in obere Stockwerke usw. steigen und die Truppen mit Steinen bewerfen, mit kochendem Wasser begießen usw. Eine organisierte, geschlossen und energisch vorgehende Abteilung ist eine ungeheure Kraft. Unter keinen Umständen darf die Bildung einer Abteilung unter dem Vorwand des Waffenmangels verweigert oder aufgeschoben werden.

Die Abteilungen müssen die Funktionen möglichst im Voraus verteilen und den Leiter, den Abteilungsführer, manchmal im Voraus wählen. Es wäre natürlich unvernünftig, in eine Spielerei mit Rangabzeichen zu verfallen, man darf aber die kolossale Bedeutung einer einheitlichen Führung, eines raschen und entschlossenen Vorgehens nicht vergessen. Entschlossenheit und kühner Angriff sind drei Viertel des Erfolgs (unterstrichen vom Verfasser].

Die Abteilungen müssen sich sofort nach nach ihrer Bildung, also schon jetzt, an eine vielseitige Arbeit machen, und zwar keineswegs nur theoretische, sondern unbedingt auch praktische. Zur theoretischen Arbeit rechnen wir das Studium der Kriegswissenschaften, die Beschäftigung mit militärischen Fragen, Referate über militärische Fragen, Aussprachen mit Militärs (mit Offizieren, Unteroffizieren usw. usf., nicht zuletzt auch mit ehemaligen Soldaten aus der Arbeiterschaft); die Lektüre, Besprechung und Verarbeitung illegaler Broschüren und Zeitungsartikel über den Straßenkampf usw. usf.

Wir wiederholen, mit den praktischen Arbeiten muss sofort begonnen werden. Sie zerfallen in vorbereitende und in militärische Operationen. Zu den vorbereitenden gehört die Beschaffung jeder Art von Waffen und Munition, die Auswahl günstig gelegener Wohnungen für den Straßenkampf (die geeignet sind für den Kampf von oben, für die Lagerung von Bomben, Steinen usw. oder von Säuren zum Begießen der Polizisten usw. usf., sowie für das Stabsquartier, für den Nachrichtendienst, als Zufluchtsort für Verfolgte, Unterkünfte für Verwundete usw. usf.). Zu den vorbereitenden Arbeiten gehört ferner rechtzeitige Aufklärung und Erkundung: Beschaffung von Plänen der Gefängnisse, Polizeireviere, Ministerien usw., Auskundschaftung der Arbeitseinteilung in den staatlichen Institutionen, in den Banken usw., sowie ihrer Bewachung; Anknüpfung von Beziehungen, die nützlich sein können (mit Polizei-, Bank-, Gerichts-, Gefängnis-, Post- und Telegrafenbeamten usw.), Feststellung von Waffenlagern von sämtlichen Waffenläden der Stadt usw. Es gibt hier massenhaft Arbeit, und zwar solche, bei der jeder größten Nutzen bringen kann, sogar der zum Straßenkampf völlig Untaugliche, sogar körperlich ganz schwächliche Menschen, Frauen, Jugendliche, Greise u.a. Man muss bestrebt sein, schon jetzt unbedingt und ausnahmslos alle in den Abteilungen zusammenzuschließen, die sich am Aufstand beteiligen wollen, denn es gibt keinen Menschen und kann keinen geben, der nicht den größten Nutzen brächte, wenn er arbeiten will, auch wenn er keine Waffen hat, auch wenn er persönlich zum Kampf untauglich ist.

Sodann dürfen sich die Abteilungen der revolutionären Armee keinesfalls nur auf vorbereitende Arbeiten beschränken, sie müssen sobald wie möglich auch zu militärischen Aktionen übergehen, um:

1. ihre Kampfkraft zu üben; 2. die schwachen Stellen des Feindes zu erkunden; 3. dem Feind Teilniederlagen beizubringen; 4. Gefangene (Verhaftete) zu befreien; 5. Waffen zu erobern; 6. Geldmittel für den Aufstand zu gewinnen (Regierungsgelder zu konfiszieren) usw. usf. Die Abteilungen können und müssen unverzüglich jede Gelegenheit zu lebendiger Arbeit ergreifen, sie dürfen das keineswegs bis zum allgemeinen Aufstand verschieben, denn steht man nicht schon vorher im Feuer, so erwirbt man die Tauglichkeit auch zum Aufstand nicht [unterstrichen vom Verfasser].

Gewiss ist jede Übertreibung von Übel; alles Gute und Nützliche kann, auf die Spitze getrieben, schlecht und schädlich werden, ja muss es sogar, wenn eine gewisse Grenze überschritten wird. Undisziplinierte, unvorbereitete kleine Terrorakte können, auf die Spitze getrieben, die Kräfte lediglich zersplittern und vergeuden. Das ist richtig und darf natürlich nicht vergessen werden. Aber andererseits darf man auch keinesfalls vergessen, dass jetzt die Losung des Aufstandes schon ausgegeben ist, dass der Aufstand schon begonnen hat. Mit Angriffsaktionen zu beginnen, wenn die Umstände günstig sind, ist nicht nur das Recht, sondern auch die direkte Pflicht eines jeden Revolutionärs [unterstrichen vom Verfasser]. Tötung von Spitzeln, Polizisten und Gendarmen, Sprengung von Polizeirevieren, Befreiung von Verhafteten, Konfiskation von Regierungsgeldern für die Erfordernisse des Aufstandes – solche Aktionen werden überall dort, wo sich der Aufstand ausbreitet, in Polen und im Kaukasus, bereits unternommen, und jede Abteilung der revolutionären Armee muss jeden Augenblick zu solchen Aktionen bereit sein. Jede Abteilung muss daran denken, dass sie sich unverzeihlicher Tatenlosigkeit, der Passivität schuldig macht, wenn sie die für eine Aktion günstige Gelegenheit nicht heute schon ausnützt – und eine solche Schuld ist in der Epoche des Aufstands das größte Verbrechen eines Revolutionärs, die größte Schmach für jeden, der nicht nur in Worten, sondern in der Tat die Freiheit erstrebt [unterstrichen vom Verfasser].

Über die Zusammensetzung dieser Abteilungen lässt sich folgendes sagen: die zweckmäßigste Anzahl der Mitglieder und die Verteilung ihrer Funktionen wird die Erfahrung lehren. Man muss selbst anfangen, sich diese Erfahrungen anzueignen, ohne Weisungen von außen abzuwarten. Man soll natürlich die örtliche revolutionäre Organisation bitten, einen militärisch geschulten Revolutionär für Vorträge, Aussprachen und Ratschläge zu schicken, aber falls sich ein solcher nicht findet, muss man unbedingt selbst mit allem zurechtkommen.

Was die Parteigruppierungen betrifft, so werden die Mitglieder einer Partei es natürlich vorziehen, sich in den gleichen Abteilungen zusammenzuschließen. Aber man soll Mitgliedern anderer Parteien nicht unbedingt den Beitritt zu einer Abteilung verweigern. Gerade hier müssen wir den Zusammenschluss, die praktische Verständigung (selbstverständlich ohne jedwede Verschmelzung der Parteien) des sozialistischen Proletariats mit der revolutionären Demokratie verwirklichen. Wer für die Freiheit kämpfen will und seine Bereitschaft durch die Tat beweist, der kann zu den revolutionären Demokraten gerechnet werden, mit dem muss man gemeinsam an der Vorbereitung des Aufstandes zu arbeiten trachten (natürlich nur dann, wenn zu der Person oder zu der Gruppe volles Vertrauen vorhanden ist). Alle übrigen `Demokraten` müssen als Quasi-Demokraten, als liberale Schwätzer scharf zurückgewiesen werden, denn es wäre von Revolutionären unverzeihlich, sich auf sie zu verlassen, und verbrecherisch, ihnen Vertrauen zu schenken [unterstrichen vom Verfasser].

Es ist natürlich wünschenswert, dass die Abteilungen sich miteinander vereinigen, und außerordentlich nützlich, Formen und Bedingungen für die gemeinsame Tätigkeit auszuarbeiten. Aber man darf dabei keinesfalls in das Extrem verfallen, komplizierte Pläne, allgemeine Schemas usw. zu erfinden und der lebendigen Sache durch pedantische Tüfteleien Abbruch zu tun. Die Begleitumstände des Aufstands werden unweigerlich so sein, dass die nichtorganisierten Elemente tausendfach zahlreicher sind als die organisierten; es wird sich nicht vermeiden lassen, dass man sofort, an Ort und Stelle, zu zweit oder allein handeln muss – und man muss sich darauf vorbereiten, auf eigene Faust zu handeln. Verzögerungen und Diskussionen, Säumigkeit und Unentschlossenheit sind der Tod des Aufstands. Mit größter Entschlossenheit und Energie vorgehen, jeden günstigen Augenblick unverzüglich ausnutzen, die revolutionäre Leidenschaft der Menge sofort entfachen, ihr die Richtung zu entschlosseneren und entschlossensten Aktionen weisen – das ist die erste Pflicht des Revolutionärs [unterstrichen vom Verfasser].

Eine ausgezeichnete militärische Übung für die Soldaten der revolutionären Armee, in der sie ihre Feuertaufe erhalten und durch die sie der Revolution ungeheuren Nutzen bringen, ist der Kampf gegen die Schwarzhunderter. Die Abteilungen der revolutionären Armee müssen unverzüglich feststellen, von wem, wo und wie die Schwarzhundertschaften organisiert werden, und dürfen sich dann nicht auf Agitation allein beschränken (das ist nützlich, genügt aber nicht), sondern müssen auch mit Waffengewalt vorgehen, die Schwarzhunderter niederschlagen, sie töten, ihre Stabsquartiere sprengen usw. usf.“ (Lenin, Band 9, Seite 423-427; geschrieben Ende Oktober 1905).

Es kann hier keinen Zweifel daran bestehen, dass der Tag kommt, an dem wir dazu übergehen müssen, die revolutionären Armeen in Abteilungen der internationalen Weltarmee zu verwandeln. Der bewaffnete Aufstand wir in nicht in all zu ferner Zukunft die ganze Welt erfassen, nicht nur als einzelner Vorgang, sondern sich wiederholend und immer mehr ausweitend in die Breite und in die Tiefe – und darauf gilt es sich jetzt schon vorzubereiten !!

Lenin wies also nicht nur die Notwendigleit des Aufstandes nach und rief nicht nur zum Aufstand auf, sondern er forderte auch diesofortige Organisierung einer revolutionären Armee (...). Nur die kühnste, breiteste Organisierung einer solchen Armee kann der Prolog zum Aufstand sein“ (Lenin, Band 9, Seite 180). Die revolutionäre Regierung bezeichnete Lenin alsOrgan des Aufstands“ (Lenin, Band 9, Seite 202). Die revolutionäre Staatsmacht hielt Lenin füreines der größten und höchsten `Mittel` , den politischen Umsturz zu verwirklichen“ (Lenin, Band 9, Seite 245).

Für das Gelingen eines Aufstandes waren für Lenin gleichwohl zwei Einrichtungen notwendig: Die revolutionäre Armee und die revolutionäre Regierung sind zwei Seiten ein und derselben Medaille. Es sind zwei Einrichtungen, die zum Gelingen des Aufstandes und zur Verankerung seiner Errungenschaften gleich notwendig sind. Es sind zwei Losungen, die unbedingt aufgestellt und erläutert werden müssen, weil sie die einzigen konsequenten, revolutionären Losungen sind“ (Lenin, Band 8, Seite 571). Die revolutionäre Regierung muss das `Volk` mobilisieren und seine revolutionäre Aktivität organisieren“ (Lenin, ebenda, Seite 570). „Vom `Sieg` des Volksaufstandes, von der Errichtung einer provosorischen Regierung sprechen und nicht auf den Zusammenhang dieser `Schritte` und Akte mit der Erkämpfung der Republik hinweisen – das heißt eine Resolution schreiben, nicht um den Kampf des Proletariats zu leiten, sondern hinter der proletarischen Bewegung einherzutrotten“ (Lenin, Band 9, Seite 24) Deswegen die marxistische Formel: Keine revolutionäre Regierung ohne Mitwirkung eines Aufstands und kein Aufstand ohne Mitwirkung einer revolutionären Regierung – ansonsten kann das aufständische Volk nicht siegreich sein – das ist die marxistisch-leninistische Formel des bewaffneten Aufstandes und der aufständischen Regierung als dessen Organ.

Natürlich kann der reale Rückhalt einer solchen Regierung nur der bewaffnete Aufstand sein. Aber die geplante Regierung wird ja auch nichts anderes sein als das Organ dieses schon heranwachsenden und heranreifenden Aufstands. Man durfte die Bildung einer revolutionären Regierung praktisch nicht in Angriff nehmen, solange der Aufstand nicht Ausmaße erreicht hatte, die allen sichtbar, sozusagen allen greifbar waren. Gerade jetzt ist es aber notwendig, diesen Aufstand politisch zusammenzufassen, ihn zu organisieren, ihm ein klares Programm zu geben und alle die schon zahlreich und zahlenmäßig rasch zunehmenden Abteilungen der revolutionären Armee zur Stütze und zu Hebeln dieser neuen, wirklich freien und wirklich vom Volk getragenen Regierung zu machen (Bürger! (...) Stellt die Zahlung aller Abgaben und Steuern ein, richtet alle Anstrengungen auf die Organisierung und Bewaffnung einer freien Volkswehr (...) Wer nicht für die Revolution ist, ist gegen die Revolution. Wer kein Revolutionär ist, der ist ein Schwarzhunderter (...) So etwa denke ich mir die Entwicklung des Sowjets der Arbeiterdeputierten zu einer provisorischen revolutionären Regierung“ (Lenin, Band 10, Seite 10 und 12). Wie wird die zusammengebrochene reaktionäre Regierung also durch eine revolutionäre Regierung abgelöst? Das Organ der Volksmacht, das zeitweilig die Obliegenheiten der zusammengebrochenen Regierung übernimmt, nennt man im schlichten und klaren Russisch provisorische revolutionäre Regierung. Eine solche Regierung muss provisorisch sein, denn ihre Vollmachten laufen ab, sobald eine vom Volk gewählte konstituierende Versammlung zusammentritt. Eine solche Regierung muss revolutionär sein, denn sie löst die zusammengebrochene Regierung ab, gestützt auf die Revolution. Dieser Wechsel kann nicht anders als auf revolutionärem Wege erfolgen“ (Lenin, Band 10, Seite 53). „Die provisorische revolutionäre Regierung ist das Organ des Aufstands, das alle Aufständischen vereinigt und den Aufstand politisch leitet“ (Lenin, Band 10, Seite 54).



Höhepunkt und Niedergang des russischen Aufstandes von 1905

Lenin beurteilte die Ereignisse in Moskau, verglich sie mit den anderen vorausgegangenen Aufständen und schätzte ihren weiteren Entwicklungsprozess trotz erlittener Niederlagen positiv ein:

Wie spärlich diese Nachrichten auch sein mögen, so erlauben sie doch, die Schlussfolgerung zu ziehen, dass der Ausbruch des Aufstandes in Moskau, verglichen mit den anderen Aufständen, keine höhere Stufe der Bewegung darstellt. Weder traten rechtzeitig vorbereitete und gut bewaffnete revolutionäre Kampfabteilungen in Aktion noch ging wenigstens ein gewisser Teil der Truppen auf die Seite des Volkes über, und auch die `neuen` Arten der Volksbewaffnung, die Bomben (die am 26. September [9.Oktober] in Tiflis den Kosaken und Soldaten einen solchen Schrecken eingejagt hatten), kamen nicht umfassend zur Anwendung. Fehlte aber auch nur eine dieser Bedingungen, so konnte weder mit der bewaffnung einer großen Zahl von Arbeitern noch mit dem Sieg des Aufstandes gerechnet werden. Die Bedeutung der Moskauer Ereignisse ist, wie wir bereits festgestellt haben, eine andere: ein großes Zentrum hat dadurch die Feuertaufe erhalten, ein riesiges Industriegebiet ist in den ernsten Kampf einbezogen worden. Das Anwachsen des Aufstandes in Russland verläuft natürlich nicht in einem gleichmäßigen und geradlinigen Aufschwung und kann auch nicht so verlaufen. Am 9. Januar war in Petersburg das vorherrschende Merkmal die rasche und einmütige Bewegung gigantischer Massen, die unbewaffnet waren und nicht in den Kampf traten, aber eine große Kampfeslehre erhielten. In Polen und im Kaukasus zeichnet sich die Bewegung durch eine ungeheure Hartnäckigkeit und eine verhältnismäßig häufigere Anwendung von Waffen und Bomben seitens der Bevölkerung aus. In Odessa bestand das besondere Merkmal im Übergang eines Teils der Truppen zu den Aufständischen. In allen Fällen und immer war die Bewegung in ihrem Kern proletarisch und unlösbar mit dem Massenstreik verbunden. In Moskau verlief die Bewegung in demselben Rahmen wie in einer ganzen Reihe anderer, weniger großer Industriezentren. Vor uns taucht naturgemäß die Frage auf: Wird die revolutionäre Bewegung auf diesem bereits erreichten, `gewohnt` und vertraut gewordenen Entwicklungsstadium stehenbleiben oder wird sie sich auf eine höhere Stufe erheben? Wenn man sich überhaupt auf das gebiet der Einschätzung so komplizierter und unübersichtlicher Ereignisse wagen kann, wie es die Ereignisse der russischen Revolution sind, so gelangen wir unvermeidlich zu der ungleich größeren Wahrscheinlichkeit der zweiten Antwort auf diese Frage. Gewiss, auch die gegebene, bereits erlernte, wenn man sich so ausdrücken darf, Kampfform – Partisanenkrieg, unaufhörliche Streiks, Erschöpfung der Kräfte des Feindes durch Überfälle und Straßenkämpfe bald an dem einen, bald an dem anderen Ende des Landes – auch diese Kampfform ergab und ergibt die ernsthaftesten Resultate. Kein Staat hält auf die Dauer diesen hartnäckigen Kampf aus, der das industrielle Leben lahmlegt, in die Bürokratie und in die Armee völlige Demoralisation hineinträgt und in allen Volkskreisen Unzufriedenheit mit der Lage der Dinge sät. Um so weniger ist die absolutistische Regierung imstande, einen solchen Kampf auszuhalten. Wir können völlig überzeugt sein, dass die beharrliche Fortsetzung des Kampfes, auch wenn er sich in den Formen hält, die von der Arbeiterbewegung bereits hervorgebracht worden sind, unweigerlich zum Zusammenbruch des Zarismus führen wird.

Es ist jedoch im höchsten Grade unwahrscheinlich, dass die revolutionäre Bewegung im heutigen Russland auf der Stufe stehenbleiben wird, die sie gegenwärtig bereits erreicht hat. Im Gegenteil, alle Tatsachen sprechen eher dafür, dass dies nur eine der ersten Stufen des Kampfes ist. Noch haben sich alle Folgen des schmachvollen unmd verderblichen Krieges im Volk bei weitem nicht ausgewirkt. Die Wirtschaftskrise in den Städten und die Hungersnot auf dem Lande steigern die Erbitterung ungeheuer. Die mandschurische Armee ist, nach allen Informationen zu urteilen, äußerst revolutionär gestimmt, und die Regierung fürchtet sich, sie zurückzurufen; aber es ist unmöglich, diese Armee nicht zurückzurufen, denn es drohen sonst neue und noch ernstere Aufstände. Die politische Agitation unter den Arbeitern und der Bauernschaft war in Russland noch nie so umfassend, so planmäßig und so tiefgehend wie jetzt. Die Komödie der Reichsduma wird der Regierung unvermeidlich neue Niederlagen bringen und in der Bevölkerung neue Erbitterung hervorrufen. Der Aufstand ist vor unseren Augen in knapp zehn Monaten ungeheur angewachsen, und es ist weder ein Hirngespinst noch ein frommer Wunsch, sondern eine direkte und unbedingte Schlussfolgerung aus den Tatsachen des Massenkampfes, wenn man feststellt, dass sich der Aufstand binnen kurzem auf eine neue, höhere Stufe erheben wird, auf eine Stufe, wo die Kampfabteilungen der Revolutionäre oder meuternden Truppentzeile der Volksmenge zur Hilfe kommen werden, wo sie den Massen helfen werden, sich Waffen zu verschaffen, wo sie in die Reihen der `zaristischen`(noch zaristischen, denn schon bei weitem nicht mehr völlig zaristischen) Truppen die größten Schwankungen hineingetragen werden, wo der Aufstand zu einem ernsthaften Sieg führen wird, vor dem sich der Zarismus nicht mehr erholen kann.

Die zaristischen Truppen haben in Moskau den Sieg über die Arbeiter davongetragen. Doch dieser Sieg hat die Besiegten nicht entkräftet, sondern sie nur fester zusammengeschweißt, ihren Hass vertieft und sie den praktischen Aufgaben des ernsten Kampfes nähergebracht. Die Truppen beginnen erst jetzt zu erkennen, und zwar nicht nur an hand der gesetze, sondern auch aus eigener Erfahrung, dass sie jetzt einzig und allein zum Kampf gegen den `inneren` Feuind mobilisiert werden. Der Krieg mit Japan ist zu Ende. Doch die Mobilmachung dauert fort, die Mobilmachung gegen die Revolution. Wir fürchten eine solche Mobilmachung nicht, wir stehen nicht an, sie zu begrüßen, denn je größer die Zahl der Soldaten sein wird, die man zum systematischen Kampf gegen das Volk einberuft, desto rascher wird die politische und revolutionäre Aufklärung dieser Soldaten vor sich gehen. Durch die Mobilmachung immer neuer Truppenteile zum Krieg gegen die Revolution schiebt der Zarismus die Entscheidung auf, aber dieser Aufscgub ist von größtem Vorteil für uns, denn in diesem langwierigen Partisanenkrieg lernen die Proletarier kämpfen, während die Truppen unvermeidlich ins politische Leben hineingezogen werden. Und der Ruf dieses Lebens, der Kampfruf des jungen Russlands, dringt sogar durch die dicksten Kasernenmauern, weckt die Unaufgeklärtesten, die Rückständigsten und die Eingeschüchtertsten. Der Ausbruch des Aufstands ist noch einmal unterdrückt worden. Noch einmal: Es lebe der Aufstand!“ (Lenin, „Blutige Tage in Moskau“, Band 9, Seite 337-339). Lenin räumte im Verlauf der revolutionären Ereignisse ein: „Doch diese Bewegung war noch äußerst unbewusst in revolutionärer Beziehung und völlig hilflos im Sinne der Bewaffnung und militärischen Bereitschaft“ (Lenin, Band 9, Seite 351). „Die Moskauer Ereignisse haben die wirkliche Gruppierung der gesellschaftlichen Kräfte gezeigt: Die Liberalen sind von der Regierung zu den Radikalen gerannt, um diesen den revolutionären Kampf auszureden. Die Radikalen haben in den Reihen des Proletariats gekämpft. Vergessen wir diese Lehre nicht“ (ebenda, Seite 353). „Im Großen und Ganzen ist die Bewegung in Moskau nicht bis zu einem entscheidenden Kampf der revolutionären Arbeiter mit den Streitkräften des Zarismus gelangt. Das waren nur kleinere Vorpostengeplänkel, teilweise vielleicht eine militärische Demonstration im Bürgerkrieg, aber keine jener Schlachten, die den Ausgang des Krieges bestimmen (...), dass wir es nicht mit einem Beginn, sondern nur mit einer Probe des entscheidenden Ansturms zu tun haben“ (Lenin, Band 9, Seite 375). „In jedem Krieg machen die Gegner, deren Kräfte sich die Waage halten, eine Weile halt, sammeln Kräfte, rasten, werten die gemachten Erfahrungen aus, bereiten sich vor und – stürzen sich in den neuen Kampf. (...) So war es und so wird es immer sein in jedem großen Bürgerkrieg“ (Lenin, Band 10, Seite 392). Lenin schätzte die Taktik der Regierung im Zustand des relativen Gleichgewichts der kämpfenden Kräfte klar ein:Es ist zweifellos ein Lavieren und ein Rückzug mit Nachhutgefechten. Und das ist eine ganz richtige Taktik vom Standpunkt der Interessen der Selbstherrschaft. Es wäre ein großer Irrtum, eine verhängnisvolle Illusion, wenn die Revolutionäre vergäßen, dass die Regierung noch lange, sehr lange zurückweichen kann, ohne das Wesentliche aufzugeben“ (Lenin, Band 9, Seite 378). „Die Selbstherrschaft hat nicht mehr die Kraft, offen gegen die Revolution vorzugehen. Die Revolution hat noch nicht die Kraft, dem Feind den entscheidenden Schlag zu versetzen. Dieses Schwanken der Kräfte, die sich fast die Waage halten, erzeugt bei der Staatsmacht unvermeidlich Kopflosigkeit und bewirkt, dass sie von Repressalien zu Zugeständnissen, zu Gesetzen über Presse- und Versammlungsfreiheit übergeht“ (Lenin, Band 9, Seite 394-395) und die Daumenschrauben werden etwas lockert, Ventile etwas geöffnet, damit die Empörung des Volkes wieder gefahrlos entweichen und das Machtverhältnis aufrecht erhalten bleiben kann.Verhandlungen mit dem aufständischen Volk, Zurückziehen der Truppen – das ist der Anfang vom Ende. Das zeigt besser als alle Vernunftsgründe, dass sich die militärischen Spitzen im höchsten Grade unsicher fühlten. Das zeigt, dass die Unzufriedenheit unter den Truppen ein wahrhaft erschreckendes Ausmaß erreicht hatte. In Kiew wurden Soldaten verhaftet, die sich geweigert hatten, zu schießen. In Polen gab es ähnliche Fälle. In Odessa hielt man die Infanterie in den Kasernen zurück, weil man sich fürchtete, sie auf die Straße zu führen. In Petersburg begann eine offene Gärung in der Flotte, und man sprach von völliger Unzuverlässigkeit der Garde. Und was die Schwarzmeerflotte betrifft, so ist es bisher nicht gelungen, wirklich die Wahrheit zu erfahren. Schon am 17. Oktober meldeten Telegramme, dass sich das Gerücht von einer neuen Empörung dieser Flotte hartnäckig erhalte, dass von den Behörden, die alle Mittel aufböten, um die Verbreitung von Nachrichten über die Ereignisse zu verhindern, alle Telegramme abgefangen würden. Reiht man alle diese bruchstückhaften Nachrichten aneinander, so kommt man unweigerlich zu dem Schluss, dass die Lage der Selbstherrschaft sogar vom rein militärischen Standpunkt aus verzweifelt war. Zwar wurden noch einzelne Aufstände unterdrückt, zwar nahmen die Truppen noch hier und da Barrikaden, doch diese einzelnen Zusammenstöße entfachten nur die Leidenschaften, steigerten nur die Empörung, rückten nur eine noch mächtigere allgemeine Explosion näher, und gerade davor fürchtete sich die Regierung, da sie sich nicht mehr auf die Truppen verlassen konnte“ (Lenin, Band 9, Seite 432). Der Aufstand der Matrosen und Soldaten in Kronstadt begann am 26. Oktober (8. November) 1905. Die Aufständischen erhoben die Forderungen: Einberufung einer konstitutionellen Versammlung auf Grund allgemeiner Wahlen, Errichtung einer demokratischen Republik, Rede- , Koalitions- und Versammlungsfreiheit, Verbesserung der Lage der Matrosen und Soldaten. Am 28. Oktober (10. November) wurde der Aufstand niedergeschlagen. Das Beispiel von Kronstadt zeigt (...), mag sie [die Regierung – Anmerkung des Verfassers] jetzt Hunderte von Matrosen erschießen, die wieder einmal die rote Flagge gehisst haben – diese Flagge wird noch höher wehen, denn sie ist das Banner aller Werktätigen und Ausgebeuteten in der ganzen Welt[hervorgehoben vom Verfasser], (Lenin, Band 9, Seite 467). Ende November 1905 schrieb Lenin:

Der bewaffnete Aufstand in Kiew macht offenbar noch einen weiteren Schritt vorwärts, den Schritt zur Verschmelzung der revolutionären Armee mit den revolutionären Arbeitern und Studenten. Davon zeugt jedenfalls ein Bericht der `Rus` über ein sechzehntausendköpfiges Meeting im Kiewer Polyklinikum unter dem Schutz eines Pionierbataillons der aufständischen Soldaten“ (Lenin, Band 10, Seite 52).

Wir dürfen mit vollem Recht triumphieren. Das Zugeständnis des Zaren ist in der Tat ein großer Sieg der Revolution, doch entscheidet dieser Sieg noch lange nicht das Schicksal der ganzen Sache der Freiheit. Der Zar hat noch lange nicht kapituliert. Die Selbstherrschaft hat durchaus noch nicht aufgehört zu bestehen. Sie hat nur den Rückzug angetreten und dem Feind das Schlachtfeld überlassen, sie hat in einer äußerst ernsten Schlacht den Rückzug angetreten, aber sie ist noch lange nicht geschlagen, sie sammelt noch ihre Kräfte, und das revolutionäre Volk muss noch viele ernste Kampfaufgaben lösen, um die Revolution zum wirklichen und vollen Sieg zu führen“ (Lenin, Band 9, Seite 430). „Aber das Gleichgewicht der Kräfte schließt den Kampf keineswegs aus, sondern macht ihn im Gegenteil noch schärfer. Der Rückzug der Regierung bedeutet lediglich, wie wir schon sagten, dass sie eine neue, von ihrem Standpunkt aus günstigere Kampfstellung bezieht“ (Lenin, Band 9, Seite 450). „Alles gewähre ich, außer der Macht – erklärt der Zarismus. Alles ist Blendwerk, außer der Macht – erwidert das revolutionäre Volk“ (Lenin, Band 9, Seite 452). „Wer für die Freiheit des Volkes kämpft, ohne für die volle Macht des Volkes im Staate zu kämpfen, der ist entweder inkonsequent oder unaufrichtig“ (Lenin, Band 10, Seite 388).

Sind die Klassengegner kräftemäßig ebenbürtig, das Kräfteverhältnis ausgeglichen, dann wird der Sieg um so schwerer zu erringen sein, dann ist die Wahrscheinlichkeit besonders groß, dass sich der Kampf in die Länge zieht, dass die Anstrengungen und Verluste auf beiden Seiten außerordentlich zunehmen können, dass es auf die Mobilisierung der Reserven, auf das Durchhaltevermögen in einem Stellungs- oder Belagerungskrieg und viele anderer Faktoren ankommt, dass die Fronten komplizierter und härter werden, dass er sich ausweitet und die Entscheidung auf sich warten lässt, dass derjenige eine Niederlage erleidet, dessen Kräfte schließlich zuerst erschöpft sind. In Patt-Situationen kann häufig nur die bessere Kriegskunst über Sieg oder Niederlage entscheiden.

Solange die Macht in den Händen des Klassenfeindes ist, kann er dieses Gleichgewicht auf der Waage der sich im Krieg befindenen antagonistischen Klassenkräfte zu halten versuchen, kann er abwarten und seine konterrevolutionären Kräfte sammeln, hat er Zeit, um seiner Kopflosigkeit wieder Herr zu werden – zu mehr reicht seine Kraft allerdings nicht. Die Kräfte der Konterrevolution reichen an einem bestimmten Punkt nicht mehr aus, um die Revolution aufzuhalten und niederzuringen. Auf der Seite der Revolution sind die Kräfte an jenem Punkt jedoch für einen Sieg noch nicht ausreichend, um den entscheidenden Schlag zu führen. Für die Konterrevolution ist es unvorteilhaft, vorzugehen und anzugreifen in einem solchen Moment, während für das Proletariat und für seine Verbündeten dieser Zustand noch viel zu unbefriedigend und kritisch ist, denn: Wenn wir nicht noch eine Stufe höher steigen, wenn wir die Aufgabe des selbständigen Angriffs nicht bewältigen, wenn wir die Kräfte des Zarismus nicht brechen, seine faktische Macht nicht zerstören, dann wird die Revolution halbschlächtig sein, dann wird die Bourgeoisie die Arbeiter nasführen“ (Lenin, Band 9, Seite 416) und das trat ja denn auch ein: “Die Verschwörung ist da. Man hat beschlossen, den Streik durch Massenentlassungen von Arbeitern zu bekämpfen(...) Man will das durch den vorangegangenen Kampf erschöpfte Petersburger Proletariat zu einer neuen Schlacht unter den ungünstigsten Bedingungen provozieren“ (Lenin, Band 10, Seite 37); „Die Schwarzhunderter fingen an zu wüten. (...) Es herrscht der weiße Terror. (...) Die Konterrevolution tobt sich aus. (...) vom Finnischen Meerbusen bis zum Schwarzen Meer – überall ein und dasselbe Bild (..) Racheakte und `Revanche`“ (Lenin, Band 9, Seite 453/454). „Zu einem solchen Zeitpunkt ist es wichtiger denn je, alle Bemühungen auf die Vereinigung der Armee der Revolution in ganz Russland zu richten, ist es wichtig, die Kräfte zu schonen, die eroberten Freiheiten zu verhundertfachter Agitation und Organisation auszunutzen und sich auf neue entscheidende Schlachten vorzubereiten“ (Lenin, Band 10, Seite 37/38), damit die konterrevolutionäre Provokation des durch den Aufstand kräftemäßig verausgabten und regenerierungsbedürftigen Proletariats missglückt.

Dieses oben erwähnte relative Gleichgewicht der Kräfte wird auch eines Tages unvermeidlich im Weltmaßstab in Erscheinung treten, müssen wir aus der Taktik von 1905 die richtigen Schlussfolgerungen ziehen – und die weltrevolutionäre Flutwelle wird scheinbar wieder abflauen, um erneut anzuschwellen – die internationale Konterrevolution wird gnadenlos und die Opfer der Racheakte zahlreich sein, aber mit jeder `Revanche`gegen die Weltrevolution wird auch die internationale Konterrevolution ein weiteres Stück zersetzt und die Macht der Weltbourgeoisie unaufhaltsam dahinschwinden. Aber die Weltrevolutionäre dürfen sich heute nach 2 Weltkriegen, mitten in den permanent fortgesetzten Kriegen in der „Friedensperiode“ zwischen den Weltkriegen, nicht der Illusion hingeben, dass die Weltbourgeoisie und ihre Regierungen auf dieser Erde nicht mehr genug Rückzugsraum vorfinden, dass das System des Weltkapitalismus nicht noch eine ganze Weile überlebensfähig bleibt, dass die Weltmacht des Imperialismus im Wesentlichen noch eine gewisse Periode bestehen bleibt, und dass das Weltproletariat an der Spitze der Völker noch so manche internationale Schlacht zu schlagen hat, insbesondere gegen solche Kräfte in den eigenen Reihen, die dem Weltimperialismus erst diese Rückzugs- und Regenerationsräume für den nächsten Weltkrieg ermöglichen, dadurch dass sie Verrat am Weltproletariat, Verrat an den revolutionären Völkern üben. Wenn sich der Feind zurückzuziehen versucht, muss man ihn verfolgen – darf man ihm keine Atempause gönnen. Wenn der Feind sich vom Schlachtfeld zurückzieht, ist das nur der halbe Sieg. Je leichter sich der Gegener zurückziehen kann, desto schneller und gestärkter wird er auch wieder auf das Schlachtfeld zurückkehren – nur besser vorbereiten und ausgerüstet, wird unser Sieg nicht leichter zu erkämpfen sein, wenn wir nicht unsererseits noch besser vorbereitet und noch gerüsteter sein werden, um die Revolution auf der Welt immer wieder erneut zu entflammen. Der III. Parteitag der SDAPR war eines der ersten Initiativen für die Entflammung Europas, zur Entfaltung der Weltrevolution:

Der III. Parteitag der SDAPR beschloss im Mai 1905 `die Aufgabe, das Proletariat zum unmittelbaren Kampf gegen die Selbstherrschaft auf dem Wege des bewaffneten Aufstands zu organisieren`. (...) Zum ersten Mal in der Weltgeschichte war eine so hohe Stufe der Entwicklung und eine so große Stärke des revolutionären Kampfes erreicht, dass der bewaffnete Aufstand in Verbindung mit dem Massenstreik, dieser spezifischen proletarischen Waffe, in Erscheinung trat. Es ist klar, dass diese Erfahrung für ALLE proletarischen Revolutionen von überragender Bedeutung ist. (...) Durch die Massenstreiks und bewaffneten Aufstände wurde die Frage der revolutionären Macht und der Diktatur von selbst auf die Tagesordnung gestellt, denn diese Kampfmethoden führten unvermeidlich – zunächst im örtlichen Maßstab – zur Verjagung der alten Behörden, zur Ergreifung der Macht durch das Proletariat und die revolutionären Klassen, zur Vertreibung der Gutsbesitzer, mitunter zur Besetzung von Fabriken usw. usf. Der revolutionäre Massenkampf jener Zeit rief solche in der Weltgeschichte noch nie dagewesene Organisationen ins Leben wie Sowjets der Arbeiterdeputierten, sodann auch Sowjets der Soldatendeputierten, Bauernkomitees usw. Die Hauptfragen (Sowjetmacht und Diktatur des Proletariats), die heute im Mittelpunkt der Aufmerksamkeit der klassenbewussten Arbeiter der ganzen Welt stehen, waren somit bereits Ende 1905 praktisch gestellt worden“ ( Lenin, Band 31, Seite 333-334, „Geschichtliches zur Frage der Diktatur), dt. Ausgabe).

Die Ereignisse haben alle, selbst Leute die dem Marxismus gänzlich fernstehen, gelehrt, die Zeitrechnung der Revolution mit dem 9. Januar 1905 zu beginnen, d.h. mit der ersten bewusst politischen Bewegung von Massen, die einer bestimmten Klasse angehören“ (Lenin, Band 13, Seite 107). „Die `Koalition von Proletariat und Bauernschaft`, die in einer bürgerlichen Revolution siegt, ist nichts anderes als die revolutionär-demokratische Diktatur des Proletariats und der Bauernschaft (...) . Bei uns ist der Sieg der bürgerlichen Revolution als Sieg der Bourgeoisie unmöglich“ (Lenin, Band 15, Seite 45 und 46).

Es ist das weltgeschichtliche Verdienst des Bolschewismus, dass er in der Revolution von 1905 vom ersten Schritt an eine Strategie und Taktik des Kampfes entwickelte, die den Verhältnissen der neuen Epoche entsprachen und die Arbeiterklasse zur bewussten Erkenntnis der vor ihr stehenden historischen Aufgaben erzogen. Lenin notierte 1905 den Aufstand als internationalistische Aufgabe: Europa entflammen!“ (Lenin, Band 9, Seite 202). „Das Proletariat wird sich nicht mehr nur mit dem Mittel des friedlichen Streiks, sondern mit der Waffe in der Hand sowohl für Russlands als auch für Polens Freiheit erheben“ (Lenin, Band 10, Seite 9). Und Stalin wertete den proletarischen Aufstand, den revolutionären Aufstand der Soldaten und Matrosen ebenfalls als internationalistische, weltrevolutionäre Aktion:Der Aufstand der deutschen Flotte ist höchster Ausdruck der sich entfaltenden sozialistischen Weltrevolution in ganz Europa“ (Stalin- Geschichte der KpdSU).

Lenin bezeichnete 1905 Europa alsReserve der russischen Revolution. Die Zeiten sind vorüber, da die Völker und Staaten abgesondert voneinander leben konnten. Schaut euch um: Europa ist schon in Wallung. Seine Bourgeoisie ist bestürzt und bereit, Millionen und Milliarden herzugeben, nur um der Feuersbrunst in Russland Einhalt zu gebieten. Die Herrscher der europäischen Militärmächte erwägen eine militärische Unterstützung des Zaren. Wilhelm hat bereits einige Kreuzer und zwei Torpedoboots-Divisionen entsandt, um eine direkte Verbindung zwischen der deutschen Soldateska und Peterhof herzustellen. Die europäische Konterrevolution reicht der russischen Konterrevolution die Hand. Versuchen Sie es, versuchen Sie es, Bürger Hohenzollern! Auch wir haben eine europäische Reserve der russischen Revolution, die internationale revolutionäre Sozialdemokratie. Die Arbeiter der ganzen Welt begrüßen mit glühender Begeisterung den Sieg der russischen Arbeiter, und im Bewusstsein der engen Verbindung zwischen den Abteilungen der internationalen Armee des Sozialismus rüsten auch sie zum großen und entscheidenden Kampf“ (Lenin, Band 9, Seite 437). Dies ist eine bedeutsame und hervorragende Sichtweise Lenins, auf die sich die ganze weltproletarische Militärwissenschaft heute mehr denn je stützt, auf der die Notwendigkeit der Schaffung einer proletarischen revolutionären Weltarmee beruht! Und es werden sich schließlich umgekehrt die Reserven der sozialistischen Revolutionen in den einzelnen Ländern in Reserven der proletarischen sozialistischen Weltrevolution verwandeln. Lenin hat uns stets gemahnt, nie zu vergessen, dass der volle Sieg der Revolution in einem Land auf dem Bündnis des revolutionären Proletariats dieses oder jenes Landes mit den sozialistischen Arbeitern aller Länder beruht und engstens mit ihnen verknüpft ist sowie umgekehrt, dass der volle Sieg der Weltrevolution auf den siegreichen Revolutionen in den einzelnen Ländern beruht und eng mit ihnen verknüpft ist.

Lenin unterzog unzählige Aufstände einer materialistisch - historischen Analyse, verglich sie miteinander und arbeitete ihre Unterschiedlichkeit heraus, insbesondere untersuchte er die jeweiligen konkreten Ursachen und Entstehungsgeschichte von Aufständen, verallgemeinerte die Erfahrungen, die Gründe für Sieg und Niederlage und zog daraus für die konkrete Vorbereitung, Durchführung und Leitung von Aufständen wertvolle Schlussfolgerungen, gab taktische Direktiven praktisch-organisatorischen Charakters soohl für den Fall des Sieges als als auch für den Fall der Niederlage des Aufstandes, also für einen geordneten Rückzug – und Lenin erwies sich in dieser Hinsicht als bester Schüler von Marx und Engels. An den einzelnen Kämpfen und Ausbrüchen lernt das Volk, was Revolution ist – und Lenins vortreffliche Sache war es, nicht hinter den Aufgaben der Stunde zurückzubleiben, sondern stets imstande zu sein, die nächstfolgende, höhere Stufe des Kampfes aufzuzeigen, die Erfahrungen und Lehren der Vergangenheit und der Gegenwart zu verwerten und die Arbeiter und Bauern immer nachdrücklicher und eindringlicher aufzufordern, vorwärts, immer weiter vorwärts zu stürmen, bis zum vollständigen Sieg des Volkes. Und Lenin ging noch weiter: Er richtete sein Augenmerk auch auf die Revolutionen in Westeuropa und stellte die notwendigen Verbindungen des russischen Aufstandes mit der internationalen Sozialdemokratie her, um zu verhindern, dass die europäische Bourgeoisie die europäischen Völker zwingt, die Rolle der Henker der russischen Freiheit zu spielen“ (Lenin, Band 8, Seite 558).

So verurteilte Lenin im europäischen Maßstab, dass die russische Konterrevolution die nationalen Grenzen zu überschreiten versuchte und deswegen bedeutete für Leninjedes Abweichen von der [internationalistischen – Anmerkung des Verfassers] Aufgabe des Aufstandes (...) , jede Ausflucht vor der Notwendigkeit, sich am Aufstand zu beteiligen [ + jede Ausflucht vor der Notwendigkeit, sich gegen die Bekämpfung des Aufstandes von außen aktiv zu beteiligen - eben im Lenin`schen Sinne des proletarischen Internationalismus – Anmerkung des Verfassers], eine Kapitulation vor der Bourgeoisie, eine Verwandlung des Proletariats in ihren Trabanten. Das Proletariat hat noch nirgends in der Welt und noch kein einziges Mal die Waffen aus der Hand gegeben, wenn ein ernsthafter Kampf entbrannt war; es ist noch kein einziges Mal vor dem verfluchten Erbe der Unterdrückung und Ausbeutung zurückgewichen, ohne dass es seine Kräfte mit dem Feind gemessen hätte“ (Lenin, Band 9, Seite 255-56). „Vom Aufstand, von seiner Kraft, vom natürlichen Übergang zu ihm zu sprechen und nichts über die revolutionäre Armee zu sagen, ist Unsinn und Konfusion, und zwar um so mehr, je besser mobilisiert, die konterrevolutionäre Armee ist“ (Lenin, Band 9, Seite 365). Heute von Weltrevolution, von ihrer Kraft zu reden, vom natürlichen Übergang zu ihr sprechen, ohne etwas über die revolutionäre Weltarmee zu sagen, ist mit den Worten Lenins ausgedrückt ebenso Unsinn und Konfusion, und zwar um so mehr, je besser mobilisiert die internationale konterrevolutionäre Armee ist !! Und das ist ja wohl zweifellos der Fall wie man täglich sieht oder etwa nicht? Von den Weltrevolutionären wird die revolutionäre Weltarmee nur von denjenigen ignoriert, die hoffnungslos im Schlepptau der Revisionisten einhertrotten. Die Unverzichtbarkeit der revolutionären Weltarmee ist der einzig richtige, der marxistisch-leninistische Weg; jeder Weg ohne sie ist revisionistisch ! Der Erfolg der Weltrevolution hängt ab 1. von der weltrevolutionären Agitation und Organisation, von der moralischen Kraft und 2. von der materiellen Kraft , der revolutionären Weltarmee, wobei die erste Bedingung längst anerkannt, die zweite aber noch längst nicht anerkannt ist, ja man kann sagen, dass sie eigentlich und tatsächlich erst erkannt wurde von der Komintern/ML und insbesondere durch dieses Lehrbuch und... dass es bis zu ihrer vollständigen (praktischen) Anerkennung noch entscheidender Kämpfe in der Zukunft bedarf. Aber die revolutionäre Weltarmee wird kommen, daran kann kein Zweifel sein, und das wird niemand weder ignorieren noch verhindern können!

Lenin veranschaulichte treffend die Haltung der damaligen menschewistischen Opportunisten („Neuiskristen“) zum Aufstand, ( -* und wir sprechen ja heute auch von den Revisionisten als „Feuerlöscher der Revolution“ - ) indem Lenin folgenden Vergleich heranzog:

Anstatt das Feuer dadurch zu schüren, dass man die Fenster einschlägt und dem frischen Luftzug der Arbeiteraufstände Zutritt gewährt, mühen sie sich im Schweiße ihres Angesichts, Spielzeugblasebälge zu erfinden und die revolutionäre Glut der Oswoboshdenzen [ „Bund der Befreiung“ 1902-1905; Organisation der liberalen Bourgeoisie unter Führung von P. B. Struve; Kern der liberal-monarchistischen Kadettenpartei , die später Vertreterin der imperialistischen Bourgeoisie wurde – Anmerkung des Verfassers ] dadurch anzublasen, dass sie ihnen närrische Forderungen und Bedingungen stellen (...) Einen wirklichen und nicht eingebildeten Druck kann man nur durch den Aufstand ausüben. Sobald der Bürgerkrieg das ganze Land erfasst, wird der Druck durch militärische Gewalt, in offener Schlacht ausgeübt, und alle anderen Versuche, einen Druck auszuüben, sind hohle und erbärmliche Phrasen“ (Lenin, Band 9, Seite 254). [Und es muss nicht extra wieder angemerkt werden, dass dies auch auf die Aufstände in allen Ländern, auf den internationalen Bürgerkrieg, auf das offene internationale Schlachtfeld zutrifft, wovon Lenin immer wieder gesprochen hat].

Für die Bourgeoisie ist die präventive Feuerbekämpfung von Aufständen die effektivste. Kann sie das Ausbrechen eines Aufstandes trotzdem nicht verhindern, bekämpft sie zunächst das Zentrum des Brandherdes, bekämpft sie das Feuer da, wo es sich nährt, richtet sie sich gegen die „Rädelsführer“, „Aufrührer“ und „Brandstifter“, die das Feuer schüren, bekämpft sie die Organisierung der Aufständischen. Treten die Brandherde an unabhängigen Orten einer nach dem anderen auf, kann jeder auch einer nach dem anderen gelöscht werden, bevor es zur Vereinigung und Zusammenfassung aller Teilbrände kommt; einzeln sind die Ausbrüche machtlos, das weiß auch die Konterrevolution, also versucht sie Schneisen zu legen. Hat sich der Brand aber erst einmal im Volk ausgebreitet zu einem unaufhaltsamen Feuersturm, wird es immer schwerer und schließlich unmöglich sein, den Aufstand mit der „Feuerwehr“ zu bekämpfen, und dann mischt man sich unter das Volk, um es zu betrügen und von „unten“ bzw. von „innen“ her die erhitzten Gemüter zu besänftigen und wieder die Macht zurückzuerobern. Aufstände sind nicht gleich Aufstände und deswegen muss man genau wissen, welchen man schüren [nicht zu verwechseln mit künstlichem Schüren!) und welchen man aufhalten muss. Auch die Bourgeoisie hat im Laufe der Geschichte gelernt, dass sie mit selbst provozierten Aufständen die für sie tatsächlich bedrohlichen und gefährlichen Aufstände bekämpfen können, dass man ihnen zuvorkommen kann, so wie die Feuerwehr bestimmte Brände legt, Gegenfeuer entfacht, um die Ausbreitung des eigentlichen Brandes einzudämmen oder zu verhindern: kurz, den Aufstand mit der Waffe des „Aufstandes“ zu schlagen. 1. Alles vermeiden, um einen Aufstand zu provozieren; Konfliktvermeidungsstrategien 2. Alles tun, um den Aufstand zu provozieren, um die Konzentration und Zentralisierung der aufständischen Kräfte vor der Entscheidungsschlacht aufzureiben und in die Organisierung mit Saboteuren und Provokateuren einzudringen – die Konterrevolution als „l` agent provocateur“. 3. Erbarmungslose Hetzjagd auf die niedergeschlagenen Aufständischen – Rachefeldzug; „Lehre erteilen“; dann wieder bis zum nächsten Aufstand 1.; 2.; 3.; usw.usf.

Ist die gesamte Bevölkerung zum „inneren Risiko“ geworden, sind Polizei und Armee auf sich allein gestellt schnell am Ende ihres „Lateins“. Mit Verfolgung revolutionärer Agitatoren kommt die Regierung nicht weiter, also schickt die Bourgeoisie ihre eigenen Gegenagitatoren ins Volk und hetzt die Medien gegen sie auf. Revolutionäre Organisationen unterdrücken, damit kann sich die Regierung nicht mehr begnügen, also organisiert sie selber ihre konterrevolutionären Verbände. Der Aufstand zwingt die Regierung nicht nur zu zittern, sondern Gegenrevolutionen zu inszinieren, und so organisiert die Konterrevolution ihre eigenen Aufstände, entfesselt sie den Bürgerkrieg. Aus Angst vor der Revolution greift die Regierung selber zu Waffen der Revolution: zur Organisation, zur Propaganda und Agitation. Mit diesem zweischneidigen Schwert, mit der die Regierung Schauspiele der Volksempörung inszeniert, maskiert sie ihren Faschismus/Sozialfaschismus, richtet sie ihren Staatsterror „legal“ gegen das aufständische Volk. Unterdrückung erzeugt bekanntlich den Kampf gegen die Unterdrückung, und der Kampf gegen die Unterdrückung erzeugt wiederum Gegenunterdrückung – ohne Revolution keine Gegenrevolution, ohne bewaffnete Gegenrevolution keinen bewaffneten revolutionären Kampf etc. Nun hat es in der Geschichte nicht wenige Beispiele gegeben, wo sich ausgerechnet die Konterrevolution der Kunst des Aufstandes bedient hat, um damit der Revolution zuvorzukommen und sie zu erwürgen, bevor sie ausbricht. All das muss stets auf die internationale Leinwand projeziert werden, denn die Weltbourgeoisie ist schon lange zur ihrer mehr oder weniger koordinierten internationalen Brandbekämpfung übergegangen, wird sie ihre Anstrengungen auf diesem Gebiet mit allergrößter Wahrscheinlichkeit weiter erhöhen – und zwar in dem Masse, wie die revolutionären Brände sich internationalisieren.

Schwer und mühselig ist der Weg der russischen Revolution. Jedem Aufschwung, jedem Teilerfolg folgt eine Niederlage, folgt Blutvergießen, folgen wüste Ausschreitungen der Selbstherrschaft gegen die Freiheitskämpfer. Doch nach jeder `Niederlage` wird die Bewegung immer breiter, der Kampf immer umfassender, die Masse der Klassen und Gruppen des Volkes, die in den Kampf hineingezogen werden und an ihm mitwirken, immer größer. Jedem Ansturm der Revolution, jedem Schritt vorwärts in der Organisierung der streitbaren Demokratie folgt ein geradezu wütender Ansturm der Reaktion, folgt ein Schritt vorwärts in der Organisierung der Schwarzhunderterelemente im Volk, jedesmal wächst die Unverfrorenheit der Konterrevolution, die verzweifelt um ihr Dasein kämpft. Aber die Kräfte der Reaktion schwinden trotz aller ihrer Anstrengungen unaufhaltsam. Auf die Seite der Revolution tritt ein immer größerer Teil der Arbeiter, Bauern und Soldaten, die gestern noch indifferent waren oder im Lager der Schwarzhunderter standen. Illusion um Illusion wird zerstört, immer mehr fallen die Vorurteile, die das russische Volk zu einem vertrauensseligen, geduldigen, treuherzigen, ergebenen, alles ertragenden und alles vergebenden Volk machten. Der Selbstherrschaft sind zahlreiche Wunden geschlagen, aber sie ist noch nicht tot. Sie steckt vom Kopf bis zu den Füßen in Binden und Bandagen, aber sie hält sich noch aufrecht, lebt noch, ja sie schlägt um so wütender um sich, je mehr sie blutet“ (Lenin, Band 11, Seite 122).

Mit provozierten Aufständen hat die Bourgeoisie schon bereits im 19. Jahrhundert ausprobiert, welche Wirkung ein kleiner „Aderlass“ hat. Zum blutig niedergeschlagenen Arbeiteraufstand vom Juni 1848 sagte Engels:

Es war das erste Mal, dass die Bourgeoisie zeigte, zu welcher wahnsinnigen Grausamkeit der Rache sie aufgestachelt wird, sobald das Proletariat es wagt, ihr gegenüber als aparte Klasse mit eigenen Interessen und Forderungen aufzutreten. Und doch war 1848 noch ein Kinderspiel gegen ihr Wüten von 1871“ (Engels, MEW, Band 22, Seite 190).

Lenin verglich u.a. die Lehren aus der französischen Umwälzung der bürgerlichen Demokratie 1789 mit den Aufständen in Deutschland in den Jahren 1848 und 1849 und stellte fest, dass sie in Frankreich verwirklicht wurde, aber in Deutschland unvollendet blieb. Diese Besonderheiten sind auch der Bourgeoisie nicht unbekannt gewesen. Lenin kritisierte daher gerade solche bürgerlichen Schreiberlinge, die nur deswegen den deutschen Weg gegenüber dem französischen Weg vorzogen, weil sie von der Konterrevolution leichter einzudämmen waren. In den Jahren 1848 und 1849 gab es in Deutschland eine ganze Reihe von Aufständen und sogar provisorischen revolutionären Regierungen. Doch keiner dieser Aufstände war völlig siegreich. Der erfolgreichste Aufstand, der Berliner Aufstand vom 18. Märt 1848, endete nicht mit dem Sturz der Königsmacht, sondern mit Zugeständnissen des an der Macht gebliebenen Königs, der sich von der Teilniederlage sehr rasch erholen und alle diese Zugeständnisse zurücknehmen konnte. Der gelehrte Historiker der Bourgeoisie fürchtet also nicht die Aufstände des Volkes. Er fürchtet den Sieg des Volkes. Er fürchtet nicht, dass das Volk der Reaktion, der Bürokratie, der ihm verhassten Bürokratie, einen kleinen Denkzettel geben könnte. Er fürchtet den Sturz der reaktionären Macht durch das Volk. Er hasst die Selbstherrschaft und wünscht von ganzem Herzen ihren Sturz, Russlands Untergang aber erwartet er nicht von der Erhaltung der Selbstherrschaft, nicht von der Vergiftung des Volksorganismus durch das langsame Verfaulen des nicht abgetöteten Parasiten der monarchistischen Regierungsmacht, sondern vom vollen Sieg des Volkes“ (Lenin, Band 9, Seite 237).

Die Konterrevolution hat schon so manchen Aufstand provoziert und so manche Arbeiterklasse hat diesen Provokationen nicht widerstanden, so die Provokation eines rumänischen Bergarbeiteraufstandes zum Schutz des sozialfaschistischen Regimes gegenüber der rumänischen Bewegung für das ausländische Kapital. Das rumänische Proletariat hätte zunächst das eigene sozialfaschistische Regime stürzen und sogleich den revolutionären Kampf gegen die Vertreter des ausländischen Kapitals aufnehmen müssen. Die Arbeiterklasse kann sich weder auf die eine noch auf die andere Seite stellen, sie kann sich nur auf den Standpunkt ihrer eigenen Interessen stellen, wenn sie sich für den Weg des Aufstandes entschlossen hat.Proletarierblut ist zu kostbar, als dass man es ohne Not und ohne Hoffnung auf den Sieg vergießen dürfte“ (Lenin, Band 10, Seite 439). Die vom Geheimdienst provozierten Aufstände haben das Blut der Arbeiter somit nur vergossen, um sie noch tiefer ins Elend zu stürzen und der arbeiterfeindlichen Regierung noch fester in den Sattel zu helfen. Doch diese aufständischen Arbeiter sind durch eine harte Schule gegangen, in der sie gestählt und desillusioniert wurden. Es sind gerade diese aufständischen Arbeiter, die zukünftigen Provokationen am diszipliniertesten widerstehen werden. Die Beseitigung der Desillusionen, die ein provozierter Aufstand bei den Arbeitern hinterlassen hat, ist die erste Voraussetzung für den Sieg eines jeden erneuten Aufstandes, der sich ausschließlich auf die Selbständigkeit und auf die eigenen Kräfte der Aufständischen stützt, die sich nicht missbrauchen und nicht wieder in feindliches Gewässer manövrieren lassen, auch wenn es mit roter Tarnfarbe überstrichen ist.

Wir revolutionären Sozialdemokraten erblicken in den Aufstandsversuchen den Beginn des Aufstandes der Massen, einen missglückten, verfrühten, unrichtigen Beginn, aber wir wissen, dass die Massen den erfolgreichen Aufstand nur an Hand der Erfahrung missglückter Aufstände erlernen (...) Die durch die Kaserne am ärgsten eingeschüchterten Arbeiter und Bauern haben begonnen, sich zu erheben – so sagen wir. Daraus ergibt sich die klare und direkte Schlussfolgerung: man muss ihnen erläutern, um welcher Ziele willen und wie der erfolgreiche Aufstand vorzubereiten ist.

Die Liberalen urteilen anders: Die Soldaten werden zu `verzweifelten Protestausbrüchen` `getrieben` , sagen sie. Für die Liberalen ist der aufstämdische Soldat nicht Subjekt der Revolution, nicht der erste Vorbote der sich erhebenden Massen, sondern ein Objekt der Regierungswillkür (`man treibt ihn zur Verzweiflung`), das zur Demonstrierung dieser Willkür dient. Seht, wie schlecht unsere Regierung ist, dass sie die Soldaten zur Verzweiflung treibt und sie dann mit der Kugel zur Ruhe bringt – sagt der Liberale. (Schlussfolgerung: Seht ihr, wenn wir Liberalen an der Macht wärem, so gäbe es bei uns keine Soldatenaufstände.)

Seht, wie die revolutionäre Energie im Schoße der breiten Massenm heranreift – sagt der Sozialdemokrat-, wenn sogar die durch den Kasernenhofdrill niedergedrückten Soldaten und Matrosen sich zu erheben beginnen und dadurch, dass sie ihren Aufstand schlecht machen, lernen, wie man einen erfolgreichen Aufstand macht“ (Lenin, Band 18, Seite 374; 1912).

Jeder Aufstand, der mit einer Niederlage endet, bereitet den nächsten Aufstand vor, schafft sich die Bedingungen, die notwendig sind für einen erfolgreichen Ausgang des nächsten Aufstandes, lässt ungelöste Widersprüche offen, die sich verschärfen und erneut jene revolutionäre Situation heranreifen lassen, die einen erneuten Aufstand unvermeidlich macht. Solch eine günstige Situation sah Lenin 1905 gegeben, als sich Russland in einem volksfeindlichen Krieg befand und als der asiatische Konservatismus der Selbstherrschaft seine Fratze zeigte (siehe Lenin, Band 8, Seite 389).

Wann wird die taktische Losung des Aufstandes wieder von der Tagesordnung gestrichen?

Die Frage, wann die aufständischen proletarischen Kräfte „erschöpft“ sind, wann die Losung des Aufstandes abgesetzt werden müsse, ist eine äußerst wichtige und ernste Frage, die die Partei klipp und klar zu beantworten hat. Der Zeitpunkt der Absetzung der Losung des bewaffneten Aufstandes ist mindestens genauso wichtig wie der Zeitpunkt ihres Ausgebens – manchmal sogar noch wichtiger, was – wie die Erfahrung zeigt – häufig falsch eingeschätzt bzw. unterschätzt wird. Deswegen hat sich Lenin intensiv mit dieser Frage beschäftigt und sie nicht dem Zufall, nicht der spontanen Bewegung überlassen, sondern ist wissenschaftlich an diese Frage herangegangen durch ökonomische Analyse, durch Feststellung der politischen Bestrebungen der verschiedenen Klassen, durch Untersuchung der Bedeutung der ideologischen Strömungen. Erst wenn all das bewiesen ist, werden wir alle Reden über den Aufstand für Phrasendrescherei erklären“ (Lenin, Band 11, Seite 349). Lenin bestand darauf hinzuweisen,dass es unsere Pflicht ist, den spontanen Aufstand in einen planmäßigen Aufstand umzuwandeln, indem wir zäh und beharrlich, im Laufe langer Monate oder vielleicht sogar Jahre an dieser Umwandlung arbeiten, nicht aber, uns vom Aufstand loszusagen, wie das alle möglichen Judasse tun“ (ebenda, Seite 350).

Nur wegen einer vorübergehend resignativen, gedrückten Stimmung, wegen einer Verschnaufpause darf man nicht den bewaffneten Aufstand von der Tagesordnung streichen. Erst dann, als Marx die unausbleibliche `Erschöpfung` der `wirklichen Revolution` sah – erst dann änderte er seine Ansicht. Und nachdem er seine Meinung geändert hatte, forderte er direkt ind offen, die Taktik grundlegend zu ändern und die Vorbereitung des Aufstandes völlig einzustellen“ (Lenin, Band 10, Seite 129). „Die äußere Ähnlichkeit der Dezemberniederlage der Arbeiter in Moskau mit der Juniniederlage der Arbeiter in Paris (1848) steht außer Zweifel. Hier wie dort wurde der bewaffnete Aufstand der Arbeiter von der Regierung `provoziert`, ehe die Arbeiterklasse genügend organisiert war. Hier wie dort siegte die Reaktion trotz des heroischen Widerstands der Arbeiter“ (Lenin, Band 10, Seite 130-131). Lenin unterstützte die Schlussfolgerungen, die der damals noch revolutionäre Kautsky aus einem Vergleich des russischen und französischen Aufstandes zog:

Vier grundlegende Unterschiede sieht Kautsky zwischen der Pariser Niederlage (1848) und der Moskauer Niederlage (1905) des Proletariats.

Erstens, die Niederlage von Paris war die Niederlage ganz Frankreichs. Nichts degleichen kann man von Moskau sagen. Die Arbeiter von Petersburg, Kiew, Odessa, Warschau und Lodz stehen noch ungebrochen da. Wenn auch von dem furchtbar schweren kampf erschöpft, der sich nun schon ein volles Jahr hinzieht, sind sie dennoch nicht entmutigt und sammeln nur Kräfte, um das Ringen um die Freiheit von neuem aufzunehmen.

Zweitens, ein noch wesentlicherer Unterschied besteht darin, dass die Bauern 1848 in Frankreich auf Seiten der Reaktion standen, während sie 1905 in Russland auf Seiten der Revolution stehen. Bauernaufstände lodern. Ganze Armeen sind aufgeboten, sie zu unterdrücken. Diese armeen verwüsten das Land, wie nur Deutschland im Dreißigjährigen Krieg verwüstet wurde. Die militärischen Exekutionen mögen die Bauern eune Zeitlang einschüchtern, aber sie vermehren nur ihr Elend, machen ihre Lage noch auswegloser. Sie werden unvermeidlich, ähnlich den Verwüstungen des Dreißugjährigen krieges, immer wieder neue Menschenmassen erzeugen, die genötigt sind, der bestehenden Ordnung den Krieg zu erklären, die das Land nicht zur Ruhe kommen lassen und bereit sind, sich jedem Aufstand anzuschließen.

Der dritte, außerordentlich wichtige Unterschied ist der Folgende: Die Revolution von 1848 war vorbereitet worden durch die Krise und die Hungersnot von 1847. Die Reaktion stützte sich auf das Ende der krise und den Aufschwung der Industrie. `Das jetzige Schreckensregiment in Rusland muss dagegen zur Verschärfung der wirtschaftlichen Depressopn führen, die seit Jahren auf dem Lande lastet`. Die Hungersnot von 1905 wird sich erst in den kommenden Monaten voll auswirken. Die Niederwerfung der Revolution ist ein großer Bürgerkrieg, ein Krieg gegen das ganze Volk. Dieser Krieg ist nicht minder kostspielig als der auswärtige Krieg, wobei er kein fremdes. Sondern das eigene Land zerstört. Ein finanzieller Zusammenbruch steht bevor. Und außerdem drohen die neuen Handelsverträge Russlands stärkstens zu erschüttern, ja sie können eine allgemeine ökonomische Weltkrise hervorrufen. Je länger also die Schreckensherrschaft der Reaktion dauert, desto verzweifelter wird die ökonomische Lage des Landes, desto gewaltiger schwillt die Empörung gegen das fluchwürdige Regime an. `Das ist eine Situation`, sagt Katsky,`die jede kraftvolle Erhebung gegen den Zarismus unwiderstehlich macht. Und an dieser Erhebung wird es nicht fehlen. Dafür wird das proletariat Russlands sorgen, das schon so viele herrliche Proben seines heldenmutes und seiner Selbstlosigkeit abgelegt hat`.

Der vierte von Kautsky aufgezeigte Unterschied ist für die russischen Marxisten von besonderem Interesse. Bei uns ist augenblicklich leider ein zahnloses, im Grunde rein kadettisches Gekicher über `Brownings` und `Kampfgruppen` im Schwange. Zu sagen, der Aufstand sei aussichtslos und es habe keinen Sinn mehr, ihn vorzubereiten, diese von Marx bewiesene Kühnheit und Offenheit bringt niemand auf. Aber über die militärischen Aktionen der Revolutionäre zu kichern, lieben wir sehr. Wir nennen uns Marxisten, aber vor einer Analyse der militärischen Seite des Aufstands (der Marx und Engels stets große Bedeutung beigemessen haben) drücken wir uns lieber, indem wir mit unnachahmlich erhabenem Doktrinarismus erklären: `Man hätte nicht zu den Waffen greifen sollen`. Kautsky verfährt anders. Wie wenig Angaben er zunächst auch über den Aufstand besaß, ist er dennoch bemüht, sich auch in die militärische Seite der Frage hineinzudenken. Er ist bemüht, die Bewegung als eine neue, von den Massen erarbeitete Form des Kampfes zu würdigen und nicht so, wie unsere revolutionären Kuropatkins [Prototyp eines Niederlagenstrategen – Anmerkung bei Lenin] Schlachten beurteilen: Was man dir gibt, das nimm; wenn man dich schlägt, dann laufe; und bist du geschlagen worden, nun, so hätte man eben nicht zu den Waffen greifen sollen!“ (Lenin, Band 10, Seite 131-132).

Die demokratische Revolution in Russland flaut keineswegs ab, sondern geht im Gegenteil einem neuen Aufschwung entgegen und die jetzige Periode verhältnismäßiger Ruhe ist nicht als eine Niederlage der revolutionären Kräfte zu betrachten, sondern als eine Periode der Sammlung revolutionärer Energie, der Aneignung aller politischen Erfahrungen der durchlaufenen Stadien, der Einbeziehung neuer Volksschichten in die Bewegung und folglich der Vorbereitung eines neuen, noch machtvolleren revolutionären Ansturms“ (Lenin, Band 10, Seite 143). „Wir müssen die Erfahrungen der Aufstände in Moskau, im Donezbecken, in Rostow und anderswo sammeln, diese Erfahrungen verbreiten, beharrlich und geduldig neue Kampfkräfte vorbereiten und sie in einer Reihe von Kampfaktionen der Partisanenschulen und stählen. Vielleicht wird der neue Ausbruch im Frühjahr noch nicht erfolgen, aber er rückt heran und ist aller Wahrscheinlichkeit nach nicht all zu fern. Er muss uns bewaffnet, militärisch organisiert und zu entscheidenden Angriffsaktionen befähigt finden“ (Lenin, Band 10, Seite 106). Das waren die Schlussfolgerungen Lenins aus den Aufständen – noch bessere Vorbereitung für die kommenden Aufstände treffen!Sorgen wir dafür, dass die neue Woge das russische Proletariat in neuer Kampfbereitschaft vorfindet“ (Lenin, Band 10, Seite 108).

Es ist möglich und vielleicht sogar am wahscheinlichsten, dass infolge der wachsenden Erregung und im Anschluss an einen der unvermeidlichen plötzlichen Ausbrüche der neue Kampf ebenso spontan und unerwartet wie die früheren Kämpfe entbrennen wird. Wenn das der Fall ist, wenn sich ein solcher Gang der Entwicklung uls unvermeidlich abzeichnet, dann werden wir auch keine Entscheidung über den Zeitpunkt der Aktion zu treffen brauchen, dann wird unsere ganze Aufgabe darin bestehen, unsere Agitation und unsere organisatorische Arbeit in allen oben aufgezeigten Richtungen zu verzehnfachen.

Vielleicht werden indes die Ereignisse von uns, den Führern, verlangen, dass wir den Zeitpunkt der Aktion bestimmen. Sollte dem so sein, so würden wir raten, die Aktion im gesamtrussischen Rahmen, den Streik und den Aufstand, auf das Ende des Sommers oder den Anfang des Herbstes, auf Mitte oder Ende August, anzusetzen. Es würde wichtig sein, die Bausaison in den Städten und die Beendigung der sommerlichen Feldarbeiten auszunutzen. Wenn es gelänge, eine Verständigung aller einflussreichen revolutionären Organisationen und Verbände über den Zeitpunkt der Aktion zu erzielen, dann wäre die Möglichkeit nicht ausgeschlossen, eben zu der angesetzten zeit die Aktion zu beginnen. Ein gleichzeitiger Kampfbeginn in ganz Russland wäre ein gewaltiger Vorteil. Es hätte sogar wahrscheinlich keine verhängnisvolle Bedeutung, wenn die Regierung vom Zeitpunkt des Streiks unterrichtet wäre, handelt es sich doch nicht um eine Verschwörung, nicht um einen militärischen Überfall, der überraschend durchgeführt werden muss. Auf die Truppen in ganz Russland hätte es wahrscheinlich besonders demoralisierende Wirkung, wenn sie Woche um Woche der Gedanke beunrihigen würde, dass der Kampf unvermeidlich ist, wenn man sie wochenlang in Bereitschaft hielte, während die verschiedensten Organisationen zusammen mit einer Masse von `parteilosen` Revolutionären ihre Agitation immer zielbewusster betrieben (...) Vereinzelte und gänzlich nutzlose Ausbrüche, wie `Revolten` der Soldaten und hoffnungslose Aufstände der Bauern, könnten vielleicht verhindert werden, wenn das gesamte revolutionäre Russland fest an die Unvermeidlichkeit dieses großen allgemeinen Kampfes glaubte. Wir wollen jedoch wiederholen, dass dies nur im Falle einer vollen Verständigung aller einflussreichen Organisationen möglich ist. Andernfalls bleibt der alte Weg des spontanen Anwachsens der Erregung. (...) Die Wahrscheinlichkeit der Verschmelzung aller Teilaufstände zu einem allgemeinen Aufstand wird größer [auch im internationalen Maßstab !! – Anmerkung des Verfassers]. (...) Unsere Aufgabe ist es, die breiteste Agitation für den gesamtrussischen Aufstand zu entfalten, die hiermit zusammenhängenden politischen und organisatorischen Aufgaben zu erklären, alle Kräfte anzuspannen, so dass jedermann die Unvermeidlichkeit dieses Aufstandes erkennt, jedermann die Möglichkeit des gemeinsamen Ansturms sieht, so dass man nicht mehr zur `Revolte` schreitet, nicht zur `Demonstration` , zu einfachen Streiks und Demolierungen, sondern zum Kampf um die Macht, zum Kampf, dessen Ziel der Sturz der Regierung ist.“ (Lenin, Band 11, Seite 116-117). Für den Fall, dass es möglich ist, einen Aufschub von vorzeitigen Teilaufständen zu erreichen, sollte man dies unbedingt tun. Andernfalls, wenn darauf kein Einfluss mehr genommen werden kann, dann muss man diese Teilaufstände natürlich tatkräftig unterstützen, um zu erreichen, dass der Teilaufstand sich zum allgemeinen Aufstand ausweitet. So ist Lenin auch an den Aufstand von Sveaburg herangegangen (siehe Lenin, Band 11, Seite 118).

Lenin war im März 1906 nicht bereit, den Aufstand von der Tagesordnung zu streichen und bekämpfte die menschewistische „Resolution gegen den bewaffneten Aufstand“, weil er die Revolution als permanenten Prozess auffasste, der unter den sich verändernden Bedingungen durch neue Kampfmethoden unbedingt fortgesetzt werden müsse. Lenin war dafür, den Bürgerkrieg zu proklamieren und stellte deshalb die Losung der Vorbereitung, Durchführung und Überleitung defensiven zu offensiven Kampfformen des bewaffneten Aufstandes auf:

1. Der bewaffnete Aufstand ist gegenwärtig nicht nur ein notwendiges Mittel des Kampfes um die Freiheit, sondern eine faktisch schon erreichte Stufe der Bewegung, eine Stufe, die Kraft des Heranwachsens und der Zuspitzung einer neuen politischen Krise den Übergang von defensiven zu offensiven Formen des bewaffneten Kampfes einleitet;

2. Der politische Generalstreik ist im gegenwärtigen Zeitabschnitt der Bewegung nicht so sehr als ein selbständiges Kampfmittel denn vielmehr als ein Hilfsmittel für den Aufstand [hervorgehoben vom Verfasser] zu betrachten; daher ist es wünschenswert, die Wahl des Zeitpunkts für einen solchen Streik, die Wahl des Ortes und der Arbeitszweige, die er erfassen soll, dem Zeitpunkt und den Bedingungen der Hauptform des Kampfes, des bewaffneten Aufstands, unterzuordnen [hervorgehoben vom Verfasser];

3. In der Propaganda- und Agitationsarbeit der Partei muss verstärkte Aufmerksamkeit darauf gerichtet werden, die praktischen Erfahrungen des Dezemberaufstandes zu studieren, seine militärische Seite zu kritisieren und die unmittelbaren Lehren für die Zukunft zu ziehen;

4. Es ist eine noch energischere Tätigkeit zu entfalten, um die Zahl der Kampfgruppen zu vergrößern, ihre Organisation und ihre Versorgung mit Waffen aller Art zu verbessern, wobei die Kampfgruppen, wie die Erfahrunge gelehrt hat, nicht nur aus Mitgliedern der Partei, sondern auch aus mit ihr Sympathisierenden oder völlig Parteilosen organisiert werden müssen;

5. Es ist notwendig, die Arbeit in den Truppen zu verstärken, wobei man im Auge behalten muss, dass für den Erfolg der Bewegung die Gärung in den Truppen allein nicht genügt, sondern dass eine direkte Verständigung mit organisierten, revolutionär-demokratischen Elementen der Truppe zwecks entschiedenster offensiver Aktionen gegen die Regierung erforderlich ist;

6. Im Hinblick auf die anwachsende Bauernbewegung, die in nächster Zukunft zu einem richtigen Aufstand entflammen kann, ist es wünschenswert, dass Anstrengungen gemacht werden, um ein einheitliches Vorgehen der Arbeiter und der Bauern herbeizuführen und möglichst gemeinsame und gleichzeitige Kampfaktionen zu irganisieren“ (Lenin, Band 10, Seite 145).

Die Lehren aus dem ersten russischen Bauernaufstand von 1902 zog Lenin wie folgt:

Die klassenbewussten Arbeiter werden aus allen Kräften bemüht sein, den Bauern klarzumachen, warum der erste Bauernaufstand (1902) niedergeschlagen worden ist und was man tun muss, damit die Bauern und Arbeiter und nicht die Zarenknechte den Sieg davontragen. Der Baiernaufstand wurde niedergeschlagen, weil er der Aufstand einer unwissenden, unbewussten Masse war, ein Aufstand ohne bestimmte, klare politische Forderungen, d.h. ohne die Forderung, die Staatsordnung zu ändern. Der Bauernaufstand wurde niedergeschlagen, weil er nicht vorbereitet war. Der Bauernaufstand wurde niedergeschlagen, weil die Proletarier der Dörfer mit den Proletariern der Städte noch nicht verbündet waren. Das sind drei Ursachen des ersten Misserfolgs der Bauern. Für einen erfolgreichen Aufstand ist es notwendig, dass er eine bewusste und vorbereitete Aktion ist, dass er ganz Russland erfasst und im Bunde mit den städtischen Arbeitern unternommen wird. (...) Die Bauernaufstände werden aufhören, gefühlsmäßige Ausbrüche zu sein, sobald immer größere Massen des Volkes das verstehen werden“ (Lenin, Band 6, Seite423 und 424). „Dem Bauernaufstand müssen wir auf jede Art und Weise helfen, bis zur Konfiskation der Ländereien einschließlich – aber durchaus nicht bis zu allerlei kleinbürgerlichen Projekten einschließlich. Wir unterstützen die Bauernbewegung, soweit sie revolutionär-demokratisch ist. Wir bereiten uns vor (und zwar sofort, unverzüglich), sie zu bekämpfen, sobald sie sich als reaktionär, als antiproletarisch entpuppen wird. Der ganze Sinn des Marxismus liegt in dieser doppelten Aufgabe, die nur von Leuten, die den Marxismus nicht verstehen, vereinfacht und zu einer einheitlichen und gewöhnlichen Aufgabe verflacht werden kann“ (Lenin, Band 9, Seite 231). „Wir werden mit allen Kräften der gesamten Bauernschaft helfen, die demokratische Revolution zu vollbringen, damit es uns, der Partei des Proletariats, um so leichter sei, möglichst rasch zu einer neuen und höheren Aufgabe, zur sozialistischen Revolution, überzugehen. Wir versprechen nach dem Siege des jetzigen Bauernaufstands keinerlei Harmonie, keinerlei Ausgleichung und keinerlei `Sozialisierung`, im Gegenteil, wir `versprechen` neuen Kampf, neue Ungleichheit und eine neue Revolution. (...) Wir sind für den Aufstand der Bauernschaft.(...) Es lebe der Aufstand gegen die Selbstherrschaft in Stadt und Land! Es lebe die revolutionäre Sozialdemokratie, die Vorhut der gesamten revolutionären Demokratie in der gegenwärtigen Revolution!“ (ebenda, Lenin, Band 9, Seite 233 und 234).

Lenin hob hervor, dass das Bündnis zwischen der Bauernschaft und dem proletariat die ganze Periode der russischen Revolution 1905 – 1907 beherrscht hat:

Der Oktoberstreik und der Dezemberaufstand wie die örtlichen Bauernaufstände und die Aufstände der Soldaten und Matrosen waren eben das `Bündnis der Kräfte` des Proletariats und der Bauernschaft. Dieses Bündnis kam spontan zustande, hatte noch keine bestimmte Form und wurde oft unbewusst geschlossen. Diese Kräfte waren noch recht unorganisiert, zersplittert, entbehrten einer wirklich leitenden zentralen Führung usw, aber die Tatsache des `Bündnisses der Kräfte` des Proletariats und der Bauernschaft als die Hauptkräfte, die in die alte Selbstherrschaft eine Bresche schlugen, kann nicht mehr bestritten werden“ ( Lenin, Band 15, Seite 332).

Und im Zusammenhang mit der Revolution von 1905 verband Lenin die Ziele des allgemeinen Aufstandes mit der Forderung derVertreibung der Gutsbesitzer und die Inbesitznahme ihrer Ländereien. Zweifellos müssen die Bauern noch vor der Entscheidung der vom Volke gewählten konstituierenden Versammlung bestrebt sein, den gutsherrlichen Grundbesitz faktisch zu beseitigen. Darüber braucht man nicht viel Worte zu verlieren, weil sich wohl niemand einen Bauernaufstand vorstellen kann, bei dem nicht mit den Gutsbesitzern abgerechnet und nicht ihr Land in Besitz genommen würde. Es versteht sich, dass es um so seltener zur Vernichtung von Baulichkeiten, Inventar, Vieh usw. kommen wird, je bewusster und je besser organisiert dieser Aufstand ist. Vom militärischen Standpunkt aus sind Zerstörungen, die bestimmten militärischen Zwecken dienenz.B. das Niederbrennen von Gebäuden oder manchmal auch von Inventar - , Maßregeln, die durchaus gerechtfertigt und in bestimmten Fällen unerlässlich sind [unterstrichen vom Verfasser]. Nur Pedanten (oder Volksverräter) können es besonders beklagen, dass die Bauern stets zu solchen Mitteln greifen. Aber es hat keinen Zweck, die Augen davor zu verschließen, dass die Zerstörung von Gebäuden und Inventar mitunter nur eine Folge der Unorganisiertheit ist, der Unfähigkeit, vom Eigentum des Feindes Besitz zu ergreifen und es festzuhalten, anstatt es zu zerstören – oder eine Folge der Schwäche, wenn nämlich der Kämpfende sich an seinem Gegner rächt, weil er nicht die Kraft hat, ihn vernichtend zu schlagen. Wir müssen natürlich in unserer Agitation den Bauern einerseits auf jede Art und Weise klarmachen, dass der erbarmungslose Kampf gegen den Feind – bis zur Zerstörung seines Eigentums – völlig rechtmäßig und notwendig ist, andererseits aber ihnen zeigen, dass, abhängug vom Grade der Organisiertheit, ein bedeutend vernünftigerer und vorteilhafterer Ausgang möglich ist: die Ausrottung des Feindes (der Gutsbesitzer und der Beamten, insbesondere der Polizei) und die Übergabe allen Eigentums in den Besitz des Volkes oder in den Besitz der Bauern ohne jede Zerstörung (oder bei möglichst geringer Zerstörung) dieses Eigentums“ (Lenin, Band 11, Seite 110). Dass der Grad der Organisiertheit im internationalen Maßstab am höchsten sein muss, dass dies eine noch viel scherere Aufgabe ist und noch größerer Anforderungen und Anstrengungen bedarf, braucht wohl nicht näher begründet zu werden.



Was die Soldatenaufstände der Jahre 1905/1906 anbelangte, so stellte er deren Niederlagen in den Zusammenhang mit der sozialen Zusammensetzung der Soldaten: Man nehme die Soldatenaufstände der Jahre 1905/1906. Ihrer sozialen Herkunft nach stammten diese Kämpfer unserer Revolution aus der Bauernschaft und dem Proletariat. Das letztere bildete die Minderheit; darum zeigt die Bewegung innerhalb des Heeres auch nicht annähernd jene Geschlossenheit im Maßstab ganz Russlands, nicht jenes Parteibewusstsein, wie das Proletariat es an den Tag legte, das wie auf einen Wink mit dem Zauberstab sozialdemokratisch wurde. Andererseits ist nichts irriger als die Auffassung, die Soldatenaufstände seien misslungen, weil es an Führern aus dem Offizierskorps gefehlt hätte. Im Gegenteil, der gigantische Fortschritt der Revolution seit den Zeiten der `Narodnaja Wolja` äußerte sich gerade darin, dass der `Muschkote` , dessen Selbständigkeit die liberalen Gutsherren und das liberale Offizierskorps so sehr erschreckte, zur Waffe gegen die Obrigkeit griff. Der Soldat war voller Sympathie für die Sache der Bauern; seine Augen leuchteten auf, sobald nur ein Wort vom Boden fiel. So manches Mal ging die Befehlsgewalt in der Truppe in die Hände der Soldatenmasse über, aber entschlossen ausgenutzt wurde diese Gewalt fast nie; die Soldaten schwankten; einige Tage, mitunter wenige Stunden, nachdem sie irgendeinen verhassten Vorgesetzten getötet hatten, setzten sie die anderen wieder auf freien Fuss, nahmen Verhandlungen mit den Behörden auf und ließen sich dann erschießen, sich mit Ruten auspeitschen, sich wieder ins Joch spannen (...)“ (Lenin, Band 15, Seite 203). Was die Frage der sozialen Zusammensetzung der Armee Maos zur Befreiung Chinas anbelangt, so sei hier eine kurze Anmerkung gestattet: An Hand der hier von Lenin gegebenen Einschätzung muss man auch die Schwächen in der Entwicklung des chinesischen Befreiungskampfes an der sozialen Zusammensetzung der Befreiungsarmee festmachen. Mao hat die führende Rolle des Proletariats in der Armee völlig unterschätzt, ja nicht nur das, er hat sogar diejenigen in seinen eigenen Reihen bekämpft, die dies zu korrigieren versuchten. Doch dazu später Genaueres.



Im März 1906 bestimmte Lenin das weitere taktische Vorgehen der provisorischen revolutionären Regierung und der örtlichen Organe der revolutionären Staatsmacht auf Grund der Erfahrungen des bewaffneten Aufstandes, die er folgendermaßen zusammenfasste,

1. dass die revolutionäre Bewegung gegen die absolutistische Regierung beim Übergang zum bewaffneten Kampf bislang die Form isolierter örtlicher Aufstände angenommen hat;

2. dass in diesem Kampf die Elemente (...) vor die Notwendigkeit gestellt waren, Organisationen zu schaffen, die faktisch Keimformen einer neuen, revolutionären Staatsmacht darstellten – Sowjets der Arbeiterdeputierten (...);

3. dass entsprechend der anfänglichen, der Keimform des Aufstandes diese seine Organe genauso isoliert, zufällig, in ihrem Handeln unentschlossen waren und sich nicht auf eine organisierte bewaffnete Macht der Revolution stützten, weshalb sie bei den ersten Angriffshandlungen der konterrevolutionären Armee unvermeidlich zum Untergang verurteilt waren;

4. dass nur eine provisorische Regierung als Organ des siegreichen Aufstands imstande ist, jeglichen Widerstand der Reaktion zu brechen (...)

Einerlei, ob eine Teilnahme der Sozialdemokratie an einer provisorischen revolutionären Regierung möglich sein wird, ist in den breitesten Schichten des Proletariats der Gedanke zu propagieren, dass ein ständiger Druck auf die provisorische Regierung durch das bewaffnete und von der Sozialdemokratie geführte Proletariat notwendig ist, damit die Errungenschaften der Revolution gesichert, gefestigt und erweitert werden“ [hervorgehoben vom Verfasser];

Bei der Ausweitung der Tätigkeit und der Einflusssphäre der Sowjets der Arbeiterdeputierten ist unbedingt darauf hinzuweisen, dass solche Einrichtungen, falls sie sich nicht auf eine revolutionäre Armee stützen und die Regierungsbehörden nicht stürzen (d.h., sich nicht in provisorische revolutionäre Regierungen verwandeln), unvermeidlich zum Untergang verurteilt sind; daher muss die Bewaffnung des Volkes und die Verstärkung der militärischen Organisationen des Proletariats als eine Hauptaufgabe dieser Einrichtungen in jeder revolutionären Situation betrachtet werden.

Zeitweilige Kampfabkommen sind im gegebenen Zeitpunkt nur mit Elementen statthaft und zweckmäßig, die den bewaffneten Aufstand als Kampfmittel anerkennen und ihn aktiv unterstützen“ (Lenin, Band 10, Seite 147-148 – 149 – 150).

Und Lenin sagte auch, warum diese Bedingung notwendig war:

Die Sitzungen der Reichsduma hatten begonnen – in wahren Sturzbächen ergossen sich die liberal-bürgerlichen Reden vom friedlichen, konstitutionellen Weg -, und zugleich haben die von Agenten der Regierung organisierten Überfälle auf friedliche Demonstranten, Brandstiftungen in Häusern, wo Volksversammlungen stattfinden, und schließlich direkte Progrome eingesetzt und sich immer mehr verstärkt (...) Man kann der alten Macht, die stets die Gesetze selbst gemacht hat und die mit den letzten, den verzweifeltsten, barbarischsten und bestialischsten Mitteln um ihre Existenz kämpft, nicht durch einen Appell an die Gesetzlichkeit Einhalt gebieten!“ (Lenin, Band 10, Seite 514 und 515).

Ein Appell findet besonders Widerhall unter den Massen in der revolutionären Phase. Ist diese Periode am Abflauen, tritt eine Revolutionsphase ein, wo eine ganze Reihe von Appellen keinen Widerhall in den Massen mehr gefunden hat (obwohl es damals im Juni 1907 noch zu militärischen Aufständen in Kiew und in der Schwarzmeerflotte gekommen war!!) , dann trifft das ein, was Lenin über den Appell in Worten“ 1907 gesagt hat: Wenn der Kampf im Gange ist, sich ausdehnt, anwächst, von allen Seiten näherrückt, dann ist eine `Proklamierung` gerechtfertigt und notwendig, dann ist es Pflicht des revolutionären Proletariats, den Schlachtruf auszugeben. Doch erfinden kann man diesen Kampf nicht, man kann ihn auch nicht durch einen Schlachtruf allein auslösen. Und wenn eine ganze Reihe von Kampfappellen, die wir aus unmittelbaren Anlässen erprobten, sich als resultatlos erwiesen hat, so müssen wir natürlicherweise ernste Gründe für die `Proklamierung` einer Losung suchen, die unsinnig ist, wenn nicht die Bedingungen für die Realisierung der Kampfappelle betehen“ (Lenin, Band 13, Seite 22).

Es ist höchst wichtig, sich über den Satz klarzuwerden, den die Erfahrungen aller Länder, in denen die Revolution Niederlagen erlitten hat, bestätigen, dass nämlich in der Niedergeschlagenheit des Opportunisten wie in der Verzweiflung des Terroristen ein und dieselbe psychische Wesensart, ein und dieselbe spezifische Klassennatur, z. B. des Kleinbürgertums, zum Ausdruck kommt“ (Lenin, Band 15, Seite 145).

Die Lehren des bewaffneten Aufstands von 1905, die Lehren des bewaffneten proletarischen Kampfes überhaupt besagen, dassalles, was den Feinden abgerungen, alles was an Errungenschaften von Dauer ist, nur in dem Maße abgerungen und zu halten [ist], wie der revolutionäre Kampf auf allen Gebieten proletarischer Arbeit stark und lebendig ist“ (Lenin, Band 17, Seite 112).

Wie reifte der Aufstand von 1905 heran und was führte zu seiner Niederlage? Eine abschließende kurze Zusammenfassung gibt Lenin wie folgt:

Wie reifte der Aufstand von 1905 heran?

Erstens häuften sich durch Massenstreiks, Demonstrationen und Kundgebungen die Zusammenstößte der menge mit Polizei und Militär.

Zweitens ermunterten die Massenstreiks die Bauernschaft zu einer Reihe einzelner, zersplitterter, halb spobtaner Aufstände.

Drittens griffen die Massenstreiks sehr schnell auf Heer und Flotte über, lösten Zusam,menstöße auf wirtschaftlicher Basis („erbsenmeutereien“ usw.) und dann Aufstände aus.

Viertens begann die Konterrevolution selbst den Bürgerkrieg mit Progromen, Misshandlungen von demokraten isw.

Die Revolution von 1905 endete keineswegs deshalb mit einer Niederlage, weil sie „zu weit“ gegangen, weil der Dezemberaufstand „künstlich“ gewesen wäre, wie die liberalen Renegaten usw. glauben. Im Gegenteil, die Ursache der Niederlage liegt darin, dass die Erkenntnis seiner Notwendigkeit in den revolutionären Klassen nicht weit genug vorbereitet war und nicht genügend festen Fuß gefasst hatte, dass der Aufstand nicht einmütig, entschlossen, organisiert, gleichzeitig, offensiv durchgeführt wurde“ (Lenin, Band 18, Seite 96).

 

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